RÉCEPTION DANS UNE FAMILLE — LE KANOUN
Gabès n'est pas une ville compacte, aux maisons agglomérées sur un terrain unique. C'est plutôt un ensemble de villages, séparés par des champs nus et des quartiers d'oasis. Le contraste est saisissant entre la cité européenne, jetée sur le sable de la côte, en plein soleil, avec des rues droites et larges, ouvertes au vent et à la poussière, et les maisons percées de grandes ouvertures, qui les livrent à tous les inconvénients de la chaleur et de l'excessive lumière, et les faubourgs de Djara, de Menzel, de Chenini, de Sidi-Bou'1-Baba, de Bou-Chemma. Ils se cachent derrière des massifs de verdure, s'abritent sous le dôme des palmiers, s'entourent de jardins, de ruisseaux d'eau vive, et coupent leurs ruelles par des arcades, des galeries couvertes et des sinuosités, où l'action du soleil et du simoun perd sa violence meurtrière.
Gabès n'a donc pas le charme d'une ville française ni le cachet d'une ville mauresque. C'est à la fois un port, un marché, un lieu de culture. On retrouve dans son nom la forme primitive : ïacape, dépouillée de l'article grec, *<k xïittioc, « les jardins. » De Kape, les indigènes ont fait Kabès, et les Français Gabès, comme de Kapsa on a fait Gafsa.
Elle fut jadis le principal entrepôt de la petite Syrie. Par son port s'effectuaient les importations destinées au sud de la Tunisie ; vers elle aboutissait aussi le commerce d'exploitation de toute la zone saharienne. Les produits agricoles de son territoire, dont Pline atteste la fécondité, s'ajoutaient en outre à cette source de richesse. Gabès est encore aujourd'hui le point de ravitaillement de l'Araad, du Nefzaoua et de tous les postes échelonnés jusqu'au Çouf algérien. Des négociants, surtout en épicerie, chiffrent leurs affaires par plusieurs centaines de mille francs. Le
rendement de la poste s'est élevé, en 1891, à vingt-cinq millions. Gabès aura son plein développement quand des dragages coûteux et une jetée de deux mille mètres auront rendu le mouillage plus facile , et que le chemin de fer de Gafsa touchera son littoral. Elle sera la véritable capitale du sud. Comme autrefois Tacape, elle servira d'emporium à la région du Djérid et au territoire des Ksours.
L'oued qui arrose l'oasis prend sa source sur les ruines de Sidi-Kérich; il compte treize kilomètres seulement jusqu'à son embouchure. Le volume des eaux est important ; aussi les berges sont-elles rodées de façon pittoresque. Des femmes qui lavent, des enfants qui barbotent, des curieux qui se promènent, des troupeaux qui boivent, animent ce fond de tableau, où des étoffes bleues, rouges, blanches, jaunes, bariolées, s'agitent dans l'onde troublée ou reposent sur les herbes et les buissons fleuris.
Les deux centres principaux de la ville arabe et aussi les plus rapprochés de la mer sont Djara et Menzel, situés sur la rive droite de l'oued. Les deux cités ont ensemble une population d'environ dix mille habitants. Elles étaient naguère en rivalité constante, et le sang coulait. Depuis que les soldats français campent à leurs portes, elles jouissent de la paix la plus profonde, et les tables des mercantès sur la place publique ne sont plus bousculées par l'arrivée soudaine de gens hostiles et en armes.
Le marché de Djara est entouré d'un péristyle assez élégant, pardessus lequel les dattiers balancent leurs palmes. Le matin , de six à neuf heures, il offre un spectacle animé, tant par la variété des produits, le brouhaha de la foule, que par les postures orientales des bêtes de somme : chameaux, ânes, mulets, et les tentures bariolées des abris.
Durant la période chrétienne, l'évêque de Tacape, Yepiscopus tacapilanus, avait un rang honorable parmi les prélats de la province d'Afrique.
El-Berki au xie siècle, Edrisi au xne, Léon l'Africain au xvie, parlent de Kabès comme d'une grande ville, entourée d'épaisses murailles, avec citadelle et faubourgs, et garantie par des fossés que l'on pouvait inonder. Je suis surpris des rares vestiges de ce glorieux passé. L'œil ne découvre rien de remarquable, hormis des fûts de colonnes, des chapiteaux et des pans de mosaïque. L'archéologue serait plus heureux, s'il creusait le sol et pratiquait des fouilles. Les maisons de Djara et de Menzel présentent de curieux spécimens d'architecture. Elles se composent souvent de piliers formés de pierres antiques, jaunes, rouges, noires et blanches, posées les unes sur les autres, sans souci de leurs bases, sans préoccupation des points de contact, sans égard pour la verticale. Un tronc d'arbre ébranché, placé sur ces colonnes inégales, supporte une toiture de palmes. Quelques autres tronçons de marbre servent de bancs, de tables et de sièges, sous ces abris instables, aux divers membres de la famille.
A deux kilomètres de Menzel est le village de Sidi-Bou'1-Baba, nom de l'un des barbiers du Prophète. Il marque l'emplacement de l'ancienne
Une rue à Chenini, près Gabès.
Tacape. De l'autre côté du fleuve, sur la rive gauche, se cache dans la verdure Chenini, et plus loin, au nord, Bou-Chemma, sur la route de Gafsa, à l'entrée de l'oasis.
La population de Chenini est d'origine berbère. Les rues offrent une particularité qui me frappe. Elles ressemblent exactement, avec leurs ombrages de palmes, jetées d'une maison à l'autre, et leurs demeures en forme de tunnel, comme les ksars de Médenine, à ce que nous avons vu à Zaghouan et à Takrouna, qui furent aussi des centres berbères. Chenini compte de douze à treize cents âmes. Elle est beaucoup plus agréable , comme séjour, que le caravansérail moderne, bâti sur le sable brûlant du littoral, et où les mercanti maltais et italiens dressent leurs boutiques à côté de la poste, du tribunal et des logements des officiers. Il serait pourtant facile de créer une ville plus hygiénique. Ni l'eau, ni le terrain, ni le soleil, ne font défaut.
Il suffirait de planter des eucalyptus dans les avenues, de ménager un jardinet devant chaque demeure, un bosquet sur les places publiques, en un mot, de répandre l'ombre et la fraîcheur, comme les Arabes l'ont si bien fait dans leurs villages.
MM. les officiers de la garnison, M. Guérin, directeur de la poste, M. Fournier , interprète au tribunal , nous font un accueil courtois et empressé. Je fais aussi la connaissance de M. l'abbé Raoul, qui cumule avec les fonctions d'aumônier militaire le titre de curé de Gabès. Sa juridiction va même jusuq'à Zarzis, Médenine et Foum-Tatahouïne. Son presbytère ressemble au campement d'un soldat. Sa petite église, fort propre, n'est pas déserte, comme la chapelle des Pères blancs à Gafsa. La population maltaise fournit un noyau d'excellents chrétiens.
Nous parcourons ensemble les jardins de Djara et de Menzel. Une famille arabe nous arrête pour nous offrir le café. J'aurai bientôt d'autres preuves de la considération et de l'estime dont jouit l'abbé Raoul.
Il me propose de visiter l'oasis d'El-Hamma. Là sont les sources légèrement sulfureuses renommées chez les Romains et situées, d'après V Itinéraire d'Antonin, à dix-huit milles de Tacape, sur la route qui reliait cette ville à Télepte. Mais, comme nous partons de la côte, les dix-huit milles représentent largement trente kilomètres.
Un cocher, noir comme l'ébène, accompagné d'un Maltais, nous y conduit. Presque tous les cochers à Gabès sont Soudaniens, et les palefreniers, Maltais. Nous traversons l'oasis. Les palmiers ne sont pas ici d'excellente qualité comme producteurs de fruits, mais ils servent d'abris aux plantes inférieures contre les rayons d'un soleil torride. Disposés en lignes régulières, ils encadrent des champs rectangulaires. Des vignes gigantesques relient leurs troncs par des guirlandes, et forment une sorte d'écran autour des céréales. Les lentilles, le froment, le henné, le coriandre, la luzerne, le fenouil, le cumin, le maïs, la fève, les salades, couvrent les moindres
parcelles du sol, ainsi protégé et irrigué. Des levées de terre, qu'on appelle tablas, séparent les jardins ; le long des routes , des côtes de palmes , fichées les unes près des autres, offrent une palissade suffisante pour en interdire l'accès aux animaux. La distribution des eaux est soumise aujourd'hui au même régime que du temps où Pline décrivait les splendeurs de cette oasis. Le gardien, ou l'économe qui en est chargé, mesure toujours la durée de l'écoulement à l'aide d'une clepsydre. Impartial comme la justice, il a l'impassibilité du Charon des enfers.
La plaine que nous traversons est faiblement ondulée et à peine teintée d'un léger duvet d'herbes et de brindilles. Les efflorescences salines qui la saupoudrent atténuent la végétation.
Un point noir surgit à l'horizon; c'est El-Hamma, l'oasis, les bains et les cinq villages, formant une agglomération totale de deux mille habitants.
Nous rencontrons un détachement du bataillon d'Afrique. Tous ces jeunes gens s'empressent autour de M. l'aumônier avec une joie sincère, et deux d'entre eux s'offrent à nous guider.
Les canaux d'irrigation ont ici un aspect particulier. Ils sont très étroits et profonds de trois à quatre mètres. On les franchit sur des petits ponts de pierre ou des troncs de palmiers, et il n'est pas rare d'apercevoir sous l'arcade la tête d'un Arabe, troublé dans ses ablutions. Les eaux proviennent de trois sources thermales. Celle de Sidi Haket est enfermée dans un petit monument d'origine romaine, crépi extérieuremant à la façon musulmane. Dans cette étuve, l'onde jaillissante est si chaude qu'il m'a été impossible d'en endurer le contact; elle est transparente, limpide, traverse un minuscule bassin intérieur, d'où elle tombe dans une large piscine antique, en blocs de grand appareil, et se répand ensuite dans l'oasis.
Dans l'un des villages, les indigènes arrêtent à chaque pas M. l'aumônier. Chose extraordinaire ! on nous fait entrer dans l'intérieur de deux maisons, pour visiter un enfant malade et un adulte qui s'est brisé la jambe. Les femmes nous regardent avec autant de respect que de curiosité. Elles ne sont pas voilées et ont la gorge seulement couverte de leurs colliers de bijoux et d'amulettes. Elles n'ont plus cette timidité et cet air de biches effarées qu'elles affectent en public. Elles acceptent avec la joie naïve d'un enfant les friandises que leur distribue l'abbé Raoul et répètent ses paroles comme des formules sacrées.
L'intérieur de ces maisons arabes , si rigoureusement fermées aux étrangers, est assez misérable et ne l'emporte pas en confortable sur la modeste chaumière de nos campagnes. Un couloir obscur, s'ouvrant sur la rue par une sorte de parloir, où le mari reçoit les visiteurs, mène dans une cour, sur laquelle donnent les appartements. Cette cour est commune aux femmes, aux enfants, aux chèvres, aux moutons, aux vaches, aux chevaux, aux poules et aux chiens. Les chambres, dont quelques-unes sont
au premier étage, ont pour ameublement des coffres garnis de clous, des escabeaux, des tapis, des fusils, des sabres, des étriers et des selles.
Le cheik nous accoste et nous fait à son tour les honneurs de sa demeure, en stipulant bien qu'il veut nous recevoir en qualité de marabouts chrétiens. Un serviteur apporte un mets de viande froide. Le cheik le dépèce avec les doigts et nous en offre les morceaux, qu'il dépose sur le tapis où nous sommes accroupis, les jambes croisées. Pour breuvage, on nous présente, dans le même pot de terre, du lait fermenté. Il ne faut pas offenser, par un refus, ces braves gens. J'impose silence à mon estomac, et je mords à la viande dépecée, qui roule en boulettes sur mes pieds; je trempe aussi mes lèvres dans l'amère boisson.
Le cheik est un bel homme, à la tête ovale, aux yeux doux et intelligents, aux mains d'une finesse exquise, aux manières distinguées. Son teint est rose et clair. Il parle avec aisance, mesure ses mots et les accompagne d'un sourire et d'un geste fort gracieux. Il a plus l'air d'un Grec que d'un Arabe. Je ne serais pas surpris de reconnaître en lui un descendant de ces colons primitifs, que l'oracle de Delphes poussa dans la Barca et l'île des Lotophages (Djerba) et qui envahirent ensuite les bords du lac Triton. « Leurs maisons, dit Hérodote, étaient faites de sel. » Ce sel recouvre encore les alentours des chotts; la plaine même d'El-Hamma en paraît saupoudrée.
Pour les savants modernes, les yeux bleus et les cheveux de ce cheik décèlent un Berbère. Mais quelle est l'origine du Berbère? D'où est-il venu?
Je suis de plus en plus enclin à penser que les deux races autochtones de la Tunisie sont venues l'une de Chanaan, l'autre du nord de l'Europe, et que les Berbères, nés de l'alliance des deux races, gardent le double caractère de leur origine japhétique et kouchite.
Ce que j'entends et vois est un démenti, le premier, il est vrai, néanmoins formel, à l'opinion de ceux qui prétendent que le catholicisme ne fait pas et ne pourra faire de prosélytes chez les musulmans.
« Nous ne sommes plus disciples de l'islam, dit le cheik à l'abbé Raoul; nous ne croyons plus au Koran. Nous avons étudié le catéchisme, que nos ancêtres ont autrefois connu; et pourtant nous ne sommes pas encore chrétiens. Use de ton influence pour que le grand babous de Carthage (le cardinal Lavigerie) nous envoie un prêtre.
— Le cardinal n'a pas assez de prêtres pour en donner un à une seule famille."
— Mais je ne suis pas seul à vouloir être chrétien. J'assure au prêtre trois cents têtes de père de famille... »
L'éloquence de son geste et de son regard ne laisse pas de doute sur la sincérité 4e sa parole. Deux auditeurs muets, qui semblent partager son avis, se retirent à l'écart et commentent, attristés, la réponse de l'au^mônier.
Quinze jours plus tard, j'ai revu à Tunis trois notables du même village, venus en ambassade pour solliciter du cardinal l'envoi d'un missionnaire. Ces démarches ont-elles un but politique ou partent-elles d'un sincère désir d'embrasser le catholicisme? L'avenir le dira. Il ne faut pas oublier que les musulmans mettent à l'index quiconque fraye, au point de vue religieux, avec les chrétiens. Je sais que les habitants d'El-Hamma ont eu, depuis mon voyage, à subir des vexations pour ce motif.
Si la religion catholique entamait sur un point la race berbère, de nombreux villages ne tarderaient pas à revenir au culte de leurs aïeux; car les Berbères ont subi, sans l'accepter pleinement, la loi de l'islam. Fidèles à leurs habitudes agricoles, ils travaillent, vivent en famille, sur le pied de la plus complète égalité, discutent en commun leurs intérêts, gardent une certaine pureté de mœurs et se règlent, dans leurs rapports, sur la tradition et sur le texte écrit du Kanoun. Ce mot seul trahit une législation qui se rattache aux règles de la primitive Église.
Beaucoup de Berbères portent la croix, imprimée en tatouage bleu, sur le milieu du front, comme une dernière affirmation de leur origine chrétienne, et sous la peau du musulman, abruti par huit siècles d'esclavage, on sent percer la conscience du fils de l'Évangile.
LA POPULATION D'eL-HAMMA DE GABÈS — LES BENI-ZID
LES MAISONS — LE RETOUR ET LES ADIEUX — LE PAYS DES KSOURS — LE NEFZAOUA