UN TORRENT DÉBORDÉ — LE TOMBEAU DE FLAVIUS — KASSERINE
Le repas fini , trente-quatre Arabes se rangent en cercle autour de notre foyer. Ils quittent leurs savates en arrivant, par égard pour leurs hôtes. L'air est vif. Ils relèvent leur vêlement aussi haut que le permet la décence, et, les uns après les autres, passent deux ou trois fois leurs jambes nues dans la flamme. Quand ils sont ainsi flambés, ils s'accroupissent, et la causerie commence. Nous leur distribuons des cigarettes. Après la poudre, ce modeste calumet de l'amitié est certainement le plus gracieux présent qu'on puisse leur faire.
Les chevaux, les jambes accouplées, s'approchent à leur tour. Rassasiés d'orge, ils passent la tête par-dessus les épaules des hommes. Ils veulent aussi leur part des plaisirs d'une veillée de bivouac.
Une femme apporte un tambourin. Elle en sèche la peau à la flamme et en ausculte le son, jusqu'à ce qu'il lui semble rendre la note désirée. Deux jeunes Bédouins, vêtus d'une tunique blanche, avec une ceinture et un turban neufs, se présentent munis de chalumeaux. Ces tiges de roseaux agrestes sont reliées par des anneaux de cuivre. Chanteurs et musiciens nous saluent, s'accroupissent, et, pendant que toutes les bouches respirent voluptueusement l'exquise ambroisie de la cigarette de France, ils préludent à leurs airs de mosquée.
A Allah la première louange! à lui le premier son, la première harmonie ! Les musiciens modulent l'hymne sacré avec des inclinations de tête, des haussements d'épaules, des mouvements de l'épine dorsale rythmés et expressifs.
Puis c'est le cantique d'Abd-el-Kader, ou du serviteur de Dieu. Un Arabe le chante à pleine voix, en s'accompagnant du tambourin. L'instru-
ment circule ensuite dans l'assemblée, pour recevoir le karoub ou la pièce d'argent qui servira de salaire au troubadour et aux musiciens.
Après Dieu et le bonheur de le servir, ce qui fait battre le cœur d'un bon musulman, c'est sa patrie, la ville sainte, l'étoile du désert, la fleur des sables, la brillante cité de Kairouan.
M. Canova a daigné nous faire la traduction de ce chant indigène. Nous la donnons ici, en respectant, autant que le permet le sens, la coupe des vers arabes.