LE MAUSOLÉE D'URBANILLA — BIR MEDKIDÈS — ARRIVÉE A GAFSA
Il est à peine sept heures du matin. Je chevauche avec le lieutenant Crozeilles et son ordonnance à travers les décombres de Télepte, que les indigènes appellent Médina -el-Kdima, « la vieille ville. » La partie des bains dont le soleil colore les briques effritées revêt une teinte rose, tachée de rouge ardent. Elle s'enlève vivement sur le fond gris de la montagne, aux flancs déchirés par le pic et le ciseau des condamnés romains, quand ils en extrayaient les blocs, épars maintenant dans ces champs solitaires. Des touffes de gazon opposent leur jeunesse à la vieille ruine, déchiquetée par la morsure des siècles, et lui font une ceinture verdoyante. Au nord-est, quatre belles colonnes, qui me paraissent avoir été dorées comme l'étaient celles du péristyle du Parthénon d'Athènes, montrent avec orgueil leurs chapiteaux corinthiens, seuls débris d'un édifice qui portait une coupole. On les appelle « les frères » , El-Akhouat.
Quel singulier contraste entre ces colonnes debout et les épis mûrs qui les entourent, entre cette végétation silencieuse, toujours nouvelle, et les souvenirs du mouvement et de la vie que les ruines évoquent !
J'aperçois encore la trace des habitations privées, les sinuosités des rues, les angles des insulte, ou quartiers. Le site n'a rien perdu de sa grâce antique; mais la solitude, le désert, la mort, remplacent l'animation, les fêtes et les luttes d'une cité populeuse et riche.
Ce que je foule sous mes pieds, c'est la poussière des morts; ce sont des tombes violées et vides. Ce qui en reste, ce sont des médailles, des sceaux, des poteries brisées, des plats écornés, des anses d'amphores.
Il me semblé qu'une immense tristesse se lève de ce sol et m'apporte les plaintes des générations évanouies. Comment peut-il se faire qu'une
ville puissante, ornée, où les écoles abondent, où les bibliothèques sont pleines de manuscrits, où les thermes, le théâtre, le cirque, la basilique ont tour à tour leurs visiteurs assidus, disparaissent sans laisser même le souvenir de sa suprême catastrophe?
11 y avait là jadis des prêtres, un évêque, un peuple chrétien, un gouverneur, des soldats, une administration civile et militaire. Tout a sombré dans le néant.
Il fut un temps où les grands, égoïstes et corrompus, ne suivirent plus le Décalogue, où le peuple se rua vers les plaisirs coupables, où la voix des pontifes ne fut plus écoutée, où le clergé peut-être resta muet devant l'iniquité, où l'autorité publique s'applaudissait de son opulence, de ses ressources, de la magnificence de sa cité, de Tordre assuré, des monuments élevés à la gloire des citoyens illustres. On méconnaissait en liberté les droits du maître du monde; on réhabilitait, sans déguisement, le culte de Vénus; le théâtre était trop étroit et l'église trop vaste. Mais Dieu aiguisait les flèches de sa justice. Il préparait dans les régions brûlantes de l'est les cavaliers rapides et les glaives étincelants.
Soudain la tempête s'abattit; les hordes musulmanes passèrent en ouragan. Tout croula dans le sang et la poussière. Dix siècles se sont écoulés, et l'horrible destruction reste entière aux yeux de l'Europe étonnée. Il n'y a plus d'autel, il n'y a plus de prêtre ni de sacrifice.
Quel commentaire éloquent du psaume : Quare fremueriint gentes et jwpuli meditati sunt inania? Le Christ, dont le règne s'impose à toutes les nations, a corrigé celles qui furent ingrates ou rebelles avec une verge de fer ; il les a brisées comme un vase de terre. Et ses ministres n'ont plus eu même la faculté d'apporter le pardon aux derniers survivants du désastre.
Ces régions, encore bibliques par certains usages, proclament aussi la vérité des anathèmes divins. Elles en étalent avec une effrayante énergie la réalisation palpable.
Ces pensées assiègent mon esprit; elles oppressent mon cœur et me poussent à crier grâce vers le Seigneur pour les crimes de ma patrie bienaimée.
0 France, reste le missionnaire du Christ! Reviens sur ce sol jeter la bonne semence, afin que les fils nouveaux que tu donneras à l'Église te fassent pardonner tes égarements.
J'aimerais qu'un écrivain de marque, doublé d'un savant, fît sur Télepte ou Sbéïtla des recherches patientes, analogues à celles de Gustave Flaubert sur Carthage. Au lieu d'un poème fantaisiste sur la société punique, vouée au culte sauvage d'Eschmoun, de Moloch et Tanit, nous pourrions voir, dans un saisissant contraste, les dernières convulsions de la civilisation byzantine aux prises sur la terre d'Afrique, avec la barbarie et le fanatisme de l'Islam. Quelle douce figure de vierge chrétienne, fidèle à son Dieu, on pourrait évoquer du milieu des ruines et conduire à travers les rues
ensanglantées, les portiques croulants, les palais enflammés, à la palme du martyre!
Un vieillard à barbe blanche, dernier défenseur des autels assaillis, reconnaîtrait la justice du châtiment et prophétiserait, avant d'expirer sous
Musulmans qui attendent la fin du jeûne, près de la zaouia.
le cimeterre, la future résurrection de sa patrie, quand un peuple, venu du Nord, ramènerait sous ses étendards la Croix rédemptrice.
Fériana, la ville des rigoles, ainsi nommée à cause des canaux qui arrosent l'oasis, s'allonge près du ruisseau dans un amoncellement de sable. Elle est moins bien située que la cité antique pour l'horizon, l'agrément et la salubrité. Elle forme un enchevêtrement assez bizarre de ruelles tor-
tueuses, d'impasses, de jardins et de maisonnettes en tob, c'est-à-dire en briques de boue durcie au soleil. Ces matériaux se désagrègent vite sous l'action du vent, du soleil et quelquefois de la pluie. Aussi les parties écroulées sont-elles nombreuses. Ces huttes de terre se pressent autour de la zaouïa de Sidi-Talil. C'est le seul monument qui offre une certaine apparence architecturale. L'intérieur doit posséder de beaux matériaux, d'après le témoignage de plusieurs Arabes, groupés autour de la porte et attendant la fin du jeûne. J'essaye de pénétrer dans la cour; mais tout le groupe se précipite pour me barrer le passage et empêcher la profanation.
Ils me demandent l'heure, et sur ma réponse que dans dix minutes ce sera le moment de la prière, du repas et aussi du carnaval religieux, leurs physionomies s'éclairent d'un visible sentiment de satisfaction. Ils ont déjà revêtu, pour le sabbat nocturne, leurs burnous propres et leurs turbans neufs.
Les casernes sont à l'entrée de la ville, sur la route de Télepte. Elles ont un aspect monumental et ressemblent à celles des camps français. Nos ingénieurs ne tiennent pas compte du climat, du siroco, de la poussière ni du soleil. Leurs constructions en forme de rectangle, avec de grandes ouvertures, séparées entre elles par des cours spacieuses, n'ont rien de ce que réclame l'hygiène. Pourquoi ne pas élever des édifices carrés, avec galerie intérieure, et de petites fenêtres au dehors? Les communautés religieuses et notamment les couvents de franciscains ont gardé presque seuls l'ancienne forme de la maison romaine, si commode dans les pays chauds, si discrète et si pratique! Voulez- vous du soleil, vous le trouverez dans la cour. Voulez-vous de l'ombre, retirez-vous sous le portique. Mais, à l'ombre comme au soleil, vous restez chez vous, à l'abri des regards étrangers, du vent et de la poussière.
Fériana compte six cents habitants , répartis entre deux villages , dont l'un est totalement arabe. L'autre, qui touche aux casernes, possède trois Français, les frères Bertrand, des Basses- Alpes, et leur sœur, la vaillante Cécile. Elle déploie toute son activité pour organiser nos lits, préparer le souper et faire rôtir les perdreaux et les autres pièces de gibier, dont MM. Dumont et Hébrard encombrent la table.
Pendant ces préparatifs nous visitons les boutiques et les jardins. Les oliviers, les figuiers, les grenadiers sont superbes. L'oasis de Fériana est la première que nous rencontrons. Ces palmiers aux troncs droits, sveltes, élevés, balançant leur chevelure ondoyante au-dessus des mandariniers, des pistachiers et des vignes, qui lancent leurs traînes de sarments et leurs grappes pendantes par-dessus les autres arbres , étonnent et charment nos regards.
L'eau claire coule à pleins bords, et une luxuriante végétation jaillit des sables arrosés. Tout autour, c'est le désert et les brûlantes ardeurs de la réverbération des rayons solaires. Beaucoup de terres pourraient être fécondées; mais l'acquisition en est difficile. M. Bertrand, depuis huit ans
qu'il habite la contrée, n'a pu se rendre propriétaire d'un seul arpent. Le musulman ne veut pas nous laisser prendre racine dans son pays. Tant que la législation ne sera pas modifiée, les Européens auront peine à faire avancer la colonisation.
De Fériana à Gafsa l'étape est de soixante -six kilomètres, et suit une pente totale de quatre cent cinquante-six mètres. Il faut d'abord traverser, sur une étendue de quatre kilomètres, le vaste plateau sablonneux, dont la ville occupe l'extrémité septentrionale.
Nous laissons à gauche les décombres d'Elkis et la Tour Carrée. Ce passage est pénible et laborieux. Nos quatre chevaux s'épuisent à traîner la voiture dans ce champ de sable. Nous allons à pied. Il est aussi difficile d'avancer que dans un champ de neige. La différence est que, au lieu d'être glacés par le froid, nous sommes brûlés par le soleil et fortement incommodés par la réverbération de ses rayons sur la plaine saharienne.
Nous entrons ensuite dans un défilé profond, \è Kranguet-Ogueff, qui se confond pendant deux kilomètres avec le lit desséché de la rivière de Fériana. Beaucoup de touffes superbes de lauriers-roses poussent sur des mottes de terre isolées et servent de retraite à de nombreux serpents. Cette gorge sauvage et chaude, où la poussière menue, soulevée par la rafale, décrit des sinuosités, des rides et des corniches, comme la neige dans la montagne après la tempête, me fait songer aux descriptions que les auteurs latins ont laissées de cette région, défendue, dit Florus, par les serpents et les sables, anguibus arenisque vallatam.
Nous atteignons le Château de la fève, Ksar-el-Foul. Ce sont les ruines d'un poste romain, construit en blocs de grandes dimensions, qui commandait le passage. Après le col des Oliviers, nous longeons constamment la rivière, dont nous traversons sept fois le lit pierreux et desséché. Nous côtoyons les dernières ramifications du djebel Deban, du djebel Thoual et enfin le pied abrupt de Sidi-Aïch. Les collines sont boisées, les champs couverts d'herbes et de fleurs; ailleurs ce sont des prairies d'alfa. Le gibier est abondant. Les lièvres partent de la lisière du sentier, où les Arabes viennent les assommer dans leur gîte. Mes compagnons me laissent à mon bréviaire, à mes contemplations historiques et rêveuses, en face des beaux paysages qui se succèdent sous nos regards. Ils s'élancent dans la brousse et troublent les échos endormis de leurs coups de feu répétés. Ils sont bientôt chargés de pluviers, d'outardes, de perdreaux et de lièvres. Ils ont le dépit de ne pas apercevoir les troupeaux de gazelles, dont on nous a signalé la présence.
C'est dans cette région que le lieutenant Keck, pendant son séjour à Gafsa, faisait ces belles chasses au faucon que M. Charles Lallemand s'est plu à décrire. Il pratiquait aussi la chirurgie. Il s'avisa un jour de greffer sur la tête d'un coq un ergot. L'opération réussit à merveille, et le coq, devenu rhinocéphale malgré lui, faisait l'admiration des indigènes.
De nobles étrangers, de passage à Gafsa, offrirent cinq cents francs du volatile, pour en propager en Europe l'espèce encore inconnue. Le trop consciencieux lieutenant de dragons prétexta de son excessif attachement au licorne des gallinacés pour refuser pareille aubaine. On rit encore à Gafsa des succès du coq phénoménal, digne des oies aux ailes tricolores, apportées de Ghadamès. L'espèce rare venait de l'usine d'un teinturier indigène , fort habile en son art.
Nous rencontrons un équipage de spahis. Il emporte M. le sénateur Waddington et son fils. Ils reviennent de Tôzeur. Depuis Gabès jusqu'à Fériana, on a dû mobiliser, pour leur transport, dix-huit hommes et trentequatre chevaux et mulets. Il est vrai qu'officiers et soldats ne ménagent ni leurs peines ni leur temps dès qu'il s'agit d'être agréable à un personnage officiel, et même un simple compatriote.
A Sidi-Aïch, nous débouchons dans l'immense plaine que traverse l'oued Fériana. Cette rivière, suivant l'usage arabe, change de nom dans chaque partie de son parcours. Elle prend ici celui de la montagne, s'appelle oued Sidi-Aïch ; après Gafsa , elle se nomme oued Baiach , puis oued Tarfaouï, avant de se perdre dans le chott El-Rharsa.
Nous déjeunons sur l'emplacement de l'ancienne Gemellœ. La terre est littéralement couverte de poteries, de pierres sépulcrales, de débris de toutes sortes. Les seuls vestiges reconnaissables sont ceux d'une partie de l'enceinte, d'un aqueduc et de deux tours rasées. Deux grands mausolées, en forme pyramidale, paraissent avoir valu sa dénomination au village détruit. L'un est le tombeau d'un Junius Rogatus, qui a vécu soixante-un ans; l'autre est celui d'un Julius Rogatus, qui a vécu quatre-vingt-onze ans, et de sa femme Pomponia Victoria, qui a vécu soixante-trois ans. Ces monuments de la vanité humaine servent maintenant de jalons pour indiquer la roule au voyageur, et de maigres troupeaux paissent sur l'emplacement ignoré du palais de Rogatus.
Deux puits, revêtus en pierre, de six mètres de profondeur, fournissent une eau excellente. Le bordj , construit en 1882, est en bon état. L'alfa abonde dans la montagne.
Toute cette plaine, aride, inculte, était jadis l'un des districts les plus peuplés de la Byzacène. C'était aussi l'un des plus salubres. Les riches y avaient leurs villas, leurs jardins et même leurs tombeaux.
Outre les deux que nous venons de signaler, nous trouvons plus loin celui d'une matrone. Les Arabes l'appellent la Tour Rouge, Somàa el Munira. Il est bien conservé. L'inscription raconte l'histoire de la dame. Urbanilla accompagna son mari à Rome, pour un voyage d'affaires, donl le succès fut complet. Mais, au retour, elle mourut à Carthage. Son mari, Lucius, inconsolable d'une telle perle, la ramena ici et lui lit élever ce mausolée de marbre.
La piste des convois suit une ligne droite sur un terrain presque sïiiis
ondulations, et couvert seulement de touffes d'alfa. Au bir Medkidès, un détachement de soldats est occupé à la destruction des œufs de sauterelles. Les Arabes, réquisitionnés, sont peu disposés au travail. L'eau est à quarante mètres de profondeur : un mauvais garnement a subrepticement coupé la corde, qui est tombée au fond du puits.
Son but est d'empêcher les hommes de puiser de l'eau et de les forcer à déserter le poste. Le coupable saisi est condamné à quatre jours, de prison.
Car, malgré leurs salamaleks intéressés, les musulmans supportent avec peine notre présence dans leur pays. Ils espèrent un jour nous chasser. En attendant, ils cherchent à rendre difficile notre établissement. Telle est la raison pour laquelle ils refusent de vendre leurs terres. C'est aussi le motif qui les poussait, dans le principe, à rompre les fils du télégraphe.
De Fériana à Gafsa, toutes les bornes kilométriques ont été renversées par les Arabes, et le chiffre a été mutilé. Ils pensent ainsi empêcher le Roumi de se reconnaître à travers ces régions abandonnées.
Les sables ralentissent notre marche. La nuit nous surprend. Le bruit de notre passage dans les champs solitaires provoque les glapissements du chacal, les ricanements de l'hyène et les aboiements des chiens. Enfin nous apercevons les feux de Gafsa.
Nous traversons le quartier juif, l'esplanade, les jardins du cercle militaire. Le massif gigantesque de la kasba se profile dans la nuit avec une majesté imposante.
Des officiers nous souhaitent la bienvenue et nous conduisent ; par le chemin des anciens remparts, jusqu'au palais du commandement militaire.
M. le commandant Lefebvre est encore debout ; nous sommes réjouis par la franche cordialité de son accueil. Le palais arabe qu'il habite est assez modeste ; il est construit sur le plan des demeures riches, avec patio, terrasses et chambres lambrissées. La terrasse domine la ville et présente une belle vue sur l'oasis.
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