‹ De Carthage au SaharaChapitre 13 sur 27 · KAIROUAN · texte numérisé non relu

KAIROUAN

[Chanson indigène.)

Certes, pour Kairouan et pour ses habitants,

L'honnêteté est un dogme dont les plus fiers sont fiers.

Cette ville surabonde de savoir, de clémence.

Elle possède le salut, la science, la bonté.

Tandis que Bagdad est l'Irak (la Babylone) du levant,

Kairouan est l'Irak du couchant ! Quel abîme entre les deux !

Oserai -je comparer Bagdad à Kairouan !

Autant vaut mesurer le mois avec l'année.

La première, construite avec de grands efforts,

N'a jamais pu répondre aux vœux des fondateurs.

Un simple émir jadis en a tracé le plan.

Les amis de Beder (nom de Mohamed) bâtirent la seconde.

Le Prophète lui-même daigna l'édifier,

Invoquer sur son nom la tutelle des justes.

Ces justes assistaient à son érection ;

Leurs visages ravis étaient resplendissants ,

Quand ils priaient dans sa mosquée , œil du désert ;

Elle n'avait pas encore de muraille d'enceinte.

Mais les justes suivirent des voix mystérieuses

Les appelant à la prière. Une lumière soudaine

Les éclaira , leur montra le Mihreb ;

Là fut fondée par eux la belle Kairouan ,

Sans nulle hésitation, sans nulle impiété.

Le milieu du Mihreb vise vraiment le Bud

Et la maison sacrée (la Mecque), sa haute protectrice !

Les chanteurs et les musiciens, surexcités par nos applaudissements et leur propre animation, sont infatigables. Les paroles volent de plus en plus sonores de leurs bouches émues, et les notes jaillissent de plus en plus vibrantes de leurs pipeaux rustiques. Les chevaux, immobiles, paraissent charmés. Les chiens restent silencieux. A travers une fente de l'étoffe qui compose notre palais, j'aperçois les chameaux, le cou tendu, l'œil attentif. La lune blanche monte tranquille dans l'azur et jette des tons bleus et veloutés d'une douceur infinie sur les plaines apaisées.

M. Hébrard regrette de ne pouvoir photographier une scène d'une originalité si intense, d'une couleur locale si prononcée. Au temps de Jacob,

on devait passer ainsi la veillée sur les coteaux de Béthel et dans les vallons de Mambré.

L'Arabe n'aime pas seulement son Dieu et sa patrie ; le sentiment de l'amour conjugal fait aussi vibrer son âme. C'est à la joie de tous que le chef demande la Khedoudja!

LA KHEDOUDJA

[Chant populaire au sud tunisien.)

A ton image Dieu procréa la beauté.

Tu naquis belle, et le beau t'a de plus embellie.

Encore enfant, déjà tu brillais de splendeur ;

Le miel est moins doux que la douceur de tes traits.

Tes joues sont des roses. Quant à tes yeux assassins

Qu'il plaise a Dieu de m'en préserver !

0 Khedoudja, doux rêve de mon âme,

Tous les humains s'attachent à tes pas

Pour voir, admirer, honorer ta beauté !

0 génie ! ô démon séducteur !

0 Khedoudja, doux rêve de mon âme,

Dont le beau même embellit la beauté ,

Tu commandes en bey ; irrésistible est ta puissance !

Qui s'y soumet développe son cœur,

O Khedoudja, doux rêve de mon âme,

Dont le beau même embellit la beauté,

Les plus belles femmes , à ton aspect ,

Ont reconnu la perfection de tes atours.

Tes vêtements sont une merveille de grâce.

Au-dessous, des bracelets, des anneaux s'enroulent librement ;

Ton large front, tes yeux de kohol noircis,

Tes sourcils , qu'on dirait dessinés à la plume ,

Un nez fin comme le bec d'un oiseau,

Ou plutôt taillé en forme de glaive,

Ta bouche semblable à une parcelle d'or,

Pareille à une ruche d'où s'écoule le miel ,

Transparent comme le suc de tes lèvres ;

Ton cou allongé , sur lequel un collier d'ambre

Trace élégamment un sillon lumineux,

Une parcelle de musc, enchâssée dans un croissant,

Une broche en épis, te rendent incomparable.

O Khedoudja, doux rêve de mon âme,

Tu commandes en bey, et tes sujets t'implorent.

O félicité, que je voudrais te posséder,

Ne fût-ce qu'un instant, comme le roi possède

Le sol qu'il foule de ses pieds en passant !

Sincère est ton amour. Ennemie du mensonge ,

Tu ne partages pas le présent de ton cœur.

A ton époux tu donneras ton or et ta couronne ,

Tes pierreries, tes camées de diamant.

O Khedoudja, doux rêve de mon âme,

Lorsque tu sors, parée de tes atours,

De ta taille élancée , de tes formes divines ,

Tu ressembles au bey, commandant son armée.

0 Khedoudja , doux rêve de mon âme ,

Je te chante, et pourtant ma vie est un chaos.

Je ne suis qu'un derviche, et mon état

Compromet ma santé, ma vie et mon salut.

Je ne veux cependant qu'un ami , ton visage.

A lui mon chant d'amour ! Pour lui

Je voudrais corriger mes défauts de langage.

Que Dieu, quand ce sera l'heure de mon trépas,

Achève ma carrière dans le meilleur état,

0 Khedoudja , doux rêve de mon âme !

Cette traduction est certainement incolore, comparée au texte original. Je ne saurais dire que le chant est mélodieux, mais il est assurément passionné. Quand l'Arabe jette à Khedoudja son appel enthousiaste, il rapproche de ses lèvres le tambourin vibrant sous ses doigts, et les deux pipeaux ont des modulations si douces, si traînantes, suivies d'une note aiguë si rapide, que tous les auditeurs en sont remués.

Malgré la fatigue, nous ne songeons pas à dormir. Cependant il est déjà onze heures. M. Hébrard et M. Dumont remercient les musiciens. En ma qualité de marabout, j'adresse des félicitations à tous les hommes du douar, et je donne enfin le signal de la retraite.

Les Arabes rentrent dans l'enceinte du camp. Roulés dans nos couvertures, nous nous étendons sur la natte, les membres fatigués, l'imagination pleine des visions nocturnes du désert. Malgré le vent frais qui souffle sous ma tête, et contre lequel je me fais un rempart de ma valise, je ne tarde pas à m'endormir.

M. Hébrard reste éveillé; car une vive discussion s'est élevée dans le camp. Elle dure plus d'une heure. Tous les hommes du douar parlent successivement et semblent très animés. Enfin les voix s'éteignent. Quelques instants s'écoulent; M. Hébrard aperçoit deux burnous qui glissent sournoisement le long de notre tente. Il réveille M. Dumont, et tous deux saisissent leurs fusils. Les deux indigènes, sans autre façon, pénètrent sous notre abri et se couchent en long, près de mes amis. Viennent-ils pour voler? Ont-ils des intentions homicides? Faut-il les frapper et les faire déguerpir?

Ahmed devine la pensée de M. Hébrard et de son neveu. Il a suivi toutes les péripéties de la discussion : « Ne craignez pas, dit-il, ces hommes sont vos gardiens. Les nomades ont délibéré pour savoir s'il convenait mieux de vous laisser dormir seuls, ou de vous envoyer des gardes du corps. Chacun d'eux a exprimé et motivé son avis. Le résultat de cette discussion est qu'il convient de vous honorer par la députation de deux défenseurs, et ces hommes étendus sont les amis que la tribu envoie pour vous protéger, surtout du moment que vous n'avez rien à redouter. »

Les mille bruits du camp nous réveillent dès que l'horizon se colore au levant. Les chameaux grommellent et renâclent, les chevaux hen-

nissent, les ânes braillent, les coqs chantent; les bergers rallument la braise du foyer assoupi ; dans les troupeaux , chevrotement et bêlement se font chorus.

Nos chevaux, rassasiés d'orge, sont attelés, pendant que les fils du cheik nous apportent des œufs et du lait. Quant à lui, il veille à tout avec dignité et fait charger nos valises. Au moment du départ, tout le personnel du douar nous entoure, les hommes au premier rang, les femmes au second.

Alors le cheik, d'une voix convaincue, prononce ces mots avec solennité :

« Les M'tsara sont heureux d'avoir abrité sous leurs tentes trois illustres fils de France. Vos visages demeureront dans nos cœurs plus longtemps que la surface polie de vos miroirs. »

Je réponds :

« Merci, grand cheik, pour ton hospitalité fraternelle! Ton âme est sœur de notre âme. Notre amitié durera plus que la flamme du lentisque au foyer du bivouac. Tant que la lune, témoin de la veillée d'hier, promènera son croissant écorné sur les plaines de la Tunisie, on redira parmi les guerriers de France le nom de la tribu des M'tsara. A tous, frères, salem! »

Il serait méséant de payer en monnaie une telle réception. Pourtant la tribu est si pauvre que nous ne voulons pas lui être à charge. La courtoisie permet de faire un cadeau. Mais où prendre, en rase campagne, un objet à offrir? Le cheik lui-même choisira son présent. A cette fin, nous le prions d'accepter une pièce d'or, qu'il ne refuse point.

Les tentes disparaissent bientôt à nos yeux, et d'autres sites ne tardent pas à absorber notre attention.

L'étape pour atteindre Fériana est de soixante -huit kilomètres. Kasserine en marque exactement le milieu. Nous nous engageons dans d'interminables plaines, luxuriantes de superbes touffes d'alfa. Les lièvres, les perdreaux, les pluviers et beaucoup d'autres oiseaux, qui ne cessent de se lever sur notre piste, ne laissent pas de répit à mes compagnons. Bientôt leurs poches sont pleines, et les coussins du landau sont chargés de pièces de gibier, qui feront ce soir nos délices.

Je remarque le long du sentier les ruines de plusieurs moulins à huile, que je reconnais aux deux pierres droites, comme les montants d'une porte étroite. De distance en distance, sur les moindres éminences du sol, se dressent de petits fortins, en partie écroulés, destinés sans doute à protéger les huileries, à l'époque où la contrée n'était pas sûre.

Les oueds que nous traversons sont à sec, sauf le Menesser à Sbéïtla. Un orage violent nous montre ce qu'ils deviennent par un temps pluvieux. A l'approche de Kasserine, nous trouvons la plaine inondée. La piste est un marécage. La voiture enfonce dans la boue jusqu'à l'essieu. Tandis que

les quatre chevaux s'épuisent à la dépêtrer, nous pataugeons dans la vase au milieu d'un champ de blé. L'oued Foucennah a débordé et roule une eau trouble, chargée de phosphate de chaux, qui lui donne l'apparence du lait.

Un Arabe complaisant accourt à notre rencontre et nous indique les points où nous pouvons franchir les p?emiers bras du fleuve. Le lit principal est d'un accès plus difficile. La berge est escarpée et le landau menace de faire la culbute dans le torrent. Nous entrons à pied dans l'onde furieuse et achevons la traversée en nous réfugiant dans la voiture aux endroits profonds. Après beaucoup d'embarras nous atteignons enfin Kasserine, dont le bordj est collé au flanc abrupt de la colline. Ce nom signifie les deux châteaux et désigne, en effet, un arc de triomphe et un superbe mausolée de l'ancienne Colonia Cillitana. Le mausolée est dans la partie basse de la cité disparue. Il est en belle pierre jaune ; il a trois étages et deux inscriptions, l'une de vingt vers et l'autre de quatre-vingt-dix hexamètres et pentamètres. On y lit que Flavius Secundus a vécu CX ans, et Flavia Urbana, sa femme, CV ans.

La Tunisie fut jadis et reste encore la terre classique de la longévité humaine. Les riches Romains s'y réfugiaient pour retarder l'heure néfaste où la Parque impitoyable devait couper le fil de leur existence. Toute cette région de Sbéïtla, Maktar, Fériana, Sidi-Aïch, est remplie de mausolées, où les inscriptions proclament avec pompe l'âge des centenaires à la mémoire de qui ils furent élevés.

Le poème du tombeau de Flavius Secundus est plein d'une douce mélancolie sur la brièveté de la vie et la vanité des richesses, qui échappent à leurs possesseurs. En guise de consolation, il vante la magnificence du sépulcre, bâti au bas des rochers, entouré d'un bois et de clairs ruisseaux, et il souhaite que les abeilles viennent poser leurs rayons sur les pierres du mausolée.

Cet édifice funéraire peut avoir quinze mètres d'élévation sur une base carrée de trois mètres soixante-trois centimètres de côté. Il est en belles pierres jaunes et ne manque pas d'ornementation architecturale. Mais l'héritier qui l'a fait construire s'applaudit de son œuvre en termes si emphatiques que son orgueil en devient plus haut que le monument. Cet héritier, le fils du défunt, comme le mentionne l'inscription, devait être un architecte amateur, poète à ses heures.

J'en fais juge le lecteur. Le poème couvre toute une façade ; en voici quelques vers. Je les cite et les traduis à son intention.

Crede, Secunde, mihi. Pensatos ibis in annos, Sed securus eri.s, sed toto pectore dives. Dum nulli gravis esse potes, nec plena labore Testamenta facis, tuus hoc non timet hères Ut sic aedificet jam nunc. Quodcumque relinqiu-.s, Totum perveniet tua quo volet ire voluntas.

Sed revocat me cura operis celsique decoris.

Stal sublimis honor, vicinaque nubila puisât

Et solis metitur iler. Si jungere montes

Forte velint oculi, vincuntur in ordine colles;

Si videas campos, infra jacet abdila tellus.

Non sic Romuleas exire Colossos in arces

Dicitur, aut circi médias obeliscus in auras ;

Nec sic sistrigeri demonstrat pervia Nili,

Duiii sua perspicuis aperit Pharos aequora flamis (sic).

Quid non docta facit pietas? Lapis ecce forains

Luminibus multis hortatur currere blandas

Intus apes, et cerineos componere nidos.

Aie confiance en moi, Secundus. Tu jouiras des années que tu mérites; mais ce sera en toute sécurité, avec la magnificence que souhaite ton âme. Gomme tu ne peux plus être à (barge à personne, et que tu ne fais plus de testaments péniblement élaborés, ton héritier n'a pas à craindre d'entreprendre dès maintenant une pareille construction. Tout ce que tu laisses sera employé comme tu le désires.

Mais il faut m'occuper de l'œuvre et de sa superbe décoration.

Il est debout ce sublime monument, érigé en ton honneur; il touche les nuages, voisins de son faite; il mesure le chemin du soleil. Jetez les yeux sur les collines environnantes; elles sont vaincues. Si vous regardez la plaine, elle disparait ensevelie sous sa base.

Non, le Colisée de Rome n'a pas de tels arceaux. Non, l'obélisque du cirque ne se dresse pas ainsi dans les airs. Non, elle n'a pas un tel aspect, la tour du Phare qui éclaire de sa flamme et incelante l'entrée du Nil, où le sistre est en usage.

De quoi n'est pas capable la piété filiale, quand elle est instruite? Voici que cette pierre ciselée à jour engage les douces abeilles à venir se promener dans l'intérieur du mausolée et à y composer leur nid de cire.

L'arc de triomphe est sur la colline et se profile dans le ciel. Il est en bon état. On y arrivait par un portique demi-circulaire, qui coupait merveilleusement la perspective et couronnait l'arête d'une large échancrure, s'ouvrant en ellipse dans le flanc de la montagne.

Cette excavation doit marquer l'emplacement d'un amphithéâtre, adossé à la colline et terminé par le portique et l'arc de triomphe. J'en juge ainsi d'après la configuration du sol, les bases des colonnes encore sur place, et par analogie avec les autres villes romaines. Rome, Nîmes, Pola et d'autres possèdent un arc de triomphe près des arènes, dans des conditions presque identiques.

Cet arc de triomphe, d'après l'inscription qu'il porte, fut d'abord élevé en l'honneur de Q. Manlius Félix, par la reconnaissance des habitants de la Colonie de Cillium. Détruit probablement en 411, à l'occasion des désastres dont l'invasion de Maxence fut le signal pour l'Afrique , il fut restauré l'année suivante par les soins de Caîonius Apronianus, patron de la cité.

Une autre curiosité de Kasserine est le grand barrage romain, qui réglait le débit de l'oued, retenait pour l'été les eaux de l'hiver et permettait l'irrigation des terres hautes.

Pendant que nous prenons notre repas sur la dalle étendue à la porte du bordj, le kalife arrive et insiste pour que nous acceptions l'hospitalité nocturne. Devant notre dessein bien arrêté d'aller, ce même jour, jusqu'à Fériana, il paraît désolé et nous fait apporter par un jeune Arabe des dattes fraîches, du lait et des galettes de pain.

Treize kilomètres nous séparent de Fériana. Nous traversons de nouveau de magnifiques champs d'alfa. L'altitude du plateau dépasse huit cents mètres. Elle rend le site très sain et d'un climat relativement modéré.

Le terrain est ensuite jalonné de ruines. Il se déprime en ondulations gracieuses. Voici l'emplacement et les décombres de la fameuse Télepte, reliée à Elkis par une vallée que traverse un aqueduc romain. Les pierres glissantes paraissent enduites d'une couche de vernis. Leurs cassures présentent un aspect brillant comme du sel gemme. Elles sont du phosphate de chaux le plus pur; aussi s'effritent -elles aisément. Un tronçon de colonne que je heurte du pied tombe en poussière ; d'autres sont rongés par les pluies et la lumière stellaire.

M. le lieutenant de spahis Crozeilles me fait les honneurs de la cité détruite. A cheval, nous visitons ensemble les carrières, les puissantes murailles de la forteresse, une fontaine, deux aqueducs et de nombreux tombeaux taillés dans la roche. C'est là que les collectionneurs ont pu faire ample provision de vases antiques, de lampes, de plats, de médailles et de bijoux puniques et romains.

J'admire la gigantesque construction des bains, que les Bédouins appellent El-Hamman.

Bâtis en brique, ils sont de l'époque des Antonins. On y voit encore de belles salles, naguère pavées de mosaïques, aujourd'hui disparues.

On distingue dans l'enceinte de la forteresse l'emplacement de quatre tours, un temple, un monument qui a la forme d'une basilique et plusieurs rues.

Ces vestiges occupent une circonférence de cinq kilomètres. Le torrent coule au-dessous des bains; l'eau en est limpide. Mais les touffes vigoureuses de lauriers -roses qui bordent les rives la rendent d'un usage dangereux,

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