LES ITALIENS — L'AVENIR
Tunis la Blanche, que les poètes arabes appellent aussi la Verte, passe pour le séjour de la félicité. On la compare au burnous du Prophète, dont elle reproduit la forme. Elle est assise au fond du lac envasé de Bahira.
Nous l'apercevons du golfe. A droite, nous avons le cap de Carthage, la coquette ville de Sidi-bou-Saïd , la chapelle de Saint-Louis, sur l'antique colline de Byrsa, la nouvelle cathédrale, resplendissante dans sa robe et ses dentelles de marbre, et des champs émaillés de fleurs. A gauche, le bourg de Rhadès, Hamman-el-Lif et la montagne Cornue se profilent sur le massif de Zaghouan, qu'une buée lointaine enveloppe.
Ce ruban de maisons, qui suit le cordon sinueux du littoral, c'est la Goulette. Des capucins gardent l'église ; ils feront bientôt place à des prêtres séculiers. La plupart sont Italiens. Je suis bien accueilli par eux.
Des forçats, enchaînés deux à deux, font l'office de cantonniers et balayent les rues sous les yeux d'un surveillant.
La passe qui conduit de la rade à la petite mer de Bahira est étroite et justifie pleinement le nom de Goulette. Le lac n'a pas deux mètres de profondeur. Les eaux sont bourbeuses, presque laiteuses. Les poissons circulent' à travers des touffes d'algues marines. Des troupes d'échassiers et surtout de flamants roses aux ailes de feu sont occupés à la pêche. Le bruit des trains et le sifflet du bateau ne paraissent guère troubler leur sommeil ou leur digestion.
Le débarquement est long, incommode et très compliqué. Une chaloupe nous mène du paquebot à la douane. Il faut de là se rendre à la gare du chemin de fer Rubattino, ou traverser le lac sur la mouche élégante qu'une compagnie française a établie depuis six mois. Ces transbordements
successifs du vapeur à la chaloupe, de la chaloupe à la mouche, de la mouche au tramway, joints aux formalités quelquefois abusives de la douane et aux importunités des portefaix s'emparant des valises, exige un laps de cinq à six heures.
Bientôt la drague aura complètement creusé le chenal destiné aux grands bateaux. Ils accosteront directement aux quais de Tunis. Ce sera presque une journée de gain pour les passagers.
Nous prenons terre sur l'avenue de la Marine. Plus large que la Cannebière, elle est plantée de poivriers et sillonnée d'un tramway. Des jardins et le palais de la résidence la bordent d'un côté, et de l'autre je remarque la cathédrale, la poste, le grand hôtel. Elle aboutit à la porte Bab-el-Bahar, aujourd'hui porte de France.
Cette avenue est la principale artère du quartier qui occupe l'espace conquis sur la mer. De belles maisons, les unes achevées, les autres en construction, s'élèvent le long des rues, tracées perpendiculairement à l'avenue.
Cette ville franque compte trente mille habitants ; elle sera bientôt plus animée et plus brillante que l'autre. Ses terrains, naguère abandonnés, ont centuplé de valeur. Les Italiens eux-mêmes, en dépit de leur jalousie nationale, avouent que leurs affaires sont en voie de prospérité. Je suis charmé dès l'abord des progrès rapides que la tutelle de la France assure aux entreprises sur ce rivage, depuis tant de siècles également embourbé dans la vase et dans la routine.
La porte de France est sur la ligne des anciens remparts. L'arc en fer à cheval qu'elle dessine est peu prononcé. L'étendard du Prophète flotte à son sommet, à côté du drapeau tricolore. Dès qu'on la franchit, on se trouve en pleine ville arabe. Quatre rues aboutissent sur la petite place de la Bourse. Celle de Mordjani mène au cloître et à la chapelle des capucins. Avant l'érection de la cathédrale, celte église était le centre de l'unique paroisse de Tunis. J'ai assisté à la procession des confrères du tiers ordre de Saint -François. Le sanctuaire et le cloître étaient remplis de fidèles.
Plus loin, je passe devant la mosquée de l'Olivier, Djama-ez-Zitouna. C'est l'une des plus anciennes mosquées de Tunis. Sa colonnade extérieure, malgré ses tons criards, est d'un certain effet. Le défaut d'espace empêche de la voir dans son ensemble. Tandis que la visite des monuments religieux arabes ne souffre aucune difficulté à Alger et même à Kairouan, la ville sainte, elle est interdite aux Européens à Tunis et dans toutes les autres cités de la Régence. On me dit que Djama-ez-Zitouna est une ancienne église byzantine. Elle possède à l'intérieur cent cinquante colonnes, provenant des anciennes basiliques de Carthage.
Il est facile du reste de le constater. Les maisons mauresques, comme les galeries des souks, comme les patios des palais arabes, reposent SUI des fûts de colonnes en marbre, porphyre ou granit, d'origine romaine ou
punique. Les blocs superposés ne s'accordent ni par le style, ni même souvent par la qualité de la pierre. C'est à Tunis qu'il faut surtout chercher les ruines de la patrie d'Annibal. Un jour, l'archéologue aura d'agréables surprises et découvrira des inscriptions révélatrices sous le lait de chaux des demeures musulmanes.
Parmi les dix autres mosquées, je remarque celle de Bab-Djézira, dont le minaret carré est surmonté d'un édicule assez semblable au bonnet des vieilles églises de France. La Bécemkia est construite avec de riches matériaux. Son minaret hexagone rappelle celui d'Aïssa, à Damas. Dans le quartier d'Halfaouïn, Sahab-et -Tabadji a des arcades en marbre blanc, des plafonds en bois sculpté et peint et des parois fouillées d'admirables arabesques, que l'on aperçoit de la rue à travers la colonnade. L'ensemble est d'un effet décoratif saisissant.
Pour l'amateur de pittoresque, rien ne vaut une promenade dans les souks, entre huit et onze heures du matin! Figurez-vous des ruelles étroites, pavées de dalles, bordées de boutiques, avec des piliers en marbre peint, supportant une charpente grossière. Une foule bariolée s'agite dans ces couloirs. Le marchand juif ou maure, accroupi sur sa natte, brode les étoffes, travaille le maroquin, frappe l'or et l'argent, cisèle le cuivre ou emprisonne des parfums dans d'élégants flacons. L'entrée du souk aux parfums est d'un caractère bien oriental. De sombres galeries , des impasses nombreuses, alternent avec l'éclat du carrefour, où le soleil jette son aveuglante lumière. Chaque souk présente un aspect différent. Celui des tailleurs, celui des marchands d'étoffes, ne ressemblent pas aux boutiques des vendeurs de sabres, ni aux quartiers des libraires. Les reliures en cuir jaune ou rouge m'ont paru très soignées. Mais il est assez difficile d'acheter un volume ; car la plupart sont des ouvrages sacrés , que le libraire ne livre pas aux mains profanes d'un Roumi.
Ces rues enchevêtrées, ces souks odorants sous une toiture irrégulière, ces arceaux en fer à cheval, ces colonnes peintes, ces draperies éclatantes, ces cafés maures, garnis de nattes, sur lesquelles personne ne marche sans quitter sa chaussure, ces hammans, toujours également pleins de baigneurs et d'une buée nauséabonde, font ressembler Tunis aux autres villes de l'islam , à Alger ou au Caire , avec un air plus prononcé d'indolence et de mollesse.
Peut-être aussi les danses indigènes, les jongleries frénétiques des Aïssaoua et certains spectacles, comme celui de Karakous, très en vogue auprès des enfants, jouissent-ils d'une liberté qui touche à la licence, et d'une faveur qu'ils n'auraient pas impunément en d'autres lieux.
Le rhamadan ou carême musulman me paraît avoir un caractère de ferveur primitive , que la présence et le contact des Européens n'ont pas encore entamé. Ils sont rares les esprits forts qui se hasardent à tourner en ridicule les prescriptions du Koran.
Le jeûne commence à trois heures et se termine au coucher du soleil. Durant ce laps de temps, les fidèles d'Allah prient, dorment et s'abstiennent de fumer, de manger et de boire. Quand le muezzin chante, du haut du minaret illuminé de verres en couleur, l'appel h la prière, que le canon marque d'un coup retentissant la fin de l'abstinence, des feux de joie brillent sur le seuil des maisons, au sommet des tours, à la porte des cafés; les calumets s'allument, et la légendaire petite tasse de café circule dans toutes les mains.
Pendant neuf heures, les disciples de Mohamed, oublieux du sommeil et du labeur, se livrent à la joie. Ils fument d'abord, boivent ensuite, mangent après. Ils vont assister à quelques représentations lascives, entendre des airs de mosquée avec accompagnement de tambourin , ou écouter, au fond d'une kouba, le poète ou le conteur à barbe blanche qui, accroupi sur le divan, le dos à la muraille, improvise lentement, avec tous les artifices d'une rhétorique savante, un conte des Mille et une Nuits.
Ceux qui ont quelque peccadille à se reprocher courent au hamman. Pourvu qu'ils se plongent en entier dans la piscine, que le barbier leur rase la tête, leur épile le menton, qu'ils se coiffent d'un turban frais et se parent d'un haïk propre, ils retrouvent la blancheur immaculée de leurs consciences et redeviennent saints aux yeux du Prophète.
Les rues sont pavoisées. Tous les costumes s'y donnent rendez-vous. Parmi les burnous blancs, les gandourahs brodées, les turbans verts et les chéchias rouges, on remarque aisément le masque noir des femmes arabes. Elles marchent montées sur le kab-kab, sorte de cothurne à talon de bois, fixé au pied à l'aide d'une bride.
Les Juives, sans voiles, mais engraissées au fenugrec et coiffées d'un cône long, à l'extrémité dorée, assez semblable au légendaire bonnet des astronomes, apparaissent sur les terrasses avec leur grotesque pantalon de cotonnade blanche, retenue par une ceinture rouge ou bleue.
Les marchands dressent leurs tables au grand air et débitent, avec des cris variés, du nougat, des grenades, des pistaches rissolées, des sauterelles grillées, des sucreries et des boissons rafraîchissantes, que les ânes et les chameaux flairent, en passant, par-dessus l'épaule de l'acheteur.
Les boutiques deviennent des lieux de réunion. Des musiciens, cachés derrière une draperie flottante, appellent les chalands aux accords du violon, de la guitare, du chalumeau, de la flûte, du tam-tam et des castagnettes. Si le silence se fait par intervalles, les têtes enturbannées n'en demeurent pas moins attentives. Les visages contemplatifs reflètent la satisfaction que peut donner une vision du paradis d'Allah.
Aux Arabes mêlez des Soudanais du plus beau noir, des Berbères à barbe blonde et quelques Européens, Anglais au casque blanc, Français a coiffure excentrique fraîchement débarqués, des Tartarins d'Afrique, qui, mus par la curiosité, vont s'asseoir à l'entrée d'un café maure, où un youdi
Galerie du souk aux parfums.
leur joue, en guise de musique indigène, le Beau Nicolas et la Marseillaise, et vous aurez une faible idée de l'état de Tunis, pendant les trente soirées du rhamadan.
Chaque vendredi le bey se rend, en grand costume, de son palais de la Marsa à l'une des mosquées. Le travail est partout suspendu ; la vie civile est comme paralysée. L'immense carnaval, qui unit aux austérités de la pénitence les réjouissances de la foire, a son centre d'action dans le quartier d'Halfaouïn, non loin de la place d'Espagne, où fut vendu comme esclave saint Vincent de Paul. La rue, bordée de boutiques où l'on débite des pastèques, des épices, des couffins, des alcarazas , présente le tableau le plus étrange qu'on puisse imaginer. On y surprend au vif le mouvement de la population indigène, la démarche indolente du pauvre aux jambes nues et le balancement fantaisiste du riche , chargé d'étoffes de soie aux couleurs variées.
Sous les Romains et les empereurs de Byzance, la Tunisie comptait au moins douze millions d'habitants ; plusieurs auteurs évaluent même sa population à vingt millions. Elle ne dépasse pas aujourd'hui quinze cent mille. Nulle terre pourtant ne jouit d'un climat plus doux, d'une végétation plus luxuriante. Mais huit siècles sous le joug de l'islam ont produit leur effet.
D'après le dernier recensement, la population totale de la ville de Tunis s'élève à cent cinquante -deux mille âmes. Elle se décompose ainsi :
Musulmans 90000
Israélites 40000
Français 4832
Italiens . . . 7605
Anglo-Maltais 8000
Grecs 350
Divers • . . . 1213
Le développement de la ville est considérable dans le quartier neuf. Il est dû aux bienfaits du protectorat de la France. A ce sujet, nous avons entendu partout les mêmes éloges. Le brigandage n'est plus qu'un souvenir ; les transactions commerciales ne trouvent plus d'obstacle dans les caprices de l'administration. La sécurité est complète sur tout le territoire. Les Arabes, malgré leur fanatisme, rendent hommage à notre esprit de justice. Aussi le chiffre des exportations a-t-il doublé durant l'année 1890, et a passé de 13,334,510 fr. à 24,344,325 fr., et en 1891 il atteint 40,000,000.
L'exploitation agricole, les vignobles, font d'immenses progrès et ont déjà modifié l'aspect du littoral ; mais la partie conquise à la production par le travail et l'industrie des colons, malgré de beaux résultats, est presque insignifiante comparée à l'immense région encore sans culture.
DE CARÏIIAGE AU SAHAHA
Les Français tunisiens se plaignaient naguère de l'indulgence de l'administration pour les protégés du roi Humbert. « Tout Italien, nous disaientils, qui dans un mauvais cas en réfère à son consul , est sur d'avoir gain de cause; car, pour éviter une affaire diplomatique, le gouvernement de Paris se hâte de lui donner raison. » Ce grief, que j'ai entendu formuler à Tunis, à Gafsa, à Gabès, à Sousse, n'est plus fondé. M. Massicault à récemment profité d'une occasion pour y répondre publiquement et garantir à ses administrés l'appui de sa bienveillante impartialité.
Tunis, intéressante par son cachet oriental et ses coutumes particu-
L'ne rue de Tunis.
Hères, ne sera jamais d'un agréable séjour. Elle est trop encaissée au fond de sa rade et manque de brises rafraîchissantes. Elle repose d'ailleurs sur une sorte d'isthme, entre deux lagunes qui , par la réverbération des rayons solaires, contribuent singulièrement à échauffer l'atmosphère ambiante. Quand le mouvement des affaires aura pris tout son essor, les classes aisées iront d'elles-mêmes dresser leurs villas sur les coteaux de Carthage et les pentes de Hamman-Lif. Le cardinal Lavigerie a su très habilement escompter l'avenir, en se rendant propriétaire de la plus grande partie du territoire de la ville ancienne. J'applandis sans restriction à sa première idée de reconstruire la cité d'Annibal. Mais ce n'est pas l'œuvre d'un jour !