EMBARCATION AVEC SON « CHIMBEK
il faut aviser à trouver un autre système de calfatage ; un prélèvement est fait sur la lingerie ; les hommes en fabriquent de l'étoupe et les hiatus sont aveuglés couçi couça.
J'espérais pouvoir tout remballer à midi, mais, pour comble de guigne. le temps « est à tornades », comme l'on dit à l'équateur ; à chaque instant des chapelets de gros nuages, pour lesquels nous n'aurions en d'autres circonstances que des regards d'amis, viennent passer devant le soleil, et le séchage s'en ressent. Mieux vaut donc ne pas s'éterniser ici et attendre à demain un astre moins voilé; à deux heures les effets les plus humides amarrés sur le chimbeck, le reste entassé pêle-mêle dans les caisses, nous nous ébranlons de nouveau.
Navigation aussi lente, mais sans incidents tout l'après-midi. L'eau filtre à travers nos bouchons d'étoupe assez fort pour obliger à user sans cesse de l'écope .
L'Oubangui s'infléchit vers l'est-nord-est. Depuis Bangui, nous sommes en dehors de la grande forêt, mais par endroits la bordure de végétation subsiste, de peu d'épaisseur ou paraissant s'étendre sur plusieurs centaines de mètres, toujours aussi fournie, avec les mêmes géants formant d'épaisses futaies drapées de leurs plantes grimpantes dont les longues guirlandes tombent jusqu'à la berge et des paquets chevelus ou hérissés des racines adventives ; partout où cette bordure existe elle reste insondable ; on y fait parfois quelques mètres, puis la voie est vite barrée, dans ce sous-bois à l'aspect de verger mal tenu, où l'humus et 1 eau ne font jamais défaut, mais où la lutte pour 1 air et la lumière subsiste entre des fougères géantes, des palmiers, des arbustes de vingt espèces, des espèces presque toutes différentes à cette latitude déjà, disent les botanistes qui y ont passé avant nous et alors qu'à nos yeux de profanes la flore apparaît absolument semblable.
Puis, subitement, l'encadrement sylvestre se brise ; aux berges accores succèdent des bords vaseux garnis de colonies de plantes aquatiques qu'ébranle le clapotis produit par notre marche ; au delà sont de grandes clairières semées de roseaux, de hautes graminées, d'arbres effondrés et pourrissants, bordées à une distance rapprochée de la rive par une ligne de collines pelées, grisâtres, dans lesquelles un ou deux lisérés de végétation mettent une note plus vive, démarquant les petits ravins formés sur les flancs. Certes, tout cela n'est pas beau ; néanmoins, après avoir été comprimé pendant deux semaines dans la sylve de l'équateur, on est tenté de trouver que le paysage s'humanise du fait de ces quelques échappées sur de seconds plans.
Couché dans un tout petit village, perché au sommet d'une haute falaise et appelé Bongo.
Notre arrivée a été le signal d'une fuite générale, éperdue, des habitants dans leurs domaines broussailleux. C'est à grand'peine que les appels du capita, envoyé à leur recherche, décident à revenir une demi-douzaine de vieillards, hommes et femmes, et autant d'enfants ; tout ce qui est en état de craindre une réquisition pour le pagayage se gardera bien de montrer le bout du nez avant que nous soyons loin. Au fait, je m'avance peut-être beaucoup en parlant d'hommes capables de pagayer ; les cases sont dans un état de dénuement complet ; fous les malheureux qui viennent d'y rentrer sont des squelettes ambulants; les cercles des côtes proéminent, les os se dessinent aux bras et aux jambes comme dans les pièces d'un cabinet anatomique ; des angles partout, plus de rondeurs, excepté la panse
chez les petits, la vilaine panse toujours dilatée des petits nègres, même lorsqu'ils crèvent de faim. Un des vieux m'explique que la dernière récolte de mais a manqué, et avant deux mois ils ne peuvent compter sur l'autre ; les crues continuelles font la pèche difficile; dans des paniers au coin de son logis, il me montre des vivres de famine : des racines de bananiers, des chenilles; des sauterelles ; depuis un mois ils se soutiennent avec ça au village. Je n'ai pas voulu demander à ce pauvre vieux, qui m'a fait réellement pitié, s'il se sustentait aussi de temps à autre avec la chair de son prochain ; il se fût probablement répandu en protestations négatives. Vraiment, si cela lui arrive, ainsi qu'à ses pareils de Bongo, je ne puis croire que la divine Providence leur tienne rigueur ; après avoir imposé à des âmes d'habiter des corps aussi laids et leur avoir marchandé autant les jouissances de cette terre, elle se doit bien de leur faire connaître celles du Paradis. A ces enveloppes humaines, lorsque disparaît la plus puissante attraction, manger, que reste-t-il ? Pauvres races sans psychologie, restées emmaillotées de leurs langes ! aucun sentiment ne filtre par ces gros yeux fixes ; derrière ce front bombé pas un des joyaux de notre vie : amour, espérance, amitié, ambition, sentiment du beau.
C'est une vraie aubaine, au cours de ce voyage en bain de pied flottant, que la possibilité de se livrer quelquefois au footing aimé de nos amis Anglais ; ils ne le pratiqueraient pas s'il n'était salutaire au physique ; mais il est, en outre, excellent ici pour remédier aux effets produits sur les nerfs par la station sous le chimbek ; elle les tend comme les cordes d'une harpe prête à vibrer ; c'est un état bien désagréable pour soi-même et ses voisins ; aussi dès que je reprends terre, mon premier souci est de faire un tour d'horizon, s'il y en a un, et de voir si l'épaisseur de la brousse ou des roseaux ne m'empêche pas d'y tracer mon sillon.
Ce soir, me faisant suivre par un pagayeur qui porte un de mes fusils, je pars à l'aventure sur une piste qui quitte le village dans la direction du nord et avec le mince espoir de tuer un rôti. Tout va bien au début, des herbes pas trop drues ni trop élevées ; mais après quatre cents mètres, il faut se frayer un passage, tête baissée, les coudes largement écartés. Que chasser là dedans ! Cependant, au moment où je débouche dans une longue clairière formant lisière à un boqueteau, des pintades s'envolent sur lesquelles je fais coup double.
Mes deux coups de fusil ont à peine retenti que c'est, sur les premiers arbres, une cacophonie à percer les oreilles d'un sourd. J'ai semé le trouble dans une nombreuse réunion de ces gros singes dits
cynocéphales, qui atteignent souvent un mètre trente dans la station droite. Ce sont les plus grands après l'orang-outang et le gorille ; ils appartiennent à la même famille, celle des anthropoïdes, comme les nomment MM. les naturalistes parce qu'ils nous rappellent le mieux que nous ne sommes que des singes perfectionnés élevés en dignité.
Je ne me serais pas du tout froissé des grimaces que me prodiguaient ceux-ci ; mais mon piqueur s'est livré à une mimique si expressive, en me montrant successivement sa bouche, son ventre et les singes, que j'ai pris en considération ce légitime appétit : une balle de ma Winchester est allée frapper un des plus gros en plein ventre ; il a fait un bond énorme, s'est accroché en tombant de son bras velu à une branche plus bas ; le corps a tournoyé, puis un dernier spasme et un bruit sourd dans les broussailles : à peine le cadavre avait-il touché terre que mon moricaud était à plat ventre, suçant à pleines lèvres le sang qui coulait.
Le gibier pesait certainement plus de trente kilogrammes ; rôtissant au feu du campement ce soir, enfilé sur une perche de bois de fer, il semblait tout à fait un corps d'enfant ; un rôti dans la note du pays.
8 août. — En route à cinq heures et demie. Il fait à peine jour, mais nous voudrions rattraper le temps perdu depuis Bangui. Comme hier, le brouillard pénètre jusqu'à la moelle, le ciel pleure en bruine ; il faut secouer les pagayeurs qui, transis, restent jusqu'à la dernière minute accroupis près du feu ; même le capita doit y aller de quelques bourrades. Après l'embarquement, c'est chaque fois la même chose : bousculades, cris, discussions pour les places, les pagaies. Ils finissent par se caser, debout, assis en tailleur sur les plats-bords, les caisses ; mais les pagaies ne font que tremper dans l'eau ; il faut que je m'en mêle à mon tour. Enfin nous voilà partis. Le capita entonne une mélopée plaintive à laquelle l'équipe répond en chœur ; le Benjamin de la bande, armé d'une bûche, est assis à l'avant et cogne de toutes ses forces, pour maintenir la cadence, la tôle du capot :
Yakoma mamba
O louba Yakoma pongo • Eh ô, ô léléio.
Ça dure une demi-heure ou plus sur ce rythme de romance, puis on passe à celui de chanson alerte de café-concert, une cadence précipitée, avec de brusques éclats ; tout cela d'intonation remarquablement juste. D'ailleurs, qu'ils chantent ou qu'ils jouent d'un ins-
trument, cette faculté m'a surpris bien des fois chez ces primitifs : l'instrument musical le plus répandu chez eux, importé de la côte, le « piano Loango », est une petite caisse creusée dans un carré de bois ; cinq ou six lamelles d'acier y sont implantées par l'une de leurs extrémités, puis on les a fixées au tiers de leur longueur, en les courbant, à un chevalet semblable à celui d'un violon, laissant les deux autres tiers libres de vibrer. Les pianistes tiennent la caisse à plat sur les deux mains ouvertes et manient les touches avec l'extrémité des pouces ; on en voit accroupis le soir au bord de l'eau, hypnotisés des heures entières par leur musique, les yeux tout blancs rivés aux étoiles. L'Histoire sainte nous dit qu'Orphée arrivait à charmer par ses accords les sauvages de je ne sais plus quel pays ; le fait me paraît certain ; je trouve même qu'on devrait bien joindre à toutes les écoles professionnelles ou autres, que l'on installe dans nos capitales et chefs-lieux africains, des conservatoires musicaux ; je suis persuadé qu'il y a là quelque chose à faire.
Quelquefois aussi nos bateliers se lancent dans l'improvisation ; à un moment donné, les mots Liéténant^ Liétéiuint, reviennent à tout bout de champ. C'est moi qui suis sur le tapis, dit Toiirgou : « Liéténant, le singe était bien bon ; tue-nous encore un singe, liéténant... »
Et lorsque je fais affirmer mes bonnes dispositions, c'est un grand enthousiasme : le rythme devient pour un temps furibond, le geste des douze raquettes brandies si énergique que l'eau gicle par-dessus les plats-bords.
Enveloppés dans nos caoutchoucs, nous sommes assis sur les échafaudages de caisses. Il y a eu baisse légère du niveau de la rivière après la crue du six ; nous avançons lentement malgré tout, en côtoyant la berge française ; j'estime que le courant central doit être encore de trois à quatre nœuds, et certainement nous ne faisons pas plus de deux à trois kilomètres à l'heure, quoique nous en ressentions les effets très affaiblis sur les bords.
A travers le brouillard un soleil rouge et sans rayons monte lentement, un orbe sanglant et doux, pour le moment sans chaleur et sans clarté ; vers huit heures, il perce la brume, dont il ne reste bientôt plus que des lambeaux accrochés aux arbres; ils s'évanouissent à leur tour, et sous les puissants éclats le paysage s'illumine complètement. La largeur de l'Oubangui est très irrégulière depuis Bangui ; il a des expansions de quinze cents à dix-huit cents mètres et se resserre ensuite à six cents ou huit cents ; pas d'îles, rien qu'un boyau. La rive belge comprend deux ou trois assises molles et allongées, mais surmontées de pitons qui doivent atteindre deux cents mètres ; la bordure d'arbres, peu épaisse, n'existe que sur le bord de l'eau.
Stoppé à midi pour laisser souffler les hommes et manger une pintade froide, rôtie de la veille et qui est excellente ; mais que cette eau de l'Oubangui est donc détestable et quel dépôt elle doit laisser dans le tube digestif !
Il y a un bon coup de chaleur au moment où nous allons nous enfouir dans notre carapace, après avoir fait amarrer dessus la plus grande quantité de linge et d'effets possible pour les soumettre à un nouveau séchage. Les ardeurs du soleil semblent avoir fait de la rivière un lac de mercure. Les mélopées reprennent : cette fois chaque bordée a sa phrase et pagaie à son tour en frappant alternativement l'eau et le plat bord. Les poussées ainsi produites impriment au boat un balancement régulier : je fume; Villeneuve rêve les paupières demi-closes ; nous transpirons tous deux à grosses gouttes. Ce bercement continu, la chaleur, le rythme de la chanson, l'immobilité forcée, le relent de ces corps huileux en nage produisent 1 effet d'anesthésiants ; nous ne dormons pas, nous sommes plongés dans un engourdissement dont nous sort de temps en temps le rabotage de la coque par un tronc immergé entre deux eaux ou un vol de mouches qui, dérangées dans leur sieste sous le feuillage, nous livrent un assaut, ou bien l'équilibre est violemment détruit par un plongeon presque général des chanteurs qui ont aperçu un arbuste assez commun portant des fruits de la taille d'un gros haricot, de couleur rouge foncé et debout sucré, dpntils sont très friands.
Pas folichonne, cette navigation !
Après dixheures de marche effective, nous sommes à cinq heures à un village d'une dizaine de cases appelé Sui, aussi dépourvu de toutes ressources que celui d'hier. Il a l'avantage de posséder une grande case en pisé qu'une heureuse idée d'un administrateur a fait édifier à l'intention des passagers éventuels, ce qui évite d'avoir à tirer les tentes de leurs sacs et à les y remettre le lendemain. Le temps est beau, aucune apparence de tornade ; nous faisons établir nos lits sous les vérandahs. Ces cases, chauffées à blanc tout le jour et pas aérées, conservent presque toute la nuit leur chaleur de four, et ce n'est qu'en dernier recours que l'on peut se décider à coucher à l'intérieur.
En échange de sel j'arrive à me faire donner trois à quatre kilos de manioc et autant de maïs ; c'est peu pour les quinze estomacs affamés qu'il faut garnir ; ils ont bien touché, en partant de Bangui, leurs vivres pour cinq jours, délai admis pour gagner Fortde-Possel ; tout est déjà dévoré et nous avons fait un tiers du chemin 1 Ce soir il faut renoncer à tuer quoi que ce soit, même un singe ; à peine sorti du village, on est en plein marigot. Le soleil couché, les moustiques sortis de ces marécages nous ont sonné des charges fu-
rieuses. Dîner à la hâte avec les restes de la pintade accommodés en ragoût trop clair et fuite aussitôt vers les moustiquaires.
A trois heures du matin, branle-bas de l'atmosphère. Je suis prévenu par mon enveloppe de tulle qui me fouette le nez en même temps que retentit un formidable coup de tonnerre répercuté parles échos Les boys sont accourus ; ils n'ont que le temps de plier les lits de camp et de les porter à l'intérieur ; éclairs et tonnerre font rage ; des torrents d'eau cinglés par les rafales inondent la case dont le toit est une écumoire ; il faut se tapir dans un coin, tandis que le centre se transforme en mare. Cela a duré une heure.
Tourgou nous a servi une double dose de café pour nous remettre de cette mauvaise fin de nuit, et puis en route. Le capita m'a fait remarquer que la souche à laquelle il avait amarré hier soir la chaîne de la baleinière est sous l'eau ; il y a crue encore, et forte crue ; le niveau a monté de plus de dix centimètres ; à l'œil, on se rend compte de l'augmentation de violence du courant.
Débarbouillé par les rafales, le ciel est d'une pureté parlaite ; gare la chaleur aujourd'hui. Egayée par cette claire matinée, la faune volatile, plus nombreuse depuis Bangui, est particulièrement abondante et remuante : quantité de passereaux voltigent le long de la rive qu'égaient leurs couleurs chatoyantes où dominent le bleu, le rouge et le jaune ; des bandes de perroquets jacassent au-dessus de nos têtes, se poursuivant et se querellant ; de grands aigles, noirs et blancs, perchés au-dessus de l'eau dans l'attente du poisson, s'envolent farouches à notre approche, en poussant leur cri strident ; des martins-pêcheurs leur font concurrence, et, plus familiers, restent immobiles sur leur branche, le cou enfoncé dans le corps, le grand bec en arrêt.
Les berges ont disparu, noyées. Notre bateau-tortue zigzague au travers d'un réseau de lianes, sous des arbres tellement inclinés qu'ils donnent l'impression qu'ils vont s'abattre sur nous. Une pirogue partie à la dérive et arrêtée en travers par une branche a servi d'éventaire au torrent pour un tas d'objets : calebasses, nasses de pêche, paquets de joncs, lambeaux de filets, débris d'un toit de case. Les percheurs ne trouvent plus le fond, et le reste de l'équipe, le pagayage rendu impossible dans ce chaos, s'agrippe à chaque liane, à chaque arbuste, pour nous déhaler. De six heures à huit heures et demie nous n'avançons certainement pas d'un kilomètre.
A un moment donné, grande agitation parmi les hommes ; tous les yeux se fixent sur moi : Niama ! (de la viande) me souffle-t-on. Tourgou me passe ma carabine ; à cinquante pas, un caïman dort, allongé sur une souche. J'ai souvent constaté la puissance de sommeil
de ces animaux quand ils sont chauffés par le soleil ; celui-ci pourtant se réveille trop tôt pour que je puisse lui envoyer une balle. Quelques instants après, nouvel émoi :
— Qu'est-ce qu'il y a ?
— Un serpent, dit Pierre.
— Où ? Je ne vois rien.
Je finis par découvrir, collés à un arbre, une suite d'anneaux grisâtres ; cela remue en ondulant, puis une lête apparaît à l'extrémité courbée en col de cygne et une langue qui n'en finit plus et se démène furieusement. Une cartouche de plomb n" 2 dans mon fusil, le temps de viser, la bête se déroule, pend une seconde, inerte, et tombe à l'eau la tête emportée. Floc ! toute la bordée de bâbord y a bondi en même temps, de peur qu'elle ne soit pas bien morte et file dans quelque trou, l'eau embarque dans la baleinière de l'autre côté et je m'étale les reins sur une pile de cantines en fer. Avec les plongeons continuels que ces animaux de Yakomas font sans crier gare, il arrivera que nos bagages vont aller faire connaissance avec le fond de la rivière. Le serpent est un de ces reptiles amphibies très communs sur le Congo et l'Oubangui et inoffensifs, disent les indigènes ; celuici a la grosseur du bras et mesure un mètre cinquante.
Mon coup de fusil a encore jeté l'émoi dans une troupe de singes dits pleureurs qui gesticulent et gémissent en bondissant de branche en branche. Un second coup, et un de ces pauvres dégringole, une guenon que son petit, désespérément cramponné, n'a pas lâchée dans sa chute, et ce sont des cris lamentables du reste delà tribu pendant que les Yakomas trépignent et hurlent de joie.
Quel massacre ! Saint Hubert, excusez-moi. Il faut bien que je remplisse ces ventres vides. Niama ! Niama ! ces gens ne songent qu'à cela ; serpents, perroquets, caïmans, martins-pêcheurs, il faudrait que j'aie tout le temps la crosse à l'épaule, que je tue tout.
A Bafourou, quinze cases, où nous soufflons à une heure, il n'y a rien, toujours rien comme vivres. Les indigènes riverains que leur métier de pêcheurs a fait demeurer là, d'apparence plus cossue, se gardent de planter quoi que ce soit à proximité de la rivière, dans la crainte de pillage par les passants noirs ou de prélèvements par les Européens ; toutes les plantations sont à plusieurs kilomètres dans l'intérieur, on ne peut perdre son temps à attendre qu'ils y aillent et en reviennent, et puis on n'est pas sûr qu'ils en reviennent ; il reste à s'en aller les mains vides. Ce n'est pas si mal calculé de leur part, et vraiment on ne peut leur en vouloir.
Un peu plus loin que Bafourou, un seuil rocheux qui barre complètement le lit nous a donné bien du mal pour hisser le bateau pardessus. L'année dernière, lorsque je revenais en France, il m'est
arrivé sur ces cailloux une fâcheuse aventure. J'étais parti de Fortde-Possel avec le maréchal des logis de spahis Violet. Nous montions une de ces superbes pirogues en bois rouge devenues malheureusement rares sur l'Oubangui. La nôtre avait vingt-deux mètres de long ; enlevée par quinze pagayeurs M Bagas, elle filait comme une flèche en descendant le courant ; nous avions quitté Fort-de-Possel la veille à six heures du matin, passé sans encombre les rapides de Mokouangué et de l'Eléphant, réputés les plus difficiles, et je venais de dire à Violet : « Tout va bien ; ce soir, au train où nous allons, nous de-
KAPIDE DE LOUKANGUI.
VOUS être à Bangui. » Après l'angle brusque inattendu que fait à cet endroit la rivière, la ligne de lochers apparaît subitement à fleur d'eau ; les pagayeurs n'ont pas le temps de mettre la pirogue en bonne direction, l'avant va buter dans une anfractuosité ; l'embarcation pivotant autour de ce point d'arrêt, drossée en travers par le courant, heurte violemment le récif de toute sa longueur et pirouette.
Inouïe vraiment, la rapidité d'une culbute dans un rapide : un grand choc, l'embarcation qui verse, l'eau qui embarque des caisses qui plongent, des hommes perdant pied, sombrant, reparaissant dans l'eau qui fait rage, des cris, des pensées qui se brouillent, un brin d'émotion aussi ; en deux secondes ce divorce violent entre contenant et contenu ; on se raccroche où l'on peut et quand
on peut. Cette fois, le dernier cas fut le nôtre ; dans notre malheur, nous eûmes la chance que la pirogue restât emprisonnée dans les cailloux après son chavirage, la moitié sous l'eau, l'autre en Tair ; si le courant l'eût emportée, c'était certainement la noyade pour beaucoup de ses passagers ; pour n'être pas critique et bien que ne pouvant faire craindre un refroidissement, la situation manquait néanmoins de charme : nous avions trouvé pied sur le banc de roches ; mais, dans l'eau jusqu'aux aisselles, cramponnés à Textrémité de l'esquif naufragé, constamment douchés par la masse écumeuse qui se ruait sur l'obstacle, nous avions encore à redouter la dent des caïmans ; l'instinct de ces animaux les fait séjourner plus nombreux dans le voisinage des rapides, où les naufrages sont relativement fréquents. Sans que j'aie eu besoin de le leur dire, les hommes, afin d'écarter ces ennemis aussi capons que voraces. se relayaient pour frapper l'eau à grands coups de pagaies ; quant à nous-mêmes, la hantise de mâchoires largement ouvertes faisait d'instinct se déclencher nos genoux, tels ceux de chevaux qui piaffent.
La rive gauche de l'Oubangui était à cinq cents mètres, la rive droite à peu près à la même distance ; il ne fallait donc pas, dans un courant de quatre nœuds, essayer de gagner l'une ou l'autue à la nage ; le capitaine Webb lui-même, dont l'exploit dans le Pas de Calais est perpétué au Tchad par les couvercles de boîtes d'allumettes qu'y vendent les indigènes du Bornou anglais, eût dû cette fois se reconnaître impuissant.
Une heure, une heure et demie se passe ; le soleil déclinant, je commençais à me demander, en pestant contre le sort, si nous allions passer la nuit au bain, lorsqu'enfin, d'amont, arrive un convoi de petites pirogues, portant du caoutchouc à la Société M' poko à Bangui, et sous la direction d'un laptot (1) sénégalais. Nous parlementons ; impossible d'embarquer nous et nos caisses survivantes à bord de ces coques de noix surchargées. De plus, le laptot a l'ordre d'être rendu à minuità Bangui, où un steamboat attend le caoutchouc pour le transporter aussitôt à Brazzaville. Esclave de sa consigne, il nous déclare que tout ce qu'il peut faire pour nos infortunées personnes est de les déposer, avec le strict nécessaire, sur une partie plate du récif cause du naufrage. Je lui remis, sur une page de mon. carnet restée à peu près sèche, un mot pour le chef de poste de Bangui ; et. sur notre caillou, nous robinsonnâmes quarante-huit heures, jusqu'à l'arrivée de la baleinière de secours, et sans autre toit que la calotte des cieux, mordus par le soleil le jour, hygromètres vivants la nuit.
(1) Marin engagé de l'Klal dans les ports de la côle occidentale d'Afrique ; le titre lui reste après sa libération du service.
Décidément c'est le jour des serpents : au moment où un pagayeur saisit, pour haler le boat, un arbuste à demi immergé, du sommet lui dégringole sur les épaules un reptile aussi gros que le premier ; assommé d'un coup de pagaie, il augmentera le menu du bord.
A Bakoundi, ce soir, j'ai pu non sans peine, même avec du sel. acheter dix kilos de manioc. Une pintade en une heure de chasse. A trois kilomètres du village, j'ai trouvé les traces fraîches d'un troupeau d'éléphants : un large sillon dans les herbes ; dans certains endroits où les pachydermes se sont arrêtés, des arbustes couchés, des joncs hachés, le sol défoncé comme par vingt charrues, et du crottin en quantité. A longues enjambées j'ai suivi la voie jusqu'au dernier jour ; quel malheur de ne pouvoir joindre ce beau gibier !
Pendant que nous dînions, ont éclaté des sonneries de clairon inconnues. J'ai fait venir l'instrumentiste et appris qu'il était clairon de milice, transfuge d'un poste de l'État belge en face, d'où il s'est enfui à la suite d'une punition. D'un coup de langue aisé il nous a donné un intermède musical fait de toutes les sonneries de l'État indépendant.
Si nos voisins belges ont valu à Bakoundi ce mélomane, en revanche on me dit que le village s'est dépeuplé depuis un mois d'une cinquantaine de ses habitants qui ont passé de l'autre côté de rOubangui : ce va-et-vient d'une berge à l'autre est fréquent ; qu'un village apprenne la prochaine perception de l'impôt, une réquisition de travailleurs, partie des contribuables, tous quelquefois, opèrent leur déménagement, qui consiste à emporter une provision de manioc et les récipients pour le faire cuire et vont s'établir en l'autre pays jusqu'à ce que leur existence étjmt connue du poste le plus voisin et à la moindre exigence nouvelle, ils changent encore de nationalité ; pas plus que l'amour de la maison paternelle ou celui du clocher, les gardes-frontière ne sont là pour mettre obstacle à ces villégiatures successives. Il n'y a pas que sur l'Oubangui que les gens font ainsi la navette ; il en est de même sur le Chari, dès que les rives allemandes et françaises sont en regard ; les deux populations flottent entre les deux administrations et les deux impôts ; quand ils leur déplaisent d'un côté, ils passent de l'autre.
10 août. — Mauvaise journée, brûlante et si pénible ! Nous sommes entrés dans le secteur de l'Oubangui où, pendant une quinzaine de kilomètres, le cours s'encaisse entre des berges accores ; c'est aussi la partie la plus tourmentée de la rivière, celle où la pente est la plus accentuée, les étranglements plus nombreux, et
dans ce secteur les phénomènes particuliers aux rivières ou fleuves barrés de rapides se manifestent avec toute leur violence.
La masse liquide qui se précipite dans un cours d'eau de ce genre dont les fonds et les rives présentent des accidents nombreux, dont les profondeurs sont minimes, — un mètre cinquante à trois mètres dans rOubangui, — ne reste ni unie ni uniforme dans son mouvement; elle comprend un premier volume d'eau, le plus important, qui coule dans le milieu et en occupe généralement la majeure partie ; ce courant principal se divise lui-même en courants coulant les uns à côté des autres ou même les uns au-dessus des autres avec des vitesses différentes.
Sur chacune des berges d'autres masses d'eau descendent avec des vitesses variables aussi, selon la position et la configuration des rives.
Enfin on doit admettre que, dans les fonds de la rivière, à cause du peu de profondeur, des phénomènes analogues se produisent, dont le retentissement se fait sentir à la surface.
Dans de nombreux endroits surl'Oubangui et en particulier dans la partie que nous abordons, la section de la rivière se trouve rétrécie soit par le rapprochement des berges, soit par des écueils et des îlols encombrant le lit, ou des élévations brusques du fond barrant partiellement ou totalement le cours, atteignant seulement la surface ou la dépassant. L'intensité du courant augmente proportionnellement à ce rétrécissement du lit ; il y a chute si l'exhaussement du fond dépasse le niveau. C'est l'ensemble de ces conditions qui produit ce qu'on appelle un rapide, appellation qu'on a étendue improprement à tout passage où l'eau dévale plus ou moins tumultueusement parmi des rochers.
Immédiatement en aval de chaque rapide et sur une longueur de plusieurs centaines de mètres se manifestent des phénomènes conséquents dont les principaux sont :
des contre-courants, remontant vers l'amont ; ils se produisent surtout dans les criques, les retraits où l'eau vient buter contre les berges ;
des tourbillons, causés par deux courants continus et de sens inverse ; la masse d'eau est alors animée de deux mouvements, l'un de translation, l'autre de giration ;
des sources ; on a donné ce nom à des mouvements ascendants et descendants, produits par les grandes irrégularités du fond et qui se manifestent par des convexités de dix à trente mètres de diamètre ;
enfin des déplacements violents en tous sens, résultant du rebondissement des courants contre les berges ou des chocs entre eux.
On conçoit les difficultés de notre navigation dans une onde aussi tourmentée, contre un courant impétueux. Les rapides de l'Oubangui ne comptent plus les colis qu'ils ont engloutis. Avec une pirogue de moyenne longueur, les noirs se jouent de ces difficultés qu'ils sont habitués à combattre ; il ne peut en être de même avec un boat de