‹ De Carthage au SaharaChapitre 17 sur 27 · EL-HAMMA ET LE SALUT · texte numérisé non relu

EL-HAMMA ET LE SALUT

Le lieutenant Keck, à qui je dois mon itinéraire, tracé avec tant d'intelligence et une connaissance si profonde du pays, habite la Tunisie depuis onze ans. Il a séjourné longtemps à Gafsa et y a laissé d'excellents souvenirs chez les indigènes.

Nous descendions, M. Hébrard et moi, du djebel Assalah ; le soleil baissait au couchant. La plaine de sable ruisselait d'or en fusion, et les pentes abruptes et écorchées de l'Orbata flambaient dans une auréole de feu. Plus près de nous, la kasbah dégageait ses créneaux du milieu des palmes, comme un palais enchanté que l'astre du jour pénétrait et cuivrait de ses chauds rayons. Au-dessus de l'oasis planait un nimbe diaphane, une sorte de traînée lumineuse blonde, d'un effet magique. Derrière nous, l'ombre de la montagne descendait, s'allongeait, couvrait déjà le vallon et les demeures nomades. M. Hébrard va chercher son appareil pour photographier ce tableau.

Un cheik sort de sa tente et me salue. Il fait rentrer les chiens et engage la conversation dans un langage panaché de français et d'arabe. Malgré le hâle de son visage et la pauvreté de ses vêtements, il a grand air et beaucoup de noblesse dans les manières. Il me dit :

a Connais-tu le lieutenant Keck?

— C'est mon ami.

— La balance de sa justice était toujours égnle pour nous. Il est parti. Nous le regrettons.

— Il est allé chez les Ouerghemma pour faire aimer la France.

— Tu es venu, avec un beau carrosse, voir le Djérid? Tu n'as pas de palmiers dans ta patrie ?

• — Il y en a peu. Mais nous avons de grands fleuves, de belles villes et des chemins de fer, conduits par le feu. Nous courons plus vite que tes cavales et tes méharis.

— As -tu beaucoup d'hommes noirs dans ton pays?

— En France , tous les hommes sont blancs. Ils habitent dans des maisons en pierre, presque aussi solides que la kasbah.

— Au commencement, quand nous étions tous frères, les hommes étaient noirs.

— Conte -moi cette histoire. »

La femme du nomade sort de la tente et apporte sur un plateau de cuivre deux petites tasses de café, s'incline profondément et se retire, sans prononcer un mot.

Sidi Abderrahman ben Mohammed me demande une cigarette, l'allume, en tire quelques bouffées, boit lentement une gorgée de café, et de cette voix grave, particulière aux fils de grande tente, il me dit, en soulignant ses mots d'un geste de la main, où brille un diamant de strass :

« Tout le monde, dans nos tribus, connaît l'origine des trois races. Je l'ai contée à M. Keck, qui l'a fixée avec le pinceau sur son papier. »

C'est à lui, en effet, que je dois la traduction authentique de ce récit pittoresque du nomade.

« Au commencement du monde, — qu'Allah, mon cher hôte, vous accorde une longue existence! — tous les hommes étaient noirs, noirs comme l'œil de la gazelle, noirs comme l'aile du corbeau, noirs comme les ténèbres, noirs comme le cœur de l'hypocrite et l'àme du traître.

« Un jour Sem, Cham et Japhet se promenaient dans un bois. Ils arrivèrent près d'une source, dont les eaux fraîches et limpides se répandaient en un doux murmure, entre les bords fleuris d'un petit ruisseau. « Tout à coup ils entendirent la source qui disait : « — Je blanchis ce qui est noir ; je donne à la laine la douceur de la soie.

« — Menteuse! s'écria Cham. Comment oses -tu déclarer chose pareille ?

« — Permets-moi au moins, dit Sem, de douter de ce que tu avances.

« — Pourquoi, reprit Japhet, se refuser à croire ce que dit cette eau,

image de la Vérité? Pourquoi douter des dons qu'elle tient du Créateur?

Pour moi, source, je crois en ta vertu, et puisse le Maître des mondes nous

être en aide ! »

« Japhet rejeta au loin le mince costume de feuilles de palmier qui ceignait ses reins d'ébène.

« — Bismillah, au nom de Dieu ! » cria-t-il, et il se précipita dans la source.

« Un instant après, les eaux qui l'avaient enveloppé en entier le repoussèrent doucement sur l'herbe tendre, et il apparut à ses deux frères avec

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une peau égalant en blancheur celle du lait de la chamelle du Prophète. Qu'Allah lui donne la miséricorde et le salut, la noblesse et la dignité, la gloire et la grandeur ! En même temps on s'aperçut que ses cheveux étaient devenus doux et soyeux.

« A la vue de ces merveilles, Sem, qui avait douté, se plongea néanmoins dans l'onde bienfaisante. Mais la source se troubla en se retirant, et de ses eaux mêlées de terre Sem sortit avec le teint jaunâtre. En outre, ses cheveux avaient conservé la rudesse de la crinière du lion.

« Il y en a encore assez, pensa Cham, pour me donner la couleur de Japhet. Aussitôt il se jeta dans l'eau qui restait; mais elle se retira complètement, laissant juste assez d'humidité pour humecter la paume des mains et la plante des pieds de l'incrédule, qui était tombé à quatre pattes.

« Voilà pourquoi les nègres ont la paume de la main et la plante des pieds blanches, alors qu'ils ont la peau noire et les cheveux crépus. »

Le cheik se tut, termina la cigarette, acheva la tasse de café, et, pendant que je le remerciais, son regard d'aigle errait sur l'oasis avec une expression inoubliable de fierté mélancolique. Je lui tendis la main ; il me baisa les doigts. M. Hébrard arrivait, muni de son appareil. Avant que le soleil ne disparût, je l'aidai à photographier le site de Gafsa.

Au delà de cette ville, le pays change complètement de nature et d'aspect. On entre dans le Sahara et le Djérid. Ce dernier nom, qui reviendra souvent sous ma plume, a besoin d'être défini.

Dans sa signification littéraire , le Djérid comprend toute la région des palmiers. En dehors de cette acception générale, il s'applique spécialement, pour le territoire tunisien, à l'isthme sablonneux qui sépare le choit El- Djérid du chott El-Gharsa. Chott signifie lac salé et desséché. Chott El- Djérid est donc le lac salé du pays des dattes, et désigne l'immense bassin qui s'étend du seuil de Kris, de Tôzeur et de Nefta, sur une largeur de cent kilomètres, jusqu'aux marais de Kebilli et de Douz, et sur une longueur de deux cents kilomètres, de l'ouest à l'est.

Le Djérid est caractérisé par une colline uniforme, dont l'arête est dirigée du nord-est au sud-ouest. Ses pentes prennent naissance aux dernières hauteurs des ramifications du djebel Cherb. C'est une carcasse de marne sablonneuse assez dure, recouverte d'une couche moyenne de vingt mètres de sable fin, au point de paraître liquide, tant sa mobilité est extrême sous l'action du moindre souffle.

Les trois oasis d'El-Oudiane, de Tôzeur et de Nefta sont situées sur le versant méridional; celle d'El-Hamma est plutôt au nord, près de la ligne du faîte. Vues de loin, elles offrent l'aspect de taches vert sombre, nettement limitées sur un terrain d'une blancheur jaunâtre, aveuglante et de la même nature que la dune saharienne.

L'étranglement naturel, produit par les deux chotts sur les flancs de l'isthme, a pour conséquence d'empêcher son épanouissement en largeur,

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tandis que le volume des sables, apporté chaque jour du Sahara par les vents du sud- ouest, en augmente la hauteur. Cette double circonstance fait craindre avec raison l'ensablement graduel des oasis et des sources. L'effet est d'autant plus sensible, qu'elles sont généralement dans des bas -fonds. Elles s'emplissent continuellement de la terre qui s'éboule de la couronne et des parois mouvantes de l'entonnoir où elles jaillissent.

Les oasis sont donc de véritables îles dans l'océan des sables. Aujourd'hui, comme au temps des Romains, Gafsa est le dernier poste de la partie habitable du continent tunisien. Elle joue pour l'intérieur des terres un rôle analogue à celui de Gabès sur le littoral. C'est là que viennent les caravanes de la région désertique, les oranges, les bananes, les raisins et les dattes des oasis. C'est de là que partent les marchandises et les convois à destination d'El-Hamma, d'El-Oudiane, de Tôzeur, de Nefta, de Kebili, de Tamerzed et des stations sahariennes.

Tout voyage au delà de Gafsa revêt les conditions d'une course au désert. Vous entrez dans un genre de vie nouveau. Tout ce qui vous entoure présente un aspect différent de ce que vous connaissez. La chaleur, les plaines de sable, la stérilité, le manque d'eau, l'absence d'abri, d'incessants mirages qui vous montrent des forêts imaginaires et des lacs enchantés, toujours proches et que vous n'atteignez jamais, la surface luisante et trompeuse des chotts, que la poudre saline rend pareils à des champs de neige et qui sont en réalité d'immenses marécages, prêts à vous ensevelir, sans garder la moindre trace de votre passage, des collines flamboyantes sous les rayons du soleil, et des horizons noirs, qui ne permettent plus de distinguer où commence le ciel et où finit la terre, toutes ces conditions atmosphériques, géographiques et géologiques exigent du voyageur une certaine force de résistance, beaucoup de prudence et une volonté énergique.

Les nomades, drapés d'un burnous, la tête couverte et le visage voilé, la longue carabine en bandoulière, une outre gonflée d'eau suspendue à la selle, traversent ces régions sur leurs chameaux à la démarche solennelle, ou sur leurs petits chevaux toujours ardents, à l'allure rapide. Nos soldats établissent des postes intermédiaires près d'un puits et campent sous la tente. Le citadin qui s'aventure en ces lieux, où le confortable est inconnu, doit s'attendre à des privations.

A la rigueur, une voiture pourrait circuler dans ces plaines sans limites. Mais les touffes d'alfa, les tiges de lavande, les buissons, les ravins, les trous de serpents et de gerboises, les sables fins, en rendent la conduite tellement difficile et laborieuse, qu'il vaut mieux y renoncer.

D'ailleurs, n'allez pas croire que les voitures abondent à Gafsa, et qu'il suffit, pour en avoir une, d'en exprimer le désir. On en compte deux : l'une n'a plus de roues, l'autre manque de brancard, En combinant avec intelligence leurs éléments, vous arriverez à former un véhicule acceptable.

Nous voyons beaucoup d'Arabes circuler sur leurs chevaux; il sera donc facile d'avoir des montures. Le commandant hoche la tête. Il espère que nous en trouverons. Le P. Hamard affirme que, par l'entremise du bachamar, nous serons servis à souhait. Le bachamar est une sorte d'agent intermédiaire entre les étrangers et les loueurs; il tire profit des uns et des autres. L'argent qu'on lui remet n'arrive jamais intégralement à destination. Il ne loue pas seulement des montures, il vend aussi les couvertures de ses compatriotes. Celui de Gafsa n'est pas blanc, sans être complètement noir. C'est un sang mêlé. Le rusé Abdallah nous baise la main et nous montre son cœur, un cœur de loyal musulman.

« Peux-tu nous fournir un guide avec sa monture, trois chevaux harnachés pour nos personnes et un mulet pour nos provisions?

— Combien veux- tu rester de temps?

— Six jours?

— Combien feras -tu de lieues?

— D'ici à Tôzeur, il y a quatre-vingt-dix-huit kilomètres; nous les ferons en deux étapes. De Tôzeur à Nefta nous comptons vingt-cinq kilomètres; de Nefta à El-Oudiane, trente-sept kilomètres. Nous reviendrons par la montagne de Bou-Hellah et Tarfaoui ; en tout, nous ferons deux cent soixante- seize kilomètres.

— Tu veux de bons chevaux?

— Certainement.

— Alors tu ferais mieux de prendre des mulets.

— Va pour des mulets. »

Nous convenons du prix. Abdallah exige pour arrhes la moitié de la somme.

« C'est l'usage, dit-il.

— Es-tu sûr du guido? Connaît-il le chemin? Sait-il parler français et dire autre chose que Sidi et bono besef?

— Ne t'inquiète pas ; ton guide la connaît dans le coin. »

Nos soldats, ceux des bataillons d'Afrique, sont ies véritables instituteurs des indigènes. Le français qu'ils enseignent n'a rien de commun avec la langue de Bossuet et de Racine. C'est la langue verte des casernes dans son absolue crudité. Mais l'Arabe qui s'en sert en ignore souvent le sens. Le sérieux avec lequel il parle produit des effets inattendus, souvent comiques.

Le guide proposé est dans ce cas. Il s'appelle Mohamed; il jure comme un charretier; il a un œil blanc, la lèvre mauvaise et l'air cauteleux. Mais il nous accable de protestations, affirme qu'il connaît le pays, les pistes, et qu'on peut le suivre. Il est toujours à la hauteur; se tenir tranquille, c'est pour lui ne pas se la casser. Déjeuner se dit boulotter. Un cheval perd- il son fer ou son étrier, il les traite de déserteurs.

Il est convenu que le lendemain, à cinq heures, nos montures seront à l'hôtel du commandement. Au moment de se retirer, le bachamar répète :

« Tu seras content. »

Il ajoute :

« As-tu de l'orge pour les mulets?

— Mais non, c'est toi qui les nourris; je ne m'occupe pas de ce détail...

— Alors, il faut me donner encore de l'argent pour acheter de l'orge et louer un cheval de plus pour la porter. »

Le bachamar appuie trop sur les cordons de ma bourse. Le P. Hamard affirme que c'est un brave homme; cependant ce coup de l'orge me taquine, et je demande :

« Tes mulets auront-ils des brides, des selles, des étriers, des musettes pour manger? »

Abdallah avance la main, la paume tournée vers la terre, et dit en l'agitant :

« Ne t'inquiète pas ; je fais bien les choses. »

Le lendemain nous sommes prêts à cinq heures. M. Hébrard veille sur ses appareils photographiques; M. Dumont se charge de cartouches. Je prends les instructions du commandant, qui a donné à un poste de soldats, envoyés aux sauterelles, l'ordre de nous préparer une tente au bir Djédid.

Les montures n'arrivent que deux heures plus tard, quand le soleil est déjà brûlant. Les mulets sont devenus des chevaux pendant la nuit, et le cheval qui devait porter l'orge est un mulet. Enfin une jument fait partie de la troupe. Le bachamar évite de paraître ; on me dit qu'il a des coliques. Les selles sont mal sanglées ; la provision d'orge est minuscule. J'en fais la remarque au guide ; il me répond :

<( Tu en achèteras en route.

— Mais où, puisque nous allons au désert et que nous sommes obligés de porter nos provisions?

— Ne t'inquiète pas. »

J'augure mal de tous ces points en souffrance. Le P. Hamard, qui nous accompagne jusqu'au bout de l'oasis, me tranquillise en disant :

« Les Arabes ne pensent pas comme nous; laissez faire. »

Je fais observer qu'ils m'ont déjà manqué de parole, et qu'il ne sera plus temps de récriminer au milieu des sables. Nous partons. Au douzième kilomètre, mon excellent ami déclare qu'il lui est impossible de me suivre avec un cheval qui se défend toujours et n'avance pas. Je veux lui céder le mien. Les sangles de la selle se rompent, et tout le harnachement descend avec moi plus vite qu'il ne convient. Quant à M. Dumont, suivant la pittoresque expression de Mohamed, il a vu déserter un de ses étriers. Il faut faire halte; à l'aide de nos couteaux et de bouts de corde, nous parvenons à fixer presque solidement l'équipement de nos montures.

Ce n'est que le début des désagréments de cette expédition. Le ciel devient terne ,. presque noir; nous n'apercevons aucun nuage, et le disque du soleil pâlit, se teinte d'un rouge de sang. L'horizon s'assombrit; il se

forme autour de nous un cercle menaçant d'ennemis invisibles. Une indicible angoisse oppresse nos poitrines; un bruit sourd, lointain, indéfinissable, agite l'espace; l'air n'a plus de souffle; tout est immobile; la nature semble muette de stupeur. Soudain la rafale de son aile rapide soulève des traînées de sable, les fait tourbillonner et nous brûle la gorge.

« Voilà le siroco, dit le guide; il faut boulotter; après, vous ne le pourrez plus. »

Nous essayons de déjeuner au pied d'un poteau télégraphique ; l'appétit manque. A ce moment Mohamed lâche le mulet. Le quadrupède fuit en gambadant, et sème sur la piste l'orge qui tombe des sacs éventrés. Nous perdons une heure à vouloir le rattraper, sans y parvenir.

Exaspéré par ces embarras, M. Dumont tourne bride, renonce à Tôzeur, nous souhaite bon voyage et rentre à Gafsa pour son bonheur. Car, avec sa corpulence et ses habitudes, il pourrait difficilement supporter les épreuves qui nous attendent. Il est vrai que, pour gagner Gabès, il devra se faire voiturer en araba et mettra quatre jours, en cet équipage rustique et peu commode, pour achever le trajet. Où sont les landaus du boulevard des Italiens et les wagons des trains rapides! M. Dumont, durant ce voyage, s'abandonne plus -d'une fois à d'amères réflexions sur l'entêtement de ces cervelles africaines, qui ne savent pas apprécier le bien-être de l'existence.

Le départ de M. Dumont et la perte de l'orge ont diminué nos bagages. Nous abandonnons l'indocile mulet à deux Arabes qui vont à Gafsa et sont heureux de parcourir sur son dos le reste de l'étape. Tous ces désagréments nous ont lassés. J'ai, de plus, à soutenir une lutte incessante contre mon cheval, et j'en souffre plus que de la course elle-même. 0 bachamar, pourquoi n'es-tu pas ici? Quel mauvais quart d'heure je te ferais passer!

Cependant le siroco souffle en tempête. Le soleil est à peine visible, la chaleur est étouffante. La rafale charrie des torrents de sable qui pénètre sous nos vêtements, nous déchire la gorge et nous brûle les narines. A Bordj-Gourbata, l'ouragan' arrête notre marche. Perdus dans un nuage de poussière, nous distinguons à peine nos montures, qui se suivent d'instinct.

Je ne vois plus les oreilles de mon cheval. De petits caillous nous zèbrent la figure, et, malgré le triple voile de tulle qui me protège, brisent les verres de mon lorgnon. Lucain n'a donc pas exagéré la violence du vent, quand il nous représente les soldats de Caton aux prises avec l'auster :

.. Nullusque potest consistera miles

Instabilis, rapti.s etiam, qua.s calcat, arenis. ... Galeas et scuta virorum Pilaque contorsit violento Bpiritus actu Intentusque tulit magnj per mania cœli.

(l'harsale, IX, v. 422.)

Nul soldat ne peut rester en place ni debout, le sable môme qu'il foule se dérobant

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sous ses pieds. Casques, boucliers, pieux, tourbillonnaient sous le coup du vent, dont ^'Vy

la violence les emporte à travers les airs. ^^4j(à l

M. Tissot raconte que, dans ce même passage où nous sommes, une colonne tunisienne fut assaillie par l'ouragan, en mars 1857, et resta soixante -douze heures perdue dans la tourmente. Les chevaux les plus vigoureux étaient obligés, par moments, de s'arc-bouter sur leurs jarrets pour résister à la rafale.

Un chamelier conduit une provision de pelles, de pics et de pioches aux soldats du bir Djédid. La charge est mal attachée. Une pelle en tombant frappe les jambes du chameau, qui s'effraye, se met à courir et sème sur la piste une partie de la ferraille, dont le bruit achève de l'épouvanter. Il s'arrête, après une course de cinq kilomètres, dans un bois de lentisques, où nous l'apercevons aussi embarrassé de son indépendance qu'il était tout à l'heure ahuri du choc retentissant des pelles. A Aïn-Amdou, les indigènes ont jeté dans la source un chien crevé, pour empêcher les soldats et les Roumis de s'abreuver.

D'après les indications du commandant Lefebvre, nous devons, au poteau télégraphique 329, obliquer à gauche et tomber directement sur le bir Djédid, où le lieutenant du poste a ordre de nous recevoir. Nous suivons très exactement l'indication. Le guide se met à crier que nous nous égarons. Je le prie de nous conduire et d'ouvrir la piste. Il se tient prudemment en arrière. Il n'en persévère pas moins à dire, pendant deux heures, que le chemin est ailleurs. De fait, nous n'apercevons pas le puits. Des torrents dont le lit est desséché et des touffes de broussailles embarrassent singulièrement notre marche. Les propos de Mohamed finissent par nous ébranler. Au lieu de persévérer dans notre direction, qui est la bonne, nous tournons à droite, puis à gauche, sur son conseil. La nuit survient rapide, sans que nous ayons découvert la zaouïa qui avoisine le puits. Nous errons maintenant, perdus dans le steppe. Le siroco est tombé; cependant le ciel n'a presque pas d'étoiles. A bout de forces, nous nous arrêtons. Il est neuf heures. M. Hébrard cherche à manger une aile de poulet. Le premier morceau ne passe pas. Il nous reste un flacon de vin de la Marsa; mais il produit l'effet du feu sur ma gorge ulcérée parles sables.

Tout à coup des lumières brillent au sud, à l'ouest, au nord, i^'une d'elles doit partir du camp. J'ai su plus tard que le lieutenant a maintenu les feux jusqu'à onze heures, pour nous indiquer la direction.

Je demande à Mohamed :

« Quel est celui des feux qui vient du bir Djédid?

— C'est celui-ci, — et il montre le sud, — ou celui-là, — et il désigne le nord, — ou bien c'est ce dernier, — et il se tourne vers l'ouest.

— Tu ne sais, donc pas où tu es?

— Je le sais bien.

— Alors conduis-nous.

— De quel côté? »

Le plus sûr est de nous rapprocher de la ligne télégraphique, dont nous nous sommes écartés. Nous marchons trente minutes dans les ténèbres. Les feux de l'ouest s'éteignent; ceux du nord s'approchent, puis disparaissent. Nous appelons ; nulle voix ne répond à la nôtre. Enfin voici un poteau télégraphique. A l'aide d'une allumette M. Hébrard lit le chiffre 402. Nous étions dans la bonne voie. Mohamed nous a éloignés du poste. Quant aux feux du nord, il les place à douze ou quinze kilomètres. Nous apprendrons au retour que des soldats sont couchés à deux cents mètres.

Dans l'impossibilité d'aller plus loin et la crainte de tomber dans un abîme, nous nous étendons sur le sol. J'ai la fièvre. Il m'est très difficile de parler. M. Hébrard songe à sa famille.

« J'ai chez moi, dit-il, une femme, des enfants, une maison confortable et toutes les bonnes choses sous la main, et me voilà, sous prétexte de plaisir, couché dans le sable, sans eau ni vivres! Quelle folie ! A notre âge, on n'entreprend pas de telles courses... »

Je réponds :

« Si je meurs, faites un trou dans le sable, pour me soustraire aux chacals et aux hyènes. Placez sur ma tombe une petite croix, et ne vous embarrassez pas d'emmener ma dépouille en France ! »

Puis, c'est le silence, l'assoupissement. Les chevaux se tiennent près de nous et ne songent plus à se battre. Le flacon de vin, brûlant tout à l'heure, s'est rafraîchi sous l'action du rayonnement nocturne. J'en avale quelques gouttes ; le bienfaisant breuvage me réchauffe les entrailles. On a parlé si souvent de scorpions et de najahs, que je redoute leur présence. Soudain je sens passer sur mes genoux un corps ondoyant, serpentin. Je me lève d'un bond. Le reptile a fui, mais un horrible frisson m'agite de la nuque à la plante des pieds. La morsure du najah, de la vipère trigonocéphale, tue en dix minutes.

Néanmoins j'éprouve un sentiraient profond, secret, d'intime satisfaction. Je constate que je ne suis pas mort. Si je me suis levé si prestement, c'est que je vis encore ; je ne suis donc pas mordu. La vie n'est qu'une chimère, c'est entendu; mais combien cette chimère nous est précieuse!

Je reste éveillé, inquiet. J'appelle de tous mes vœux le lever de la lune.

A deux heures, une faible clarté blanchit l'horizon. Nous sellons uns chevaux. Il nous reste cinquante-quatre kilomètres à parcourir. Nos montures n'ont pas bu depuis vingt-quatre heures et n'avancent qu'au petit pas. Il est dix heures quand nous atteignons Bordj-Gouïfla. Le sol esl tourmenté, comme s'il venait de subir une commotion volcanique. Je suis frappé du grand nombre de squelettes qui jonchent la plaine ; les bêtes de proie les ont dépouillés de leurs chairs. Il est donc vrai que l'on meurt sur ce terrain désolé,

M. Hébrard met pied à terre et conduit en main son cheval. Je les vois disparaître derrière un talus. Je me dirige de leur côté, et ma monture m'oppose de la résistance. Pendant que je lutte, j'aperçois M. Hébrard qui revient en arrière, le visage bouleversé et les jambes couvertes de boue jusqu'aux genoux.

« Qu'avez- vous donc?

— J'ai failli m'enliser dans le marais. Soudain le sol a manqué. J'enfonçais dans la vase, et c'est le coup de tête que mon cheval adonné pour se rejeter en arrière, quand il a senti la terre se dérober sous ses pieds de devant, qui m'a tiré de l'abîme. »

Des caravanes entières ont, en effet, disparu dans cette mer de boue aux profondeurs insondables, sans laisser de traces; car nous sommes entre le chott el-Djérid et le chott el-Rharsa. Cet accident nous rend circonspects et avisés , dès qu'il s'agit de traverser le lit des nombreux oueds qui labourent la surface des sables en cet endroit.

Cependant une caravane abreuve son troupeau. Nous nous dirigeons vers la source. Une eau limpide coule dans le torrent. Elle est salée, et les chevaux refusent de la boire. L'eau de la source est blanche comme du lait. Une dizaine de femmes arabes la recueillent avec un gobelet et absorbent avec volupté ce limon sablonneux. Les chameaux, les chèvres et les ânes attendent leur tour. Nous distribuons de petits miroirs, et obtenons ainsi qu'on nous recueille environ trois litres d'eau bourbeuse. Nos chevaux la boivent avec satisfaction.

Ce léger réconfort nous permet de franchir encore vingt-deux kilomètres. Nous atteignons à quatre heures du soir l'oasis d'El-Hamma. C'est le salut, la vie, le retour à la santé. Des sources d'eau chaude, légèrement sulfureuses, emplissent plusieurs bassins. Nos chevaux, épuisés et à jeun depuis trente-quatre heures, après avoir fourni, à cause de nos évolutions incohérentes, plus de cent kilomètres, courent d'eux-mêmes aux rigoles débordantes. Pour nous, sans demander l'autorisation, nous nous jetons dans une piscine romaine, palissadée avec des troncs de dattiers et couverte de palmes. Les Arabes qui s'y baignent se hâtent de fuir, comme si nous avions profané les ondes bienfaisantes. Leur retraite nous est agréable. Pendant ce temps le cheik, mandé par le guide, nous fait apporter des galettes de pain, des œufs, de l'eau fraîche et de l'orge, que nous lui payons généreusement.

Manger et nous reposer à l'ombre des palmiers, après nos aventures, c'est une joie indicible. Il semble que nous renaissons à la vie. Bénie soit l'oasis d'El-Hamma! Que Dieu lui donne toujours de l'eau, des fruits et du soleil ! Pour fixer le souvenir de cette heure délicieuse , nous photographions le lieu de notre repos, la piscine et le guide qui nous a perdus, sans nous faire boulotter.

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