‹ De Carthage au SaharaChapitre 20 sur 27 · LA CHANSON DU NOMADE · texte numérisé non relu

LA CHANSON DU NOMADE

Libre, vaillant, je cours le monde, Je règne en hey sur mes troupeaux.

Dieu donne la pâture et l'onde A mes brehis , à mes chameaux.

Quand il me plaît, j'installe ma demeure

Dans le creux du vallon.

Sur le rocher, je puis même à toute heure Fixer mon pavillon,

188 DE CARTHAGE AU SAHAItA

Mode Mezmoum.

Comment te pardonner, mon père?

De mes quinze ans tu voulus faire D'un vieux bandit le compagnon !

Mes yeux en pleurs sondent la plaine, Cherchant Solim aux cils brunis.

S'il ne vient pas, avec ma peine Mes jours demain seront finis !

Or la chanson du nomade, très en vogue au fond de la Tunisie, retentit tous les jours, avec des variantes et un autre thème, sur les rives de Lesbos et dans la campagne d'Athènes. De leur côté, les Bretons ont des cantilènes identiques.

N'est-ce pas là un fait digne de remarque? L'étude de la musique primitive ne pourrait- elle pas, aussi bien que la philologie, nous révéler la trace de la migration des peuples et établir les liens de parenté qui ramènent peut-être à une commune origine, au même berceau et à la même souche, les Bretons, les Grecs et les Lybiens?

Dès les premières heures, nous parcourons l'oasis, en quête de belles perspectives à photographier, sous le dôme des palmes. Quel fouillis de verdure! Quelles nefs superbes aux colonnes élancées, aux coupoles que soutiennent mille nervures gracieuses, mille fuseaux mollement inclinés! Les rayons du soleil allument çà et là, sur les troncs et dans la mousse, des éclairs qu'on prendrait volontiers pour des lampes de sanctuaire.

Autour de la forêt règne la plus désolante stérilité. Les roches plutoniennes et chaotiques du Grimsel, dans les Alpes, peuvent seules donner une idée de ce bouleversement de la croûte terrestre , crevassée par les commotions telluriques, balayée par la tempête, rongée et brûlée par le soleil. La lumière atteint ce degré d'intensité que l'œil humain ne supporte .pas. Les objets les plus rapprochés sont déformés, invisibles ou agrandis.

J'éprouve les mêmes surprises qu'aux heures douteuses du crépuscule. La piste semble plate, et j'aperçois soudain un abîme. Un rocher se dresse devant mon cheval, et cependant le guide s'enfonce dans le granit et disparaît. Je crois distinguer mes compagnons immobiles ; ce sont des dunes. Une tache de sang rougit le sable, près d'une source. J'approche ; il n'y a rien. L'oasis s'est évanouie.

L'air est tellement dilaté par la chaleur, et d'une façon si inégale, que les lois normales de la vision sont changées. Je n'ai plus la notion des distances.

Derrière moi, une avalanche fantastique de roches éboulées achève, dans les flammes qui jaillissent du sol, sa course furibonde. On dirait que la terre tremble, que les cailloux, les buissons, les mottes de sable

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viennent à moi, comme s'ils étaient sur un tapis qu'une main invisible tirerait sous mes pieds. Pourtant l'atmosphère est muette, et la terre immobile. Devant moi, la montagne brûlée, sans verdure, flambe comme si un vaste incendie la dévorait. Maintenant elle est noire, couverte d'une immense forêt qui nous appelle à son ombre, qui nous offre des antres frais, des vallons verdoyants, des belvédères merveilleux. Des bandes alertes de gazelles, jaunes comme le sable, bondissent sur leurs jarrets d'acier. Mais la forêt recule, la montagne s'efface, les gazelles sont des ombres mouvantes. Et toujours le chott ouvre son abîme, tantôt d'une blancheur immaculée comme une cuvette d'argent, tantôt rougi par le protoxyde de fer et semblable à une mare de sang.

Toujours la piste s'allonge sur la même surface nue, sablonneuse et brûlante. Où finit la réalité? Où commence l'illusion? Voilà ce que mes sens abusés ne discernent plus. Ces figures et ces apparences que le désert agite à nos yeux, ce sont tous les biens que nous désirons et qu'il ne peut donner.

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