LA MOSQUÉE — LES MŒURS
L'oasis d'El-Hamma renferme environ deux mille habitants et quatrevingt mille palmiers. Elle forme quatre villages : El-Areg, Nsaïba, Nahred et Nemlat, qui est le plus important. Les sources minérales, dont la température atteint 30 degrés, sourdent au sommet d'une dune, très accidentée sur ses pentes. De charmants ruisseaux s'échappent des piscines et courent au milieu de gracieux bosquets.
Les piscines sont romaines. Les Arabes les abritent derrière une palissade et sous un toit de troncs de palmiers.
Une autre source coule au fond d'une gorge et présente le volume d'une rivière aux méandres capricieux, avec des berges de sable.
Du sommet de la dune l'œil plonge dans l'immense dépression du chott El-Rharsa, où se déversent l'oued Tarfaouï et toutes les eaux du bassin de Gafsa. Mais le mirage ne permet guère de prendre une image bien nette de l'horizon. Le ciel se marie avec la plaine. La notion des distances s'efface dans ce champ illimité de l'espace, où tous les objets paraissent brouillés et confondus.
Les gens de l'oasis arrivent successivement pour nous examiner. Ils ne sont pas hostiles ; ils paraissent plutôt curieux de voir nos personnes et d'apprendre de notre guide qui nous sommes, où nous allons, pourquoi nous sommes venus. La plupart se tiennent à distance et évitent de se compromettre avec les deux Roumis. La présence d'un étranger est presque un événement.
Cependant, au moment du départ, plusieurs amènent des mulets, des chevaux et des ânes et nous font un joli cortège sur la route de Tôzeur.
Le soleil baisse. Les sables rouges sont enflammés. Nous suivons, à
l'est, une colline qui sépare le bassin du chott El-Rharsa de celui du Djérid. L'oasis d'El-Hamma a disparu, celle de Tôzeur n'est guère visible. Un point noir grossit là-bas, dans l'océan des sables. En deux heures nous franchissons les douze kilomètres. Nous apercevons maintenant la tête des palmiers, un minaret, le dôme d'une mosquée aux ardoises peintes. Des hommes, ou plutôt des paquets de calicot blanc, s'agitent hors des murs; des enfants nus se vautrent dans l'arène brûlante.
Voici des murailles de briques, séchées au soleil, avec des dessins bizarres. Ces maisons ne semblent pas avoir de fenêtres; quelques-unes sont munies de moucharabis. Nous traversons la place, où des caravanes de chameaux ont établi leur campement. A droite, le drapeau français flotte sur la boutique d'un épicier. Au fond de la place, le Dar-el-Bey, la maison du vice-consulat, est abritée, elle aussi, sous les couleurs nationales.
Des spahis se sont déjà emparés de nos chevaux. M. Henri, vice-consul de France, et son contrôleur-adjoint, nous font un aimable accueil.
Une première cour est réservée aux cavaliers et aux spahis de service. Une seconde cour, transformée en jardin, est entourée d'un cloître sur lequel s'ouvrent les bureaux et les appartements du vice-consul.
Nos chambres sont au premier, c'est-à-dire sur le toit. Pour y arriver, il faut d'abord monter sur la terrasse de la maison, d'où, nous apercevons la ville et la bordure de l'oasis. Un couloir délabré nous mène du toit à nos appartements. Une table, deux cuvettes, deux lits de camp, avec des couvertures de laine aux couleurs vives, composent notre couche et notre mobilier. Les draps sont ici un luxe inconnu. Je ne songe pas à m'en plaindre. Ne serons-nous pas mieux que dans les sables, où nous avons couché la veille !
M. le contrôleur- adjoint nous emmène chez lui et nous offre un kouskous qui fait le plus grand honneur à son chef de cuisine, un indigène qu'il a dressé lui-même.
La soirée est superbe. Du haut de la terrasse nous entendons la musique et les chants des Arabes, accroupis sur le seuil du café voisin. Un calme religieux semble planer sur l'oasis. Les étoiles surgissent des profondeurs du firmament avec un éclat ignoré de nos pâles climats.
Mais il ne suffit pas d'avoir apaisé la faim de nos estomacs, il faut aussi que le repos rende à nos âmes la gaieté, à nos membres la souplesse. Pour mon compte, je ne tarde guère à bercer mon esprit des mirages du rêve, tandis que M. Hébrard, en butte aux attaques d'invisibles ennemis, se débat sur sa couche et regrette presque les sables de Gouïfla.
Aux lueurs de l'aube, j'entends les chameaux renâcler, les ânes braire, et les Arabes pousser des cris gutturaux. Un charmant petit oiseau brun, cendré sur le dos, les ailes et l'extrémité de la queue de couleur havane,
vient se poser sur mon lit et m'appelle de son petit cri, doux, incessant. Je remarque vite qu'ils sont deux dans la chambre. Ils entrent et sortent par une minime ouverture, ménagée ta dessein vers le haut de la porte. Ces oiseaux sont des bouhabibis, des amis. Toutes les maisons de l'oasis en ont d'aussi familiers.
Les gracieux volatiles s'amusent à inspecter nos appareils, en poussant de petits cris, que l'on prendrait volontiers pour des questions. Ils se plaisent à répondre à nos paroles à leur manière et sautillent dans la chambre et sur nos colis de façon fort gentille. A l'heure du repas, ils se posent sur la table, comme pour réclamer une miette, puis disparaissent sans bruit pour revenir de même. Leur plaisir est de vivre au sein d'une famille humaine.
Le bouhabibi ne se trouve que dans les régions tropicales. Gafsa marque au nord l'extrémité de la zone qu'il ne franchit pas ; il ne s'aventure même pas à Gabès, à plus forte raison à Kairouan et à Tunis. La loi musulmane le déclare sacré. Quiconque s'aviserait de lui nuire ou de toucher à son nid encourrait une amende.
Les indigènes l'aiment et le respectent. « Les bouhabibis sont, disentils, les âmes de nos parents morts. Comme ils ne peuvent se passer de la société des vivants, ils viennent, sous cette forme charmante, nous visiter et s'associer à nos joies et à nos peines. »
Dès que j'ai terminé ma toilette, je cours à la fenêtre, garnie d'un moucharabi. La place, blanche de soleil, est pleine de burnous, de chameaux, de poteries et de paquets d'herbe, destinés aux caravanes. Je prends une photographie de ce tableau vivant.
Avec M. Hébrard je vais saluer nos hôtes, et ensemble nous allons visiter la ville, réservant l'oasis pour les heures plus chaudes.
Nous voilà de nouveau sur le toit ou plutôt sur la terrasse de la maison.
Les terrasses sont, en Orient, le lieu où se prolongent les veillées, où se débitent les contes, où se traitent les affaires, où s'ourdissent les complots, où se transmet la tradition, où se communique la bonne parole. La fumée du calumet, la clarté des étoiles, les chaudes haleines et le silence du désert, invitent aux longues causeries. Le Seigneur faisait allusion à cette coutume de s'assembler sur les terrasses des maisons pour respirer et apprendre les nouvelles, quand il invitait les apôtres à prêcher sur les toits la bonne nouvelle et le royaume de Dieu.
L'aspect de la petite ville n'a rien de monumental ; ce qui frappe le plus nos regards, c'est l'empressement des Arahes chez le Français, qui abrite sa boutique sous le pavillon tricolore. Ils paraissent avoir un goût prononcé pour l'absinthe à soixante-quinze centimes le litre. Que notre compatriote vende aux chalands des denrées coloniales et réalise promptement une brillante fortune, c'est son affaire; mais je regrette qu'il débite son alcool
aux indigènes, en prenant pour enseigne le drapeau national. Ne semble-t-il pas agir sous le visa du contrôle?
Tôzeur est la plus belle et la plus grande des oasis du Djérid. Elle compte sept villages, tous placés sur la lisière de la forêt. Ce sont Bitchenia, Bled-el-Hader, Zaouïat-Serrahoui, Djehim, Abbas, Zaouïat- Sidi-bou-Lifa et Tôzeur, qui en est le centre le plus important, la véritable capitale du chott et du Belad-ed-Djérid , le pays des palmiers.
Sur une population d'environ sept mille habitants, nous trouvons seulement sept Européens.
Mosquée et minaret penché de Tôzeur
Les étrangers, ce sont nous; ce qui étonne ici, c'est notre costume, notre visage. Le burnous l'emporte sur la redingote, et le calicot blanc sur le drap noir, gris et marron. Tandis qu'en France les visages ont le teint clair, et les habits des couleurs peu voyantes, ici les visages sont brûlés, brunis ou noirs, et les vêtements éclatent en teintes vives.
Au moment de notre passage, la patrie est représentée par M. Henri, vice-consul de France, envoyé depuis au contrôle de Kairouan. C'est un homme fort aimable, qui a passé sa vie au service de la France, en Abyssinie. Chaque année il supporte encore, pendant trois mois, les inconvénients d'une température torride, où le thermomètre oscille, à l'ombre, entre trente-cinq et quarante-cinq degrés. Il est remplacé par M. Canova.
Le contrôle de Tôzeur équivaut à une petite royauté. Les ordres du vice-consul ne sont ni discutés ni discutables.
Le prestige du commandement est tel, que des gens de très bonne condition briguent l'honneur d'être chaouch ou spahi du représentant de la France. Avec cette parcelle d'autorité, à laquelle ils savent donner une si grande importance, ils deviennent des personnages et réclament la difîa et l'alfa.
L'administration revêt à Tôzeur un caractère purement civil ; une douzaine de spahis et quelques cavaliers indigènes servent d'éclaireurs, de policiers, de gendarmes, et se tiennent prêts à toutes les courses. Un commissaire spécial est chargé de rendre la justice.
J'exprime le vœu que M. Canova puisse construire à Tôzeur, sinon un palais, du moins un hôtel plus confortable, plus digne de la ville et de lui-même.
La création de Tôzeur est fort ancienne. Berbères et Arabes y sont mélangés de façon à écarter actuellement presque toute différence entre ces deux races, altérées aussi par l'infusion de sang soudanien. Tôzeur ou Touzer est une forme de tsour, qui a formé Tyr, la forte; on appelle encore pays des Ksours ou des Tsours la région au sud de Gabès, où les forteresses abondent. Ce mot est une des figures de Utsuur, Outsouour provenant d'Assoiir, nom particulier du dieu Ilou à Ninive, qui est le dieu suprême, le On des Égyptiens, le Baal de Chanaan, le Hélios des Grecs.
Tôzeur faisait partie du royaume de Micipsa. Ptolémée, dans ses Tables, la nomme Tisouros. Elle, fut un siège épiscopal; Benenatus, l'un des titulaires, condamna au concile de Cabarsussa les doctrines donatistes. Saint Augustin lui donne le titre de Tiguritanus. Asselicus, adversaire de Donat, et Florentinus, exilé par le roi vandale Huméric, furent évêques de Tôzeur.
Nous visitons, au village de Bled-el-Hader, les restes de l'ancienne ville de Tisurus. Les débris de cette grande cité ont disparu, pour être employés comme matériaux de construction dans les différents villages qui bordent l'oasis.
Sur une éminence du sol gisent encore les vestiges d'un vaste édifice, orné jadis de plusieurs rangées de colonnes, dont les fûts brisés sont ensevelis sous la terre. C'était, dans le principe, un temple, transformé d'abord en basilique chrétienne et plus tard en mosquée musulmane. Au milieu de l'immense plate-forme dont ce monument occupait une partie, s'élève une semah ou tour carrée, bâtie en briques; elle devait servir de minaret à la mosquée, et, précédemment, de clocher à l'église chrétienne; car, par les assises au moins, elle est antérieure à l'invasion arabe. Mon opinion personnelle est qu'elle date des Romains. Elle a une grande analogie de construction avec les bains de Fériana, qui sont aussi en briques, et avec la tour de Néron et le temple de Vénus, à Rome. A travers les magni-
fiques jardins qui avoisinent cette plate-forme, nous remarquons un très beau puits antique d'une profondeur considérable, et, à chaque pas, d'énormes blocs séculaires, notamment le long de l'oued qui arrose et fertilise l'oasis.
Cet oued se subdivise, à partir d'un ancien barrage à larges moellons, en trois branches principales qui se ramifient elles-mêmes en des milliers de petits canaux. Les bords en étaient jadis garnis de pierres de taille.
Les maisons n'ont qu'un seul étage ; elles sont construites en tob ou
Maison arabe à Tôzeur.
briques cuites au soleil, disposées suivant un dessin régulier, qui produit l'effet d'un immense tapis, étendu sur les murailles. Ces carreaux, ces losanges, ces croix multipliées, témoignage inconscient et traditionnel du christianisme des aïeux , donnent aux habitations un certain aspect d'élégance. De légers frontons sont simulés au-dessus des portes.
Celle que reproduit la gravure de la page 177 est une des plus belles ; elle repose sur des colonnes antiques. Peu d'édifices ont un aspect aussi monumental. Tôzeur contient sept cent soixante maisons. Le voisinage de l'oasis et les déserts qui entourent la ville obligent la population à renoncer à la vie nomade.
Les ruelles sont malpropres, tour à tour remplies de poussière et de boue. Des voûtes espacées atténuent çà et là la réverbération aveuglante du soleil. Quelquefois un simple plancher, recouvert de briques, réunit deux maisons par-dessus la rue. Des galeries reposent sur des piliers,
rodés par l'usure, crevassés par le temps, écornés par les chocs, offrant tous les caractères d'une origine antique. Des tronçons de colonnes, des débris de sculptures, des fragments de chapiteaux et des moellons de grand appareil sont encastrés pêle-mêle au milieu de matériaux modernes.
Tous ces édifices manquent en général de solidité ; plusieurs sont écroulés ou menacent ruine. Les deux principaux minarets ont des attitudes penchées,, qui ne sont pas exemptes d'une certaine mélancolie. Elles ne sont pas un défi porté par l'architecte aux règles de l'art, comme la tour de Pise ; elles accusent simplement l'usure des siècles et l'instabilité de leurs fondements. Huit arcades, soutenant quatre coupoles en forme de ruches à miel, terminent le minaret légèrement incliné de la grande mosquée. Le dôme du milieu scintille par le reflet des faïences jaunes et vertes qui le recouvrent. Un autre minaret carré pèche contre les règles de la normale plus que la tour de Pise. Peut-être est-ce un ancien clocher ? Car on voit encore la place de la cloche sous l'arcade du faîte.
Nous sommes loin des mœurs et des produits de l'Europe. Tôzeur n'a rien de ce que nous aimons en France ; tout ce que nous voyons est nouveau pour nos yeux et nos esprits. Tôzeur ne possède ni église, ni école, ni hôpital, ni refuge. Vous n'y trouverez pas un prêtre, ni un orphelinat, ni une sœur de Charité. Les œuvres de la civilisation chrétienne, mortes sur ce sol depuis douze siècles, ne sont pas encore prêtes à y renaître.
L'aumônier de Gabès, qui est à quatre journées de marche, est le représentant le plus voisin du culte catholique. Tout le Djérid, le Çouf, le Nefzaoua, et toutes les villes comme Fériana, Gafsa, depuis Kairouan, attendent encore la présence consolatrice d'un missionnaire. L'œuvre du cardinal Lavigerie est donc loin d'être complète.
Mais, en revanche, la forêt de palmiers continue à être la plus belle et la plus considérable de l'univers ; elle est comme un sourire de végétation au milieu des sables brûlants qui l'environnent. Il n'existe pas au monde de jardins plus frais, mieux arrosés, plus touffus, plus verdoyants que ceux de l'oasis.
De plus, les mœurs sont libres à Tôzeur. Si l'esclavage ne se pratique plus ouvertement, comme il y a dix ans, les mariages fortuits y sont toujours faciles. Le divorce y fleurit en permanence. Les formalités en sont sommaires; il suffit de déclarer, en face du kaïd et en présence de deux témoins, que la vie commune a cessé.
On y trouve aussi plus qu'ailleurs ce qui se voit dans toute la Tunisie, ce qui paraît être pour les cervelles enlurbannées l'image la plus complote de l'idéal bonheur : les danseuses du ventre. Les hommes eux-mêmes, les nègres, se livrent à cette pantomime, aux sons de la derbouka et du tambourin. Cet exercice, toujours le même, est toujours nouveau pour leurs coreligionnaires.