HADJALA, LA VEUVE — RETOUR A GAFSA
Tous les voyageurs qui ont visité le sud tunisien ont remarqué la singulière physionomie du chott Djérid et l'espèce de fascination qu'il exerce sur l'esprit. 11 en fut ainsi dans l'antiquité du bassin du Triton, pays classique de la mythologie des Grecs, et beaucoup d'auteurs affirment Tidentité du marais sablonneux actuel avec le lac fabuleux des anciens.
Son nom est associé aux légendes qui entourent le berceau de la civilisation hellénique. Sur ses bords prennent naissance les mythes et les divinités indigènes. La ville de Nysa, aujourd'hui peut- être Nefta, est la patrie de Bacchus, qui plus tard domine la terre et sauve l'Olympe des Titans. Neptune Poséidon et le dieu marin Triton reçoivent le jour sur ces rives. Aux temps d'Ogygès, une jeune fille apparaît sur ses eaux ; on l'appelait Minerve, et du lieu de sa naissance elle garde le nom de Tritonia. Elle combat Saturne à côté de Bacchus ; son culte se répand de là avec sa renommée dans tous les pays soumis à l'influence hellénique. Les Amazones, à la même époque, après de sanglantes luttes avec les Numides, fondent sur le lac même la ville de Chersonèse.
« Toujours sur les bords du lac Triton, ajoute le docteur Rouire, Persée tuait la Médée et délivrait Andromède. Hercule faisait toucher des épaules la terre au géant Anlée, roi des Irasses, et exterminait les Amazones, maîtresses de la contrée. Dans ses longs voyages à travers le monde, Thymœtes, contemporain d'Orphée, visitait le lac Triton et entrait dans la ville de Nysa, berceau de Bacchus ; Jason. enfin y conduisait ses Argonautes, et, porté sur les épaules de ses compagnons, depuis les rivefl de 1 Océan jusqu'au fond des Syrles orageuses, le navire Argo abordait au lac Triton et de là débarquait les héros à Jolchos, point de départ de
leur navigation aventureuse... A l'âge historique enfin..., des renseignements vraiment positifs nous sont donnés sur le lac Triton et sur les terres circonvoisines. Poètes, historiens, géographes, font allusion à ce lac fameux. »
Hérodote le place au fond de la petite Syrte, entre les Garamantes et les Atarantes, qui vivent à l'est, et les Libyens, agriculteurs, qui habitent à l'ouest, et met dans le lac une île, appelée Phla.
Le Périple, attribué à Scylax, le décrit ainsi: « Dans la petite Syrte est une île, appelée Tritonide, et un fleuve, Triton ; là s'élève aussi un temple de la Minerve Tritonide. L'embouchure du lac est étroite, et l'île est dans cette embouchure. Lorsque la marée est basse, le lac semble n'offrir plus d'accès aux navires. Le lac lui-même est grand et mesure environ mille stades de pourtour. »
Ptolémée parle du fleuve Triton, qui prend sa source au mont Oussaleton, forme les trois lacs de Libye, de Pallas et de Tritonide, et se jette dans la petite Syrte, au nord, à peu de distance de Tacape.
Ethicus et Paul Orose nomment le Triton lac des Salines, lacus Salinarum, et l'assignent comme limites communes à la Tripolitaine et à la Byzacène.
Diodore de Sicile, dont la géographie est moins précise, rapporte une légende grecque, d'après laquelle, à la suite d'un tremblement de terre qui fit écouler les eaux du Triton dans l'Océan, ce lac disparut.
Le même auteur raconte que les Amazones fondèrent sur les bords du lac une ville, qui dut à sa position topographique le nom de Chersonèse ou, plus brièvement, le nom de Nysa (île). Entourée de toutes parts par le fleuve Triton, elle n'avait pas d'autre accès qu'un étroit défilé, appelé Portes Nysiennes.
Avec Strabon, Pomponius Mêla, saint Augustin, les auteurs arabes ont continué la tradition et regardé l'immense dépression du chott Djérid comme la cuvette du lac Triton. Le docteur Schaw, qui vivait au commencement du xvine siècle, et les explorateurs modernes, Rennel, Mamert, d'Avezac, le capitaine Carrette, Duveyrier, Largeau, Tissot, ont tous adopté et suivi la même opinion ; mais ils ne s'accordent plus, dès qu'ils veulent expliquer les notions fournies par les anciens auteurs d'après la topographie actuelle. Où étaient la ville de Nysa et la Chersonèse? Où faut-il placer le mont Oussaleton? Quel fleuve représente le Triton? Où sont ces trois lacs ? Quel est celui dont les vierges faisaient le tour aux fêtes de Bacchus? Chaque auteur a sur tous ces points un système particulier.
En 1873, le colonel Roudaire, chargé de prolonger la méridienne au sud de Biskra, donna au problème du lac Triton un nouvel aspect. D'après lui, ce lac était un immense bras de mer, qui allait de Gabès à Biskra. Le
chott Melghig, le chott Rharsa et le chott Djérid ne seraient aujourd'hui que les restes desséchés de cette ancienne mer, séparée tout à coup de la petite Syrte par la formation du seuil de Gabès. Il conçut le projet de rétablir la communication par le moyen d'un canal, et de remplir de nouveau d'eau salée tout le bassin des chotts.
Mais des études plus approfondies ne tardèrent pas à montrer que le projet était irréalisable. Si le chott Melghig et le chott Rharsa sont inférieurs en altitude de dix mètres environ au niveau de la mer, le chott Djérid lui est supérieur de dix-huit à vingt mètres. La pente suit une direction uniforme et continue, non vers la petite Syrte, mais vers le méridien de Biskra. Enfin le seuil de Gabès, dans sa partie la plus basse, offre encore une élévation de quarante-cinq mètres.
Pour toutes ces raisons , le docteur Rouire pense qu'il faut abandonner l'hypothèse qui place le lac Triton au chott Djérid. Il s'applique à faire ressortir les divergences d'opinions de tous les explorateurs précités, l'impossibilité où ils sont de coordonner avec leurs divers systèmes les notions transmises par les anciens, de préciser notamment le cours du fleuve Triton et le mont Oussaleton, où il prend sa source.
Il soutient que le fleuve Triton est le cours d'eau appelé, sur nos cartes modernes, oued Boghal et oued Zeroud ; que le lac est un des trois lacs Boghal, Kelbia et Sebka-el-Mengel, situés au nord-ouest de Sousse et que le fleuve traverse. Le Boghal serait le lac de Libye, de Ptolémée ; le lac Kelbia représenterait celui de Pallas, et la Sebka-el-Mengel, le lac Triton.
Malgré l'érudition dont elle s'enveloppe et la facilité avec laquelle elle semble résoudre toutes les difficultés, la thèse de M. le docteur Rouire ne nous paraît guère admissible. D'abord elle est nouvelle et rompt en visière à la tradition des peuplades indigènes, à l'autorité des historiens arabes, et force manifestement le sens des textes que l'antiquité nous a légués sur ce lac fameux. Presque tous les auteurs que nous avons cités : Hérodote , Scylax, Ptolémée, Diodore de Sicile, Ethicus, Paul Orose, déclarent que le lac Triton communiquait avec le fond de la petite Syrte, entre les Atarantes et les Maxyes ; qu'il servait de limites communes à la Tripolitaine et à la Byzacène ; qu'à la suite d'un tremblement de terre ses eaux se sont écoulées dans la mer, et que le lac a disparu.
Aucune de ces conditions ne peut s'appliquer aux trois lacs du docteur Rouire ; mais toutes sont vraies du chott Djérid. Où le docteur Rouire a la partie belle, c'est quand il montre les divergences et les contradictions qui existent dans les divers systèmes des explorateurs qui identifient le Triton, les uns avec le chott Djérid, les autres avec les trois lacs du sud tunisien et algérien.
Mais, à bien examiner la question, il semble que ces divergences d'opinions, ou mieux cette impossibilité de reconnaître la topographie décrite par les anciens , est une preuve en faveur de la thèse de ces auteurs ; car
de leur aveu, et d'après la croyance unanime des indigènes, un bouleversement tellurique est intervenu et a profondément modifié la surface de toute la région, qui en garde les traces nettement accusées.
Rappelons d'abord quelles raisons permettent de croire à l'ancienne communication du chott avec la Méditerranée. Nous avons, en premier lieu, la tradition locale. Les Arabes affirment que l'eau de la mer vient encore dans le chott par des passages souterrains ; ils regardent le chott comme une bouche gigantesque, par laquelle le Sahara arrive jusqu'au golfe de Gabès. La rive septentrionale est formée dans la plus grande partie de sa longueur, comme l'explique Charles Tissot, par une chaîne continue de montagnes rocheuses, escarpées, dénudées, qui semblent plonger dans les fondrières du lac. Les indigènes lui ont donné, dans leur langage imagé, le nom d'Ech-Chereb, « les lèvres. » Elles ont partout le même caractère de pentes abruptes, profondément sillonnées et déchirées par les eaux, et s'immergent à pic, comme une ligne de falaises, dans les plaines du Sahara. MM. Ville, Desar, Escher de la Linth, Martins Lyel, Guérin et Tissot, expliquent ces déchirures, ces sillons et ces ghour par l'écoulement subit et foudroyant dans la Méditerranée de la mer Saharienne. Un soulèvement aurait déterminé ces courants, dont les traces sont visibles. Ils auraient entraîné dans leur chute le banc de sables et de cailloux qui aurait formé le seuil de Gabès. Les chotts actuels seraient les derniers témoins d'un état de choses contemporain de la formation des Alpes.
M. Charles Tissot s'exprime ainsi : « Les profondes érosions qui déchirent le sol du Sahara et ont creusé les vallées de l'oued Metlili, de l'oued Mzab, de l'oued En-Nza, sont l'œuvre de courants d'une extrême violence qu'a déterminé l'écoulement des eaux de la mer intérieure, et ce serait aux mêmes causes qu'il faudrait attribuer la dénudation extraordinaire des plateaux sahariens, ainsi que l'origine de leurs ghour, troncs de pyramides qui atteignent parfois plus de soixante mètres de hauteur, et qu'on peut considérer comme autant de témoins du sol primitif.
C'est dans ces ghour que M. Desor a trouvé de nombreux débris de coquilles marines, dont la présence est aussi attestée par d'autres naturalistes. Si les espèces marines n'ont pas laissé de traces plus nombreuses, il ne faut pas oublier que le sol primitif est aujourd'hui recouvert par des couches de sables venues du désert, qui ont plusieurs mètres d'épaisseur.
Les Arabes surnomment encore Nefta « le port du désert ». Cette appellation n'est plus qu'une figure ; mais elle a dû être littéralement vraie à une autre époque. M. Tissot affirme avoir reçu le témoignage de deux habitants de Nefta qui , dans leur enfance , avaient assisté à l'exhumation d'un navire de forme particulière, découvert à la fin du siècle dernier, à l'endroit même où la tradition place l'ancien port de Nefta sur
le chott. D'après leurs indications, le bâtiment ne pouvait être qu'une galère antique.
Le kaïd d'El-Oudiane, très versé dans la connaissance de l'histoire locale, a souvent affirmé à M. le lieutenant Keck que, d'après l'opinion généralement reçue, toute la chaîne qui forme la berge septentrionale du chott était jadis garnie de forêts , peuplée de nombreux habitants , et qu'une nouvelle, partie le matin de Gabès, était transmise le même jour jusqu'à Nefta, avant le coucher du soleil. Toutes les légendes locales s'accordent à affirmer que la mer baignait Nefta ; que le chott était un vaste bassin, complètement inondé et navigable. La chanson populaire raconte que Scander -dhou'-l'Kournein, « Alexandre aux deux cornes, » venu d'Orient à Métouïa, une des oasis de Gabès, créa l'isthme par ses enchantements et sépara de la Méditerranée la mer intérieure. C'est depuis que Métouïa porte son nom ; métoua signifie fermer, séparer.
La physionomie même du chott offre l'aspect d'une mer desséchée ; la vaste et profonde dépression est remplie de sables mouvants. La partie centrale du bassin paraît encore contenir une masse d'eau considérable ; elle est recouverte d'une croûte saline qui rend le lac semblable tantôt à un tapis de camphre, à une plaque de cristal, et tantôt à une feuille d'argent, à une nappe de métal en fusion. Le sel est si abondant que, d'après Hérodote, les habitants s'en faisaient jadis des maisons. L'épaisseur de la croûte est très variable et cache des bas-fonds insondables. Sur certains points, elle offre une solidité assez grande pour qu'on puisse s'y hasarder. Dès que le voyageur imprudent s'aventure hors de ces passages, la croûte cède, et l'abîme engloutit sa victime. El-Bekri dit :
« La route est indiquée par des pièces de bois plantées en terre. Si l'on s'écartait à droite ou à gauche, on enfoncerait dans un sol fangeux qui a la consistance onctueuse du savon. Plus d'une fois des caravanes et des armées, imprudemment engagées sur ce sol trompeur, ont péri sans laisser aucune trace. »
Le cheik Abou- Mohammed -el-Tidjani écrit au début du xivc siècle : « Le lac n'offre plus que des fondrières ; le terrain ne garde plus l'empreinte des pas qui s'enfoncent. Quiconque ignorerait ce danger ne pourrait s'y hasarder sans y disparaître. Qu'un être vivant tombe dans le lac, les parties du terrain qui ont cédé se rapprochent aussitôt, et la surface redevient ce qu'elle était auparavant. » 11 raconte ensuite comment une caravane de mille chameaux fut engloutie en quelques instants sous les yeux du chef de l'expédition. Je renvoie le lecteur au récit émouvant que M. Charles Tissot a fait de sa traversée du chott.
Un phénomène curieux semble indiquer que le chott est encore en communication souterraine avec la mer, comme le pensent les indigènes. Par le vent d'est le niveau de la croûte s'élève ; les parties sablonneuses sont inondées , les passages jalonnés de troncs de dattiers ne sont plus
visibles. Par le vent du soir, au contraire, toute la surface se dessèche et paraît s'affaisser.
Mais comment expliquer, dans cette hypothèse, la différence de dixhuit mètres entre le niveau du chott et celui de la Méditerranée et les quarante-cinq mètres d'élévation du seuil de Gabès? Car c'est là, si je ne me trompe, le principal argument de M. Rouire contre la thèse du colonel Roudaire et de ses partisans.
Je n'ai point la prétention de trancher le débat, mais la difficulté ne me paraît pas insoluble ; il faut d'abord diminuer cette différence de niveau de toute l'épaisseur de la couche de sable que les siècles ont accumulée dans le bassin du chott et sur le littoral. De plus, il fut un temps où la Méditerranée, séparée de l'Océan par l'isthme de Gibraltar, qui n'était pas encore brisé, constituait deux lacs distincts. L'Italie, la Sicile, les antiques Egymures, aujourd'hui Djamour, indiquent la ligne de partage aboutissant au cap Bon. Avant la formation du Bosphore, des Dardanelles, du détroit de Messine et de celui de Gibraltar, le niveau des eaux était plus élevé. Un texte d'Homère nous apprend que Ménélas se rendit en bateau jusqu'en Ethiopie. Utique était jadis un port de mer, qui n'a pas seulement été comblé par les alluvions de la Medjerdah, mais aussi par le retrait du flot marin. Le golfe du Lion s'étendait autrefois jusqu'à Valence. A cette époque, la mer communiquait avec le chott Djérid ; un grand cataclysme ayant modifié le niveau de la Méditerranée, les eaux du chott se sont écoulées avec fracas et ont amoncelé sur le seuil de Gabès une gigantesque barrière de sable. Ce seuil a pu, du reste, s'exhausser par suite d'une commotion tellurique, en même temps que l'île de Meninx, Djerba, s'abaissait.
Il ne faut pas oublier que, par l'effet de son refroidissement central, le globe éprouve à sa surface un phénomène analogue à celui d'un éventail qu'on replie. Certaines parties s'affaissent, d'autres s'élèvent. Jadis, les Alpes n'avaient que deux cents mètres d'altitude, et la mer inondait la Provence. Des montagnes ont grandi, le bassin des eaux s'est creusé et rétréci, et le seuil de Gabès s'est trouvé dominer la plaine liquide.
Avant ce bouleversement géologique, le littoral tunisien devait présenter un tout autre aspect ; tous les marais salés que les Arabes appellent Sebkha et qui forment un chapelet, depuis le Kelbia jusqu'au chott Djérid, étaient en communication avec la mer. Ainsi s'explique la salure des terres où ils sont. Nefta devait être perdue dans une presqu'île, à laquelle on ne pouvait guère arriver que par le seuil étroit de Tôzeur ; nous pouvons dès lors trouver sur l'arête du Djérid la ville de Nysa dans Nefta, la Chersonèse et les fameuses portes Nysiennes, à la hauteur d'El-Hamma.
Mais à quelle époque remonte le cataclysme, auquel les poètes et les historiens font allusion, qui a si profondément modifié la physionomie de
la contrée et laissé dans son sol des traces indélébiles? J'abandonne à de plus compétents le soin et l'honneur de le dire.
Personne n'ignore combien les confréries religieuses sont nombreuses et puissantes dans le monde musulman. Ainsi la secte des Snoussya, fondée en 1835, compte plusieurs millions d'affiliés et étend son influence toujours croissante de la mer Rouge au Maroc, et de la Méditerranée au Nyanza. Elle a des représentants dans le Djérid, à Tôzeur et particulièrement à Nefta. Il importe de surveiller leurs agissements.
Le kaïd d'El-Oudiane est un des chefs de l'ordre des Tidjanya, peu favorables aux Snoussya et amis de la France Ils reconnaissent notre gouvernement et ne sont pas systématiquement opposés aux lois, aux idées et aux usages de l'Europe.
Le 1er mai, au lever du soleil, nous parcourons l'oasis, charmés par la tiédeur de l'atmosphère et la douce clarté du jour sous les palmes. Des fourrés épais d'oliviers, d'orangers et d'arbustes fleuris, terminent des nefs immenses portées par cent colonnes inégales. Un géant de la forêt barre de son tronc renversé l'une de ces superbes avenues, où le sentier serpente sur du menu gazon, où les palmes s'inclinent comme les plumes d'un paon, où mille scintillements d'or, mille reflets lumineux pleuvent à travers les rameaux et palpitent sur la terre humide de rosée. Beaucoup d'oiseaux voltigent et chantent ; un calme religieux donne à ces sous -bois le recueillement et la majesté d'un temple.
El-Oudiane signifie les petits ruisseaux ; l'oasis se compose de trois groupes principaux de palmiers, arrosés par de nombreux ruisselets. Jadis les jardins s'étendaient de Degache à Seddada, sans solution de continuité. Le morcellement est encore l'œuvre des sables. A Degache, le sol est profondément bouleversé. Le mokkadem a ouvert des carrières et appris à ses compatriotes à remplacer les cahutes de briques par de solides maisons en pierres. Beaucoup de matériaux romains se trouvent aussi employés dans les constructionSi On prétend que l'antique Thigès avait son emplacement dans le voisinage, peut-être au Djar-Guebba, où les vestiges sont assez importants.
Nous devons retourner à Gafsa, en passant par la montagne de Chebika, dont la tête pelée accuse l'étrange désolation. Le kaïd nous fournit un guide à cheval, à qui il donne l'ordre de nous conduire au fameux bir Djedid, que nous avons manqué en venant de Gafsa. Nous comptons sans Mohamed.
Ce maître fripon, par bêtise ou crainte de fatigue, persuade à l'Arabe que nous tenons à reprendre la route de Gouïfla, et nous y ramène. Le bir est encore une fois laissé hors de notre piste. Donc, pas de souper ni de gîte. La traversée du Chebika, la perspective toujours absorbante du chott, vers lequel je ne cesse de tourner mes regards, les effets du mirage, puis les chevauchées dans le sable, m'empêchent de m'apercevoir assez tôt du
complot. Il est trop tard quand je songe à protester. Nous voilà revenus sous la ligne du télégraphe. Nous nous arrêtons au poteau 402, près duquel nous avons passé l'horrible nuit du siroco. Nous constatons alors qu'au poteau 400 un puits existe, que des soldats y étaient campés au moment de notre premier passage, et que les feux aperçus au nord et que Mohamed plaçait à vingt kilomètres de distance venaient de leur bivouac. De pareilles erreurs, en plein désert, sont faciles à commettre.
Afin de ne pas dormir sans abri , nous poussons jusqu'au bordj Gour-
Les gazelles du commandant, à Gafsa.
bâta. La nuit s'abat rapide. Le bordj est un rectangle garni de murs et d'une porte branlante; un réduit couvert est parsemé d'ordures. Il serait plus agréable de coucher sur la terre, en rase campagne. Cependant ces murs retiennent nos chevaux et nous mettent en sûreté contre les hyènes et les chacals. Je cours arracher à tâtons quelques brindilles de bois, et spécialement des tiges de lentisques rabougris. Mais la crainte d'éveiller une lepha ou vipère à cornes, endormie sous une motte de terre, m'empêche d'en faire une ample provision. Nous allumons le feu sur le sol où nous voulons nous étendre, pour le purifier et chasser les scorpions. Puis, côte à côte, roulés dans nos couvertures, nous essayons de dormir.
La nuit est absolument noire et silencieuse. Les chacals se taisent; mais j'entends plusieurs fois un sifflement harmonieux, comme celui d'un homme qui appelle. Je pense qu'un Arabe est égaré ou lancé à notre recherche pour des raisons que mon imagination cherche à deviner. Je
réponds par un cri prolongé; le sifflement s'arrête soudain. J'écoute; personne n'approche. Au bout de quelques minutes, le même appel retentit sonore, vibrant, plaintif et inquiet.
« Décidément quelqu'un nous appelle, » dis-je à haute voix. Et je me lève. M. Hébrard ajoute :
« J'ai aussi entendu. »
Alors Mohamed, qui s'est éveillé, nous dit : « Soyez tranquille; c'est Hadjala, la veuve!
— Quelle veuve?
— Celle qui a perdu les sloughis. »
Il nous raconte la légende que j'ai lue, depuis, dans le voyage de M. Valéry Mayet et dans le livre de M. Charles Lallemand.
Un guerrier ouerghemma, sur le point de partir pour la bataille, fait jurer à sa femme fidélité pendant son absence et même après sa mort.
« J'ai confiance en toi, lui dit-il, et, comme gage de ta foi, je te donne la garde de mes sloughis. Prends leur laisse en main, et sous aucun prétexte tu ne la lâcheras. »
La femme, émue, jure du fond du cœur. Le guerrier succombe noblement en face de l'ennemi. La veuve pleure, en tenant les sloughis. Les deux lévriers, attendris, lèchent les larmes qui baignent son visage et ses mains.
Mais un jour que le soleil lui paraît plus beau, et la nature plus fraîche, la veuve inconsolable constate qu'elle ne peut plus pleurer. Les sloughis, joyeux, tournent vers la grande plaine des regards d'envie. Hadjala épouse un autre guerrier plus jeune et lâche les sloughis. Elle meurt à son tour.
A la porte du paradis, elle rencontre son premier mari.
« Que je suis heureux de te revoir! lui dit-il. Mais qu'as-tu fait des sloughis? »
La veuve, muette de honte, redescend sur la terre. Depuis ce moment, sous la forme d'un petit traquet, sexicola, elle parcourt le désert, siffle longuement les sloughis, écoute et les attend... Elle les retrouvera avant le jugement dernier.
La délicatesse de sentiments que cette légende accuse révèle l'origine chrétienne de la tribu berbère où elle est en vogue.
A deux heures, le ciel blanchit. Nous partons, avec la brise fraîche du matin. Nous évitons ainsi d'avoir à abreuver nos bêtes à une source que les Arabes ont corrompue en y jetant un chien crevé. Leur but est toujours le même : nuire aux Roumis, dès qu'ils ne sont pas menacés de chAtiment.
A neuf heures, nous retrouvons à Gafsa l'aimable sourire du commandant Lefebvre, sa table hospitalière, son aigle à belle envergure, et aussi de l'ombre et de l'eau. Quant aux gazelles privées, elles sont toujours friandes de cigarettes. Leur gentillesse nous fait oublier celles que nos coups de feu n'ont pu atteindre.
a l'hotel du commandant — les pères blancs — une voiture péripéties du départ pour gabès — la parole d'un compatriote arabisé — l'équipage — dans la nuit — el-hafey — le cocher nègre — fedjedj — métouia — un campement — gabès
Un plongeon dans les chaudes piscines de Gafsa nous repose mieux que les heures d'un sommeil anxieux entre les murs du bordj Gourbata. La maison du commandant nous paraît être une seconde patrie ; nous y trouvons des lettres de France et plusieurs officiers, qui nous font un bel accueil. Ils s'égayent, au déjeuner, du récit de nos mésaventures; ils n'en sont nullement surpris. On dirait, à les entendre, qu'elles entrent fatalement dans le programme d'un voyage aux oasis. Tous connaissent par expérience les nuits dans le sable, le siroco et le danger de l'enlisement. Qui parmi eux n'a pas enduré les tortures de la soif, de l'insomnie, et les angoisses de l'isolement? Ces souffrances ne sont-elles pas- le pain quotidien de leurs courses aventureuses sur les confins du désert?
Le commandant Lefebvre, en homme avisé, tire de nos tribulations récentes une conclusion pratique :
« Au moins, dit-il, vous ne pourrez pas raconter à nos compatriotes que rien ne manque aux soldats , en ce pays. Et puis les nuits sur le sable , la privation d'eau, les jeûnes forcés, les coups de siroco, les errements dans le désert, les sangles qui se brisent, les guides qui vous perdent, les mirages décevants, les serpents, les scorpions, constituent, avec les carcasses des chameaux semées dans la plaine, les éléments de la couleur locale. Je compatis à vos souffrances passées; mais le souvenir en sera doux, comme celui des infortunes des compagnons d'Enée :
Hsec olim meminisse juvabit. »
Ce discours classique n'est pas dépourvu de sel gaulois ni de saine philosophie. Le commandant est homme d'esprit, et je lui demande si cela tient aussi à la couleur locale.
Le bachamar vient chercher le complément de son gage; il reçoit peu de compliments. Mais Abdallah est si doux, si humble, si peiné de nos fatigues, si résolu à fournir une autre fois de meilleurs chevaux, que je suis presque obligé de le consoler. Ah! c'est le guide qui l'a trompé I II saura maintenant que ce guide ne connaît pas le chemin. 11 nous baise les mains, prend nos pièces d'or et nous propose l'achat d'une belle couverture. J'en fais l'acquisition, et nous nous séparons, en nous promettant mutuellement de nous aider et de nous servir à la prochaine rencontre. A voir nos salamalecks, on croirait que nous allons presque vivre ensemble.
Les Pères blancs nous adressent une amicale invitation. Le frère Optât nous égayé de quelques calembours réussis. Nous devons faire, à leur table, la connaissance d'un compatriote, Viallon, qui a le titre pompeux d'entrepreneur militaire et se proclame originaire de Rive-de-Gier. J'aurai demain le bonheur de célébrer la messe dans la chapelle du camp.
Je ne veux pas fatiguer mes lecteurs par le récit monotone de nos tribulations ; qu'ils sachent pourtant que, dans cette région où le voyage à pied est impossible à cause de la chaleur, des sables et des trop longues distances, où les courses à cheval exigent un tempérament vigoureux, les voitures sont introuvables. M. Dumont, qui nous a quittés au départ pour Tôzeur, a dû gagner Gabès en araba. Sa charrette a mis quatre jours à faire le trajet. La chasse aux perdrix, aux lièvres, aux flamants roses, lui a servi beaucoup à diminuer la longueur des heures. M. Hébrard, que l'expédition du chott a fortement éprouvé, ne veut plus entendre parler de voyage à cheval; mais où prendre une voiture? Ici commence un épisode qui a toutes les péripéties d'un roman.
Après avoir étudié beaucoup de combinaisons, toutes irréalisables, nous nous rangeons à l'avis de M. le commandant. Il demande par dépêche à Gabès un landau, qui viendra nous prendre le surlendemain au poste d'El- Hafey, situé à quatre-vingt-six kilomètres de la mer et à soixante-dix-sept de Gafsa, par la nouvelle route.
Mais comment aller à El-Hafey? Les deux voitures de la ville sont privées, l'une de ses brancards, et l'autre de ses roues. M. Viallon se charge d'agencer un véhicule capable de nous porter. Le P. Hamard nous offre son cheval, qui n'a jamais été attelé, et Viallon répond de la vaillance du sien, une bête de sang, précieuse, docile, toujours ardente.
« Mais il faudra, dit-il, partir à quatre heures du matin; je conduirai l'attelage. Nous serons à El-Hafey, au plus tard, à quatre heures du soir.
— Je voudrais pourtant avoir le temps de célébrer la messe; ne seraitil pas suffisant de nous mettre en route à cinq heures précises?
— Va pour cinq heures; mais surtout pas de retard. »
Nous nous séparons, heureux de nos arrangements; M. Lefebvre, à qui nous faisons d'avance nos adieux, nous dit en souriant : « Oh! nous nous re verrons demain. »
Je me lève à trois heures; je suis au camp avant quatre heures. Le P. Coquerel est au poste; M. Vialon, avec sa voiture, doit nous prendre chez les missionnaires. A cinq heures il n'est pas arrivé; nous attendons cinquante minutes, rien ne paraît. Nous allons chez lui; il dort profondément.
« La journée est longue, dit-il; il ne faut pas se fatiguer dès le matin. »
A huit heures, l'attelage n'est pas encore prêt, et le commandant nous propose une promenade sur les toits de sa maison, d'où l'œil embrasse tout le panorama de la ville et de l'oasis. Nous distinguons aussi la petite oasis de Leïla, où nous devons passer, et les dentelures du djebel Orbata.
Enfin voici l'équipage! M. Viallon a de grandes bottes, un long fouet. Beaucoup d'Arabes se sont groupés autour de nous. Nous partons à pied : il faut traverser les sables de l'oued. Les chevaux se contrarient, s'arrêtent; l'un avance et l'autre recule. Nous poussons la voiture. Un jeune cavalier, que je n'ai jamais vu, le chef couvert d'un immense chapeau de panama avec pompons jaunes et rouges, arrive au galop, annonce qu'il va nous faire la conduite et caracole l'espace d'un kilomètre devant la voiture, puis nous salue et disparaît.
Cependant nous n'avançons guère; l'esprit de discorde divise nos montures.
« Ça ira mieux tout à l'heure, » répète M. Viallon, et il entonne un refrain du pays natal.
L'équipage trottine par moments, fait des écarts, s'emporte, puis s'arrête. Il faut subir les secousses, se tenir cramponné sur le banc et veiller sur les colis, qui se heurtent de lamentable façon.
A la hauteur d'El-Guettar, charmante oasis au pied du mont Orbata, arrosée par des canaux souterrains qui lui amènent l'eau de quatre-vingts citernes, le cheval du Père blanc refuse complètement de marcher. Tous les moyens de persuasion restent sans effet sur son cœur et sur son épiderme. Il faut le dételer, et j'essaye de le monter sans selle; mais quel supplice! L'attacher à la voiture, c'est suspendre la marche de l'équipage; l'abandonner sur la route serait violer les droits les plus sacrés de la reconnaissance et de la justice. Ah! combien ce cheval, désiré la veille, nous est maintenant à charge!
La Providence vient à notre aide, sous la forme d'un cavalier arabe, faisant le service de la poste. Il se rend à Gafsa et consent, moyennant un juste pourboire, à ramener à son maître l'indocile animal.
Nous montons tous les trois sur la voiture, traînée par un seul cheval. Viallon brandit son fouet et s'écrie :
« Maintenant , messieurs , vous allez voir comme ça va marcher ! » Et sa bête part au galop.
« Cette allure ne peut pas durer, dis -je, modérez votre coursier!
« Laissez faire. »
Nous franchissons de ce pas trois kilomètres; Viallon, avec un enthousiasme lyrique, fait l'éloge du pur sang, et M. Hébrard, à moitié convaincu, est presque saisi d'admiration. Mais les oueds se multiplient; leurs lits pierreux, desséchés et larges, coupent la route et offrent souvent des berges escarpées qu'il faut escalader en zig-zig. Le pur sang s'arrête.
« Il n'a pas l'habitude, » déclare le phaéton.
Nous descendons et poussons à la roue; ce manège, vingt fois répété, commence à nous paraître fastidieux.
Nous suivons une gorge profondément ravinée, où serpente un chemin rocailleux entre le djebel Ong et le djebel Oum-el-Alleg. Enfin nous voici au col de Bou-Hanvrane; le site est gracieux. Des massifs d'oliviers, de caroubiers et de noyers même, nous fournissent de l'ombrage. Nous déjeunons; il est déjà deux heures; nous n'avons fait que trente- six kilomètres, et il en reste quarante-un.
Malgré le soleil, la température est agréable et la brise de la montagne nous rafraîchit. Nous laissons le gros village d'El-Ayaicha sur notre droite, pour suivre une route plus longue et moins mauvaise.
Rossinante n'a plus les allures d'un pur sang; elle recule à la moindre montée; elle est insensible aux caresses et aux coups de fouet. C'est à nous maintenant de nous atteler et de traîner la voiture.
Le paysage est partout superbe. Ces hautes montagnes, droites comme des murailles, ces cols fermés par de gigantesques constructions, sont pleins des souvenirs de Métellus et de Marius. Des débris de cités antiques, un vaste horizon, quelques troncs de gommiers, uniques vestiges des forêts primitives, pourraient donner du charme au voyage. Mais tout disparaît sous le poids de la fatigue, et aussi dans les ombres de la nuit; car maintenant les heures coulent rapides, et l'effort incessant que nous exigeons de nos muscles nous empêche de les compter.
Nous nous guidons à tâtons, à la lueur des étoiles. Enfin une pente plus raide défie la vigueur de nos bras, il faut renoncer à la lutte. Viallon attache son cheval à un buisson et se couche à terre près du char; nous lui confions la garde de nos bagages. Les chiens des douars font un grand vacarme, et les maraudeurs ne sont peut-être pas éloignés. M. Hébrard et moi, titubant de fatigue et dormant presque debout, nous suivons la ligne des poteaux télégraphiques et achevons la route à pied. Il est deux heures du matin.
Les gardiens du poste d'El-Hafey, réveillés en sursaut, ne nous attendaient plus. Nos cabines sont prêtes. Notre cocher, arrivé la veille de Gabès avec un jeune Maltais, est un petit nègre qui dort comme une marmolle, sous la voiture, au milieu de la cour. Ils s'en vont l'un et l'autre, dans la nuit, à la recherche de notre équipage, qu'ils ramènent, après avoir perdu une partie de nos appareils. Mais tous les objets égarés nous seront expé-
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diés un mois plus tard, en France. Il a suffi d'un mot de l'autorité militaire pour que mes cartes, mes livres, un pied de l'appareil photographique et plusieurs autres menus bibelots fussent intégralement retrouvés et rapportés au poste. Je signale ce fait comme une preuve de la parfaite sécurité que l'administration militaire a établie dans toute la régence.
Le poste d'El-Hafey possède un petit hôtel, fort bien tenu par M. Troussier ; la maîtresse de maison daigne se lever pour nous offrir un souper français. Elle nous apprend que plusieurs fois déjà des voyageurs sont, comme nous, demeurés en détresse, et que le fameux cheval de Viallon a l'habitude de ne pas terminer l'étape. Ainsi la foi punique n'est pas morte ! La Tunisie, c'est le pays des promesses, mais aussi celui où il y a le plus de distance entre la coupe et les lèvres.
Deux heures de sommeil, après de tels labeurs, ne suffisent pas à réparer nos forces ; mais il reste quatre-vingt-sept kilomètres à franchir jusqu'à Gabès. Le petit nègre connaît sa route et aussi son métier.
« Mossiou, me dit-il, si tu veux coucher à Fedjedj, il faut partir.
— Comment ! coucher à Fedjedj ? Tu es venu pour nous mener aujourd'hui à Gabès ; tu iras à Gabès.
— Impossible, mossiou ; les cavales sont fatiguées, et puis il y a des sables, beaucoup de sables.
— Tu as raison, bon nègre; je vois que tu aimes tes cavales et que tu en prends soin. Mais si tu vas ce soir à Gabès, il y aura backchich (pourboire) ; si tu nous fais coucher à Fedjedj, le cocher n'aura pas de backchich !
— Merci, mossiou! Nous partons pour Gabès. »
La maîtresse d'hôtel, toujours avenante, accorte et vive, nous a préparé des provisions, qu'elle nous confie bien enveloppées. Nous la remercions de sa complaisance ; nous serrons la main à l'adjudant. Le Maltais attache nos valises, et le petit nègre, d'un claquement de langue que toutes les montures du monde musulman connaissent, a mis ses trois cavales en mouvement.
La route n'est qu'une piste sablonneuse ; mais la perspective s'étend sans fin devant nous, jusqu'au rivage de la mer. Çà et là des taches brillantes révèlent la présence des marais salins. La course est rapide ; nous atteignons Fedjedj à onze heures. Nous déjeunons sur l'herbe, dans une prairie émaillée de fleurs, en face d'un horizon à souhait pour l'agrément des yeux. Nous assistons à des scènes bibliques : quatre-vingts puits sont creusés dans la terre et fournissent une eau blanche fort recherchée. Des troupeaux innombrables viennent là s'abreuver. Plusieurs tribus de nomades sont campées dans la plaine ; les femmes puisent l'eau avec des outres , et, comme au temps d'Éliézer et de Rebecca, font boire les chameaux, les brebis et les chèvres. Elles ont, comme à Nazareth, la tunique bleue, le manteau rouge et le voile blanc; Des cavaliers arabes et des spahis bleus
et rouges s'amusent à faire galoper des chevaux ; d'autres quadrupèdes paissent tranquilles ou se roulent dans l'herbe. Notre landau est un contresens au milieu de ce campement, digne de l'âge des patriarches.
Bientôt nous atteignons le seuil de Gabès et le joli village de Métouia, dont nous avons déjà parlé. Il se compose d'environ six cents maisons en pisé et blanchies à la chaux ; il y a une petite oasis, quelques puits et un minaret. La plaine environnante offre à peine quelques accidents de terrain; elle est nue et desséchée. Parmi les enfants qui jouent allègrement dans les carrefours, plusieurs me frappent par la régularité de leurs traits, l'intelligence et la franchise de leurs regards, la grâce de leurs mouvements. Ces têtes ont le profil grec ou romain ; elles ne sont pas de sang arabe.
Encore quatorze kilomètres, et le nègre cessera de tourmenter ses cavales. Enfin nous apercevons l'oasis de Gabès ; nous traversons de fort beaux jardins, puis l'oued Gabès, dont les rives, peuplées de lavandières et d'enfants, offrent un tableau très animé et débordant de couleur locale (voir la gravure page 205). Le matin et le soir, les rives du fleuve deviennent le centre de la ville arabe, le point où la population se donne rendez-vous et vaque librement à ses affaires.
L'aspect de Djara est saisissant d'originalité; nous sommes encore plus surpris d'apercevoir notre ami, M. Dumont, en compagnie d'une famille de Soudanais, qui ont planté leur tente sur un terrain vague. Les négresses et les négrillons, au lieu de fuir et de se cacher, nous saluent et paraissent très fiers d'être photographiés, à l'entrée de leur pittoresque habitation de laine (voir la gravure page 209).
Nous sommes heureux de trouver, dans la vieille Tacape rajeunie, des Français comme le capitaine Simon, l'abbé Raoul, aumônier militaire ; M. Guérin, directeur des postes; M. Fournier, interprète au tribunal, et plusieurs officiers, qui nous comblent de politesses et de prévenances.
Les villes du littoral ont toujours une partie de la population qui représente le progrès, la justice, l'ordre et la civilisation. Que nous sommes loin déjà des mœurs et des paysages de Tôzeur et d'El-Oudiane !
GABÈS — LA VILLE NOUVELLE — LA VILLE ANCIENNE SON IMPORTANCE — LES FAUBOURGS — LE MARCHÉ DE DJARA