LA « VALERIE » SUR UNE CALE DE RÉPARATIONS
(Cliché de la Dépêche Coloniale.)
petit bonheur chez l'habitant ; à Thiesville il existe aujourd'hui, devant la gare, une case-hôtel bâtie par la Société du chemin de fer, qui a eu là une heureuse idée de plus à joindre à son actif. Un point noir du logis, c'est qu'il marque le commencement de cet insipide régime de conserves que ceux de nos compagnons de route désignés pour servir dans le Congo vont avoir à supporter pendant près de deux ans, que nous-mêmes qui allons au Tchad, où la vie matérielle est autrement facile, nous connaîtrons deux mois, jusqu'à notre arrivée vers le neuvième degré de latitude dans les pays de musulmans
pasteurs. Il arrive qu'aux manœuvres en France on couche dans de bien vilains trous où l'auberge même est inconnue ; mais dans la moindre ferme on trouve au moins les apparences engageantes du dîner sous couleur des œufs qui grésillent dans la poêle, ou des cris lamentables du poulet qu'on égorge, ou seulement du quartier de lard accroché au manteau de la cheminé; ici on va composer son menu le nez sur les étiquettes des boîtes de conserves en piles, déplorable moyen de s'ouvrir l'appétit ; et cela vaut tellement mieux pourtant que d'avoir, lorsque l'hôtellerie fait défaut, à fouiller dans trois ou quatre caisses pour organiser son dîner.
Le parcours de la voie ferrée le deuxième jour, après la traversée des Monts de Cristal, est beaucoup moins mouvementé ; les trente derniers kilomètres sont même tout à fait plats. Pour gagner Léopoldville le train est obligé à un gros détour qui lui fait longer le Stanley- Pool pendant une dizaine de kilomètres ; il dépose les passagers français sur le bord, à la station de Kinchassa, qui prendra bien probablement un jour la place de Léopoldville, à cause du voisinage dangereux des chutes dont les Belges semblent se préoccuper de plus en plus.
Le petit steamboat la Valérie nous y attendait et nous a fait traverser le Pool pour gagner la rive française. Le panorama de ce grand lac en mouvement, où la vue s'étend jusqu'à soixante kilomètres d'une rive à l'autre, est vraiment très beau : les efforts séculaires du fleuve ont créé cette immense vasque de deux cent dix kilomètres au centre de laquelle, entourée de beaucoup d'autres qui sont de vrais bouquets de verdure, se trouve l'île de Bamou, merveilleusement fertile, dit-on, mais qui, encore inculte, attend toujours la bêche. Elle était autrefois le lieu de pâturage préféré des hippopotames qui ont pullulé dans le lac; on les a tellement chassés pour fournir un peu de viande fraîche à Kinchassa, à Léopoldville et à Brazzaville qu'on ne voit plus un museau hors de l'eau. Le Stanley-Pool est bordé partout de monts boisés ; au sud ses eaux reflètent la tache blanche de Léopoldville ; en face, à une dizaine de kilomètres à vol d'oiseau vers le nord et sur un mamelon de quarante mètres qui domine le lac, les maisons de Brazzaville, dispersées parmi les arbres, donnent l'illusion d une vaste cité ; c'est sur ce mamelon que de Brazza, le 1" octobre 1880, venant du nord, fondait auprès d'un petit village indigène appelé Ntamo la station à laquelle, quelques mois après, la Société de géographie de Paris décidait de donner son nom. Sur le flanc nord-est s'élèvent les bâtiments et l'église de la Mission catholique du Saint-Esprit, dirigée par Mgr Augouard, maison mère des cinq ou six autres installées sur les bords du Congo et de ses afïluenls. Brazzaville se prolonge fort loin vers le nord
DE BOHDEAUX A BRAZZAVILLE
sur la rive du Pool ; à peu près au pied du mamelou. est le groupe des bâtiments des services militaires, côte à côte avec une école indi gène dirigée par les Sœurs qui essaient d'y former des négrillonnes ; puis ce sont les cases de la Douane et les maisons d'habitation, les magasins et les ateliers de réparations des diverses sociétés commerciales ou fluviales. Le fleuve était nécessaire à toutes les transactions ; tout s'est bâti sur sa rive, sur une longueur de quatre kilomètres. Encore plus au nord tranchent les falaises déteinte claire que