LE MAUVAIS VOULOIR DES ARABES
Zaghouan, d'après Tissot, est Tan tique Onellana. Adossée à la gigantesque muraille calcaire qui porte son nom, arrosée par les mille sources qui en jaillissent et entretiennent la luxuriante végétation de ses vergers, elle est une véritable oasis au milieu des solitudes dénudées qui l'entourent. Les avantages de sa position ont dû en faire, dès l'origine, un centre de population de quelque importance. Trois inscriptions trouvées sur son sol prouvent qu'elle était anciennement un municipe.
Les habitants s'occupaient naguère de la teinture en écarlate des magnifiques chéchias, si recherchées dans toute la Tunisie. Mais cette industrie a passé entre les mains des Allemands, et les indigènes, qui emploient les vieux procédés de teinture, ne peuvent soutenir la concurrence.
Ce qui ne leur sera pas enlevé, ce qui vaut à Zaghouan sa célébrité, ce sont les sources, l'aqueduc et le temple de la Nymphe. Ce monument esta deux kilomètres du village. J'ai fait deux fois le trajet avec un plaisir nouveau , au coucher du soleil et aux premières heures du jour.
Le sentier serpente à travers des herbes fleuries, des bosquets et des jardins. A mesure qu'il s'élève, le spectacle devient plus ravissant. Le soleil verse des flots d'or sur la plaine que nous avons parcourue. Les parties marécageuses, avec leur poudre saline, miroitent comme des plaques d'argent, tandis que les collines éloignées se parent d'une teinte lilas d'un effet magique. Une onde claire et gazouillante court à pleins bords dans les rigoles et répand la fraîcheur et la vie. Seule, pour faire contraste, la montagne se dresse aride et sourcilleuse dans sa majesté solitaire.
Au bas d'une fissure presque perpendiculaire qui partage le Djebel
j'aperçois une vaste construction. C'est le Nymphœum, célèbre dans l'antiquité; c'est le temple d'Astarté, de la déesse qui préside aux pluies, et aussi l'un des plus gracieux monuments de l'Afrique septentrionale. Il affecte la forme d'un hémicycle allongé. Le parvis domine le bassin, où les eaux de la source tombent en cascade avant leur absorption dans le canal. Au centre de la courbe se dresse, en beaux moellons, une cella intacte, qui contenait la statue de la déité, et qui plus tard fut occupée par un autel, quand le temple devint basilique. Les vingt-six colonnes corinthiennes, qui dessinaient une galerie de cinq mètres d'élévation, soutiennent aujourd'hui les voûtes de la mosquée de la ville. Mais les socles sont apparents, ainsi que la naissance des arcades, appuyée sur le mur d'enceinte.
Les galeries avaient une largeur de trois mètres cinquante-sept centimètres. Elles étaient pavées de mosaïques et surmontées de vingt-quatre coupoles. Une architrave sculptée, de trente centimètres de largeur, reliait les colonnes. Dans son livre la Tunisie chrétienne, M. de Sainte -Marie a donné un très beau dessin de ce que serait ce temple restauré.
Des massifs de cyprès, d'orangers, de peupliers, de trembles, de platanes, composent tout autour de l'édifice une sorte de bois sacré, dont la religieuse fraîcheur contraste avec la paroi rocheuse et inspire le recueillement.
La montagne de Zaghouan est la plus remarquable de toute la Tunisie. Elle est visible de tous côtés à quatre-vingts kilomètres. Elle abonde non seulement en sources fécondes, mais aussi en minerais de plomb et de zinc, dont l'exploitation commence à peine, à cause de la difficulté des transports. Il est incontestable qu'à tous les points de vue Zaghouan doit attirer de préférence les colons, qui ne tarderont pas à y trouver l'aisance et la fortune.
Pour rendre compte d'un voyage en Tunisie, il ne faut guère quitter le style descriptif. Les scènes de la nature l'emportent sur les travaux de l'homme. Franchissons donc rapidement les quarante-cinq kilomètres qui nous séparent de Dar-el-Bey, aujourd'hui Enfidaville.
La piste moderne est carrossable. Elle suit d'ailleurs le tracé de la voie romaine de Zaghouan à Hadrumète. Sur plusieurs points, des vestiges importants la font reconnaître. Elle est, en outre, jalonnée de ruines qui marquent l'emplacement des villes et des municipes intermédiaires.
Au pied du Djebel Zériba, dans un site gracieux, tout couvert de rhododendrons, gisent les décombres de Botria, qui possédait un siège épiscopal. Parmi les matériaux de grand appareil qui émergent du sol, on distingue le pourtour d'un castrum, un mausolée et deux réservoirs.
Le pays est d'un aspect riant. Les ondulations du sol amènent à chaque instant des surprises pour les yeux, et çà et là plusieurs mamelons d'origine
volcanique coupent pittoresquement l'horizon. La terre n'est point nue, mais tapissée d'herbes ou hérissée de broussailles.
De rares caravanes cheminent lentement avec leurs dromadaires chargés de dattes. Ils s'avancent onctueux, posent négligemment leurs larges sabots dans la poussière. Parfois ils s'arrêtent et regardent d'un œil rempli de morgue et de dédain les gens qui passent. Le conducteur, courant de l'un à l'autre avec son cri sauvage : « Arrah ! arrah ! » promène sa matraque sur leur genoux calleux. Mais eux, d'imprimer malicieusement à leur bosse, sous couleur de remonter leur faix, un mouvement ironique de bas en haut. Ils vont si loin, là-bas dans le désert, qu'ils arriveront toujours. A quoi bon se presser? Et leurs cous s'allongent, et leurs narines se dilatent, et leurs têtes se lèvent, et leurs yeux jettent des flammes. Ils hument l'air chaud du sud avec force. On dirait qu'ils ont au cœur un sentiment de mélancolie.
Mais l'Arabe a entendu le rappel des perdreaux dans la brousse. Vite il saisit sa moukhala (fusil) et met en joue. Le soir, au bord du bir (puits), en écoutant les prouesses et les aventures d'Antar, le héros par excellence des légendes musulmanes, il fera rôtir sur la braise ou cuire sous la cendre, dans une enveloppe de papier huilé, le produit de sa chasse.
Cette vie de mouvements, de surprises, d'insouciance, de privations, de joies vives, d'abandon absolu à la volonté d'Allah, maître de la destinée, a de tels charmes, que le nomade ne l'échangerait pas contre tout le luxe de notre civilisation.
A un tournant de la route, nous découvrons soudain le joli village de Takrouna, perché comme un nid d'aigle sur un piton de deux cent trente mètres, inaccessible aux chevaux. Les masures blanches qui le composent ressemblent à des créneaux d'ivoire sur son sommet. Elles sont habitées par des Berbères, qui s'adonnent à l'agriculture et à la confection de cordages, de paniers, de nattes et de tapis en alfa. Un puits antique, foré au pied du mamelon, près de la route, amène un perpétuel mouvement de femmes, qui viennent, l'urne sur l'épaule, puiser de l'eau, ou conduisent des ânes chargés d'outrés. Toutes sont tatouées au menton d'une sorte de trident. C'est la marque de la tribu. Presque toutes portent la croix sur le front. Quelques-unes cependant ont d'autres signes. Une jeune fille de Zériba, récemment mariée et toute parée de colliers, de bijoux, de bracelets, est l'objet de l'admiration de ses compagnes. Sa cruche est un vase de fantaisie. Des colombes sont dessinées sur son front, son nez et ses joues. Elle se voile à notre approche, et fait avec ses amies un léger détour pour nous céder le chemin.
Nous marchons sur les terres de l'Enfida. Ce domaine de l'Enfida est une éloquente démonstration de la puissance du travail, dirigé par l'intelligence et soutenu de nombreux capitaux. Il comprend plus de cent vingt mille hectares, c'est-à-dire qu'il égale presque un département et couvre
la partie la plus riche de la Byzacène, que les anciens appelaient le « grenier de Rome ».
Vendue en 1879 par le général Khérédine, retiré à Constantinople, à la société Marseillaise, devenue ensuite la société Franco -Africaine, l'Enfida fut, pendant plusieurs mois, l'objet de négociations diplomatiques, qui tendirent d'une manière presque inquiétante les relations de la France et de l'Angleterre et contribuèrent à amener la campagne de la Tunisie et l'établissement du protectorat.
Une rencontre au désert.
Cette propriété formait jadis le cœur d'une des plus riches colonies de l'ancienne Rome. Elle était devenue, sous la domination des Arabes, comme tout le reste de la Tunisie, un immense désert, envahi par les lentisques et les jujubiers sauvages. Quelques faibles parcelles, mal cultivées par les indigènes, produisaient seules, quand le ciel était clément, des récoltes réellement plantureuses. D'innombrables ruines romaines rencontrées à chaque pas, les vestiges de dix- sept cités importantes, de plusieurs forteresses, des barrages, des villas, des tombeaux, des citernes, des thermes et des temples, la basilique byzantine de Sedjermès, l'arc de triomphe d'Aphrodisium et les curieuses inscriptions d'Upenna, témoignent de l'antique prospérité du sol et racontent l'histoire du glorieux passé. On pouvait aller de la ville d'Hadrumète (Sousse) à Carthage, à l'ombre des villas et des jardins.
Après les "Romains sont venus les Vandales, les Byzantins, puis les
Arabes, qui ont tout détruit. Ils ont brûlé les forêts, renversé les édifices et forcé les populations berbères catholiques, seuls descendants des races autochtones, à embrasser l'islam.
La nature généreuse entreprend de couvrir sa nudité de broussailles, de lentisques, de thuyas, de chênes kermès, de romarins, de lauriersroses, auxquels elle mêle des caroubiers, des oliviers qui attendent la greffe, et des touffes d'alfa. Mais la dent des chèvres et les rapines des indigènes, brûlant les massifs autant pour faire du charbon et des pâturages que pour obéir à l'instinct de destruction qui les distingue, maintenaient la stérilité et la solitude du désert.
Aujourd'hui nous traversons trois cents hectares de vignobles, des plaines couvertes d'oliviers naissants, des champs de blé, des jardins entourés d'une bordure de cactus. Des eucalyptus, des peupliers, de belles routes, une ville parfaitement ordonnée, indiquent le centre de la colonie. Le drapeau français flotte sur les bureaux de l'agence. Une noria, qui distribue une eau saine et abondante, un bureau postal et télégraphique, de nombreuses maisons, une école, un presbytère, une église, en font le chef-lieu important d'un petit royaume.
A notre arrivée, des milliers d'Arabes, des Maltais, des chameaux, des ânes, des mulets, des chevaux, des bœufs, des moutons, des chèvres et, chose rare au pays musulman, même des porcs, sont déjà campés sur la place et le long des routes pour le marché du lendemain.
Le personnel de l'exploitation est sur le qui-vive. Des cavaliers ont annoncé l'approche des sauterelles. En quelques heures des sacs de soufre ont été distribués dans les vignes, et cinq cents Arabes, le briquet en main, attendent le signal pour les enflammer et chasser l'ennemi. Un coup de vent a repoussé vers la mer la menaçante colonne. L'attaque est différée de quelques jours seulement.
Une petite chapelle sert d'église paroissiale. Un aumônier, entretenu aux frais de la société, remplit les fonctions de curé.
M. le directeur du personnel et le comptable nous font les honneurs du domaine. Nous visitons les magasins : ils sont immenses ; le cellier peut contenir vingt mille hectolitres, et il n'est pas suffisant. Des plans inclinés permettent aux charrettes, à l'époque de la vendange, de conduire les raisins jusqu'au premier étage, d'où ils sont précipités par des trappes dans les cuves.
Ce qui nuit au développement de l'agriculture, du commerce et de l'industrie, c'est la cherté dos transports. Ils se font à dos de chameaux et à I ;ii<lo de petites charrettes maltaises à deux roues. Les chemins de fer donneront seuls au pays tout son élan vers le progrès.
Aussi celui de Sousse à Tunis par l'Enfidaville est-il ardemment
désiré. Son établissement marquera pour toute cette région l'aurore de la prospérité.
Un autre obstacle au progrès de la culture, c'est la loi musulmane qui régit la propriété. Les interminables difficultés qui ont précédé, accompagné et suivi l'acquisition du domaine de l'Enfida en sont la preuve.
Il est très difficile et quelquefois même impossible d'acquérir la
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La fiancée de Zériba.
moindre parcelle de terrain dans ces immenses régions, qui semblent n'avoir pas d'habitants. Le sol appartient aux tribus, et l'on ne sait presque jamais quel est le nombre des légitimes propriétaires. Acheter, c'est s'exposer à des réclamations sans fin de la part de gens inconnus qui viennent, après le premier vendeur, demander leur part du prix convenu et déjà soldé. Enfin il y a les confréries, les ordres religieux musulmans, dont les possessions, appelées habbous, sont très étendues et inaliénables.
A Fériana, un Français m'a déclaré que, résidant là depuis huit ans, avec l'intention d'acheter un domaine, il n'avait pu encore acquérir un seul arpent de terrain. Aux difficultés légales il faut ajouter le mauvais
vouloir des Arabes. Us nous traitent comme des maîtres et nous baisent la main. Dans le fond, ils espèrent et attendent le départ des Roumis et s'opposent sournoisement, de toutes leurs forces, à ce qu'ils s'implantent sur leur territoire. C'est pour cette raison que, dans le sud principalement, ils renversent et mutilent les bornes kilométriques, comblent les puits ou jettent, comme je l'ai vu à Bir-Amdou, des animaux crevés dans les sources. Ils refusent au voyageur une tasse de lait, et s'écartent de lui s'il a besoin d'un renseignement, dès qu'il n'est plus sous le prestige de l'autorité militaire.
S'ils n'arrachent plus les poteaux télégraphiques, c'est que plusieurs indigènes, coupables de ce méfait, ont été sévèrement punis. Pour augmenter l'effet du châtiment, on a mis à contribution leurs tendances superstitieuses et leur inclination à croire que les Européens ont des rapports avec les djinns (génies).
Dès qu'un acte de vandalisme était signalé, si le coupable avait été vu ou était dénoncé, les officiers le mandaient au poste télégraphique.
« Pourquoi, lui disait-on, as-tu vouler couper le poteau ou le fil du télégraphe?
— Mais je ne l'ai pas coupé !
— Comment! tu ne l'as pas coupé? Le fil a pourtant transmis ton nom, ton signalement, le nom de ta famille et de ta tribu et l'heure de ton délit. »
En même temps on lui montrait la petite bande bleue révélatrice. La leçon a porté son fruit.
Nul Arabe ne s'avise plus de toucher aux poteaux du télégraphe. Il a peur de l'œil du génie qui circule invisible sur les fils de cuivre, qui, même la nuit, reconnaît le visage du délinquant, et, sans faire aucun bruit, transmet au bureau, sur le papier bleu, son nom, sa physionomie et la marque de sa tribu.
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