LA VOIE ROMAINE ET LES RUINES DE L' AQUEDUC — LA PLAINE DE MOHAMEDIA
LE VÉTÉRAN — ZAGHOUAN — L'ARC DE TRIOMPHE — UNE RUE SINGULIÈRE — L'HOTEL — LA SOIRÉE
La Marsa occupe la plus belle partie de l'ancien faubourg de Mégara. J'ai déjà parlé des palais du cardinal et de la résidence d'été de M. Massicault. La royale demeure du bey Ali sépare les vignes de Mgr Lavigerie et les jardins du premier représentant de la France. Elle forme une série de constructions irrégulières, vastes, sans style accusé, s'ouvrant sur des cours et des terrasses ornées de riches plantations, d'avenues superbes et de massifs de fleurs odorantes. C'est un séjour délicieux; des fondouks, des habitations privées et une zaouia célèbre en sont comme les dépendances. Trois roules, larges et bien entretenues, conduisent l'une à la plage, l'autre au village, et la troisième à la station. Des terrains vagues et un quatrième chemin mènent à la résidence.
Un bey n'habite jamais le palais où son prédécesseur a rendu le dernier soupir. Or le bey Sadock est mort au Bardo, et le Bardo est aujourd'hui presque abandonné. D'ailleurs il tombe en ruines et ne présente guère que des murs lézardés, des plafonds écroulés, une succession de boutiques vides et effondrées.
On s'y rend de Tunis par la porte Verte (Bab-el-Kadra). Le chemin est très animé : équipages, cavaliers arabes, caravanes de chameaux, troupeaux d'ânes, se suivent sans interruption. Le palais apparaît de loin comme un amas de constructions informes. On dirait une ville entourée de murailles crénelées, de douves et de bastions. La place qui précède Tciitrée est celle des exécutions capitales. Les condamnés maures ont la tête tranchée par le sabre ; les autres sont pendus. La potence est toujours dressée. Une tour carrée, en saillie sur la ligne du rempart, sert de belvé^-
dère à Son Altesse royale, quand il lui plaît de voir, sans être vu, les effets terribles de ses sentences.
Une rue qui passe sous plusieurs voûtes conduit dans une cour pareille à celle d'une prison. On peut de là gagner le musée Alaouï, très riche en poteries, déposées pêle-mêle et attendant un classement définitif. L'escalier des Lions et deux patios mauresques rappellent par l'ornementation et l'architecture l'Alhambra de Grenade et PAlcazar de Séville ; mais ils
La cour des Lions du Bardo.
n'en ont pas la magnificence ni la grâce svelte et légère. C'est encore Carthage qui a fourni à ces palais leurs marbres et leurs colonnes. La salle du trône et celle de la justice sont d'un luxe inouï, mais composé de pièces qui n'ont aucun rapport entre elles. Tous les styles sont mêlés dans les motifs de la décoration.
Sous les galeries inférieures je remarque plusieurs portes garnies de clous, formant des dessins réguliers, qui ont déjà attiré mon attention dans les rues de Tunis. Presque tous ces dessins présentent des croix, qui attestent le christianisme des ancêtres. La gravure ci -après montre une de ces portes, près de laquelle des enfants et un âne forment un tableau que le voyageur observe à tous les carrefours.
En somme, malgré sa démolition, la demeure beylicale, avec ses
petits couloirs secrets et ses portes dérobées, suffit à donner une idée de la distribution intérieure d'une maison musulmane, comprenant un harem.
Les femmes du bey Mohamed- es -Sadock y vivent encore, reléguées dans la partie haute, sous la tutelle de gardiens impitoyables. L'une d'elles est de sang français et porte un nom illustre. Jadis les familles étrangères établies dans la régence reconnaissaient la bienveillance du bey en lui payant une sorte de tribut du sang. Ils lui abandonnaient une de leurs filles. Elle était prise jeune, séparée de ses parents, qu'elle ne devait plus revoir, et élevée à la manière arabe, selon la loi du harem. Des hommes capables de connaître la vérité sur ce point m'ont affirmé que l'une de ces victimes d'un odieux trafic vit encore dans les divans du harem.
A deux cents mètres du Bardo, le palais de Kasar-Saïd se cache derrière un massif de mandariniers aux pommes d'or. Il n'a pas le luxe de la première demeure, mais il est en meilleur état. Plusieurs meubles sont remarquables. C'est dans l'une des salles que fut signé, le 12 mai 1881, le traité qui confirme le protectorat de la France sur la Tunisie. Le gardien nous montre la table, la plume, le pinceau à l'aide desquels fut ratifié cet acte important.
Nous revenons à Tunis, en passant près du petit marabout d'une sainte arabe, Lala Manouba. Toute cette partie de la banlieue est ravissante. Le grand aqueduc, restauré par les Espagnols, coupe merveilleusement l'horizon de ses arches gigantesques ; il ajoute encore au décor naturel de cette splendide campagne.
Avant de quitter Tunis , je dois signaler à la reconnaissance de la France et de l'Église la mémoire trop oubliée de l'un de leurs enfants. Jean Le Vacher, prêtre de la Mission, envoyé par saint Vincent de Paul comme missionnaire apostolique, débarque à Tunis le 22 novembre 1647. Il aide son confrère, M. Guérin, dans le service spirituel et temporel des esclaves chrétiens. La peste emporte M. Guérin le 16 mai 1648, et M. Le Vacher, malgré le triste état d'une santé chancelante, continue seul sa rude besogne.
Nommé le 17 décembre 1650 vicaire apostolique de l'unis, il exerce aussi les fonctions de consul de France, à la suite d'une démarche de la duchesse d'Aiguillon, qui achète les deux consulats de Tunis et d'Alger, afin de faciliter l'œuvre des missionnaires près des six mille esclaves chrétiens alors en Barbarie. Son administration lui concilie l'estime de tous et lui attire même la confiance du bey.
Jean le Vacher en profite pour établir des chapelles dans les bagnes, racheter de nombreux esclaves et rappeler à la sainteté de leur vocation les malheureux prêtres vendus à des maîtres musulmans. Il entreprend aussi plusieurs voyages à l'intérieur, pour prémunir contre l'apostasie les esclaves chrétiens abandonnés à leur sort. Exilé d'abord à Bizerte, empri-
sonné quatre fois à la suite de rapports calomnieux, il est contraint de rentrer en France en août 1666.
En 1668 il reparait sur la terre d'Afrique, à Alger, avec le titre de consul. Il se dévoue aux mêmes œuvres avec le même zèle, intrépide et persévérant.
Mais quand l'amiral Duquesne bombarde la ville, les musulmans, furieux, prennent le consul et l'attachent à la gueule d'un canon chargé à mitraille. Son nom est demeuré populaire.
Groupe tunisien.
La petite chapelle qu'il fit élever à saint Antoine, dans le cimetière des chrétiens, touche la nouvelle cathédrale de Tunis. Elle tombe en ruines. Nous faisons des vœux pour qu'elle puisse se relever plus belle et plus digne de son vénéré fondateur.
La Tunisie en est encore au moyen Age pour les moyens de locomotion. Avec mon excellent ami, M. André Hébrard, nous avons résolu de gagner Gafsa, en passant par Kairouan, Sbéitla, Feriana. Il y a neuf étapes d'environ quarante kilomètres, à faire sur des pistes bonnes pour les chameaux, mais difficilement praticables aux voitures, à cause des sables, des ravins et des nombreux oueds à traverser.
Nos appareils photographiques ne peuvent se porter à dos de mulet et nous estimons aussi que la fatigue sera moins grande en landau que sur le garot d'une monture.
Après de nombreux pourparlers , nous frétons une voiture à quatre che-
vaux. 11 est convenu que l'équipage sera bon, l'attelage solide; que le cocher connaîtra le chemin et comprendra le français. Le loueur accepte les arrhes, et, égalisant ses deux pouces juxtaposés, jure qu'il traitera les deux Roumis comme les frères de son âme.
Au moment du départ, nous voyons arriver une sorte de sauvage à cheveux roux, flottants; il est accompagné d'un nègre. Pour tout français, ils savent le oui et le non. Ils ne connaissent pas le chemin du sud. Les chevaux, couverts d'écorchures et d'ecchymoses, ne sont plus que l'ombre d'eux-mêmes. Les harnais ne tiennent que par des bouts de ficelles. Quant à la voiture, elle se compose de membres hétérogènes, d'origine diverse. Les coussins, éventrés, n'ont plus de crins; les vasistas ne restent pas en place; les portières ne ferment pas. Les glaces sont brisées, les ferrures rouillées.
Un rire homérique de tous les passagers de l'hôtel de Paris accueille l'équipage. Une dame me conjure de ne pas exposer ma vie dans un pareil attirail. Un monsieur me traite de don Quichotte : Sancho Pança avec son âne était mieux équipé. Plusieurs me demandent l'adresse du musée d'antiquités où j'ai découvert cette carcasse de chariot égyptien.
Mes compagnons, naturellement, se tiennent à l'écart et ne paraissent que pour refuser le convoi.
11 faut renoncer au départ, rompre nos engagements, perdre un jour et entamer avec d'autres loueurs de nouveaux palabres plus longs, plus épineux, et préciser avec minutie chaque détail, pour écarter la fraude.
Enfin Reflalo, alléché par le prix, consent à nous céder un de ses landaus et quatre bons chevaux, avec Ahmed pour cocher et le Maltais Joseph pour moukre. Nous pouvons le lendemain nous mettre en route pour Zaghouan. Nous avons fait provision de conserves et d'eau, dite de Saint- Galmier, à un franc la bouteille. Nous ne tardons pas à nous apercevoir que l'étiquette et le verre sont seuls authentiques. Le liquide a été pris aux fontaines de Tunis. 0 fides punica!
La chaleur est supportable ; le thermomètre marque quarante -deux degrés. Nous trottons à travers des prairies émaillées. La campagne est d'un aspect agréable, l'air saturé de parfums; la lumière très vive donne du relief aux objets lointains, accuse les moindres contours, les plus fines arêtes. Nous suivons longtemps une voie romaine et les magnifiques ruines de l'aqueduc, cuivrées par le soleil. Elles forment une succession d'arcades de vingt- cinq mètres d'élévation, découpant tantôt le ciel et tantôt le paysage. Ces lambeaux de perspective ressemblent à des draperies de diverses couleurs, qui flottent derrière les arches.
Plus loin, les arches sont écroulées; les masses de pierres cimentées qui les composaient gisent sur le sol en blocs énormes, pareils aux roches des moraines, roulées dans les Alpes, sur le bord des glaciers. Les piliers, seuls debout, jalonnent la route sur la plaine isolée. Ils oiîrent le caractère
nettement visible de deux époques. Le pilier lui-même a la forme d'un rectangle. Il est fait d'une sorte de brique rouge très dure, qui me paraît d'origine punique, tandis que son couronnement et la naissance des arcades sont de construction romaine. Je n'ai pas la compétence suffisante pour trancher la question; mais il me paraît vraisemblable que l'aqueduc de Zaghouan, élevé par l'empereur Adrien sur une longueur de cent trentesix kilomètres, a été plutôt une restauration grandiose qu'une création absolument originale.
Piliers de l'aqueduc punique, sur la route de Zaghouan.
La plaine de la Mohamédia est couverte de prairies et de champs d'oliviers. Le sol attend la charrue et se chargera bientôt de superbes moissons. Sur un mamelon gracieux nous apercevons un palais abandonné par l'un des derniers beys.
Ahmed avait fait élever ces vastes constructions ; il y tenait une cour somptueuse. Des souks brillants y attiraient les curieux. La mort vint. La demeure beylicale fut aussitôt déserte. Les faïences, les plafonds dorés, les portes et les fenêtres furent arrachés. Aussi ces ruines, qui ne sont pas l'œuvre du temps, ont-elles l'air de dater de plusieurs siècles. Les couleuvres, les chacals et les chouettes animent seuls les salles où les aimées dansaient naguère aux sons de la derbouka.
A Oudena, l'ancienne Uthina, le plateau s'élève et présente d'autres ruines, d'un aspect plus grandiose. Un castrum, un théâtre, un amphithéâtre , un pont de trois arches , un aqueduc et trois systèmes de citernes
publiques, le tout en très beaux moellons de pierre jaune, sont espacés sur une étendue de quatre kilomètres.
Uthina, fondée par César, était une des principales colonies de la province d'Afrique. Elle avait un évêque au début du me siècle. Les titulaires de ce siège figurent au concile de Carthage de 255, au concile d'Arles en 314, à la conférence de 411. Détruite par les Vandales, Uthina ne s'est pas relevée de son désastre. Ses édifices, abandonnés depuis quatorze siècles, abritent les troupeaux des Arabes nomades, qui viennent au printemps y planter leurs tentes.
Tout le trajet de Tunis à Zaghouan (prononcez Zar'houan) est des plus pittoresques. Après les prairies qui tapissent la plaine de la Mohamédia, le sol s'élève et se couvre d'arbustes sauvages, jujubiers, chênes verts, câpriers, rhododendrons, buissons, lentisques, cactus et aussi des plantes aromatiques, parmi lesquelles je remarque des touffes de lavande. Quelques troupeaux paissent çà et là dans les clairières. Les lièvres abondent; les Arabes les surprennent et les assomment au gîte. Beaucoup de perdrix rouges se lèvent près du sentier. Mes compagnons en abattent quelques-unes pour le repas du soir, elles sont succulentes.
« Bar'rah! Bar'rah! » c'est le cri familier de quiconque conduit un âne. Des bourriquots à l'oreille fendue, à la narine coupée, apparaissent derrière un bouquet de tamaris. Ils trottent menu, portant des fagots, des herbes, du charbon de bois et des couffins d'alfa remplis de denrées. Le dernier est chargé de poulets. Les pauvres volatiles, attachés deux à deux par les pattes, sont jetés en travers sur l'échiné du baudet, et pendent la tète en bas. Il ne faut pas demander à l'Arabe, qui mutile tous les jeunes animaux pour obéir au Koran, d'être sensible à leurs souffrances. Sa cruauté semble être un produit du sol, tant elle est générale, invétérée. Nous traversons d'immenses prairies. Nous courons littéralement sur un tapis de fleurs. Voici un char attelé d'un cheval vigoureux. Le costume du conducteur dénote un Européen. C'est un jeune Français dont les poumons malades ont besoin des tièdes haleines du ciel africain. Une roue de sa voiture décrit des zigzags fantastiques; elle n'a plus d'écrou. Notre cocher Mohamed, un musulman charitable, et le moukre maltais qui nous accompagne ont heureusement dans leur caisse de quoi porter remède à la situation. Pendant que la roue, remise en place, est fixée sur l'essieu, nous causons gaiement avec ce compatriote inconnu ; sa rencontre nous cause un vif plaisir, comme s'il s'agissait d'un ami. C'est que sa seule présence dans celte solitude nous rappelle la France, nos familles, nos usages, tout ce que nous aimons.
Un vieux soldat ;'i la face rubiconde, à l'air jovial, a planté sa tente de vétéran et aussi sa cantine près de la zaouïa Bon Iladjela, ou du Père de la perdrix. Sous son toit de chaume d'une simplicité primitive, il vend du tabac, de la poudre, du sucre, du café. Cela suffit pour attirer les bergers
indigènes. Nous nous asseyons avec plaisir sur l'escabeau de bois , pendant que l'hôte nous prépare une tasse de thé.
Le terrain est partout d'une grande richesse. Dans un temps prochain , le chemin de fer de Tunis à Sousse traversera ces plaines et ces plateaux. Il sera facile de l'établir, presque sans travaux d'art. Toute cette région est appelée à un brillant avenir. Elle reviendra ce qu'elle fut jadis, un véritable jardin. Déjà plusieurs Français ont acquis de vastes domaines, où ils sèment le blé, plantent la vigne et tracent les chemins. L'olivier pousse, l'oranger parfume le vallon, et le palmier lui-même orne le coteau de Zaghouan. Où trouver des plaines plus riantes, plus fécondes, mieux arrosées, et des collines aux formes plus gracieuses", un ciel plus clément, un horizon plus harmonieux?
Nous laissons à droite Moghrane, où se bifurque l'aqueduc d'Adrien. L'un de ses bras va capter les eaux du Djoukar, et l'autre celles de Zaghouan , pour alimenter Tunis, Carthage et la Goulette. Devant nous s'allonge le beau massif de la montagne. Le sommet atteint mille trois cent quarante mètres d'altitude et se détache en teinte rosée sur le ciel bleu. La ville apparaît toute blanche dans son nid de verdure. Elle est adossée aux premières rampes, et présente d'abord les constructions du génie militaire, qui s'aperçoivent de très loin. Nous traversons de magnifiques jardins entourés de cactus, une oasis, de frais vergers. Puis le chemin fait un brusque détour pour escalader le dos du contrefort , et nous voilà soudainement, près d'une fontaine, en face d'une porte romaine, dont l'ouverture a été diminuée par un arc inférieur de construction arabe, comme si le génie de Rome était trop grand pour les fils de Mohamed. Bab-el-kous, car c'est son nom, commande les ruines des anciens remparts.
L'ouverture de l'arcade est de quatre mètres neuf centimètres, la hauteur de neuf mètres, la largeur des pieds -droits de trois mètres douze centimètres. Deux niches latérales pratiquées dans leur face antérieure étaient destinées à recevoir des statues. La clef de voûte est ornée d'une figure ressemblant à un niveau ou triangle, qu'on retrouve sur d'autres monuments en Tunisie. Au-dessous de ce symbole est sculptée une couronne de feuilles de chêne, au centre de laquelle on lit ce mot :
AVXI .
La partie inférieure de la clef de voûte offre une tête de bélier aux cornes très développées. Suivant quelques épigraphistes, elle serait l'emblème du culte du soleil.
La grande rue de Zaghouan commence derrière cette porte monumen taie. Elle est pleine de gens affamés, attendant la fin du jeûne et l'appel à la prière, -
Nous avons franchi quarante-neuf kilomètres, et le soleil touche à son déclin, au terme de l'étape.
Jamais village ne m'a fait plus singulière impression. Les maisons, blanches du lait de chaux dont elles sont badigeonnées, n'ont guère que deux mètres d'élévation. Construites sur le même modèle, elles présentent une série d'arcades. On dirait des sections de tunnel juxtaposées. Un banc de maçonnerie, recouvert d'une natte, sert de vestibule. Le taudis ne reçoit l'air et la lumière que par une seule ouverture, à la fois porte et fenêtre. Des pierres en saillie facilitent l'escalade du toit, où sèchent des noyaux de dattes. Cà et là une poutre, jetée par-dessus la rue, soutient, en guise de parasol, des palmes desséchées. On se croirait dans une ville de pygmées.
Notre voiture touche les seuils à droite et à gauche. Les habitants, dont nous troublons la promenade, nous suivent par centaines. Enfin nous dételons sur la place, qu'un immense caroubier protège de son ombre. Nos colis sont enlevés avant que nous ayons pu nous en apercevoir. C'est un usage universel en pays musulman de s'emparer des valises du voyageur. Tant pis si, dans le brouhaha de la foule, quelques-unes s'égarent loin du légitime possesseur. Le Koran ne défend pas de dépouiller un Roumi.
Un Lyonnais nous offre pour hôtellerie sa maison mauresque. Nous coucherons sur des lits de camp, entre deux portes, qu'une main d'enfant suffirait à renverser. Une sorte de cave sert de salle à manger. Mais il y a de l'eau partout, et puis l'air est si pur, si tiède, si parfumé, le panorama si enchanteur, qu'il faudrait avoir l'esprit bien mal disposé pour ne pas trouver le gîte délicieux.
Pour cabinet de toilette j'ai une terrasse, d'où je vois une grande partie de la ville et où je suis vu; car, derrière les moucharabis, j'aperçois des têtes curieuses qui suivent les moindres mouvements de l'étranger. L'air de la montagne m'apporte des bouffées de parfums.
Le repas est pris en commun. Un agent subalterne de la voirie, un marchand d'absinthe, un contrôleur civil, le maître de céans, mes deux compagnons et moi occupons la table. C'est sans doute un plaisir de trouver des Français dans une bourgade arabe. Mais nous ne tardons guère à nous apercevoir qu'un tel voisinage est compromettant. Ces convives ont des propos de bas étage, et Rabelais lui-même se serait voilé la face. Sans attendre la fin du repas, nous nous hâtons de parcourir la ville. Elle compte deux mille habitants, possède une assez belle mosquée, d'innombrables fontaines, et jouit d'une incomparable perspective.
On ne saurait imaginer combien de sujets d'étude et de distraction, durant une soirée de printemps, peut offrir une agglomération musulmane si peu importante, isolée sur le flanc des hauteurs.
Les chants religieux, la mosquée, les danses arabes, des pantomimes, des scènes de mœurs d'une couleur locale très intense, ont ici un caractère
Une rue à Zaghouan.
bien plus original qu'à Tunis et dans les autres villes du littoral ; mais , pour en jouir, il faut être guidé. La rue paraît calme. Poussez telle porte misérable d'un gourbis, vous entrez dans une cour brillamment illuminée; un orchestre bruyant accompagne le pas cadencé des houris. Des centaines d'Arabes, silencieux et contemplatifs, sont accroupis sur des nattes. Ils repaissent leurs yeux et leurs oreilles d'un spectacle qui est toujours le même, et qu'ils admirent comme s'il était toujours nouveau.
Le plaisir, voilà le dernier mot de la religion musulmane, le dernier terme de sa liturgie, le secret de son empire sur les peuples et de sa résistance à toute influence surnaturelle.