‹ De Bordeaux au TchadChapitre 8 sur 23 · RAPIDE EN SAISON SECHE · texte numérisé non relu

RAPIDE EN SAISON SECHE

deux tonnes, chargé à la dernière limite, ayant comme moteur douze pagaies maniées par des bras peu vigoureux. Le plus grand danger est Yembardée, c'est-à-dire la déviation de la route dans un axe oblique à la direction ; il faut que l'embarcation reste l'avant vers l'amont ; pour peu qu'elle soit prise en travers, elle devient un jouet pour les eaux. Ce l'ut la cause de l'accident que je racontais plus haut et c'est ce qui fait que nous avons toujours en ce moment deux percheurs à l'avant pour parer à d'autres semblables.

La crue ne cesse pas. Immédiatement après avoir quitté Bakoundi, à un coude à angle aigu de la rivière, nous embouchons un couloir de deux cents mètres de large formé par la terre et une petite île : le courant là-dedans est formidable et la profondeur telle qu'il n'y a plus moyen de se servir des perches ; les hommes s'épuisent en vain pour faire avancer le boat à la pagaie et le maintenir droit. Pendant qu'ils soufflent, la baleinière amarrée à la rive, Villeneuve

114 I)E BORDhAlIX AU TCHAD

retourne par terre à Bakoundi pour réquisitionner une pirogue au moyen de laquelle, et en attachant la chaîne d'arbre en arbre, nous nous déhalons mètre à mètre Deux heures pour Franchir ce boyau d'un kilomètre à peine ;. à l'extrémité il est barré par une chaîne, attachée à un arbre de la rive, l'autre extrémité plongeant dans l'eau : le capita me dit qu'il y a huit jours une baleinière a coulé là avec son chargement de munitions et de vivres ; on ne pourra la retirer qu'à la saison sèche.

L'Oubangui s'est rétréci jusqu'à cinq cents mètres ; en outre, des îles le divisent en nombreux défilés ; nous avons trouvé lun d'eux complètement obstrué par un géant de la forêt déraciné par les crues et tombé en travers ; il a fallu ouvrir à coups de hache un passage dans le branchage. Jusqu'à quatre heures du soir, trois rapides par-dessus lesquels a été hissée l'embarcation ; au cours de ce labeur, mon fusil calibre douze, accroché au chimbek, est tombé à l'eau ; c'est une perte sensible; trouverai-je un camarade rapatrié qui puisse me céder le sien ^..

A quatre heures et demie nous sommes au Rapide de l'Eléphant. L'origine de cette appellation ? On n'a jamais pu me la dire, mais il est fameux par ses naufrages et ses noyades. Bien avant midi l'approche nous en était signalée avec une véritable obsession par des tremblements lointains, comme au passage d'un train sur un pont sonore.

L'Oubangui atteint là quatre cents mètres ; plus près de la rive gauche, deux îles perpendiculaires au courant ; tout le reste barré par deux lignes de roches sur lesquelles l'eau mugit et roule en grosses volutes blanches d'écume qui s'accrochent à toutes les aspérités, puis s'écroulent avec un bruit de tonnerre faisant une chute de quatre-vingts centimètres. Par endroits, dépassant plus fort le niveau, d'immenses dalles chauffées à blanc, polies par les courants, masses de gneiss striées de veinules de quartz ou des amas de rocs visqueux couverts de larges plaques d'herbes gluantes sans cesse arrosées par les éclaboussures et les paquets d'écume. Dans ce chaos, deux coupures seulement, d'une dizaine de mètres dans la plus grande largeur, où la masse liquide, apaisée par les obstacles moindres, glisse avec la consistance d'une nappe d'huile, mais pour se disloquer ensuite en bosses, en creux, en tourbillons et bouillonner comme le contenu d'une chaudière en ébuUition. Dans un rémous, un arbre arrêté au fond, secoué, roulé sans cesse, laisse surgir par moments quelques-uns de ses rameaux qui se tendent vers le ciel comme les bras d'un homme qui se noie. Le long des rives, des bandes de gravier vaseux alimentent des fourrés de roseaux. Les rives dénudées, ces amoncellements de cailloux,

notre emprisonnement entre les hautes berges surmontées de croupes nues, lépreuses, où des squelettes darbres s'accrochent comme ils peuvent, le grondement continu qui oblige à crier pour se faire entendre, l'approche de la nuit, tout tend à faire le paysage infiniment triste, l'endroit aussi peu hospitalier que possible.

J'avais passé là en saison sèche et en pirogue il y a trois ans ; il ne faut pas songer à le faire celte fois, en baleinière, sans décharger la plus grosse quantité des bagages. La soirée est trop avancée et les pagayeurs trop éreintés pour leur imposer ce travail aujourd'hui ; le boat est amené dans un cul-de-sac où la rivière retrouve un peu de calme, et nous établissons le campement sur un banc de sable à l'extrémité.

J'ai dû me préoccuper tout de suite de la nourriture de l'équipage, qui a travaillé dix heures en grignotant quelques morceaux de manioc. Pas de chasse possible, tous les environs sont inaccessibles ou inondés. Quoiqu'il nous en coûte, il faut faire des prélèvements sur nos provisions d'endaubage. J'en ai fait une distribution. Lorsqu'est venu le tour de Pierre, le boy civilisé de Villeneuve, je l'ai vu prendre un air renfrogné : « Je n'avais pas l'habitude, m a-t-il dit, de manger de la viande sans farineux. » (Textuel.)

Pas de doute, plus ces gaillards ont la prétention de se rapprocher de nous et plus ils s'en éloignent.

A peine les objets de campement déposés sur le sable, de Villeneuve s'est installé à sa petite table pour écrire avant que la nuit soit complètement tombée ; les boys ont allumé un feu, mis à bouillir l'eau où se délaiera notre potage Maggi, et commencent pièce à pièce le montage des tentes. Les pagayeurs se sont empressés d'éventrer les boîtes d'endaubage et s'en disputent le contenu.

Je me suis étendu sur le sable; après cette journée torride, énervante, débarrassé enfin du casque, on a une illusion de fraîcheur. Le soleil va disparaître derrière les hautes collines de la rive droite ; sa chute fait désarmer les mouches qui, tout le jour, les pestes ! nous ont mis au supplice, des grosses et de toutes petites, ces dernières, des fourous, les plus acharnées ; elles vous entrent dans le nez, les oreilles, la bouche, si voraces qu'une fois leur trompe implantée dans l'épiderme elles se laissent écraser, vous imprégnant les doigts d'une odeur de musc écœurante. Chose curieuse, nous n'avons pas encore vu de tsés-tsés.

Dans combien de jours arriverons-nous à Fort-de-Possel ? En saison sèche, à mon premier voyage, j'y abordais le matin de la cinquième journée. On admet vingt-quatre heures de plus quand la saison des pluies augmente les difficultés du trajet. Les crues qui se sont succédé depuis notre départ de Bangui, nous ont été

particulièrement défavorables ; nous avons navigué trente-sept heures et sommes à peine à mi-route. La question de subsistance des hommes est pour moi 1 objet de grands soucis. Je les aperçois à un angle du banc de sable, mornes, affalés, après avoir englouti leurs six kilos de bœuf salé, une bouchée pour chacun d'eux; deux ou trois plus courageux ont grimpé au sommet de quelques palmiers à huile qui s'élèvent sur le bord et cueilli de maigres régimes dont ils cassent les amandes entre deux pierres. Ce n'est pas ce qui leur remplira beaucoup plus le ventre; tout ce monde ne va-t-il pas nous lâcher et prendre le large?...

J'en suis là de mes préoccupations quand je vois le groupe s'animer. Tous se soulèvent, nous regardent, regardent à l'autre extrémité du banc de sable. Je suis la direction de leurs yeux : à vingt pas émerge la tête d'un caïman ; il doit être énorme ; ses gros yeux glauques, saillants, roulent dans les orbites, ses mâchoires s'élèvent et s'abaissent lentement... Un coup de feu à mes oreilles, c est Villeneuve qui a tiré, trop vite ; la balle a frappé l'eau au dessus de l'animal, qui s est laissé couler aussitôt.

Les Yakomas se sont de nouveau accroupis ; dix minutes se passent, puis, soudain, mêmes signes d'agitation. Le caïman est à la même place et dans la même position ; Villeneuve me passe sa carabine ; j'ai le temps d'ajuster tout à mon aise... J'ai touché en pleine tête ; un bond fait sauter le saurien hors de 1 eau ; sa queue furieusement bat deux ou trois fois, puis le voilà couché sur le dos, le ventre blanc se détachant sur la teinte sale de l'Oubangui. Les hommes se sont précipités en criant ; hélas ! le dernier soubresaut de l'animal l'a fait sortir du remous, le courant l'a pris et l'entraîne, pendant que les Yakomas piétinent en agitant les bras et se lamentant.

— Mais saute à l'eau, saute à l'eau ! crions-nous au capita.

— Des autres y en a ! gémit-il en montrant successivement ses jambes et la rivière.

Plusieurs festins qui s'en vont ainsi au fil de l'eau ! Le capita nous supplie de le laisser partir avec la baleinière à la recherche du cadavre ; mais la nuit est venue, ce serait risquer un cataclysme. C'est navrant, pauvres Yakomas ! mais tant pis !

Cet exemple d'un caïman émergeant à quelques mètres d'un campement n'est pas commun ; il fallait que celui-ci, évidemment attiré par les émanations, crevât de faim ; d'ailleurs il est reconnu que ces animaux sont particulièrement dangereux dans l'Oubangui ; la raison en est, disent les indigènes, que le régime torrentueux de la rivière fait le poisson plus rare que dans le (^ongo.

A huit heures, alors que nous allons entrer sous nos tentes, se ma-

nifestent les premiers souffles précurseurs de la tornade. Dix minutes plus tard, un ciel de jugement dernier, crépitement du tonnerre, mugissements des rafales se mêlant à ceux du rapide, puis la trombe d'eau crible nos abris branlants. Bon Dieu ! quel vacarme ! Des lueurs aveuglantes, vingt zébrures perpendiculaires jaillissent continues de tous les coins du ciel, illuminant d'une clarté sinistre les gorges de l'Oubangui. Dans des conditions autres, on serait tout à la grandeur de cet imposant spectacle. Par une meurtrière de la toile j'aperçois un instant les pagayeurs écroulés sous ce déluge, pelotonnés, la tête rentrée dans les épaules, les bras croisés, près de leurs feux éteints. Ça a duré une demi-heure, pendant laquelle je suis resté cramponné à un des montants de la tente, Tourgou à l'autre, croyant vingt fois qu'elle allait s'envoler dans la nuit.

Ce matin il manquait deux pagayeurs à l'appel. La chose n'est pas pour me surprendre ; je m'étonne qu'il n'en manque que deux ; j'ai félicité les autres.

Par la berge et sur une longueur de deux cents mètres, l'équipage a transporté plus d'une tonne de nos bagages de l'autre côté du rapide. Puis nous nous sommes mis à la besogne pour passer dans la brèche la plus rapprochée de nous. Le nombre de percheurs doublé, deux à l'avant, deux à l'arrière, le reste de l'équipe aux pagaies, le boat se dirige d'abord doucettement vers un petit bassin qui bouillonne à peine ; mais bientôt nous embouchons le chenal, resserré, tortueux, encaissé d'un mètre cinquante à deux mètres vers son milieu. Tout de suite un premier ressaut où l'eau fait une vraie volute ; maintenant, attention ! La chaîne est développée ; six des Yakomas l'empoignent après s'être échelonnés en s'agrippant aux arêtes des rocs ; deux autres se placent au-dessous de la chute pour empêcher les heurts de l'esquif contre les parois du chenal ; les boys, nous-mêmes épaulons de dedans avec les perches. Yé, oh ! oh, ijé ! On crie pour coordonner les efforts ; les tôles grincent en rabotant la roche. Après, c'est une dalle à peine immergée qui barre le couloir ; on soulève et on y place l'avant ; nous voilà perchés par le travers sur l'obstacle, le bec en l'air ; si un maillon de la chaîne se brisait, quelle culbute ! Une vigoureuse traction, une autre qui l'est trop ; l'avant pique du nez brusquement et s'effondre dans une excavation ; l'eau gicle par-dessus . il n'est pas trop de toutes nos forces pour le repêcher et le hisser sur une nouvelle dalle. Nouvelle chute, de l'arrière cette fois ; nous avons embarqué la contenance d'une barrique, un quart d'heure se passe à vider l'eau. Puis tous se remettent à haler à la chaîne. Enfin nous passons ! nous sommes pas-

ses ! il a fallu quarante minutes. Un contre-courant en aval des derniers cailloux facilite l'approche de la berge où on recharge les colis. A une heure de laprès-midi seulement nous avons aperçu le poste belge de Mokouangué et passé, avec les mêmes difficultés, le rapide du même nom. Il y a un an, le poste était commandé par un bien charmant officier italien, toujours à raff"ût des passants européens pour leur offrir bon repas, bon gîte... et le reste. Il vient de mourir, payant un tribut, lui aussi, à la grande meurtrière, la bilieuse hématurique.

12 août. — Matinée radieuse ; pas un nuage, pas de brouillard, ce qui est presque anormal sur l'Oubangui. Aussi, dès huit heures du matin, le soleil chauffe si bien qu'il faut se terrer sous le chimbek, mais d'avoir connu tant de moments d'énervement depuis quarantehuit heures sur les cailloux nous réconcilie un peu avec lui.

La rivière a perdu tout caractère torrentueux; c'est une belle nappe d'eau sur un millier de mètres de large, et nous y voguons sans encombre.

A onze heures, des cris de joie de l'équipage signalent Djoumbi, la seule agglomération importante entre Bangui et Possel ; mes affamés ont espoir de s'y refaire.

Je veux dire un mot des Banziris qui l'habitent. Ils le méritent en ce qu'ils sont une des races, très rares dans le bassin du Congo, sur lesquelles l'œil a plaisir à se reposer.

D'où ils viennent et quel sang ils ont dans les veines ? Je laisse à débrouiller la chose à MM. les ethnographes. Il est déjà venu quelques-uns de ces derniers au Congo. N'est pas ethnographe qui veut à l'équateur ; il faut un réel courage pour piocher le mêlimêlo des nègres qui s'y sont échoués ; l'écheveau est en eff'et fort embrouillé : multiplicité de tribus, croisements entre elles, dialectes variant de l'une à l'autre, noms de villages se confondant avec ceux des chefs et tous renseignements très vagues donnés par les indigènes passant, bien entendu, par l'organe d'un interprète. Vraiment, quand on songe qu'en France même les ethnologistes laissent tant de points incertains, les préférences vont ici à ceux qui finissent par donner leur langue au chat.

Toujours est-il que la différence du type Banziri avec les autres est considérable : teinte beaucoup plus claire, — il paraît même que l'albinisme serait fréquent chez eux, — prognathisme moins prononcé, muscles bien attachés, taille fine, le nez suffisamment long, pas trop épaté ; ces qualités relevées encore par de la gaieté et des façons expansives tout à fait inconnues chez les voisins .

Le beau sexe, moins les formes callypiges, a son élégance : des yeux en amande, les cheveux soigneusement tressés garnis de perles rouges et bleues enfilées alternativement ; des bijoux en quantité, au nez, aux oreilles, aux bras, aux chevilles, des tatouages symétriques. Sa coquetterie et son amabilité bien connues lui ont toujours valu les préférences des Européens en service dans le pays et la recherche des passants. Le costume reste sensiblement mode paradis terrestre, un lambeau d'étoffe chez les hommes, un morceau de feuille de bananier pour les femmes et l'innocence chez les moutards.

A la première demande de vivres on nous en apporte à profusion : calebasses de farine de manioc, de maïs, poisson séché — on le sent dans le village, ce poisson ! — un quart de gigot d'un éléphant tué il y a une huitaine par un Européen de passage ; il a un fumet autre que celui du poisson, mais aussi prenant ; pour y tailler des rumsteack, on a dû avoir recours à ma hachette : dur comme du fer et noir du côté avoisinant la peau, il était jaune à l'intérieur et verdàtre avec consistance spongieuse au dehors.

Ah ! les yeux des Yakomas rivés sur toutes ces bonnes choses ! Aussi les feux ont-ils été vite allumés, les marmites en terre garnies de la farine ;.les épis de maïs, les rumsteacks, les poissons enfilés à des perches de bois dur exposés au-dessus de la flamme.

Deux hommes que la faim talonne davantage déchirent à belles dents leur portion d'éléphant toute crue.

Puis, la pâtée de manioc suffisamment à point, tous s'accroupissent muets de faim autour des marmites ; chacun enfonce ses doigts dans la bouillie brûlante, en pétrit une poignée et le col en avant, le coude en l'air et joliment arrondi, introduit la main dans le côté gauche de la bouche ouverte en entonnoir et la sort de l'autre absolument immaculée ; l'ingestion est suivie d'une aspiration bruyante et du bruit d'une solide mastication. On ne pense pas à boire : il s'agit avant tout de ne pas perdre son temps ', tant pis si ça brûle ; on en est quitte pouren laisser baver un peu qui est rattrapé et remis en bonne place à l'aide du dos de la main. L'éléphant a suivi, puis le poisson a servi de dessert. Ils s'en sont donné pendant une heure et demie, un coup de dent empiétant sur l'autre.

Mis en train par la vue de cette bombance, nous avons décidé de nous offrir, nous aussi, le luxé d'un déjeuner plus confortable et plus varié que ceux des jours passés : table et pliants ont été installés à l'ombre d'un grand ficus, les boys ont apporté des conserves de premier choix ; même nous sommes allés jusqu'à la débauche d'une bouteille de Champagne, quoique ce liquide soit classé dans les bagages du colonial à l'article pharmacie.

O vin si généreux après huit jours d'eau de l'Oubangui ! nous

avons tout vu, grâce à lui, sous un jour plus rose : i'ombre donnée par les branches de notre ficus est telle qu'il y fait presque bon ; des perruches multicolores caquettent au-dessus de nos tètes ; des Vénus banziris, venues autour de notre table, regardent manger ces êtres blancs en ouvrant tout grands leurs yeux bridés, commentant tous nos gestes et riant comme de petites folles en se tapant lés cuisses ; des bambins hauts comme ça, mis en confiance par des morceaux de sucre, ne conservent plus la moindre retenue et s'accrochent à nos jambes ; maître Pierre N'gom, très digne en présence du cercle féminin, avec, sur le bras, en boy bien stylé, une serviette de teinte presque claire, clame après chaque plat : « la souite ! », en se tournant vers Tourgou affairé à ses casseroles. Pique-nique charmant.

Le café servi, j'ai fait comparaître le chef du village, une bonne tête blanche de nègre de trente ans qui bat déjà la breloque ; du sel, de l'en^daubage, du tabac, ont rémunéré ses largesses. Il était si content qu'il a absolument voulu organiser une sauterie pour dames seules : ces dames se sont assemblées en rond et se sont mises à chanter à tue-tête en frappant des mains en cadence ; quelques accords seulement et le ton est pris. Faisant un à-gauche avec beaucoup d'ensemble, elles avancent ensuite, presque sans lever les pieds, les genoux un peu fléchis, minaudant du postérieur, les seins rythmant un contre-chant, les poings sur les croupes de bronze luisant; reprise de la ronde, puis à un signal, halte brusque et sautillements ; vu de derriiîre surtout, c'était d'un fort bon effet. Au cours de ces figures, le chant n a pas cessé ; quand il faiblissait, une virtuose ranimait lezèle des choristes en lançant de nouvelles variations. Mais bientôt voici qu'on s'échauffe et qu'on s'allume, un souffle lascif a passé, les reins ploient, les poitrines bombent, les hanches sont projetées en mouvements saccadés, le rythme du chant est surexcité, furibond ; l'amoureuse Afrique apparaît dans son rut farouche, halète sa folie et, son désir.

Et cela eût duré longtemps si nous n'avions crié : « Assez. » Le maître de céans, accroupi en extase à nos côtés, n'a pas voulu que nous le quittions sans nous présenter la directrice de ballet, sa fille, une plantureuse fille de Cham qui lui vaut l'honneur de pouvoir se dire le beau-père de plusieurs blancs ayant eu leurs pénates à Bangui et qu'il s'est plu à me nommer.

Il a fallu nous arracher à cette Capoue et revenir aux réalités de notre existence de vagabonds. Un bruyant et sympathique cortège nous reconduisit à notre esquif. La digestion des Yakomas était évidemment laborieuse; ils manifestaient, au reste le plus naturellement du monde, des signes de réplétion non équivoques et tiraient la jambe en descendant la berge ; mais je dois leur rendre cette justice qu'ils

ont eu ensuite la reconnaissance du ventre : pagayage vigoureux, tam-iam sur les tôles, chansons et improvisations avec des nzama, des léléio, des liéténant attendris ; au demeurant, de bien braves garçons, nos Yakomas. Le plus clair de ces bonnes dispositions, c'est que nous avons marché grand train, au moins quatre kilomètres à l'heure, une allure à pagaye forcée que nous ne connaissions plus.

Aussi le soleil était-il haut encore lorsque nous parvînmes à l'embouchure de la rivière Ombella, où vient de se créer une factorerie nouvelle, dite du « Commerce libre », et d'où l'on aperçoit les toits des cases de celle de Ouadda. Elles ne sontpas, en effet, éloignées de plus de quatre à cinq kilomètres et nous avons décidé d'y aller coucher. Mais il a suffi encore d'un mauvais seuil caillouteux avec un arbre tombé à l'eau et retenu par ses racines, pour nous occasionner un retard considérable. La lune et les étoiles toutes barbouillées ne s'élant pas mises en frais d'éclairage, il faisait nuit noire quand nous, arrivâmes. Heureusement notre marche avait été assez bruyante pour nous signaler longtemps à l'avance, et sur la rive un grand feu servait de repère. M. Delporte, agent principal de la société, nous reçut de façon fort aimable.

13 août. — Vers six heures et demie du matin seulement le réveil ; dans les arbres autour de nous concert invisible de la gent passereau, qui lance à plein gosier tout ce qu'elle a d'art et d'amour.

Un camping confortable sous la large véranda de la case de M. Delporte nous a incités à faire la grasse matinée ; nous nous en sommes sentis tout guillerets ; le moindre bien-être, dans ce pays, amène tout de suite un peu de détente. Les Yakomas eux- mêmes n'ont jamais été d'humeur plus charmante ; le but tout proche provoque chez eux un regain de vigueur et, sous les kaï du capita, ils pagaient avec frénésie.

L'Oubangui monte, monte toujours : dans les régions du haut bassin il doit tomber des déluges ; ce qui fait que nous n'avançons pas fort malgré tout. La trop grande profondeur empêche de se servir des perches ; le pagayage senl, dans une embarcation aussi lourde, éreinte les hommes.

On necompte pas plus de dix kilomètres de Ouadda à Fort-de-Possel ; mais nous n'apercevons le pavillon du poste qu'à deux heures de l'après-midi. Et puis, tornade formidable, soudaine ; un vent du diable qui transforme cette nappe tranquille, un miroir il n'y a qu'un instant, en une véritable mer écumeuse où nous tanguons et roulons tout comme sur l'Europe dans le golfe de Gascogne ; sous l'étreinte du vent les vagues s'accentuent et viennent se briser avee

bruit le long du bord. A grands coups de pagaie nous nous réfugions dans un trou de la berge où nous recevons stoïquement l'avalanche liquide sous le toit du chimhek transformé en arrosoir. A cette même place, il y a quatre ans, un boat portant deux sous-officiers européens et une vingtaine de Sénégalais, relève de la compagnie du haut Oubangui, a été surpris par la tornade au milieu de la rivière. L'embarcation a sombré à cinquante mètres de la rive où elle allait chercher un abri ; trois Sénégalais seuls s'en sont tirés.

Le soleil se couche quand nous débarquons à Fort-de-Possel. Notre pauvre sillage, à force d'ajouter un kilomètre à un autre, a fini par nous y conduire ; on en compte cent pour le ruban des berges de rOubangui depuis Bangui jusqu'ici ; il nous a fallu une marche effective de soixante six heures pour en venir à bout.

Et voici encore terminée une excursion sur l'eau, d lélèio !

Fort-de-Possel, créé en 1899 par les collaborateurs de Gentil, doit son nom au maréchal des logis de cavalerie de Possel-Deydier, tué à Kouno, sur le Chari, la même année, au cours d'un combat livré aux troupes du sultan Habah par les compagnies Robillot, Julien, de Cointet et de Lamothe : un poste en vedette sur une haute berge, mais un poste sans remparts, ni fossés, ni enceinte quelconque ; comme dans tous ceux que nous allons voir jusqu'à Fort-Crampel, un petit groupe de miliciens suffît à assurer sa sécurité dans une région peu peuplée et aux peuplades sans cohésion ; c'est ici comme à Bangui, pas un village aux alentours à moins de deux journées de marche. Quatre cases ou magasins en briques et deux abris en torchis pour les passagers sont bâtis sur une éminence peu étendue qui devient, à la saison des pluies, une presqu'île, enceinte par rOubangui au sud et au sud-ouest, à Test par son affluent la Kémo ; au nord s'étend une plaine humide avec de hautes herbes, des roseaux et quelques tranches de bois bordant des marigots. Cette disposition physique a été cause qu'on a dû rapporter un décret de 1906 qui avait fait de ce point la capitale de l'Oubangui-Chari ; la place eût manqué pour édifier le nombre de logis suffisants ; des questions sanitaires furent aussi mises en jeu ; on lui a donc préféré Bangui. Le commandant du poste est l'administrateur Landre ; il est assisté de M. Sainval-Noël, adjoint des affaires indigènes. A deux cents mètres en aval sur l'Oubangui, sont les bâtiments d'une factorerie de la société Ouahmé-Nana, noms des deux rivières qui arrosent les terrains de la concession. Une petite crique formée par l'embouchure de la Kémo sert de port à une douzaine de pirogues et aux baleinières de passage.

Tout exigu qu'il est, Fort-de-Possel tire une importance réelle de sa situation. Il constitue l'une des têtes de ligne de la voie terrestre qui va nous conduire du bassin du Congo dans celui du Chari et sur laquelle existe un va-et-vient incessant de gens et de colis passant de l'un dans l'autre ; de plus, il est l'embranchement des deux routes menant l'une dans le haut Oubangui et vers le haut Nil, l'autre vers le Tchad, embranchement où ont passé tous les explorateurs, de-

puis un temps relativement peu éloigné d'ailleurs. Jusqu'en 1884, en effet, les sources de l'Oubangui étaient inconnues ; les deux Européens qui les atteignirent à cette époque furent un Allemand, Sclnveinfurth, et un Russe, Junker ; mais ils n'allèrent pas plus loin, ils venaient du Nil et s'en retournèrent par où ils étaient venus. En 1885, le missionnaire Grenfell releva le cours de l'Oubangui inférieur. Mais c'est seulement de 1890 que datent les premières tentatives faites dans le but de plus grandes expansions et elles eurent

PIROGCFS DE L OUBANGUI.

pour raisons les nombreux coups de canit donnés par les Belges dans une convention datant de 1887 et réglant le partage du pays. L'interprétant à leur profit, les Belges débordèrent de toutes parts au nord de la rivière dans des régions que nous regardions comme nôtres ; c'est alors, en 1890, qu'ils fondèrent le poste de Zongo, que nous avons vu en passant, pendant que l'explorateur français Ponel installait en face celui de Bangui. Comme ils menaçaient de nous couper les routes du nord et de l'est, M. de Brazza, alors à la tête du (^ongo, envoya à la rescousse M. Liotard qui. déployant une admirable énergie, aidé des renforts amenés par le jeune duc d'Uzès, le lieutenant Julien et le capitaine Decazes, sut remettre les choses au point et provoquer de nouveaux arrangements en 1894. En 1896, il arrivait dans le bassin du haut Nil, et c'est pour assurer toutes

ses prises de possession qu'on lui envoya l'expédition Marchand. On sait ce qu'elle devint.

A la suite des événements de F'achoda, notre pénétration, arrêtée vers l'est, se trouva canalisée du côté du nord, où est une trouée large de huit cents kilomètres entre l'Oubangui et le Cameroun allemand. Le Tchad devint à cette époque l'objectif des voyageurs et le point de mire des préoccupations d'une partie de lopinion publique On mit en train la question de relier notre (^ongo au Soudan et à l'Algérie ; on envisagea même de nouveau la possibilité d'une pénétration vers le Nil par le nord-est. Ce fut une course au clocher vers les rives mystérieuses du grand lac ; les Anglais cherchèrent à l'atteindre par la Bénoué, les Allemands parle Cameroun et nous par l'Oubangui et le Chari. Crampel,qui débuta sur cette route, fut assassiné à cent Kilomètres au nord du poste qui porte aujourd'hui son nom. Dybowski, Maistre avec Bonnel de Mézières, de Behagle et Clozel qui lui succédèrent, ne dépassèrent pas le neuvième degré. C'est M. (ientil cjui devait, en immortalisant son nom, faire tlotter, en 189(),le premier pavillon européen, le pavillon français, sur le grand lac du centre africain.

Les étapes que nous allons avoir à fournir à pied pour atteindre Fort-Crampel, sur le Gribingui, afïluent du Chari, sont ainsi réparties :

Fort - de - Possel

Botinga

kilomètres.

Botinga

les M'brous

les M'brous

Yongoro

Yongoro

Krébedjé

Krébedjé

M'poko

M'poko

les Ungourras :

les Ungourras

Dekoa

Dekoa

Nana

Nana

les trois Marigots:

les trois Marigots

Fort-Cram

pel :

dix (

étapes et au

total :

kilomètres.

Je donne là les chiffres adoptés officiellement. Pas une de ces étapes dont la distance ne soit matière à controverses entre les Européens qui l'ont parcourue : le degré d'ouverture des jambes d'un chacun et surtout les dispositions journalières qui actionnent ce compas, amènent à des estimations dont la variabilité est en rapport direct du nombre des voyageurs ; c'est un sujet de discussion tout trouvé à l'arrivée quand on est deux.

La vérité ne luira que lorsque sera décidée l'installation du che-

min de fer qu'il faudra bien poser un jour ou l'autre ; sur la voie de rOubangui, déjà engorgée par le trafic habituel, le transport par-dessus les cailloux de plusieurs milliers de tonnes de rails joints à du matériel roulant, ne sera pas jeu d'enfant et il faudra en connaître au plus juste la longueur nécessaire ; la nécessité s'imposera encore, même si on évite le passage des rapides en prenant Bangui comme tête de ligne, car dans ce pays il faut toujours, avant la valeur intrinsèque de la matière, songer au coût de son transport.

Trois projets de chemin de fer ont été agités pour relier les bassins du Congo et de l'Oubangui :

1" De Fort-de-Possel à Fort-Crampel ;

2° De Krébedjé à Fort-Crampel, en utilisant jusqu'à Krébedjé les rivières Kémo et Tomi ;

'^° De Bangui à la rivière ou Bahar-Sara servant de prolongement vers Fort-Archambault,

Le dernier reviendrait à une quinzaine de millions, les deux autres à six et dix environ ; ils auraient la largeur de voie de celui de Matadi et comporteraient des difficultés aussi sérieuses, quoique, en général, d'un autre ordre; le tracé de la voie serait plus simple, mais la main-d'œuvre manquerait également, puis, chose autrement grave, le combustible, car l'emploi du bois, en dehors de son faible pouvoir calorifique, présente l'inconvénient de nécessiter pour son transport un poids mort considérable et ce sérail folie, bien entendu, de songer à la houille ; tout ce que l'on entrevoit, c'est l'utilisation comme au chemin de fer du Soudan du tourteau d'arachides fournies par la région du Bahar-Sara au sud ouest de Fort-Archambault.

De plus, tous ces chemins de fer ne peuvent compter que sur un trafic très réduit : la production en caoutchouc et en ivoire décroît rapidement à partir du 7® degré de latitude pour être à peu près nulle au 9^ vers Fort-Archambault, et il n'est pas d'autres produits dans ces régions.

Pourquoi donc voir aussi grand et ne pas se borner à la pose d'un simple Decauville avec traction animale, ou bien encore les wagonnets étant poussés à main d'homme ? Si même on veut éviter les ouvrages d'art, il serait possible de faire les wagonnets assez petits pour que le corps, débarrassé des roues, puisse être transporté par un petit nombre d'hommes au delà des obstacles barrant ce sentier ; ils sont plus nombreux que difficiles ; ce ne sont que des ruisseaux coulant dans des ravins peu larges et peu escarpés pour la plupart.

Depuis trois ans que j'ai le plaisir de connaître la colonie du Congo, j'entends sans cesse agiter le même grelot : il va être enfin consenti un emprunt à cette pauvre miséreuse et tout de suite on va songer à

ses voies ferrées ; et celle de Possel à Crampel sera la première installée, parce qu'elle débarrassera tout le monde d'un vrai cauchemar, celui du portage à tête d'homme des milliers de caisses et colis qui y passent continuellement.

On a dit bien du mal du portage dans ce pays. On lui a mis sur

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