LE IIACHICH — CHANSONS ARABES — LE MIRAGE
La goutte d'eau vaut une pièce d'or. Ce proverbe arabe trouve son application dans les sables du désert. Le désert, comme l'océan, étend son immense plaine bien au delà des limites de l'horizon. Il a ses vagues de poussière, ses tempêtes, ses reflets aveuglants, sa solitude et ses corsaires. Il ensevelit ses victimes ou rejette sur ses bords leurs épaves. Mais, dès qu'il pleut ou qu'une source jaillit, ses sables arides se transforment en humus fécond. L'eau est donc la fée créatrice des oasis. Elle fait du désert un jardin ravissant.
Or Tôzeur compte cent quatre-vingt-quatorze sources, qui débitent plus de sept cents litres d'eau à la seconde, et arrosent une superficie de mille sept cent quatre-vingt-sept hectares. Elles sourdent d'un solàbasegypseuse, dans des anfractuosités plus ou moins profondes, appelées gourd. Comme elles communiquent avec des nappes souterraines, soumises à des pressions énormes, elles sont à la fois thermales et abondantes. Elles forment des ruisseaux qui sont canalisés par les mains de l'homme, et toujours pleins d'une onde claire, chaude et courante. Des ponts minuscules, les uns modernes, les autres antiques, relient leurs rives parfois escarpées. Des troncs de palmiers, couchés en travers, ne laissent passer l'eau que suivant les encoches taillées dans leur épaisseur, et opèrent ainsi automatiquement la distribution du liquide irrigateur. Un gardien est chargé d'ouvrir ces encoches ou de les fermer avec de la terre glaise, suivant qu'il faut remplir les seguias ou suspendre l'écoulement.
Les sables, chassés par le vent, menacent de couvrir les sources. Pour les protéger il a fallu créer, à l'aide d'une forte palissade, une fausse dune, qui, opposant une barrière à la poudre du désert, retarde l'ensevelisse-
ment des jardins. Des plantations de harmel et de tamarin sont destinées à donner un peu de fixité à ce sol inconstant et à rendre à la ville la ceinture verdoyante qui l'environnait autrefois.
Nous contournons le Dar-el-Bey et la mosquée de Sidi-Ghebab. Un chemin sablonneux nous mène près d'un minaret penché. Nous longeons un canal rempli d'eau et franchissons une voûte. Au delà, c'est l'oasis.
Ce coin de paysage est un croquis en miniature de ce que présente Tôzeur, à savoir : du sable, des rigoles pleines d'une eau limpide et courante, un minaret penché, des maisons formant voûte sur la rue, une muraille de tob, derrière laquelle se balancent les palmes, dans le ciel enflammé.
Rien n'est délicieux comme une promenade matinale dans l'oasis. De petits sentiers tortueux, que longe un canal où l'onde coule à pleins bords, circulent en tous sens, sous le dôme éternellement vert des palmiers, dont les chevelures aux formes multiples s'entrecroisent dans les airs, au souffle du vent, avec une grâce orientale. Les troncs élancés partent du sol, tantôt assemblés comme les fuseaux d'un pilier de cathédrale, tantôt isolés et sveltes comme les colonnes de la mosquée de Kairouan. Les monuments de l'architecture mauresque en Espagne, en Algérie, en Tunisie, en Egypte, présentent souvent des arceaux, des voûtes, des dômes soutenus par une multitude de colonnettes légères, élégantes, trop faibles en apparence pour un tel fardeau. L'idée d'un pareil style n'est -elle pas déjà réalisée dans l'oasis, dont la mosquée devient comme la reproduction et la copie? Mais il y manque le mouvement, le grand air, les oiseaux, et ces flèches d'or et ces paillettes d'argent que le soleil tropical darde à travers les palmes jusqu'au sol, d'où leur réverbération colore la voûte gigantesque d'une lumière très douce.
Çà et là, une hutte, faite avec des troncs de palmiers, sciés par le milieu dans le sens de la longueur, abrite uner famille, quelquefois même sert de maison à un riche propriétaire. Une selle de cheval, des pioches, une marmite avec sa crémaillère, un matelas de feuilles de palmes et une jarre pleine de lagmi, constituent l'ameublement. Telle est celle que représente la gravure. Dans les quartiers où les palmiers sont plus jeunes, où leurs têtes arrondies ne se touchent pas encore, des jujubiers, des orangers, des figuiers et des ceps d'une hauteur prodigieuse entremêlent leurs rameaux et forment une seconde ligne de végétation.
M. Hébrard tire plusieurs vues de ces sous -bois. Parfois un géant de la forêt, brisé par l'ouragan ou miné par l'âge, s'abat avec bruit, et son tronc, allongé sur le sol, fait songer à la sombre horreur des brousses de l'Afrique centrale, si bien décrite par Stanley.
Çà et là des groupes de femmes en tunique bleue sont occupées au lavage de la laine. La toison blanche, fortement trempée et savonnée, est jetée en boule par l'une d'elles sur une pierre plate. Un jeune homme aux
jambes nues, aux jarrets vigoureux, la piétine en mesure et agite les bras pour marquer la cadence. Ce travail, que nous avons déjà vu à Kairouan, à Gafsa, à Gouïfla, à Sidi-Aïch, est Tune des principales industries de la région. La laine, blanche ou teinte en couleurs vives, se transforme ensuite,
Rue et entrée de l'oasis, ù Tôzeur.
sous le doigt des femmes , en burnous , en haïcks , en ceintures , en couvertures aux dessins fantastiques.
Ailleurs, des Arabes se livrent au plaisir de l'immersion. Nous les imitons plus d'une fois. La longue chevelure des palmiers étend sur ces eaux tièdes une ombre si propice , qu'il est bien difficile de résister à la tentation de s'arrêter sous la chute d.'une cascatelle. Ne faut-il pas tremper
son épidémie et saturer ses pores de liquide pour satisfaire aux exigences de la transpiration? Dix pas au soleil suffisent pour nous lasser, nous abattre et provoquer une sueur abondante.
A l'extrémité de l'oasis, dans un village presque ruiné, s'élève un jujubier gigantesque, dont les branches s'étendent sur un rayon de vingt mètres. Plusieurs rameaux, écrasés par leur propre poids, fléchissent jusqu'à terre, où ils ont pris racine et d'où ils rejaillissent en jets vigoureux. Cet arbre, paré de feuilles et de fruits, est l'un des plus beaux qu'on puisse voir. Il a plus de vingt siècles d'existence. 11 faut l'ajouter à la liste des doyens de son espèce, aux oliviers de Gethsémani, aux cèdres du Liban, au chêne d'Hébron, au sycomore de Mattarieh, près d'Héliopolis, en Egypte.
Nefta est à vingt-cinq kilomètres à l'ouest de Tôzeur ; la piste suit le bord du chott, dont la traînée lumineuse est toute brillante d'efflorescences salines. La ville s'élève en amphiléâtre sur un coteau, qui domine de soixante -seize mètres la gorge, au fond de laquelle sourdent les cent six sources de l'oasis. Elle renferme neuf mille cinq cents habitants et mille deux cent dix maisons, d'une valeur approximative, d'après l'évaluation du fisc, de trois cent trente -trois mille francs. Elle est fort ancienne et a hérité du prestige de plusieurs autres cités détruites ou ensevelies.
Les Arabes en attribuent la fondation à Keustheul, fils de Sam, fils de Nouh, en d'autres termes, petit-fils de Noé. D'après M. le comte du Paty de Clam, Nefta ne serait point d'origine sémitique, mais kouchite. Kouch est le fils de Cham. Nefta serait une altération des mots No Phtah, « fils de Phtah, » et correspondrait à la forme latine de Neptune. Phtah était pour les Kouchites le dieu suprême, le soleil, le même que Rô. Son fils est le dieu des eaux, le Nil bienfaisant. Le nom même de l'Egypte ne serait que la figure grecque de Ha-Ka-Phtah, Aï-yu-7:To; (a-ya-çTou), « la terre ou la demeure de Phtah. » Les Naphtouhines, issus de sang kouchite, devraient être classés parmi ces Lybiens qui, d'après Hérodote, adoraient le soleil et Neptune, avoisinaient le lac Triton et portaient le nom d'Auséens.
L'oasis de Nefta est fort belle. L'envahissement des sables tend à la séparer en deux portions. Elle disparaîtra même prochainement sous la poussière du Sahara, comme ont disparu les villes primitives dont elle a recueilli l'héritage, si l'administration ne se hâte pas de la protéger par l'établissement de dunes artificielles, tapissées d'arbustre et de tamaris, analogues à celles de Tôzeur.
Nefta était naguère un marché important d'esclaves, et les officiers français ont, dans le principe, arrêté ou fait rebrousser chemin à des convois. Depuis, les caravanes ont changé de route et se dirigent secrètement sur Tripoli. Est-il sûr que ce trafic inhumain ait complètement cessé ?
Les frères armés du Sahara longtemps encore contribueront plus à forer des puits, à planter des palmiers, à créer des oasis, qu'à empêcher la plaie
hideuse de l'esclavage. Depuis la campagne entreprise dans les journaux contre les marchands de chair humaine , les intéressés du centre de l'Afrique savent à quoi s'en tenir sur nos intentions. Il ne faut donc pas s'étonner que la plupart des explorateurs qui s'aventurent dans l'intérieur du continent noir périssent assassinés.
Avant de déclarer aux esclavagistes une guerre qu'on ne peut actuellement mener à bonne fin, n'aurait-il pas mieux valu se mettre en rapport avec les tribus par des échanges courtois, s'instruire des routes et des puits, s'établir enfin en amis au cœur de l'Afrique, et interdire alors les razzias et le commerce des esclaves ?
Le bruit fait sur cette question, les congrès, les souscriptions, les articles publiés dans les journaux et les revues , ont été un avertissement à tous les Tipo-Tib d'avoir à prendre plus de précautions, et à se défier surtout de nos explorateurs. Les procédés sommaires et le peu de moralité de la plupart des aventuriers qui pénètrent dans le continent africain ne servent guère la cause de la civilisation.
On sacrifie cent mille hommes sur un champ de bataille pour une question de principe ou la vengeance d'un outrage. Peut-être eût-il été sage de sacrifier encore quelques caravanes d'esclaves, pour mieux réprimer le fléau dans son propre territoire. L'accès nous en devient de plus en plus difficile, parce que la défiance des indigènes est en éveil. Telle est, du moins, l'opinion d'hommes compétents, en rapports habituels avec les Touaregs et les gens du désert, qui ne sont pas sans accointances avec les marchands d'esclaves. Oh explique par des imprudences et des trahisons les massacres de plusieurs missions scientifiques. Il ne faut pas croire pourtant que les écumeurs du Sahara sont assez simples pour se vanter deleurs exploits ; mais n'est-ce pas chose admirable que leur habileté à isoler les explorateurs, à les empoisonnner, à les frapper toujours au moment propice ? Qu'on ne s'y trompe pas ; .bien d'autres subiront encore le sort de Flatters et de Ménard.
Nos chevaux se sont reposés des fatigues de notre dernière équipée. M. Henri nous donne un de ses cavaliers pour nous conduire chez le kaïd d'El-Oudiane. Nous quittons nos hôtes du vice-consulat le 30 avril, à quatre heures du soir. La chevauchée est de douze kilomètres sur le seuil du chott, dont la perspective s'enfonce, noire et indécise, derrière des bouquets de harmel et une frange irisée de sel cristallin. La vue d'un tel horizon donne la sensation du danger et de l'absolu isolement. Elle éveille dans l'âme je ne sais quelle mélancolie. Cette immense dépression, cette morne surface, qui n'est plus la terre ferme et qui n'est pas la mer avec ses vagues, ni un lac avec ses rives fleuries ou rocheuses, mais une cuvette bourbeuse, insondable, où le mirage promène ses fantastiques visions, exerce sur les yeux et l'esprit l'effet d'un cauchemar. Elle fait sentir l'impuissance de l'homme contre les secrètes énergies de la nature, et m'aide
à comprendre cette muette résignation, ce fatalisme religieux du musulman, qui jamais n'essaye de lutter contre les éléments, et accepte toutes les catastrophes comme un décret de la Divinité.
Pourtant, sur les bords de l'immense marais, s'allongent les oasis d'El- Kris, de Seddada et de Degach. Elles forment l'Oudiane, fleur de végétation, parure du désert, émeraude enchâssée dans la blanche ceinture du chott.
Les oasis d'El-Oudiane comptent quatre mille deux cents habitants, six villages et cinq cent quarante-huit maisons, estimées à cent soixante-sept mille sept cents francs. Presque toutes sont en pierre et bien mieux construites que celles de Tôzeur et de Gafsa.
La France n'y a pas d'autre représentant que le sieur Chôtel. La meilleure partie de l'oasis appartient au kaïd, qui est aussi mokkadem de la confrérie des Tidjanya. C'est un grand seigneur millionnaire, dont les ancêtres reçurent de Louis XIV un service à thé en argent, religieusement conservé dans la famille. De taille élevée, il est noble d'allure et de manières. La veille, il a envoyé au consulat de Tôzeur un quartier de mouflon, auquel nous avons fait honneur. 11 nous accueille avec la majesté d'un prince, nous complimente à la façon orientale, et met à notre disposition un appartement complet. Nous avons un vestibule, une cour, une galerie supérieure, un patio et trois pièces au premier étage. Deux Arabes sont attachés à notre service. 11 donne l'ordre de nous faire visiter les jardins, et s'excuse de ne pouvoir nous accompagner, à cause de ses prières.
Le mokkadem jouit d'une grande réputation de sainteté et de savoir.
Ses jardins sont superbes, mieux tenus que ceux de Tôzeur. Nous sommes bientôt chargés de magnifiques oranges et de mandarines, qu'un domestique cueille sous nos yeux, à notre intention.
Chôtel, sans égards pour les droits de l'hôte, veut que nous partagions son souper, et nous emmène dans sa maison. Mais le kaïd a déjà l'ait dresser la table, apporter une nappe, des carafes et des chaises, choses rares en celte région. Les serviteurs déposent les neuf plats dont s'enorgueillit la diffa, symétriquement arrangés sur des plateaux de cuivre : il y a le kouskous réglementaire, des poulets, des côtelettes d'agneau, du filet de bœuf, et d'autres mets fortement épicés.
Le soir venu, on nous mène dans un café arabe, où quelques consommateurs fument secrètement du hachich. Etendus sur des nattes de palmier, ils sont plongés dans une sorte de torpeur somnolente, voisine du rêve. Leurs yeux sont perdus dans le vague. Quelques-uns chantonnent, d'autres gesticulent et s'entretiennent avec des êtres imaginaires. Ils n'ont plus la notion du temps ni de l'espace, ni la perception nette de leur personne, qu'ils identifient avec les objets environnants. Us se plongent dans des illusions qui sont pour eux l'avant-goût des délices du paradis. Les vains fantômes de la suggestion deviennent pour eux les seules réalités, tant il est vrai que le bonheur ici-bas est chose relative.
Une natte, un oreiller en maçonnerie et quelques bouffées d'une petite pipe , voilà tous les éléments du bonheur, et aussi de l'abrutissement.
Un beau nègre, qui possède pour fortune une chemise de calicot et un bâton, se livre à une pantomime enthousiaste et chante avec entrain. Ses gestes expressifs autant que ses paroles sont riches de mirifiques promesses. Tout le génie arabe est dans les vers de ces chansons indigènes.
Qu'on en juge par ces couplets du mode Sébâïne. Je les traduis littéralement ; mais le vers français ne peut tel quel s'adapter à la musique.
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Si ton cœur suivait ma pensée, Je te mettrais dans mon regard , Brune à la démarche pressée.
Je répandrais l'or et le nard Sur ta chevelure tressée, Des perles sur tes mains sans fard.
Si tu m'adressais un sourire, Je t'offrirais des colliers d'or, Et des festins, un vaste empire, Des musiciens, et plus encor.
Je donne à celle que j'admire, Tapis, coursiers, palais, trésor.
Et le pauvre nègre qui se targue d'une pareille générosité, est absolument sincère. L'idée de son impuissance à réaliser de tels souhaits ne traverse pas même son esprit.
La musique de ces chansons a de profondes analogies avec le plainchant et les psalmodies de l'Église. Le mode est traînant, avec des cadences uniformes et beaucoup d'accidents à la clef. Si le Te Deum est sur l'air du pœan guerrier de la bataille de Salamine, si le Vexilla régis et le Magnificat reproduisent les mélodies romaines, je suis convaincu qu'on pourrait retrouver, chez les Arabes, plusieurs mélopées de nos hymnes religieuses, qu'ils tiennent comme nous de l'antiquité.
M. Canova a bien voulu me faire noter trois de ces mélodies. Je les rapporte fidèlement avec la traduction des paroles arabes.
Mode Mahir Sika.