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LE SOUS -SOL DE GAFSA — ASPECT DE LA RÉGION

L'oasis est arrosée par les sources thermales dont nous avons déjà parlé. Légèrement acidulées, sulfureuses et magnésiennes, elles étaient très appréciées des Romains. Elles constituent le premier orifice de l'immense nappe souterraine qui occupe le fond de la cuvette des chotts et qui fut jadis, probablement, un bras de mer en communication avec le golfe de la petite Syrte. Il faudrait y voir l'emplacement du fameux lac Triton, sur lequel nous aurons à revenir. Les autres exutoires du fleuve intérieur, enfoui sous les sables, auquel les anciens géographes font allusion, décrivent presque une ellipse, en suivant les « lèvres » du bassin de Triton. On les trouve à Tamerzed, El-Hamma, Nefta, Tôzeur, El-Oudiane, El-Guettar, El-Oudreff, El-Hamma de Gabès, et Taourgha, près de Kebilli.

Ces sources, qui font la richesse et la spécialité particulièrement originale de cette merveilleuse région, ne sont pas à la même altitude. Elles offrent partout les mêmes éléments, la même limpidité et la même abondance en poissons. Mais la température varie, suivant qu'elles sont plus ou moins rapprochées du foyer central. Je l'ai constaté moi-même. A Gafsa, où l'altitude est de trois cent quarante-cinq mètres, le thermomètre plongé dans l'orifice marque trente-cinq degrés; à El-Hamma de Gabès, qui surpasse à peine de quarante mètres le niveau de la mer, il s'élève à quarantesept et même cinquante degrés.

Je n'ai pas pu, en me baignant, supporter la chaleur du premier bassin. Les propriétés des eaux sont identiques. Les légères différences qui les distinguent sont des couches de terrain qu'elles traversent.

Les sources communiquent évidemment entre elles ; elles sont comme

les soupapes de sûreté par où s'échappe l'excès de vapeur que la chaleur centrale du globe produit dans l'incommensurable chaudière. Strabon, chez les anciens, avait déjà remarqué ces fleuves souterrains, dont l'existence s'accuse par des phénomènes géologiques. La pression intérieure est énorme. Des puits artésiens, forés près de Gabès, à El-Oudreff, débitent jusqu'à dix mille litres à la minute. Il y a quatre ans, une trombe jaillit avec un bruit épouvantable de l'un des puits et couvrit, en trois minutes, les terrains environnants de blocs de gypse et de matières arénaires. Ces eaux ont toujours une transparence et une limpidité cristallines.- Les sables qu'elles traversent et qui les absorbent à nouveau leur servent de filtre naturel.

Dieu a placé ces merveilleuses fontaines précisément dans la brûlante région des chotts, dont elles rompent la désolante monotonie, en faisant apparaître, au sein du désert, la féerique végétation des oasis. Elles sont, de plus, à des distances qui n'excèdent pas l'étape du chameau.

Trois cultures, qui donnent des récoltes abondantes, occupent le terrain de l'oasis de Gafsa. Les légumes, les plantes fourragères, les radis, les navets, les carottes blanches, les salades et des carrés d'orge et de luzerne couvrent le sol, émergeant des parties plus basses, réservées à l'irrigation régulière des dattiers.

Les arbres fruitiers d'Europe prennent des proportions phénoménales. L'abricotier, par exemple, atteint douze mètres d'élévation, avec un tronc de trois mètres de circonférence. Le poirier , le figuier , l'amandier , le citronnier, l'oranger, le limon, le prunier, le grenadier, le cognassier, le pommier, le bananier, le cotonnier, le pêcher, poussent également avec des dimensions plus grandes qu'en Europe. L'olivier, planté en général sur la lisière de l'oasis, parvient à quatre et même cinq mètres de tour, et donne des fruits d'une qualité supérieure. La vigne croît avec une vigueur incomparable. Les ceps enlacent les palmiers et y suspendent des grappes de cinq kilogrammes et d'une longueur de quatre-vingts centimètres. Les pistachiers sont rares.

Tous ces arbres, garantis d'un soleil trop ardent par les dattiers, composent la végétation intermédiaire, poussent drus comme des bambous et forment des massifs épais. Les grenades, les oranges, les abricots, les pêches, se balancent pêle-mêle avec les figues, les citrons, les prunes et les raisins. Ces sous-bois aux teintes miroitantes produisent le jour d'admirables effets de lumière, où la gandoura rayée d'un Arabe endormi sur le gazon ressemble de loin à la toison d'un agneau dans l'herbe. La nuit, quand la lune verse ses rayons argentés sur ces fourrés d'un noir profond, les gerbes de palmes ondoyantes ruissellent dans l'azur et font vaciller la flamme des étoiles.

Le palmier laisse bien loin en arrière ses congénères de la côte, de l'Espagne et de Bordighera. Le pied dans l'eau et la tête dans le feu, il

pousse vite, monte très haut, et sa tige élancée se courbe gracieusement au moindre souffle. La touffe passe du vert foncé au rouge vif par le vert clair, le jaune, le grenat et l'orange. Quand l'arbre dépasse vingt-cinq mètres de hauteur, on l'abat ; la fécondation et la cueillette deviennent trop difficiles.

Le palmier vit en moyenne cent ans. Ce n'est pas seulement le plus beau, c'est aussi le plus utile des arbres. Toutes ses parties servent à des usages différents. Le tronc est employé à la construction des maisons et des nombreux ponceaux jetés sur les canaux d'irrigation ; débité en planches grossières, il fournit les matériaux des portes et des fenêtres; partagé en deux et planté verticalement, il forme des gourbis, que les habitants recouvrent de palmes desséchées, sur lesquelles ils étendent une couche de terre mélangée de plâtre. On fait encore avec le palmier des canaux, les gargouilles des terrasses, des colonnes, des étais, des clayonnages, des torches, du bois à brûler. L'administration des forêts l'utilise en travaux de défense contre l'envahissement des sables. On le fend en lanières pour en fabriquer des coupes, des paniers, des chapeaux, des éventails, des couvercles de plats.

La base du pétiole, élargie en écaille de couleur rouge ou brune, sert de truelle aux maçons, de battoir aux lavandières, de palette et de sabre aux enfants qui jouent aux peintres et aux guerriers. La palme se transforme en canne, en manche à balais. Elle se réduit en un tissu aux filaments ténus et délicats, appelé lifa, avec lequel on tresse des cordes, des filets, et qui s'emploie aussi comme filtre, bourre de coussins et de matelas. Avec les folioles on confectionne des nattes, des couffins, de la sparterie. Le spathe de la fleur maie et le bourgeon terminal, nommé chou palmiste, sont un aliment assez recherché.

Quand un palmier est malade, trop vieux, trop élevé, ou qu'il ne produit plus de fruits comestibles, le tronc, décapité de son panache de feuilles, est creusé en cuvette. La sève s'y accumule et s'écoule par une rainure dans une poche de peau dont le tronc est coiffé. Ce liquide, c'est le vin de lagmi, le vin de palme. Frais et doux, il ressemble à du lait ou à du sirop d'orgeat étendu d'eau. Au bout de vingt-quatre heures, il entre en fermentation, devient mousseux et prend un goût aigrelet très agréable. Comme le Koran se tait sur son usage, il n'est pas rare de voir des indigènes grisés par ce breuvage enivrant. Après une course fatigante, il calme les ardeurs de la soif, échauffe l'estomac et rend aux muscles leur vigueur. J'en ai fait l'expérience.

Le palmier, ainsi opéré, produit quotidiennement, de mars à septembre, de sept à huit litres de lagmi. Quelquefois, si l'arbre est vigoureux, la quantité de la sève atteint vingt-cinq litres. La saignée finie, on greffe le tronc décapité. S'il ne meurt pas, il retrouve une nouvelle jeunesse et donne des régimes au bout de deux ans. Mais l'opération laisse des traces

qui se reconnaissent sur l'arbre à un rétrécissement de son volume.

Quant au fruit, l'homme mange la pulpe, qui est riche en sucre. Le noyau, séché au soleil, devient, sous un petit volume, une réserve très nourrissante de cellulose, que le chameau en voyage broie avec volupté sous la puissante pression de ses molaires. Les dattes de Gafsa, meilleures que celles de la côte, ne peuvent soutenir la comparaison avec celles du Djérid, de Tôzeur, de Nefla et d'El-Oudiane.

D'après les registres de l'impôt de Kanoun, le chiffre des dattiers est actuellement, en Tunisie, 'de un million trois cent huit mille. Mais, si l'on considère l'intérêt qu'ont les propriétaires à ne pas déclarer tous les arbres, il faut augmenter ce nombre de la moitié pour se rapprocher de la vérité. La production totale est d'environ vingt-cinq mille quintaux de dattes de première qualité, et d'un million de quintaux de dattes ordinaires ; cela représente une valeur de dix millions de francs, dans le pays de production.

Nous avons assisté plusieurs fois à Gafsa, et surtout à Tôzeur, à la fécondation du palmier. M. Charles Lallemand a très bien décrit cette opération. Je cite le passage : « Les fleurs des régimes des deux sexes se présentent dans une gaine brune. Au moment où ils vont se développer, le régime de l'arbre mâle, encore tout serré, est cueilli et porté sur le marché, où il fait l'objet d'un petit commerce. Il se nomme doggar. Les brindilles de ce régime sont séparées du pédoncule par l'Arabe, qui grimpe sur l'arbre femelle, dégage le régime et introduit des brindilles de fleurs de doggar, chargées de pollen , entre les brindilles du régime frugifère. Puis il entoure ce régime du tissu naturel, appelé lifa, et réunit le tout avec une foliole de l'arbre. Cette foliole maintient la ligature pendant le temps nécessaire pour l'accomplissement de l'acte fécondant , favorisé par les oscillations occasionnées par le vent. Puis la foliole se dessèche, le nœud se défait, et le régime fécondé se développe librement.»

En général, des enfants de dix à quinze ans, garçons ou filles, sont chargés de l'opération. Ils grimpent sans peine le long du tronc et placent sans danger leurs petits pieds nus entre les épines des palmes. Il tiennent entre les dents, pendant l'ascension, le régime gonflé de pollen. Presque toujours l'Arabe accompagne son travail d'un chant, d'un hymne en l'honneur du doggar.

On compte plus de cent espèces de palmiers, et leurs différences ne sont pas, dans les oasis, une des moindres surprises du regard. Les indigènes leur donnent des noms très variés : œil de serpent, corne de gazelle, dents de la mariée, narines de femme, boyaux d'âne, œuf de pigeon, etc.

Les dattes mûrissent de septembre à janvier. La cueillette, comme pour les olives, présente des tableaux pittoresques. Un jeune homme, armé d'une serpette, se profile sur le ciel bleu, au milieu de la dentelle des

palmes ondoyantes. Il coupe avec précaution le régime, le saisit par le pédoncule, et doucement, pour éviter la chute des fruits, le passe à un autre Arabe, collé au tronc, et celui-ci le remet à un troisième, jusqu'à ce que le régime soit déposé sur le sol. Alors commence le triage des dattes. Celles qui sont intactes sont réservées pour l'exportation ; les autres , empijées dans des couffins, sont vendues ou consommées dans le Djérid. Le jour où le chemin de fer de Tebessa à Gabès s'arrêtera à Gafsa, la valeur du Djérid triplera; l'exportation de ses fruits, devenus meilleur marché, sera certainement décuplée, et Gafsa sera la station balnéaire et hivernale la plus en vogue.

Les habitants de l'oasis sont presque tous atteints d'ophtalmie. Ils ont en général une apparence chétive et rachitique. Durant la saison d'été, quand le thermomètre s'élève jusqu'à 50 degrés, les fièvres paludéennes font beaucoup de victimes, et le séjour des Européens devient très pénible.

Il est vrai que, malgré l'abondance des eaux et la fréquence des bains, les Gafsiens ne paraissent pas avoir un goût prononcé pour la propreté. Certains quartiers de la ville sont infects. Les enfants et même les adultes s'y vautrent tour à tour dans la boue et la poussière.

Entre l'oasis et la vallée qui part du camp, et descend vers les sources inférieures où jaillit la cascade, s'arrondissent plusieurs mamelons, dont le plus élevé, le djebel Assalah, est couvert de ruines. J'en fais l'escalade avec M. Hébrard. Ce poste a dû être occupé par une forteresse antique. Des murs de soutènement marquent encore les terrasses successives. De grandes jarres sont enfouies dans le sol et servaient jadis de réservoirs aux eaux. Du sommet, à six cents mètres d'altitude, l'œil embrasse la ville, l'oasis et l'immense plaine jaune qui encadre tout. Des Bédouins ont. dressé leurs tentes noires, rayées de gris, contre le flanc de la colline, et aussi dans une sorte de clairière, où ils échappent à la surveillance.

A mon approche les chiens s'élancent furieux, et les enfants, presque nus, prennent la fuite. Nous pouvons cependant apercevoir l'aménagement de ces campements nomades. Les femmes préparent le repas et cuisent des galettes de farine sur les charbons ardents ; des nattes servent de lit ; un àne, un cheval, quelques chameaux, des chèvres et des poules, constituent la basse -cour. Ces gens-là, l'œil toujours au guet, semblent heureux. Cette tente, qu'on plante et qu'on enlève suivant les besoins du jour, n'est-ce pas la plus fidèle image de la vie de l'homme sur la terre, de son passage éphémère entre la naissance et le trépas, de son bonheur enfin, auquel il manque toujours quelques pièces d'étoffe, quelques cordes de solidité, quelques piquets de stabilité?

La ville de Gafsa, construite en briques de boue séchées au soleil, ressemble à un amas informe de mottes de terre. Je la compare à ce§ petits tas de sable que les enfants amoncellent dans leurs jeux. Ces maisons, en effet, sont si peu solides que le vent, la pluie, l'usure, les

font crouler sans cesse ; les matériaux s'accumulent, et le sol s'exhausse. Ce fait est à signaler ; toute la cité domine les jardins de cinq à six mètres d'élévation. D'autre part, des inégalités de terrain dans la même rue, sur la même place, ne peuvent s'expliquer que par l'habitude des habitants de construire sur les ruines et les débris des édifices antérieurs, sans prendre la peine de déblayer et de niveler l'emplacement. El - Bekri dit : « Kafsa est bâtie en totalité sur des portiques de marbre dont on a bouché les arcades avec de fortes cloisons consruites en moellons. » Un passage de Léon l'Africain affirme qu'au xvie siècle, Kafsa conservait une partie de son pavage antique, formé de larges dalles noires, semblables à celles des rues de Florence et de Naples : Platas spatiosissimx nigrisque lapidibus stratse , quales Neapolitanœ atque Florentianas sunt platx. Je conclus de ces faits et de ces témoignages que les ruines de la cité antique sont à peu près intactes, à quelques mètres au-dessous de la ville moderne, et que le jour où il sera permis de faire des fouilles avec intelligence, l'archéologue sera surpris des documents qu'il découvrira dans les entrailles de la terre.

On n'a pu emporter d'ici, comme de Carthage, les matériaux des anciens monuments. Ils gisent seulement brisés, mutilés et enfouis sous les masures actuelles.

Il faut croire aussi que l'aspect général de la région n'a pas beaucoup changé depuis les anciens. Sallusle, dans le récit de l'expédition de Marius, nous montre l'oued Fekka (Tana), ou l'oued Leben, d'après M. le comte du Paty de Clam, comme le dernier point d'eau que rencontrent les troupes venant du nord; il ne faut donc pas chercher ici, dans un déboisement postérieur, la cause de la sécheresse absolue des hauts plateaux. Leur prospérité sous la domination romaine, accusée sans cesse par des ruines considérables, fut le résultat d'un aménagement sérieux des eaux pluviales, dont on trouve encore des traces à l'origine des vallées, dans le djebel

Céhala. Les citernes qui jalonnent la ligne d'étapes de Djilma à Gafsa

doivent leur création à la même époque.

Le bois n'a pas cessé d'être rare. Les corvées de la troupe sont obligées

d'aller le chercher dans une sorte de taillis broussailleux, qui se trouve à

cinq kilomètres au sud de la ville.

xMais il serait facile de remédier à cet inconvénient; il faudrait protéger

les jeunes plants contre la dent des troupeaux, défendre aux Arabes de

brûler les touffes de buissons, et je ne doute pas qu'au bout de quelques

années les broussailles ne forment une véritable forêt, qui servirait aussi

de barrière contre l'envahisssement des sables.

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