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LA PIEUVRE — LES TENTES

Mme Rébillet a mis à ma disposition une chambre, ornée de coussins et de peaux. Ce sont de beaux échantillons de l'industrie des Touaregs. Ces nomades excellent dans l'art de teindre les cuirs, de les découper en fines lanières et d'ajuster ensuite tous ces morceaux de couleurs diverses , de manière à produire des dessins compliqués et d'un caractère nettement africain. Ils fabriquent ainsi avec de la peau de gazelles des ceintures rouges, vertes et jaunes, émaillées de disques blancs, de croissants bleus et de rosaces tricolores; des oreillers jaunes comme l'ambre, piquetés de losanges noirs, cerclés de raies rouges; des coussinets flamboyants de lignes aux nuances variées , qui d'un point unique rayonnent dans tous les sens ; des tapis de selle avec une garniture de filoches, des muselières; des bourses, des musettes et même des portières, relevées par des fanfreluches et fixées sur un fond d'étoffe.

Ajoutez des œufs d'autruche peints, des yatagans brunis avec garniture de cuivre ciselé, des poteries rouges, des vases céramiques aux tons chauds, aux dessins noirs qu'on dirait sortis la veille du four du potier et qui datent de vingt- cinq siècles; des amphores au col ténu, aux anses recourbées, au ventre rebondi; des plats puniques, des aiguières grecques et des lampes romaines avec des ornements d'une finesse inouïe. Si vous mêlez à ces bibelots antiques des tapis arabes moelleux et brillants, des housses tunisiennes, des tabourets incrustés, quelques meubles modernes, vous aurez une idée du caractère original que présente le salon de Mmo Rébillet et du goût délicat et éclairé de la maîtresse de céans.

C'est la seule femme de France de toute la région. Nul officier ne s'est aventuré, avec sa famille, au delà de Gabès et de Zarzis. Mmc Rébillet n'a

pas craint de suivre son mari jusqu'à Médenine et de montrer aux nomades Ouerghemma la belle ordonnance et le charme d'une maison française.

M. Rébillet, homme des plus distingués, est un ancien élève de l'École polytechnique. Philosophe, érudit, il est en outre beau causeur et d'une complaisance inépuisable. Il connaît à fond le sud de la Tunisie et particulièrement la région des chotts et l'Araad de Gabès. Il a écrit un livre où l'importance politique de ce pays, les mœurs et les origines des tribus sont savamment exposées.

Le camp de Médenine est son œuvre. Après avoir visité les Matmata et la plaine qui les enveloppe, je pense comme lui : il faut occuper l'Araad, qui, placée entre le Sahara et la mer, est l'unique chemin ouvert à l'invasion étrangère. Je désire aussi que Zarzis devienne le principal port du sud tunisien.

Retrouver tout à coup, au milieu de mes rudes étapes, entre la grotte du troglodyte et la tente du nomade, une demeure européenne, des visages bienveillants, la conversation, les égards et l'accueil d'une famille honorable, est chose délicieuse. Il faut avoir été privé quelque temps de tous ces biens, qui sont l'agrément de notre société, pour en savourer le charme et en connaître le prix.

Aussi, malgré la fatigue, la conversation ne languit pas à la table du commandant, et les jeux de l'esprit ne nuisent pas à la qualité des mets. Le Vatel chargé de la composition du menu et de l'ordonnance du festin est un Berbère de Chenini. Il a servi en Europe; il fut même, au Vatican, le cuisinier de Pie IX, et il garde de son passage dans la maison du pape une si haute estime de lui-même qu'elle gâte un peu sa personne et ses talents.

Le lendemain MM. les officiers m'invitent à leur mess, et je suis heureux de consigner ici un témoignage du bon souvenir que m'ont laissé M. le capitaine de Béchevel, MM. les interprètes Migueress et Kadour, le major Verdier, le sous -lieutenant Fage et les autres.

Le camp est établi sur un plateau calcaire; les constructions en sont belles; les arbres manquent. Il est séparé du ksar de Médenine par un vallon, où le commandant a créé de superbes jardins et une oasis. La nappe des eaux souterraines est peu profonde. Les puits sont très nombreux et fournissent le liquide fertilisant à l'aide d'un procédé ingénieux et différent de la noria. Une bête de somme, ordinairement un chameau, tire sur un plan incliné une corde qui passe dans une poulie et remonte une énorme poche en cuir. Quand la poche arrive à la hauteur voulue, une cordelette la fait basculer automatiquement; elle déverse dans un réservoir l'eau, qui se répand ensuite dans plusieurs canaux, aboutissant au pied des arbres. En une heure de travail, on peut ainsi irriguer environ cinquante palmiers. Le commandant préside lui-même à cette opération, et nous l'avons vu étendre sa sollicitude jusqu'aux légumes et aux laitues, sans

avoir pour cela renoncé, comme un autre Dioclétien, aux honneurs militaires.

De l'autre côté du vallon, à l'ouest, le ksar présente sa muraille circulaire et la série de ses rorfs aux voûtes concentriques, pressés et étages autour du minaret de la kasba.

Le ksar de Médenine est une enceinte fortifiée, dans laquelle une multitude de greniers, en forme de cylindres horizontaux, s'entassent les uns sur les autres jusqu'aux quatrième et cinquième étages. La muraille extérieure est continue, et une seule porte donne accès dans l'enceinte des constructions. Des ruelles tortueuses mènent de la porte à plusieurs petites places, qui sont comme autant de centres. Des pierres en saillie sur le mur, une corde pendante, un escalier en colimaçon, dont les marches ne sont scellées que par une ligne de plâtre, permettent d'arriver aux étages. Les chambres ne sont en réalité que des greniers, des dépôts, des magasins, où les nomades conservent le blé, l'orge, l'huile, la laine, les dattes et leurs autres provisions. Un gardien dresse sa hutte sur la place principale. Il est chargé de fermer et d'ouvrir chaque jour la porte du ksar et de tenir la clef de chaque rorf à la disposition du propriétaire.

A Métameur, les ksours sont dominés par de petits dômes rétrécis. Leur rassemblement produit de loin l'effet d'une série de capuchons de ruches à miel. Ces alvéoles de pierres sont aussi des greniers. A Beni- Barka, à Beni-Zalten, les ksours se terminent en terrasses, où l'on fait sécher les olives, le maïs et les noyaux de dattes, qui serviront l'hiver de nourriture aux chameaux.

Le ksar de Médenine est un lieu de marché pendant le jour; c'est le centre le plus important pour les échanges de toute la région de l'Araad et même du sud tunisien; il s'y fait un grand trafic d'armes et de poudre de contrebande. C'est la capitale et le lieu de rencontre d'une population de vingt- cinq mille âmes : il est, comme l'indique son nom, au milieu de l'immense plaine.

Celui de Métameur paraît plus ancien, bien qu'il soit moins considérable. La proximité du djebel Tadjera a dû en faire jadis un point stratégique.

Métameur renferme les magasins des Touazines, la garde en est confiée aux tribus zaouïas.

La plaine est occupée par la grande tribu des Ouerghemma, anciens Berbères mélangés de sang arabe. Ils se divisent en quatre groupes :

1° Les Ksours, au sud-est;

2° Les Touazin, au nord-ouest;

3° Les Ouderna, au sud;

4° Les Akara , à l'est.

Les nomades Ouerghemma partagent leur vie entre la pâture des troupeaux, le labour et la récolte des céréales sur des terrains choisis, d'après

le caprice des pluies, parmi ceux qui sont propres à la culture. Ils passent quatre mois de l'année dans les ksours; ils y viennent après la récolte, dans le courant de juin, et ils reprennent leurs courses aventureuses en octobre, au moment des pluies. Ils campent sous la tente, ou mieux sous des huttes de paille, de joncs ou de branches. Les nombreux insectes qui les dévorent les obligent à changer souvent de place, et c'est une des raisons pour lesquelles toute habitation permanente leur est insupportable.

Dès qu'un nuage apparaît, des cavaliers partent au galop pour découvrir l'endroit où il se déversera; la tribu entière se met en route vers le point signalé. Des cavaliers ouvrent la marche, surveillent l'horizon, indiquent la piste, et sont prêts à repousser, s'il le faut, l'ennemi, qu'il soit homme ou quadrupède, lion, panthère, hyène, chacal, renard ou gazelle.

Les carabines sont chargées; les yatagans pendent à la ceinture. Les chameaux portent les provisions, les meubles, les ustensiles de cuisine, les cordes et les piquets de tentes; ils s'avancent en lignes ou quelquefois sur deux rangs; les moutons et les chèvres, entourés des chiens, occupent le centre du peloton; les femmes et les enfants courent à pied; les grandsparents, trop âgés ou infirmes, et les nourrissons encore à la mamelle, restent sur le dos des montures. Le cortège marche lentement, de façon que les animaux puissent paître et brouter. Le soir venu, la tente est dressée, les feux s'allument, les femmes préparent le kouskous, et les cavaliers bourrent leurs longues pipes. Puis ils causent et dorment à la clarté des étoiles, et demain ils reprendront leur promenade, mais sans précipitation, avec le calme qui convient au philosophe du désert; car Dieu, qui a créé le temps, en a fait assez pour toutes choses, et les hommes ne doivent jamais craindre d'en manquer. La tribu laboure le sol arrosé, l'ensemence et s'enfonce vers le sud, d'où elle ne reviendra qu'au moment de la récolte.

Toutes ces tribus, naguère turbulentes, rebelles et pillardes, se livraient à de continuelles incursions sur le territoire de leurs voisins et surtout des Djebalia. Ils opéraient des razzias, où le sang coulait; car les razzieurs ne pouvaient battre rapidement en retraite avec des troupeaux enlevés , apeurés , difficiles à pousser et d'une marche lente.

Pendant ce temps, les bergers donnaient l'alarme par des cris prolongés qui s'entendent de fort loin et qui sont répétés de proche en proche; ils frappaient sur le tobol de guerre, sorte de tambour dont le bruit sourd porte à plus de trente kilomètres, quand le vent est favorable. Les cavaliers se réunissaient et se lançaient immédiatement à la poursuite de l'ennemi, alourdi par sa capture, et lui enlevaient son butin, non sans coup férir.

La vie des' nomades était une alerte perpétuelle. Sur tous les points culminants des gardiens observent la grande plaine, surveillent l'horizon,

et pas un cavalier ne passe à vingt kilomètres à la ronde, sans que sa présence ne soit signalée, sans que son allure, son costume ne soient étudiés, sans que ses intentions mêmes n'aient été scrutées et devinées.

Mais les batailles et les razzias tendent à disparaître, tant nos officiers savent inspirer à tous le respect des droits et la crainte du châtiment.

J'ai même été frappé de la familiarité pleine de déférence dont les nomades usent vis-à-vis de l'autorité militaire; ils sont beaucoup plus à l'aise que les campagnards français. M. le commandant Rébillet me faisait visiter les ksours de Médenine, à l'heure du marché. Nous circulions dans le dédale des ruelles, au milieu de chameaux qu'on déchargeait, d'ânes qui emportaient leurs bissacs gonflés d'orge, d'enfants nus qui jouaient, de femmes tatouées qui emmagasinaient des denrées ou préparaient des paquets pour une prochaine expédition ; de guerriers , le chef couvert d'un m'zala de deux mètres d'envergure, quand ce chapeau phénoménal, aux dimensions d'un parapluie, ne ballottait pas sur les épaules du propriétaire. Tous les hommes saluaient le commandant comme un ami, et tous les cheiks venaient lui toucher la main et accompagnaient cet acte de courtoisie de nombreux salem.

Les cordes, les alcarazas, les pieuvres desséchées aux tentacules roses, le tabac, me paraissent être les principaux objets en vente. Il faut, en effet, aux nomades des cordes pour les puits, pour les tentes, pour les chargements ; des alcazaras pour rafraîchir l'eau potable. Quant à la pieuvre desséchée, elle constitue un aliment dont les Arabes sont très friands.

Les pieuvres sont très abondantes dans le golfe de Gabès et surtout entre Sfax et les îles Kerkenah. Ce céphalopode n'est pas, comme l'a prétendu et écrit Victor Hugo, une peau vide que l'on peut retourner comme un gant; c'est une masse gélatineuse, armée de huit tentacules garnis de ventouses. Au centre est la tête, animée par de grands yeux glauques et terminée en bec de perroquet. Des légendes fabuleuses courent sur ces animaux extravagants, dont le volume est tel parfois, qu'on a pris des poulpes pour des îles. L'homme n'est pas toujours capable de résister aux embrassements de huit tentacules, qui le serrent contre le cœur du monstre.

Le 30 novembre 1860, tout l'équipage de Y Actéon, non loin de Ténériffe, dut soutenir une lutte de trois heures contre un poulpe, dont le poids dépassait deux mille kilogrammes. Les pieuvres de Tunisie pèsent en général de deux à trois livres. On les prend à l'aide de gargoulettes, ouvertes aux deux extrémités, où elles ont le tort de s'embusquer à la marée haute.

La plaine de l'Araad est naturellement fertile ; mais les nomades ne la cultivent guère; ils recherchent surtout des pâturages. Aussi d'immenses étendues ne sont-elles couvertes que de plantes rabougries et de grandes herbes. Je remarque le drin, délices du chameau, l'ezel aux branches noueuses, beaucoup de myrtes, quelques térébinthes, des cistes, du thym, du romarin, de la sauge et de la lavande aux touffes drues et serrées.

Autour des ksours, en rase campagne, les tentes des tribus s'abritent dans une ondulation du terrain ; au loin elles font des trous noirs dans la verdure. Les troupeaux qui paissent, les cavaliers qui rôdent, les chiens qui aboient, la fumée des feux, sont toujours l'indice du voisinage de ces demeures éphémères, que l'œil ne découvre pas à première vue. Il faut alors passer au large , si l'on ne veut pas entrer en conversation avec les gardiens et provoquer les cris indignés des femmes.

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