DEMEURES CÉLÈBRES
ademoiselle Mathilde d'Haussonville , 3 ^^VOlr ^^^^® récemment, possédait une demeure célèbie dans les fastes littéraires, le château de Coppet. Elle l'a laissé en héritage à son frère, M. le comte Othenin d'Haussonville, membre de l'Académie française. Il ne pouvait tomber en de meilleures mains, pour que les traditions et les souvenirs qui s'y rattachent fussent entourés de respect, et fidèlement conservés. Qui, mieux que le philosophe et le lettré, sait honorer les lieux qui abritent d'illustres mémoires !
Sur la terre de Coppet plane, avant tout, l'altière figure de M^^^ de Staël. C'est elle qui, avec sa mère, lui a donné la célébrité et la gloire. C'est grâce à elle que ce séjour a reçu la consécration de l'histoire, et qu'il est environné du reflet des grandes choses. Par son talent d'écrivain, par son
culte de l'esprit, autant que par ses liens de famille avec l'auteur de Corimie, le comte d'Haussonville était digne de posséder ce domaine, et d'y entretenir le culte sacré dû à des réminiscences augustes. Nous voudrions, dans cette étude, évoquer les beaux jours de Coppet, faire revivre un moment les personnages qui l'ont habité, et nous réconforter l'âme devant le prestige de ce coin de terre privilégié.
Bâti en 1257, dans le pays de Vaud, sur le lac de Genève, le château de Coppet eut de nombreux possesseurs, et subit des vicissitudes diverses. Au commencement du XVII® siècle, après avoir été en partie brûlé par l'armée bernoise, dans une guerre contre Genève, il fut rebâti, et le comte Frédéric de Dohna s'en rendit acquéreur. Il avait des fils, les circonstances firent qu'il leur choisit comme précepteur un jeune homme qui devait devenir célèbre, c'était Bayle.
Le futur auteur du Dictionnaire historique et critique ne resta que dix-huit mois à Coppet. Il paraît qu'il y gagnait fort peu, bien que chargé de nombreux travaux ; de là le motif de son départ.
« Ce qui est digne de remarque, dit le comte d'Haussonville, et ce qui peint bien cette indifférence pour la nature, qui était le propre du XVII® siècle, c'est que nulle part, ni dans la correspondance de Bayle, ni dans ses oeuvres, on ne trouve un souvenir et comme un reflet de ces
années que sa jeunesse avait passées en présence du lac et des montagnes. Parmi les nombreuses lettres écrites par lui de Coppet, il n'y en a pas une seule qui ne pût être datée de la plus plate contrée de France ou d'Allemagne. Aussi, dans le château même, ne subsiste-t-il aucun souvenir de son séjour, et, bien qu'il fût à coup sûr fort intéressant de montrer aux visiteurs la chambre de Bayle, on ne pourrait le faire que par une petite supercherie, dont il ne serait point impossible à la vérité de trouver, dans le pays même, d'autres exemples K »
Au XVIIP siècle, devait surgir un écrivain plein d'enthousiasme, lui, pour les beautés de la nature, et qui allait célébrer dans des pages incomparables ce lac et ces montagnes du pays de Vaud, qui n'avaient point ému l'esprit sec de Bayle, c'était Jean-Jacques Rousseau. Oh ! quelles émotions profondes il a ressenties devant ces riants paysages, et avec quelle touchante simplicité il nous les raconte ! Ecoutez ce magicien :
« L'aspect du lac de Genève et de ses admirables côtes eut toujours à mes yeux un attrait particulier que je ne saurais expliquer, et qui ne tient pas seulement à la beauté du spectacle, mais à je ne sais quoi de plus intéressant qui m'affecte et m'attendrit... Quand l'ardent désir de cette vie heureuse et douce qui me fuit, et pour laquelle j'étais né, vient enflammer mon imagination, c'est toujours au pays de Vaud, près du lac, dans des campagnes charmantes, qu'elle se fixe.
Il me faut absolument un verger au bord de ce lac et non pas d'un autre ; il me faut un ami sûr, une femme aimable, une vache et un petit bateau. Je ne jouirai famais d'un bonheur parfait sur la terre, que quand j'aurai tout cela. Je ris de la simplicité avec laquelle je suis allé plusieurs fois dans ce pays -là, uniquement pour y chercher ce bonheur imaginaire. »
La terre de Coppet resta dans la famille de Dohna jusqu'en 1713, puis après avoir passé en différentes mains, elle fut achetée par Necker, j en 1784. Cet homme d'Etat était alors en pleine renommée. Le salon de M"^® Necker était le plus célèbre de Paris ; sa fille, qui allait devenir M"^^ de Staël, lui donnait un attrait et un éclat extraordinaires. Tantôt au pouvoir et tout-puissant, tantôt en défaveur et simple citoyen, Necker, à cette époque, n'habitait guère Coppet. Il ne s'y rendait avec les siens que pour y goûter un peu de repos dans ses jours de disgrâce. Le spectacle de la tranquille nature apaise merveilleusement les tempêtes de l'ambition, et fait comprendre à l'homme combien sont vides les agitations de la société.
A Paris, Necker, tombé des sommets, éprouvait à chaque instant le désir de remonter au pouvoir. Il subissait l'entraînement de la grande cité, et tout lui rappelait l'action. En Suisse, au contraire, il oubliait les misères des cités, les luttes cruelles de la politique, et respirait dans la paix de l'âme, dans la joie. La sagesse eût été d'y demeurer, d'y vivre heureux comme un philosophe qui s'est
placé au-dessus des événements, et voit passer à ses pieds leurs flots tumultueux, mais notre sagesse, hélas ! n'est le plus souvent que le résultat de nos malheurs.
Dans le Journal de Jeune fille de M"^^ de Staël, il y a un curieux passage où elle mentionne l'influence bienfaisante de Coppet sur l'esprit de son père. Voici ce qu'elle dit, en date du 16 août 1785 :
« C'était à Coppet que mon père était le plus heureux. On respire en ce lieu l'indépendance ; toutes les idées ambitieuses paraissent si petites auprès de ces monts qui touchent aux cieux ! Les hommes qui vous environnent sont heureux ; un rempart formidable vous sépare de la France. Une patrie qu'on a quittée dès l'enfance retrace au cœur les souvenirs et le calme de cet âge. On l'a quittée jeune, on y revient au commencement de la vieillesse, et l'intervalle qui sépare ces deux époques semble un rêve dont le souvenir est étranger à l'âme. Les années qui sont au-devant de vous doivent ressembler à l'instant présent ; jeune, on demande à l'avenir surtout de ne pas ressembler au présent ; plus âgé, on craint tout ce que l'on ne connaît pas. En Suisse, on est environné d'hommes qui ne retraçaient pas à mon père les idées de puissance, qui en ignoraient le nom, n'en concevaient pas le désir ; en France, dans la société, on ne jouit que par elle : la gloire vous environne à une certaine distance ; mais ceux qui vous approchent ne sentent que le pouvoir ou la réputation ; l'éclat des actions, des écrits, demande une autre perspective
« Belle retraite pour mon père qu'une solitude dans un pays libre, après avoir servi un roi ! Belle retraite, lorsque le cœur a conservé toute sa fierté ! Qu'il serait beau encore qu'on vînt là le chercher pour lui redemander de gouverner de nouveau la France ! Tout ce qu'il ferait là serait noble ; il pourrait à son choix refuser ou accepter ; ce ne serait pas comme Cincinnatus à sa charrue qu'on Tirait chercher, mais plus près des cieux, et dans le pays où l'homme dans toute sa dignité est indépendant comme l'air qu'il respire. Ah ! je conçois comment mon père n'est heureux que là, comment il n'est content que là de lui-même. Ce mouvement des ambitieux l'agite ; ce spectacle des malheureux l'afflige. Ame noble, âme sublime, c'était dans la retraite, entre ta femme et ta fille, que tu retrouvais la paix de ton génie ! »
Peut-être, au contact consolant de la nature, Necker eût fini par oublier la fièvre des affaires et de la politique, et par se consacrer aux travaux d'histoire et d'économie sociale qui l'attiraient, mais y[me Necher aimait le monde et la société ; les plaisirs de la conversation, si chers à son esprit, le mouvement élégant de son salon parisien lui manquaient à Coppet, elle avait là, et sa fille avec elle, la nostalgie de Paris, et toutes deux se résignaient difficilement à la solitude.
« Mon père, dit W^^ de Staël, a sacrifié au goût de ma mère son penchant infini pour la Suisse ; il eût été malheureux de son malheur, mais il n'est pas heureux de son bonheur. Pour moi, je le sais, je m'en afflige, je craignais mortellement qu'il voulût
passer sa vie dans sa terre ; qu'il me pardonne, je n'ai pas encore assez fait provision de souvenirs pour vivre sur eux le reste de ma vie. Ce n'est point les illusions, les plaisirs qui me retiennent, mais mon cœur qui l'adore tremblerait cependant si la porte à jamais se refermait sur nous trois... »
On comprend que Germaine Necker, dans la fleur de son printemps, à la veille de son mariage, ressentit un frisson d'épouvante à la pensée d'être séparée du cercle d'amis et d'amies, de l'élite où eUe commençait à briller, où elle s'initiait aux grands problèmes intellectuels de son époque, où elle voyait des maîtres dans l'art de parler et d'écrire, bref où elle s'apprêtait à affronter elle-même avec courage et enthousiasme la bataille des idées, et à conquérir les lauriers de la gloire. Comme on l'a dit, cette ravissante idylle des montagnes suisses, sur laquelle était répandu, frais comme la rosée, le charme de la Nouvelle Héloïse, était un lieu de bannissement qu'elle aspirait à quitter, pour rentrer parmi les hommes et dans le tumulte du monde.
Quels noms dans ce cercle de fidèles empressés autour de M^i^ Necker ! Diderot, d'Alembert, Grimm, Thomas, Raynal, l'abbé Morellet, Saint -Lambert, Suard, Marmontel, Gentil-Bernard, Gahani, milord Stormont, le comte de Creutz, le marquis de Caraccioli, Buffon, Moultou...
Et quelles femmes ! M^^ Geoffrin, la maréchale de Luxembourg, qui avait eu les prémices de la Noîcvelle Héloîse, la duchesse de Lauzun, M^ne Du Deffand, la marquise de la Ferté-Imbault, M^^^ de Marchais, la comtesse d'Houdetot, jadis si aimée par Rous-
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seau... Et combien d'autres ! Astres pâlissants du XVIIF siècle à son déclin !
Necker n'eut point la cruauté de priver les siens du séjour de Paris où tant de liens précieux les rattachaient. Il consentit, à la fin de 1785, au mariage de sa fille bien-aimée avec le baron de Staël, ambassadeur de Suède à Paris ; lui-même, d'ailleurs, allait redevenir ministre, et connaître encore les orages. Les attraits silencieux et immuables de Coppet se trouvèrent ainsi abandonnés pour les séductions troublantes de Paris, et les joies éphémères du pouvoir.
Pendant cinq années, de la fin de 1785 à celle de 1790, le château de Coppet fut privé de ses hôtes qui, sur la scène parisienne, jouaient un rôle prépondérant dans l'avènement et les premières éclosions de la Révolution.
Tandis que M^"^ Necker, toujours avide du mouvement des esprits, toujours inquiète et tourmentée, jetait ses derniers rayons pleins de chaleur encore ; tandis que M^^^ de Staël apparaissait avec l'éclat d'un brillant soleil, et montait à l'horizon ; que M. Necker devenait ministre, puis tombait du pouvoir, pour y revenir encore, et enfin le quitter définitivement, le vieux manoir s'a,ttristait, et prenait l'aspect mélancolique des demeures délaissées. Les quelques serviteurs qui l'habitaient, faisaient des vœux pour leurs maîtres lointains, et s'alarmaient en présence des événements. Peut-être ne les re verraient-ils point !
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Patience ! Ils reviendront, les possesseurs oublieux des beaux ombrages de Coppet, des montagnes si douces à contempler, et du lac enchanteur ! L'orage gronde là-bas, la voix de tonnerre de Mirabeau fait tout trembler, le peuple s'agite, des droits nouveaux sont proclamés, la Révolution s'avance comme un ouragan déchaîné ; heureux qui bientôt pourra trouver un gîte à l'abri de ses coups, de ses colères, de ses mugissements !
Pour Necker et sa famille, Coppet fut un asile de salut. Il eut le bonheur de s'y réfugier, avant les jours terribles, mais il courut de mortels dangers en traversant la France pour gagner la frontière. Enfin, à la fin de septembre 1790, il franchissait le seuil de sa maison paisible, semblable au naufragé sauvé par une épave, qui, brisé, déçu, anéanti, pleure de joie pourtant en touchant le rivage, et en se sentant sur la terre ferme. Coppet alors allait commencer à devenir un lieu célèbre et à entrer dans l'histoire. C'est le moment d'en présenter la description. Voici ce qu'en dit le comte d'Haussonville dans son livre : Le Salon de ilf ""' Necker :
« Le château était en ce temps comme aujourd'hui un grand bâtiment sans caractère. Le bâtiment se compose de trois corps de logis qui forment en se repliant une cour intérieure. On ne pénètre dans cette cour qu'en passant sous une voûte, et une vieille grille en fer, qui devait autrefois former un pontlevis, la sépare du parc. Cette grille est flanquée de deux grosses tours, dont l'une est moderne, mais dont l'autre (la tour des archives) atteste son ancienneté par l'épaisseur de ses murailles, et cache dans ses
soubapsements un gros pilier muni d'un anneau de fer, auquel on attachait autrefois les prisonniers. D'une longue galerie située au rez-de-chaussée, où M. Necker installa sa bibliothèque, en attendant qu'elle devînt un jour la salle de spectacle, on n'aperçoit d'autre vue que les sommets d'une rangée de platanes, dont le feuillage épais cache les maisons du village. Mais, du balcon qui court le long des fenêtres du premier étage, on découvre un paysage qu'on n'oublie point, et dont l'attrait ramène souvent à Coppet ceux qui l'ont une fois contemplé, de même que, suivant une croyance populaire, l'eau de la fontaine Trévi ramène à Rome ceux qui ont une fois trempé leurs lèvres dans ses ondes.
» A droite, la ville de Genève, tantôt disparaissant à midi dans le miroitement du soleil, dont les rayons se reflètent dans ses clochers de zinc, tantôt dessinant, vers le soir, la ligne de ses maisons blanches sur le ciel rougeâtre ; vis' à-vis la côte de Savoie, la lourde masse des Voirons étalant ses pentes entrecoupées de bois de sapins et de pâturages ; au pied, le château de Beauregard, dont l'aspect sévère semble fait pour servir de cadre à cette mâle figure d'un Homme d'autrefois, si bien décrite par son arrière-petit-fils, et rappelle en face de Coppet les souvenirs d'un monde si différent ; à gauche enfin le lac, ce beau lac dans toute son étendue, déployant vers Lausanne la nappe unie de ses eaux bleues. »
Mme de Staël était restée à Paris. Le 21 août (1790) elle avait mis au monde son deuxième enfant, Auguste, l'aîné de ses fils, et n'avait pu, à son grand
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regret, accompagner ses parents. On sait qu'elle professait pour son père une sorte de cuite, et souffrait d'en être séparée.
Au mois d'octobre, à peine rétablie, elle fit le voyage de Coppet, mais ne s'y plut guère. Certes, elle était heureuse de revoir les siens, d'embrasser ce père chéri, après les émotions de sa chute politique et de son exil, mais, femme de mouvement et d'action, anxieuse de se mêler aux événements, et d'y montrer son savoir et sa volonté, elle nourrissait l'arrière-pensée d'arracher l'ancien ministre aux £.olitudes de la Suisse et de le ramener à Paris.
Elle avait encore les illusions de la jeunesse, et s'imaginait que la réalité ne demandait qu'à se pHer à ses beaux rêves. Sa pensée était dans l'agitation des sociétés, les passions des hommes, les combinaisons de la fortune : elle n'était point dans la contemplation des collines boisées, des vallons fleuris, des eaux caressées par la brise, des aurores empourprées et des divins couchers de soleil. Pleine de vie, de désirs, d'ambitions, de fièvres, elle voulait parcourir le monde, en laissant derrière elle un sillage de gloire. Aussi, qu'on ne s'étonne pas de cette lettre qu'elle écrit alors de, Coppet à son mari.
)) Nous possédons dans ce château l'aimable Fornier et M. Gibbon, auteur de VHistoire du Bas-Empire, l'ancien amoureux de ma mère, celui qui voulait l'épouser. »
Puis, elle parle de son père, et dit : a II est mélancolique, mais bon et sensible comme je l'ai toujours trouvé. Je me surprends souvent les yeux baignés de larmes, en contemplant ce majestueux exemple
des vicissicudes humaines, de l'amour et de l'ingratitude d'une grande nation ; mais je tâche de lui cacher un sentiment qui pourrait l'afïaiblir. Il m'appelait ce matin i( Roger Bontemps » , et je le laissais dire.
» Je suis bien loin cependant d'être gaie de la gaieté du bonheur, et jamais peut-être je ne me suis sentie aussi profondément mélancolique. Ce pays-ci ne me plaît pas du tout ; quoique jç réussisse assez parmi les Genevois, j'ai besoin de me commander de chercher à plaire ; tu conviendras que ce n'est pas là mon état naturel. J'ai fort envie de revenir à Paris, et surtout de m'assurer que mon père y retournera. Adieu, mon cher ami. »
La marche de la Révolution, ses devoirs d'épouse et de mère, son tempérament fougueux qui la portait à chercher la lutte et à braver le danger, tout lui disait de revenir à Paris. Elle ne séjourna qne quelques semaines à Coppet. « On vit ici, écrivait-elle, dans un silence, dans une paix infernale ; on frémit, on se meurt dans ce néant. » Au mois de janvier
1791, elle était de retour à l'ambassade de Suède. A l'automne, il est vrai, elle revenait embrasser
les siens, mais ce séjour dura peu, elle ne se sentait vivre qu'à Paris. Elle s'y renferma bientôt, et il ne fallut rien moins que les massacres de Septembre
1792, pour la faire émigrer.
Sénac de Meilhan a fait d'elle, en ces jours agités, un portrait saisissant. Il nous la montre emportée par l'ivresse des talents, et s'étant fait une habitude de l'enthousiasme. « En vivant, dit-il, au milieu de gens transportés, l'âme de M"ic de Staël, sensible, ardente, s'est éveillée au même instant. Entraînée
par des impulsions vives, tourmentée par le besoin de l'âme et de l'esprit, séduite par les hommages qu'on se plaît à rendre aux femmes, enivrée par la louange, déterminée enfin par la franchise de son âme, elle a prétendu à tous les succès, s'est livrée à tous les sentiments... Elle a de la bonté, et sa supériorité l'empêche de connaître l'envie. Elle a la naïveté du génie : elle doit plutôt surprendre que plaire. Ses manières ont un fracas qui étourdit ; sa conversation semble un assaut, un combat à outrance ; c'est plutôt une femme rare qu'une femme aimable ; mais celui qui serait aimé d'elle, celui qui fixerait sur elle ses goûts réunis, trouverait une femme unique, un trésor de pensées et de sentiments. Elle animerait une solitude, remplacerait le monde ; elle serait à elle seule un monde entier. »
M"^^ de Staël avait alors vingt quatre ans.
Pendant que de la sorte, dans Paris, leur fille si chère donnait carrière aux dons supérieurs qu'elle avait apportés en naissant, et qui s'étaient développés dans un salon célèbre, Necker et sa femme vivaient à Coppet, avec la tristesse spéciale des gens tombés de haut, des gens isolés, et dont la chute a meurtri l'être entier, et fait sombrer les espérances.
Les premiers moments de leur solitude surtout leur parurent amet^s, la transition avait été si brusque et si rude qu'ils eurent quelque peine à se remettre et à se reconnaître. Grâce à la philosophie de leur âme, à l'âge aussi — leur jeunesse était loin déjà — ils parvinrent à se ressaisir, à chasser le fiel de leurs lèvres, à retrouver le sourire, la paix de l'esprit, la joie de vivre.
Ils retrouvèrent aussi des amis, et Coppet, si longtemps abandonné, reçut d'illustres visiteurs. Paris, d'ailleurs, devenait une fournaise dévorante, et les routes étaient couvertes d'émigrants, Necker devait-il se plaindre, lui à l'abri des périls, lorsque tant d'infortunés tremblaient pour leur vie ?
L'ancien ministre trouva sa première consolation dans le travail. Il avait toujours aimé écrire. Disgracié, accusé par ses ennemis, mal défendu par ses amis, sentant peser sur ses actes des colères qu'il croyait injustifiées, mais libre de toutes façons, il reprit la plume, et composa successivement VEssai sur V Administration de M. Necker par lui-même, et une Etude sur le pouvoir exécutif dans les grands Etats.
Quelles puissantes ressources offrent les lettres ! Ceux qui les savent honorer, et les cultivent, ne sont jamais tout à fait déshérités. Elles deviennent un refuge dans l'infortune, et souvent une arme utile pour se défendre contre l'ignorance, la médisance et l'envie.
Quant kMJ^^ Necker, elle cachait au fond de son cœur des chagrins profonds, inguérissables même. Elle ne pouvait, comme son mari, trouver une diversion heureuse dans l'histoire et la littérature, bien qu'elle aussi sût tenir une plume. Habituée à se mouvoir au milieu d'une élite, elle regrettait ses amis dispersés ou morts. Parmi ces derniers, il faut citer Thomas et Mou Itou, qui tenaient dans ses affections une place prépondérante.
Thomas, dès l'achat de Coppet par Necker, avait projeté de venir s'établir, lui aussi, dans le pays de
Vaud, à Coppet même, afin de vivre auprès de son amie. « Je serais auprès de vous, lui écrivait-il, je pourrais vous voir tous les jours et à toutes les heures que vous auriez de libres. Je serais votre vassal et celui de M. Necker, et jamais féodalité ne m'aurait paru plus douce. » La mort était venue, et ce grand esprit, cette âme tendre et passionnée, avait fermé les yeux sans avoir pu réaliser son rêve.
Moultou, lui aussi, avait disparu. Il avait connu ]y[me Necker jeune fille, et n'avait point cessé d'entretenir avec elle les relations de l'amitié la plus dévouée et la plus pure. Moultou était le dévouement fait homme. Qui ne connaît celui qu'il témoigna à Jean-Jacques Rousseau ? Il l'aima et le défendit de toutes ses forces, jusqu'à son dernier souffle. Le grand penseur l'avait choisi comme le dépositaire du manuscrit des Confessions, et ce fut par ses soins et ceux de son fils qu'elles furent publiées.
« M"^® Necker, écrit le comte d'Haussonville, avait avec Moultou une de ses intimités précieuses dont rien ne répare la perte, où deux âmes ont à peine besoin de s'expliquer et de se raconter l'une à l'autre, parce que de tout temps elles se sont connues et devinées. Lorsqu'un rare concours de circonstances a fait naître cette intimité entre un homme et une femme, et lorsque chacun peut s'y livrer avec la sécurité que des sentiments plus orageux n'en viendront pas troubler le calme, c'est une exquise jouissance qui est connue seulement des natures fines, et qui, sans avoir les ivresses de l'amour, en fait goûter du moins toutes les plus délicates douceurs. »
Cet ami sûr, fidèle, comprenant tout, et d'autant plus attaché que ceux qu'il aimait étaient plus malheureux, avait pris, dans la vie morale de ]y[me Necker, une place à part, bien qu'il vécût éloigné d'elle le plus souvent. Lorsqu'il était mort, en 1788, elle avait été inconsolable. « L'état de mon âme, écrivait-elle au jeune Moultou, me fait sentir encore avec plus d'effroi ce que vous devez éprouver. Ah ! vous m'aviez dit qu'il était sans danger, je vivais tranquille, et la mort est entrée dans mon cœur sans y être attendue. »
Comme elle songeait à lui maintenant ! Comme elle le regrettait ! Il lui semblait que s'il eût vécu, le séjour de Coppet l'eût enchantée. Elle avait reporté son affection sur la veuve et les enfants de cet ami tant pleuré ; un de ses grands bonheurs était de leur écrire, ou de les recevoir. « Tout me rattache à vous, écrivait-elle à M"^^ Moultou, l'estime, la reconnaissance, le souvenir, et tous les tendres et mélancoliques pensers. »
Par ces faits d'ordre intime, on peut re rendre compte de la sensibilité suraiguë de M"^® Necker, par conséquent de ses dispositions constantes à être malheureuse, malgré les biens de la vie et une situation privilégiée, la richesse, un mari dévoué, une fille supérieure, les honneurs, de grands souvenirs, bref tout ce qui peut embellir les jours.
Elle avait le sentiment des félicités parfaites, plus fortes que le temps et l'espace, félicités du cœur et
joies de l'esprit, conception de la Beauté immortelle, idéal sublime paré d'une inaltérable jeunesse, et planant au-dessus des misères de la terre.... De là l'excellence de cette femme admirable, et aussi l'infinie tristesse qui la consumait. Ce qui navrait son âme, c'était la fragilité de tout en ce monde, la crainte constante de perdre les êtres aimés, d'être oubliée d'eux, la fuite rapide des années, l'apparition chancelante de la vieillesse, là-bas, et, hélas! la certitude de mourir.
A Paris, dans le tourbillon du monde, elle était moins absorbée par ces sombres réflexions des fins dernières de l'homme, mais, à Coppet, pendant ses promenades paisibles sous les ombrages du parc, ou durant les longues heures des nuits silencieuses, elle se repliait maladivement sur elle-même, et se sentait brisée.
Pour faire diversion à cet envahissement des fatalités humaines, à cette mélancolie sans remède, ]y[me Necker s'occupait de bonnes œuvres, et ravivait en elle le culte qu'elle avait toujours professé pour la mémoire de ses parents. Fille d'un pasteur de Crassier, qui n'est distant de Coppet que d'une lieue seulement, elle se retrouvait, après de nombreuses années et une vie brillante, dans le pays aux mœurs simples qui l'avait vue naître, dans le cadre charmant où elle avait grandi, où ses grâces de jeune fille s'étaient développées, où son cœur avait commencé à battre.
Elle se plaisait à parcourir ces rives pleines d'une poésie pénétrante, à s'arrêter dans les bourgs, les hameaux, les villages, à soulager les malheureux, à
contempler l'horizon peuplé de ses émotions juvéniles, et de ses premiers souvenirs. Elle s'attendrissait sur elle-même, sur les êtres chers qui n'étaient plus, son père, sa mère, ses amis, et par l'intensité même de ces saintes évocations elle était un moment consolée, mais bientôt le sentiment de la brièveté de la vie finissait par l'absorber, et la laissait tout endolorie. C'était là son mal.
Soulager l'infortune, venir en aide à la souffrance et à la misère avait toujours été une des passions de ]\|me Necker. A Paris, elle pouvait faire le bien sur une grande échelle. Il faudrait écrire un livre pour énumérer ses bonnes actions. Rappelons la plus importante, la fondation de l'hôpital qui porte son nom, et subsiste encore de nos jours.
A Coppet, ce fut dans des limites plus restreintes que sa bienfaisance s'exerça d'abord, mais son influence ne tarda pas à s'étendre bien au delà de ses possessions, et l'écho des Alpes répéta les bénédictions que lui adressaient les pauvres voyageurs, les proscrits, et tous les malheureux qui avaient approché les murs de Coppet \
D'illustres visiteurs venaient voir l'ancien ministre et sa femme, et les arrachaient à leurs méditations moroses. Citons d'abord Gibbon, qui vivait retiré à Lausanne, après avoir écrit sa fameuse Histoire du Bas-Empire. Il avait jadis aimé Suzanne Curchod, mais ce temps était loin, et le cœur de l'historien, comme celui de M"^^ Necker, ne redoutait plus les orages.