EGLISE DE LA MISSION DE BRAZZAVILLE
Stanley a nommées Dower Clips, à cause de leur analogie avec celles de la côte anglaiseà Douvres, qui sont comme elles taillées dans un promontoire de craie blanche.
Quelque minime que soit la part d'eff'orts quon ait pu consacrer à l'essor d'une colonie, on y pousse de ce fait des racines, je m'en suis aperçu une fois de plus, au réel plaisir que j'ai eu à constater les progrès qui se réalisent de jour en jour à Brazzaville : adduction d'eaux potables, installation définitive d'hôpitaux pour les Européens et pour les indigènes, nouvelles factoreries s'élevant au bord d'avenues larges et bien plantées, création d'un dispensaire spécial où sont réunis les plus tristes spécimens de ce mal encore mystérieux appelé « maladie du sommeil w.^Une mission- organisée grâce à l'intervention de la Société de géographie de Paris y est au tra-
vail depuis quelques mois guidée par les personnalités les plus en vue de l'Institut Pasteur. On s'est aussi préoccupé sérieusement de la question viande fraîche, si importante pour les estomacs européens ; des envois de bœufs ont été faits de la Guinée Les pertes dans ces groupes d animaux sur pied ne seront-elles pas bien fortes? Je suis persuadé d'ailleurs que, dans l'avenir, c'est le territoire du Tchad qui ravitaillera le Congo ; j'aurai occasion de reparler de la question.
Ce qui ne va pas peu contribuer à donner de l'extension au mouvement commercial de Brazzaville, c'est la découverte, à peu de kilomètres, de mines de cuivre dont l'exploitation va être mise en œuvre. Et quel meilleur augure pour une colonie que de voir son sous-sol se mettre à produire ?
Bref, on travaille beaucoup dans la capitale du Congo français et ce que l'on y fait n'est pas de l'artificiel, pas du plaqué, mais bien du solide . le personnel est dévoué et intelligent ; il y a agencement bien ordonné des parties, et, à la tète de tout cela, de Ténergie et de la volonté.
Brazzaville est depuis quatre ans seulement la capitale du Congo français. Je fais remarquer, en passant, que celle appellation de Congo français donnée à la succession de pays très divers qu'englobe la colonie de ce nom, est géographiquement très inexacte. Elle a comme premier défaut, de sembler indiquer que la colonie tout entière est comprise dans le seul bassin du Congo, alors que du 5' degré de latitude sud au 13" degré de latitude nord elle comprend notre vieux Gabon, le sixième du bassin du Congo qui nous a été attribué par la Convention de Berlin et que l'on a administrativement divisé en Moyen-Congo et Oubangui-Chari, et enfin le dernier né, le Territoire militaire du Tchad.
L'ancienne capitale était Libreville, sur la côte du Gabon ; on ne pouvait en avoir une plus excentrique. Après avoir beaucoup hésité à cause des dépenses qui accompagnent tout déménagement, — on n'est pas riche au Congo ! — on s'est décidé à faire déchoir notre vieux poste de 1849 et à transporter le gouvernement et tous ses services à Brazzaville, qui, de toute petite station de brousse, est devenue subitement l'âme d'une colonie, une capitale peuplée de cent à cent cinquante Européens, une capitale restée, dans son élévation, d'allures bien modestes, mais qui a de l'avenir et grandira, pourvu que les décrets lui prêtent vie.
Je viens de faire allusion à la misère pécuniaire au Congo. Tous ses fonctionnaires y ont un mérite bien grand à parfaire un peu et à organiser presque tout, car ils font tout avec les ressources les plus minimes. Pauvre Congo ! on s'en est désintéressé si longtemps.
quoiqu'il soit l'une de nos colonies incontestablement la plus riche, riche par son caoutchouc, riche par son ivoire, riche par ses bois magnifiques : l'acajou, le santal, le manglier, l'ébène, l'okoumé et tant d'autres, plus riche encore bientôt lorsqu'à ces premières richesses naturelles vont s'ajouter celles que l'on y crée : le cacao, le café, la vanille.
Alors que la métropole versait aux autres les millions nécessaires, elle s'est montrée pour lui plus que parcimonieuse, litait-ce une prétention admissible qu'un pays grand comme une dizaine de fois la France, commandant le bassin du haut Nil et celui du Tchad, fût administré et exploité réellement avec un budget, — pesez-en bien les chiffres, — de trois millions et mille cinq cents soldats?
Aussi, manque d'outillage économique, manque de main-d'œuvre, manque de la densité nécessaire dans l'occupation pour tenir le pays, le policer et le mettre en valeur, voilà ce que l'on constate à Brazzaville et ce que l'on retrouve malheureusement partout ailleurs.
Combien de fois ai-je entendu répéter que le Congo « subit la crise décroissance d'un enfant qui a grandi trop vite » ? II n'a aujourd'hui que sept à huit ans d'existence. A un enfant dans ce cas on prodigue en général les fortifiants; celui-ci ne les a guère connus. La parcimonie à son égard a eu du moins pour résultat de montrer que l'enfant est solide, puisque non seulement il se tient debout, mais prospère même.
Les premiers secours qui viennent enfin d'être accordés au Congo ont été une grande satisfaction pour tous ceux qui s'y intéressent. Ce serait vraiment dommage de voir notre plus riche colonie rester vierge faute des emprunts suffisants, usant les énergies et coûtant malgré tout, sans espoir d'avenir.
S'il est un fait qui doive avant tout plaider en faveur de l'accord au Congo français d'autres subsides tout à fait nécessaires, c'est la vue de son frère aîné, en même temps son sosie, le Congo belge, qui aujourd'hui, après les bégaiements et les premiers pas, comblé de soins, est devenu si plein de vie, si joli, avec des organes si sains et si puissants que l'on surprend sans cesse nos amis Belges dans cette plaisante admiration que vous connaissez, de parents devant le bel et unique enfant qu'ils ont procréé.
Or, sous tous les rapports, le Congo français vaut le Congo belge ; pas une production de l'un qui n'existe dans l'autre. Sur ce point tout le monde est d'accord. Beaucoup même assurent qu'il y a plus de caoutchouc et surtout plus d'ivoire dans le nôtre que dans l'autre. Il ne tient donc qu'à nous d'avoir à l'Equateur un beau joyau colonial de plus ; il suffit de venir en aide à toutes les bonnes volontés qui ne demandent qu'à se prodiguer de ces administrateurs de toutes
classes, de ces adjoints des affaires indigènes, voire des simples commis, tous ceux que l'on a si étrangement vilipendés dernièrement en France en les montrant allongés dans leur chaise longue, contemplant béatement le supplice d'un de leurs administrés noirs en sirotant leur sixième absinthe, alors qu'il est difficile de trouver des fonctionnaires coloniaux qui s'attachent davantage à leur œuvre et en aient une aussi pénible à remplir.
Nous n'avons fait que passer à Brazzaville, vingt-quatre heures, juste le temps d'y remplir les formalités nécessaires près des autorités civiles et militaires, de faire quelques derniers achats dans les factoreries, de nous préoccuper du choix de « boys » (serviteurs indigènes).
Ce choix ne saurait être indifférent : le boy est un personnage dont l'existence va être intimement liée à celle de son maître. Ses notions plus ou moins étendues d'honnêteté ont comme conséquence la disparition plus ou moins rapide d'un tas de petits objets, tous précieux dans la brousse parce qu'on ne peut les remplacer; ses qualités de « débrouillard » dans l'existence nomade de l'Africain sont inestimables ; la valeur de ses sauces a une influence incontestable sur les fonctions digestives.
Dans les capitales comme Brazzaville, chacun a sa spécialité: il y a le boy valet de chambre, le boy lauadère (celui qui lave et qui repasse), le boy cuisinier, à des degrés différents, depuis celui qu'une femme européenne a initié à tous les secrets de la cuisinière modèle jusqu'à l'autre, dont les talents ne dépassent pas le rôti et le ragoût. Généralement les membres de cette gent boy n'ont pas plus de seize ans d'âge; beaucoup sont élèves des Pères. En arrivant à Brazzaville, le choix ne manque pas ; les candidats se présentent nombreux, porteurs du carnet où des maîtres différents ont évalué les qualités et les défauts de chacun ; mais l'enthousiasme se refroidit beaucoup quand ils apprennent que le demandeur va au Tchad ; l'amour des voyages et aventures n'est pas encore le propre des noirs du bas Congo.
J'ai donc considéré comme une bonne chance de trouver un grand garçon de race Sara, des environs de Fort-Archambault, le premier poste du territoire militaire que nous rencontrerons et répondant au nom de Tourgou, Il est venu ici avec un officier rapatrié qui le signale : vigoureux, cuisinier suffisant, pas trop sale, pas trop ivrogne, pas trop mauvaise tête. Une perle ! Avantage inappréciable, il en est à ses débuts de boy, a toujours vécu avec son précédent maître dans un petit poste isolé et ne s'est pas trouvé au contact d'agglomérations européennes dans des centres importants ; donc il est tout à fait malléable. Que l'on ne méjuge pas paradoxal en l'oc-
casion : l'opinion est commune que les jeunes noirs ne gagnent pas à notre fréquentation et qu'au bout d'un certain temps qu'ils se sont frottés à nous on n'en peut plus rien faire. Un bien ancien colonial que j'ai retrouvé à Brazzaville et avec qui j'en ai causé tout à l'heure, me disait qu'il attribue cette variation d'état d'âme chez ces estimables négrillons à une perte d'illusions à notre égard :
« En effet, me disait-il, dans la vie de brousse ou celle du camp, loin de tout autre, commandé par un Européen isolé, les noirs qui l'entourent se choquent bien quelquefois de ses petites habitudes, mais ils perçoivent surtout les qualités que le genre de vie l'oblige à déployer à tout instant, des qualités qu'ils connaissent et savent appréciera leur juste valeur: vigueur, endurance, bravoure, énergie dans le commandement. Leur mentalité vit côte à côte avec la sienne ; ils s'inclinent devant sa supériorité évidente qui lui vaut leur respect et quelquefois même leur dévouement. Voyez-les, au contraire, dans l'intimité de la vie plus oisive et infiniment plus renfermée d'un poste capitale ou en général d'un centre où les Européens sont nombreux ; toutes nos habitudes, nos manies de civilisés qui reparaissent, les heurtent et les froissent ; ils ne nous voient plus que sous un mauvais jour ; ils regimbent sans cesse ; on ne peut plus en venir à bout.
« J'ai constaté, ajoutait mon interlocuteur, des phénomènes psychiques analogues chez des sujets africains parmi ceux que nous avons pris l'habitude d'envoyer aux Galeries du Louvre ou à l'Arc de Triomphe, nos soldats à titre de récompense, ou bien, après chaque conquête, les gens les plus huppés du pays. Nous pensons leur en imposer en leur montrant un tas de beaux monuments auxquels ils voient beaucoup moins que le bon paysan que vous planterez devant un Raphaël ou un Poussin ; quant à nos procédés de civilisés, ils n'en retiennent que ceux qui paraissent les plus incongrus ; vous vous rappelez qu'on a cité, avec quelque ébahissement à l'époque, cette réponse d'un des tirailleurs de la mission Marchand envoyés à Paris et à qui on demandait ce qui l'avait le plus frappé dans la grande ville des Français : « C'est, disait-il, de voir dans la rue dès blancs qui, à genoux, ciraient leurs souliers à d'autres. « Dans sa jugeote de noir musulman, ce brave homme était offusqué de voir ces Européens qu'il était habitué à dresser dans son pays sur un piédestal, se livrer à une besogne qu'il appréciait être l'apanage de femmes ou de captifs ; sa réponse en dit long pour qui connaît la mentalité des gens de son espèce ; et il avait dû penser bien autre chose. »
La moralité à tirer de ce que me disait là mon ami le vieux colonial, qui a, je dois l'ajouter, la réputation de connaître admirable-
ment ce qui se passe dans les cerveaux noirs, c'est qu'il n'est pas si aisé que d'aucuns croient, de gagner l'admiration de nos sujets africains chez eux. Pour ce qui est de leur montrer les choses de chez nous, c'est probablement, en efTet, commettre la même erreur que si, voulant les faire regarder dans une lorgnette, nous la leur tendions du côté du gros bout.
Le choix de Villeneuve qui m'accompagnait dans ma tournée de Brazzaville, s'est porté sur un jeune chrétien nommé Pierre N'gom ; c'est un natif de Loango, élève des missionnaires du Gabon ; il vient d'une factorerie de la côle et en plus du français parle couramment l'anglais. Ce n'est pas la première fois que je constate chez les noirs cette facilité extraordinaire à s'approprier langues et dialectes ; il y a sept ou huit ans que nous sommes au Tchad ; tous les boys y parlent français, même ceux qui n'ont pas passé la moitié de ce temps au service d'Européens et alors que, parmi ces derniers, on compte ceux qui, venus à deux ou plusieurs reprises dans la même colonie, arrivent à s'exprimer suffisamment pour se faire comprendre des indigènes, ainsi privés de la plus grande force nécessaire pour les commander, si grande que je trouve qu'une bien bonne mesure serait de donner une note spéciale avec un coefficient très élevé aux administrateurs de même qu'aux officiers des armes coloniales qui connaîtraient le dialecte de leurs administrés. Rien ne peut les en rapprocher davantage, leur mieux épargner les froissements, leur attirer leur confiance ; faute de cette qualité ils sont toujours à la merci de ce personnage que l'on retrouve dans tous les postes, dangereux par son insuffisance ou son astuce, l'interprète noir.
Le boy que je viens d'engager connaît le français, l'arabe, le sango (dialecte général du Congo et de TOubangui), le yakoma et le baguirmien ; au contact de Pierre N'gom et avant même que nous arrivions au Tchad, je suis certain qu'il va se mettre à parler la langue de Shakespeare.
Donc, le 20 juillet, lendemain de notre arrivée à Brazzaville, le chef de bataillon commandant les troupes du moyen Congo et commandant d'armes nous a délivré notre ordre d'embarquement pour le poste de Bangui, sur l'Oubangui, le principal affluent du fleuve Congo : première étape, Matadi; deuxième étape, Brazzaville; pour nous rendre à Bangui, la troisième, c'est encore un voyage sur l'eau que nous allons accomplir, sur l'eau douce cette fois.
Le développement de la navigation sur le Congo et l'Oubangui est dû au chemin de fer belge : en 1881, quatre ans après la découverte du fleuve par Stanley, un seul steamboat flottait sur ses eaux ;
c'était le petit bateau à aubes En avant, de cinq tonnes de jauge ; il fut amené par Stanley lui-même à Léopold ville, en trois sections montées sur trucs; son transport depuis Matadi nécessita deux années d'efTorts et l'emploi d'une équipe de plusieurs centaines de porteurs. L'année suivante, un nouveau petit steamer fut traîné en une seule pièce à Léopoldville, puis vint le premier vapeur français le Ballay, arrivé dans le Congo par les rivières Ogooué et Alima. Jusqu'à 1890 six vapeurs apparaissent encore. Depuis l'achèvement du chemin de fer en 1898, la flottille du Congo n'a cessé de s'accroître en augmentant considérablement son tonnage ; elle comprend aujourd'hui environ 150 bateaux à vapeur battant pavillons français, belges, allemands, anglais, hollandais et américains ; les Belges en ont quelques-uns atteignant 350 tonneaux de jauge, comme le Brabant, le Hainaut, la Flandre, aménagés pour transporter trente passagers blancs, trois cents passagers noirs et 150 tonnes de marchandises, et deux de 500 tonneaux, le Kintamho et le Segetini, qui remontent à Stanley ville, soit à seize cents kilomètres de Léopoldville, en vingt-deux jours, et redescendent en douze. Presque tous ces steamers sont à roues motrices placées en arrière, offrant sur l'hélice de nombreux avantages pour parer aux dangers de la navigation fluviale : d'abord les écueils, assez nombreux dans les deux cent cinquante premiers kilomètres du bief, puis les troncs d'arbres flottant entre deux eaux ou échoués sur les hauts fonds, enfin les bancs de sable et les courants.
Chaque Société commerciale possède ses bateaux, ou bien elles se sont constituées par groupes pour assurer leurs transports.
C'est la Compagnie des Messageries fluviales du Congo qui a le monopole des transports de l'Etat français ; sa flottille se compose de dix steamboats :
Gouverneur Ballay, bateau à roues arrière de 200 tonneaux.
Commandant Lamy, — —
de 100
Eugène-Etienne, — —
de 100
Valérie, — - —
de 40
Colonel Klobb, — —
de 24
Cotelle, • — —
de 20
De Brazza, — à deux hélices de 20
Cholet, — —
de 20
Daniel, remorqueur à hélice.
Zèbre, — —
Tous ces bateaux ont comme corps principal une coque très aplatie, en forme de chaland. Ceux de 100 tonnes et au dessus ne peuvent, malgré ce mode de construction, naviguer sur l'Oubangui
pendant les six mois de saison sèche au cours de laquelle les profondeurs n'y excèdent pas un à deux mètres. Sur le pont attenant à la coque sont installés la machine, les chaudières chauffées au hois, et ce bois entassé en piles formées de bûches de 0,50 de longueur ; en dehors des vingt à trente hommes de l'équipage indigène, il reçoit aussi les passagers noirs ; des supports hauts de deux mètres soutiennent un second pont qui est l'asile des blancs ; un toit l'abrite, également édifié sur des supports métalliques de deux mètres ; la hauteur totale de la carcasse au-dessus de la ligne de flottaison est donc de près de cinq mètres ; la stabilité en est suffisante par beau tertips, mais dès qu'une forte tornade fait moutonner les eaux et souffle sur l'édifice, sa sûreté serait compromise si l'on ne cherchait l'abri des rives. La majorité des capitaines employés par la Compagnie est de nationalité hollandaise, ou suédoise, ou norvégienne ; en effet, les règlements de l'inscription maritime en France portent que, pour jouir de ses bénéfices, les marins doivent naviguer sur l'onde salée ou tout au moins des fleuves qui s'y jettent ; la condition serait bien réalisée sur le Congo, mais pas sur l'Oubangui ou les autres affluents, doù l'obligation de faire appel à- des marins de nationalités étrangères. Vainement, le gouvernement du Congo s'est efforcé jusqu'ici d'obtenir une modification de règlements qui engendrent une situation aussi bizarre.
Les capitaines des bateaux ont sous leurs ordres un mécanicien blanc ; mais tout le reste de l'équipage est noir.
Depuis trois ans la Compagnie des Messageries fluviales, fondée seulement en 1900 et dont l'essor est tout à fait remarquable, grâce aux efforts de MM. Guynet et Pondère, a réalisé de très grands progrès dans la construction de plusieurs nouveaux bateaux et le confort des passagers En 1904, j'ai fait le voyage du Congo et de lOubangui sur le petit vapeur de Brazza, de vingt tonnes ; le pont supérieur, abrité par une' simple toile de tente, tenait lieu de tout, promenoir, dortoir, réfectoire ; on y rôtissait le jour, et la nuit il fallait recourir à un agencement de bâches de fortune pour se protéger de 1 humidité. Aujourd'hui, plusieurs bateaux déjà ont des cabines, une salle" à manger, des toits en bois doublés de tôle ; les deux derniers venus possèdent même l'avantage inappréciable de salles de douches et de machines à glace et ils assurent le service de Brazzaville à Bangui sur une distance de mille quatre cents kilomètres en une quinzaine de jours à la montée, au lieu de vingt-cin(j à trente.
C'est sur l'un deux, le Commandant Lamy, que de Villeneuve et moi avons la bonne fortune de prendre place ; le lancement vient d'en être effectué ; son premier voyage a été réservé à la famille Guynet, qui a bien voulu nous offrir d'être ses compagnons de route jusqu'à Bangui.
Brazzaville est incontestablement le meilleur port du Pool, et cela, à cause de la profondeur des eaux près de sa rive ; elle évite des surprises désagréables comme celles qu'ont connues à Léopoldville et à Kinchassa des capitaines de bateaux qui. les ayant laissés à six heures du soir avec quarante centimètres d'eau sous la quille, les retrouvèrent le lendemain échoués sur la vase par suite d'une décrue subite. Donc, il ne sera pas nécessaire, dans la capitale française, d'établir le wharf coûteux qui s'avance en eau profonde, mais seulement, dès qu'on aura un peu d'argent, un quai en bordure de la rive. En ce moment c'est cette rive argileuse qui en tient lieu ; les steamboats s'y accotent et une large planche sert de passerelle. A l'embarcadère des bateaux des Messageries fluviales, devant la superbe case de la direction, une case à un étage ! chose rare au Congo, je me suis retrouvé le matin du 21 juillet à huit heures avec mes aimables compagnons de route ; même notre caravane aura un charme déplus par la présence de M""' Beck, sœur de M'"" Guynet, qui se joint à nous.
Nous quittons Brazzaville en même temps que V Eugène-Etienne, qui porte nos autres compagnons de \ Europe^ et longeons aussitôt après la grande île Bamou pour entrer, à l'extrémité du lac et à quatre kilomètres de Brazzaville, dans le chenal appelé « le Couloir ». Le fleuve a dû ronger là encore pendant deux cents kilomètres, une barrière rocheuse, les dernières assises des Monts de Cristal, se frayant un lit de quinze cents à deux mille mètres de large, resserré entre des collines escarpées qui se répètent en se ressemblant toutes ; de loin en loin seulement quelques bouquets d'arbres. C'est la seule section où la navigation soit dangereuse à cause des éperons rocheux et des écueils isolés ; le courant y est, en outre, toujours très fort. En ce moment le Congo est sous rinfluence d'une de ses deux crues
DE HRAZZAVILLE A BANGUI 33
annuelles, l'une en juin, l'autre en novembre. Coulant dans la région équatoriale, il reçoit des affluents des deux hémisphères ; ses deux crues correspondent donc, l'une à la saison des pluies de l'hémisphère nord, l'autre à celle de l'hémisphère sud. Elles durent environ chacune deux mois. Dans sa partie septentrionale, aux Stanlej^-Falls (chutes de Stanley), à ces deux époques, les eaux s'élèvent d'environ deux mètres cinquante. Au Stanley -Pool la crue de mai n'est pas aussi forte, mais celle de novembre et de décembre est deux fois aussi considérable. La vitesse des eaux, lorsqu'elles débouchent à cette époque dans le lac, a été calculée à deux cent vingt mètres par minute. Même à ce moment-ci elle est certainement considérable, car le Lamy qui est un bon bateau, avec des machines toutes neuves, a eu beaucoup de peine, les feux poussés à la dernière limite, la coque vibrant sous l'effort des aubes, à venir à bout du courant. Pendant dix grandes minutes, nous sommes restés en panne, et finalement, il nous a fallu zigzaguer sous des angles très petits, jusqu'à près d'un mille en amont pour arriver à reprendre notre route régulière.
La hausse et la baisse des eaux se produisent de façon très capricieuse, suivant que les plaines d'inondation riveraines sont plus ou moins nombreuses dans les différents biefs ; dans le haut fleuve elles atteignent souvent soixante centimètres ou un mètre en un seul jour. Le bief sur lequel nous voguons est le deuxième navigable ; nous avons vu le premier praticable aux paquebots, de l'embouchure à Matadi ; celui-ci, pour des bateaux calant un mètre soixante, a deux mille kilomètres de longueur, du Stanley-Pool aux Stanley- Falls ; enfin il en existe un troisième où flottent les steamboats de deux cents tonneaux de jauge, entre les Stanley-Falls et les sources.
Subitement, après deux jours de navigation dans cette coupure du « Couloir », nette comme la section d'un couteau, on voit le Congo s'étaler majestueusement en une nappe immense de douze à quinze kilomètres de large, mais ce n'est pas une nappe d'eau libre. Lorsque le fleuve s'est taillé son domaine, presque entièrement .dans la grande forêt équatoriale, pour faciliter sa tâche à travers cet obstacle, rude tâche même pour une pareille masse d'eau, il l'a découpée en une infinité d'archipels. Sans cesse son lit est barré d'îles, au grand axe parallèle au courant, étroites, effilées vers l'amont comme une proue de navire sous l'action incessante du courant. Ces îles sont couvertes, ainsi que les rives du fleuve, d'une végétation dont on peut difficilement donner une idée.
La nature ne connaît point de repos sous ces latitudes où règne un été perpétuel. Des arbres gigantesques, toujours en croissance, archi-séculaires, formant un rideau continu, s'élèvent d'un seul jet,
atteignant des proportions stupéfiantes, quarante mètres de hauteur, douze à quinze mètres de diamètre, entrelaçant leurs ramures que des lianes escaladent pour aller fleurir tout en haut, près de la lumière, sur l'océan de verdure que forment les sommets arrondis de ces géants. Une partie de leurs racines courent sur le sol, contournées, tourmentées, prenant l'aspect d immenses serpents ; l'humidité qui règne à l'état constant leur permet de vivre ainsi d'une façon aérienne. Ce n'est pas comme en Europe, un bois de mêmes essences, pins ou châtaigniers ou chênes ; cinquante espèces différentes s'y réunissent et s'y heurtent.
Mais, ce qui différencie surtout la forêt équatoriale, la « forêt vierge », d'avec les paysages sylvestres de nos pays, c'est le sous-bois : dans l'humus amoncelé par les siècles, sur lequel pourrissent les branches mortes, les arbres renversés, se développe une végétation aussi prodigieuse, s'entasse une légion de palmiers, de buissons, d'arbrisseaux ; la petite plante est devenue arbuste, les broussailles forment taillis. Une foule de plantes grimpantes, parties des racines, les joignent aux cimes, rampent sur les branches, se déploient en festons, en spirales, s'étendent follement d'un tronc à l'autre et tombent en cascades jusqu'au sol ; dans ces recoins surchauffés il y a lutte pour l'air et la place entre cent plantes diverses, les plus grosses étouffant les plus petites. C'est un fouillis où tout ou à peu près est vert et où les verts sont presque tous sombres; quelques reflets de lumière à peine y pénètrent, tamisés, divisés à l'infini, ne donnant qu'une lueur de crépuscule.
Les berges souvent se découpent, une anse, une échancrure, œuvre du fleuve, ou le sillon d'un de ses affluents. Daaii ces ouvertures, avides d'espace, les ramures des. arbres riverains se sont hâtées de pénétrer, joignant les bords, çntrelaçant leurs branches autour desquelles se glissent et s'accrochent les plantes grimpantes, les lianes à la chevelure hérissée, formant des toits multiples et compacts au point que jamais un rayon de ce soleil équatorial si puissant ne filtre jusqu'à l'eau toute noire dans ces grottes ou sous ces tunnels de verdure.
Il est remarquable que les descriptions des mêmes paysages africains changent très souvent du tout au tout avec les yeux de voyageurs différents : tel site qui parut à l'un charmant, doux et attirant, est pour l'autre revêche, âpre et triste ; tel coin sylvestre a frappé par sa nudité, sa pauvreté arborescente qui, dans d'autres pages, devient un véritable jardin avec des perspectives semblant avoir été aménagées pour le plaisir des yeux: question de tempérament, surtout de dispositionsjournalières du passant, et quel pays que l'Afrique pour les faire variables ! Devant cette sylve vierge il y a unanimité de
sentiments : elle empoigne, on se sent tout dépaysé, un intrus ; elle a su faire vibrer la plume du rude, du sceptique Stanley lui-même, et lui arracher des réflexions qui touchent au mysticisme. Mais aussi, il y a un revirement, bien connu de ceux qui ont voyagé sur le Congo : la lassitude ne tarde pas à succéder à la première impression si vive. A ce chet-dœuvre de la nature, que manque-t-il? Avant tout, les indices de civilisation familiers et nécessaires à notre esprit de civilisés, lacune de tout paysage de l'Afrique centrale sans doute, mais accentuée en ces lieux par la monotonie du rideau tiède, muet et triste, encadrant, pendant une série de longues journées sédentaires, ce défilé ininterrompu de rives, d'îles et d'îlots ; puis la grande rareté des villages et l'absence de la vie animale tuée par la végétation. Cet immense bassin congolais est relativement peu peuplé : cinquante à soixante millions, tel est le chiffre de population évalué dans les Congos français et belge, soit dix millions environ de plus qu'en France pour une superficie quarante à cinquante fois supérieure. De plus, la conquête du fleuve par 1 Européen a fait fuir l'indigène dans l'intérieur ; le missionnaire Georges Grenfell, dont les travaux sont certainement les plus documentés de tous ceux qui existent sur le bassin équalorial, estime que sur le bief navigable de Léopoldville à Stanleyville, c est-à-dire seize cents kilomètres, il n'y a pas plus de 125.000 âmes éparpillées dans les villages qui bordent le fleuve du côté belge. Et les villages sont moins nombreux et moins importants de notre bord, tant sur le Congo que sur l'Oubangui jusqu à Fortde-Possel à une distancée peu près égale de Brazzaville, etjusqu'oii nous allons aller ensemble.
De même, le passage bruyant et continu des steamboats a amené la disparition à peu près complète de la faune aquatique.
Le sol trop encombré, la végétation trop dense de la sylve vierge a réduit la sienne à quelques oiseaux, quelques singes, des reptiles, des éléphants à qui leur masse permet de se frayer un passage dans les fouillis et, en lisière, dans certaines parties un peu plus dégagées, des buflles. A cette courte énumération il faut pourtant ajouter uii animal dont l'existence vient d'être vérifiée. Il avait été signalé en 1901 par sir Harry Johnston ; la curiosité d'autres savants avait été vivement piquée ; beaucoup accusaient sir Johnston de hâblerie. C'est à un Anglais qu'il était réservé de faire la preuve de l'existence de ce nouveau représentant de la faune équatoriale si réduite, le lieutenant Boyd Alexander que j'ai eu le plaisir de connaître au Tchad en 1901 ; il y était venu en voyage d'agrément avec son frère, qui est mort de la fièvre sur le lac pendant une exploration qu'ils en faisaient sur un bateau démontable emporté par eux. Le lieutenant Boyd Alexander a donc tué sur le Congo, en rentrant
en Europe, un animal tout à fait extraordinaire appelé par les indigènes okapi ; ils racontent qu'il ne vit que dans les marais et les cours d'eau vaseux et qu'on ne l'aperçoit qu'aux premières heures de la matinée, après quoi il va se cacher dans sa bauge en pleine forêt. Sir Alexander ayant rapporté sa carcasse au Muséum de Londres, celui-ci a décidé que l'okapi tient à la fois de la girafe, du zèbre et du tapir. Ce doit être un animal bien curieux ; l'heureux chasseur ayant soigneusement emballé la carcasse de celui qu'il avait tué, personne n'a pu la voir à son passage et m'en donner une
NOTRF CARAVANE SUR LF, « COMMANDANT LAMY ».
description. Je présume que la nature, qui fait bien tout ce qu'elle fait, l'ayant destiné à vivre dans la forêt équatoriale, ne l'a pas fait tenir de la girafe par le cou.
Réunis la plus grande partie de nos journées dans l'espace libre entre les cabines et la salle à manger du Commandant Lamy, nous assistons à ce défilé de végétation équatoriale.
Sous nos pieds la machine halète d'un rythme égal, les bielles grincent, les noirs crient et se chamaillent ; des relents nous viennent de filets de caïman ou de poisson sec grillant à même le bois de chaufie. Le bateau trépide sous l'impulsion des roues qui fouettent bruyamment l'eau à l'arrière, en faisant jaillir l'écume et
laissant derrière elles le sillage d'un croiseur cuirassé, la vapeur siffle en fusant par les soupapes. De temps à autre, en quête d'un horizon nouveau, nous poussons une pointe à l'avant où le capitaine Swensen, assis à une table devant sa carte, indique la route au noir qui tient la roue. Au-dessous de lui, à cheval sur l'étrave, un autre indigène de l'équipage manie une longue perche sur laquelle sont attachés, en guise de repères, trois ou quatre morceaux d'étoffe; d'un moulinet ininterrompu, plongeant dans l'eau sa baguette, la relevant sur le coude et la faisant tourner d'un coup de poignet, il sonde le fleuve et son cri s'élève, continu et traînard : « Tra met, dé met » (trois mètres, deux mètres). Et dans les eaux troubles, couleur de thé, traçant péniblement son sillon dans le courant contraire, le Lamij zigzague sans cesse, quittant la rive pour joindre la pointe d'un îlot, gardant le même cap et suivant la berge d'une île longue de plusieurs kilomètres, revenant à la rive encore. Il est en marche à la pointe du jour pour ne s'arrêter que juste le temps de renouveler sa provision de bois à l'un des « postes à bois » échelonnés sur le tteuve ; ces postes à bois sont partie intégrante des diverses factoreries installées sur le Congo, ou appartiennent à des particuliers qui ont obtenu des concessions spéciales et des autorisations de coupe dans la forêt. La vente de ce bois de combustible est des plus actives ; un steamboat du tonnage du nôtre en consomme environ soixante stères par jour, soit une dépense de quatorze cents stères environ pour un seul voyage de Brazzaville à Bangui et retour.
Quelquefois, gros événement, en amont s'aperçoit un panache de fumée. Un cri pari, Holélé ! un bateau) répété par dix bouches, puis par toute la bande noire. Le panache grossit vite, et au-dessous la coque du steamboat qui file à toute vitesse vers Brazzaville ou Léopoldville. Les noirs, avec cette vue extraordinaire qu'ils possèdent, se reconnaissent à deux cents mètres d'un bord à l'autre ; ils se signalent mutuellement par des bordées de hurlements qui doivent être de joie et qu'ils augmentent en trépignant ; ils ont juste le temps de se lancer les nouvelles des amis et connaissances d'amont et d'aval et ne perdent pas une bouchée, pendant que notre pavillon et notre sifflet répondent aux bonjours de ceux du passant.
A la nuit nous faisons halte à une factorerie ou bien à un village, lorsque l'un ou l'autre s'en trouve à ce moment ; ou bien le bateau est amarré à une berge. Si la quantité de combustible est insuffisante pour le lendemain matin, l'équipage s'arme de haches, et, à la lueur de quelques falots, s'enfonce dans la forêt en quête de branches mortes ou d'arbres tombés sous le poids du temps. N'ayant pas, ces soirs-là, un espace suffisant pour coucher à terre, les hommes
campent à toutes les places vides sur le pont inférieur dont l'hospitalité est infinie ; les cuisiniers s'installent sur leurs fourneaux, les chauffeurs contre les chaudières etl.es mécaniciens entre leurs bielles ; on voit des corps noirs partout, jusque sur les piles de bois, étendus dans les positions les plus bizarres ; quand l'abondance des moustiques les leur rend gênants, ils développent des moustiquaires en toile bleue ou blanche ; une seule donne quelquefois l'hospitalité à trois ou quatre corps 'entassés. Dans les indigènes de l'équipage il y a surtout des Bacongos et des Bangalas qui ont la réputation d'être les meilleurs mariniers du fleuve \ ce sont de solides gaillards, à la peau brune et huileuse avec des reflets de métal, où tranchent les gros grains d'un collier de perles bleues, ou une médaille de teinte sale, ou bien le petit carré graisseux d'un scapulaire. Tous sont tatoués, cela va sans dire, mais le tatouage des Bacongos est très particulier : sur une ligne qui'part des cheveux pour atteindre le bout du nez en passant par le milieu du front, ils pratiquent une suite d'incisions dans lesquelles ils introduisent le suc d'une plante, ce qui a pour résultat de faire soulever la chair en bourrelet à la place de chaque incision ; l'ensemble représente tout à fait une crête de coq; sa grosseur est en proportion de la coquetterie de chacun.
Certains soirs, quand le bief est sûr au point de vue des profondeurs, Swensen fait continuer la marche du bateau jusqu'à une heure avancée de la nuit.
Ce sont nos meilleures soirées, celles où les moustiques écartés par le courant d'air de la marche nous permettent les longues causeries en respirant en paix la fraîcheur nocturne, pendant que les sinuosités du chenal promènent notre bateau des sombres recoins des rives exhalant leur chaleur de four mal éteint au large ruban du courant central, dont les remous, miroitant et tremblotant sous l'éclat des mille feux du zénith, blanchissent seuls le sombre panorama, clartés à reflets argentés si douces et si reposantes après l'éblouissement de tout le jour,
La température que nous subissons est... j'allais dire sénégalienne ; c'est une mention que l'on voit sur beaucoup de thermomètres centigrades aux environs du quarantième degré entre les deux autres mentions « Bains ordinaires » et « Culture des versa soie ». Elle donne une notion tout à fait fausse de la température du Sénégal où, pendant la plus grande partie de l'année, le thermomètre oscille entre 25 et 26", sans que les journées les plus chaudes dépassent 34" et que les plus fraîches s'abaissent jusqu'à 20° ; il en est de même au Congo. Mais aussi, ces chiflres ne fournissent qu'une idée inexacte de climats que l'humidité perpétuelle rend infiniment pénibles à supporter, en même temps qu'elle aggrave singulièrement les dangers
et les rigueurs de la température et engendre l'anémie, la fièvre et l'infection paludéenne.
A mesure que le voyageur du Tchad s'élève au nord et jusqu'au lac, à travers des régions de plus en plus dénudées et sablonneuses, partant d'une hydrographie beaucoup moins étendue, il constate des températures de plus en plus élevées qui atteignent au delà de 45°, en même temps que l'amplitude entre les variations diurnes et nocturnes augmente ; ainsi au Kanem, limitrophe du Tchad à l'est, région de caractère désertique très voisine de la région saharienne, j'ai noté souvent des moyennes nocturnes de 10 degrés pour des températures diurnes de près de 50 degrés. Mais le propre de cette chaleur est la sécheresse, et tout en étant supérieure d'une dizaine de degrés à celle de l'équateur, elle se supporte beaucoup plus facilement ; entre Matadi et Fort-Crampel et même plus haut, jusque vers le neuvième degré de latitude, c'est le perpétuel bain de vapeur; la sueur ruisselle et on y cuit ; le sommeil, la nuit, sous la moustiquaire, est souvent impossible ; après le neuvième degré, on grille, mais on grille à sec, et l'organisme réagit d'autant plus vigoureusement que l'abaissement du thermomètre à partir de 6 heures du soir permet le repos pendant les soirées et les nuits ; un autre avantage de cette température est qu'il est possible de boire frais pour peu que l'on prenne souci de provoquer l'évaporation autour de récipients, tandis que dans la zone équatoriale il faut se résoudre à avaler presque toujours tiède.
De ces considérations, jointes à celle de la privation de vivres frais, il ressort que les deux mois et demi de voyage de Brazzaville jusque vers Fort-Archambault, constituent une sérieuse épreuve ; bien des affections de caractère paludéen qui assaillent au cours du séjour dans les pays du Tchad, ont sans doute pris leurs germes dans les vallées du Congo et de l'Oubangui et aussi celle du Gribingui; de l'aveu de tous les docteurs, le paludisme est beaucoup moins virulent lorsqu'on arrive dans les parages du neuvième degré de latitude en même temps que l'alimentation plus saine, viande de bétail, œufs et laitages, permet de mieux résistera ses attaques. C'est ce qui fait encore que si, au Territoire militaire du Tchad, beaucoup d'Européens peuvent demeurer deux ans et demi et trois ans, on a dû fixer le maximum de durée des diverses périodes de séjour poui nos administrateurs congolais à vingt mois. Je ne me rappelle pas avoir eu sous les yeux des statistiques de la mortalité française au Congo, mais je viens de lire dans une relation de voyage de M. de Mandat-Grancey que la mortalité en 1892 a été de près de dix pour cent dans le Congo belge ; les années qui suivirent furent plus clémentes, mais la moyenne n'est pourtant pas tombée au-dessous de sept pour cent ; et il faut remarquer qu'il n'est question dans ces
chiffres que des agents ou fonctionnaires morts dans la colonie même. Or, comme le fait justement remarquer M. de Mandat-Grancey, il est reconnu que l'incubation autant que l'évolution des affections coloniales sont de très longue durée, et les exemples sont nombreux d'Européens quittant une colonie dans un état de santé relativement satisfaisant et mourant plus ou moins de temps après être rentrés chez eux ou même sur le paquebot qui les rapatrie. Pour avoir le taux réel de la mortalité produite par une colonie, africaine surtout, on peut donc, sans exagération, doubler les chiffres d'une statistique, et ceux que je citais permettraient d'établir que depuis une quinzaine d'années la mortalité des Européens venus au Congo belge a évolué entre quatorze et vingt pour cent.
Puisque j'en suis à la climatologie des pays que nous traversons ensemble, je demande la permission derappeler que les contrées englobées par la zone équatoriale ne restent qu'un temps fort court en dehors de la limite de la bande des pluies et de celle des tornades, de sorte que les saisons sèches et des pluies n'y sont guère distinctes ; mais à mesure qu'on s éloigne de l'équaleur, les saisons deviennent plus nettes et leur durée respective se modifie ; ainsi, à partir du 5* degré nord (sur notre itinéraire la latitude de Fort-de-Possel) jusqu'au 14" degré 5 (latitude approximative du nord du lac Tchad), on distingue au point de vue climatologique trois zones différentes : la première s'étend du 5^ degré nord au 6" degré 45 environ (latitude de Fort-Crarapel), la deuxième du 6^ degré 45 au 10" degré (latitude du poste de Damraou) et la troisième du 10" degré au 14" degré 5. Plus au nord, c'est le climat saharien.
Dans la première zone, il y a une saison sèche de quatre mois environ, pendant laquelle il ne pleut pas ; elle commence au 15 novembre pour finir au 15 mars ; elle est suivie d'une petite saison interiviédiaire du 15 mars au 15 juin environ ; les pluies commencent à tomber arrosant la terre : c'est la période des semailles. Du 15 juin au 15 octobre, on est dans la grande saison des pluies ; enfin, du 15 octobre au 15 novembre, on a un mois de saison mixte qui sépare la grande saison des pluies.
Dans la deuxième zone, approximativement comprise entre les latitudes de Fort-Crampel et de Damraou, il faut compter cinq mois de grande saison sèche au lieu de quatre dans la première zone, et la quantité de pluies tombées est sensiblement plus forte
Enfin la troisième zone où il pleut beaucoup moins, comprend huit mois de saison sèche et cinq mois de saison des pluies, celte dernière du commencement de mai au commencement d'octobre. Mais dans cette troisième zone on a reconnu des différences considérables dans les observations pluviométriques faites dans les différents postes,
du nord au sud, suivant qu'ils sont plus ou moins rapprochés des territoires sahariens ; au poste de Mao (14" 2 de latitude) dans le Kanem (je rappelle que le Kanem est une contrée de caractère désertique), pendant la saisons de pluies de 1904 que j'y ai passée entière, il y eut seulement quatre tornades représentant cinq à six heures de pluie, tandis qu'au poste de Massakory, cent trente kilomètres environ plus au sud, que je commandais pendant l'hivernage de 1905, j'ai noté, du 19 mai au 2G septembre, deux cent soixante-neut heures de pluie, et cette moyenne est encore interieureà celle de Fort- Lamy, situé à une centaine de kilomètres plus au sud ; en résumé, les variations sont considérables dans la pluviométrie pour des différences minimes en latitudes.
On voit que, partis de Brazzaville à la fin de juillet, nous allons accomplir nos trois mois de voyage jusqu'au Tchaden pleine saison des pluies dans toutes les zones. Le cauchemar de ce voyage c'est l'accès de fièvre paludéenne. La science ayant démontré que c'est par la trompe des moustiques du genre anophèles que nous est infusé le germe du paludisme et ces satanés insectes, comme tous leurs congénères, se reproduisant à linfini au moment dés pluies, on a donc, à cette époque, des milliers de chances de plus d'être « impaludé >>, pour employer le terme consacré ; je dirai même qu'il est impossible de l'éviter : vous aurez beau vous condamner à vivre, à partir du coucher du soleil, sous une moustiquaire, la nuit, lorsque vous dormirez, aucune précaution ne pourra empêcher qu'une partie de votre corps touchant, à un moment donné, une des parois, ne devienne la proie de plusieurs affamés. Aussi sommes-nous tous, à bord du Lamy, au régime de la quinine préventive, vingt cinq centigrammes chaque jour, c'est la dose habituellement ordonnée par les docteurs ; il en est qui vous prescrivent de la doubler en cette saison.
Voici l'explication qu'ils donnent de cette méthode de la quinine préventive, de date assez récente : vous avez dans les veines un liquide dans lequel grouillent des petits animaux qu'on a appelés globules ; il y en a de deux espèces : des blancs et des rouges. Pour que votre santé soit florissante, il faut que les deux genres de globules se maintiennent en proportion constante ; que ce soient les rouges ou les blancs qui soient en excédent, dès que 1 équilibre est détruit, l'organisme périclite. Or, lorsque les anophèles vous infusent à travers leur trompe le germe du paludisme, ne croyez pas qu'ils vous infectent le sang ; pas du tout ; le mal est que ce germe dédaigne les globules rouges et qu'il élit seulement domicile chez les blancs, qu'il a la propriété de rendre tout guillerets ; ils grandissent, grossissent, se mettent à pulluler de telle façon que les malheu-
reux rouges succombent les uns après les autres, faute d'air et de place ; c'est le phénomène qui se produirait dans un bassin où des poissons blancs recevraient une pâtée spéciale qui excite leur reproduction au détriment des poissons rouges. Le patient chez lequel se passe ce drame languit, bien entendu, pendant tout son cours, jusqu'à ce que le dernier globule rouge ayant disparu, il passe en l'autre monde.
Eh bien ! la quinine est l'ennemi juré du germe des anophèles ; introduisez-la journellement, même en petites quantités dans vos veines, lorsque 1 ennemi y fera son apparition, il trouvera à qui parler, et, si la dose était insuffisante pour qu'elle en vienne complètement à bout, elle l'empêchera en tout cas de se prodiguer outre mesure chez les globules blancs, et vous avez bien des chances d'en être quitte pour un accès bénin.
Mais, peu de temps après la fondation de cette nouvelle école, voilà qu'une autre a surgi : nul doute, disent ses adeptes, que la quinine soit l'ennemi le plus sûr à opposer au paludisme, mais attendez au moins que le mal existe ; car nous tenons pour certain qu'elle s'attaque aux globules rouges, et qu'absorbée ainsi chaque jour, elle est la cause de ces terribles hématuries qui se manifestent dans la fièvre bilieuse hématurique ; nous appuyons notre affirmation sur deux faits : V avantqu'on ait adopté votre système préventif, la fièvre hématurique était inconnue' et maintenant elle représente 25 0/0 des décès des Européens en pays tropicaux ; 2° vous ne la verrez jamais se manifester chez des Européens nouveaux venus dans une colonie, mais bien chez ceux qui, ayant déjà un assez long temps de séjour et absorbant quotidiennement de la quinine, en ont saturé leur organisme. En somme, en voulant guérir une maladie, vous en avez créé une autre plus redoutable.
La discussion dure encore ; mais je dois dire que la première école continue à réunir les partisans les plus nombreux et que la quantité de quinine préventive qui s'absorbe annuellement dans la seule colonie du Congo français représente la récolte d'une vraie forêt de quinquinas ; dans certains postes il est de règle d'en donner à nos soldats sénégalais, paludéens tout autant que nous et croyants fervents du remède. Pour ma part, je n'ai jamais manqué d'absorber quotidiennement mes vingt-cinq centigrammes ; je n'ai pas eu de fièvre hématurique, mais j'ai connu d'autres accès fort sérieux ; on m'a consolé en me disant qu'ils eussent été bien plus graves sans mon observance de la saine méthode.
L'accès déclaré, les docteurs vous administrent chaque jour jusqu'à deux grammes du remède; les uns, soucieux de votre estomac, vous linjectent au moyen d'une seringue Pravaz ; d'autres nient que
cet organe en ait cure : « Pure illusion ! me disait l'un de ces derniers, que les mauvais effets de la quinine sur l'estomac : la quinine vient de l'écorce du quinquina ; or il est reconnu que l'autre principe actif de l'arbuste, le quinquina, est un stimulant des plus appréciables de l'appareil digestif, pourquoi en serait-il autrement de la quinine '? »
Au fait, pourquoi ? Il est certain que le délabrement d'un appareil digestif européen en Afrique a trop de causes certaines, l'eau, les boîtes de conserves, la viande de gibier, d'une façon générale le manque de beaucoup de choses auxquelles il était habitué, pour qu'on puisse démêler la part de responsabilité qiii revient à la quinine, si même elle en a une.
On constate qu'aux colonies comme ailleurs, les théories des bons docteurs se heurtent souvent. Cela n'empêche pas de les estimera leur juste valeur pour leur énergie et leur dévouement, qu'on les voie à l'œuvre dans la paillote qui leur tient lieu d'infirmerie et d'hôpital, ou s'occupant de leurs blessés sous le feu, ou courant prodiguer leurs soins d'un poste à l'autre, en accomplissant à travers brousse et marigots de véritables raids de plusieurs centaines de kilomètres souvent, car ils ne sont jamais bien nombreux : à Brazzaville, où il en existe en ce moment quatre ou cinq pour cause des éludes spéciales de la maladie du sommeil, ils sont en général au nombre de deux seulement ; puis entre Brazzaville et Fort-Lamy, sur deux mille cinq cents kilomètres environ, on en trouve un à Bangui et c'est tout; le territoire militaire du Tchad, grand comme la France, en possède un à F'ort-Lamy et un autre placé dans un poste de la frontière est où les chances d'engagements sont plus grandes ; tout ce qu'ils peuvent faire est daller au plus pressé. Cette pénurie de médecins coloniaux est tout particulièrement regrettable dans des colonies comme le (^ongo, où les étendues étant énormes et l'occupation restreinte, quantité d Européens se trouvent seuls dans un poste, très éloignés des voisins. Et il n'y aura d'amélioration possible à celte situation que lorsqu'un peu plus d'enthousiasme existera pour la carrière de médecin aux colonies ; en ce moment il est bien modéré.
Le 23 juillet à neuf heures, nous passons à l'embouchure d un des plus gros affluents de gauche du Congo, le Kassaï, large de quatre à cinq cents mètres. Dans l'angle septentrional formé par le fleuve avec son afïluent est la mission anglaise deBerghe Sainte-Marie, une de ces riches missions anglaises, américaines ou suédoises qui s'organisèrent fortement au Congo dès 1880 ; les jardins de celle-ci descendent en pente douce jusqu'au fleuve, laissant voir dans leurs vides les murs clairs de nombreux bâtiments ; le clocheton d une église pointe entre deux palmiers et les vibrations de sa cloche parviennent jusqu'à
nous ; c'est un joli coin de civilisation que saluent les trois coups de sifflet réglementaires du Commandant Lamy, pendant que le pavillon de la mission nous répond en s'abaissant et s'élevant le long de son mât. L'établissement de Berghe Sainte-Marie dans cet
ELKVK DKS MISSIONS CONGOLAISES.
(Cliché de lu Dépêche Coloniale.)
endroit avait eu pour raison une des plus grosses agglomérations de population que l'on trouvât sur les rives du Congo, une dizaine de mille âmes ; la maladie du sommeil est venue et en a fauché les deux tiers en quatre ou cinq ans.
Ce qui ajoute, dans ce joli coin du Kassaï, à ce cachet de civilisation qui repose l'œil de l'Européen, ce sont deux énormes pylônes
métalliques de plus de trente mètres de haut élevés de chaque côté de la rivière.; ils supportent le fil télégraphique qui la franchit, tronçon de la ligne qui part de Boma, passe par Léopoldville et va joindre le lac Tanganika après s'être allongé sur près de trois mille kilomètres.
C'est encore là un beau et gros travail des Belges ; pour l'établissement de cette ligne ils ont dû tenir compte de beaucoup de considérations : ainsi, sur les rives du fleuve ou de ses affluents traversées par le fil, il a fallu, afin qu'il puisse couvrir d'un seul jet des portées de quatre cents à sept cents mètres, édifier des pylônes semblables ou supérieurs même en hauteur à ceux du Kassaï. Une des principales monnaies du pays étant le mitako, une courte baguette de cuivre ou de laiton, ils ont, pour ne pas exciter la cupidité des voleurs, fabriqué un fil en bronze dit phosphoreux, de teinte brunâtre, qu'ils ont, pour plus de sûreté encore, enduit d'une composition noire. Dans toute la traversée de la forêt équatoriale, c'està-dire sur les deux tiers du parcours de la ligne, un passage de dix mètres de large a été créé pour préserver-, autant que possible, la ligne des chutes de branches. Mais ce n'était pas tout de se mettre en garde contre les arbres et les hommes, il fallait aussi songer aux animaux ; or les fourmis termites abondent et elles ont un estomac comparable à celui de ce roi de Perse, Mithridate. qui, pour occuper la solitude dans laquelle il s'était confiné afin déchapper aux complots, s'aguerrit si bien contre les poisons en les avalant par degrés, qu'il pouvait en absorber ensuite autant qu'il en voulait. On avait enduit, au Congo, les poteaux télégraphiques primitifs en bois, comme aussi les traverses de la voie ferrée de Matadi, j'ai omis de le dire, de toutes les compositions, sels, sulfates de cuivre et autres, usitées en Europe pour les préserver des vers les plus voraces : sans doute les termites s'en trouvèrent, au début, indisposés, mais on ne fut pas long à s'apercevoir que ces compositions n'agissaient plus sur eux que comme condiments ; en un clin d'œil leur appétit s'étant accru d'autant, poteaux et traverses disparaissaient, d'où la nécessité qui s'est encore imposée aux Belges de faire des traverses et des poteaux en fer, de percher les cabines télégraphiques de la ligne sur des échafaudages en fer aussi. Mais l'ennemi le plus gênant du télégraphiste congolais, c'est l'éléphant ; malicieux de sa nature, il se fait à chaque instant un malin plaisir de déraciner les poteaux avec sa trompe, ou bien il les jette bas, ayant pris la déplorable habitude de venir se gpatter dessus.
On juge du prix qu'a dû coûter pareille ligne télégraphique et des soucis que donne son entretien. On eût accordé volontiers la préférence au télégraphe sans fil ; mais dans tous les pays tropicaux.
son fonctionnement, dans une atmosphère saturée de vapeur d'eau et chargée d'électricité, est des plus irréguliers.
Du côté français où on est autrement moins fortuné que sur le bord belge, il n'a été organisé qu'un bout de ligne de Loango à Brazzaville ; elle borde ensuite le fleuve jusque vers Zinga, un peu au sud de Bangui, soit sur huit cents kilomètres et, pour n'avoir pas été organisée avec toutes les précautions "prises par nos voisins, rend beaucoup moins de services qu'elle n'en eût été capable.
Tout récemment, faute d'argent, partant de moyens de transmission perfectionnés, nous avons songé à recourir à un mode de correspondance un peu primitif et suranné, le pigeon voyageur ; c'est le commandant Reynaud, déjà expert en la matière, qui s'est occupé de l'installation de cette nouvelle poste, dont il basait le fonctionnement sur le raisonnement suivant : un pigeon voyage à raison de soixante à soixante-dix kilomètres à l'heure en moyenne. Soumis à un entraînement raisonné, il peut, en France, fournir un parcours de mille kilomètres entre le lever et le coucher du soleil ; c'est là un résultat représentant un effort considérable qu'on ne saurait lui demander en pays exotique; mais des pigeons de bonne race, une fois dressés, pourront toujours, si on les emporte à deux cents kilomètres de leur colombier, y revenir en deux heures et demie. Supposons donc que quatre colombiers soient créés dans des postes A, B, C, D, distants les uns des autres de deux cents kilomètres et jalonnant la direction intéressante. Le colombier A internera quelques pigeons du colombier B, qui lui-même recevra les pigeons de A et de C. Une dépêche apportée en A sera confiée à l'un des pigeons du colombier B qui, mis en liberté, regagnera sa demeure habituelle. Le gardien de B le recueille à son arrivée, prend la dépêche et la confie à un pigeon de C qu'il lâche aussitôt. En dix heures notre dépêche aura franchi les mille kilomètres qui séparent A de D ; il est possible naturellement aux deux messages de circuler dans les deux sens.
La poste par pigeons du commandant Reynaud devait se prêter à un autre emploi intéressant : un groupe voyageant dans une zone de trois cents kilomètres autour des postes, A, B, C, D, pouvait, en y empruntant (juei(|ues pigeons, rester en liaison constante avec ces postes.
Ce moyen de communication aérien ne comportant aucune connaissance technique compliquée, son service est des plus économiques ; il est très largement assuré par un personnel restreint ; deux colombophiles par colombier. Un pigeon porte aisément en papier pelure une longue lettre de six pages écrite sur le format écolier ; si le message est écrit en deux exemplaires portés par deux pigeons lâchés séparément, les chances de perte sont très réduites ; un
pigeon de bonne race ne s'égare pas dans un rayon de trois cents kilomètres autour de son colombier, et en ayant recours au système de relais précédemment expliqué, on voit qu on demandait toujours aux courriers ailés un effort très inférieur à celui qu'ils peuvent produire.
Tel était le programme fort séduisant du commandant Reynaud, si séduisant que, sur ses indications, on installa tout de suite un colombier à Brazzaville. Ce fut le seul. Le plus gros empêchement à rétablissement de la poste aérienne a été que ses facteurs ont beaucoup souffert loin du pays natal ; plus de joie, partant plus d'amour ; s'acclimatant mal, ils ne reproduisirent plus ; les graines trouvées sur place ne faisaient pas du tout leur affaire ; enfin tout ce qu'il y a de rapaces en pays équatoriaux montra un goût désespérant pour cette chair fraîche inconnue d'eux jusque-là. Je crois qu ils nenont pas laissé un seul.
Ce matin, au point du jour, quelques instants après avoir quitté la factorerie de Ncounda, le Commandant Lamy est allé donner à toute vitesse sur un haut fond vaseux ; tous les efforts de la machine en arrière ont été impuissants à l'en sortir ; la factorerie nous a envoyé une demi-douzaine de pirogues ; il a fallu porter dix tonnes du chargement à terre avant de parvenir à renflouer le bateau ; nous ne sommes repartis qu'à onze heures.
Je me garderais de le dire à Swensen, que cet échouage a fait s'arracher les cheveux, s'agiter et pester après ses noirs; mais ces petits incidents, quand ils se produisent, comme celui de ce matin, à proximité d'un espace libre sur la terre ferme, ne sont pas désagréables du tout, parce qu'on peut en profiter pour y descendre et remuer ses jambes, les pauvres jambes qui s'ankylosent. Sous ce rapport, aujourd'hui a été une journée bénie, car dans l'après-midi, le Lamy a dii faire halte encore pour renouveler son combustible à un poste à bois établi près d'un village d'Apfourous. L'emplacement est une conquête sur la forêt qu'elle n'a pas entaillée de plus de cent mètres carrés ; on a abattu et débroussé juste ce qu'il fallait ; le rempart de végétation vierge borde les dernières cases ; toutes sont très basses, allongées et étroites ; comme culture, il n'existe qu'une petite bande plantée en manioc et en bananiers le long du Congo. Ces Apfourous sont de haute taille, bien musclés, solidement charpentés, mais le faciès est laid et brutal : le gros front, le gros nez, les grosses lèvres, les grosses pommettes, le prognathisme de dogue.
Quels tristes spécimens de la race humaine recèlent ces régions
DE HHAZZAVILLE A BANGUI 49
équatoriales ! Et on dirait que tous ces gens ont à cœur d'augmenter encore la laideur dont la nature les a dotés : des tatouages et des entailles un peu partout, les paupières épilées, la tête rasée ne conservant qu'une ou deux languettes sur l'occiput, les incisives limées ou arrachées, le corps enduit d'une composition rouge fabriquée avec une écorce délayée dans de l'huile de palme, ou zébré seulement, ou encore mi-partie rouge, mi-partie blanc; les lèvres et le nez percés de plusieurs trous dans lesquels s'insèrent des baguettes de bois ou des rondelles d'ivoire ou d étain. Le sexe faible joint à ces désavantages desseins en flûte à Champagne et une obésité extrême des deux côtés Des vêtements... pas plus que le sexe mâle, juste de quoi satisfaire les principes, en débris de cotonnade ou en fibres de palmier ; ou bien le costume est mode paradis terrestre.
Chez les Honjos qui vivent un peu plus loin, les femmes sacrifient davantage aux Grâces ; les cous s'ornent de colliers de molaires humaines alternant avec des incisives; de mes yeux, plusieurs fois j'en ai vu '.j'en fais une mention spéciale parce que des voyageurs ont écrit qu'aux endroits où passent les Européens, ce genre d'ornements n'est plus visible, qu'il est réservé pour l'intimité. Au lieu d'être prélevés sur des mâchoires humaines, les colliers sont quelquefois composés de dents d'animaux. Les femmes portent encore des collerettes de cuivre pesant bien quatre à cinq kilogr. ou bien d'énormes faux-cols de même métal, hauts de dix centimètres, garnis d'une lame transversale et rivés â demeure ; une tige en cuivre aussi grimpe en colimaçon de la cheville au genou. A la taille se fixe une courte jupe de fibres teintes en rouge, très bouffante ; les plus élégantes en portent deux superposées et de couleurs différentes ; pendant la marche, cela a des envolements légers et discrets qui ramènent tout de suite et tout naturellement votre pensée aux tu-tu des danseuses d'opéras.
Oui ! Tristes et malheureux êtres, bestiaux et repoussants que ces nègres de l'Equateur ! Quelle suite d'événements, d'influences ethniques a fait qu'ils sont venus se réfugier là ? Car cette forêt équatoriale ne put jamais être considérée que comme un refuge. C'étaient bien probablement des fuyards, désireux de conserver la liberté et la vie, dépouillés de leur territoire et poursuivis par des peuplades mieux armées reculant elles-mêmes devant une de ces vagues envahissantes qui, pendant des siècles, ont déferlé de l'est sur l'ouest africain ; ou bien des misérables abandonnant un pays épuisé Simples hypothèses qu'on n'éclaircira jamais.
Une des conséquences des conditions d'habitat de ces malheureux a été l'anthropophagie. Elle fleurit dans toutes les tribus du bassin du Congo, un peu plus, un peu moins ; ceux des indigènes qui ont
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pour la chair humaine un goût moins prononcé en fournissent aux autres, qui un esclave, qui un membre de sa famille. Les Bonjos en sont particulièrement friands : les esclaves réservés à la consommation sont cachés et parqués dans des villages, loin des voies de communication fluviales, et enlevés à limproviste lorsque le maître en a besoin. Quand les sentiments maternel ou paternel ne cèdent pas au besoin de manger de la viande, les parents vendent leurs enfants pour en acheter d'autres et s'en nourrir ; la chair des enfants est d'ailleurs la plus estimée, elle est la plus tendre et la plus délicate. Celle des blancs est particulièrement appréciée ; depuis dix ans, nombreux ont été au Congo les Européens tombés dans des guet-apens et dévorés. Les événements qui amenèrent, au Congo belge, une catastrophe dans la colonne du baron Dhanis, en 1897, sont encore présents à la mémoire de ceux qui s'occupent des choses coloniales : Dhanis était parti avec cinq mille soldats congolais dans le but de créer des droits au Congo belge en attaquant les Derviches au sud pendant que le sirdar Kitchener les attaquait au nord ; l'avant-garde de cette colonne arrive dans le Haut-Oubangui, au milieu d'un pays où la fuite des habitants a fait le désert et la famine. Au bout de quelques jours, la faim amène la révolte des soldats noirs ; ils tuent le commandant Leroy et quatre officiers et sous-officiers formant les cadres européens ; tous sont mangés. Puis les rebelles, mis en train, excités comme des fauves par leur repas sanglant, retournent en arrière ; ils sont huit cents armés de fusils Albini et munis de vingt mille cartouches. Lorsqu'ils retrouvent le gros de la colonne Dhanis, ils dépeignent à leurs camarades sous des couleurs tellement favorables le festin qu'ils viennent de faire, que ceux-ci n'y résistent pas ; ils tuent le frère de Dhanis et neuf autres officiers et sous-officiers. Dhanis s'échappe seul et avec les débris restés fidèles regagne à grand'peine le poste de Stanley-Falls.
Je tiens du directeur d'une factorerie du (^ongo l'anecdote suivante : un jour qu'il avait tué un énorme caïman, mesurant sept mètres de la tête à l'extrémité de la queue, il en fit cadeau aux noirs employés par lui comme travailleurs et voulut assister au dépeçage de l'animal, car le caïman est tellement vorace que son estomac est le plus souvent une boîte à surprises. On y trouva cette fois, entre autres choses, un bras humain fraîchement englouti et dont les chairs étaient en bon état de conservation. Mon directeur de factorerie eut la pudeur de ne pas faire rejeter dans le fleuve ce morceau de chair noire et prescrivit de l'enterrer ; le soir il se promenait au milieu des cases du village voisin de ses magasins, quand il aperçut, au-dessus d'un foyer installé en plein air, le débris humain embroché à une baguette et cuisant à petit feu sous la surveillance des gens
qui l'avaient trouvé le matin. Et, lorsqu'il voulut le leur enlever, ce lui fut aussi difficile que s'il eût arraché un os à une bande de chiens affamés ; l'un l'apostropha ainsi : « Quand le blanc mange de la viande, est-ce que nous nous occupons de lui ? Pourquoi vientil nous prendre la nôtre ? »
Il me revient au sujet d'anthropophagie des souvenirs plus tristes : en compagnie de trois officiers se rendant comme moi au Tchad, j'eus l'occasion de m'arrêter en 1904, surl'Oubangui, dans une factorerie où nous fûmes reçus de façon charmante par deux agents de la société ; je fus si sensible à toutes les attentions dont j'avais été l'objet de leur part, que je leur écrivis, peu après, pour les en remercier encore ; ma lettre ne devait pas leur parvenir ; quelques mois plus tard, j'apprenais en effet que lorsque nous les eûmes quittés, ils partirent en tournée à l'intérieur du pays dans le but d'engager les chefs de village à leur vendre du caoutchouc et de l'ivoire. Ils s'arrêtèrent un soir dans une grosse agglomération indigène où on leur fit fête : on organisa en leur honneur un tam-tam (danse indigène) au cours duquel ils furent brusquement assaillis eux et leur petite escorte, et mis hors d'état de se servir de leurs armes. Une mort immédiate eût été un bonheur pour ces malheureux ; il n'en fut pas ainsi : on leur brisa les membres et on les plongea jusqu'aux aisselles dans un étang voisin où ils attendirent la mort pendant une longue journée ; il paraît que la chair humaine est plus savoureuse après qu'elle a été traitée de cette façon.
Ces détails furent recueillis de la bouche de naturels faits prisonniers dans le village au cours de larépression qui suivit; ils sont tout à fait concordants avec des faits dont parle le docteur anglais Hinde, l'historien oculaire des premières campagnes des Belges en Afrique centrale (1) : « Les Bangalas m'ont eux-mêmes dit, lorsque, « au cours des parties de chasse, je leur faisais des remontrances « parce qu'ils se bornaient à briser les ailes ou les membres du « gibier blessé au lieu de le tuer sur-le-champ, qu'il valait mieux le « laisser languir parce que cela rendait la chair plus tendre. Cela « mettait entrain la conversation au cours delaquelle ils expliquaient « que, lorsque chez eux ils préparaient une fête, le prisonnier ou « l'esclave qui devait être la pièce de résistance avait toujours les « bras et les jambes brisés trois jours d'avance et était placé dans « un courant ou une mare d'eau enfoncé jusqu'au menton, la tête « fixée à Une perche pour l'empêcher de se suicider ou peut-être de « tomber évanoui et ainsi de se noyer. Le troisième jour on le retire « et on le tue, la chair étant devenue alors tendre.
(1) The fall ofthe Congo Arabs.
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« Léopoldville, en sa qualité de port principal sur le haut Congo, « a constamment un grand nombre de ces Bangalas, allant et « venant, et est obligé, en conséquence, de maintenir une garde au « cimetière, plusieurs cas d'enlèvement de cadavres ayant été « prouvés à leur charge. Cette pratique en arriva un moment à être « si invétérée, enracinée, courante, que la peine capitale dut être « requise comme seul moyen de la réprimer. »
Un peu plus loin on lit encore : « Comme je descendais de « Stanley-Falls, reprenant le chemin du retour en Europe, six « hommes de l'équipage du vapeur étaient aux fers, le capitaine « devant les remettre à la justice pour avoir mangé deux des leurs « pendant le voyage de montée aux Falls. Le capitaine me dit que « deux des hommes d'équipage étaient tombés malades pendant le « voyage vers l'amont et avaient obtenuun ou deux jours de repos. « Au jour de ration suivant, ces deux hommes manquaient et, en « faisant des recherches, le capitaine apprit qu'ils étaient morts « pendant la nuit et avaient été enterrés au rivage. Ceci cependant « ne le satisfaisait pas et, ayant personnellement des soupçons, « il visita le bateau et découvrit des quartiers humains fumés, « dissimulés dans les coffres des six Bangalas qu'il allait en ce « moment remettre aux autorités. »
On va me reprocher de m'être laissé entraîner à une profusion de détails de cette gastronomie macabre ; le docteur Hinde en raconte bien d'autres ; encore quelques lignes de lui avantd'en finir avec ses citations : « Aussi loin que j'ai pu le découvrir, presque toutes les « tribus, dans le bassin du Congo, sont cannibales ; parmi certaines « d'entre elles la coutume est en voie de s'établir. Des races qui. « jusqu'en ces derniers temps, n'avaient pas été cannibales, bien « qu'habitant une région entourée de races anthropophages, ont, « par l'accroissement de leurs relations avec leurs voisins, appris à « manger de la chair humaine ; car, depuis l'entrée des Européens « dans ce pays, de plus grandes facilités de voyage et une plus grande « sécurité pour les voyageurs se sont établies, alors quautrefois les « gens qui s'écartaient de leur propre entourage jusque dans les « tribus environnantes étaient tués et mangés. »
Ainsi, de lavis de M. Hinde quia fait tout à loisir ses éludes de mœurs pendant plusieurs années au contact des anthropophages, côté belge, tels nègres qui ne se mangeaient pas entre eux ont pris goût aux voisins dès qu'ils ont pu nouer des relations avec eux, grâce à l'ère de paix que les Européens ont inaugurée ; c'est un effet de la civilisation encore inconnu de beaucoup de gens.
Voici plusieurs fois que dans des relations sur le (^ongo je lis des notes rassurantes ; il y est dit que l'insufïisance de notre occu-
pation a seule permis à ces mœurs hideuses de se maintenir, que des mesures spéciales, la connaissance de la mentalité noire, des postes plus nombreux, etc., vont arriver à y mettre un frein dans un délai rapproché. Je n'arrive pas à partager cet optimisme. Je le répète, la plaie est avant tout, pour moi, la conséquence des conditions d habitat de ces malheureux. Le pays des Lapons et des Esquimaux, qui n'est pas réputé pour une contrée où abondent les ressources alimentaires, a été, sous ce rapport, certainement moins déshérité par la nature que le Congo : nous l'avons vu, dans la zone forestière qui couvre les trois quarts de sa superficie, pas d'autres animaux que des oiseaux, des singes, des reptiles, des éléphants, quelques buffles ou bœufs sauvages. Les indigènes chassent quelquefois les trois dernières espèces, mais tuent, en somme, bien peu de leurs représentants ; ils ne sont pas suffisamment armés pour en venir facilement à bout, et puis leur fainéantise est trop grande. Donc, la faune sauvage est une très faible et très passagère ressource pour l'ordinaire des cinquante millions d'habitants de cette forêt de un million et demi de kilomètres carrés.
Il n'y a pas d'animaux domestiques, à cause de la mouche tsé-tsé, du manque de pâturages. Le fleuve et ses affluents ne donnent pas de pêches bien fructueuses parce que les courants y sont violents et que les caïmans y pullulent et engloutissent des quantités considérables de poissons ; car le caïman du Congo, aussi bien d'ailleurs que celui du Chari, atteint fréquemment 6 à 7 mètres, alors que ceux de Madagascar et de Cochinchine, par exemple, ne dépassent pas souvent trois mètres. La base actuelle de lalimentationest le manioc, qui n'a été importé d'Amérique qu'il y a un siècle à peine, comme la patate douce, la banane et l'ananas l'ont été de 1 Inde et le mil et le maïs de la vallée du Nil. Les défrichements sont des plus pénibles et difficiles ; les indigènes ne peuvent même pas, comme partout ailleurs, recourir au feu, dans une forêt où il meurt au pied des arbres aussitôt allumé.
Il paraît donc de toute évidence que les nègres qui sont arrivés les premiers dans un pays pareil ont dû mourir de faim en masse. Puis, lorsque les survivants ont pu organiser quelques récoltes avec le maïs et le mil qu'ils avaient sans doute importés avec eux, puisqu'il est prouvé que ces noirs équatoriaux sont des émigrés du Nil, ils ont été empêchés par les difficultés de défrichement de récolter assez de grains pour se créer des réserves ; il est vrai qu'ils avaient pour cela une autre raison : les plus anciens des tribus racontent aujourd'hui que, de tout temps, lorsque l'une d'elles s'avisait d'organiser des réserves de viyres, les voisines se sont unies pour la piller ; lisez les récits de Stanley, vous voyez que le manque de
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vivres a toujours été le plus gros souci de ses voyages, et ce sont les causes qu'il en donne Comme dans le Congo, à l'instar des autres pays, les années de mauvaises récoltes existent, ses habitants, pressés par la famine, ont dû devenirun jour anthropophages par nécessité. Ils ont trouvé à leur goût la chair de leurs semblables et n'ont même plus attendu les années de disette pour s'en régaler. Enfin, il est incontestable que chez tout être humain le besoin existe d'une nourriture animale, dégraisse surtout, besoin physique très impérieux; j'en reviens aux récits de Stanley ; le premier cri qu'il entendait à son passage devant les villages riverains du Congo, où les indigènes accouraient vers leurs pirogues pour l'attaquer, c'était : « Voilà de la viande î de la viande ! »
Tel est le jour le plus rationnel sous lequel m'apparaissent les raisons de l'anthropophagie au Congo. Des savants venus ici lui donnent de tout autres origines. Ils ne font, en cela, que partager l'avis de collègues qui ont étudié l'institution dans les autres pays où elle fut en honneur ou fleurit encore même : Asie, Amérique, Australie, Mélanésie, Polynésie, etc. ; ces savants distinguent l'endocannibalisme, ou la coutume basée sur l'affection et la piété filiale, de manger exclusivement ses parents en famille, soit qu'ils meurent de leur belle mort, soit que devenus vieux ou infirmes on les achève avant que leur dernière heure arrive ', — c'est encore une habitude de beaucoup de coins de l'Inde; les Libyens, les Egyptiens même, ces doyens de la civilisation, la pratiquaient communément; — et l'exocannibalisme, c'est-à-dire l'anthropophagie appliquée à des individus étrangers à la famille et à la peuplade. Presque toujours dans ce cas ce serait la gourmandise qui parle ; quelquefois la haine : désir de mieux se venger d'un ennemi mort en l'avalant; ou l'intérêt: s'assimiler le courage ou toute autre qualité d'un défunt en l'avalant aussi ; ou une idée de justice : en Mélanésie, un ou plusieurs groupes désignés dans chaque peuplade remplissent les fonctions de justiciers en dévorant les criminels; dans certains autres pays le châtiment serait exclusivement celui de la femme adultère ; enfin, dans d'autres encore, avant de manger de l'homme on pratiquerait sa chasse à titre desport, tout comme nous faisons du chevreuil ou du sanglier chez nous.
Après l'examen sévère de nombreux documents qu'il marque d'une note variable avec une probité critique digne d'éloges, un des savants dont je parlais, le docteur Rudolf Sleinmetz, de Vienne, fait sans hésitation remonter le principe de tout cannibalisme aux âges de l'humanité préhistorique ; d'après lui l'homme primitif a été omnivore ; dans ses premiers stades, la pénurie de vivres l'obligeait à ne rejeter aucune des nourritures que sa constitution lui permettait ;
de plus, il n'était retenu par aucun des motifs qui créent chez les hommes d'essence supérieure que nous sommes devenus la répugnance à manger notre prochain ; au contraire, précise le docteur, « il « possédait un caractère et se trouvait dans une situation tels que, « réunis aujourd'hui encore, on peut en préjuger scientifiquement, ils « donneraient naissance aux deux genres de cannibalisme. »
Donc, morale qui découle naturellement des recherches de M. Steinmetz, nous devons toute indulgence aux caprices d'appétit des mangeurs d'hommes en général et des Congolais en particulier. Ces appétits, sous toutes leurs formes, nos grands ancêtres les ont connus. Nous nous leurrons de l'idée que la civilisation a vaincu en nous tous les vieux instincts transmis par atavisme et qui ne font que sommeiller. Qu'un cataclysme vienne à bouleverser demain notre planète, vieux et nouveaux instincts étant tout mêlés, les premiers pourraient très bien revenir à la surface.
Une occupation plus serrée du Congo arrivera t-elle seule à supprimer le cannibalisme ?
Je suis persuadé que l'institution a encore de beaux jours. On doublera, on triplera le nombre de nos postes, des administrateurs commandants de districts, on édictera des peines sévères contre les mangeurs d'hommes ? Ces mesures amèneront sans doute la fin des razzias de tribus à tribus : elles ne pourront plus se considérer comme des réserves de viande de boucherie ; on s'y cachera pour festoyer, on n'y dévorera plus que les esclaves, les vieillards plus faciles à faire disparaître, et le résultat de ces restrictions sera la hausse des prix. Mais des gens qui ont coutume de manger leurs enfants ou leurs proches, de fumer des provisions de cadavres ou de les déterrer dans les cimetières, n'accepteront pas vite ni de bonne volonté le régime végétarien, même si parmi les bienfaits que leur apporte notre civilisation, ils peuvent compter l'assurance de leur pâtée quotidienne grâce à des récoltes plus étendues ; au reste, je voudrais bien voir qu'à nous mêmes, au nom de la morale, on veuille imposer un régime monastique exclusivement composé de trois ou quatre végétaux, de riz, de pommes de terre et d'épinards par exemple ; plus d'un ne le trouverait pas â son goût.
Donc le remède est dans la recherche d'une autre pitance charnelle ; introduisons au Congo des animaux, tout comme on y introduit des végétaux. Je considère le problème comme réalisable. Si l'on veut bien jeter un coup d'œil sur la carte de la forêt équatoriale, dans le texte ci-contre, on voit que de cette sylve nous n'avons sur notre bord qu'une bien faible part, et que les rives françaises du Congo et de l'Oubangui ne sont pas bien loin, soixante à quatrevingts kilomètres, des espaces avec de l'air, de la lumière, des pâlu-
rages. C'est une des raisons qui me font penser que nous arriverons à doter un jour ces contrées de bétail fourni par le Territoire militaire du Tchad, et ce sera là, sans nul doute, le meilleur moyen d'enrayer le cannibalisme, sinon de le supprimer complètement ; mais je dirai tout cela en détail tout à l'heure.
La provision de bois étant faite, le sifflet d'appef de Swensen avait retenti et nous rentrions à bord quand un souffle frais nous fouettant brusquement au visage et soulevant un tourbillon de poussière nous a avertis de l'arrivée d'une tornade. La perturbation atmosphérique est curieuse par ses effets subits et violents : un beau soleil règne dans un ciel sans nuage ; soudain, au loin, l'atmosphère se trouble, la ligne d'horizon s'efface dans une brume vague, puis à vue d'oeil l'étendue noircit sous l'effet de gros nuages qui se ruent, déchirés par les zigzags des éclairs et poussés par une violente rafale qui amène un abaissement sensible de la température. L'épais bourrelet formé au ciel semble peser très bas ; il a vite envahi toute l'étendue céleste, nous plongeant dans l'obscurité. L'air est saturé d'électricité, le tonnerre crépite, des cataractes monstrueuses tombent comme d'un lac qui se vide, faisant vacarme sur les eaux du fleuve et le toit métallique du Lamy dont Swensen a fait doubler les amarres. Sous l'élan des rafales furieuses, le Congo blanchit, moutonne, puis ses ondes se soulèvent en véritables vagues qui nous font rouler et tanguer. Le coup de faux de la tornade brise les branches, éparpille les feuilles en nuage dans la vieille forêt qui gémit ; des cris s'élèvent dans le village, où un toit de case s'envole; puis c'est un arrêt brusque du phénomène, aussi brusque que sa venue; les nuages ont filé crever encore un peu plus loin, et, sans plus d'aube qu'à son lever matinal, — car ici il jaillit le matin de l'horizon — le soleil nous fait de nouveau risette et son éclat semble plus vif comme plus torride sa chaleur.
Vers le milieu de l'après-midi, nous avons atteint le confluent de la rivière Alima, dont le delta s'avance assez sensiblement dans le courant. Pendant deux heures les îles disparaissent. C'est la partie où le Congo se rétrécit le plus, six à huit kilomètres, la seule où les deux rives du fleuve soient visibles en même temps. La région qu'il traverse est alors une plaine basse et plate uniformément, dont le sol, au lieu d'affleurer l'eau, s'élève souvent de quatre à cinq mètres audessus du niveau actuel. Ce changement de disposition des berges en amène un aussi dans la végétation : de grandes éclaircies dans la forêt, de larges prairies où pas un arbuste n apparaît, et, dans cette nudité, las du spectacle habituel des deux remparts qui nous ont étreints depuis Brazzaville, nous trouvons un charme, un vrai soulagement.
A six heures du soir, nouvel enlizement du Lamy Deux à trois
tonnes du chargement ont été sorties des cales et transportées à bord des deux chalands accotés à ses flancs. Puis l'équipage, dans l'eau jusqu'au ventre, adossé par moitié de chaque côté de la partie avant, a joint ses efforts à ceux de la machine en arrière ; le bateau n'a été renfloué qu'après une heure, et on a fait repasser son chargement des chalands dans ses cales.
Ces deux retards dans la journée ont permis à YEugène Etienne^ moins bon marcheur, de nous rejoindre au moment où le Congo s'étant élargi de nouveau et les archipels ayant reparu, l'étroit couloir où nous naviguions se faisait tout sombre. C'est borda bord que nous nous sommes amarrés, à la berge d'une île. Une île ! Mieux vaut dire une énorme masse de feuillage plongée dans l'eau, ne laissant pas visible la moinde trace de sol ferme disparu sous les futaies, on ne peut les appeler d'unaulre nom, comparées aux colosses rectilignes élancés à cent vingt pieds qui les dominent, des futaies de fougères, de roseaux, de palmiers s'escaladant les uns les autres, s'étouffant, s'écrasant, denses à jurer qu'un singe n'y trouverait pas son chemin. En bordure des berges, des palétuviers dont les racines adventives s'enfoncent dans l'eau et la vase et dont la partie supérieure, haute de plusieurs mètres, étale de toutes parts le réseau de ses rameaux et de leurs ramifications.
Et c'est à travers ce réseau, c'est dans ce fouillis que les quarante hommes des deux équipages, une hache sur l'épaule, quelques-uns portant un falot, se sont coulés de suite pour y couper, pendant la majeure partie de la nuit, trente à quarante stères de bois, la provision de la matinée de demain. Il est vraiment heureux que les rives et les îles du fleuve fournissent ce combustible en quantité telle que malgré l'intense consommation des bateaux, le seul bois mort ait pu, jusqu'à présent, suffire à presque tous les besoins de la navigation . Il aurait fallu, sans cela, se résoudre à user du charbon ; or, le prix moyen de son transport par paquebot jusqu'à Matadi eût été de deux cents francs la tonne, par la voie ferrée du double ; la valeur des matières d'exportation s'en serait, on le juge, singulièrement ressentie : en Afrique, le prix intrinsèque d'une chose n'est rien, le prix du transport est tout .
Pendant que dans l'épaisseur du feuillage, sur notre flanc, résonnaient les cognées, le fracas des branches abattues ou d'un arbre sec entier qui s'effondre, les éclats de voix des noirs, nous les blancs, partis ensemble de France et réunis encore, nous avons jaboté longtemps ; même nous avons mis à une dure contribution l'amabilité de nos charmantes compagnes de route, et sur le pont du Lainij, nous avons tourné, aux sons d'un gramophone, avec intermèdes musicaux des moustiques. 0 contrastes !
Nous venons de passera Loukoléla. C'est un grand poste commandé par un administrateur et chef-lieu d'un des districts du moyen Congo. Elevé sur une l'alaise de quatre à cinq mètres dans laquelle a été creusé un escalier, il voisine avec les bâtiments d'une très importante factorerie et un village indigène d'une quarantaine de cases, des cases toutes petites, quadrangulaires, allongées et étroites ; les murs latéraux, en bandes a'écorces ou en lanières de feuilles de palmier, ont de 0 m. 60 à 0 m. 70 de hauteur et celle de l'habitation iusqu'au toit est d'un mètre de plus environ ; ce n'est donc qu'au
BATEAU FLUVIAL ACCOSTANT UN POSTE A BOIS, ((".liclii- de a Dépêche Coloniale.)
milieu qu'on peut se tenir autrement qu'accroupi. Ce qui tire tout de suitel'œil dans l'abri de ces primitifs, c'est le toit. Sur une charpente de tiges d'arbustes, ils ont posé une couche d'écorces et là-dessus de véritables ardoises végétales coupées dans les immenses feuilles d'une plante grasse et parfaitement disposées, même élégamment assemblées de façon à faire le logis parfaitement étanche. Toutes les cases sont rangées en lignes parallèles et perpendiculairement à la rive ; cette disposition est générale dans les villages du fleuve ; il semble que les indigènes aient orienté le côté étroit de leurs habitations dans la direction habituelle des tornades, l'est-nord-est. Village, poste et factorerie s'élèvent dans une clairière rectangulaire qui est encore une conquête sur la forêt ; tout autour, des bananiers, des papayers, des manguiers, des plates-bandes d'ananas le long de
toutes les allées; de-ci, de-là, quelques grands arbres ont été conservés au milieu d'un champ de manioc, d'ignames grimpants, de tomates et de piments sauvages ; à côté de la factorerie est une bananeraie de splendide venue. L'aspect général est gai, coquet et engageant.
Voici plusieurs fois que je parle de factorerie. La factorerie sur le fleuve Congo, pas plus que sur son affluent l'Oubangui, ne doit éveiller l'idée de quelques-unes de ses homonymes au type déjà suranné d'ailleurs dans la plupart des colonies : le simple petit comptoir de la côte, où des agents, des facteurs arrivaient, portés par un voilier qu'ils avaient armé à leurs risques et périls, munis de la plus disparate des pacotilles, de ces innombrables bibelots qui, en pays nègre, constituent par excellence les articles de traite et au moyen desquels ils tentaient fortune pendant deux, trois, quatre années, tant que leur santé tenait bon, en faisant un commerce d'échanges avec les rois nègres voisins ; à pareil métier, complètement isolés, vivant à l'indigène avec une femme indigène et quelquefois des enfants, ils risquaient leur vie de beaucoup de façons, autant à la merci d'un accès de fièvre que d'une lubie d'un de leurs royaux voisins, soutenus seulement et constamment par l'idée de revenir jouir d'un peu de luxe chez eux après avoir réussi le gros coup . En Afrique comme un peu partout, ces facteurs sont devenus rares, noyés dans cette tourmente commerciale qui fait que les grosses maisons survenant font, sous le poids du monopole, sombrer les petites. Sur les rives du Congo et de TOubangui, les factoreries, véritables quartiers avec maisons d'habitation, communs, magasins où s'entassent les barils d'huile de palme, le caoutchouc, l'ivoire et les autres produits venus de l'intérieur, jardins d'agrément et de rapport, village d'employés et de travailleurs indigènes, acquièrent d'autant plus d'importance qu'elles sont les portes de sortie de ces immenses concessions entre lesquelles ont été divisés les Congos belge et français et dont plusieurs couvrent une superficie égale à celle de deux de nos départements.
Notre prise de possession, il y a sept ans, de ces gigantesques territoires congolais a élé le signal d'une lutte entre les adeptes de deux systèmes d'exploitation tout à fait opposés l'un à l'autre, celui des concessions ou grandes compagnies anonymes et celui de l'exploitation libre. Aux partisans du premier il semblait que, pour mettre en valeur un pareil pays couvrant d'immenses étendues presque toutes éloignées de la côte, aux populations neuves complètement sauvages, dont les conditions de climat et de nature font la dernière des colonies de peuplement, où Toutillage de la civilisation était à peu près complètement à créer, le seul système possible fût ce que l'on peut appeler l'initiative collective, avec de gros capitaux, le recours à des sociétés
possédant un nombreux personnel et pouvant, avec des concessions privilégiées, couvrant une vaste superficie, tenter des entreprises de grande envergure ; les tentatives particulières, morcelées, ne pouvaient, disaient-ils, quelque énergiques qu'elles soient, soutenir les charges d'une telle mise en exploitation ; des efforts individuels sont impuissants à organiser et à mettre en valeur des territoires inorganisés ; au bout de combien d'années aurait-on trouvé le nombre de colons nécessaires pour exploiter des régions aussi vastes? Dans un demi-siècle, un siècle peut-être ?
Mais, répondaient les défenseurs de l'exploitation libre, si l'on peut objecter que les conditions de climat et de nature permettent difficilement l'établissement à demeure et l'acclimatation d'émigrants, il n'en reste pas moins vrai que la colonisation individuelle est un droit sacré que chacun peut revendiquer, que c'est un principe inéluctable que la petite et la moyenne propriété font la force de tout pays et que sa prospérité leur est intimement liée ; bien plus, les cultures riches à entreprendre au Congo étant presque toutes des cultures arbustives comme le café, le cacao, la vanille, qui réclament deux mille cinq cents à trois mille francs de dépenses à l'hectare avant d'entrer en rapport, une grande Compagnie à laquelle auraient été cédés des millions d'hectares, arriverait à en planter quelques milliers à peine en y employant son capital et se verrait contrainte à l'inaction dans tout le reste ; la seule production de café et de cacao nécessaire à la France nécessite l'emploi de plusieurs millions en plantations ; des milliers d'individualités ou de petites sociétés peuvent seules réunir de tels capitaux
Il se passa au sujet de ces questions territoriales ce qui s'était passé pour le chemin de fer de Matadi ; pendant que nous discutions, Léopold II déployait les mêmes qualités d'énergie, d'initiative et de décision et donnait un si bel élan à ses nouvelles conceptions économiques, qu'avant que les dissertations souvent fort intransigeantes de nos deux écoles aient pris fin, il ne nous restait plus qu'à tirer des conclusions et des enseignements d'un nouveau succès que les Belges enregistraient, après deux ou trois ans, dans une colonie grande comme soixante-quinze fois la Belgique. Sans doute ils n'avaient rien changé à cette grande vérité : que l'exploitation individuelle et libre, l'établissement du planteur indépendant qui, sur sa terre, fait lui-même son petit commerce avec ses petits capitaux, restent le but définitif d'une colonisation ; mais les résultats obtenus par eux prouvaient jusqu'à l'évidence que, dans les débuts tout au moins, on ne pouvait y songer pratiquement dans un pays comme le Congo, qu'au contraire, pour la période première, pour l'exploitation des seules richesses naturelles, le caoutchouc, l'ivoire, les bois, les grosses
sociétés étaient l'organe tout désigné avec un accord de monopoles réservant l'avenir.
Le gros succès belge provoqua une forte émotion en France, si forte que le Ministère des colonies fut littéralement assiégé par les demandeurs de concessions, les bras chargés de capitaux ; on se jeta sur le Congo ; pour que la colonisation individuelle ne soit pas découragée, on lui a réservé, seulement dansles régions déjà connues et d'accès relativement facile, des petits lots de cinq cents à mille hectares et on a réparti le reste du sol entre une quarantaine de compagnies; et, au Congo français comme au Congo belge, les faits ont consacré la même méthode de colonisation. Nos sociétés concessionnaires, après des luttes avec les maisons étrangères primitivement établies dans le pays, après de coûteux procès, après avoir vu leurs factoreries incendiées, leurs agents massacrés par des tribus turbulentes et pillardes, sont sorties à leur honneur de toutes les difficultés et leur situation est prospère.
Dès que les coups de sifflet de notre vapeur annoncent de loin à un endroit habité que nous allons nous y arrêter, la population indigène tout entière descend à la berge et le marché s'installe. Peu de variété dans les produits étalés par les vendeuses : des racines de manioc, de la farine de manioc, de la pâte de manioc pétrie en boules ou en bâtonnets, du maïs, des bananes, du poisson sec, de l'huile de palme qui tient lieu de graisse, quelquefois un cabri ou un chien, comestible aussi, bien entendu. En revanche, si grande est la multiplicité des objets d échange, qu'un voyageur parti de Brazzaville, s'il veut n'avoir aucune difficulté dans ses achats en route, doit emporter avec lui un petit bazar universel ; la vogue des diff'érents articles est d'ailleurs très instable ; leur cours suit le caprice des modes locales et les engouements passagers ; les perles, grosses et bleues, ou petites et rouges ou blanches, tiennent toujours en ce moment la première place, puis l'ambre et le corail : les métaux, le cuivre en particulier, ainsi que les vieux étuis de cartouches, sont une vraie richesse. Le fer, très commun dans tout le centre africain, à sol de latérite, est moins prisé ; à mon précédent voyage le laiton était recherché, nous nous en procurions dans les factoreries sous forme de barrettes d'une trentaine de centimètres pliées en U ; c'est le Mitako dont je parlais à propos de la ligne télégraphique belge ; il me semble qu'elles sont beaucoup moins abondantes cette fois. Tous ces articles que je viens de citer sont sérieusement concurrencés par d'autres, dont la diversité mène de la boîte d'allumettes au morceau de sucre, du pot de pommade au paquet de bougies et à la fiole de parfum à quatre sous ; mais, par-dessus tout, la boîte de corned-beaf et le cube de sel font prime. Le sel
est une Iriandise que l'on croque à belles dents ; ce n'est pas seulement au Congo qu'il est regardé comme une matière précieuse ; toute l'Afrique inlérieure s'est toujours ressentie de la rareté de ce produit de première nécessité ; dans la zone soudanienne larticle commercial le plus recherché, la denrée estimée par- dessus tout, la friandise aussi a toujours élé le sel ; vous trouverez le Soudanais rebelle à des échanges au moyen d'étoffes, de métaux précieux, jamais le sel ne le laissera indifférent. Particularité assez bizarre, c est le pays le plus dénué, le pays de la famine, qui le lui fournit en grande partie, le Sahara, avec ses mines de Bilma, de Taoudeni, pour ne citer que les principales.
Hier soir, le Lamy était encore en marche à 8 heures ; il est allé ensuite se giter dans une petite crique de la rive où il a réveillé toute une tribu de singes qui y avait établi son dortoir et nous a manifesté son mécontentement par ses cro-cro et ses cris perçants. Fuis le silence s'est fait, absolu. Las d'avoir coupé du bois une grande partie de la nuit précédente, l'équipage a été vite endormi. Les moustiques, en nombre restreint, lurent supportables. Après une journée torride, les couches d'air, récemment secouées par une forte lornade, s'étaient faites presque fraîches. Enchantement, féerie de ces nuits équatoriales ! La lune luisait, non pas de son air pâlot de chez nous, mais avec des rayons puissants et colorés, dorant le feuillage, voltigeant aai gré des petits frissons de l'eau. Le ciel s'étant allumé, si beau qu'il semble que dans sa vie antérieure on n'ait jamais vu détoiles, adonné le signal de concerti, de symphonies de millions de petits êtres invisibles ; dans le silence, une cigale a fait vibrer son trille élevé ; avant qu'il ait fini de retentir, vingt autres cigales ont accordé sur lui leur crissement ; puis, tel un orchestre dont les ondes s'enffent crescendo, cent, mille, dix mille cigales font éclater une vibration continue, stridente. Des clameurs coassantes, railleuses, leur répondent des roseaux enfouis dans la vase, des bourdonnements d'insectes énormes, des bruits de crécelles, des éclats sonores semblables au bruit du verre que l'on brise, attribuables à nous ne savons quelles bestioles.
Dans la majesté et la bonté de celte nuit, nous nous sommes oubliés, étendus sur nos chaises longues... jusqu'à trois heures après minuit. C'est le premier réveil du pont inférieur, le bruit des bûches entassées sous les chaudières par les chauffeurs, qui nous en a chassés, et ce matin les coups de sifflet annonçant l'approche de Liranga sont venus, ai)rès uu court sommeil, nous arracher à nos couchettes.
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Nous avons lail une station de deux heures à Liranga, où s'élèvenl les bâtiments d'une mission catliolique, annexe de celle de Brazzaville ; elle avait été installée à ce point pour les mêmes raisons que celle de Berghe Sainte-Marie au Kassaï, parce que Liranga était, il y a quelques années, un centre des plus populeux ; la maladie du sommeil y a enlevé aussi en très peu de temps des milliers d'individus. Jusqu'ici on est encore impuissant à enrayer sérieusement le terrible mal, ou même à soigner les malades. Les Pères nous en ont montré quelques uns qu'ils ont recueillis et nous ont donné des détails sur la marche de l'affection : les premiers symptômes sont un amaigrissement général et une perte des forces, malgré un appétit normal ; de la fièvre, une lassitude générale. Puis le mal évolue en deux périodes allant de huit à douze mois ; la somnolence est peu protonde au début, il sullit d'intéresser le sujet à une occupation ({uelconque pour l'empêcher de se livrer au sommeil, mais bientôt viennent des accès de léthargie très profonde, le malade soulève péniblement les paupières et répond par monosyllabes aux questions, puis il s'endort même en mangeant, car l'appétit subsiste jusqu'au dernier jour ; la souiïrance ne semble pas exister ; finalement il tombe dans le coma et la mort.
Les maladies de misère, si communes au Congo, ont favorisé la propagation du fléau. Jusqu'ici, en dehors du bassin du Congo et du Nil supérieur, il n'est connu ou presque que dans l'Afrique occidentale, depuis le Sénégal jusqu'à Saint-Paul-de-Loanda, un peu au-dessous de l'embouchure du Congo. Encore est-on fixé de manière bien incertaine sur les parties de l'Afrique occidentale où il sévit ; on n"a pas eu encore le temps d'étendre les recherches, on est obligé de se fier aux dires des indigènes. Une mission médicale, la mission Desplagnes, vient de rentrer du Niger et de rendre compte de ses travaux : après avoir traversé la Guinée, elle a quitté Koulikoro pour descendre la vallée du fleuve jusqu'à Tombouctou ; de renseignements pris à Bammako, il résulte que la maladie du sommeil est très rare dans la région ; à Koulikoro on a compté trois cas seulement dans un rayon de quatre-vingts kilomètres autour du poste ; un seul a été signalé dans les environs de Ségou-Sikoro ; puis le mal est inconnu jusqu'à Tombouctou inclus ; en revanche il exrste dans beaucoup d'îles du fleuve. Ce qui ressort de très important du compte rendu, ^des travaux de la mission Desplagnes, qui avait déjà été constaté au Congo et fait espérer une facilité relative dans les mesures prophylactiques, c'est que la maladie du sommeil est localisée absolu ment dans certains secteurs avec la mouche tsé-lsé. L'Afrique du Nord et lAfrique du Sud ont été indemnes jusqu'à cette époque.
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Au Congo, on estime que la mortalité qui était en 1896 d'environ 13 o/c et en 1896 de 19 % , s'est élevée dans les années suivantes à 39 et 42 % et en 1905 à 78 ^ ; elle a donc sextuplé en huit ans ! Ici encore, ironie des choses terrestres ! c'est la civilisation qui est responsable, c'est à elle qu'est due cette formidable augmentation et cela pour les mêmes raisons que nous signalait le docteur Hinde à propos du cannibalisme et qui ont l'ait que les tribus ont exagéré le goût qu'elles avaient déjà l'une pour l'autre : autrefois elles restaient chez elles, parce qu'à chaque tournant du sentier le malheureux voyageur risquait d'être perforé par une sagaie, puis emporté et mis à la broche ; aujourd'hui que la sûreté des chemins est plus grande, les gens voisinent volontiers de villages à villages, et pour peu que parmi les visiteurs il y en ait de contaminés, la maladie étant éminemment contagieuse, ils infectent les centres où ils passent. Cela ne fait aucun doute ; le point sur lequel insiste surtout une autre mission, la mission Dutton qui vient de terminer ses travaux, est que le fléau a suivi depuis un certain temps les principales voies de communications .
On se félicitait que la race blanche fût réfractaire à la maladie ; Livingstone, Foâ et tous les voyageurs qui avaient traversé les régions où elle sévissait, racontaient qu'ils avaient été piqués des milliers de fois par la tsé-lsé sans éprouver autre chose que des accidents locaux analogues à ceux que produisent les moustiques. Il a fallu déchanter : de 1904 à 1906, sept Européens ont été atteints rien qu'à Léopoldville ; du côté français, ils ont été plus épargnés : il n'y a eu qu'une douzaine de malades dans toute la colonie, dont deux Pères missionnaires, un officier et un sous-olïicier d'infanterie coloniale.
Vraiment, il faut que ces malheureuses races congolaises soient prolifiques pour s'être maintenues au chiflre de quarante à cinquante millions d individus, dévastées, avant notre venue surtout, par les batailles de village à village et le cannibalisme, minées par la variole et la maladie du sommeil, pour ne citer que les deux maux les plus connus. Mais quand on voit la façon dont évolue le dernier, lavenir ne laisse pas, il me semble, que d'être quand même assez inquiétant. Certainement la science médicale a montré ce qu'on pouvait attendre d'elle, en particulier en Algérie contre le paludisme, au Sénégal contre le paludisme et la fièvre jaune ; mais son rôle, aux colonies plus qu'ailleurs, est de découvrir un ennemi et d'indiquer les moyens de lutter contre ses ravages ; en Algérie, pour la diffusion de ces moyens, elle a trouvé un secours énorme dans les agglomérations européennes formées dèsa])rèsla conquête; au Sénégal, dans des conditions beaucoup plus défavorables, il lui a fallu trente à quarante
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ans pour arriver à des résultats réels ; au Congo elle se trouve en lace d'une infection plus virulente encore peut-être que les deux autres, presque inconnue d'elle au moment où elle sévit avec le plus de violence, et 1 application des mesures prophylactiques les plus rudimentaires qui auraient dû être immédiatement et rapidement étendues : incendier la brousse aux endroits où il y a de la tsé-tsé, empêcher les exodes vers des centres sains de populations contaminées, venir à bout de l'insouciance du noir, lui l'aire connaître son ennemi, cette application est rendue particulièrement difficile du fait de l'insuffisance de l'occupation générale du pays, impossible dans beaucoup de secteurs où l'autorité s'arrête à portée de fusil des postes. Donc il se pourrait que pendant bien des années encore la mortalité continue à être ce qu'elle est aujourd'hui, sinon à augmenter et, autre appréhension légitime, la maladie du sommeil ne va-t-elle pas sortir de ses domaines actuels et s'étendre chez les voisins, favorisée par ce va-et-vient continu d'Européens et d'indigènes entre le Congo et le territoire du Tchad ?
Une heure après avoir quitté la mission, nous abandonnons le Congo pour entrer dans l'Oubangui ; à l'embouchure, la nappe d'eau est si bien découpée en différents bras par des marigots, des îles, des bancs de sable, que se reconnaître dans ce dédale est fort compliqué ; il est arrivé à des explorateurs, entre autres Grenfell et (^lozel, défaire route jusqu'à cent soixante-dix kilomètres au nord, se croyant toujours sur le Congo ; d'autres voulant gagner Bangui sont allés jusqu'à Equateurville,
Notre passage dans l'Oubangui ne change rien aux conditions de notre navigation serpentine, dans notre encadrement de végétation vierge. Notre œil y est tellement fait depuis neuf jours, que le ruban " s'en allonge sans cesse sans que nous y distinguions plus rien. Dans un des bras de l'embouchure un troupeau d'une dizaine d hippopotames a montré au loin le bout de ses oreilles au-dessus de l'eau ; ce sontles premiers que nous voyons depuis Brazzaville ; les couloirs aquatiques dans lesquels ils circulent jouent le rôle de tubes acoustiques qui les avertissent longtemps à l'avance de l'approche des vapeurs, c'est ce qui fait qu'il en survit quelques-uns.
A Impfondo, poste de récente création, baptisé Desbordesville, du nom de l'administrateur qui le créa, puis mourut sur le paquebot qui le rapatriait, je suis allé saluer une tombe, la première qui fut creusée là et où je conduisais en 1905 un malheureux agent de la société concessionnaire la Kouango, M. Proudhome. Je rentrais en France. Il avait pris passage à Bangui, en même temps qu'une vingtaine d'autres passagers et moi-même sur le petit bateau le Brazzn-
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ville. Après deux ans de séjour dans le haut Oubangui, ranémie lavait réduit à l'état de squelette, un squelette qui ne vivait plus que par l'ardent désir de revoir la France. Trois journées et trois nuits, des nuits pendant lesquelles nos lits de camp étaient montés côte à côte sur le pont étroit du Brazzaville, nous eûmes le spectacle de son agonie. L'n soir une crise hématurique l'emporta. Des cales du bateau on sortit toutes les caisses disponibles et avec leur bois et leurs clous nous fabriquâmes un cercueil que, le lendemain matin, après une veillée funèbre sur notre pont, nous allâmes à notre passage devant Impfondo, déposer dans la fosse qui inaugurait son cimetière.
A la factorerie de la Lobaj^e nous avons fait un long arrêt. M. Guynet a des intérêts dans cette magnifique concession, la plus riche du Congo en caoutchouc et en ivoire. J'ai admiré dans la cour, devant les cases d'habitation des Européens, des crânes d éléphants dépouillés de toute leur chair et séchés au soleil, stupéfiants par leur volume et leur poids ; un agent de la factorerie me disait que le plus gros pesait trente-neuf kilos et que le luâle qui l'a porté mesurait 3 m. 20 au garrot. On a vu des tailles supérieures chez les éléphants de l'Afrique centrale, allant de 8 m. 30 à 3 m. 60. Dans l'Afrique australe, les plus élevées n'ont jamais dépassé 3 m. 10 ; l'éléphant des Indes est beaucoup plus petit ; la taille moyenne des mâles dans tout leur développement n'excède guère 2 m. 70 ; c'était celle du fameux Fritz, l'éléphant de Barnum. L'éléphant d'Asie a la bonne chance de vivre au milieu de races intelligentes qui le font prospérer. La race de ceux d'Afrique est en voie de disparition, cela ne fait pas le moindre doute. Les éléphants ont déjà presque totalement disparu de l'Afrique australe, en particulier du pays des Cafres et des Hetchuanas, où, il y a un demi-siècle seulement, ils étaient très abondants. A l'est, on le trouve encore dans la région des grands lacs Nyassa, Moëro, Tanganika, Victoria-Nyanza. L'Afrique orientale allemande, l'Abyssinie, en contenaient des milliers, il y a encore quelques années ; aujourd'hui elles n'en ont plus que quelques centaines. C'est le centre africain qui les réunit les plus nombreux, dans les bassins du Congo, du (^hari, jusque vers le dixième degré de latitude. Dans le territoire militaire du Tchad, ils ne s« rencontrent que dans la partie nord du lac et dans le Bahar-el-Ghazal, cent cin- (luante à deux cents kilomètres à l'est, ou bien encore plus à l'est, dans le Fitri. En Afrique occidentale on peut désormais en compter les troupeaux. Bref, en additionnant les statistiques les plus optimistes, on arrive, pour toute l'Afrique, à un total de trois cents à trois cent cinquante mille survivants seulement.
La constatation n'a rien qui doive surprendre. L'ivoire est de
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toutes les richesses africaines celle qui fut toujours la plus exploitée au début de l'occupation des divers territoires, sa grande valeur permettant aux trafiquants de faire face largement aux premiers frais d'établissement. Avant l'installation des deux colonies du Congo, il y avait en Europe deux marchés d'ivoire, Londres et Liverpool ; en 1890, dès les premiers essors du Congo belge, il s'en crée un troisième à Anvers, et ce marché qui débutait avec une importation et une vente de quinze mille kilos atteignait en 1895 le chiffre énorme de deux cent soixante-treize mille kilos, dépassant à lui seul les deux autres marchés réunis ; dans ces dix dernières années il a reçu — ce sont là des chiffres officiels — trois millions deux cent douze mille sept cents kilos d'ivoire. Je prends pour le Congo français les chiffres d'exportation de 1905 et 1906 : cent quatre-vingt-seize tonnes d'ivoire exporté en 1905 et cent soixante-quinze en 1906.
Pour donner une idée du poids de l'ivoire que peut produire un éléphant africain de forte taille, je dirai qu'à Bangui, en 1906. j'ai vu au poste une paire de défenses pesant cent douze kilos. En 1897, à l'exposition du Congo, au Palais de Tervueren à Bruxelles, on pouvait admirer une autre paire de défenses, longues, l'une de 2 m. 60, l'autre de 2 m. 75, pesant ensemble cent cinquante-six kilos. I^es plus lourdes qu'on ait connues sont celles d'un éléphant tué en 1900 au Kilimandjaro, dans l'Afrique orientale allemande, et pesant ensemble deux cent cinq kilos.
Toutes les défenses dépassant cent kilos sont celles d'animaux arrivés à un âge très avancé, et elles sont aujourd'hui très rares. On admet maintenant que le poids moyen d'une défense est de vingt kilos, soit quarante kilos pour la paire. La production d'ivoire annuelle de l'Afrique dépasse sept cent cinquante tonnes. Ces sept cent cinquante mille kilos d'ivoire représenteraient donc une moyenne de dix-neuf mille animaux abattus annuellement. Ce n'est pas tout à fait exact, car il faut compter avec l'ivoire venant des réserves accumulées pendant des siècles par les populations qui avaient coutume, on ne sait trop pourquoi, étant donné quelles n'en soupçonnaient pas alors la valeur, d enterrer ce produit de leurs chasses qu'elles nous vendent ou nous versent actuellement comme impôt ; on appelle au Congo cet ivoire « l'ivoire mort » par opposition à « l'ivoire vivant ». celui des animaux qui viennent d'être tués. Ces réserves indigènes étaient certainement importantes, ce n'est pas pour rien quon a appelé le Congo « un cimetière d'ivoire. » Mais même en tablant sur ce fait, en admettant que Ion puisse réduire d'un quart le chiffre que je donnais des éléphants abattus actuellement en Afrique dans le courant d'une année, le nombre des victimes n'en reste pas moins très peu rassurant pour l'avenir de la race, si l'on songe que la femelle de Télé-
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phanl polie vingt-deux mois et que le jeune mâle ne peut reproduire qu'à trente ans ; puis, que le stock des réserves indigènes n'est pas inépuisable et doit être déjà en ce moment très réduit.
L'exportation d ivoire à outrance aj^ant pour conséquence rextérmination d'un animal sympathique à beaucoup de gens par son intelligence et sa nature bénévole, quand on ne lui fait pas voir rouge, il y a eu dernièrement des protestations un peu partout, en Allemagne, en Angleterre, en Belgique, en France ; des comités, des ligues de défense de l'éléphant, se sont formés pour enrayer l'hécatombe des malheureux pachydermes, dût le commerce des billes de billard et des manches d'ombrelle péricliter, et pour empêcher que léléphant, comme son ancêtre le mammouth, n'existe plus dans quelques années que dans l'histoire ancienne. C.es ligues, ces comités, ont proposé avant tout et avec juste raison de restreindre, sinon de défendre complètement la chasse à l'éléphant. Dans leurs colonies de l'Afrique orientale, les Anglais ont réglementé la chasse d'animaux moins intéressants et moins utiles, en créant aux chasseurs des obligations aussi ennuyeuses que dispendieuses, dont celle du permis de chasse, montant, me disait-on, jusqu'à quarante livres sterling i^mille francs). Ils allèguent que l'autruche, l'hippopotame, la girafe, l'élan, le zèbre et d'autres animaux encore susceptibles d'être domestiqués, tombent peu à peu sous les balles et que le jour où ils résoudront leur problème de colonisation dans leur Afrique, il leur faudra, s'ils ne mettent ordre à la situation actuelle, importer et acclimater à grande peine des animaux européens pour remplacer ceux que la nature y avait placés. Ces considérations sont des plus rationnelles. Les Américains ont assez regretté l'anéantissement total des bandes innombrables de bisons qui sillonnaient il y a vingt-cinq ans encore leur Far-West ; ils auraient eu là des animaux acclimatés, endurcis au climat rigoureux de ce pays qui détruit à chaque instant maintenant leurs troupeaux mal acclimatés. Plusieurs puissances viennent aussi de s'entendre, un peu tard il paraît, pour tâcher d'empêcher la destruction des phoques dans la mer de Behring.
Les défenseurs de l'éléphant ont encore demandé qu'il soit institué dans certains districts des réserves dont l'accès serait interdit et où les animaux pourraient se reproduire en toute tranquillité ; qu'on n intéresse plus les indigènes à la destruction en leur réclamant de l'ivoire à litre d'impôt ; que le commerce de l'ivoire soit réglementé et l'exportation de défenses pesant moins de dix kilogrammes interdite ; enfin que la domestication méthodique de léléphant soit entreprise.
Les initiatives pour la protection de ces pauvres bêtes méritent certes d'être encouragées. Abstraction faite du trouble des âmes sen-
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sihles et des sentiments respectables des amis de 1 éléphant africain on pas africain, qui se désolent de voir disparaître du continent noir un des animaux qui contribuent à son charme et à son attrait, il est certain que les trafiquants d'ivoire, en faisant tout pour s'en procurer coûte que coûte en abondance, sans souci de l'avenir, sont en train de tuer la poule aux œufs d'or. L'ivoire, jadis précieuse matière d'art, n'est déjà plus aujourd hui qu'une matière d'industrie qui tend à se disqualifier de jour en jour, et qu'il faudra bientôt remplacer par l'os, la corne ou le celluloïd.
D'ailleurs, les Belges, reconnaissant l'imminence du péril et toujours en avance sur nous, viennent de prendre des mesures pour la réglementation de la chasse de l'éléphant, les réserves ; ils ont même obtenu des résultats satisfaisants dans des essais de domestication.
Depuis longtemps on disait et on écrivait que l'éléphant d'Afrique n'était pas domesticable. Malgré tous leurs efforts, les Portugais, les Allemands au Cameroun, n'avaient obtenu aucun résultat. Il en a toujours été de même au Congo français, bien que l'appât ait été fait, il y a dix ans, d'une concession de je ne sais plus combien d'hectares, huit cents ou mille je crois, exempts de tous droits, à celui qui justifierait de la possession d'un éléphant apprivoisé. Il semblait donc que le problème fût insoluble, quoique beaucoup répondissent par ce juste argument, qu'il est difficile de croire que les éléphants militaires des Carthaginois avec lesquels les légions romaines eurent tant maille à partir et ceux que ces mêmes Carthaginois employaient aux jeux du cirque vinssent d'autre part que de l'Afrique, voire même de l'Afrique du Nord. Le général Faidherbe, qui s'intéressa vivement à la question pendant son passage au gouvernement du Sénégal, fit des recherches toutes spéciales et démontra de façon irréfutable, dans un rapport remarquable, que les pachydermes employés par les peuples de l'Afrique septentrionale furent bien des éléphants africains.
Malgré tout, les tentatives modernes demploi de l'éléphant faites en Afrique jusqu'à il y a deux ans encore, le furent avec des éléphants importés de l'Inde: c'est ainsi qu'Ismaïl-Pacha fit venir de ce pays six éléphants dressés, pour les utiliser dans le Soudan égyptien. Après avoir, pour s'y rendre, traversé le Nil à la nage cinq ou six fois, ils moururent 1 un après l'autre, privés des soins auxquels ils étaient accoutumés.
Le roi Léopold voulut tenter un nouvel essai : il profita d'un de ses voyages au Tanganika pour y faire venir de llnde à ses frais, et à grands frais ! quatre éléphants et treize cornacs comme noyau d'une ferme qu'il désirait créer sur les bords du lac, ceux de l'Inde devant
contribuer à la capture des Africains. Ils n arrivèrent pas à moitié route entre la côte et le lac. Léopokl II ne renouvela pas l'expérience. Mais il était question de la reprendre dans l'ouest, à la Côte d'Ivoire, quand j'y passai en 1903. Un représentant d'une société minière étant venu à bord du paquebot, nous raconta que sa société faisait venir du Siam six éléphants destinés à aider à l'exploitation d'une mine d'or.
Depuis quelques mois la preuve est faite que l'éléphant d'Afrique est domesticable tout comme son frère du bord du Gange, et cette preuve on la doit au commandant belge Laplume, qui, à la ferme d'Api, dans le haut Congo, est parvenu à élever quelques éléphanteaux et à les utiliser pour des transports. Ce beau résultat, qui a coûté au commandant Laplume beaucoup de tâtonnements et de peines, a été une cause légitime de joie pour les partisans qui menaient campagne en faveur du mastodonte. Même ils ont vu, en dehors de la satisfaction d'un de leurs plus vifs desiderata, un avenir nouveau ouvert à la colonisation, à cause des services que leur protégé, apprivoisé, va rendre comme bête de somme, résolvant un des problèmes de la mise en valeur de nos colonies africaines, supprimant cet irritant problème africain, le portage.
Je crois qu'il y a là une très forte exagération et qu'il faut se défendre d'un enthousiasme pouvant ménager de grandes déceptions.
(^e qui fait mon pessimisme, c'est ce que j ai lu et ce que l'on m'a dit de la capture et surtout de l'élevage des éléphanteaux du commandant Laplume. J'ai eu plus d'une fois l'occasion, au cours de mes passages à travers le Congo, d'entendre causer de ces essais intéressants. J'ai appris ainsi que non seulement la capture des élèves du commandant Laplume n'avait pas été sans de très grandes difficultés, mais qu'il avait eu mille peines à parvenir à en conserver une vingtaine, de 1901 à 1907, en sept ans. C'est que l'éléphant, quelque bizarre que cela puisse paraître chez une pareille masse, est un animal de tempérament très délicat : vous voyez dans les récits concernant la ferme d'Api que les jeunes sujets refusent du manioc vieux de trois à quatre jours et que, lorsqu'on leur en apporte une racine fraîche, ils n'y mettront la dent qu'après l'avoir soigneusement secouée, puis lavée ; il leur faut à chacun quotidiennement une ration de deux à trois cents kilogrammes de feuilles d'arbres, et non pas de tous les arbres indistinctement, mais de quelques espèces seulement ; c'est la cause pour laquelle les troupeaux d'éléj)hants sont si nomades, et cela fait que pour fournir chaque jour au troupeau d'Api quatre à cinq tonnes de feuillage, un vrai bataillon de travailleurs est nécessaire.
Ils n'aiment pas à s'éloigner des n>arais où ils se plaisent à prendre
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leur l)ain deux ou trois fois dans la journée. Tout comme riiommo, l'éléphant est, en outre, sujet à l'insolation ; c'est pour cela qu'à l'état sauvage il ne quitte jamais l'ombre des forêts pendant les heures les plus chaudes ; des sujets d'Api s'étant couchés au grand soleil, après avoir tiré la charrue, moururent en quelques heures, et à l'autopsie on constata de la congestion du cervelet, preuve certaine d'insolation ; enfin plusieurs autres succombèrent victimes de phénomènes psychiques : regrets de la famille, des grandes forêts, de la liberté perdue.
Considéré comme bête de somme, Téléphant me paraît un animal très surfait ; le maximum de charge de ceux d'Asie est quatre à cinq cents kilogrammes ; même si ceux d'Afrique, incontestablement plus puissants, sont capables de porter, leur croissance faite, cent à cent cinquante kilogrammes de plus, c'est là un poids tout à fait disproportionné avec le volume du porteur ; un bon chameau de charge en porte près de la moitié Le plus petit cheval, celui de la cavalerie légère, avec son cavalier et son paquetage, marche, avec plus de cent kilogrammes, à des allures vives soutenues longtemps ; un mulet, un âne même, allant au pas, transporteront loin une semblable charge, le cinquième ou le sixième de celle de l'éléphant, alors qu'ils sont vingt, trente fois moins volumineux. Je trouve donc que l'éléphant est, comme utilisation économique, non seulement très inférieur au chameau, au mulet, au cheval, à l'âne, mais encore à l'homme : le noir africain, le plus mauvais porteur qui soit, fait facilement une étape de trente kilomètres avec vingt-cinq à trente kilogrammes sur la tête ; donc une trentaine de porteurs remplacent un éléphant, et comme le chameau, le mulet, le cheval, Tàne. ils sont bien autrement faciles à nourrir.
Pour me résumer, il faut, certes, rendre hommage à la preuve faite par le commandant Laplume après des années d'efforts, mais je ne trouve pas que les résultais obtenus à Api. si satisfaisants qu'ils soient, donnent le droit de crier victoire complète, parce que cet élevage et ce dressage, s'ils encouragent quelques imitateurs, je ne les vois pas pratiques, pour toutes les raisons que j'ai dites, ni entrant dans le domaine commun d'ici bien longtemps, au Congo pas plus qu'ailleurs. En outre, je regarde le bassin du Congo comme la dernière portion du territoire africain où le portage par l'éléphant soit susceptible de rendre de grands services : il n'est pas de pays où le réseau fluvial soit aussi développé ; il est admirable ; la nature a voulu donner cette compensation au Congo des chemins inconnus dans ses forêts vierges ; jetez un coup d'œil sur une carte du paj^s : les lignes marquant les fleuves et leurs affluents forment une vraie toile d'araignée dont les fils constituent et constitueront toujours les
vrais moyens de transport. Par contre, je crois aux services que pourront rendre daiis les mines, dans les chantiers de bois, où on dit qu'ils peuvent soulever des troncs de huit cents à mille kilogrammes, les autres éléphants que l'on domestiquera, ayons en le ferme espoir ; leur importation dans les ménageries européennes où ils sont jusqu'ici incannus, pourrait être d'un bien grand secours aussi à cette malheureuse industrie foraine, tout à fait dans le marasme aujourd'hui, et ils deviendraient un revenu important pour la colonie ; leurs congénères asiatiques, dont nous avons les yeux rassasiés, valent encore de cinq à six mille francs; enfin ils ne contribueraient pas peu à mettre, dans leurs cortèges, nos rois nègres en valeur, et particulièrement au Congo il en est beaucoup qui en ont réellement besoin.
^ Août. — À une heure de l'après-midi, nous apercevons au loin, à un coude de la rivière, taches claires au milieu du feuillage, les premières maisons de Bangui,et une demi-heure plus tard, le Commandant Lamy vient s'accoter doucement au quai naturel que lui fait une jolie grève de sable fin bordée d'une allée de bambous. Il y a aujourd'hui quarante jours que nous avons quitté Bordeaux et quinze que nous nous sommes embarqués à Brazzaville.
Sur la grève, quoiqu'il soit 1 heure sacrée de la sieste, est accourue la majorité de l'élément européen. L'élément féminin est au complet, deux dames, les premières femmes européennes qu'ait vues Bangui et il faut s'incliner bien bas devant le courage qui leur fait braver depuis un an ce coin qui sent la fièvre pour être près de leurs maris. Tout ce monde s'agite, pousse des cris de joie. On se reconnaît du bord à terre et des bonjours se croisent, exubérance bien compi-éhensible certes chez ces blancs, isolés en pays noir, vers le 4*" degré de latitude, à un millier de kilomètres de la côte, et qui voient arriver des compatriotes directement de la mère patrie. Leur plaisir est d'autant plus grand que la famille Guynet est connue de beaucoup et de réputation sympathique à tous les autres ; en outre, depuis six à sept mois les bateaux à vapeur ne montaient plus jusqu'à Bangui et devaient s'arrêter à cinquante kilomètres de là, au seuil rocheux de Zinga, où nous avons trouvé cette fois bien juste assez d'eau pour passer ; autre attraction, le Commandant Lamy, tout flambant neuf, est le premier bateau fluvial grand et confortable qui paraisse dans l'Oubangui battant pavillon français.
Donc notre arrivée est un peu sensationnelle, et à peine la longue planche d'abordage a-t-elle été lancée à terre du pont inférieur, que surce plancher étroit et branlant courent, à la file indienne, fonctionnaires de l'Administration et agents des factoreries. Après la visite
(lu l)aU'au vl le tributd'éloges qui lui est justement accordé, M. Guynet a lait apporter du Champagne (le thermomètre du bord marque 33") et on porte toast sur toast à la F'rance et au Congo français.
Pour ma part, je suis avide de terre ferme après ces quarante jours passés à peu près exclusivement sur l'eau salée ou l'eau douce, et je me hâte de sauter sur le sable de la grève dans lequel, à cette heure, on pourrait probablement faire cuire des œufs à la coque.
C'est avec un vrai plaisir que je revois Rangui, combien peu semblable au Bangui que je connus à mon premier débarquement à cette même place, il y a trois ans. Il comptait, en tout et pour tout, à cette époque, trois cases : l'une habitée par l'administrateur de la région ; la seconde, misérable construction en pisé et paille, abritait un adjoint des affaires indigènes ; la troisième, du même genre, mais divisée par des clayonnages en trois ou quatre cellules, constituait le logement des passagers. On choisissait, pour le repos de quarante-huit heures réglementaire, la cellule dans laquelle les interstices du toit laissaient le moins passer les rayons du soleil et on abandonnait les autres aux boys pour la cuisine et le placement des bagages. Je me rappelle que nous étions cinq ainsi campés ensemble, évoquant philosophiquement le dicton africain : « Le plus mauvais gourbi (abri en feuillage) vaut mieux que la meilleure tente. » Faute de notre précaire abri, nous eussions été, en efïet, obligés de dresser nos lentes, et jamais dicton ne fut plus vrai que celui que je viens de citer : si cet abri de toile peut être considéré comme protecteur sérieux la nuit, dans un climat humide, sous toutes les latitudes d'Afrique, il est, de jour, une affreuse et inabordable étuve.
Devenu capitale de l'Oubangui-Chari, Bangui compte une trentaine de cases étagées à flanc de coteau entre la rivière et une ligne de collines rocheuses très rapprochées formant un cirque à pentes abruptes ; les collines ise terminent vers le Nord par une falaise à pic sur laquelle s'élève une autre mission catholique dépendant de Brazzaville.
Les principales maisons de commerce ont édifié de belles constructions en briques, très surélevées, avec de larges vérandas. Dans le vaste espace qui entoure la maison principale d'haJjitation sont les cuisines, les magasins, les habitations des contremaîtres, des boys, des travailleurs indigènes, puis des jardins fruitiers pleins de promesses.
Ici comme à Brazzaville on a la sensation agréable que ce n'est plus du provisoire, qu'il y a une assiette sérieuse. De plus, les commandants de poste de Bangui ont eu le souci des alignements, ce qui ne nuit point, et toutes les maisons bordent de larges avenues bien droites et plantées de manguiers, papayers, citronniers qui
poussent avec une rapidité si merveilleuse sous ces climats humides autant que chauds Pas de villages indigènes ; à plusieurs kilomètres autour de Hangui, c'est le désert complet.
Sur l'autre rive, en face et à dix-huit cents mètres environ, est le poste belge deZongo, au pied de coteaux escarpés. Une ligne de rochers barre, un peu plus en amont, la rivière dans toute sa largeur, imposant une limite à la navigation des steamboats ; les eaux limoneuses grondent en venant s'écraser sur cette barrière formée d'une suite de masses rocheuses surmontées d'éperons qui crèvent la nappe blanche d'écume ; une seule brèche praticable aux petites embarcations se trouve du côté de Zongo.
Après le seuil rocheux de Zinga, qui permet le passage aux bateaux à vapeur pendant six mois de l'année sur douze, c'est la deuxième barricade qu'oppose l'Oubangui à leur navigation. M. Gentil, en 1895, a réalisé, dans son premier voyage vers le Tchad, un tour de force en y faisant passer un petit steamboat de quinze tonnes, le Faidherbe : puis la société le Kouango, située dans le haut Oubangui, en amont de Fort-de-Possel, la renouvelé il y a trois ans, avec un vapeur de tonnage identique. Nous allons trouver ces barricades nombreuses encore dans le bief décent kilomètres qui sépare Bangui de Fort-de-Possel. Elles existent dans les parties où l'effort du gros torrent qu'est l'Oubangui, — il atteint une largeur maxima de mille cinq cents mètres pour se rétrécir brusquement à cinq et six cents — n'a pu accomplir de façon complète son action érosive. Suivant que l'érosion a été plus ou moins prononcée, les rides rocheuses qui subsistent forment obstacle en saison sèche seulement, ou en tout temps, offrant néanmoins des difficultés moindres au franchissement pendant la période des basses eaux au cours de laquelle le courant est moins violent.
A cinq heures, la chaleur étant un peu tombée, nous avons accompagné ces dames à la mission de Saint-Paul-des-Rapides, à un kilomètre de Bangui. (/est la plus jolie promenade que l'on puisse faire et la plus ombragée, dans un sentier de chèvres qui serpente tout le long de la falaise parmi les troncs d'arbres magnifiques, au milieu desquels se distinguent ces gigantesques fromagers, remarquables par les dimensions de leurs troncs autant que par la beauté de leursfleursetcetteécorce grisâtre semblable à celle de nos hêtres ; puis des baobabs courtauds, aussi laids qu'ils sont gros, ce qui n'est pas peu dire, puisqu'il en est dont la circonférence dépasse vingt mètres et qui, avec leurs troncs informes et leur branchage dégingandé, ressemblent tout à fait à de grosses betteraves plantées les racines en l'air.
La mission se compose d'une église et de trois grandes maisons
DE 15KAZZAV1LLK A UANCÎUI 77
d'habitation avec de nombreuses dépendances, le tout fort bien construit, en briques cuites, et recouvert de toitures en tôle ondulée ; tout autour, une vingtaine d'hectares sont en culture ; il y a de grosses plantations de bananiers, de manioc, de maïs, de millet, de patates douces, quantité d'arbres fruitiers ; des caféiers plantés il y a une huitaine d'années sont en plein rapport ; ils sont d'une des deux espèces qui vivent à l'état sauvage sur les rives de l'Oubangui ; les indigènes n'en tirent aucun parti et n'ont même pas de nom pour les désigner. Le potager européen est vaste et contient des légumes prospères ; il y a pas mal de ressources aussi dans le poulailler et le parc aux chèvres.
C'est à force de persévérance, de travail opiniâtre, que les Pères missionnaires sont arrivés, avec leurs seuls moyens, à mettre sur pied cette belle œuvre, remarquable sinon vraiment utile, à constituer assez de ressources alimentaires pour nourrir cent quatre-vingts à deux cents enfants attaches à leur maison. J'ai entendu dire souvent que leur réussite dans tous leurs établissements avait pour cause l'aide importante et gratuite de leurs prosélytes ; c'est certain, mais encore fallait-il qu'ils créassent cette main-d'œuvre particulière.
Il est un facteur plus important de la prospérité des missions, ce sont les longs séjours accomplis par leurs membres et qui engendrent l'esprit de suite dans 1 elîorl, c'est surtout ce qui fait l'organisation de leurs établissements supérieure à celle de nos postes : étant donnée la nocivité du climat au Congo, les règlements ministériels ne tolèrent aux fonctionnaires (ju'un séjour de vingt mois, un peu plus long quelquefois dans des cas spéciaux ; et autant de chefs se succédant, autant de modifications surviennent dans les plans de travail et d'organisation. Les missionnaires, eux, demeurent de longues années à leur poste ; le père Sallas, que je retrouve toujours ici, n a pas revu la France depuis dix ans.
La réelle valeur de ces résultats matériels est admise d'ailleurs par tous.
. Mais, où en sont les missions congolaises au point de vue de la régénération des âmes noires, de leur assimilation par le travail, l'école et le confort qui sont la base, la raison d'être de toutes les missions africaines ? Les résultats ont été obtenus, partiellement tout au moins, ailleurs, en Afrique occidentale, au Sénégal, à Sierra- Leone, au Gabon, par exemple, en formant des ouvriers, des employés, des fonctionnaires même, avec cette restriction qu'ils doivent être sévèrement contrôlés et qu'il faut que leur besogne soit routinière ; mais les missions y avaient affaire à des populations d'un niveau sulïisamment élevé que ces populations ont atteint elles-mêmes ou bien qu'elles doivent au contact de peuples voisins plus avancés.
Les missions du Congo sont-elles arrivées au même point ici, depuis vingt-cinq ans qu'elles y sont installées, ou bien y atteindront-elles dans l'avenir, avec le nègre du centre africain, le nègre purement indigène ?
En toute conscience, je réponds : non.
Certes, il est très réjouissant de voir dans leurs maisons ces groupes d'enfants, disciplinés, proprement habillés, se présentant bien, causant français avec vous ; à l'église leur tenue est fort édifiante, et c'est avec beaucoup d'àme qu'ils clament vers les cieux les pieux cantiques. Mais il est une chose avérée, et cela, tous ceux qui vivent depuis le plus longtemps avec eux vous le disent : c'est qu'une fois sortis du giron de l'école, ces jeunes chrétiens deviennent aussi voleurs, aussi menteurs, aussi sanguinaires que leurs congénères. Le dressage a été excellent, il ne persiste pas. Plus rien ne reste des notions de travail, de charité, de famille, de religion, toutes choses complètement inconnues chez eux et que leurs admirables instruc teurs ont essayé de leur inculquer.
Il n'y a là rien qui puisse froisser l'aniour-propre des Pères missionnaires La raison en est — elle est bien connue — que jusqu'à l'âge de dixàdouzeans, chez ces races très inférieures, dont la limite d'existence ne dépasse pas une quarantaine d années, les néophytes montrent souvent une inlelligence assez développée, susceptible de s'élever assez haut pour comprendre; mais dès que la puberté arrive, les facultés s'atrophient. Rendu à ce moment à lui-même et à son milieu, le nègre retombe à ses instincts vicieux un moment refrénés. On commence à reléguer, combien justement ! au rang des vieilles lunes, comme dangereuse utopie, la politique d'assimilation, celle qui met le noir sur le même pied que le blanc. Pour le nègre de l'Equateur, bien plus que pour les autres, l'objection n'est plus à faire : que c'est peut-être le contact repris avec les gens de sa race non éduqués qui est une cause de sa chute, qu'elle pourrait être évitée s'il était soustrait aux influences de milieu, dépaysé même ; (jue, réagissant contre ses instincts, il pourrait alors se maintenir à un certain niveau intellectuel, sinon parvenir au nôtre. Qu'on constate ce qui s'est passé dans la république de Libéria, à Haïti en particulier où rien n'a gêné l'évolution des nègres dans un pays admirable, au sol des plus féconds ; aux Etats-Unis; dans Ce dernier milieu, formé avec les éléments les plus disparates, alors que les races blanches ont subi, en une génération ou deux, les effets de la puissance assimilatrice, la race noire, qui a coûté si cher aux Américains, une vingtaine de milliards et deux à trois cent mille existences humaines pendant leur guerre de Sécession, leur est aujourd'hui une terrible charge. Il y a un demi-siècle qu'ils ont affranchi leurs nègres
ils leur ont donné la même éducation qu'à leurs propres entants, leur ont accordé les mêmes privilèges ; au lieu de se rapprocher de leurs éducateurs, les élèves s'en éloignent et reviennent peu à peu à la mentalité de leurs ancêtres amenés de l'Afrique. Bien loin est l'oncle Tom, le nègre vertueux et civilisé de M""^ Beechers-Stowe leader des abolitionnistes. Ne pouvant mettre leurs noirs à la porte, ni les exterminer, ni les replacer sous le joug de l'esclavage, il reste aux Américains à tenter de leur enlever les droits civiques qu'ils leur ont imprudemment conférés.
Tous ces nègres de Libéria, de Haïti, des Etals-Unis, sont des rejetons de nègres congolais ou de races de la côte tout à fait similaires .
On reconnaît, dans les colonies de l'Afrique occidentale, trois facteurs capables d'agir pour relever dans une certaine mesure l'étal mental du noir : les missions, le contact direct des Européens en dehors de toute influence religieuse, l'Islam.
Je viens de dire les résultats obtenus par le premier. Admettons un instant que le succès réponde complètement et partout à l'éducation donnée à leurs pupilles par les Pères avec un dévouement inlassable ; mais ce succès ne toucherait que quelques rares sujets perdus dans la masse. Une des causes de faiblesse des missions a toujours élé le trop petit nombre de leurs membres : les évangélistes ont donné à leur œuvre toute leur existence, toutes leurs énergies, toutes leurs ressources, quand ils ne sont pas morts à la peine, et on constate aujourd'hui que dans l'Afrique occidentale entière, française et étrangère, où ils sont seulement quatre à cinq (cents ceux du Congo compris dans ce nombre), la proportion des indigènes convertis au catholicisme ou au protestantisme n'est même pas de deux pour cent.
Je n'attribue pas de résultats beaucoup plus appréciables au second facteur, le contact direct des Européens, dans des colonies qui ne sont pas des colonies de peuplement, où le contact entre blancs et noirs se réduit, en dehors de deux ou trois centres importants, à celui du petit nombre d'Européens disséminés dans les postes les factoreries ou les missions ; au dernier recensement, ce nombre a été de mille deux cent soixante-dix-huit pour le Congo français entier, y compris le territoire militaire du Tchad : cinq cent deux fonctionnaires et militaires et sept cent soixante-seize colons, commerçants et missionnaires.
Si le Congo subit un jour une influence salutaire, profonde et durable, il le devra à 1 Islam, je ne dis pas influence moralisatrice, parce que le noir congolais ne sera jamais religieux que superficiellement ; il récitera les versets du Coran comme il dit son chapelet.
sans que son cerveau s'assimile la moindre bribe de morale. Malgré cela, il n'est pas douteux qu'ayant à choisir entre les deux religions il opterait pour la première ; la liitte entre le christianisme et l'islamisme sur le terrain létichiste n'est pas égale ; le premier a des principes rigides, impose une morale rigoureuse, complique l'exislence matérielle du néophyte, alors que l'autre se présente avec une simplicité de dogme beaucoup plus élastique, montre le plus large esprit de tolérance, et surtout se rapproche tout près de l'animalité du nègre par les promesses éblouissantes tle jouissances éternelles similaires des temporelles. Comment de pareils avantages n'attireraientils pas le nègre vers le paradis de Mahomet !
Ce qui fera encore, en pays congolais comme dans les autres pays fétichistes, la force de 1 Islam, ce qui explique sa puissance, ses conquêtes, la facilité et la rapidité avec lesquelles il s'est propagé, c'est qu'il donne au fétichiste droit de cité, lui procure des lois, une organisation, le pénètre dans tous ses pores, le marque d'un type nouveau par de nombreux croisements avec lui, l'élève en un mot dans l'échelle sociale. Nous sommes incapables de lui donner le moindre de ces avantages. Le parti antiislamique ouvre en ce moment une nouvelle campagne en partant de ce principe, pas nouveau, que pour coloniser, il ne faut pas imposer aux peuples des coutumes et des traditions nouvelles ; qu'en pays fétichiste on doit s'assimiler convenablement les coutumes et les traditions et gouverner avec elles en leur donnant seulement une plus large base. En principe, cela est vrai, mais encore faut-il que la base existe ; on n'élève pas les murs dune maison sans fondations, et au Congo il nen a jamais été posé une pierre. J'en suis bien convaincu, seuls et isolés comme nous le sommes et sommes condamnés à rester dans cette colonie, nous n'arriverons jamais à une organisation satisfaisante de peuplades qui n'en ont jamais connu la moindre et qui, au dernier degré de la sauvagerie, ne sont régies par d'autres lois que celles d'appétits bestiaux ; je ne vois pour nos efforts que stérilité, parce qu'ils se perdent dans la masse. Que l'Islam organise au contraire, il nous permet d'agir à notre tour et de gouverner par ses propres moyens. Nous avons dans les pays du Tchad un merveilleux exemple de ce dont il est capable. J'en appelle à tous les Européens qui ont fait ce voyage du Congo-Tchad : quand on laisse derrière soi les fétichistes plus ou moins lippus, crépus et écrasés de nez, plus ou moins bestiaux, plus ou moins nus, pour entrer dans les pays où a passé Mahomet, il n'est pas possible de nier qu'il ait rendu service aux nègres qu'il y a trouvés : il leur a donné de la dignité avec la religion, des aspirations avec de l'organisation ; il leur a infusé un type supérieur; il les a vêtus ; il en a fait des hommes qui nous compren-
nent et que nous comprenons et auxquels il est autrement intéressant de commander.
Je touche là un sujet qui a fait couler beaucoup d'encre : le panislamisme africain En deux mots, voici la question : on trouve dans le centre africain, à une période allant du viii^ au xv® siècle, les traces d'immigrations humaines, toutes venues de l'Est pour des causes peu nettement définies, se succédant brutalement, se heurtant, se mêlant jusqu'au chaos, tellement nombreuses que, de vagues en vagues successives, elles vont toucher aux bords de l'Atlantique. Puis, vers le xv* siècle, cette masse informe de barbarie est peu à peu pénétrée, comme un sol inculte par les mille filets fécondants d'une pluie subite, par les musulmans apportant leur civilisation avec leur religion, l'Islam. Au Sénégal, au Niger, ils sont venus du Nord, du Maroc ; au Tchad, de la vallée du Nil ; puis du Dar-Four, du Dar- Rounga, du Kordofan,du Ouadaï ils se glissent sur le haut Oubangui à la faveur du trafic des esclaves, de l'ivoire, des plumes d'autruche, des chevaux et des bœufs. Les Belges les ont trouvés installés dans la région comprise entre les Lacs et Stanleyville, émigrés de Mascate et de Zanzibar, Petit à petit, de façon ouverte ou de façon latente, leur infiltration s'est produite partout où elle trouvait un sol perméable. Dans l'est vers le haut Oubangui et le haut Congo, ils se sont arrêtés devant le rideau de la forêt équatoriale ; dans les régions méridionales des territoires du Tchad, des populations rebelles jusqu'ici à leur influence les ont fait se cantonner au-dessus du 10'' degré de latitude.
L'occupation européenne, dans ces dernières années, de territoires où l'Islam n'avait pu encore pénétrer ayant eu comme conséquence l'ouverture de voies de communication nouvelles et par suite la facilité et la sûreté des transactions de peuplades à peuplades, le problème s'est posé : faut-il favoriser une autre expansion de l'Islam, lui ouvrir une canalisation nouvelle ou l'arrêter net dans ses limites actuelles ?
Ses adversaires lui reprochent avant tout son intransigeance religieuse, l'influence considérable qu'il acquiert sur les populations dont il peut faire taire momentanément les dissensions et former contre nous un faisceau redoutable. On voit toujours dressé depuis dix ans, dans les possessions de l'Afrique centrale, cet épouvantail du fanatisme musulman.
Il y a là une exagération manifeste : musulman n'est pas synonyme de fanatique. Il en est de la religion du Coran comme de celle de la Bible ; son intensité varie considérablement suivant les milieux ; l'indigène du Congo concevra un Islam autrement libéral que celui de l'Algérien, de même que les principes religieux de ce dernier
diffèrent sensiblement, c'est un fait bien connu, de ceux du Tripolitain ou du Marocain. On distingue bien dans nos races des catholiques et des protestants ; on y a connu le mysticisme des Croisades et l'intransigeance de l'Inquisition. J'accorde que dans tout pays islamisé une influence puisse créer des dangers, c'est celle du fanatique isolé, de l'agent de confrérie, des marchands qui agissent dans l'ombre ; mais cette influence, ce danger, existent tout autant en pays fétichiste avec le jongleur et le sorcier ; à nous de veiller et, tout en laissant l'Islam essaimer ses croyances, son culte, ses lois, de lui faire sentir sans cesse que nous n'abandonnons pas nos droits à réglementer son influence. Il ne faut pas que « la vieille dame incorrigible », comme l'un de mes amis d'Alger appelait la civilisation, se laisse surprendre les pieds sur sa chaufferette, ainsi que cela lui est arrivé en Algérie et ailleurs. Dans tous les pays de colonisation, cette action de l'autorité n'est-elle pas nécessaire depuis le premier jour de la conquête jusqu'à une époque avancée même de la colonisation? Et elle n'est pas particulière aux pays musulmans. Bien justement dans son étudele Péril de llslam, M. Binger fait remarquer que si l'on jette un regard en arrière sur les expéditions de l'ouest africain, on voit que les difficultés ont été aussi grandes pour les armes européennes en pays fétichistes qu'en pays musulmans : campagne des Anglais chez les Achantis, des Belges au Congo, de nous mêmes au Dahomey, au Baoulé. J'ajoute qu'une fois conquis et toutes proportions gardées d'étendues de territoire, ces pays demandent le même déploiement de forces que les pays musulmans.
Autre objection faite à la liberté d'influence de l'Islam au Congo, il concurrencerait le commerce européen. Voilà, il me semble, une interprétation bien erronée des intérêts économiques d'un pays que celle qui lui ferme sur deux faces ses débouchés naturels. Libre jeu de commerce ne doit-il pas être axiome colonial ? Que l'Islam concurrence le commerce européen en en amenant une partie vers l'est ? Mais ce sera pour notre commerce une émulation de plus ; d'ailleurs, je ne crois pas que la concurrence puisse être jamais bien redoutable pour l'Européen, parce qu'on pourra toujours la réglementer.
Je voyais tout à l'heure à Bangui un petit groupe de Haoussas ; ce sont des indigènes de pays à l'ouest du Tchad et les vrais colporteurs du centre africain. Ils sont venus sous la conduite d'un ancien tirailleur de même nationalité et qui, libéré récemment de son engagement au bataillon du Tchad, a joint ses économies aux leurs. Ils ont acheté une quinzaine de bœufs et chevaux dans les environs de Fort- Lamy ; par toutes petites étapes nocturnes et en faisant de longs détours pour éviter les territoires des mouches tsé-tsé, ils ont mis deux mois à gagner les régions du Gribingui et del'Oubangui, n'ont perdu.
grâce à leurs précautions, qu'un seul animal en route et repartent après avoir vendu les autres deux fois leur prix d'achat aux blancs et aux noirs des postes de Fort-Crampel à Bangui, ravis de l'aubaine. Ils ont consacré l'argent de leur vente à Tachât d'étoffes et d'ivoire qu'ils céderont avec nouveau bénéfice à leurs coreligionnaires du Tchad. On me dit que ce ne sont pas les premiers musulmans que l'on voit à Bangui ; depuis dix-huit mois que je n'y étais passé, d'autres sont venus du Baguirmi, du Bornou anglais même, dans un but identique. Des Haoussas encore ont tâtéla voie de la rivière la Sanga, affluent de droite du Congo, et sont descendus par là vendre des animaux à Brazzaville.
Voilà les premiers pas indécis encore, les premières infiltrations timides qui se font de nos pays musulmans du nord vers le Congo, attirés par la sûreté actuelle des communications ; encourageons les donc, favorisons ce commerce ; noirs du nord, noirs du sud et Européens n'ont qu'à y gagner, et souhaitons qu'en même temps qu'il pénètre commercialement, 1 Islam fasse la tache d'huile religieuse et organisatrice aussi vite et aussi bien que possible.
Enfin, on jette à la tête des adeptes de l'influence musulmane que leurs protégés ne sont que de vils marchands d'esclaves.
Que la traite ait été une plaie du centre africain, nul ne peut le nier. Malgré tous nos efi'orts au Tchad, les effectifs beaucoup trop restreints du corps d'occupation laissent des trous par lesquels, même en ce moment, passent des caravanes de captifs razziés chez les fétichistes de la rive gauche du Gribingui en particulier et amenés à la capitale du Ouadai pour être de là dirigés sur Tripoli, puis la Turquie. Le commerce, fort lucratif pour les sultans africains, est déjà bien réduit, et il est certain que lorsque des subsides permettront d'augmenter nos postes frontières au Tchad, il sera absolument impossible qu'il subsiste.
Mais voilà que j'ai encore une fois interrompu le récit de mes pérégrinations. J'en demande pardon à mes aimables lecteurs, que je viens de promener au sujet de lame nègre de Bangui aux Etats-Unis, à Haïti et un peu dans toute l'Afrique. Je m'empresse de revenir à Bangui.
Après notre excursion à la mission, nous sommes allés faire un bout de toilette à bord. La nuit était venue. Nous avons trouvé Swensen installant à l'avant du bateau une étoile de becs électriques accrochés à un fort réflecteur. Cette étoile, que la hâte des derniers aménagements du Commandant Lamy n'avait pas permis de placer avant notre départ de Brazzaville, est encore un perfectionnement bien appréciable des nouveaux bateaux de la société des Messageries fluviales ; elle est destinée à percer le manteau de feuillage de la forêt et
à faciliter ainsi considérablement la besogne nocturne des coupeurs de bois de combustible. Quand les rayons en vont fouiller pour la première fois la capitale de l'Oubangui-Chari, ils sont salués par des bravos enthousiastes, presque aussitôt couverts par un concert de hurlements qui s'élèvent, partis de groupes noirs de tout sexe et de tout âge accroupis au bord de la rivière et qui fuient éperdument, en bonds désordonnés, poursuivis par les jets de lumière. Décidément il fera époque à Bangui, notre brave Lamy.
Avec de Villeneuve, j'ai dîné chez M. Dubois, que j'ai connu en 1904 « commissaire des colonies » à Brazzaville ; ses fonctions n'ont en rien changé ; il n'en est pas de même, par exemple, de son titre (ô sacro-saints mj'stères administratifs !) : « Adjoint à l'intendance des troupes coloniales. » Cette formule nouvelle compliquée n'a du reste pas déteint sur l'heureux caractère de notre camarade Dubois, qui jamais n'engendra mélancolie. Aussi eussions-nous été bien heureux de prolonger la soirée avec lui, mais à l'équateur il faut toujours compter, le soleil disparu, avec ces satanées bestioles que sont les moustiques. Ils nous ont furieusement harcelés ; après nous être flagellés longtemps à grands coups de serviettes, il n'y a plus eu moyen d'y tenir et nous avons dû aller nous réfugier sous nos moustiquaires.
M. Merwart, lieutenant-gouverneur de l'Oubangui-Chari, est en tournée en ce moment. Il est remplacé par M. l'administrateur Fourneau, un nom qui possède l'estime et l'affection de tous les Congolais : ancien capitaine de l'artillerie coloniale, M. Fourneau, après avoir terminé une exploration du bas Niger, dans laquelle il a montré les plus belles qualités d'endurance et d'énergie, niées de lui seul, vient de quitter l'armée pour entrer dans le corps des administrateurs coloniaux où s'illustra son frère, un des premiers pionniers du Gabon-Congo avec M. de Brazza et qui, jusqu'en 1905, s'est prodigué dans la colonie.
M. Fourneau m'a dit hier qu'il laissait à notre disposition toute la journée d'aujourd'hui pour mettre en ordre les bagages, mais que dès demain matin, ayant sous la main le nombre d'indigènes nécessaire pour armer une baleinière, il nous mettra en route sur Fort-de- Possel, notre quatrième étape.
Je me suis donc levé avec le jour et suis allé prendre langue dans Bangui, reconnaître l'embarcation qui nous est réservée, notre équipe de pagayeurs, toucher quelques vivres. Je retrouve ici commis des affaires indigènes, M. Danigo, que je connus adjudant à la batterie d'artillerie du Tchad ; il cumule à Bangui les fonctions de magasinier, de commissaire de police, d'agent voyer, et est en même temps
grand maître de la flottille qui fait les transports dans le bief Bangui- Fort-de-Possel, une vingtaine de baleinières et sept ou huit pirogues. Ces baleinières, mesurant dix à douze mètres de long sur deux de large, sont constituées par des plaques en tôle d'acier réunies par un boulonnage spécial ; à l'arrière un gouvernail de même métal, à l'avant une chaîne aux maillons étroits, mais très épais, d'une cin-
quantaine de mètres, et servantà haler la baleinière à travers les barrages rocheux, le pagayage devenu impossible ; deux ou trois bancs seulement destinés surtout à étayer la carcasse ; les pagayeurs s'assoient sur les plats-bords.
Telles quelles, ces embarcations sont parfaitement établies, très solides ; il faut qu'elles le soient, puisqu'elles flottent encore après six ans qu'elles sont en service continuel sur TOubangui, dans les conditions que la suite de ces lignes indiquera et sans être jamais réparées, pour la raison qu'il n'existe à Bangui ni un boulon, ni une plaque métallique de rechange, ni seulement un ouvrier chaudron-
nier dont la compétence puisse au besoin remédier au mal par un coup de marteau donné au bon endroit. Il y en a une demi-douzaine de disponibles en ce moment à Bangui et Danigo est assez aimable pour m'inviter à faire mon choix, en ajoutant d'ailleurs qu'il n'espère pas que dans aucune d'elles je voyage les pieds au sec.
Je connais par expérience l'étanchéité des boats au Congo, mais un seul coup d'oeil sur ceux-ci a augmenté mes appréhensions ; ils sont vraiment fatigués : dans les tôles, des renfoncements à loger la tête, ce qui n'a que l'inconvénient de compliquer l'arrimage des caisses ; mais, ceci est plus grave, le fond est disjoint en beaucoup d endroits, et tout ce qu'on a pu faire, en l'absence d'ouvriers et de matériel de rechange, a été de boucher des fissures avec... des em plâtres de terre glaise. Ce calfatage d'un nouveau genre a pour résultat d'empêcher la baleinière de couler à fond, à condition de vider de temps en temps l'eau qui filtre à travers les craquelures.
C'est donc en me livrant à des réflexions pessimistes sur nos étapes aquatiques d'ici à Fort-de-Possel que je remonte vers le magasin à vivres où j'ai donné rendez- vous à de Villeneuve et à nos boys pour toucher les choses premières nécessaires à notre popote, qu'il faudra organiser dès demain : du sel et du poivre, du vinaigre et de l'huile, du saindoux et de la farine, du thé, du sucre et du café, de la sardine et du thon, du vin, s'il y en a : il est rare dans les magasins coloniaux, les récipients en sont fragiles et le transport difficile ; une caisse de quinze bouteilles avec leur emballage constitue la charge d un porteur humain. «Que de choses vous sont nécessaires, à vous, hommes de France ! » me disait un jour, un peu ironiquement, au Tchad, un vieux chef arabe qui m'accompagnait en colonne dans les sables, au nord du Lac. 11 est certain que j'étais en état d'infériorité manifeste vis-à vis de ses goumiers et de lui ; accrochée à la selle de leur chameau, une peau de bouc contenait des dattes, des galettes de mil dont quelques bouchées suffisaient à leur nourriture pendant une longue période.
Tous les articles que je viens de citer, presque tous indispensables au bon fonctionnement d'organismes de civilisés, composent la « ration», comme l'on dit en style d'intendance, et cette ration, il est de principe que l'Etat la fournisse à chaque passant, dans le but d'éviter aux serviteurs de la colonie à leur départ de France une augmentation de bagages toujours trop nombreux, voulant aussi qu'en cas de perte de ces bagages, ils ne soient pas exposés à mourir de faim ; j'en ai vu la fourniture gratuite en 1904, aux tout premiers temps de l'organisation du Congo ; puis un paiement minime en a été demandé ; aujourd'hui il représente à peu près intégralement le prix d'achat en France joint à celui du transport ; c'est ainsi que la « ration » d'un
mois que nous prenons à Bangui, calculée au strict nécessaire, est d'un prix de revient dépassant 60 francs, qui augmentera avec notre éloignement de la côte et sera, au Tchad, de plus du double ; rien que de juste et de rationnel d'ailleurs dans cette mesure, étant données les compensations des soldes coloniales.
En dehors de ce que Danigo vient de nous délivrer, nous n'avons à compter, jusqu à Fort-Archambault, comme fonds d'alimentation, que sur les caisses de conserves que nous avons emportées de France et un peu sur nos fusils ; après, ce sera le territoire du Tchad, avec la vie matérielle plus facile.
Le soleil est déjà haut quand nous en avons fini avec nos achats, et nous nous dirigeons vers le Commandant Lamy pour demander au capitaine Swensen de faire décharger nos bagages, quand nous rencontrons M. Fourneau, qui aimablement nous invite à déjeuner avec les Guynet en ajoutant : « Réjouissez-vous, vous êtes assurés de manger de la viande fraîche, deux poulets que, par bonheur, un chef indigène m'a apportés ce matin ! »
Bangui n'a pas changé sous ce rapport ! On y a vécu, on y vit et on y vivra, longtemps encore, uniquement de conserves, et les maisons Potin, Rodel, Moseret autres ont beau s'être surpassées depuis quelques années dans l'art de mettre en boites viandes et légumes, la moindre bribe de viande fraîche ferait évidemment mieux l'afTaire d'estomacs européens que les rancunes de leur appareil digestif contre pareil régime vouent fatalement à la dyspepsie et à beaucoup d autres maux par contre-coup. On n'a même pas ici, comme à Brazzaville, de temps en temps tout au moins et lorsque les envois de bœufs de la Guinée n'arrivent pas à bon port, l'aubaine d'un hippopotame, dont la chair est certainement supérieure à celle des vaches maigres que nous mangeons souvent en France avec appellation de bœuf au menu ; ces animaux ne viennent guère dans l'Oubangui, trop étroit et trop fréquenté pour qu'ils puissent, en tranquillité, y prendre leurs ébats; quelquefois, mais si rarement ! un chasseur indigène, avec un fusil à lui confié par le poste, arrive à tuer un bufïle ; c'est alors jour de bombance dans ce pauvre Bangui. Il y existe une quarantaine d'Européens ; la consommation journalière de chacun deux est, pour le moins, de cinq boites de conserves, ce qui en fait deux cents absorbées dans un jour, soit six mille par mois et soixantedouze mille par an. Mettons en trois à quatre mille de plus au compte de l'élément noir des factoreries qui ne dédaigne pas de varier quelquefois son régime de manioc et de poisson sec, et autant pour les Européens qui y passent sans cesse, c'est donc quatre-vingt mille boîtes qui, au courant d'une année, jonchent le sol de Bangui. Et comme la consommation en est obligatoire de Brazzaville à Fort-
Archambaull, dans quelques siècles, les gens qui s'occuperont d'antiquités au Congo pourront mesurer l'intensité de notre civilisation aux divers points à la grosseur des filons de boîtes de conserves qu'ils y trouveront.
Quoi qu'il en soit de cette situation gastronomique, M. etM'"^ Fourneau savent recevoir leurs hôtes de la façon la plus charmante et que peuvent apprécier tous les Européens de passage à Bangui.
'Comme je m'étais levé avec le soleil ce matin, j'aurais bien voulu après déjeuner, par une température de 34° à l'ombre, goûter les douceurs de la sieste; mais, arrivé dans ma cabine, j'ai vu que j'avais à choisir entre deux alternatives ; ou braver les attaques d'une nuée de mouches qui l'ont envahie, ou prendre un bain de vapeur sous ma moustiquaire. J'ai reculé devant les deux et suis redescendu à terre chercher un coin d'ornbre dans l'allée des bambous qui ont formé sur le bord de la grève et sur cent cinquante mètres de longueur un dôme ravissant. Dans l'eau s'ébattent une douzaine de négrillons qui viennent ensuite se vautrer dans le sable brûlant ; dansune petite crique, à l'abri desincursionsdes caïmans, desmamans lavent leurs mioches qui se débattent avec force cris perçants, d'autres femmes nettoient jarres et calebasses avec ce coup de coude particulier à la bonne ménagère et en y mettant un tel entrain que leurs mamelles, sans plus aucune rondeur, flottent de çà et de là, avec des envolements de drapeau. Toutes ces têtes laineuses narguent le soleil qui darde ses rayons sur elles ; il est vrai que, d'après lesphrénologistes, elles ont sous leur toison une épaisseur de crâne double de la nôtre. A nous, les médecins des colonies prescrivent, sous peine des plus grandes calamités, de garder notre casque sur la tête de six heures du matin à six heures du soir Si vous leur demandez la raison du danger sous ces latitudes, ils sont, en vérité, assez embarrassés pour vous répondre ; ils le mettent volontiers sur le compte des rayons violets et ultra-violets, des rayons chimiques dont le soleil tropical détient le monopole. Que la faute en soit ou non à ces rayons, il est certain qu'on a vu des gens passer de vie à trépas pour s'être un instant exposés le crâne nu au grand air du jour ; d'autres sont seulement devenus fous ; bien mieux, dans une case dont le toit laisse filtrerdes rayons, chacun d'eux, vous affirment les docteurs, est une épée de Damoclès pour une tête sans protecteur. On finit par devenir méfiant et par se soumettre à l'obligation de ne pas quitter son couvre-chef en liège. Cela vous le fait prendre en grippe presque autant que la moustiquaire ; aussi, sur beaucoup de paquebots rapatriant des Européens, dès qu'on laisse derrière soi après les Canaries le tropique du Cancer, il est organisé une petite fête dont le
principal numéro est le jet simultané des casques dans l'Atlantique, ce qui fait lé bonheur des requins en même temps que celui des passagers.
Tout en fumant des cigarettes, allongé sous mon abri de bambous, j'ai fini par m'assoupir, quand je suis réveillé par un sonore: « Bonjour, mon lieutenant », Devant moi, à la position militaire, est un grand diable de Sénégalais portant la tenue de la milice et, sur les bras, les galons de sergent. Et commeje cherche où j'ai eu l'avantage de le connaître :
« Mon lieutenant, me dit-il, je suis Samba-Ba, et j'ai servi avec toi à l'escadron du Tchad (les Sénégalais ne connaissent que le tutoiement). J'ai su que tu étais ici, et je suis venu de suite te saluer. »
Parfaitement ; mes souvenirs me reviennent et je me rappelle Samba-Ba comme 1 un des plus vieux serviteurs du territoire militaire, où il vint avec la mission Gentil, et aussi comme l'un des plus incorrigibles buveurs de mérissé de l'escadron (le mérissé est une bière de mil germé qui peut griser, absorbée à hautes doses).
« Et alors, lui dis-je, tu as lâché la tunique rouge pour te faire milicien ? »
Samba-Ba est tout confus, car, pour un Sénégalais, il y a plus de distance entre un soldat régulier et un milicien, lié par un simple contrat de travail, qu'il n'en existe entre un cuirassier et un garde champêtre.
« Mais oui, mon lieutenant. Mon deuxième rengagement fini, j'avais trois cents thalers d'économies (neuf cents francs) ; alors j'ai voulu revoir le Sénégal, où je ne suis pas retourné depuis sept ans et j'ai demandé à être rapatrié ; mais en route, j'ai joué dans les postes avec les camarades et j'avais tout perdu arrivé à Bangui. Comme mon livret ne portait pas de mauvaises notes, on m'a offert une place de caporal, ici, dans la milice ; j'ai accepté et il y a un mois que je suis sergent.
— Et tu ne me semblés pas malheureux, Samba-Ba ; tu as une mine florissante.
— Je suis très heureux, je suis plus payé qu'un maréchal des logis là-bas ; je ne prends plus de gardes ; je n'ai pas souvent d'exercice à commander ; mes miliciens sont presque toujours en route de côté et d'autre, à la recherche de pagayeurs, et puis, mon lieutenant, j'ai trois moussas (femmes), s'esclaffe-t-il, en ouvrant toute grande sa bouche édentée, et tu sais qu'à l'escadron, on ne nous en permettait qu'une ! Ce qui manque dans ce pays, vois-tu, c'est la viande et le mérissé ; presque toujours je suis obligé de boire de
l'eau et puis aussi, ajoute-t-il avec une pointe de mélancolie, les moussos ne sont pas aussi jolies que celles du Tchad. Je serai bien content si tu veux venir jusqu'à ma case, je te montrerai les miennes ainsi que mon petit. »
Je n'ai pas voulu refuser à ce brave garçon le plaisir de me présenter à sa famille et je l'ai accompagné jusqu'au camp des miliciens, trois rangées de paillotes à l'une des extrémités desquelles s'élèvent les deux cases auxquelles ses hautes fonctions lui donnent droit.
Il a panaché son harem ; ses trois épouses sont de trois types
• différents et de teintes quelque peu dissemblables aussi : l'une est
une Banghala d'un noir d'ébène, une autre est de race Bakongo au
teint cuivre - oxydé, la troisième est une Kassaï café au lait très
foncé.
La responsabilité culinaire est échue à la femme Banghala. J'ai cherché vainement à fixer un âge à cette créature ; dans les races nègres, le visage, de même que les charmes apparents, n indique que l'extrême jeunesse ou la vieillesse très avancée. Accroupie devant une case, les mollets réunis sur une même ligne et les fesses posées à côté dans une de ces positions auxquelles peut seul atteindre un corps auquel l'usage des sièges est inconnu, elle surveille, dans un énorme récipient en terre, la cuisson d'une bouillie de manioc qu'elle remue avec énergie au moyen d'un billot ; elle est obligé de faire cette opération à distance, les bras tendus, pour que le ventre proéminent ne vienne pas au contact du récipient brûlant; les seins, qui touchent aux cuisses, à l'état de repos, marquent la cadence.
La Bakongo, la favorite, assise sur la terre battue, tient en travers, sur ses jambes allongées, 1 héritier démon ancien spahi ; il n'a pour prendre la tétée à sa mère, dans cette position, qu à lever la bouche. A côté la femme Kassaï dort, allongée sur le dos, d'un sommeil qui défie les attaques des mouches voraces.
Toutes trois, enduites d'une épaisse couche d'huile de palme qui les fait luisantes comme un fourneau bien fourbi, sont sommairement vêtues d'un pagne serré à la ceinture ; tatouages, entailles, bâtonnets ou rondelles d etain dans les oreilles, dans les lèvres, dans les narines, relèvent l'accoutrement, ainsi qu'il est prescrit par la mode du jour.
La famille est complétée par un négrillon de six à sept ans, fruit d'amours antérieures de l'épouse cordon-bleu : une tête en potiron, énorme, les grosses lèvres lippues laissant voir des dents soigneusement aiguisées à la façon de celles d une scie, un torse où les cercles des côtes proéminent avec, sur le devant, le ventre ballonné à éclater et sur son milieu une hernie ombilicale qui a certainement cinq à
six centimètres d'épaisseur, le tout supporté par deux jambes de cigogne. Donnant à mon sourire toute l'expression aimable dont il est capable, je me suis approché du marmot, sans succès. Il a trépigné et hurlé et Samba-Ba que cette terreur amuse beaucoup, me dit que son fils adoptif crie parce qu'il croit, comme tous les petits nègres, que le blanc va l'emporter pour le manger 1
J'ai pris souvent plaisir, au cours de mes tournées dans les villages musulmans du Tchad, à masseoir près des cases pour assister à toutes les scènes familiales qui ont du charme, du bouquet autant que chez nous, parce que là aussi il y a de la race, que tout y est affiné par l'empreinte si forte du cachet musulman. Dans ce pays ce qu'on peut trouver de poétique dans pareils tableaux est gâté par la laideur et la bestialité de ces malheureux.
Le cas de mon spahi devenu gradé de milice dans l'Oubangui est fréquent ; à la fin de l'épopée des missions Foureau-Lamy, Gentil et Joalland, les troupes d'occupation des territoires nouvellement conquis ont été constituées avec les éléments sénégalais venus avec l'une ou l'autre mission de l'ouest ou du sud ; tous ces soldats, partis sans femmes pour ces lointaines expéditions, se sont mariés ensuite avec celles du pays, pour lesquelles ils n'ont pas le moindre attachement; par contre, quand ils en ont des enfants, le sentiment paternel étant très vif chez eux, ils restent là-bas, retenus par lui. Combien ai-je connu de spahis ou tirailleurs qui ne sont jamais, depuis 1899, retournés au village natal pour cette raison! D'autres, qui n'ont pas les mêmes attaches, se sentent pris, à l'expiration d'un engagement, par le mal du pays ; on leur verse alors les économies réalisées sur leur solde pendant leur temps de service et on les met en route pour Brazzaville.
Il en est bien qui rejoignent le Sénégal, mais quantité d'autres, ou bien parce qu'à l'instar de maître Samba-Ba ils ont mangé toutes leurs économies en cours de route, ou bien parce que l'âme de chemineau du mercenaire sénégalais reprend le dessus, s'arrêtent dans les régions du Gribingui, de l'Oubangui et du Congo, où l'administration civile est heureuse d'en faire des éducateurs de sa milice. Samba-Ba s'est chargé de nous dire tous les avantages qu'ils trouvent dans cette nouvelle situation.
Bevenu au Commandant Lamy^ je trouve la majeure partie de la cargaison débarquée sur la grève, y compris les caisses de Villeneuve et les miennes qui forment, empilées à part, un tas imposant, beaucoup trop !
Bien n'est banal dans ce voyage du Tchad, ni son itinéraire aquatique, ni le temps qu'on y emploie, — beaucoup plus que n'en mit Philéas-Phog à faire le tour du monde, — ni les pays qu'on tra-
verse, ni les gens qu'on y trouve, tout pleins encore de couleur locale, pas déflorés du tout par notre civilisation. Mais ce qui l'est encore moins, c'est la quantité de colis emportés : tout d'abord ceux des vivres de conserves ; on va dire que j'y reviens souvent, c'est que, dans ce pays de famine, la question fait prime ; des conserves on parle sans cesse, on en a toujours plein la bouche. Non seulement il faut s'en préoccuper pour une durée de deux mois sur quatre du voyage d'aller au Tchad, mais aussi pour celui de retour, sans préjudice de la provision que l'on est heureux de posséder pour en absorber de temps en temps, les jours de fête, pendant un séjour de deux années, comme dérivatif aux sauces du boy cuisinier ; on en est donc muni d'un poids fort respectable, et avec les autres impedimenta, cantines de linge et de vêtements, harnachement, tentes, lits de camp, cantines-popotes, fusils et munitions, etc., nous atteignons, de Villeneuve et moi, à plus de quinze cents kilos. Le nombre d'Européens, officiers et sous-officiers, en service dans le territoire militaire du Tchad, est de soixante, en chiflVe rond ; c'est donc, en moyenne, un va-et-vient annuel, à Bangui, de cent Européens environ du Tchad, ceux qui y vont et ceux qui sont rapatriés ; dans le haut Oubangui, il y a une compagnie sénégalaise avec un cadre d'une douzaine d Européens (1) ; puis il faut compter le personnel de l'administration civile dans les régions au delà de Bangui, haut Oubangui et Gribingui, soit un va-et-vient d'une soixantaine d'Européens encore. Le poids moyen de bagages emportés par un Européen est de six cents kilos ; une baleinière, avec son équipage de quinze hommes, ne peut contenir plus de douze cents à quinze cents kilos de chargement ; on se rappelle que le pays autour de Bangui est désert ; il faut aller recruter des bateliers à deux, trois journées de marche, au double quelquefois, de façon à répartir équitablement la corvée sur tous les endroits habités dans ce rayon et qui sont loin de se prêter volontiers au pénible service qu'on leur réclame. Il est facile de se rendre compte des soucis qu'impose au chef de poste de Bangui cette seule question de transport d'Européens avec leurs colis. Mais ce n'est pas tout, il doit aussi assurer celui des vivres de la « ration », celui des munitions. Enfin, les contrats de la colonie avec les différentes sociétés concessionnaires situées en amont, la mettent dans l'obligation de fournir à ces sociétés, sinon les embarcations nécessaires au transport du caoutchouc, de l'ivoire, etc., — toutes ont les leurs— du moins des pagayeurs encore.
(1) Depuis que j'ai écrit ces lignes, les effectifs de l'Oubangui et du Tchad ont été augmentés de trois compagnies.
Je ne possède pas de documents officiels où soient consignés de façon précise les chiffres de pagayeurs requis annuellement pour les départs de Bangui vers la haute rivière ; il varie de quinze cents à deux mille, mais ce petit aperçu que je viens de donner montre l'importance qu'il y aurait, à tous les points de vue, à rendre navigable aux bateaux à vapeur le bief Bangui-F'ort-de-Possel. Ce n'est pas le désir qui en manque, l'argent toujours. Il y a cinq ans un officier du génie avait été chargé d'étudier la création d'un chenal dans les seuils rocheux à l'aide de la mélinite ; il a estimé la dépense à deux millions. D'autres projets se l'ont jour en ce moment ; Bangui de-
CONVOl DE BALUINIKRES ET DE PIROGfES SL'K L OUBANGUI.
viendrait la tête de ligne du chemin de fer qui devra relier inévitablement un jour les deux bassins de l'Oubanguiet du Chari.
Grâce à la complaisance de Danigo, notre baleinière a été accotée au Commandant Lamy avec son équipage au complet ; cet équipage comprend quinze hommes: douze pagayeurs, deux percheurs, l'un pour l'avant, l'autre pour l'arrière, dont le rôle est de seconder l'action du gouvernail en maintenant le boat parallèle au courant, et un capita (le mot est dérivé de Capitaine), dont la première qualité est de savoir quelques mots de français. Dans cette équipe, il y a trois indigènes au-dessus de vingt ans. Tous sont de race Yakoma, de taille au-dessous de la moyenne et squelettiques, quoique leurs tribus soient réputées parmi celles qui montrent le plus de goût pour l'anthropophagie et que même, détail particulier, les hommes réservent la chair
humaine pour eux tout seuls, ne tolérant pas que t'enimes ou enfants y mettent la dent, encore question de psychologie peutêtre ?. . .
Avant qu'ils commencent le chargement des bagages, j'ai donné un coup d'œil aux emplâtres de terre glaise ; le capita me dit bien que le masticage est frais et qu'il l'a fait lui-même avec tout le soin possible et toute la science que lui donne l'habitude de pareil travail ; je ne laisse pas que d'être tout de même bien inquiet.
L'équipage s'est mis ensuite à la confection du chimbek. Qu'est-ce qu'un chimbek? C'est l'abri sous lequel se tiennent les Européens passagers ; pour l'édifier, on fixe de chaque côté de la baleinière et en son milieu quelques tiges de bois vert que l'on recourbe en dôme en les liant au sommet ; puis cette carcasse est couverte avec de la paille. Comme la baleinière, pour trouver un courant moins violent autant que pour permettre aux percheurs d'avoir le fond, est obligée de suivre la rive aussi près que possible et que cette rive est presque toujours couverte par un fouillis de branches d'arbres et de lianes sous lequel il faut passer, il s'ensuit que le chimbek ne peut être bien haut ; il dépasse les plats-bords de 0 m. 50 environ ; les colis s'étageant à la même hauteur à l'avant et à l'arrière, on laisse à une des extrémités un orifice suffisant pour qu'en accomplissant une gymnastique plus compliquée que celle d'un Esquimau entrant dans sa hutte, les passagers puissent en atteindre le fond ; assis sur leur pliant ils y cuisent tout le long du jour. Le chimbek est la meilleure école de philosophie que je connaisse ; il est aussi le baromètre le plus sur de la patience européenne.
6 août. — Notre nuit a été courte. On nous en avait prévenus, il y a rivalité pour l'amabilité entre nos compatriotes du poste de Bangui ; nous y serions restés cinq jours que nous eussions connu les charmes de leurs dix « popotes » ; hier soir, après avoir été, de Villeneuve et moi, les hôtes de notre camarade le lieutenant Gâteau, olïicier d'ordonnance du lieutenant-gouverneur, nous avons pris part aussi à une réception ofïicielie offerte à M. Guynet ; on y a bavardé et discuté sans que la plus parfaite cordialité cessât de régner ainsi qu'il convient ; lorsque nous sommes allés nous coucher, nous eussions pu entendre le deuxième chant du coq, si ce volatile existait à Bangui pour le plus grand bonheur de ses habitants. En outre, le Commandant Lamy devant repartir dans l'après-midi pour Brazzaville, son équipage a commencé bien avant le lever du soleil, et en menant grand vacarme, l'embarquement de la cargaison de retour : colis d'ivoire, ballots de caoutchouc, chaviraient dans ses flancs de fer avec un tapage à réveiller des morts. Il ne fallait plus songera dormir. Nous ne devions nous mettre en route que dans le milieu de la matinée, mais les jours de départ, dans les pays où il y a des chemins de fer, j'ai toujours le tracassin, un mal qui me poursuit dans ceux-ci oti on ne fait encore que soupirer après. Je suis donc sorti de dessous ma moustiquaire, j'ai secoué de Villeneuve qui s'étirait sous la sienne et appelé les boys pour qu'ils plient les lits de camp et ferment nos dernières cantines.
Lestés d'un lunch copieux, nous avons fait encore une fois le tour de Bangui pour prendre congé de nos aimables hôtes, puis est venu le moment des adieux à nos chers compagnons de bord ; un mois et demi de si charmante intimité avec eux nous les a trop fait apprécier pour que nous ne ressentions pas vivement la séparation.
Cette barricade rocheuse qui nous a imposé halte à Bangui établit une scission brutale entre les choses d'en deçà et celles d'au delà vers le Tchad ; sur cette digue est venu buter le coin peu vigoureusement enfoncé de la colonisation et de la civilisation ; aux journées de far-niente, aux heures de bonnes causeries, aux douceurs d'un demi-confort européen, vont succéder l'inconfortable et l'imprévu
journaliers pour des années sans doute. Un petit émoi de transplantés s'éveille-t-il ? une dernière vibration de France ? On les trouverait, c'est bien possible, si Ton sondait tant d'impressions si nombreuses et si terriblement bousculées.
Notre baleinière démarre à neuf heures ;pour passer le rapide elle doit aller chercher du côté de la rive belge, comme je Tai dit, le seul chenal ou plutôt l'endroit où la chute des eaux est moins prononcée ; elle nous prendra de l'autre côté, près de la mission, sur laquelle nous nous dirigeons à pied. Au moment où nous quittons le Commandant Lamy, de longs coups de sifflet se font entendre en aval ; c'est
PIHOGUE AVEC « CHIMBëK » EN BOIS PASSANT AU HAPIDE DE BANGUI .
r/iW7ène-£//e/ine que nous avons, ces derniers jours, distancé de loin et qui arrive seulement.
J'avais compté qu'en une heure et demie nos bateliers franchiraient le banc de roches ; mais le courant est plus fort aujourd'hui par suite d'une crue qui s'est manifestée dans la nuit et les hommes ont eu mille peines à faire passer l'embarcation, en halant à la chaîne ; à deux heures de l'après-midi seulement nous nous glissons dans le chimbek pour y déjeuner frugalement d'une boîte de corned-beef et de biscuit.
Nous sommes chargés au point qu'au milieu du plat-bord dix centimètres seulement dépassent le niveau de leau ; péniblement la barque s'ébranle ; puis des bagages mal arrimés rompant l'équilibre, il iaut perdre une demi-heure, amarrés à la berge, pour y remédier.
Les pagaies, comme des bêches qui creusent péniblement un sillon, frappent l'eau sans conviction, malgré les énergiques Kaï, Kaï (traduisez : allez, allez) du capita, qui s'agite beaucoup pour faire du zèle. Le premier jour de route, il en est toujours ainsi, l'entraînement fait défaut, l'eft'ort est plus pénible, rien n'est « tassé ». Afin de ne pas forcer du premier coup les rouages de notre moteur poussif déjà essoufflé, je profite de ce qu'à quatre heures et demie se présente sur la berge un espace suffisamment débroussé pour donner le si-gnal du campement.
Nous ne devons pas être à plus d'une lieue de Bangui ; l'endroit où nous avons fait halte est une falaise à pic de cinq à six mètres, au sommet de laquelle conduit une série de marches creusées à même le sol argileux ; les pêcheurs fréquentent ce bivouac, comme l'indiquent les débris de feux et des restes de victuailles indigènes jonchant un espace de cinquante mètres carrés, à peine suffisant pour contenir nos tentes et permettre aux hommes de s'établir eux-mêmes ; tout autour, un cadre impénétrable d'herbes et de joncs.
Le soleil est tombé au-dessous de l'horizon avec cette rapidité caractéristique aux pays tropicaux, avant que nos boys aient terminé le montage des tentes et des lits, et c'est à la lueur des feux qu'ils préparent le dîner, vite prêt d'ailleurs, la besogne du cuisinier se bornant à faire bouillir des boîtes au bain-marie, à les ouvrir et à en verser le contenu dans nos assiettes de métal. Ce soir, bœuf sauce tomate de Potin et fricandeau à l'oseille de Rodel, biscuit marin ; eau de l'Oubangui au naturel, on n a pas le temps de la faire filtrer ; elle est absorbée riche en calcaire et teinte café au lait clair.
Nous avons mangé dans l'obscurité, pour ne pas attirer les moustiques ; de Villeneuve me dit bonsoir aussitôt avalée la dernière bouchée.
Je n'ai pas sommeil, et après avoir fait activer le feu qui a servi à notre cuisine, je vais m'asseoir à côté pour me défendre de l'humidité autant que des ennemis nocturnes habituels qui commencent à danser leurs rondes. Le ciel couvert fait la nuit très sombre ; un vrai tronc d'arbre, posé en travers du bûcher, lance des éclats rouges qui vacillent et la font paraître plus noire encore. Sorties du fouillis herbeux qui nous entoure, des mouches à feu zèbrent l'obscurité de sillons lumineux ; un vol de chauves-souris est accouru et dans leurs cercles et leurs trajectoires elles me frôlenrla tête en poussant de petits cris aigus ; l'air est chargé de cette odeur particulière que l'on sent la nuit dans les pays tropicaux, faite des relents de la terre, des fleurs, du feuillage et des herbes surchauffés pendant la journée. Des pagayeurs et nos boys, groupés autour de petits feux, font bouillir du manioc et croquent des bananes en causant à voix basse ; quel-
BOHDEAUX . 7
ques-uns ronflent déjà en des poses avachies, affalés le dos au sol aussi nu qu'eux, jambes ouvertes et bras en croix, bouche bée ; d'autres accroupis font griller des épis de maïs dont ils déchirent les grains à pleines dents, sans même en enlever l'enveloppe. On entend en amont le mugissement sourd d'un rapide que nous passerons demain.
Tout comme au coin du feu qui flambe l'hiver dans la cheminée, auprès de celui du bivouac on part facilement pour le pays des rêves ; le silence se peuple de souvenirs. Des sensations se réveillent en moi que je croyais désapprises. Me voici de nouveau campé dans ces mêmes régions, où j'étais il y a un an à peine, rentrant en France de mon premier séjour colonial. J'évoque tant d'autres nuits passées de la sorte, depuis trois années que je connais le centre africain: nuits humides et fraîches sur les berges de 1 Oubangui dans les mêmes conditions que ce soir; nuits claires des bords du Chari, où la température sèche, plus clémente dans des pays moins chargés en végétation, permet le plus souvent le repos à l'abri de la seule moustiquaire, et, grâce au régime particulier du fleuve, le campement plus agréable et plus facile sur les bancs de sable au milieu ; nuits inoubliables, nuits de féerie vraiment, au cours desquelles la faune manifeste constamment sa présence : ébrouement des hippopotames pataugeant dans l'eau, bêlement des antilopes, aboiement de la panthère, coup de trompette de 1 éléphant, voix si impressionnante du lion en chasse, bandes d'oiseaux dérangées par un fauve dans leur gîte nocturne et qui s'envolent et tourbillonnent en poussant des cris stridents.
Puis mon souvenir va aux nuits de bivouac avec mes spahis, près du grand lac : sur une dune de sable, les chevaux attachés au piquet, en cercle, à se toucher, pour parer aux dangers d'une alerte nocturne, mangent le fourrage déposé devant eux ; à l'extérieur chaque cavalier dort à la tête de son cheval, roulé dans le long burnous rouge, la carabine à son côté. Dans l'intérieur du cercle, mon ordonnance et moi, puis les chameaux de convoi, entravés, ruminant et balançant leur long cou ; tous les feux ont été éteints ; dans le ciel merveilleusement clair des régions désertiques, les étoiles brillent de tout leur éclat ; à quelque distance, les deux factionnaires se promènent, la carabine sur l'épaule.
Bien d'autres souvenirs un peu ternis en France me reviennent là maintenant, souvenirs sains et doux. Au sortir de l'existence coutumière. un coin du Moi peut protester contre la perte de ce qu'il laisse en arrière et la perspective de la plus grande somme de peines et de privations au-devant desquelles il va. Mais je la connais, cette évolution de sentiments ; le passé peu à peu s'embrume, bientôt il
s'efface et le présent vous prend, la vie de brousse solitaire, ingrate souvent, mais avec cette attirance de l'inconnu, de la marche vers un but bien déterminé, de l'action, l'action complète, celle qui exerce l'homme tout entier, fait agir le moindre de ses ressorts, met en jeu toutes ses puissances, développe toutes ses facultés physiques et morales.
Il est bien vif et bien constant, cet attrait de l'Afrique intertropicale, VAfra, la Noire, l'appelaient les Romains, la terre des forêts et des brousses, des fleuves énormes, des animaux monstrueux, des peuples nus. Il existe à tous les âges et dans toutes les situations, chez le simple troupier comme chez le sous-oflîcier chevronné ; chez le souslieutenant à peine sorti de l'école autant que chez l'officier de haut grade, chez le prospecteur, l'administrateur, le colon, le savant qui vient au nom de la science, fait de sensations dont on ne peut rendre qu'une bien faible part, charme aussi subtil que pénétrant, qui étonne tant nos amis sédentaires. On le voit même persister loin des pays qui l'ont engendré ou se réveiller dans le colonial chez lequel il s'était éteint une fois rentré chez lui. Incontestablement, celui qui a trempé ses lèvres à cette coupe en garde le goût ; j'en suis une preuve.
La fascination indéniable de cette existence, la griserie de cette nature restée toute neuve dans son sol, ses hommes, ses bêtes, ses forêts, ses fleuves, qui fait vibrer déjà nos âmes d'enfant, ce sont là encore, sans doute, des héritages de nos lointains et errants ancêtres des premiers âges, de ces sentiments qui persistent chez nous dans des petits recoins ignorés, nous disent les psychologues ;dans l'Afrique noire, ils se retrouvent dans leur élément, y évoluent à souhait. Quoi qu'en puisse souffrir notre orgueil, il est bien certain que nos grands ancêtres ne se distinguaient guère de ces gens de l'équateur, au dernier degré de l'échelle sociale actuelle. Les parfaits historiens que sont les géologues, historiens dont la véracité est la moins contestable, parce qu'au lieu de s'appuyer sur des traditions, ils lisent dans des archives indélébiles, nous apprennent que ces aïeux vivaient dans des cavernes, de fruits et de racines ; que lorsqu'ils arri valent à tuer des animaux avec leurs mauvaises armes de silex, ils les dévoraient crus, n'ayant pas encore fait la conquête du feu ; que les peaux de bêtes étaient le seul ornement de leur nudité. D'autres chercheurs, comme M. Steinmetz, affirment qu'ils n'avaient, pas plus que les nègres d'ici, scrupule à mettre la dent dans leurs semblables. Ce que nous enseignent encore les psychologues, c'est que notre pauvre carcasse est un vrai champ de bataille entre quantité d inclinations, dépassions auxquelles nous donnons asile, perpétuellement en agitation et entre lesquelles le sage doit être sans cesse occupé à mettre 1 accord. Dans cespaysdAfrique, par exemple, où la médiocrité
est partout, dans le boire, dans le manger, dans le coucher, où l'on connaît les privations, l'austérité, il y a lutte souvent entre notre élémentbarbare et notre élémentcivilisé ; ce dernier, lorsqu'il se réveille, aie réveil mauvais ; il réclame des droits acquis, ébranle les nouveaux enthousiasmes, proteste contre l'énervement produit par les rigueurs du climat, les responsabilités lourdes, les coups répétés de la fièvre et de la fatigue, la solitude, les longues soirées inoccupées, sans lumière, les insomnies opiniâtres. Malheur à celui qui lui laisse prendre le dessus ! L'anémie qui guettait accourt à grands pas, puis à la dépression physique s'ajoute la dépression morale, provoquant des écarts d'imagination, une perte d'équilibre des facultés mentales ; il ne reste bientôt plus qu'une loque humaine qui s émiette lamentablement. C'est l'état que l'on a baptisé « soudanite » ; il existe ; il est indéniable ; mais ce contre quoi peut et doit protester le colonial africain, c'est que cet état, on a voulu le faire endémique. Soudanite ne fut jamais que la maladie des faibles et des impuissants ; j'en ai vu pour ma part bien rarement, j'ai plaisir à le dire, et j'ajoute que l'on ne montrera jamais à leur égard trop d'indulgence.
Ce matin, c'est la fraîcheur qui m'a réveillé. Un brouillard épais à couper au couteau a pénétré dans ma tente dont j'avais laissé les pans relevés; ma moustiquaire n'a pas empêché que mon lit en soil complètement imprégné ; lorsque je mets la main sur mes vêtements de toile déposés sur mon pliant, je les trouve tellement trempés que je crie à mon boy d'aller à la baleinière en chercher d'autres.
Quelques instants après, ses appels nous font accourir sur le bord de la falaise et nous constatons que l'embarcation est à ras d'eau ; plusieurs cataplasmes de glaise ont cédé pendant la nuit ; une heure plus tard et le naufrage était consommé ; à part cinq ou six caisses du dessus, tout est immergé .
Les Yakomas, munis des plus gros récipients de nos popotes, courent vider l'eau ; après quoi, il reste à attendre que le soleil brille et à se mettre en quête d'une berge moins escarpée avec plus d'espace pour organiser le séchoir.
A neuf heures, une crique à pente douce facilite la mise à terre du chargement. Nos fournisseurs de conserves ayant pris la précaution d'assurer l'inviolabilité de leurs caisses par quantité de vis, c'a été un vrai labeur de les ouvrir. Il y a des dégâts irrémédiables : des bouillies d'un peu tout, de tapioca, de farine, de légumes jadis secs, des pâtes de récipients en carton qui les ont contenus engluent chaque caisse ; deux cent cinquante cartouches ont été noyées, enfermées pourtant dans des boites dites étanches, — la bonne
plaisanterie que « l'étanchéité parfaite » des catalogues, dans ces pays où la soudure ou bien le bourrelet de caoutchouc apposés au rebord d'une enveloppe sont soumis à l'épreuve de tant de heurts» de pareilles chaleur et humidité.
Les pharmacies n'ont pas été atteintes, c'est un gros point.
L'endroit de notre atterrissage présente l'aspect d un bazar sur lequel nous laissons agir le soleil, pendant que nous allons visiter le boat : évidemment par suite de chocs au passage du rapide deBangui, deux tôles se sont disjointes à une partie mastiquée, qui, une fois délayée, a laissé passage à l'eau. Il n'y a pas de glaise où nous sommes ;