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LE CARDINAL LAVIGERIE — LA CATHÉDRALE DE SAINT- LOUIS

Le nom de Carthage fait battre mon cœur. Il m'inspire plus de curiosité et d'intérêt que les mœurs et les formes particulières de la société musulmane.

J'ai hâte de fouler les vestiges que tant de générations puniques, romaines, byzantines ou chrétiennes ont laissés sur ce sol historique. J'avais ouï dire qu'il ne restait rien de la capitale africaine , que Caton poursuivait de son implacable anathème. Ce n'est pas exact.

Sans doute tous les matériaux importants de Tunis et de la Goulette sont sortis de l'enceinte de Carthage. Les Génois, les Pisans, les Espagnols de Ferdinand et de Charles- Quint sont venus successivement, après les Arabes, chercher sur l'emplacement de la cité détruite les marbres de leurs palais, de leurs tours, de leurs baptistères et de leurs cathédrales. Ils ont chargé d'innombrables navires de socles, de colonnes, de chapiteaux; ils ont brisé ce qu'ils n'ont pu emporter. Au nom de la civilisation de leur temps, ils ont vandalisé les monuments de Carthage. Néanmoins la ville d'Annibal et de Cyprien garde encore sur la terre une empreinte facile à reconnaître.

Mais il faut en parcourir la surface avec attention et persévérance et ne se lasser ni des distances, ni du soleil, ni des sentes abruptes et rocailleuses. Sans cela, comme tout est nivelé au premier coup d'œil, on risque de n'apercevoir qu'un isthme couvert de moissons, de vignes, d'herbes fleuries et de villas, avec un horizon merveilleux et une ceinture de flots azurés. Les ruines historiques échappent aux regards du touriste inexpérimenté ; car la charrue arabe retourne sans cesse ce sol, semé de pierrailles, de fragments de marbre et de poteries.

M. Massicault, qui nous a donné rendez- vous à la Marsa, daigne nous faire les honneurs de sa résidence d'été. Elle est fort coquette, avec son portique arabe. Il nous montre le superbe panorama de son belvédère et nous offre les fruits savoureux de ses orangers. M. Massicault nous renvoie, pour le reste, aux savantes indications du colonel de Labonne, qui veut bien se prêter au rôle de cicérone. Muni de ces précieuses instructions et guidé par le P. Delattre, j'ai parcouru et exploré, pendant deux jours entiers, les décombres de la cité phénicienne, romaine et byzantine.

Polybe et Tite-Live ont défini la position de Carlhage. Strabon confirme ainsi leur témoignage : « Elle est située dans une sorte de presqu'île circulaire de trois cent soixante stades de circonférence, qu'entoure une muraille, dont la partie qui regarde le continent s'étend d'une largeur de soixante stades d'une mer à l'autre. C'est là que se trouvent installées dans de grandioses constructions les écuries des éléphants.

Appien en complète ainsi la topographie. « La ville est située au fond d'un grand golfe et ressemble à une presqu'île, qu'un isthme de vingtcinq stades de largeur rattache au continent... » Il ajoute qu'elle est défendue, du côté de la mer, par un simple rempart; du côté du sud et de la terre ferme, par trois murailles. Cette triple enceinte, que l'on rencontre à Thapsus, à Hadrumète, à Thysdrus et même à Constantinople, formait pour les ingénieurs grecs la base du système de défense des places.

La première muraille avait quatorze mètres d'élévation et plus de neuf mètres d'épaisseur. Elle avait deux étages creux et couverts. Celui d'en bas contenait des logements pour trois cents éléphants, avec les provisions nécessaires pour la nourriture de ces animaux ; celui d'en haut donnait des écuries pour quatre mille chevaux, des magasins remplis de fourrage et d'orge et des logements pour vingt-quatre mille hommes, fantassins et cavaliers. Des tours à quatre étages étaient espacées à soixante mètres les unes des autres.

La seconde enceinte était un rempart extérieur moins élevé, qui défendait l'approche des murailles.

La troisième était une sorte de banquette crénelée et palissadée, dont un fossé protégeait l'abord.

Le développement des murailles avait trente-six mille huit cent douze mètres d'après Tite-Live, vingt -neuf mille cinq cent quarante mètres suivant Paul Orose, et enfermait une population d'environ sept cent mille habitants.

Une autre ligne de défense intérieure partait du bastion de la Maâlka, suivait la crête des collines qui séparaient la ville punique du faubourg et aboutissait à la mer, à l'extrémité septentrionale des quais extérieurs. Eli»- divisait Carlhage en deux parties : au sud, la ville proprement dite comprenait trois quartiers, la Maftlkà, Byrsa ei le Forum. Il y avait là ges temples nombreux, des palais, des basiliques, un amphithéâtre, un cirque,

un gymnase, un théâtre, des piscines, un forum, deux curies, des thermes, un port marchand et un port militaire, le Gôthon, creusé de main d'homme.

Au nord-ouest, s'étendait l'immense faubourg de Magalia, qui fut bientôt envahi par les constructions et devint Mégara, la ville nouvelle, d'où les Arabes ont fait El-Marsa. Salluste et Servius parlent l'un et l'autre de cette double zone de la ville intérieure, dont Byrsa était le centre, et du faubourg de Mégara.

Sept portes, dont celle de Thapsus, celle de Furnos, celle de Theveste, celle d'Utique et celle de Mégara étaient les principales, s'ouvraient sur la campagne, et cinq autres portes mettaient en communication la ville et le faubourg.

Les rues, fort étroites, étaient bordées de maisons à six étages. Trois nous sont connues. Longues de cinq cents mètres, elles allaient du forum à la citadelle, où elles aboutissaient à un large escalier de soixantequatre degrés. Elles s'appelaient rue du Salut, rue du Ciel et rue de la Mémoire.

Cette dernière se continuait hors du rempart intérieur dans la direction du promontoire de Sidi-Bou-Saïd et prenait le nom de rue des Mappales. La rue des Tombeaux faisait avec elle un angle droit. Elle partait des grandes piscines et conduisait à la montagne creuse, la nécropole de Qamark.

Avec ces renseignements, que nous fournissent les anciens historiens et les modernes archéologues, je me plais à faire revivre sous mes yeux, par la pensée, cette fameuse capitale, qui eut des fortunes si diverses. 11 m'est aussi plus facile d'en reconnaître les vestiges dans les accidents du terrain. Ils abondent partout. Commençons par étudier ceux que la pioche a mis au jour; on les catalogue dans le musée d'Alaouï, au Bardo, et surtout à Saint- Louis, chez les Pères blancs. Le P. Delattre enrichit chaque jour sa collection de quelque découverte nouvelle. Tous ces menus objets tirés de la poussière, et qui nous initient à la vie intime des Carthaginois, nous reportent dans une société aussi étonnante peut-être par la connaissance approfondie des arts que par la puissance de ses armées.

On y voit des mosaïques superbes, des statues, des bustes, des figurines de marbre, de bronze, d'or, de ciment, des médailles, des camées, des monnaies, des bagues, des pierres précieuses, des sceaux, des bijoux d'une finesse inouïe, des colliers, des bracelets, des boucles d'oreilles, des chaînes d'or, des émaux, des coupes, des cyathes, des amphores, des vases en belle terre rouge comme l'ambre, des plats en cuivre, des flambeaux, des trépieds, des spatules d'ivoire, des lampes avec le nom du potier, des pierres à fronde et des cachets de plomb scellant les lettres de saint Louis et les bulles du pape. Ce qui m'a le plus étonné, ce sont

des inscriptions en grec et en latin , parfaitement gravées sur des lamelles de plomb , mais en caractères si ténus , si microscopiques , qu'elles sont lisibles seulement à la loupe. La plupart contiennent des incantations, des formules magiques, des appels aux esprits infernaux. Elles ont pour but de rendre fidèle un cœur indocile, de porter malheur à un concurrent dans les courses de chevaux et les luttes du cirque, de venger un amour trahi, etc. La langue française supporterait difficilement la traduction de plusieurs de ces billets intimes, écrits dans le délire de la passion.

Tous ces témoins du passé aident singulièrement à reconstituer les mœurs, les usages, les goûts, les croyances, les superstitions, les vertus et les vices des générations évanouies.

En examinant la finesse, la proportion et la richesse de certaines œuvres d'art, j'ai senti de nouveau se poser à mon esprit cette question qu'avaient déjà fait naître en moi les ruines de l'Egypte, de Baalbeck et d'Athènes. Au point de vue de l'architecture, des arts, du bien-être, de l'entente et de la conduite de la vie matérielle, sommes -nous réellement supérieurs aux anciens? Je ne le crois pas.

Tout ce qui existe d'intéressant à Carthage n'est pas au musée. Le site lui-même est admirable. C'est l'un des plus beaux de l'univers. Pour en jouir pleinement, il suffit de monter à la tour du phare de Sidi-Bou-Saïd. Il n'y a pas de meilleur moyen d'avoir une idée nette de la topographie générale. Gustave Flaubert a dû puiser là plusieurs traits des descriptions qui ornent Salammbô.

Ce blanc et pittoresque village de Sidi-Bou-Saïd, où les musulmans prétendent garder le corps de saint Louis, converti à son dernier moment par l'ange Gabriel à la loi du Prophète, est d'un effet merveilleux, quand on le regarde du large ou de la plaine. Il couronne un monticule de cent trente mètres et s'incline vers le rivage, dont il est séparé par une ceinture d'abondante végétation. Les pentes fournissaient jadis au palais de Mégara un emplacement du premier ordre, où les terrasses, du côté de la mer, s'étageaient comme les gradins d'un théâtre.

La falaise qui forme le cap de Carthage est abrupte, labourée de pro^* fondes déchirures, qui mettent à nu la terre, rouge comme une plaie sai*» L'ii;ii)te. Au fond, dans le ravin, maintenant sauvage et désert, s'ouvrait une porte colossale d'airain. On pouvait aller du prolongement extérieur du quai au temple de Moloch et à sa gigantesque statue, près de la rue des Mappales. Ce lieu convenait au barbare sacrifice de victimes humaines.

L'œil charmé erre sur l'immense rade, que le continent semble vouloir étreindre. Au-dessus du cap Bon, deux points roses émergent de la surface noire. Ce sont les fameux rochers de la Zembra et de la Zembrelta, les antiques Egimures, que les Arabes appellent Djamour, où les Carthagi-

nois et les Romains conclurent le traité qui fixait les limites de leur domination respective. De nombreux sinistres maritimes ont rendu ces écueils célèbres.

La ville de la Goulette est mollement couchée entre les eaux laiteuses du lac Bahira et les eaux vertes de la mer. Au delà s'allonge, estompée d'une buée diaphane, la rive de Hamman-Lif et de Rhadès, si tourmentée dans ses lignes, qu'on la dirait empruntée au massif de TOberland. Les cimes de l'Abd-er-Rahman, et, plus loin, les pitons cendrés de Zaghouan, mons Zeugitanus, terminent l'horizon.

Du côté de Tunis, l'isthme s'épanouit en éventail. Au premier plan, les somptueuses constructions du cardinal Lavigerie absorbent le regard et forcent la pensée. Elles dessinent une longue traîne de marbre blanc dans la verdure, depuis les hauteurs de la Marsa jusqu'à la colline de Byrsa.

Voici le palais qu'il habitera demain. Dans ce bijou d'architecture, le style mauresque épouse le gothique, sans dédaigner le roman. Ne convientil pas que tous les ordres concourent à célébrer la gloire du cardinal? Plus bas, vous apercevez le palais où il réside, tout étincelant dans son immense cadre de vignobles.

Ces lieux calmes, ces lieux paisibles, où les orangers et les palmiers atténuent la trop vive lumière, où la brise marine tempère les feux d'un ciel trop ardent, voient naître ces idées fécondes et ces combinaisons hardies qui civilisent l'Afrique et surprennent la vieille Europe. Enfin, sur les ruines de l'acropole, à la place du temple d'Eschmoun, de celui de Jupiter, des palais du proconsul et de Didon , vous apercevez le grand séminaire , le petit séminaire, le Carmel, renommé par sa Madone de la Melleha, et la superbe cathédrale de Saint- Louis, roi de France. C'est le chefd'œuvre du cardinal. D'un style original, elle unit l'ogive et le fer à cheval aux arcs byzantins, au dôme oriental, aux colonnettes et aux balustres de la renaissance.

Les autres constructions, le palais du bey, celui de la résidence, les villages de la Marsa et de la Maàlka, ne sont plus que de petites bosselures, des coquilles grises ou blanches, qui piquent d'une tache la verdure de la plaine et la nappe jaunissante des épis dorés.

Il ne suffit pas à l'intrépide cardinal d'occuper le présent, de préparer l'avenir. Il s'est encore saisi du passé. Dans le salon des Pères blancs, il figure sur trois tableaux, en compagnie du roi chrétien, qui mourut sur la cendre. C'est lui, au premier plan, qui inspire saint Louis et bénit ses entreprises; c'est lui qui l'envoie à la bataille, lui qui visite les pestiférés, lui qui administre au monarque moribond les derniers sacrements. Cet anachronisme flatteur ou symbolique ne manque pas d'un certain charme de naïveté.

La peinture, l'architecture, aussi bien que l'agriculture, conspirent

véritablement à faire du grand cardinal le restaurateur de la nouvelle Çarthage.

De mon observatoire je reconstitue, d'après le mouvement du sol, le plan de la cité punique. Je ne me contente pas de cette inspection oculaire. Malgré la chaleur, je parcours tous les points remarquables, au risque de me rompre les jambes dans des excavations que les plantes et les fleurs recouvrent.

LES RUINES — LES THERMES — LE THÉÂTRE — LES CITERNES L'AQUEDUC — LES TEMPLES — LES BASILIQUES L'AMPHITHEATRE — LES GRANDES CITERNES — SAINT -CYPRIEN — UNE NÉGRESSE — LA CHAPELLE DE SAINTE -MONIQUE

Je commence par le littoral. De vastes substructions indiquent encore la limite et l'emplacement des quais. Ils s'étendaient sur toute la longueur de la ville dominant la mer. Je reconnais le canal des égouts, à peine effondré sur quelques points, les puissantes assises d'édifices disparus, une basilique, les thermes que les Arabes, par corruption du mot, appellent Dermetch, et la digue que Scipion fit construire en blocs de granit et de béton pour barrer l'entrée du port. Je constate la position du forum, de la curie et du théâtre. Apulée, au début de sa quatrième Floride, parle avec enthousiasme de ce monument, des marbres du parvis, de la hauteur du faîte , de la colonnade de la scène , de la beauté des sièges et de l'éclat des lambris. Deux auteurs arabes, El-Bekri et Edrisi, en font une description que Charles Tissot attribue faussement à l'amphithéâtre de la Maâlka; car l'un et l'autre se servent du mot thiater et donnent à l'édifice la forme circulaire, tandis que le plan de l'amphitéàtre est elliptique.

« On voit encore aujourd'hui à Garthage, dit Edrisi, de remarquables vestiges de constructions romaines :... le théâtre, qui n'a pas son pareil en magnificence dans l'univers. Cet édifice, de forme circulaire, se compose d'environ cinquante arcades;... entre chaque arcade et sa pareille est un pilier avec deux pilastres. Au-dessus de chacune de ces arcades, s'élèvent cinq rangs d'autres arcades, de mêmes formes et dimensions, en pierres, d'une incomparable beauté. Au sommet de chaque arcade, on voit diverses figures et représentations curieuses d'hommes, d'animaux et de navires sculptés sur la pierre avec un art infini... Le théâtre était destiné aux jeux et aux spectacles publics... »

Apulée nous fait connaître quels sont ces jeux. Ce sont les « danses expressives de la pantomime, le dialogue de la comédie, les tirades sonores

de la tragédie, les sauts périlleux du funambule, les tours d'adresse de l'escamoteur, les gesticulations du baladin, et tous les autres spectacles donnés au peuple par les différents artistes ». Il faut compter parmi ces artistes les poètes et les philosopbes, qui, comme lui, ne refusent pas de disserter publiquement.

A travers l'herbe touffue cachant les ouvertures souterraines, où il faut prendre garde de ne pas tomber, des blocs énormes de maçonneries cimentées émergent comme des pierres erratiques. Ils montrent la forme concave des voûtes près des piliers écroulés qui les supportaient. Je découvre aussi des puits funéraires, des silos et des caveaux creusés dans la roche.

Les citernes puniques, refaites par les Romains, et qui sont aussi du côté de la mer, sont une curiosité à signaler. Elles sont au nombre de dixhuit, et présentent, en damier, chacune un parallélogramme de trente-un mètres sur six mètres, avec une profondeur de neuf mètres. Elles furent d'abord de simples réservoirs pour l'eau pluviale. Elles devinrent ensuite le récipient dans lequel se déversait le gigantesque aqueduc que l'empereur Adrien fit construire. Cet aqueduc avait un parcours de cent trente -six kilomètres, et se divisait en deux branches, pour capter à la fois les sources de Zaghouan et celles du Djoukar. Sur tout le parcours, les arches ont laissé des traces ; en certains points elles sont intactes. Elles ne présentent pas partout le même caractère ni la même architecture. Il y avait donc un aqueduc punique ou phénicien avant celui des Romains.

Les citernes, comblées de sable, ont été vidées. Elles servent maintenant encore de bassin à l'eau de Zaghouan. Mais des siphons en fonte ont remplacé le canal en maçonnerie.

Je cite pour mémoire le pan de muraille appelé maison d'Annibal , le Côthon ou port militaire à la cuvette arrondie, et l'enceinte allongée du port marchand.

Le P. Delattre me montre, sur le versant méridional de l'acropole, les tombeaux qu'il a mis au jour, et qui ressemblent beaucoup aux chambres funéraires de la Palestine. Je ramasse dans la terre un clou de cuivre provenant d'un cercueil et une pierre à fronde punique. Elle est en ciment coulé dans un moule et de la grosseur d'un petit œuf. Les frondeurs romains lançaient des balles de plomb.

Les temples de Carthage étaient nombreux. Celui d'Eschmoun ou d'Esculape occupait le sommet du mamelon de Byrsa, avec la bibliothèque et le palais du proconsul, qui fut aussi la demeure des rois vandales. Sur la colline voisine, où se trouve maintenant le Carmel, était bâti le temple d'Astarté ou Junon céleste. Le jour de Pâques de l'année 399, l'évêque Aurélius le dédia au culte chrétien et plaça son siège là même où était la statue de In d >;iturne, Didon, Mnémosyne, Cérès, Proserpine et

Baal avaient aussi leurs imlels.

Outre la chapelle élevée à la Vierge Marie par les ordres de Justinien,

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près du temple d'Esculape, devenu basilique, Garthage chrétienne comptait plus de vingt- deux églises. Je cite seulement la basilique Perpétua Restituta, située sur le forum ; celle dite Majorum, enrichie des tombeaux de sainte Félicité et de sainte Perpétue, martyrisées dans l'amphithéâtre le 7 mars 203; celle de Tertullien, celle de Faustin, où se tinrent plusieurs synodes, et les deux de Saint- Cyprien, élevées l'une sur le lieu de son martyre, l'autre sur son tombeau.

Le quartier de la Maâlka, ainsi appelé du nom d'un ancien château, n'est pas moins riche en débris. On y distingue l'emplacement d'un vaste cirque, et tout près de la station, dans un champ de blé, l'amphithéâtre, dont le périmètre se confond à l'ouest avec le rempart. On compte cinq rangs d'arcades. Une croix de marbre se dresse au centre de l'arène, où Perpétue et Félicité conquirent la palme du martyre. Au jour anniversaire de leur trépas héroïque , une procession descend chaque année de la cathédrale vers ce lieu trempé du sang chrétien. Je m'agenouille et baise avec amour ce sol vénéré.

La muraille d'enceinte est ici nettement accusée. L'œil la discerne sous l'humus et les herbes. Hors du rempart, le P. Delattre a fait pratiquer des fouilles dans un cimetière chrétien, réservé aux esclaves affranchis. Presque tous les tombeaux sont violés. Je le regrette. Une fois l'inscription relevée, ne serait-il pas préférable d'entourer d'une barrière protectrice ces monuments et de les garder à la postérité comme un témoignage authentique des antiquités chrétiennes?

Les amphores, les urnes, les lampes, les plats, les pièces de monnaie, transportés dans un musée et savamment catalogués, n'ont plus la môme éloquence que sur le lieu et dans l'ordre où les disposa la main pieuse des chrétiens des premiers âges.

Nous gémissons sur les dégâts commis par les Espagnols et les Italiens. Ils n'agissaient pas autrement que nous quand ils dépouillaient Garthage à leur profit. Nous ne respectons pas même ce qu'ils ont laissé. Dès qu'une soudaine révolution aura détruit nos musées, les savants de l'avenir nous accuseront d'avoir consommé la ruine de Carthage par la violation des rares monuments que le sol jaloux gardait encore dans leur état primitif.

Le bir Djebana ou puits du cimetière est ancien. Il donne de la bonne eau. La maison de Scorpianus, qui l'avoisine, est faite sur le plan des habitations de Pompéi, avec des dimensions plus grandes. Les murs révèlent deux époques différentes. Après une première destruction, ils ont été reconstruits par des propriétaires moins riches, qui ont tiré parti des restes de l'ancien édifice.

Nous foulons plus loin YAger Sexti. Là furent les fameux jardins de l'opulent Cyprianus, devenu évoque de Garthage et docteur de l'Église.

Il fut décapité sur le sol même qui lui avait appartenu. Son chef, transporté en France par ordre de Charlemagne, fut conservé à Lyon, derrière l'autel de Saint-Jean-Baptiste, jusqu'à l'invasion des calvinistes. Le corps du martyr fut enterré dans la cour extérieure de la maison du procureur Macrobe. Or nous traversons plus loin, en remontant au nord, les jardins de Macrobe et la villa de Galérius. Deux églises consacrèrent ensuite le lieu du supplice et la tombe de saint Cyprien.

Les grandes citernes couvrent un petit mamelon, et forment un village d'un nouveau genre. Les Arabes ont perforé les voûtes et en ont fait leurs demeures, leurs écuries et leurs greniers. Une centaine de familles vivent dans ces antres souterrains, à la fois plus larges, plus chauds et plus frais que les misérables gourbis de terre desséchée.

Tous ces vestiges, la plupart d'origine romaine, prouvent, comme on le sait d'ailleurs par le récit des historiens, que Carthage n'a pas disparu avec Scipion, qu'elle donna naissance à une colonie nouvelle, favorisée par Gracchus, César, Auguste, Domitien, Adrien, et que la ville, plus belle qu'auparavant, devint après la conquête apostolique l'un des centres les plus importants et les plus actifs de l'Église. Elle fournit une longue série d'évêques, de nombreux martyrs et des docteurs. Elle fut le siège de plusieurs conciles. Elle eut aussi de splendides édifices pour le culte.

En effet, j'aperçois, en revenant vers la mer, les décombres d'une magnifique basilique. Elle est de forme très régulière. Les bases des colonnes sont à leur place ; des fûts gisent brisés ; les autres ont disparu. Le baptistère est près de l'entrée. Je compte neuf nefs, mesurant soixantetrois mètres de longueur, sur une largeur proportionnelle. L'abside est bien dessinée. Les cryptes sont remplies de tombes épiscopales et sacerdotales. A quelques pas plus haut sont les ruines des bains de Didon, près de la rue des Mappales. L'histoire de la Carthage chrétienne est encore à écrire, et le P. Delattre en prépare les documents.

Epuisé par la chaleur et mes longues courses à travers des débris, la tête remplie des visions d'un monde évanoui, je cherche, en dépit des cactus et des jujubiers épineux, à descendre vers la mer pour m'y baigner. Voici déjà la grande crevasse des rochers rouges, mêlés de sable d'or, qui a dû fournir l'argile des belles poteries puniques. Dans l'antique rue des Mappales aux profondes ornières, je rencontre une négresse qui porte son nourrisson sur le dos en guise de besace. Au lieu de fuir, comme c'est l'habitude des femmes musulmanes, à l'approche d'un étranger, elle me salue. Deux bambins, un petit garçon et une fillette, qui trottinent pieds nus à ses côtés, me tendent la main et me demandent une médaille. Comme je parais surpris, ils se mettent à rire et me disent en montrant leur front : « J'ai reçu la croix du baptême ! » La mère semble heureuse de cette confidence. Cette simple rencontre me cause une vive émotion. Je m'en vais rêveur. Quelle joie sur ces fronts d'enfants nègres ! Quelle douce

résignation dans leur pauvreté ! Cette femme et ces enfants m'ont salué comme un frère, moi qu'ils n'avaient jamais vu! C'est donc la religion chrétienne qui seule rapproche les âmes et fait oublier les différences de couleurs et de races.

Mais quelle est cette gracieuse habitation campée au bord du plateau, surplombant le rivage et si coquettement entourée d'oliviers, de figuiers et d'orangers? Ces épis ondoyants qui tombent sous la faucille, ce petit bouquet de palmiers et cette haie de figues de Barbarie, toute couverte de fleurs jaunes, n'indiquent pas la demeure d'une famille arabe. Je franchis la clôture. Une femme en guimpe blanche, en robe blanche, blanche enfin comme une colombe, m'ouvre et me dit: « Vous êtes dans le couvent des Dominicaines, aux Larmes de sainte Monique. » Le saint Sacrement est exposé dans la chapelle, où une religieuse, agenouillée, se lient sans cesse en adoration.

Le bouillant Augustin, mécontent des écoliers de Carlhage, de leur insolence et de leurs méfaits, résolut de cesser son enseignement des belles-lettres et de s'embarquer pour Rome, à l'insu de sa mère. Pendant que Monique prie dans la chapelle élevée à la mémoire de saint Cyprien, près de la mer, où il lui a conseillé de passer la nuit, il prend le large. Monique, éplorée, accourt sur le rivage et aperçoit le vaisseau qui déjà s'éloigne. Elle éclate en sanglots ; elle se répand en plaintes amères et inonde le sol de ses pleurs attristés. Ce n'est pas sans émotion que je relis, au chapitre vin du cinquième livre des Confessions, le récit de cette scène touchante.

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