SIDI FATOUCHE — MŒURS DES MATMATA
L'oasis d'El-Hamma, Aquae Tacapitanœ des Romains, compte environ cent soixante -dix mille palmiers, de fort beaux jardins où se trouvent de nombreux figuiers, des grenadiers et aussi de la vigne. La population s'élève à deux cent mille habitants et se répartit en cinq groupes d'importances diverses. Elle est sédentaire, d'origine berbère, mélangée de sang romain. A El-Kesser, je remarque des jeunes gens qui ont absolument le type français, et, sans leur costume, je les prendrais volontiers pour des compatriotes.
A cette population permanente, il faut ajouter les deux mille nomades de la grande tribu des Beni-Zid, qui, pendant quatre ou cinq mois de l'année, viennent camper sur les bords de l'oasis pour récolter leurs dattes, et ramènent leurs troupeaux des pâturages, épars sur les rives méridionales du chott El-Fedjedj.
11 y a cent quatre-vingts maisons, en général assez bien construites, avec de beaux débris de moellons antiques. Cependant, près du vieux fort carré tombant en ruines, et qui porte le nom de Bordj-el-Hamma, les indigènes ont érigé quelques masures sur le modèle des palais de Menzel. Des piliers faits de blocs superposés, deux poutres transversales mal équilibrées, une toiture en rames de palmiers, sont les principaux éléments de ces demeures hygiéniques, ouvertes au grand air; elles servent de transition entre la tente du nomade et la maison du sédentaire , et conviennent parfaitement aux Beni-Zid, dont la vie tient des deux genres.
A côté de ce bordj sont les ruines des anciens thermes. Deux grandes piscines et quatre sources d'eau chaude ont encore de nombreux fervents. La température des sources sulfureuses est à 47 degrés. Sous la kouba qui
les abrite, le baigneur transpire à larges gouttes, et je prends un bain de vapeur, avant d'entrer dans l'onde cristalline.
Les longues conférences de M. l'abbé Raoul, la vive sympathie dont il est l'objet de la part des musulmans, qui escortent notre voiture, les marques de vénération qu'on lui prodigue, retardent le retour. Il est nuit depuis longtemps que nous sommes encore dans la plaine, cahotés au galop des chevaux. Le cocher nègre les mène à travers la brousse , comme si nous étions sur une belle route de France.
Le souper n'en est pas moins gai, à l'hôtel de Y Oasis. Cependant une ombre de tristesse passe sur nos fronts; nous allons nous séparer. Mes deux compagnons songent à retourner à Tunis par la mer, pour aller chasser en Kabylie. Je les quitte le cœur serré et l'œil humide. MM. les officiers me proposent de pousser ma course dans le massif montagneux des Matmata, de traverser le pays des Ksours, d'inspecter les grottes des Troglodytes, de visiter les greniers de Métameur et de Médenine, d'atteindre le poste extrême de Foum-Tatahouïne, de grimper jusqu'aux rochers de Beni-Barka, de Ghenini, de Douïret, sur les confins du Sahara, et de constater comment les Berbères du sud abritent contre les razzias des Touaregs leurs récoltes et leurs provisions.
« Cette région, disent -ils, est encore inexplorée; vous y verrez des usages tout à fait particuliers et caractéristiques et une configuration du sol absolument singulière. »
On m'assure des guides, qui se relayeront de poste en poste. Ici je partagerai la tente des officiers, et dans la montagne je recevrai la diffa des kaïds. Le voyage ne peut se faire qu'à cheval, avec des étapes qui varient de quarante à quatre-vingts kilomètres.
M. Fournier la Roussie, interprète au tribunal, homme charmant, instruit, modeste et dévoué, s'offre à m'accompagner jusqu'au village des Troglodytes, à Hadège. D'ailleurs M. Keck, mon excellent ami, qui a tracé mon itinéraire et à la recommandation de qui je dois tous ces actes de courtoisie et de bienveillance, commande le poste de Foum-Tatahouïne. Dussé-je avoir ailleurs quelques difficultés, je suis sûr d'être, au moins là, parfaitement accueilli.
J'accepte. Le lendemain M. Fournier et un spahi, dû à l'obligeance du capitaine Simon, viennent me prendre de grand matin à l'hôtel de VOasis.
Disons un mot de la région. Jetez les yeux sur une carte un peu développée du nord de l'Afrique, vous remarquez au sud de Gabès, à vingt lieues du littoral, une chaîne abrupte comme une muraille, qui se dirige vers l'ouest et sépare les chotts du Sahara; elle traverse le Nefzaoua, archipel d'oasis, qui contient une qurantaine de villages, trois cent mille palmiers et vingt mille habitants. Kebilli en est la capitale. Cette chaîne se prolonge vers le sud, au delà de Douïret, et forme l'escarpe du plateau
'^JUisJJ
saharien; c'est un enchevêtrement de collines calcaires, de marnes labourées par les pluies, de pitons arrondis, de précipices béants, de pentes rocailleuses, de pics taillés en biseau et de corniches effritées. Les points culminants atteignent cinq cents mètres de relief.
Toute la région comprise entre le chott Djérid à l'ouest, le chott Fedjedj au nord, les Beni-Zid et les Méazig à l'est, et la ligne de Douz à Sabria au sud, est réellement merveilleuse. D'après M. Canova, contrôleur civil de Tôzeur, qui a visité ce pays, on trouve sur chaque sommet une source abondante. Aussi les hauteurs sont-elles couronnées de palmiers. Mais les habitants sont rares et manquent d'activité.
Si une voie ferrée, partant de Gabès, jetait un jour une de ses ramifications dans le Nefzaoua, on en verrait sortir des richesses incroyables. Car la chaleur du soleil, la nature du sol et une immense nappe d'eau douce, presque à fleur de terre, permettraient à l'agriculture d'atteindre un développement qui dépasserait toutes les prévisions.
Au sud de Douz, l'aspect de la contrée change. C'est le désert, la solitude, la stérilité dans toute leur rigueur, et les indigènes eux-mêmes ne peuvent y résister.
Le caractère particulier de ces montagnes est de présenter du côté de la Méditerranée une falaise escarpée, tandis que le versant occidental s'abaisse graduellement en échelons vers le Sahara.
La plaine qui s'étend à la base de cette muraille et la mer s'appelle l'Araad, « le sol de labour, » du latin aranda. Elle fut jadis fort riche; elle est capable de l'être encore.
C'est l'antique patrie des Lotophages, qui se nourrissaient, d'après Homère et Hérodote, du fruit du lotus, espèce de jujubier. Rien n'était alors comparable à la douceur de cet aliment. D'après Pline, les indigènes en fabriquaient une boisson enivrante; les compagnons d'Ulysse, après en avoir goûté, ne voulaient plus retourner dans leur patrie. Ils étaient ivres, sans nul doute. Le héros, insensible à leurs larmes, les fit porter sur des vaisseaux rapides et les fit solidement entraver à fond de cale.
Cette plaine des Lotophages, la « terre labourable » des Romains, l'Araad des Arabes, forme entre la mer et la montagne un défilé qui a été la voie naturelle d'incursion des tribus de la Tripolitaine. Son rôle a été décisif dans l'histoire des invasions musulmanes. C'est dans ce couloir inévitable qu'elles sont venues se ruer successivement; leurs efforts s'y sont renouvelés, avec d'autant plus de violence que les aborigènes avaient plus de facilité pour se défendre dans la montagne et leur barrer la route.
Il suffit, pour s'en convaincre, de considérer le petit nombre de passages dans la chaîne, leur difficulté, la rareté des points d'eau et les positions inexpugnables des Ksours ou forteresses qui gardent les uns et les autres >
Le pays des Ksours comprend toute la région montagneuse. Ksour, Kasar, Ksar, exprime l'idée de force et de puissance. Ce mot se trouve dans presque toutes les langues avec des formes diverses. Les Phéniciens en ont tiré Sour et Tyr; les Assyriens, Assur, Assour et Assuérus, le roi des forts; les Grecs en ont fait Kaisar; les Latins, César, et les Russes, Ksar. Les Espagnols, en le combinant avec l'article, ont obtenu Alcazar, la forteresse, le palais, et aussi alcazaras, les amphores du palais.
Les Ksours sont constitués par des agglomérations d'édifices le plus souvent voûtés, nommés rorfs, irrégulièrement groupés autour d'un bâtiment principal, bordj, zaouïa, minaret ou mosquée. Ils se présentent aussi sous la forme générale des villages arabes, mais toujours situés sur la crête et à proximité d'un col, ou même au sommet de pitons isolés.
Nous partons de Gabès au lever du soleil; nous traversons Menzel et Sidi-Bou'1-Baba; nous piquons droit vers la montagne, à travers une plaine ravinée çà et là, couverte le plus souvent d'herbes, de drènes, de jujubiers. Nous rencontrons un youdi, dont le mulet est chargé d'étoffes destinées aux Berbères. Après de nombreux galops nous abordons les premières pentes du Djebel, aux formes sinueuses, aux vallons pleins de mystérieuses oasis, que l'œil découvre subitement. Nous avons franchi quarante kilomètres. Un groupe de tentes blanches s'abrite dans un pli de terrain; elles sont aux soldats du lieutenant Leray et de l'interprète Amou.
« Vous êtes dans un village de six cents âmes, me dit M. Fournier.
— Où sont les maisons? je n'aperçois nulle trace d'habitation.
— Prenez garde de ne pas tomber dans la cour de quelque demeure et de ne pas assommer une femme ou un enfant.
— Comment voulez-vous que je tombe? je suis en plein champ.
— Mais nullement; vous êtes au centre du village de Hadège. »
En effet, j'aperçois soudain à mes pieds une fosse quadrangulaire, de quinze mètres environ de côté et profonde de huit à dix mètres. Au fond de cette cage, servant de cour à l'habitation troglodylique, sont plusieurs excavations, dont les trous noirs tachent la muraille de grès. Ce sont les chambres; elles sont distribuées deux à deux sur chaque façade; elles n'ont pas de fenêtres et ne reçoivent la lumière que par la porte d'entrée.
Un second rang d'appartements occupe le premier étage; on y monte à l'aide de marches, taillées en saillie sur la paroi, et d'une corde, solidement fixée par le haut dans la roche et dont l'extrémité pend le long de l'ouverture souterraine. De grands couffins en tresses d'alfa sont appuyés les uns contre les autres au milieu de la cour; on les prendrait pour des ruches d'abeilles; ils renferment des céréales. Des jarres en grès contiennent de l'huile, des olives, des dattes, des caroubes, du maïs; des femmes travaillent et des enfants jouent au fond de la caverne. A notre
DE GARTHAGE AU SAHAUA 231
aspect ils poussent des cris sauvages, nous lancent des imprécations et nous font signe de nous éloigner. M. Fournier les rassure; quelques petits miroirs, que je lance à propos, achèvent de les apaiser et les font rire jusqu'aux oreilles. Les femmes nous saluent alors par le' zagrit : elles appliquent la paume de la main contre leur bouche, de façon que les doigts forment, près du nez, une sorte de tuyau ou cornet acoustique, et poussent un cri aigu, prolongé, modulé comme un trille. L'arrivée d'un hôte de distinction, les noces, le retour d'une expédition heureuse, sont toujours salués par le zagrit.
Je trouve dans ce fait une nouvelle preuve de la persistance des anciens usages à travers les siècles chez les peuples orientaux. Hérodote suppose que l'oloXuyy), le cri prolongé que les Grecs poussaient dans les fêtes d'Athéné, avait été, comme le culte de cette déesse, emprunté à la Libye.
« Les femmes libyennes, dit-il, s'en servent souvent et d'une manière très agréable. »
Après vingt-cinq siècles écoulés, je constate que les filles des Libyennes n'ont pas dégénéré et excellent toujours à lancer le zagrit de la joie, de la bienvenue, de la victoire.
A Hadège, la population paraît se rattacher plutôt à la famille éthiopienne; elle est brune et n'a pas la conformation des types européens, aux cheveux blonds, si fréquents dans les autres villages. Les femmes portent leur robe fixée sur l'épaule droite par un anneau et une agrafe d'ivoire ou d'argent. Presque toutes gardent sur le front la croix en tatouage (voir la gravure page 233). Elles préparent le repas et rôtissent un quartier de mouton, passé dans une tige de bois qu'elles font tourner sur un piquet, au-dessus du brasier allumé dans une des chambres. La fumée s'échappe par le haut de l'orifice, en léchant la muraille. Ces grottes se ressemblent par le plan général qui préside à leur excavation ; la différence n'est que dans le nombre des cavernes et les détails de l'ameublement. Elles sont indépendantes les unes des autres, à une distance qui varie entre cinquante et deux cents mètres. Une tranchée profonde, cachée derrière un pli du terrain ou creusée à la base d'un mamelon, se termine en un tunnel aboutissant dans la cour; elle est sinueuse ou oblique et ne permet pas d'apercevoir du dehors les antres des Troglodytes; un léger rebord du sol indique l'approche d'une fosse. Toutes ces excavations sont si habilement dissimulées qu'il serait très facile de tomber littéralement du ciel au sein d'une famille inconnue.
Les Troglodytes occupent plusieurs villages. Les principaux sont ceux de Hadège et de Tamerzed. Le kalife, sidi Fatouche, a la réputation d'un homme de vertu; c'est un vieillard voisin de la décrépitude; ses deux fils ont la dignité de kaïd. Ce sont d'assez beaux hommes, mais d'une corpulence qui touche à l'obésité. Tous sont rasés et parlent avec éloquence; ils
ont le type des fellahs d'Egypte, et je les crois volontiers issus de ces Troglodytes éthiopiens à qui les Garamantes faisaient la chasse.
« Les Troglodytes éthiopiens, dit Hérodote, sont les plus légers et les plus vites de tous les peuples; ils vivent de serpents, de lézards et autres reptiles; ils parlent une langue qui n'a rien de commun avec celles des autres nations. »
Il est évident que les Matmata sont fixés dans leurs grottes depuis des siècles nombreux, et qu'ils n'ont presque rien changé à leurs instincts et habitudes primitives; ils ont tour à tour reçu l'Évangile et le Koran, sans abandonner complètement leurs superstitions et leur genre de vie; leurs repaires sont l'asile inexpugnable de leur indépendance.
Sidi Fatouche envoie son fils Mansour nous saluer. A la tombée de la nuit Mansour revient avec une lanterne; il a revêtu un kaïk de soie blanche et s'est coiffé d'un superbe turban. Des diamants brillent à son doigt. Il se plaint que mon spahi a manqué de respect à son père; le cavalier est immédiatement privé de la part qu'il espérait de la diffa. Alors Mansour change de rôle et demande la grâce du condamné.
Il nous conduit à la grotte; nous franchissons le couloir souterrain. Sidi Fatouche nous souhaite la bienvenue, nous baise la main et nous introduit dans son ténébreux palais. Une première chambre est réservée aux chevaux; la seconde, minutieusement verrouillée, est celle où Sidi Fatouche a renfermé sa femme et ses servantes ; la suivante nous est destinée. Elle a cinq mètres de largeur sur dix de longueur. La voûte, badigeonnée d'un lait de chaux, présente la forme d'une carène renversée; c'est la mappalia antique. Deux lits de camp sont dressés à droite et à gauche le long des parois; un large coffre, qui sert aussi de crédence, occupe le fond et supporte un bougeoir, deux cuvettes et une cafetière en argent. Le sol est recouvert de nattes et de tapis de laine; l'air est sec, doux. Ces demeures sont véritablement agréables; chaudes en hiver, elles sont fraîches en été et protègent les yeux contre l'intensité aveuglante du soleil.
Les Matmata sont compris dans le territoire des Ksours, qui s'étend du seuil de Gabès au Sahara et de Zarzis au Nefzaoua. Toute cette population des Ksours, très peu connue, présente une physionomie spéciale, excessivement intéressante. Pour jeter un peu de clarté sur la suite de mon récit, quelques notes explicatives sont nécessaires.
Le mot ksour, pluriel de ksar, exprimant l'idée de force et de puissance, traduit à lui seul un genre de vie particulier. Les gens des Ksours abritent, en effet, leurs denrées et leurs produits derrière le rempart d'une forteresse, perchée sur un rocher presque inaccessible, comme à Chenini et Beni-Barka, ou solidement bâtie dans la plaine, comme à Métameur et à Médenine, ou cachée dans un pli de la montagne, comme à Hadège et à Tamerzed. Ils se divisent en deux groupes, les Djebalia ou monta-
Une femme troglodyte de Hadège.
gnards, et les nomades, campant dans les terres basses. Les premiers sont de race berbère pure. Les seconds constituent une fédération de quatre classes, composées elles-mêmes de plusieurs tribus; ils sont connus sous le nom générique de Ouerghemma; ils sont de sang arabe, mêlés de sang berbère.
La population de la montagne est sédentaire, adonnée à l'agriculture et au commerce. Le territoire est peu fertile, à cause du manque de pluies. Les jardins, cultivés au fond d'une gorge, sont rares. Les cimes et les pentes, balayées sans trêve ou brûlées par le soleil, restent nues, stériles, pantelantes et écorchées. L'eau manque; les petites oasis, que les sources peu abondantes permettent d'arroser, ne produisent guère en figues, olives et dattes, que le strict nécessaire. Quand il pleut, les céréales donnent des moissons superbes; mais la pluie est un phénomène aussi extraordinaire qu'elle est chose précieuse.
Aussi l'ouïba, qui sert d'unité de mesure pour les céréales, varie-t-elle dans ses dimensions suivant le degré de richesse de la région. Dans la vallée de la Medjerdah, le grenier de la Tunisie, l'ouïba pèse de cinquante à soixante kilogrammes. A Tunis, elle en représente vingt-cinq, à Gabès douze; à Douïret, Beni-Barka, Chenini, elle n'est plus que de quatre à six. Les prix ne suivent pas l'échelle de la capacité. Il ressort de ces différences que les indigènes de la montagne ne peuvent acheter ni vendre autant de céréales que ceux de la plaine, et qu'ils sont beaucoup plus pauvres.
Mais ce sont d'infatigables travailleurs. Ils font de vrais prodiges pour arracher au sol ingrat une maigre pitance. Chaque année, un grand nombre abandonnent le pays. Ils vont dans les villes du littoral, à Gabès, Sfax, Sousse, Tunis, et même en Algérie, exercer les petits métiers de portefaix, cireurs de bottes, crieurs de journaux, garçons de bain et surtout cuisiniers. Ceux de Douïret et de Chenini jouissent même d'une certaine réputation dans les bonnes maisons et les principaux hôtels de la Régence. A Médenine, chez le commandant Rébillet, nous avons constaté la présence d'un Vatel originaire de Chenini et qui a servi sous Pie IX, dans les cuisines du Vatican.
Les Matmata forment un groupe assez compact dans le même massif montagneux. Presque tous sont troglodytes et vivent mieux dans leurs cavernes que les nomades sous la tente. Les gens de Chenini, de Douïret, de Guermessa, sont cantonnés sur des sommets arides, où ils abritent leurs provisions et d'où ils surveillent les mouvements des cavaliers en quête de razzia. Enfin quelques-uns s'attachent à un piton isolé dans la plaine et vivent au milieu de nomades, sans se mêler à eux, comme à Beni-Barka, à Tunkett, à Gédrah.
Avant l'occupation, dès que les Djebalia s'éloignaient de leurs nids d'aigle, ils tombaient sous la coupe des nomades, qui les traitaient en
serfs, taillables et corvéables à merci. Cette suzeraineté dégénéra bientôt en tyrannie et aurait fatalement amené la complète disparition des montagnards. Déjà, au sud de Foum-Tatahouïne, j'ai vu plusieurs sommets abandonnés, qui furent jadis des villages berbères, dont quelques-uns, à en juger par l'étendue des ruines, ont dû être très prospères. Tels sont ceux de Drhiba, de Beni-Guendil, de Maatous, de Bregga. Leurs habitants se sont réfugiés dans le nord de la Tunisie, à Douïret, chez les Matmata, et même en Kabylie. Ils ont conservé les titres de propriété de leurs ancêtres, qui remontent à six ou sept siècles. Comme la loi musulmane ne permet pas la prescription, c'est à l'aide de ces titres que les anciens propriétaires de Drhiba cherchent , en ce moment , à réoccuper leur village.
Avant l'arrivée des Français, chaque famille de Djebalia était obligée de se mettre sous la protection d'un kébir, ou notable des Ouerghemma. Elle lui abandonnait une partie de sa récolte, de ses produits, de ses troupeaux, ne traitait aucune affaire et ne contractait aucune alliance sans l'assentiment du seigneur. Les chameaux, les chèvres, les chevaux et les moutons portaient la marque de la tribu à laquelle appartenait le protecteur. Un Djebalia ne pouvait même marier son fils ou sa fille contre le bon plaisir du nomade. Ce système de vassalité à outrance tendait à la ruine des montagnards. Aujourd'hui ils tentent de reconquérir leur indépendance. Grâce à la protection des Français, ils ont pu se soustraire à la dure tutelle des Ouerghemma; ils relèvent la tête et traitent d'égal à égal avec leurs anciens oppresseurs.
Si mon spahi s'est montré peu respectueux envers Sidi Fatouche et a mérité une punition, c'est qu'il est nomade, et que Sidi Fatouche, tout kalife qu'il est, lui paraît peu digne d'égards. Il n'a pas craint de lui dire insolemment que lui, Sakri, cavalier, pouvait plus avec son seul petit doigt que Sidi Fatouche avec tout son kalifat.
LES DJEDALIA — ORIGINE PROBABLE DES BERBÈRES LES PŒNI — MŒURS DES BERBÈRES — LES CHANANÉENS — LE KANOUA
LA CROIX EN TATOUAGE — UN TROGLODYTE ÉLOQUENT — BENI-ZALTEN — LE DÉJEUNER — L'iNCENDIE — LE DJEBEL TADJERA
— MÉTAMEUR
Les Djebalia, véritables Arvernes de la Tunisie, ne se sont pas mélangés avec les Arabes, comme les autres tribus. Leur type est caractéristique. Ils n'ont pas cette finesse de membres, cette souplesse des muscles, cette délicatesse des attaches, cette noblesse des manières et des traits qui distinguent les fils de l'islam. Plus petits, d'une taille au-dessous de la moyenne, trapus, carrés d'épaules, d'une démarche un peu pesante, ils ont le visage plutôt rond qu'allongé. Ils ont les yeux bleus ou pers, les cheveux blonds, plusieurs même vont jusqu'au roux ardent de l'aurore. Ils s'étendent depuis El-Hamma jusqu'à la hauteur de Benghazi, en Tripolitaine. Ils sont peu répandus au dehors de leur massif montagneux. Les seuls villages berbères isolés, hors de ce territoire, sont ceux de Majora, de Sened, de Lakket et d'El-Ayiacha, où l'on parle le même idiome qu'à Douïret.
C'est ici le cas de dire un mot de l'origine probable des Berbères. Hérodote ne reconnaît que deux races autochtones de l'Afrique, les Libyens, les blancs et les Éthiopiens, qui sont bruns, avec un type bien différent de celui des nègres.
Les colons phéniciens, grecs, italiens, ainsi que les Mèdes, appelés Maures, et les Perses conquérants, qui sont venus plus tard se mêler aux peuplades primitives, n'ont pu les modifier dans leurs éléments essentiels, ni leur enlever le caractère ethnographique et philologique de leur double origine.
Sans entrer dans une discussion qui deviendrait fastidieuse, je crois, comme je l'ai déjà insinué au début de ce travail, que l'Afrique du nord a été peuplée par deux courants de la migration des peuples, dont on peut
suivre les traces. Quand la Méditerranée formait encore deux bassins, dont l'Italie, la Sicile, les îles Djamour et le cap Bon, indiquent la ligne de partage, et que l'isthme de Gibraltar, avant sa rupture, l'isolait de l'Océan , les montagnards sont arrivés du nord , en suivant les arêtes des deux péninsules actuelles. Leur nom, Pœni, se retrouve dans Espagnol, Pennines, Apennins et punique. Ils marquent leur passage par des monuments mégalithiques qui ne font qu'une traînée, depuis le fond de la Baltique jusqu'au Nefzaoua, à travers la Norvège, l'Ecosse, la Bretagne, l'Espagne, le Maroc et l'Algérie à l'ouest, les Cévennes, les Apennins et la Tunisie, à Test-.
Ces peuples sont les blancs, les Libyens, qui ont en général les cheveux blonds, les yeux bleus, le teint clair. Ce type n'est pas rare. Il se rencontre dans toutes les montagnes de l'Afrique septentrionale, au Maroc, en Kabylie et dans le sud tunisien. A Douïret et à Chenini, j'ai vu des Berbères aussi blonds que les plus blondes d'entre les filles d'Albion.
Il y a du reste une singulière analogie entre les termes qui les désignent. Albion, aïbus, libyen, blanc, tous ces mots n'ont-ils pas le même radical, lïb, qui se retrouve dans Liban, la montagne blanche de neige, et leben, le lait?
Les mœurs des Berbères sont partout les mêmes. Rebelles à la vie nomade, ils s'établissent de préférence sur les hauteurs, dans les montagnes, s'adonnent à l'agriculture, à l'industrie; ils s'attachent à leurs collines, à leurs maisons, à leurs jardins, à leurs vergers. Tandis que l'Arabe campe sous la tente, sans prévoyance du lendemain, l'homme du Nord, emmagasinant des provisions, fortifie sa demeure et ne se laisse surprendre ni par la famine ni par l'ennemi. Il est toujours fier, digne, et ne s'abaisse pas au mensonge. Le nomade, au contraire, ment et se montre hautain ou rampant, suivant le caprice de la fortune.
Les autres peuples autochtones sont venus par l'isthme de Suez. Ce sont surtout des Chananéens, comme l'attestent des inscriptions, des monuments et le nom typique de plusieurs de leups villages, Chenini. Du reste saint Augustin, Procope et la plupart des historiens arabes sont unanimes sur ce point à constater la tradition.
Je pense donc, après M. Charles Tissot, que les Berbères actuels de l'Afrique sont issus du mélange de cette double race primitive, appelée libyenne et éthiopienne par Hérodote. Ils en gardent tous les caractères ethnographiques et aussi toutes les différences, sans qu'on puisse un seul instant les confondre avec les tribus arabes. Ainsi s'expliquent la couleur brune des Berbères Matmata et la couleur blonde des Berbères de Douïret et de Chenini; ainsi s'expliquent les radicaux celtiques et araméens qui se perpétuent dans leur idiome. Les noms de leurs rivières ont presque tous le mot ar ou er, qui est la forme substantielle du nom des fleuves de l'Europe et de l'Asie, depuis l'Araxes jusqu'à. l'Aar gauloise et l'Aragus ibérique.
Quand des nécessités locales ne les obligent pas à se cacher dans des antres souterrains ou à s'isoler sur des pitons inaccessibles, ils donnent à leurs habitations un aspect analogue à celui de nos chaumières. La constitution de la famille et l'organisation de la tribu sont différentes du régime arabe.
Les Berbères ne sont pas polygames en principe, et la femme jouit, à son foyer, d'une autorité et d'une influence souvent considérables. Le sentiment d'une parfaite égalité entre les divers membres forme la base de l'état social. Tout adulte fait partie de l'assemblée publique, a le droit d'y parler et d'y voter. L'éloquence y est en honneur et d'un usage quotidien.
Les populations berbères établies dans le nord de l'Afrique, bien avant l'invasion musulmane, furent jadis chrétiennes. Elles gardent de leur primitive adhésion à l'Evangile deux marques distinctives : le kanoun et le culte inconscient de la croix, dont elles ont perdu le sens. Le kanoun, qui règle les rapports des Berbères, n'est pas autre chose que l'ancienne législation de l'Église, transmise par la tradition et l'Écriture, et conservée, en vertu de l'usage et des habitudes, malgré l'adoption du Koran.
La croix en tatouage sur le front est aussi un signe authentique du christianisme des aïeux, quoi que de modernes écrivains aient écrit sur ce sujet.
Avant l'ère chrétienne, la croix était une marque d'infamie, réservée aux esclaves. Nul ne se serait avisé de se la peindre en tatouage sur une partie apparente du corps. C'est la religion du Christ qui en a popularisé et ennobli l'image, qui l'a fait passer au rang des ornements et des bijoux, et en a fait un objet de vénération. Elle est demeurée dans les mœurs, même après la foudroyante conquête de l'islam. Nier que la croix soit une dernière trace de ce christianisme des premiers siècles, aujourd'hui disparu, c'est nier un fait évident dans l'histoire.
Or les Djebalia sont des Berbères. Très routiniers, ils ont conservé de leurs ancêtres des usages dont ils ignorent le sens et l'origine. Ils portent en tatouage bleu au milieu du front, la croix du chrétien, sans en connaître la signification. Ils ont par ignorance adopté les légendes des autres tribus et se disent issus d'un saint de l'islam.
Ils savent pourtant qu'ils n'ont pas toujours été musulmans. Ils n'en sont pas moins fanatiques , bien qu'ils ignorent les principes du Koran , et ne se soucient guère de les mettre en pratique.
Les Djebalia du sud font un peu de commerce. Les gens de Douïret et de Guermessa envoient encore maintenant des caravanes à Ghadamès. Ils entretiennent des relations suivies avec les Touaregs, avec qui ils semblent avoir un certain degré de parenté ; les uns et les autres se servent presque du même idiome berbère. Le dialecte de Chenini offre de notables différences. Ce fait prouve que les Djebalia appartiennent aux deux branches de la grande famille berbère.
Les Djebalia fabriquent des pelleteries, divers objets en maroquin rouge, des tentes en poils de chameau, des burnous, de la sparterie. Avant l'occupation, ils faisaient un commerce d'esclaves avec Ghadamès, et leurs caravanes montaient jusqu'à Ghatt (Rhatt). Aujourd'hui ils ne transportent plus ouvertement que des grains, de l'huile , du beurre. Ils rapportent des objets fabriqués au Soudan, des chaussures, des pelleteries, de la civette, de la poudre d'or, de l'ivoire et autres articles, qu'ils vendent dans le pays et à Gabès.
Les Matmata traitent les affaires publiques en commun. Presque tous ont le don de l'éloquence. Ils savent temporiser, et peuvent, sous ce rapport, rivaliser avec les Chinois. Voici un fait typique dont j'ai été témoin.
Un Matmata s'est rendu coupable d'un méfait. Le lieutenant interprète Amou l'envoie quérir; mais les spahis ne le trouvent pas. C'est son frère innocent qui se présente et implore le pardon. Le criminel reste caché dans quelque antre, d'où il épie les allées et venues, et où des affidés l'avertissent secrètement de l'état de sa cause. Son frère et ses amis disent qu'il est absent pour huit jours. Il est parti pour le Nefzaoua. L'interprète n'est pas dupe. Il menace la famille d'une forte amende, si l'accusé ne paraAt pas avant le coucher du soleil.
Une dizaine de Berbères s'élancent dans toutes les directions, sous prétexte de voler à la recherche du coupable. Tant de bonne volonté prédispose déjà à l'indulgence. Une heure se passe; puis nous voyons arriver lentement un groupe d'indigènes, précédés de coureurs, venant dire avec satisfaction :
« On vient. »
Ces indigènes accompagnent, avec toutes les marques de la pitié et du respect, un vieillard en haillons, tirant le pied, traînant la jambe, courbé sur le bâton qui assure ses pas chancelants, les paupières rouges et enflammées, les membres tremblants, la poitrine oppressée. C'est un nouvel OEdipe.
Il demande avec humilité la permission de s'accroupir sur la terre, pousse des soupirs, tend les bras, gémit sur sa vieillesse et implore la grâce de son fils absent.
« Du reste, dit-il, mon fils n'est pas coupable; il s'est seulement trompé, à cause de sa jeunesse. Qu'on lui pardonne! Ou, s'il faut une punition, ce sera le vieillard chétif, délabré, expirant, qui la subira, jusqu'à ce que l'enfant puisse revenir, à moins qu'il ne lui arrive malheur auparavant. Car c'est un fils honnête; tous ses compagnons ici présents l'attestent. Quant à l'amende, je ne puis la payer, octogénaire, pauvre, infirme, à charge déjà à mes enfants. Mon fils n'a rien. Tout ce qu'il possédait, il l'a donné pour entretenir le dernier souffle d'une vie qui s'exhale dans la poitrine de son père. D'ailleurs, ce petit enfant qui est là, à peine capable de marcher, est mon petit-fils. Ne faut-il pas l'élever, pour qu'il
3yj^-J
Le coup de feu du guide.
connaisse les Français et les aime? Les Français sont bons et généreux. Ils détestent l'injustice. S'ils sont venus, c'est pour faire régner l'équité, pour interdire les razzias et la vente des nègres. Condamneras -tu, maître de la justice, celui qui leur est dévoué et qui ne craindra pas de se justifier lui-même, à son retour? »
A la vue de cette mise en scène pitoyable, où tous les artifices de la rhétorique et tous les éléments du pathétique sont employés avec un naturel irréprochable, je me rappelle les fameuses péroraisons des orateurs romains. L'avocat amenait aussi devant le tribunal le fils de la veuve. Ce que je viens de voir, n'est-ce pas un reste des pratiques attendrissantes des anciens orateurs? Car, sur cette vieille terre d'Afrique, les mœurs sont comme les monuments : elles ont partout des vestiges. Le lieutenant pardonne, et, une heure plus tard, l'accusé vient baiser les mains de son juge et le remercier de sa clémence.
« Tu n'étais donc pas parti pour le Nefzaoua?
— Si, mais mon cheval s'est blessé. J'ai dû revenir, et j'ai appris que tu me demandais et, par obéissance, me voilà. »
Le pays des Matmata et l'Araad ne sont pas visités et restent inconnus. La raison en est qu'il n'y a ni routes, ni hôtels, ni moyens de transport, ni chance de trouver des vivres. Malheur au touriste qui s'aventure seul, sans s'être mis auparavant sous la tutelle de l'autorité militaire! Les indigènes fuiront à son approche; il ne pourra même se procurer une tasse de lait, et, s'il ne s'égare pas, il tombera vite épuisé, faute de nourriture.
Je n'ai pas à craindre de telles extrémités. Des ordres sont donnés; chaque cheik de village me fournit un guide pour me conduire jusqu'au village voisin, et le spahi qui m'accompagne n'a jamais le verbe ni le geste en retard, quand le cheik est lent à envoyer son homme. M. Fournier, de Gabès, M. le commandant Rébillet, le lieutenant Keck, de Foum- Tatahouïne, me procurent d'excellents chevaux. Pendant huit jours, je parcours sans trêve la région , tantôt seul avec mon guide et mon spahi , tantôt en compagnie de MM. les officiers. Les étapes sont en moyenne de cinquante kilomètres. Il me faut en faire deux de soixante-cinq et une de soixante-dix-huit. Comme je suis chaque jour à la peine, sur la roche, dans le sable et sous le soleil, j'avoue qu'à la fin mon échine demande grâce. Les aventures ne me font pas défaut. Cette partie de mon voyage est de toutes la plus dure et la plus émotionnante.
A Hadège, je dîne sous la tente du lieutenant Leray, et je couche dans la grotte du kalife.
De ce village à Beni-Zalten et à Toujane, je franchis des cols, des ravins, des pentes abruptes, qui ne le cèdent pas aux yeux en surprises, en désolation, en aridité, en recoins gracieux, aux parties les plus pittoresques de la Suisse. La différence est que les montagnes sont moins hautes. Les palmiers tiennent lieu de sapins et sont plus rares. Les cascades
et les torrents ne paraissent que sous la forme d'un lit desséché. Mon guide marche au milieu de la rivière, dont il suit les méandres; ses pieds nus restent insensibles aux angles des cailloux. Mon cheval se lasse de ce sol raboteux, encombré de blocs inégaux.
Maintenant voici la chaîne qu'il faut escalader. Le sentier grimpe en lacets le long de cette muraille, et là-haut, sur l'arête vive que dore le soleil levant, les grottes rocheuses de Beni-Zalten brillent comme des palais de marbre. Elles s'échelonnent les unes au-dessus des autres, comme les marches d'un escalier gigantesque, et l'on se demande si c'est la montagne qui forme les maisons, ou si ce sont les maisons qui forment la montagne, tant elles sont collées ensemble, tant la pente du sol ressemble à celle des murailles.
Les indigènes accourent pour me saluer et surtout pour examiner ce voyageur inconnu, dont le burnous déguise mal le chapeau européen. Le spahi, pour se donner du relief aux yeux de ses compatriotes, imagine je ne sais quelle histoire. Mais, à partir de Beni-Zalten, je suis salué, avec une profonde vénération, comme l'inspecteur des marabouts français. Or le seul marabout de la région, c'est le curé de Gabès, qui n'a jamais paru dans ces montagnes. Je suis le premier prêtre qui ait franchi le plateau de Toujane. Je ne connaîtrai jamais le conte fantastique du spahi aux indigènes sur ma personne et ma prétendue mission. Le télégraphe, la vapeur et les autres merveilles que nous accomplissons avec le feu et l'air frappent tellement l'esprit de ces populations, que tout étranger est à leurs yeux au moins l'égal d'un sorcier.
Je rencontre d'autres troglodytes, dont les cavernes sont un peu différentes de celles de Hadège.
Après Toujane, dont l'altitude dépasse six cents mètres, la nature paraît s'adoucir; les pentes sont moins raides. Je suis un moment les bords d'un oued, où coule une onde claire, ot où des musulmanes lavent du linge sous l'œil vigilant des maris. La végétation devient même assez abondante.
Je suis en route depuis quatre heures du matin, et le soleil, malgré la brise, commence à devenir accablant.
« Sidi, me crie le spahi, quelle heure est-il?
— Onze heures.
— Alors tu vas boulotter?
— Et toi, veux -tu boulotter avec moi?
— C'est rhamadan; je ne puis pas. Il me faudrait ensuite remplacer les jours de jeûne. »
J'aperçois un champ d'orge et un bouquet d'arbres. Je lâche mon cheval au milieu des épis, et j'essaye de déjeuner, à l'ombre d'un figuier vigoureux. J'offre au guide un quartier de poulet pour son repas du soir. Il le refuse, parce que le volatile n'a pas été immolé selon les prescriptions du Koran. Il vaut mieux souffrir la faim que violer la loi,
Après une heure de sieste, je reprends ma course et traverse une dernière chaîne, dont l'arête ébréchée semble taillée à coups de yatagan. Le soleil baisse quand j'arrive dans la plaine. Mais quel horizon! D'immenses prairies se déroulent à perte de vue, coupées çà et là par des bouquets de lentisques, de jujubiers, de grenadiers sauvages et de chênes verts. Les perdreaux volettent de toutes parts. Mon guide s'arrête dans chaque bosquet pour les attendre et décharger sa carabine. Ses coups de feu émeuvent tous les échos d'alentour. Quant au gibier, il évite une fois de plus le plomb meurtrier.
Des colonnes de fumée bleuissent les airs; une ligne de feu serpente dans la prairie. Les indigènes ont incendié les herbes ; les buissons crépitent; le gazon flambe; les serpents, les gerboises et les rats se sauvent épouvantés, et les oiseaux voltigent, inquiets et languissants. Les Arabes ne connaissent pas d'autre système de fumure. C'est à l'aide de ce procédé qu'ils élargissent le désert et stérilisent le sol le meilleur.
Mon cheval franchit d'un bond le gazon enflammé. Là-bas se dresse la fameuse Tadjera, la montagne historique, pareille à un lion couché dans le désert, près de laquelle s'est décidé jadis le sort du pays, dans une bataille dont le souvenir est encore vivant parmi les indigènes.
Mais la plaine ne finit pas; l'immense prairie m'offre sans trêve des vallons ignorés, et le jour s'achève, quand, épuisé de fatigue, j'aperçois enfin l'oasis, le ruisseau, puis les toits à capuchons du ksar de Métameur. Sept kilomètres me séparent de Médenine.
Je rencontre sur la route des soldats en pantalons rouges; j'entends résonner le clairon. Un dernier galop me porte dans le camp. Mon cœur tressaille de joie à la belle réception que M. le commandant Rébillet et sa femme veulent bien faire au voyageur épuisé.
LE SALON DE Mme RÉBILLET —