‹ De Carthage au SaharaChapitre 11 sur 27 · LE DOUAR — LE KOUS-KOUS · texte numérisé non relu

LE DOUAR — LE KOUS-KOUS

Les rives de l'oued Menesser montrent à découvert les marnes et les sables des couches inférieures. Toute la région, si fertile autrefois, est frappée de mort. A l'approche de Sbéïtla, nous franchissons le fleuve, qui roule des eaux claires, et nous traversons un épais taillis de lentisques, de rhododendrons, de lauriers-roses et de tamaris. Les tentes noires de plusieurs douars apparaissent à dislance. Le plateau est à cinq cent quarante-deux mètres d'altitude.

Après avoir marché plusieurs heures dans la solitude, nous poussons un cri d'admiration à la vue de Sbéïtla. La ville antique couvre une plateforme semi- circulaire, baignée par le fleuve, et découpe, sur un horizon bleuâtre, les grandes lignes accidentées de ses ruines jaunes. C'est d'abord l'arc de triomphe qui attire nos regards, et que je photographie, de façon à voir par son ouverture le profil des trois temples et de la porte triomphale, situés à cinq cents mètres plus haut.

Ces ruines remarquables et assez bien conservées ont eu l'honneur d'être reproduites en miniature et de figurer à l'exposition de Paris.

Par la pureté du style, la beauté des matériaux, la grâce du site, elles peuvent être classées au nombre des plus fameux monuments de l'anliquilé romaine.

L'arc de triomphe a onze mètres de hauteur, dix mètres trente-cinq centimètres de façade, cinq mètres soixante-dix centimètres d'ouverture et sept mètres d'élévation sous la clef de voûte. Sur le frontispice, on lit une dédicace, en partie effacée, à Dioclétien, Constance et Maximien. Une chaussée, pavée de larges dalles, formait la rue principale et allait de cet

arc de triomphe à un autre arc, dont il ne reste plus que la base des pieds-droits.

Trois rues parallèles coupent la rue principale et aboutissent à des monuments écroulés. Les places et les palais sont encore tellement distincts, qu'il serait facile d'en lever un plan exact. Les habitations privées, affaissées sur elles-mêmes, sont nettement indiquées par des amas de décombres, et surtout par des pierres de taille, formant les montants des portes et les angles des murailles, debout encore dans la terre.

L'arasement des murs éboulés et des stèles, émergeant çà et là, révèlent la distribution de plusieurs édifices. Je crois reconnaître, à trois cents mètres environ des temples, le forum avec son péristyle, la tribune de l'orateur et le siège du magistrat. Il me semble que la disposition et les dimensions en sont identiques à celles du forum de Pompéi. Un palais couronne de ses vestiges le sommet d'un mamelon.

Un pont de trois arches réunit, en amont, la ville proprement dite au faubourg qui s'étendait sur la rive gauche de la rivière. Ce pont, d'après l'inscription encastrée dans l'une des piles de l'arche principale, date du règne d'Adrien et du deuxième consulat d'Aurélius Verus, en l'année 145. Mais il a dû subir des remaniements à l'époque byzantine. Il servait aussi d'aqueduc et amenait à Suffetula les eaux d'une source voisine.

Je n'ai pas la prétention de décrire toutes les ruines de Sbéïtla. Je ne puis passer sous silence la superbe architecture de ses trois temples juxtaposés. Ils forment une construction unique et occupent l'un des côtés d'un vaste rectangle. La cella principale mesure huit mètres de longueur et six mètres de largeur. Deux sanctuaires de mêmes dimensions s'élèvent à droite et à gauche , et n'en sont séparés que par une arcade de quatre mètres. Les colonnes et les frises gisent sur les marches du péristyle.

Un péribole de cent quarante- un mètres de long et de soixante-sept mètres de large est muni de portes monumentales. Le portique du sud est d'ordre ionique. Il était orné de statues et de colonnes, aujourd'hui renversées et mutilées.

Ces temples, d'origine païenne, furent plus tard des églises chrétiennes. Toutes ces constructions sont en magnifiques pierres de taille, placées sans ciment ; chaque bloc mesure près d'un mètre sur cinquante centimètres. Tandis que les pierres enfouies sous les herbes ou dans la terre ont des teintes livides, blanches, verdâtres, cadavériques, celles qui sont à l'air ont pris, sous l'action du soleil, une patine d'or chaude, presque. rosée.

Sbéïtla, l'ancienne Suffetula, est dans l'état où l'a laissée, il y a douze siècles, la catastrophe qui mit fin à la domination byzantine. Son histoire est émouvante et mérite d'être sommairement rappelée.

Les habitants de Suffetula avaient le droit de cité romaine. Leur ville est mentionnée dans les Itinéraires et la Liste des évêchés. Mais elle n'acquit toute son importance et sa gloire qu'à l'époque byzantine. L'historien

arabe Edrisi en parle en ces termes : « Sobéïtla était, avant l'islamisme, la ville de Gergès, roi des Romains d'Afrique. Elle était remarquable par son étendue et la beauté de son aspect, par l'abondance de ses eaux, la douceur de son climat et par ses richesses. Elle était entourée de jardins et de vergers. Les musulmans s'en emparèrent dès les premières années de l'hégire et mirent à mort le grand roi Gergès... »

Ce Gergès, ou mieux Grégoire, gouverneur de l'Afrique byzantine, s'était révolté contre son souverain; il battait monnaie, et avait fait de Sbéïtla sa capitale.

En 647, les hordes de l'islam arrivent par la Tripolitaine, la plaine de l'Araad, le seuil de Gabès, et menacent déjà la province du gouverneur indépendant. Gergès marche à leur rencontre et leur livre dans les plaines voisines une sanglante bataille.

Gergès avait une fille, grande, svelte, blonde comme l'aurore, aux yeux clairs comme les gouttelettes irisées du flot marin. Le printemps de sa dix-septième année avait, dans un mélange heureux, réuni sur ses joues la blancheur du lis et le carmin de la rose. Quand elle volait au combat, le cou paré d'un collier d'ambre et de corail, à côté de son père, sur sa cavale frémissante, que le soleil faisait scintiller les écailles d'or de sa tunique d'azur, que la brise agitait son manteau noir, bordé de pourpre, et son péplum neigeux aux raies de jacinthe, tous les guerriers s'arrêtaient pour la voir, l'admirer et la saluer de leurs acclamations.

Heureux d'un pareil enthousiasme, Gergès voulut en profiter. Il promit de donner sa fille en mariage, avec cent mille pièces d'or, à celui qui lui apporterait la tête du général musulman Abdallah.

Mais Zobéir, qui avait aperçu dans la mêlée la brillante héroïne, conseilla à Abdallah de renverser la proposition et de promettre la fille de Gergès, avec cent mille pièces d'or, à celui qui apporterait la tête du gouverneur.

La lutte était acharnée. Par un accord tacite, les guerriers des deux camps mettaient bas les armes dès que le soleil de midi les écrasait de ses rayons ardents. Zobéir eut un jour l'idée de n'engager que la moitié de ses combattants. Quand les soldats du prince se sont retirés pour quitter leurs armures et se reposer sous leurs tentes, Zobéir lance soudain ses troupes fraîches, qui tombent sur les chrétiens fatigués et endormis, et en font un horrible massacre. Gergès succombe vaillamment, l'épée à la main. Sa fille est faite prisonnière et va devenir la propriété de Zobéir. Mais la beauté et la vertu de la vierge chrétienne lui inspirent tant de respect et d'admiration, qu'il renonce à ses droits et déclare, dans son enthousiasme religieux, qu'il aspire a une autre récompense que la possession d'une simple mortelle.

Sbéïtla ne s'est pas relevé de son désastre. Pourtant j'augure bien de son avenir. Dès que la vapeur traînera près de ses ruines les chars

enflammés du progrès civilisateur, elle renaîtra de ses cendres. Des habitants , de nouveaux chrétiens , animeront son enceinte , aujourd'hui muette et solitaire.

M. Canova, de Kairouan, nous a donné une lettre en arabe pour le cheik, qui doit nous procurer la diffa, c'est-à-dire le kous-kous pour souper, la tente pour dormir, et l'alfa pour nos montures. Nous nous attardons à photographier ces restes éloquents d'un illustre passé.

L'arc de triomphe de Sbéïtla.

Ne sera-t-il pas facile de trouver le cheik au moment voulu? N'a-t-il pas sa hutte ou sa tente, adossée quelque part à un pan de muraille antique? De grands troupeaux de vaches, chèvres et moutons, paissent parmi les ruines, et des bergers, drapés dans leurs burnous blancs, nous regardent curieusement et se tiennent à distance. Leur demander où demeure le cheik sera l'affaire d'un instant.

Nous avons compté sans eux. Dès que nous faisons signe de les aborder, tous nos Arabes disparaissent comme par enchantement. On dirait qu'ils sont rentrés dans la terre. Les bêtes à cornes elles-mêmes se mettent à fuir.

Ahmed, le phaéton, un Arabe consciencieux, qui jeûne et qui fait sa prière, ne sait plus où est le douar. Je dépiste deux petits garçons derrière une touffe de jujubiers et leur demande du lait. Ils décampent prestement sans me répondre, chassant devant eux les dernières brebis du troupeau, qui se sauvent apeurées. Au loin, des cavaliers indigènes dansent la fantasia, bondissant sur leurs cavales frémissantes , riant sans nul doute par la barbe du Prophète de l'embarras des Roumis.

Nous apercevons à gauche les tentes et les feux d'un campement. Ahmed est député, pendant que le Maltais guide nos chevaux. Mais vingt chiens menaçants s'élancent du douar et obligent Ahmed à s'éloigner. Les femmes sortent aussitôt de la tente, poussent des cris gutturaux, qui doivent avoir un sens qu'il vaut mieux ignorer, et les accompagnent de gestes furibonds. Nous assistons de loin à cette scène peu parlementaire.

Cependant le soleil touche à l'horizon dans une traînée de poudre d'or. Nous sommes menacés de coucher au milieu du steppe , à la belle étoile , sans vivres et sans abri. Chacun opine à sa guise. L'un veut retourner en arrière et camper dans le temple; l'autre veut aller en avant, et le troisième met tout son esprit à blâmer ses compagnons, sans songer plutôt à sortir d'embarras.

La disparition soudaine des Arabes, la fuite des bergers, les intentions manifestement hostiles des gens des douars, me donnent l'idée assez vraisemblable que notre arrivée a été signalée par la télégraphie des burnous. Le cheik a levé ses tentes pour s'épargner les frais de notre réception. Les Arabes exécutent des signes conventionnels avec le pan de leurs burnous , et transmettent ainsi les nouvelles avec une rapidité incroyable.

Tout à coup nous apercevons deux Bédouins qui traversent notre piste d'un pas alerte et cherchent à nous éviter. Nous les cernons vivement et les mettons en demeure de nous indiquer où se trouve le cheik de la tribu. Ils nous affirment par gestes qu'il n'y a pas de cheik, et que le kalife habite à quinze kilomètres. Nous exhibons la lettre de M. Canova et celle de M. Massicault, enjoignant aux autorités indigènes de favoriser notre voyage. Ils ne savent pas lire. Mais ils sont très vivement frappés du sceau de la résidence. L'image de la République, avec son diadème aux pointes acérées, presque fulgurantes, n'a pas, en effet, l'air d'une matrone disposée à la plaisanterie.

« Est-ce la France qui est là?

— Certainement, c'est la France. »

Ils se rappellent que le cheik des M'tsara est proche, et nous conduisent au camp avec un empressement non moins explicable que leur mauvais vouloir de tout à L'heure.

La lettre est remise et passe de main en main; personne n'est capable de la déchiffrer, bien qu'elle soit écrite en arabe* Mais le sceau produit un

effet magique, et le cheik baise l'enveloppe avec vénération. Il nous salue par la bouche, la tête et le cœur. Nous avons son esprit, sa parole, son amour. Il nous présente ses deux fils. Tous les hommes de la tribu s'approchent successivement pour nous faire leurs salamalecks, et se baisent les doigts dès qu'ils nous ont touchés. Les femmes, sans voiles, sont ravies de voir des visages français.

En un clin d'œil, les plus jeunes et les plus agiles ont arraché les piquets de la meilleure tente, enlevé la plus belle natte, et fixé notre campement à cent pas du douar. Elles sont uniquement drapées d'une tunique bleue, fendue sous l'aisselle jusqu'à la hanche. La tête, la gorge, les bras, les jambes et les pieds sont nus et chargés de bijoux grossiers, médailles, amulettes, colliers, bracelets, pièces de monnaie, anneaux et plaques d'argent. Les enfants sont nombreux, vifs, mais malpropres et peu vêtus.

Nous leur distribuons de petits miroirs. Le succès en est incroyable, et bientôt femmes et enfants se disputent nos faveurs avec tant d'énergie que la voiture est emportée d'assaut. Il nous faut user presque de violence pour résister à l'attaque et mettre nos valises à l'abri de leurs mains indiscrètes.

Le neveu de M. Hébrard, un Parisien peu au courant des mœurs arabes, craint que les femmes ne se fatiguent à enfoncer les pieux de notre tente avec leurs maillets de bois. Il a la malencontreuse idée de vouloir les aider dans leur tache. Mais le cheik l'arrête et lui fait observer quel acte humiliant il va commettre en se mêlant aux femmes, lui, l'hôte de la tribu, tandis que nul Arabe ne s'abaisse à ces travaux, qui sont le partage exclusif des maîtresses de tentes.

Le Parisien saisit son revolver et plante successivement deux balles dans le milieu d'une planchette, fixée à trente pas dans le sol. Cet acte d'adresse lui attire l'admiration universelle. Plusieurs femmes courent chercher les moukalas de leurs maris , et veulent les obliger à faire preuve d'habileté. Mais eux ne paraissent pas désireux de brûler leur poudre. Ils examinent nos fusils, et se pâment d'aise à la vue de la bretelle qu'un ressort caché fait rentrer automatiquement dans la rainure de la crosse. Ces grands enfants, que tout amuse, nous amènent des chevaux, que nos moukres font galoper à travers la broussaille.

Cependant les femmes sont rentrées dans l'intérieur du campement, et nous assistons à une scène de mœurs véritablement biblique. Plusieurs foyers piquent les ombres du crépuscule de leur flamme claire. Le kouskous est en voie de préparation. Des femmes égorgent un agneau ; d'autres immolent des poules, suivant les prescriptions du Koran. Une jeune fille balance sur un foyer de braise une outre gonflée de crème et fixée par une corde d'alfa à un pieu recourbé. Trois matrones vénérables, accroupies, roulent sur une planche lisse, avec la paume de la main, des

boulettes de farine de riz. Une mère de famille, à la peau ridée et flétrie, s'obstine à me suivre, sollicitant un miroir pour l'enfant qu'elle tient à la mamelle et qui n'a pas pu se présenter au moment de la distribution.

Le campement vaut la peine d'être décrit. L'enceinte est formée d'un rempart de jujubiers épineux, disposés en cercle avec une seule ouverture, où se tiennent une douzaine de chiens blancs, hargneux et féroces. Dans le premier cercle sont rangés les chameaux; dans le* second, les vaches; enfin près des tentes, tournées invariablement du côté de la Mecque, se tiennent les moutons, les chèvres, les ânes, les chevaux et les poules.

Les tentes sont en laine ou en poils de chameau. Elles sont en général noires avec des raies blanches et ressemblent de loin à une gigantesque chauve- souris aux ailes étendues.

La tribu des M'tsara comprend en ce moment une douzaine de tentes, trente-quatre hommes et une soixantaine de femmes, filles et enfants. La tribu est donc bien défendue. Le guet est facile. Nul maraudeur ne saurait approcher sans être signalé par les chiens, et nul animal ne peut être dérobé, à moins qu'il ne sorte du campement.

Trois jeunes chameaux paissent en liberté. Leur laine est blanche. La gracilité de leurs membres leur donne l'aspect d'un squelette ambulant. Ils ont le regard de l'autruche. Ils se laissent approcher, et leurs mouvements ne manquent ni de grâce ni d'espièglerie.

A l'extrémité de la plaine, le disque du soleil a disparu dans les flammes d'un incendie lointain, et la timbale écornée de la lune, clouée dans l'azur, verse maintenant des reflets argentés sur les ombres diaphanes du crépuscule et les ondulations de la campagne embrunie. Les buissons résineux du lentisque pétillent devant chaque tente avec une flamme allongée, légère comme un souffle, ondoyante comme une draperie, et jette des crépitements aigus.

Assis sur la natte arabe, adossés à nos colis, nous faisons face à la lune et au foyer. On nous apporte en grande pompe le kous-kous, dans de gigantesques plats de terre rouge et sur des plateaux de cuivre. Il y a du riz fortement pimenté, des tranches de mouton, des poulets, des œufs, des bananes, des dattes, des pistaches rissolées, des figues de Barbarie et des jarres poreuses, où l'eau se rafraîchit. Nous mangeons sur nos genoux, à l'aide de nos doigts, suivant la coutume orientale. Nos hôtes se détournent par politesse, comme le recommande le Koran. L'appétit satisfait, nous passons les mets à nos cochers, qui les passent ensuite aux Arabes. Les chiens attendent les os, et les plats s'en retournent absolument vides.

LA SOIRÉE DU BIVOUAC — UN CHANTEUR ET DEUX MUSICIENS HYMNE A KAIROUAN — LA KHEDOUDJA — LA DÉLIBÉRATION — LES GARDES DU CORPS — LE RÉVEIL — LES ADIEUX

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