UN JARDIN — LA SOIRÉE — LES RUINES DE DJILMA
Le contrôle de Kairouan comprend cent mille habitants et une superficie de onze cent mille hectares.
Il embrasse deux régions bien distinctes, séparées par une ligne droite allant de Kairouan à Hadjeb-el-Aïoun. La partie orientale est sablonneuse, aride, sans eau de source. Un liquide saumâtre s'y rencontre seul à une profondeur qui varie de dix à quarante mètres.
A l'ouest, au contraire, le pays est fertile, tempéré, couvert de bois, sillonné de rivières et apte à la colonisation. Cette variété du sol entraîne de notables différences dans les mœurs et le caractère des habitants. A l'est, ils sont fourbes, voleurs, et leur mauvaise réputation est justement célèbre dans toute la régence. Comme ils n'ont que des récoltes maigres, rares, toujours incertaines, ils ne sont pas attachés à la terre; ils vivent en nomades, du produit de leurs rapines, qu'ils' dérobent facilement à la vigilance des autorités dans l'immense désert où ils s'enfoncent.
A l'ouest, les tribus sont paisibles, franches autant que le permet le tempérament arabe, c'est-à-dire que leur franchise est toujours voisine de l'astuce. Ils aiment la terre qui les nourrit, et pour laquelle ils engagent d'interminables procès.
Les uns et les autres habitent sous la tente d'une façon misérable. Quelques olives, un peu d'orge et des troupeaux de moutons, de chèvres et de chameaux, constituent toute leur richesse. On trouve cependant mi petit nombre de dechras ou villages, Ce sont les habitations récentes des
Berbères, chassés du Djebel- Ousselat, il y a environ cent soixante ans, à la suite de leur révolte contre les beys. Ce sont les seuls Berbères du contrôle de Kairouan. Ils sont facilement reconnaissables à leurs cheveux blonds et à leurs yeux bleus. Ils s'adonnent à l'agriculture et perchent leurs villages au sommet de rochers inaccessibles, comme celui de Takrouna, afin de se soustraire aux razzias des nomades.
Tandis que les femmes de la ville sont en général voilées et cachent la richesse de leurs parures et la beauté de leurs atours sous un manteau de soie ou de laine, celles de la campagne que nous rencontrons ont le visage découvert et le buste chargé de leurs colliers et de leurs bijoux.
Après les soucis du ménage, les premières n'ont guère d'autres occupations que les soucis de la toilette et les visites à la kouba de quelque marabout en odeur de sainteté. Les secondes vaquent, au contraire, à tous les rudes travaux des champs. Elles établissent le campement, fixent les piquets, attachent les cordages des tentes. Elles charrient les fardeaux, font provision d'eau et de broussailles pour le feu, préparent les repas, abreuvent les troupeaux. Elles supportent aussi les labeurs de la moisson, de la cueillette des olives et des dattes. Elles tissent la laine des burnous. Le partage des emplois pèche ici contre l'égalité. Les maris et les fils agissent en seigneurs. La chasse, la fantasia, la razzia, les causeries et les promenades à la ville prochaine conviennent seules à la haute idée qu'ils ont de la supériorité de leur sexe.
A mesure que j'enfonce dans le territoire de la régence, le confortable diminue et le pittoresque augmente. Il devient aussi plus difficile de recueillir des notes. Les étapes sont longues, pénibles, sur des pistes souvent à peine ébauchées, obstruées de touffes d'alfa et de lentisque, quand elles ne sont pas couvertes d'une couche épaisse d'un sable poudreux. Le soleil est brûlant. Le thermomètse marque 43 degrés à l'ombre; les nuits sont fraîches, même froides. Il nous faut camper en plein air, près d'une source, d'un fondouck délabré ou sous la tente des nomades. Il n'y a plus, sur notre table, du linge blanc et des cristaux étincelants. Nous n'avons même plus de table. Un sommier, des rideaux, sont relégués dans le monde des souvenirs. J'apprends à me passer de beaucoup de choses, qui me semblaient indispensables.
Mais la fatigue rend l'esprit paresseux. Il n'est pas d'ailleurs très commode d'écrire sur ses genoux, sur le coussin d'une voiture ou la selle d'un cheval, transformée tour à tour en bureau et en oreiller.
Nous prenons nos repas sur l'herbe fleurie, près d'un puits où s'arrêtent les nomades. Ahmed fume, quand il ne jeûne pas. Le Maltais tire l'eau et abreuve les chevaux. La margelle nous sert de table. Pour provisions, nous avons des boîtes de conserves alimentaires. Il ne manque rien à notre bonheur, si une tente de feuillage , un pan de mur ou un arbuste peut nous abriter contre les rayons ardents du soleil. Mais cet avantage nous est
presque toujours refusé. Il faut alors se cacher la tête dans son burnous.
Quelquefois le puits est épuisé. Ailleurs, c'est une caravane altérée qui trouble notre repas; nomades et chameaux, mulets et bourriquets courent vers l'orifice. Leur disputer la place serait trop égoïste. Chacun de nous emporte son gobelet et sa part du festin.
Pour moi, je regarde la scène que j'ai sous les yeux. Je ne suis pas sûr de vivre au xixe siècle. J'ai des visions du temps d'Eliézer. Rebecca tout à l'heure n'a-t-elle pas passé, la cruche sur l'épaule? Voilà les chameaux d'Isaac. Là-bas, dans ce nuage de poussière brillante, qui flotte à l'horizon, avancent les troupeaux de quelque patriarche. Je connais aussi les tortures d'Agar, accroupie dans le sable, loin de la verdure et des sources, quand déjà le soleil, s'enfonçant dans la plaine irradiée, est sur le point d'effacer toute trace d'animaux et tout vestige de pas humain.
Au sortir de Kairouan, nous marchons dans le steppe, immense, sur le territoire des Zlass. La piste, a près d'un kilomètre de largeur. Nous rencontrons des troupeaux, des caravanes, des cavaliers isolés, qui se rendent à la ville. Nous échangeons avec eux des « salem » amicaux. Au bir des Zlass, comme au bir Chebika, les groupes sont nombreux. A quelque distance de la route sont des tentes noires, orientées vers la Mecque.
Passe une jeune femme, à qui nous offrons un miroir. Elle se dérobe et fuit. Ahmed l'appelle et conseille à son mari d'user de son autorité pour qu'elle accepte le présent, dont elle a grande envie, malgré sa frayeur. Elle s'approche, tend la main et s'esquive, comme si elle avait commis un larcin. Mais derrière le lambeau d'étoffe où elle se cache, nous entendons l'explosion de ses rires et de sa joie naïve. D'autres petites filles se montrent et feignent d'avoir affaire autour de notre voiture. M. Dumont met le comble à leurs vœux et octroie à chacune d'elles la glace convoitée.
Cette plaine, presque sans accident de terrain, à peine teintée d'un mince duvet de gazon, rayée de grandes lignes blanches que suivent les caravanes, n'a pas même de ruines apparentes pour fixer le regard. Autour de nous, c'est presque l'horizon illimité de la pleine mer, devenue solide. Cependant, d'après les historiens arabes, c'est ici, au sud de Kairouan, à deux milles environ, que Sabra étendait ses palais somptueux, ses basiliques, ses temples, son théâtre.
Les excavations qu'on y a pratiquées pour en extraire des matériaux, qui sont aujourd'hui l'ornement de la cité d'Okba, les tranchées ouvertes, qui dessinent les fondations des monuments disparus, attestent quelles furent son importance, sa richesse. Là devait passer la voie romaine qui conduisait d'Hadrumète au Sahara. Nous en découvrons çà et là quelques tronçons. Le soleil, la pluie, les animaux, les Arabes ont nivelé le reste,
hans l'étendue stérile, les burnous peuvent s'agiter et télégraphier de douar en douar les incidents du jour et les nouvelles politiques. Seuls ils ombragent quelques points de l'immensité, blanche de lumière; seuls
ils ébranlent de leurs signes mystérieux la tranquillité d'un air incomparablement diaphane.
Le terrain s'élève insensiblement ; le profil de plusieurs collines commence à se dessiner avec des tons roses et bleus, suivant leur exposition au soleil. Le sol change aussi d'aspect. Les herbes sont plus vigoureuses ; çà et là même apparaissent des champs que le socle de la charrue a légèrement égratignés et qui sont couverts de beaux épis d'orge.
On dirait que là- haut scintille la nappe argentée d'un ruisseau. Un tapis de verdure s'étend, en effet, à perte de vue dans la plaine ; des touffes de jonc font comme une lisière au ruban sinueux des eaux.
Mais ce lac étincelant, qui fascine nos regards, est-il réel? Nos visions tant de fois furent décevantes, que nous n'osons guère nous fier aux apparences. Cependant nos chevaux accélèrent le pas, comme si l'air apportait à leurs naseaux enflammés des brises rafraîchissantes. Des toisons neigeuses remuent au sein des hautes herbes. Voici maintenant des cavaliers ; ce sont les gardiens de ces troupeaux sur les bords de l'oued Merguellet.
Tout le sol est coupé de rigoles, creusées pour l'irrigation des prairies. Notre landau cascade d'une façon atroce et arrache des cris de douleur à M. Ilébrard. Les plaques gélatinées, les précieux clichés de mon ami, subissent des heurts lamentables, des secousses horribles et même des pirouettes imprévues sur nos genoux. Que de déceptions quand viendra l'heure de les développer!
Mais voici un jardinet, un embryon de tonnelle, une muraille délabrée, une enceinte carrée, entourée de pierres sèches. C'est un fondouck, qui marque l'étape entre Kairouan et le poste d'Hadjeb-el-Aïoun. Là se font les échanges des prisonniers entre les deux stations.
Un couloir voûté, une cour, un âtre et une casserole, tels sont l'agencement et le mobilier de ce singulier logis. Les chalets, cachés dans les Alpes au bord d'un glacier, à trois mille mètres d'altitude, offrent plus de confortable.
La voûte du couloir nous protège contre les ardeurs d'un soleil tropical ; mais les immondices qui recouvrent le sol et la puanteur qui s'en dégage nous obligent à quitter cet abri.
Un soldat, étendu contre la muraille, paraît absorbé dans la lecture d'un roman. Venu le matin du poste d'Hadjeb-el-Aïoun, il attend le retour du convoi parti pour Kairouan. Demain il commandera l'escorte que lui remettra le sous-officier envoyé de cette ville.
En bon compatriote, il s'offre à nous faire du café. Le ruisseau est plein d'une onde claire ; de magnifiques canards y barbottent à loisir. Nous ouvrons nos boîtes de conserve ; nous plongeons nos flacons dans l'eau pour les rafraîchir; l'appétit est excellent. Cette première étape, de trente-cinq kilomètres, a le charme de la nouveauté; et le repas, pris
sur une couverture étendue parmi les joncs, gagne en pittoresque ce qu'il perd en commodité.
Mais le soleil est intolérable. Un rocher, taillé en biseau, domine le fondouck. J'en fais l'escalade et demeure surpris de la grâce du paysage exposé devant mes yeux. Quatre vallées charmantes opèrent leur jonction dans ce champ solitaire et offrent au flanc de leurs collines des perspectives séduisantes. Quel séjour délicieux si ces vallons étaient cultivés, si ces coteaux étaient boisés, si la terre avait encore la parure de ses prairies, de ses arbustes et de ses forêts !
Nous nous engageons dans une large vallée entre le Djebel-Touïla et le Djebel-Trozza. Nous laissons à droite la petite kouba étincelante de sidi Bou-Djedaria. L'étape est longue ; trente kilomètres restent à franchir. Mais le sol n'est plus dénudé; de nombreuses touffes d'oliviers sauvages, des cactus, des buissons, des câpriers fleuris, quelques tamaris, encadrent des ruines romaines.
Les villes et les villages se touchaient jadis dans cette région saine, chaude, légèrement accidentée. Voici l'oued Zerroud, dont le lit sablonneux est complètement desséché. Il a huit cent mètres de largeur. La berge occidentale est si escarpée, que le landau menace de verser sur la croupe des chevaux. Nous marchons à pied dans le sable brûlant du fleuve ; nous enfonçons jusqu'aux chevilles ; la réverbération du soleil nous aveugle. Deux kilomètres de trajet dans de telles conditions suffiraient pour épuiser les forces du plus robuste piéton, si l'insolation ne le terrassait pas avant.
La plaine est maintenant un peu marécageuse. Nous apercevons les hauteurs d'Hadjeb-el-Aïoun avec un vif sentiment de plaisir. Elles nous promettent l'ombre, le repos, l'hospitalité nocturne. Quand on est exposé à coucher sur le sol, à la belle étoile, la perspective d'un lit, même de camp, est toujours agréable.
Nous franchissons l'oued Zourzour, qui est également desséché. La largeur du torrent, l'érosion des berges, les cailloux roulés et les sables amoncelés à chaque détour indiquent la violence du courant, à l'époque des grandes eaux. La Tunisie ne connaît pas ces pluies menues et durables qui abreuvent lentement le sol de nos contrées. Quand un nuage se déverse, il crève en cataracte; l'averse inonde tout. Les champs n'ont pas d'arbres dont chaque feuille arrête une gouttelette ; ils n'ont pas de gazon , dont chaque brin s'humecte des pleurs célestes. L'eau se précipite presque sans obstacle de la colline au vallon, du vallon au ruisseau devenu soudain torrent écumeux et dévastateur. Demain, sous les rayons du soleil, la surface arrosée se durcira et se couvrira de crevasses béantes, de rides sinueuses, jusqu'à ce que l'humus, complètement desséché, se transforme en poussière, comble ces inégalités et lui rende sa physionomie de terrain en friche.
Femme de la campagne. — Femme de la ville.
Une ligne d'acacias, un bois d'eucalyptus, plusieurs rangées de peupliers et de nombreux massifs de tamaris, de lauriers-roses, quelques troncs noueux d'oliviers, enfin des baraques et des constructions blanches se profilent sur le flanc et le sommet de la colline et annoncent la présence d'une colonie européenne. Les notes vibrantes du clairon, les roulements du tambour, qui agitent l'air, remuent aussi nos âmes.
Nos chevaux raniment leur ardeur éteinte, et escaladent un dernier escarpement avec l'entrain du départ. Nous voici sur le plateau d'Hadjebel-Aïoun, où figurait l'ancienne Masclianœ, mentionnée dans l'Itinéraire d'Antonin.
Le sol est semé de pierres qui émergent à sa surface. Ce sont les débris du bourg antique. A peine peut-on reconnaître sur un point l'emplacement et la forme d'une basilique, dont les murs arasés sont bâtis en blocage.
Le capitaine Lefront et le lieutenant Savignard nous font les honneurs du camp avec une courtoisie irréprochable.
Après la beauté du panorama et la salubrité du lieu, ce qu'il faut louer, ce sont les cascatelles de l'eau jaillissante et surtout les salades et les plates-bandes du jardin du capitaine.
Ce jardin est une création géniale, unique au centre de la Tunisie. Au bas du mamelon, sur la lisière d'un bois touffu, qui sert de retraite à des nuées « de chasseurs d'Afrique » au ramage incessant, le terrain miné est divisé en parallélogrammes où poussent les artichauts, les céleris, les concombres, les melons, les asperges et autres légumes de nos climats. Le capitaine dirige les travaux du jardinage avec une compétence remarquable. Une double allée de grands peupliers, au feuillage toujours ému, encadre cet heureux coin de terre et projette sur les jeunes pousses une ombre propice. Des rigoles, fort habilement combinées, distribuent l'eau des sources suivant les besoins de la végétation.
Le poste est établi sur un plateau qui sert de contrefort à la montagne et commande l'immense plaine de Djilma. L'onde sourd de tous côtés. Une ceinture de lauriers-roses drape le flanc de la colline et marque nettement le niveau du réservoir souterrain. Ces lauriers donnent aux eaux qui en traversent les massifs un principe fiévreux dont il faut se défier. Le climat, du reste, est salubre.
Le capitaine a canalisé le débit de plusieurs sources et ménagé le long d'un sentier, que bordent des cactus et des figuiers de Barbarie, une série de cascades.
Un abri en planche, jeté sur une de ces chutes, forme un excellent cabinet de douches ; j'en profite largement.
Pendant que le cuisinier prépare le festin du soir, sous la hutte pompeusement appelée salle à manger, M. Lefront me conduit dans les chambrées. 11 paraît, aimé et redouté de ses hommes; il veille sur leur bien-être avec une paternelle sollicitude.
Nous assistons à un superbe coucher de soleil. Enfin la nappe est mise et la table servie. La conversation ne languit pas. M. Hébrard tire des profondeurs de sa valise un flacon, dont le liquide doré compte vingt-cinq printemps et fait honneur au Beaujolais.
Les étoiles brillent et éclairent depuis longtemps les courses folles des gazelles que nous interrogeons encore le capitaine sur la Tunisie, et qu'il nous parle encore de la France bien-aimée. Quand l'heure de la retraite sonnera pour lui, son rêve est d'avoir, non loin de Paris, un petit coin de terre où il alignera ses salades, comme aujourd'hui ses soldats sur le champ de manœuvre d'Hadjeb-el-A'ioun.
Nous dormons bien sur notre lit de camp, dans la salle commune. La diane nous éveille, quand déjà le soleil jette sur la plaine incendiée ses ors fauves et ses teintes blondes. Je cours à la cascade.
Le capitaine nous attend et nous fait remarquer la beauté de cette région. Elle a dû jadis nourrir de nombreux habitants. Après Zaghouan, c'est peut-être le lieu qui sera un jour le plus riche et le plus recherché de la Tunisie.
Le cœur ému, nous serrons la main à nos hôtes éphémères, et nous gardons leur souvenir. L'étape est de cinquante kilomètres jusqu'à Sbeïtla ; mais elle est moins monotone que dans les plaines de Kairouan. On devine qu'ici villes et villages se touchaient autrefois.
De gracieux mouvements de la croûte terrestre rompent la monotonie de l'horizon et ouvrent des perspectives très diverses. L'esprit s'attriste à la pensée qu'il a suffi de quelques siècles pour anéantir complètement les nations qui animaient ces contrées de leur richesse, de leur mouvement, de leurs œuvres et de leur civilisation. Tout a disparu, et la trace des hommes et le nom des cités. Des débris de poteries et de verre, des blocs de pierre, des tronçons de marbre, des stèles enfouies çà et là et des ruines de monuments romains, dont les masses plus imposantes ont mieux résisté à la barbarie des vainqueurs et aux outrages du temps, attestent seuls un passé magnifique, mais sans histoire.
Ces régions, depuis Hadjeb-el-Aïoun jusqu'à Feriana, redeviendront fertiles, opulentes et peuplées, dès qu'un chemin de fer permettra aux colons de s'y établir avec l'assurance de n'être plus séparés de la civilisation et de pouvoir écouler leurs produits. Aujourd'hui toute tentative d'exploitation est fatalement vouée à l'insuccès, par suite de la difficulté des transports.
Djilma ressemble à une ville que la guerre et l'incendie auraient dévastée ; car les baraquements des troupes françaises se mêlent à des constructions plus anciennes. Les casernes sont faites avec les moellons des monuments antiques. Le ciseau improvisé d'un sculpteur en pantalon rouge a modifié çà et là les inscriptions latines et leur a donné parfois une terminaison française. Au pied d'un édicule rond, garni à son faîte d'un dallage
en grosses pierres et qui devait être couronné d'une coupole, établie sur des colonnes, dans le genre de celle du temple de Vesta, à Rome, je relève une inscription, d'après laquelle ce monument serait l'œuvre de la 125e légion.
L'une des constructions en belles pierres de taille, jaunie par le temps, présente un tympan avec les initiales D. 0. S. Cette inscription, le frontispice, dont on aperçoit le faîte sur la gravure page 109, et la disposition intérieure indiquent un édifice religieux.
Les décombres couvrent un espace considérable. Aucun centre arabe ne s'est élevé sur l'emplacement de l'antique Djilma. Les caravanes ont seules gardé l'habitude de s'arrêter près d'un puits romain, qui est à cinq cents mètres des murailles, et où l'on voit aussi les ruines d'un pont.
Plus loin, un exhaussement du sol révèle les murs d'enceinte d'une ville, ayant un diamètre d'environ deux kilomètres. Des débris de poteries et de briques jonchent la terre. Personne n'a pu encore désigner le nom de la cité, admirablement située entre l'oued Menesser et le djebel M'rilah. Des traces d'aqueducs, des mausolées, des pierres encore debout, des antiques moulins à huile , des tessons de vases grecs et puniques , des parcelles brillantes de verre brisé, ne permettent pas le doute sur l'existence du municipe inconnu.