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LES MONUMENTS MÉGALITHIQUES — ZAGHOUAN

Le territoire qui s'étend de Tunis à l'Enfida, par Zaghouan , n'est pas le seul qui puisse être l'objet d'une exploitation avantageuse. Mais il faut en rendre l'accès plus facile et les débouchés moins coûteux ; car tout est à créer en Tunisie. Seules les villes du littoral et leurs alentours ont reçu quelque accroissement et prospérité de l'établissement du protectorat. Le centre et le sud, c'est-à-dire les neuf dixièmes de la contrée, sont encore vierges de l'influence civilisatrice de la France, si j'excepte la sécurité que les postes militaires ont assurée partout, vis-à-vis des personnes et des propriétés. Nos officiers ont obtenu ce résultat par leur esprit de justice et leur vigilance à réprimer les méfaits. L'Arabe les redoute et les estime. Il leur confie volontiers l'état de ses dettes et s'en rapporte à leur appréciation dans l'arrangement de ses affaires, toujours difficiles et compliquées.

« Vous valez mieux que nous, dit-il. Vous êtes des gens de justice. Si vous vouliez dire seulement : « 11 n'y a qu'un Dieu, et Mohamed est son « prophète, vous nous précéderiez dans le paradis. »

Mais que de plaines immenses, productives, saines, échapperont longtemps encore au travail fécondant de la pioche et de la charrue, à cause de leur isolement et des vastes déserts qui les entourent!

De superbes coteaux, de riants vallons, qui ne demandent qu'à produire, qui sont semés de ruines, preuve certaine de leur ancienne richesse, n'ont encore aucun colon. Il faut établir auparavant des voies de communication , des routes et surtout des chemins de fer.

En Algérie, par exemple, la plaine de Mitidja n'était guère qu'un marais fiévreux avant le passage du chemin de fer. Bouffarik et Marengo n'existaient pas. Il en est de même, sur une étendue plus considérable, de

tout l'intérieur de la Tunisie. Une voie ferrée qui irait de Tunis à Sousse et de Sousse à Gafsa par Kairouan, et se souderait à la prolongation de la ligne de Tebessa à Gabès, changerait en quelques années la physionomie du pays, ouvrirait des champs illimités à la colonisation, à l'agriculture et à l'industrie, par le reboisement des montagnes, le défrichement des plateaux , l'exploitation des carrières , des mines et des sources d'eaux thermales, plus abondantes ici que dans nulle autre partie de l'univers.

L'esprit se défend à peine d'un sentiment de tristesse quand on voyage pendant plus de huit jours à travers des régions d'un sol naturellement fertile, sans rencontrer aucune agglomération humaine autre que celle des nomades, qui ont groupé leurs tentes autour d'un puits solitaire.

Il faut à l'agriculture, comme aux autres industries, l'influence et le secours d'un milieu favorable. Un domaine ne peut être complètement isolé des autres parties du terrain cultivable. Le colon qui s'aviserait de planter sa tente et de répandre ses céréales dans un champ éloigné de toute autre culture ne pourrait écouler ses produits , ni recevoir les appareils nécessaires à son exploitation. 11 serait bientôt ruiné par une foule d'ennemis qui semblent d'abord inoffensifs et qui n'en sont pas moins des fléaux dévastateurs. Ces ennemis, ce sont les nomades, les sauterelles, les moineaux, les guêpiers, les rats, les gerboises, les scorpions, les sables et le siroco.

Les nomades, avec leurs centaines de chameaux, leurs milliers de moutons et de chèvres, sont toujours en quête de pâture. Herbes, brindilles, jeunes pousses, tombent fatalement sous la dent du troupeau. Vouloir écarter les pasteurs du domaine isolé qui, dans une région stérile, offre seul l'aliment dont leurs quadrupèdes sont avides, est chose difficile, sinon impossible. Aux lueurs de l'aube naissante, sous les ardeurs torrides de midi, ou quand le soleil colore de ses derniers feux l'horizon du couchant, ils passeront inaperçus, et le Roumi constatera le lendemain que de ses fruits et de sa récolte il ne reste pas même l'espérance.

Le sol n'est jamais sans habitants. Les animaux occupent les régions abandonnées de l'homme. En lutte pour la vie les uns contre les autres , ils se divisent le territoire et s'établissent par catégories d'espèces, dans des principautés distinctes, où ils exercent des droits absolus.

Ces animaux choisissent le sol le mieux approprié à leurs besoins. Les plaines de Kairouan, sans arbres et sans ruisseaux, sont le domaine des rats. Les plateaux de Djilma, couverts de gazons, de jujubiers, de myrtes, étoiles de cystes, piquetés des baies rouges des arbousiers, sont le parterre préféré des moineaux. Les guêpiers au col jaune, aux ailes bleues, que nos soldats ont si piltoresquement nommés « chasseurs d'Afrique », ont fixé leur empire sur les coteaux d'Hadjeb-el-Aïoun, où les sources abondent, avec les joncs, les lauriers-roses et les tourbières.

Les plaines désertiques des environs de Gafsa, de Tôzeur, de Nel'ta,

sont principalement réservées aux gerboises, aux scorpions, aux najahs, longs serpents dont la blessure est très venimeuse. On y trouve aussi la fameuse vipère trigonocéphale, que Pline a décrite et que Salluste a immortalisée. Sa morsure est toujours mortelle. Les hyènes, les chacals et les gazelles ont leurs retraites dans les buissons des dunes.

Ces animaux, rarement troublés par la présence de l'homme, se multiplient au point de couvrir le pays de leur progéniture et d'en devenir les maîtres.

Bab - el - Tunis , à Kairouan.

Il était naguère de mode de plaisanter sur l'armée de Sennachérib, mise en déroute par une légion de rats, qui dans une nuit dévorèrent les courroies des arcs, des pieux et des ceinturons. Le savant qui trouve ce fait invraisemblable, au fond de son cabinet, penserait autrement s'il avait bivouaqué dans les sables d'Afrique. L'événement n'est pas moins historique que le fléau des sauterelles. Il passait aussi pour une légende, un mythe des temps fabuleux, et il est devenu une cuisante réalité.

Ces rats, sages, prévoyants, actifs, ne vivent pas seulement d'air pur, de soleil et du spectacle des nuits étoilées, mais aussi de toute récolte qui pousse en leur voisinage. Chose singulière ! ils ont l'instinct d'en attendre la maturité et d'en faire à propos la cueillette. Quand le colon arrive, il trouve son champ moissonné. La paille est coupée sur sa tige. Les épis, fort bien ébarbés, choisis et disposés dans le plus bel ordre du monde, sont entassés avec svmétrie dans les greniers souterrains des rongeurs.

Alors les rats voleurs sont volés à leur tour. Au mois de mai on en fait des razzias en règle dirigées contre les magasins de la gent trotte -menu. Plusieurs tribus n'ont dû qu'à ce moyen de rentrer en possession d'une partie de leurs récoltes d'orge.

Les guêpiers, dits « chasseurs d'Afrique », vivent en colonies. L'une d'elles a pris pour centre de ses ébats Hadjeb-el-Aïoun. Le joyeux ramage de ces charmants volatiles, leurs luttes dans les airs, leurs rapides et bruyantes envolées, ne laissent jamais sans bruit et sans mouvement le bois touffu de caroubiers et de lauriers -roses qui marque, sur le flanc de la colline, le niveau auquel s'élève la nappe des eaux souterraines. Ils sont presque la seule distraction des soldats campés sur ce plateau splendide, mais solitaire.

Leur nombre n'est rien , comparé à celui des moineaux établis dans les plaines de Djilma. Il y a là de vastes prairies naturelles, coupées par des groupes de jujubiers sauvages de deux à trois mètres d'élévation. Ces jujubiers se comptent par milliers sur la largeur de la plaine, et cela dure pendant plus de vingt kilomètres. Chaque jujubier est garni en moyenne de six à douze nids de moineaux. Tous ces nids ont de cinq à six œufs. En moins de cinq minutes il est facile d'en recueillir une centaine et de se désaltérer de leur glaire légèrement saumâtre au palais. Il faut avoir pourtant un certain courage pour rester impassible devant le tapage que les pierrots font autour du ravisseur. Notre voilure les exaspère. Allez donc planter une ferme dans le voisinage de ces légions ailées ! Malgré la fécondité du sol, vous ne récolterez ni un grain, ni un fruit, ni un légume. Ces ennemis du colon ne seront repoussés que peu à peu, à mesure que l'agriculture étendra ses conquêtes par zones concentriques, sans laisser d'interstices entre les cultures, les forêts et les prairies.

C'est dans l'incommensurable désert de Kairouan que nous affrontons la première nuée de sauterelles qui, la veille, a donné tant d'émoi aux travailleurs de l'Enfida. Le ciel en est noir, le soleil obscurci; elles font ombre sur la terre, heurtent la tête de nos chevaux, tapissent notre voiture, nous couvrent la poitrine et le visage, jonchent le sol et ralentissent notre marche. Le cocher, avec son fouet, les abat par douzaines. Les sujets de cette avalanche ne se peuvent comparer qu'aux flocons de la neige, quand elle tombe drue et serrée. Les couches inférieures rasent la terre; d'autres passent dans les airs à deux cents mètres d'élévation.

Nous traversons ainsi trois colonnes successives, produisant un bruissement musical caractéristique. Les sauterelles sont jaunes, bronzées sur la tête, cuivrées sous le ventre, d'une longueur de huit à dix centimètres. La vitesse de leur vol égale celle du bec-fin; elle gardent presque constamment la direction du nord-est. Les gros oiseaux s'en régalent. Elles font le bonheur des enfants, qui les poursuivent, les attellent et les torturent de mille façons.

On s'est demandé comment Jean- Baptiste pouvait vivre de sauterelles dans le désert. Les Arabes à Kairouan et à Tôzeur nous ont donné la réponse. Nous les avons vus remplir de sauterelles leurs couffins d'alfa, en charger leurs ânes et leurs chameaux et rentrer en ville fiers de leurs fardeaux. Ils font cuire les acridiens dans de l'eau salée et vont les vendre sur la place publique ou les emmagasinent pour l'hiver dans de grandes jarres de grès, destinées habituellement à la conservation des olives. « Allah, disent- ils, est toujours bon et clément; Mohamed est toujours son

Zankat-Touila, Grand' rue, à Kairouan.

prophète. Les sauterelles sont la manne du ciel. » Et ils maugréent contre les Roumis, qui les obligent à travailler à la destruction des criquets.

Un texte du Koran déclare que tout musulman qui n'aura pas , une fois dans sa vie, mangé des sauterelles ne jouira pas de la plénitude du bonheur dans le paradis. Aussi les premiers acridiens qui ont paru , au mois d'avril, à Tôzeur et à Nefta, se sont-ils vendus jusqu'à cinquante francs les cent kilogrammes.

Les sauterelles déposent leurs œufs de préférence dans des couches de sable fin. L'éclosion a lieu entre le vingt- cinquième et le quarantième jour, suivant l'exposition et la température. Les petits ainsi formés et non pourvus encore d'ailes sont appelés criquets. Ils dessinent sur le sable rouge d'énormes taches noires mouvantes. On dirait une nappe d'huile qui glisse. Devenus plus gros, ils sautillent, attaquent et dévorent les hautes herbes, les arbustes, les moissons, tout ce qu'il rencontrent. Leur croissance

est rapide et exige beaucoup d'aliments. C'est pourquoi les criquets commettent plus de dégâts sensibles que les sauterelles. Celles-ci se déplacent, et leurs ravages sont moins apparents. Les criquets ruinent la région où ils prennent naissance. Arrivés à l'adolescence, c'est-à-dire devenus sauterelles, ils se groupent par milliards, s'envolent en colonnes serrées dans la direction du nord. Ils s'accouplent et vont, à leur tour, pondre des œufs qui, dans un mois, couvriront le sol d'une nouvelle armée de criquets.

Malgré la diligence que nos soldats ont mise à leur anéantissement, le fléau ne touche pas à sa fin. Dans le sud, au pays des Ksours, les dernières éclosions réduisent à l'impuissance tous les efforts humains.

On prévient les invasions des sauterelles par la destruction des œufs. Nos soldats et les cavaliers indigènes, spahis rouges et spahis bleus, sont employés à requérir les tribus, qu'ils conduisent à la collection des œufs. Chaque homme est muni d'une musette en toile qu'il doit rapporter pleine, à la fin de la journée. Ces œufs forment un amas de plusieurs mètres cubes et sont brûlés.

Quant aux criquets, ont les combat à l'aide des appareils cypriotes. J'ai plusieurs fois couché en rase campagne, sous la tente, avec les officiers chargés de diriger la manœuvre.

De larges bandes de toile blanche, munies d'une garniture de toile cirée à la partie inférieure, sont tendues près du sol, sur une distance de deux à trois cents mètres. On creuse un fossé le long de la toile. Puis les Arabes battent le sol et chassent les criquets devant eux jusqu'au bord de l'appareil, qui les arrête. Quand ces animalcules remplissent le fossé, on les recouvre de terre , qu'on piétine fortement pour les écraser. Tous ces moyens paraissent devoir être impuissants. Les soldats de Foum-Tatahouïne sont absolument débordés par les dernières éclosions. Ces insectes, qui noircissent les sables sur plusieurs lieues de surface, ne tarderont pas à affluer vers le nord.

Dans ces vastes solitudes de la Tunisie , la nature manifeste des énergies irrésistibles, à l'aide d'êtres ou d'agents qui sont futiles en apparence. C'est, par exemple, le souffle du vent qui rafraîchit aux heures brûlantes et qui, devenu tout à coup siroco, arrête, étouffe et paralyse les hommes et les animaux. C'est le grain de sable, si fin, si menu, qu'il est invisible à l'œil, imperceptible au toucher, et qui finit par envahir les plateaux, ensevelir les oasis, les cités, et étendre sur tout ce qui respire et végète le rouge linceul de son impassible stérilité.

L'homme, par son travail, triomphera de tous ces obstacles et fera de la Tunisie ce qu'elle était autrefois, la terre classique de la salubrité, de la richesse et de la longévité.

Elles n'étaient pas jadis aussi désolées que maintenant, les plaines fiévreuses au milieu desquelles le serviteur de Dieu Okba ben Nafé jeta la ville sainte de Kairouan , comme un sourire du ciel à la terre attristée. La

belle végétation de l'Enfida a disparu avec les dernières ondulations du terrain. C'est l'immensité plate, uniforme, monotone. Le mirage seul agite au loin les fantastiques visions de ses forêts imaginaires. L'horizon, indécis, brouille la ligne du ciel et de la terre.

A peine trois kilomètres de terre ferme séparent les marais de Kralifa du lac Kelbia. D'après le docteur Rouïre, ce lac de la Chienne, — c'est le sens du mot Kelbia, — serait l'ancien golfe de Triton. Le savant auteur prétend qu'on ne peut assimiler le Triton avec le chott Djérid, comme l'ont fait Shavv, Desfontaines, Carette, Tissot, Roudaire, Duveyrier, Largeau, Mannert, Guérin, Rennell, Grenville-Temple, etc.

Nous reviendrons plus tard, à propos du chott, sur la valeur de ces arguments, qui ont fortement ébranlé le système des autres géographes.

Cet isthme, où je constate les restes d'une voie romaine, est marqué d'une ligne interminable de monuments mégalithiques. Ces monuments, qui sont très nombreux dans le nord de l'Afrique, semblent servir de trait d'union entre les dolmens de l'Ecosse et ceux de l'Inde. *Les Celtes et les Ibères aux cheveux roux et aux yeux bleus, qui dressèrent ces rochers, ont voulu signaler leur route à travers la Bretagne, l'isthme de Gibraltar avant sa rupture , le Maroc , l'Algérie et la Tunisie. Ces pierres sont aussi disposées en forme de menhirs et de cromlechs. Une large dalle horizontale est généralement placée sur trois dalles verticales, de manière à présenter un coffret rectangulaire, ouvert par un côté.

Des blocs à coupes géométriques composent des enceintes circulaires autour de plusieurs dolmens, surtout dans la région du Hadjar. Des fouilles pratiquées près de ces monuments ont amené au jour des ossements et des poteries de fabrication grossière et primitive. On ne peut assigner de date précise à l'origine de ces pierres funéraires. On croit en général qu'elles remontent à huit ou dix siècles avant Jésus -Christ.

Dans sa communication du 2 décembre 1887 à la Société de géographie de Paris, M. Hamy a prouvé, avec une rare compétence, que ces pierres sont des monuments funéraires, comme ceux de la tribu des Zenatia.

Ces conclusions me paraissent trop étroites. Les monuments mégalithiques ne sont pas tous des tombeaux. Ainsi les roches accumulées sur une étendue de plusieurs kilomètres entre le lac Kelbia et le lac Kralifa ne sauraient recouvrir des squelettes. La bande de terre est étroite ; à droite et à gauche sont des marais. Il n'y a pas et il n'y a jamais eu de centre important d'habitations. La ville la plus proche, c'est Kairouan, qui est de fondation moderne. Ne serait- il pas étrange que les premiers peuples de la Tunisie aient choisi pour lieu de sépulture ce ruban de sable, entre deux marais , et fort éloigné de leurs villages ?

A mon avis, ces pierres ne sont pas des tombeaux, mais des monuments religieux, élevés au génie des eaux. Nous savons, d'après plusieurs

passages de la Bible, que les Hébreux dressaient des quartiers de roche en mémoire d'un fait important. Ainsi fait Jacob, après sa vision de l'échelle mystérieuse; ainsi fait Josué, après avoir franchi le Jourdain. Les Juifs et les Arabes marquent encore, de nos jours, par des amas de petites pierres, le théâtre d'un crime ou d'un événement mémorable.

Un missionnaire du lac Nyanza n'a-t-il pas raconté, dans les Missions catholiques, que le roi nègre avec qui il devait traverser le lac avait chargé sa barque d'une grosse pierre , qu'il précipita dans les flots pour se concilier le génie des eaux? Mon humble sentiment est que les dolmens du lac Kelbia sont des édifices religieux analogues à la grosse pierre du monarque africain.

De quelque côté que Ton arrive, après l'insupportable monotonie de la plaine brûlante, plate et marécageuse, Kairouan réjouit les yeux par le parallélogramme irrégulier de ses remparts à créneaux et le scintillement des dômes de quarante-une mosquées.

Il est quatre heures, quand la brillante cité surgit à l'horizon du milieu du désert. Ses coupoles vertes, ses minarets jaunes, ses murailles blanches lancent des jets de flammes qui incendient l'espace. Après les joncs des marais, voici des vignes, des jardins, des champs de fleurs, entourés d'une haie de figuiers de Barbarie. Leurs corolles jaunes, largement épanouies, exhalent un arôme pénétrant et tempèrent l'aridité de leurs raquettes épineuses.

Plusieurs mamelons nous cachent la porte de Tunis. Nous devons en faire l'escalade. Ces dunes, d'un gris cendré, ne remontent pas même à l'époque tertiaire ; ce sont les immondices de la cité que les hommes et les siècles ont accumulées hors des remparts et qui, sous l'apparence d'honnêtes monticules, sont parvenus à cacher leur fâcheuse origine.

Nos soldats, munis de pioches et de brouettes, sont en train de niveler ces buttes factices, pour agrandir la place du faubourg. Nous traversons cette place; elle est remplie de marchands de gargoulettes, de légumes, de piments, de fruits, d'étoffes voyantes, abrités sous des couvertures de laine, qu'ils manœuvrent comme des voiles, à l'aide de piquets. Des soldats nègres, en chéchia rouge, font l'exercice, près de chameaux accroupis, la jambe de devant maintenue repliée par une corde nouée au-dessus du genou. Les tenderies des teinturiers forment, sur les côtés, de grands paravents rouges, bleus ou jaunes, qui éclatent au soleil.

Nous franchissons la porte de Tunis, dont l'aspect est assez monumental. Nous voilà dans la grande rue, ou Zankat-Touila, qui nous conduit directement à la porte des Peaussiers, Bab-Djelladin, ouverte à l'armée française le 26 octobre 4881.

L'hôtel de la poste, tenu par un Français, est entre cette porte et la station du chemin de fer allant à Sousse.

M. Canova, vice- consul de France, faisant fonctions de contrôleur

civil, non content de nous accueillir avec une urbanité charmante, d'assurer notre logement et de nous ouvrir toutes les portes, se donne encore la peine de me fournir plusieurs documents inédits sur la ville sainte de l'islam.

Nous sommes heureux de trouver l'hygiène, les soins et les meubles qui nous manquent depuis Tunis. Le patio de l'hôtel est gracieusement décoré. On y respire un air frais qui repose des ardeurs dévorantes de la place publique et des rues ensoleillées.

KAIROUAN — ASPECT DE LA VILLE — LES ZLASS — FONDATION DE KAIROUAN — LE SLOUGHI BAROUTA — LE MARCHÉ — LE FARIK LA GRANDE MOSQUÉE — LE GÉNIE ARABE — LES COLONNES — LE NIMBAR — LA ZAOUIA D'EL KlIANGRANI — LA MOSQUÉE DU BARBIER

Kairouan est la ville arabe, sans mélange, qui nous reporte d'un coup à plusieurs siècles en arrière, en pleine vie musulmane, dans un monde qui n'a rien de commun avec l'Europe. Avant l'occupation elle était d'un accès difficile aux étrangers, comme l'est encore Ghadamès. D'après une opinion en vogue, nul chrétien ne pouvait y passer la nuit, à moins d'un miracle, signalé qu'il était aux marabouts défunts. Mais le miracle avait toujours lieu. Les marabouts ne se sont jamais levés de leurs sépulcres pour inquiéter les Roumis.

Bien que sept pèlerinages à Kairouan n'équivalent pas, comme on Fa écrit à tort, à un pèlerinage au tombeau de Mohamed, elle n'en reste pas moins la cité sublime de l'islam, la première en vénération après la Mecque et Jérusalem. Les dévots, de cent lieues à la ronde, y font porter leurs corps, pour les faire ensevelir en terre sainte.

Aujourd'hui il n'est pas, dans tout le protectorat, de ville où la liberté soit plus grande; c'est la seule qui tolère la visite des mosquées, interdite dans le reste de la régence.

Ce résultat est dû à la conduite tenue par les officiers dès le premier jour. Il fallait un local sain, aéré, commode, pour y établir une ambulance; on choisit carrément la grande mosquée. Les imans essayèrent de protester ; on répondit à leur chef : « Si tu vas en France , tu pourras , quand tu voudras, toi musulman, entrer dans les églises chrétiennes. Nous voulons, nous chrétiens, entrer dans tes mosquées. »

Les imans en prirent leur parti. La grande mosquée une fois profanée, les autres, par assimilation, nous sont également devenues accessibles. Les nruirabouts de garde se contentent de lever les nattes sur le passage du Roumi ou de les battre à la baguette, après son départ.

La muraille arabe à créneaux réguliers, qui enserre, comme un brillant diadème, la capitale religieuse de la Tunisie, a dix mètres de hauteur et trois mille cent vingt-cinq mètres de longueur totale. Elle est percée de cinq portes, gardées par des tours carrées ou rondes. Un chemin de deux mètres circule sur les remparts, derrière les créneaux, et permet au visiteur de faire le tour de la ville, d'apercevoir en un clin d'œil le mouvement du marché et tout le dédale des ruelles qui séparent les terrasses des maisons et découpent le plan général en une multitude de polygones irréguliers.

Marché de Kairouan.

Au sud- ouest des murailles, s'allonge l'important faubourg des Zlass. C'est là que les tribus nomades qui entourent Kairouan ont leur centre de réunion, soit pour y vendre leurs denrées, y traiter leurs affaires, soit même jadis pour terroriser en armes les citadins et prélever sur leur pusillanimité un tribut, d'autant plus considérable qu'il était plus arbitraire et injuste.

On procédait ainsi à la razzia : à un signal convenu, les cavaliers des plaines, la moukala en bandoulière, le cimeterre au poing, les pistolets à la ceinture , arrivaient , bride abattue , aux portes de la ville , menaçaient les gardiens, qui se rendaient à discrétion, et, après quelques décharges de fusils, propres à jeter l'épouvante dans l'âme des Kairouanais, ils commençaient le pillage des maisons. Les habitants, pour éviter le massacre ou la ruine, offraient d'eux-mêmes une rançon en argent, en étoffes, en

produits. Une fois chargés de butin, les Zlass disparaissaient au galop des chevaux et s'enfonçaient dans la plaine, où nulle force armée ne songeait à les poursuivre. Les cavaliers, qui revenaient ensuite séparément faire des achats dans la ville, n'en recevaient que plus de considération et de respect. Il est vrai que si les citadins avaient touché à la tête d'un Zlass, la vengeance eût été prompte et implacable. L'arrivée des Français a mis fin aux razzias, et les Kairouanais ne redoutent plus les bandits, depuis qu'ils sentent derrière eux les baïonnettes des pantalons rouges.

L'imagination des historiens arabes a entouré le berceau de Kairouan de légendes merveilleuses, Abd-er-Rahman-Ibn-Abd-el-Hakem en raconte ainsi la fondation :

« Okba-ben-Nafé marcha sur Kasfa, qu'il prit, ainsi que Kaslilïa, puis se dirigea vers Kairouan. Cette ville, fondée par son prédécesseur, Noaouïa-Ibn-Hodeidj, ne lui plut nullement. Il remonta à cheval et conduisit ses troupes à l'endroit que la ville actuelle du même nom devait occuper. C'était une grande plaine, remplie d'arbustes et de plantes rampantes, qui servait de repaire aux bêtes féroces et aux hiboux. Arrivé là, Okba cria : « Habitants de cette vallée, éloignez- vous ! Que Dieu vous « fasse miséricorde! nous allons nous fixer ici. »

« Il fit cette proclamation trois jours de suite, et toutes les bêtes sauvages et tous les hiboux évacuèrent la place. Il ordonna alors de déblayer le terrain et de le partager en lots; puis il y transporta le peuple, abandonna la ville bâtie par son prédécesseur, et, plantant sa lance en terre, il s'écria : « Voici votre Kairouan ! » Kairouan signifie station de caravanes.

D'après un autre historien, Noweïri, Dieu révéla aussi à Okba l'emplacement, l'orientation et le plan de la grande mosquée, dont les travaux durèrent cinquante-cinq ans, et furent achevés en 675 après Jésus-Christ.

En dépit de la légende musulmane, il est certain que le lieu où fut bâtie Kairouan avait déjà été occupé par les Grecs. On y voyait les ruines d'un château appelé Camounia ou Counia.

La ville subit les différentes dominations qui pesèrent sur l'Ifrikia. Elle atteignit son apogée sous le règne des Ar'lebides , qui en firent le siège de leur empire. Tunis eut ensuite la suprématie, qu'elle a gardée jusqu'à ce jour. Les Français sont les premiers chrétiens entrés en armes dans la capitale religieuse de Tunisie.

Je parle de légendes; puis-je taire celle du sloughi Barouta? Le sloughi est ce gracieux lévrier aux jambes fines comme celles des gazelles, aux flancs relevés, au museau long et effilé, aux grands yeux rêveurs. Sa robe, d'un roux ardent, rappelle le sable du désert. Le sloughi a peu d'odorat; il chasse à vue. Malheur au lièvre dépisté ! il ne pourra se dérober à la dent du lévrier, dont les bonds atteignent sept mètres. Cependant les gazelles, plus agiles encore, échappent à sa poursuite.

Le sloughi est le chien noble, que l'Arabe riche admet dans sa tente, qu'il porte en selle sur son cheval, qu'il associe aux fêtes de famille, et dont les femmes dessinent le profil élégant sur leurs tapis de laine. On veille avec soin à sa reproduction, pour que la pureté et la finesse de la race ne soient pas altérées.

Okba avait un sloughi nommé Barouta. L'eau manquait sur l'emplacement choisi pour la fondation de Kairouan. Les guerriers souffraient cruellement de la soif; les cavales languissaient, et les chamelles attristées tendaient vainement vers l'horizon leur muffle renfrogné. Barouta s'élance dans les broussailles, et de ses griffes aiguës creuse activement le sable. Les guerriers le suivent et aperçoivent sous ses pattes un mince filet d'eau. Le trou est élargi et forme bientôt un bassin, qui se remplit d'une onde abondante, où gens et bêtes viennent se désaltérer. Une zaouï'a, en mémoire de ce fait, recouvre la source et perpétue le souvenir du sloughi Barouta.

Kairouan est une ville neuve pour le touriste. Tout ce que nous voyons est en contraste avec nos habitudes et nos idées. Nos coiffures et nos habits sont un contresens. Nos chaussures elles-mêmes jurent près des babouches jaunes et rouges des Arabes qui nous coudoient. L'objet de la curiosité générale, c'est notre présence sur le marché, au bazar, sous la voûte des portes et près des boutiques.

Quelle vie, quelles bigarrures, quelle débauche de couleurs, quelle gamme de sons gutturaux, quels reflets d'or et d'argent sous ce soleil blanc, dans cette atmosphère limpide !

M. Canova a mis à notre disposition le chaouch Hassein. Toutes les portes cèdent à son approche ; mais il faut toujours revenir au Zankattouila. C'est l'artère principale qui unit Bab-Tunis à Bab-Djelladin. Elle a quinze mètres de largeur. On y rencontre beaucoup de boutiques, trois mosquées, le bazar, les bains, la maison du gouverneur, des magasins de poteries, de sabres, de ferblanterie, de cordonnerie, de sellerie, de pelleterie, les étalages des marchands de gâteaux, des vendeurs d'orgeat et de sauterelles frites. Au loin, par-dessus les terrasses, se profilent les dômes des mosquées.

Beaucoup de burnous s'agitent dans la rue, à côté des chevaux que des nègres conduisent, d'un chameau portant un palanquin, sous les étoffes duquel se cache une femme. Voici le marchand de limonade. Pour signaler sa venue, il fait basculer contre son index deux verres qui tintent. De sa ceinture tombent des coupes de cuivre qui s'entrechoquent et bruissent. A travers les hommes et les animaux courent de petites fillettes, la tête couverte d'un voile lamé d'or, et de petits garçons, ornés au lobe de l'oreille gauche d'un immense anneau. La partie supérieure est vide, et l'autre est ciselée de délicate façon.

Des cavaliers à l'œil fauve arrivent coiffés d'un immense chapeau en corde d'alfa, garni de pompons et de fanfreluches de cuir rouge. C'est le

m'zala ; les ailes en sont si larges qu'il ressemble à un parapluie. On le porte plus souvent au milieu du dos que sur la tête. Mais cet article de luxe vaut à son propriétaire un titre de noblesse, et le nomade opulent ne s'en sépare guère plus que de son cheval et de sa carabine.

Les marchands de Kairouan ne sont pas acroupis, comme ceux de Tunis. Ils travaillent sous les yeux des chalands. Le perruquier rase et épile, le teinturier passe au rouge ses peaux, le cordonnier fabrique ses babouches, le zingueur bat son cuivre, au milieu de la foule.

Le reste de la ville offre un dédale inextricable au premier abord d'impasses, d'allées couvertes et de ruelles étroites et tortueuses.

Hassein nous mène chez le farik, gouverneur indigène. C'est un homme superbe de port, d'allure et de distinction. Il nous reçoit en grand seigneur, nous comble de salamalecks et nous adresse des souhaits nombreux pour notre santé, notre voyage, notre bonheur.

Nous ne remarquons aucun palais, mais beaucoup de tronçons et de fragments des époques romaine et byzantine , encastrés dans les angles et les portes des maisons. La grande mosquée n'est guère qu'une riche collection de socles de colonnes et de chapiteaux, embrassant une période de cinq siècles d'architecture. L'archéologue peut y comparer l'école africaine à l'école orientale, saisir et suivre dans les formes et les motifs de l'ornementation les dégénérescences de l'ionique et du corinthien.

La grande mosquée, malgré sa réputation, ne peut entrer en parallèle avec celle de Cordoue. Elle produit cependant un grand effet. La cour est vaste, dallée de pierres tumulaires romaines et chrétiennes, et bordée sur trois côtés d'un double cloître.

On y compte plus de cinq cents colonnes antiques, disposées en longues perspectives. Une tour carrée, coiffée d'un dôme à grosses côtes amincies vers le faîte, sert de minaret. Du sommet l'œil embrasse le panorama de la ville et des plaines sahariennes qui l'entourent.

Les marches de l'escalier sont des pierres tumulaires, où je distingue des traces d'inscriptions et des symboles chrétiens. L'une des dernières marches porte en toutes lettres le nom de J. Roche, et celle qui est h côté les palmes et le nom d'une vierge martyre. C'est bien le cas d'affirmer que les extrêmes se louchent.

La mosquée comprend huit nefs dans sa longueur et dix-sept dans sa largeur. Elles sont portées par deux cent quatre-vingts colonnes. Nous sommes loin de Cordoue, qui a dix-neuf nefs sur trente-six, et compte dix mille colonnes. Elles sont en onyx, en porphyre, en marbre, et proviennent, ici comme en Espagne, d'anciennes basiliques. Il en est de même des chapiteaux. Certains ornements d'architecture en sont la preuve. Les uns et les autres ont dû être empruntés à des monuments éloignés. Viennentils de Carthage? Viennent-ils de Sabra, de Sbéïtla, d'Hadrumète? Toutes ces localités en ont fourni quelques-uns.

Les Arabes ont choisi dans les ruines les fragments les plus beaux et les ont accouplés sans souci du style ni des époques. Ils ont géminé un chapiteau byzantin avec un chapiteau romain, associé une colonne en onyx avec un fût de porphyre, et relié avec des poutres des arcades si mal établies sur des piliers disparates. Leur œuvre n'en reste pas moins admirable.

En somme, leurs monuments ne sont que des pastiches des admirables chefs-d'œuvre, temples et palais, de la période impériale à laquelle ils ont

Patio et cloître de la mosquée du Compagnon, à Kairouan.

succédé. Ils n'ont rien créé; ils n'ont pas taillé une colonne, ciselé un chapiteau, conçu un modèle. Leur génie s'est borné à agencer, presque sans règle, de superbes matériaux, empruntés aux édifices de marbre qu'ils ont renversés.

A l'entrée du sanctuaire, sont de chaque côté deux colonnes géminées, célèbres par la beauté de leur rouge vif, moucheté de taches laiteuses, à la façon du porphyre.

Chacune d'elles coûterait aujourd'hui trente mille francs. Elles proviennent de Sbéïtla, que ruinèrent les soldats d'Othman, le troisième kalife.

L'espace qui sépare les deux fûts est très étroit. Tous les musulmans qui peuvent, même en quittant leurs habits, passer entre ces colonnes, sont déclarés purs et sont certains de leur place en paradis. M. Hébrard y engage son buste. La partie inférieure passe aisément; mais la tête reste

un moment en route. Il faut sacrifier ou le nez ou les oreilles. Enfin un heureux mouvement dégage mon ami. Il est donc sûr de son affaire. Pour moi, la chose est plus difficile, et, malgré des essais réitérés, il m'est impossible de passer la tête, sans parler du reste.

Les boiseries sculptées du Nimbar sont aussi de provenances diverses. Les panneaux, assemblés d'une façon arbitraire, sans que les dessins s'accordent, produisent cependant un bel effet. On y voit des symboles eucharistiques. Les Arabes ont enrichi leur mosquée, comme les Vénitiens la cathédrale de Saint-Marc, des œuvres d'art dont ils ont dépouillé les peuples conquis.

Au nord-ouest, hors des remparts, à un kilomètre de distance, se dressent plusieurs mosquées célèbres. La zaouïa d'El Khangrani sert de séminaire musulman et possède dix étudiants ; elle est contiguë à celle de Sidi-Mohammed-ben-A'ïssa, dont la cour et le cloître sont remarquables. C'est là que les Aïssaoua se livrent à leurs fureurs religieuses, et je vois appendus à la muraille les tambourins, les sabres et les autres instruments nécessaires à leurs exercices.

Hassein nous fait traverser une pièce carrée, ornée de faïences aux tons harmonieux, avec une coupole à arabesques. Nous voici dans un large patio, dallé de marbre.

Il est entouré d'une galerie, où brillent des panneaux de faïences anciennes vertes, bleues et jaunes. Au-dessus de cette colonnade, qui est d'une grande légèreté, d'autres faïences, aux couleurs délicates, revêtent le mur jusqu'au toit et charment l'œil par la douceur des nuances, en opposition avec l'éclat du ciel azuré.

Sous le cloître, une porte en marbre blanc donne accès dans la mosquée de Sidi-Sahab, compagnon et barbier du Prophète. Sa châsse, couverte de tapis, est surmontée de drapeaux aux couleurs de l'islam.

Trois poils de la barbe de Mohamed sont conservés dans le sachet qui est déposé sur la poitrine du figaro musulman.

Un lustre en cristal pend au-dessus du catafalque. Sur le sol, sont jetés pêle-mêle de nombreux tapis. Aux murs sont attachés des œufs d'autruche et des sacs contenant de la terre de la Mecque, que des pèlerins ont rapportée en ex-voto.

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