‹ De Carthage au SaharaChapitre 9 sur 27 · SAINT LOUIS — LES JUIFS · texte numérisé non relu

SAINT LOUIS — LES JUIFS

Hassein nous fait visiter, dans l'intérieur de la ville, la mosquée des Sabres. Elle est aussi triste et nue que celle du Barbier est ornée et riche. Elle n'a qu'une seule nef humide, au fond de laquelle est le tombeau du santon, ou personnage vénéré, en l'honneur de qui la Djamâa fut bâtie.

Ce personnage était un forgeron derviche mort récemment. 11 avait la manie des grandeurs. Sur un sarcophage s'allonge une pipe en bois de dimensions colossales. Les lèvres de Gargantua auraient seules pu tenir cet invraisemblable chibouk. Sur deux râteliers monumentaux s'étagent des fourreaux, gros comme des poutres, armés de phénoménales ferrures, bardés de métal comme des portes de prison, et peinturlurés de couleurs brillantes. Les sabres ont disparu. Mais on montre encore, dans un enclos, de l'autre côté de la rue, des ancres gigantesques, plus volumineuses que celles de nos cuirassés. Elles sont probablement l'œuvre du derviche, comme les sabres et la pipe ; car elles n'ont pas les proportions exigées pour être utiles en mer. Leur présence à Kairouan ne laisse pas que de frapper l'imagination du peuple et aussi des étrangers.

Une large rue, entre de hautes murailles, sépare la ville du faubourg des Zlass. La porte des Pruniers, Bal-el-Koukha, les met en communication. Quand la porte est close, le passage de la cité au faubourg est réduit à une poterne exiguë et tortueuse en forme d'un S. Elle est ménagée dans l'épaisseur du mur et ne perment pas à un homme armé de pénétrer dans l'enceinte, nia un brigand de fuir sans un arrêt notable,

C'est dans ce chemin de ronde , loin du centre de la ville et du quartier européen, que le premier curé de Kairouan vient d'établir sa résidence. Aucun temple catholique ne s'était encore dressé sur le sol de la ville. Pourtant la population chrétienne comptait presque trois cents personnes, qui vivaient là sans prêtre et sans sacrifice. Le cardinal Lavigerie a récemment envoyé l'abbé Talis pour organiser le service religieux. Une cave lui sert de chapelle. Quelques planches composent l'autel et la sacristie. La pauvreté est ici celle de l'étable de Bethléhem. Elle fait contraste avec le luxe princier que l'on remarque sur les pentes de la Marsa.

Déjà quelques musulmans se sont mis en rapport avec le marabout français et lui proposent des cas de conscience. Les petits enfants, effrayés d'abord par la couleur sombre de sa robe, commencent à s'approcher, acceptent des friandises, et s'en vont raconter à leurs mères que l'homme noir ne les a pas mangés, comme on les en avait menacés.

Le vice-consul n'est guère mieux logé que le nouveau curé. Il serait utile pourtant au prestige de la France sur ces populations naïves que le représentant de l'autorité ait une maison mieux en rapport avec l'importance de ses fonctions.

Un type légendaire à Kairouan, c'est notre cicérone, le chaouch Hassein, attaché au contrôle civil. Grand de taille, svelte, d'un aspect vénérable, d'une physionomie mobile que des yeux félins rendent encore plus expressive, Hassein a la jambe fine, la main délicate et des manières affables. Il raconte lui-même, avec une apparente modestie, que, le mercredi 26 octobre 1881 , il eut l'insigne honneur d'être désigné par le kalife pour porter au général français les clefs de la ville, sur le conseil qu'il donna de se rendre. Il ajoute qu'il n'est pas Tunisien, mais Algérien de naissance.

Vous mène-t-il au bazar, le tapis que le marchand déploie sous vos yeux est certainement le plus beau de ceux qu'un Roumi peut acheter. Hassein vous dit que le vice-consul, M. Canova en personne, a voulu en faire l'acquisition au prix de quatre-vingt-dix francs, sans pouvoir l'obtenir. Il vous murmure à l'oreille que ce tapis est l'œuvre de sa fille. Le marchand en demande cent vingt francs. Mais, pour vous faire plaisir, Hassein ordonne qu'il soit cédé à cent francs.

Un fait déjà ancien révèle en entier le caractère astucieux et mercantile du cauteleux Algérien. Il conduisait un Anglais à la mosquée. Ne pouvant pénétrer dans l'enceinte, l'Anglais offrit cinquante francs à Hassein pour qu'il comptât les colonnes des nefs. La chose était facile, mais le cicérone sut la rendre difficile. Il va trouver le mufti et lui demande l'autorisation de compter les colonnes.

« Tous ceux qui ont commis ce sacrilège, répond le mufti, sont devenus aveugles dans l'année. Vois si tu veux que pareil malheur t'arrive. » Hassein revient auprès de l'Anglais et lui dit :

Une femme juive et deux femmes arabes, à Kairouan.

« Le mufti affirme que, si je compte les colonnes, je perdrai la vue. Je suis père de famille et bon musulman. Tu ne voudrais pas me causer un pareil préjudice ! »

L'Anglais comprend, donne deux cents francs en guise de collyre. Les colonnes sont comptées. Hassein jouit de la vue et exerce toujours son petit métier de cicérone, d'interprète, de policier et de marchand.

Il nous montre dans la mosquée des Sabres deux grandes tablettes recouvertes d'inscriptions arabes où il est dit qu'en 1881 Dieu, toujours clément, remettra les clefs de la Tunisie aux mains de la France. Cette inscription fut déterrée quelques jours avant la reddition de la ville. Les paroles prophétiques qu'elle contient exercèrent une grande influence sur les esprits. Les méchantes langues prétendent que Hassein, d'accord avec le mufti, ne fut pas étranger à la composition de la prophétie ni à son enfouissement dans le sol, où elle fut ensuite découverte si à propos.

Laissons ce personnage typique, résumant en lui les qualités et les défauts de sa race, et dont le caractère ondoyant et divers a singulièrement piqué l'attention de mon esprit.

Kairouan possède deux hôtels européens et un chemin de fer Decauville, qui la relie à Sousse. Elle prendra beaucoup de développement dès qu'une voie ferrée plus régulière la mettra en communication avec la côte et Tebessa. Elle sera la station la plus importante de la ligne centrale.

Mais il faudrait auparavant modifier la situation des habbous. Kairouan étouffe dans un immense réseau de terrres inaliénables, qui sont la propriété des confréries et des mosquées ; elles sont un grand obstacle à l'épanouissement de la richesse publique, car elles ne laissent aucune place aux gens désireux de s'attacher au sol et de le féconder.

Les souks de Kairouan n'ont pas le caractère luxueux de ceux de Tunis. L'industrie indigène s'adapte mieux aux besoins moins compliqués des provinciaux. On y vend surtout aux gens de la campagne, et la fabrication se circonscrit aux strictes nécessités des clients des douars. Les soies aux tons chatoyants, les broderies d'or, les étoffes multicolores sont plus rares. La laine blanche des burnous, les cuirs jaunes et rouges pour les babouches et les ceintures dominent. Les tapis sont renommés. Ils sont faits à la main avec des dessins compliqués, riches et d'une vivacité de couleurs admirable.

La laine est de première qualité. Elle provient des mérinos à large queue, qui paissent dans la plaine. Après la tonte, elle est lavée et blanchie par les femmes arabes, sur la margelle d'un puits ou dans le lit d'un ruisseau. Toutes ces femmes, voilées à la ville, se dépouillent alors de leurs manteaux, relèvent leurs robes et, les jambes nues, entrent résolument dans l'onde troublée, pour piétiner la toison nouvelle avant qu'elle soit livrée à la teinture.

Nous assistons à une scène de ce genre en revenant de la mosquée du

Barbier. Entre le bassin des Aglabites et le cimetière, en partie recouvert d'une forêt de figuiers de Barbarie qui cachent aux regards le monticule des Poux, le trop -plein des eaux forme une rivière. Plus de cinquante femmes y sont occupées, sous divers accoutrements, au lavage de la laine.

Ce bassin des Aglabites, que le prince Ahmed fit creuser l'an 241 de l'hégire, n'était plus qu'une ruine monumentale incapable de garder une goutte d'eau. L'administration française l'a restauré. Les sources du Chérichérat ont été captées. L'eau est amenée par des tuyaux de fonte dans l'immense réservoir d'une capacité de cent mille mètres cubes.

Les bourgeois de Kairouan en font un but de promenade. Ils y vont chercher des idées fraîches; ils vont voir le lac, se ridant au souffle de la brise. Ils n'ont jamais contemplé que l'onde impure des rigoles les jours d'averses.

Un citadin kairouanais, allant à Paris au moment de l'Exposition, fut très surpris à la vue du Bhône, quand il sut qu'il contenait de l'eau douce. Arrivé à la gare de Perrache, il se fit conduire sur le bas port du fleuve, pour s'assurer par lui-même que ce n'était pas un bras de mer et que le flot rapide n'était pas salé.

Au pays du soleil plus qu'ailleurs, l'eau est le premier élément du bonheur et même de la vie. 11 est écrit dans le Koran : « Ceux qui croiront auront pour demeure des jardins arrosés de courants d'eau. » Le sultan Ahmed, pour hâter l'heure de sa félicité, fit construire au milieu du bassin un élégant pavillon, percé de quatre portes, et couronné d'une coupole reposant sur des colonnes de marbre ; une barque portait le prince vers l'agréable séjour, où il avait réuni les autres séductions du paradis d'Allah. Quiconque s'avisait de déranger le sultan s'exposait à être décapité.

Avant la restauration du bassin, les Kairouanais n'avaient guère pour se désaltérer que l'eau du puits du Chameau. Ce monument est au centre de la ville. C'est une tour carrée. Deux chameaux, au premier étage, étaient sans cesse occupés à tourner la noria. Pendant que l'un marchait, l'autre se reposait, en regardant par la fenêtre les passants de la rue.

L'eau était distribuée dans de petites poches en ciment, ménagées dans les murailles. Un tuyau court émerge au dehors d'une éminence mamillaire en stuc. Un passant avait-il soif? Il prenait à la bouche l'extrémité du tuyau et aspirait fortement l'eau du réservoir intérieur.

On voit encore sur les murs ces mamelles administratives. Mais aujourd'hui l'Arabe n'a plus besoin d'y avoir recours; car les bornes-fontaines abondent dans toute la ville.

Les femmes arabes à Kairouan ne sont pas aussi rigoureusement voilées que celle de Tunis. Beaucoup même ne le sont pas du tout et vivent dans les douars. Celte différence lient à ce que la ville est moins considérable, et que les citadins ont presque tous dans les environs des propriétés de famille.

Les costumes sont d'une richesse inouïe. Les camées, les médailles, les bracelets et les anneaux des chevilles sont des chefs-d'œuvre de ciselure.

Je me promène sur les remparts, quand j'aperçois dans la rue un groupe de femmes accroupies près d'une porte. Elles sont littéralement couvertes de bijoux, et surtout de colliers faits avec des pièces d'argent.

Je suis frappé de l'élégance de leur coiffure et de la riche ceinture dont elles se parent. La plupart ont le visage tatoué et portent la marque de leur tribu, comme les chameaux, les chevaux et les ânes. Les Juives ne sont pas ainsi défigurées. Mais leur embonpoint, recherché et obtenu par un traitement spécial, les rend presque hideuses.

Dès que la nuit enveloppe la ville de ses ombres, le mouvement des rues est presque suspendu. Toute l'animation se concentre dans les cafés maures. Accroupis, couchés sur les nattes ou debout contre la muraille, les Arabes écoutent les sons de la Derbouka, les merveilleuses histoires du conteur. En signe de joie, les hommes portent sur l'oreille gauche une fleur, une rose, une grosse marguerite. Ils contemplent ravis la pantomime expressive d'un nègre, qui traduit en gestes les rêves de son âme. Ils prennent part à de longues discussions, où chacun exprime son opinion, avec une véhémence qui ressemble d'abord à de la colère. Ils aiment aussi le jeu des cartes, des osselets et de la croix.

Deux amateurs s'accroupissent sur la terre. On trace avec la main, sur le sable, un carré coupé au milieu par deux perpendiculaires et deux diagonales. Les joueurs, munis chacun de trois petits cailloux, cherchent à les aligner sur la figure géométrique. Cette distraction puérile, connue de tous les écoliers de France, suffit à passionner des hommes graves. Un groupe se forme, et vingt yeux suivent avec intérêt les péripéties de la lutte. Beaucoup d'Arabes ne sont que de grands enfants.

Le soir, à l'hôtel, nous avons une surprise agréable. L'aumônier militaire de Sousse vient d'arriver à Kairouan. Il consent à se joindre à l'abbé Talis et à partager notre modeste repas. C'est peut-être la première fois que trois prêtres sont réunis dans cette ville.

Hassein revient nous prendre, pour nous montrer la danse du cheval et du chameau. Il affirme que c'est une chose curieuse, originale et amusante. Il nous mène dans une sorte de hangar, qu'une draperie flottante signale à l'attention des passants. Un orchestre barbare, où la grosse caisse joue le premier rôle, appelle les curieux.

Le chameau paraît, puis le cheval. Quelle déception! Un histrion, muni de la mâchoire d'un chameau, s'entoure de lambeaux d'étoffe qui, à l'aide de boudins, figurent le corps de l'animal, et se livre, dans cet accoutrement, à toutes sortes de contorsions et d'excentricités. Il va même jusqu'à mordre les spectateurs, s'ils ne jettent pas dans sa bouche béante un caroube, qui descend par le gosier de zinc jusqu'au plateau, que l'acteur tient dans les entrailles du quadrupède.

Le cheval est figuré d'après le même principe et s'abandonne à des mouvements qui tiennent des mœurs de cet animal. Il n'avale pas les pièces de monnaie, comme son partenaire le chameau; il les prend avec les dents et les dépose sur le plateau. Mais quelles ruades! quel galop! quelle danse de fond ! Les Kairouanais regardent ce divertissement comme une création géniale. Hassein s'étonne de notre froideur et cherche à nous démontrer qu'il faut beaucoup de talent pour jouer la bête.

D'après le dernier recensement, la ville de Kairouan compte cent soixante -quinze Français, cent cinquante Israélites et cent Italiens, Grecs et Maltais. Les indigènes sont au nombre de vingt mille.

La population de Kairouan diffère complètement de celle de la campagne. Tandis que les Bédouins ne songent, en travaillant leurs terres et en élevant des troupeaux, qu'à satisfaire leurs besoins matériels immédiats , sans chercher à accumuler du numéraire ; les gens de la ville sont actifs, industrieux, prévoyants, et possèdent le génie du commerce. Il n'est guère d'indigène, à quelque classe qu'il appartienne, qui directement ou indirectement ne vende au marché. Aussi l'artisan jouit-il de la même considération que le fonctionnaire. Il n'est pas rare de voir, comme autrefois chez les Juifs, les principaux notables de la ville assis dans la boutique d'un ferblantier, d'un droguiste, d'un perruquier, d'un étameur. Le cheik de la secte des Aïssaoua est sellier; un parent du bach-mufti, directeur du culte, fabrique des objets de cuir, savates, babouches, bourses et ceintures.

Les Kairouanais sont extrêmement paisibles. S'ils se disputent, ils n'en viennent jamais aux coups. Ils se laissaient jadis dépouiller par les nomades plutôt que de se défendre. Les vols privés sont rares; les meurtres, totalement inconnus. D'un naturel endurant, le Kairouanais, s'il est attaqué, au lieu de risposter, va se plaindre. Mais, s'il se plaint beaucoup, il pardonne facilement. Pour peu que le coupable fasse appel aux bons sentiments de sa victime, il est sûr de s'en aller indemne. En somme, la population est excellente et des plus aisées à gouverner.

Voici un exemple de cette humeur pacifique :

Les troupes françaises approchaient de Kairouan. Les Zlass se soulèvent, pillent les tribus voisines et se résolvent à profiter de ce moment de trouble pour mettre à sac la ville, avant l'arrivée de nos soldats. Peu soucieux de défendre leur pays contre l'invasion, ils sont préoccupés surtout d'accumuler du butin, au préjudice de leurs concitoyens. Kairouan va tomber aux mains des insurgés.

D'autre part, l'armée française est déjà en vue. Les habitants sont partagés entre le désir d'être protégés et la crainte de voir souiller paï des chrétiens le sol de la ville sainte. L'hésitation n'est pas de longue durée. Dès qu'ils apprennent que, pour éviter le bombardement, ils doivent arborer le drapeau parlementaire, ils se liaient de hisser du linge blanc

sur plusieurs minarets. Hassein court ouvrir la porte des Peaussiers, Bab-Djelladin. L'entrée dans la capitale du Maghreb religieux a lieu sans coup férir.

Les indigènes se sont vite soumis à notre domination. Un peu effarouchés par les allures conquérantes des premiers arrivés, qui ont souvent fait preuve d'injustice envers les indigènes, ils perdent insensiblement ce sentiment de méfiance et se montrent reconnaissants, quand on les traite avec des procédés équitables.

On croit généralement qu'on ne peut rien obtenir de l'Arabe que par la terreur. D'après M. Canova, qui a toujours vécu parmi les musulmans et dont l'administration paternelle semble être très appréciée, la justice produit de meilleurs résultats. Les colons français, qui sont venus en Tunisie avec des capitaux et se sont établis dans le nord de la régence, sont aimés des indigènes. Ils ont conquis leur estime et leur confiance, parce qu'ils n'abusent pas de leur force ni de leur situation.

Ces barbares d'Afrique, qui nous auraient massacrés ou mis en esclavage , il y a cinquante ans , sont stupéfaits de notre clémence après la victoire, émerveillés de notre tolérance et de notre équité. Ils nous regardent comme des génies créés pour pacifier la terre, pour préparer le règne de leurs fanatiques espérances. Ce n'est pas la terreur qui brise leurs âmes. Ils nous reconnaissent pour leurs supérieurs dans les affaires de ce monde, et ils acceptent ce que nous exigeons d'eux dans leur intérêt, parce que c'est la volonté d'Allah !

Mais il faut leur laisser la liberté de se loger et de se vêtir comme ont fait leurs pères. Nos inventions leur paraissent des jeux trop difficiles à comprendre ; nos livres ne sont pour eux que de misérables rêveries en comparaison de celui que l'ange Gabriel a dicté à leur prophète.

Que de fois mon cœur s'est serré d'une émotion profonde, durant ce voyage en Tunisie 1 Voilà une immense contrée , qui est aux portes de la France, qui touche presque à la capitale du monde catholique, et le nom chrétien y est en horreur! Dès que vous quittez les villes du littoral, vous ne trouvez plus ni un prêtre ni un autel. Cependant les habitants de ces solitudes, qui ignorent l'Évangile, sont des croyants convaincus, qui prient, jeûnent et bénissent matin et soir le Maître de l'univers. Ils s'associent à des confréries ; ils ont une confiance illimitée dans les mérites de leurs intercesseurs ; ils invoquent Dieu sous les noms secrets qu'ils apprennent de leur bouche ; ils se conforment à leurs exemples ; ils règlent leur tenue, leurs usages, leurs mœurs sur les maximes du Koran ; ils forment en esprit des familles qui se reconnaissent à des symboles. Ils perpétuent la vie biblique; ils ont une endurance qui étonne; ils méprisent les arts et les artifices de la vie moderne , persuadés qu'ils en feront toujours assez pour embellir cette demeure passagère et nourrir ces corps charnels. Une seule chose est importante, c'est d'accepter la volonté d'Allah

et de croire à sa parole. Ils espèrent que le moment est proche où les montagnes s'envoleront dans les airs comme des toisons, où Jésus reviendra convertir à l'islam les derniers hommes, où les morts, réveillés de leurs tombeaux, entreront avec eux dans l'éternité des délices ou des tourments.

Les folies religieuses des Aïssaoua sont des actes de pénitence pour conquérir plus de gloire dans le ciel.

Mais, d'autre part, Mohamed accorde à la nature toutes ses satisfactions. Il suffit de quelques ablutions pour effacer les péchés; la volupté n'est point un obstacle à la sainteté. Tel est le secret qui enchaîne les peuples au joug 'de l'islam. Telle est aussi la raison de leur déchéance morale et de la misère physique qui s'étend sur toute terre où il fixe son empire.

Ces pensées, ces considérations plongent mon âme dans la tristesse. Combien d'années faudra-t-il encore pour que la lumière de l'Évangile brille sur cette contrée? Plusieurs générations s'éteindront avant que leurs descendants reviennent à ce culte de la croix rédemptrice, adorée de leurs ancêtres.

Mais aussi quelle pensée consolante de voir la France appelée à celte œuvre de civilisation et de salut! Saint Louis, expirant sur les ruines de Carthage, a pu se croire vaincu. Son sacrifice était accepté. Qui oserait dire que, dans les desseins impénétrables de la Providence, la conquête de la Tunisie n'est pas la première récompense de son héroïque trépas, le fruit de son immolation, le résultat de sa prière expirante? 0 France, ma patrie bien-aimée, je salue ton drapeau sur la terre d'Afrique! Tu précèdes et accompagnes les apôtres du Christ. Tu n'as pas cessé, malgré tes erreurs, de jouer le rôle de soldat de Dieu, de combattre pour la justice, de semer la vérité! Que tes destinées sont belles! Je comprends pourquoi un regard d'amour et une bénédiction vivifiante descendent du Vatican sur ton front rajeuni !

Revenons à Kairouan. La vie y offre des conditions si particulières d'intimité, de religion, de facilité, que le citadin indigène ne peut se résoudre à quitter sa ville. S'il en est éloigné, le spleen le prend et il se hâte de revenir près du berceau de ses ancêtres et de la mosquée où quelques membres de sa famille ont été plus ou moins marabouts, dans les âges passés.

Une chose révolte les Kairouanais et nuit à nos intérêts, c'est l'envahissement progressif de leur ville par les Juifs, depuis que l'administration est entre nos mains. Avant l'occupation, le séjour des Juifs était interdit, et les habitants vivaient sans contracter de dettes. Les rôles sont changés aujourd'hui; car les youdis trouvent dans ce pays neuf un terrain des plus propices à leurs opérations usuraires. Aussi leur nombre augmente-t-il d'une façon inquiétante. Dans quelques années, ils auront ramassé toutes

les richesses de la région. Ils n'osent pas encore s'emparer des champs cultivables, mais ils possèdent déjà un grand nombre de maisons et tous les bijoux. Ils sont une plaie menaçante pour l'avenir. La population arabe, jadis dans l'aisance, sera bientôt réduite à l'affreuse misère et obéira aux vices corrupteurs qui en sont la conséquence.

Les Kairouanais ont eu l'idée de demander au parlement français l'interdiction de séjour pour les Juifs dans la ville sainte. L'idée n'a pas été poursuivie.

Afin de manifester leur répulsion pour les fils d'Abraham, ils leur interdisent l'accès des mosquées et réclament une affirmation de l'autorité française, quand ils ont des doutes sur la religion d'un touriste. Quel intérêt peut avoir la France à favoriser les procédés d'une secte qui compromet ainsi l'avenir de notre influence dans le protectorat?

Page 1