‹ De Châteaubriand à Ernest RenanChapitre 11 sur 32 · La comlesse de liradi · texte numérisé non relu

La comlesse de liradi

Après une visite du mois d'octobre 1790, il écrivait à son ami lord Scheffield, et lui communiquait des impressions qui ne révèlent guère un ancien adorateur.

« J'ai passé quatre jours au château de Coppet avec Necker. J'aurais voulu pouvoir mettre son exemple sous les yeux de tout jeune homme travaillé par le démon de l'ambition. Ayant à sa disposition tout ce qui peut assurer le bonheur privé, il est le plus malheureux des êtres vivants. Le passé, le présent, l'avenir lui sont également odieux. Lorsque je lui suggérais quelques distractions domestiques, lire, bâtir, il me répondait sur le ton du désespoir : « Dans l'état où je suis, je ne puis sentir que le coup de vent qui m'a abattu. )> M^^ Necker a extérieurement meilleure attitude, mais le diable n'y perd rien. »

Cependant, il retourna à Coppet à différentes reprises, et devint plus indulgent pour le ministre tombé. Il dit dans une autre lettre :

« Je me suis formé de M. Necker une opinion beaucoup plus favorable qu'autrefois. Dans l'intimité, il se départ de sa réserve et de sa mélancolie. J'ai été à même de mieux juger de son esprit, et tout ce que j'en ai vu est honnête et droit. Il a été surpris par l'ouragan, il s'est trompé de route dans le brouillard, mais je me demande si, dans une situation aussi périlleuse, aucun homme aurait pu mieux faire. »

L'historien de la décadence romaine fait peu allusion à M°^® Necker dans sa correspondance, signe que peut-être l'amour ancien n'était pas mort. Qui peut sonder les profondeurs mystérieuses des pas-

sions humaines ? A ce sujet, le comte d'Haussonville écrit : « La ténacité de ces illusions que les femmes sont sujettes à conserver sur les hommes qui les ont aimées (leur eussent-ils été infidèles), put seule dissimuler à M"^^ Necker que ce n'était pas là l'ami dont son cœur avait besoin. »

Gibbon, peut-être, n'avait jamais cessé d'aimer Suzanne Curchod, mais, par une sorte de dépit amoureux, il avait mis son orgueil à déguiser son amour, à le cacher sous le masque de l'indifférence et de l'oubli.

Pendant l'automne de 1791, les hôtes de Coppet reçurent la visite du comte Frédéric-Léopold de Stolberg, qui traversait la Suisse pour se rendre en Italie avec sa seconde femme, la comtesse Sophie de Redern. Ami de Klopstock, favorable aux idées nouvelles, le comte de Stolberg honorait dans le ministre tombé de Louis XVI « l'ennemi de l'arbitraire, destiné à réconcilier l'ordre et la liberté. »

Ses amis de Genève l'avaient mis en garde contre l'abord froid en apparence et réservé de Necker. Il écrivait à ce sujet : « Je me laissai dire ce qu'on voulait, tout en sachant à quoi m'en tenir. Une apparence de froideur dans un homme dont le cœur est enflammé des plus nobles sentiments, dont l'esprit compatissant rayonnait d'une si vive lumière, ne pouvait me tromper un instant. Je l'abordai avec la confiance que seuls les grands hommes savent inspirer. Son premier aspect me remplit d'une émotion douce, mais pénétrante, qui ne lui échappa pas. Je me sentis heureux auprès de lui. Il parle peu, mais ce peu est digne de Necker. »

Ces quelques visites n'interrompaient guère la vie solitaire de Coppet, à laquelle Necker et sa femme s'habituaient avec peine. Peut-être l'eussent-ils trouvée plus pénible encore à supporter, si tout eût été calme et prospère à Paris, mais ils devaient s'applaudir d'être éloignés de la capitale, en présence des événements qui prenaient là-bas une allure de plus en plus tragique, et allaient tout à fait s'assombrir avec les massacres de Septembre.

M^^ de Staël était depuis longtemps réclamée à Coppet. Ses parents s'alarmaient pour elle, et la suppliaient de revenir, surtout après les journées du 20 juin et du 10 août (1792). Mais elle était courageuse, et elle restait dans la fournaise. Elle observait les hommes et lej choses, et amassait des matériaux qui devaient lui servir à écrire plus tard ses Considérations sur la Révolution française. Jusqu'au dernier moment, elle mit tout en œuvre pour sauver la vie à ses amis : MM. de Lally et de Jaucourt entre autres lui durent leur salut.

Le 2 Septembre enfin, jour des massacres, eUe quitta Paris, non sans peine, et après un voyage assez tranquille, elle put tomber dans les bras des siens. Sa présence donna de l'animation à Tantique demeure.

Ce fut au milieu de ces émotions, accrues sans cesse par les tristes nouvelles de Paris, qu'elle donna le jour à son second fils, Albert. Promptement rétablie, elle ouvrit les portes de Coppet à des amis

proscrits et fugitifs, et ne songea qu'à sauver ceux qui étaient restés dans la grande ville. Elle donna ainsi un but à son activité, car elle s'accommodait mal du calme du pays de Vaud, et de l'existence uniforme qu'il y fallait mener.

« 11 n'y a point, dit le comte d'Haussonville, pour les natures actives et généreuses d'épreuve plus difficile à supporter que celle d'une inaction et d'une sécurité factices au milieu dts périls publics... Cette tranquillité pesait à M"^^ de Staël, et lui arrachait des cris d'un ennui éloquent. Parfois, au milieu de cette oasis silencieuse, elle regrettait Paris, où l'échafaud se dressait déjà en permanence, et elle était tentée d'y retourner, entraînée par le plus noble des mobiles, cidui de rendre service aux amis qu'elle y avait laissés. »

Dans une lettre à son mari, l'altière ambassadrice exprime son impatience en termes caractéristiques.

« J'ai toute la Suisse, dit-elle, dans une magnifique horreur. Quelquefois, je pense que, si l'on était à Paris, avec un titre qu'ils fussent obligés de respecter, on pourrait rendre service à un grand nombre d'individus, et cet espoir me ferait tout braver. Je vois avec un peu de peine que ce qui me convient le moins au monde, c'est la vie champêtre et paisibb dont je me trouve affublée. J'ai renvoyé mes chevaux par économie, et parce que je sens un peu moins ma solitude, quand je ne vois personne. »

Parfois, elle se laissait aller au découragement, car elle avait rêvé la liberté sans violence, et elle caressait le projet d'aller vivre en Amérique. Elle

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écrivit à son mari : « Veux- tu que je te dise à quel résultat me conduisent ces événements ? A avoir de l'argent en Amérique le plus que nous pourrons, et affranchir notre situation. Liberté, fortune et amitié, voilà tout ce qu'il faut sauver. Un beau climat, de la musique, une douce réunion, voilà les seuls biens dont la France n'a pas désenchanté. Il ne reste plus même dans les autres pays ni rang, ni gloire, ni dignité : ce gouffre a tout englouti. »

Mais MJ^^ de Staël se ranimait, et retrouvait son ardeur devant ses amis de France en danger ; elle inventa, pour les sauver, un plan ingénieux qui fut couronné de succès, grâce à ses libéralités. C'est ainsi qu'elle mit tout en œuvre pour arracher au bourreau ses deux amies, la princesse de Poix et M"^^ de Simiane, puis la maréchale de Beauvau, la comtesse Charles de Noailles, qui devait devenir l'amie de Chateaubriand, l'abbé de Damas, la famille de Malouet, M^^^ de Laborde, la vicomtesse de Laval... Que n'eût-elle pas donné pour sauver la vie à Marie- Antoinette ! Ses Réflexions sur le procès de la Reine sont un éloquent témoignage de la générosité de son âme qui fut plus d'une fois méconnue.

Telle était la vie à Coppet, pendant les sombres jours de 1793. Necker, toujours studieux, accumulait mémoire sur mémoire, et mettait en lumière le passé et le présent ; M^^^ Necker s'attristait de plus en plus, et, en proie à une maladie nerveuse, résultat d'une sensibilité trop développée, voyait avec terreur approcher la mort ; M^^ de Staël, l'oreille attentive aux bruits du dehors, rongeait son frein, et soupirait après l'heure où elle pourrait s'élancer dans l'espace.

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N'y pouvant plus tenir, la fille de Necker, au commencement de cette terrible année, était partie pour l'Angleterre contre vents et marées, et elle avait passé quelques mois dans le comté de Surrey, au milieu d'une petite colonie d'émigrés. Elle avait retrouvé là ses fidèles, Narbonne, Jaucourt, Mathieu de Montmorency, avec qui elle se plaisait à parler des affaires publiques. Son entrain, dit un biographe, les circonstances particulières dans lesquelles elle se trouvait, et le besoin qu'elle avait de relations sociales, répandait autour d'elle une atmosphère de vie et d'excitation auxquelles il était difficile de résister. ê

Son père avait inutilement essayé de la retenir à Coppet. Il écrivait à ce propos à Meister, un ami sûr, le 19 décembre 1792 : « Ce n'est pas à vous que nous aimons, et qui nous aime, que je cacherai combien ce voyage nous afflige. J'ai fait ce que j'ai pu pour l'empêcher, mais en vain. Ma fille ne pourra pas éviter de passer par la France. Cette circonstance augmente nos inquiétudes, quoiqu'elle ne touchera point Paris. »

M°^e (Je Staël emporta d'heureux souvenirs de ce séjour en Angleterre. Elle y avait trouvé le bien qu'elle chérissait par-dessus tout, la conversation avec des amis de choix, et des gens qui lui plaisaient. Aussi, elle s'écriait au départ :

« Je les remercie de quatre mois de bonheur échappés au naufrage de la vie, je les remercie de m'avoir aimée... Lorsqu'un sentiment mélancolique porterait à se lasser de combattre les injustes attaques des fureurs de l'esprit de parti, l'on se

rattache à soi comme à l'objet de suffrages si purs, l'on se défend encore pour honorer ses amis. )>

Le baron de Staël rejoignit sa femme, lorsque au printemps elle rentra à Coppet, et y demeura jusqu'à la fin de 1793, partageant les alarmes et la tristesse de la famille de Necker. « On entendait de loin, dit Sainte-Beuve, aussi sourds et pressés qu'un bruit de rames sur le lac, les coups réguliers de la machine sur l'échafaud. »

C'est à cette époque que, pour secouer la torpeur qui l'environnait, M'"^ de Staël composa et publia, sans nom d'auteur, sa défense de la reine, et aussi quelques poésies inspirées par les calamités ambiantes. Dans l'une d'elles, E'pître au Malheur, nous remarquons ces vers :

Souvent, les yeux fixés sur ce beau paysage, Dont le lac avec pompe agrandit les tableaux, Je contemplais ces monts qui, formant son rivage, Teignent leur cime auguste au milieu de ces eaux. Quoi ! disais-je, ce calme où se plaît la nature Ne peut-il pénétrer dans mon cœur agité? Et l'homme seul, en proie aux peines qu'il endure. De l'ordre général serait-il excepté.^

Durant cette période tourmentée, à Lausanne, elle fit la connaissance de Joseph de Maistre, l'âpre théoricien du pouvoir absolu. Elle le rencontra chez ]\jrae Huber-Alléon, sa parente, et fit sur lui une assez profonde impression, puisque dix ans après il en parlait encore avec émotion. Ils ne devaient plus se revoir. Quand de Maistre, déçu, las de tout.

vieilli, vint pour la première fois à Paris, en 1817, l'auteur de Corinne était à l'agonie.

L'ami de Lausanne, dont les visites étaient chères à la famille de Necker, Gibbon, mourut au commencement de 1794. Il y eut un grand chagrin à Coppet. « Ce pauvre Gibbon, écrit MP^^ de Staël à son mari, dont tu m'as entendu parler comme du seul homme qui pût attacher à la Suisse, est mort en Angleterre. »

Necker et sa famille se sentaient accablés et par les faits d'ordre général, et par les faits d'ordre privé qui les concernaient. M^^e de Staël a peint cet accablement avec éloquence, et avec elle nous revivons ces inquiétudes et ces mornes angoisses.

« L'une des réflexions, dit-elle, qui nous frappaient le plus dans nos longues promenades sur les bords du lac de Genève, c'était le contraste de l'admirable nature dont nous étions environnés, du soleil éclatant de la fin de juin, avec le désespoir de l'homme, ce prince de la terre, qui aurait voulu lui faire porter son propre deuil. Le découragement s'était emparé de nous ; plus nous étions jeunes, moins nous avions de résignation ; car, dans la jeunesse surtout, on s'attend au bonheur ; l'on croit en avoir le droit, et l'on se révolte à l'idée de ne pas l'obtenir... ))

Le 9 Thermidor arriva. Elle retrouva l'espoir de revenir à Paris, mais un grand deuil de famille venait de la frapper ; le 6 mai, elle avait perdu sa mère.

Le comte d'Haussonville a raconté, dans des pages remarquables, les derniers jours de M°^^ Nec-

ker. Il faut les lire, si on veut bien comprendre cette nature impressionnable à l'excès, pleine de noblesse, dont l'âme ardente et passionnée usa les forces physiques. Dans son testament, elle demanda à son mari de faire embaumer son corps, et de le déposer, visage découvert, dans un monument funéraire élevé spécialement pour elle au fond du parc de Coppet, de porter toujours sur lui la clef du tombeau, et, quand sa dernière heure à lui-même serait venue, de mêler ses « cendres » aux siennes, après avoir ordonné qu'on fermât le lieu de leur sépulture, afin qu'ils restassent seuls ensemble. « Le cœur qui fut à toi et qui bat encore pour toi, lui disait-elle, mérite que tu respectes ses deux faiblesses : la crainte d'être ensevelie sans être morte, et celle d'être séparée de toi. «

A ce propos, M"^^ de Staël, qui l'entoura de soins jusqu'à la fin, écrivait â Meister : « Si comme elle le croyait, les traits de son visage eussent été parfaitement conservés, mon malheureux père eût passé sa vie à la contempler. Ce n'est pas comme cela que j'entends le besoin de n'être pas oubliée. »

Non contente d'avoir consacré sa vie à son mari, ]y[ine Necker voulut, au delà du tombeau, faire parler son amour et son admiration. Elle avait écrit un grand nombre de lettres qui, confiées à des mains sûres, après sa mort, devaient être remises successivement à M. Necker, à des époques déterminées. Cette correspondance posthume, dont sans doute on ne pourrait citer un exemple analogue, peint mieux qu'une longue analyse le cœur affectueux et le caractère ferme de cette épouse fidèle. « Je crains

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la mort, disait-elle à son mari, car j'aimais la vie avec toi ! »

Respectueux des volontés de sa femme, Necker la fit déposer dans le monument préparé par ses soins, et s'en constitua le gardien. Il fit imprimer, sous le titre de Mélanges, cinq volumes extraits des nombreux manuscrits qu'elle avait laissés. Peu de temps avant sa mort, elle avait publié un petit livre : Réflexions sur le Divorce, plein de sentiments élevés et de sages pensées. Une de ses maximes peut résumer sa vie : « Être aimée, disait-elle, c'est recevoir le plus grand des éloges. »

Parmi les dernières personnes qui avaient rendu visite à M^^^ Necker, il faut citer Sophie Laroche, qui eut l'honneur de mériter l'amitié de Gœthe.

Dans ses impressions de voyage, cette femme éminente rend hommage à la grâce et aux agréments de la fille du pasteur de Crassier, que le temps et le malheur avaient respectés, et qui impressionnaient vivement tous ceux qui venaient à Coppet.

Après la mort de sa mère, M"^^ de Staël resta pendant plusieurs mois près de Necker, et le consola par son dévouement filial. Elle lui avait toujours témoigné, d'ailleurs, une affection profonde, et il semblait qu'il fût plus près de son cœur. Elle eût pu vivre en paix auprès de lui, élever ses enfants, écrire, mettre en pratique la maxime que plus tard un grand poète devait formuler ainsi :

Ami, cache la vie, et répands ton esprit!

Mais cette âme intrépide ne se calmait pas. Il lui tardait de se lancer de nouveau dans l'action politique et d'affronter les tempêtes, celles du cœur comme celles de l'intelligence. Coppet ne sera pour elle, jusqu'à la fin de sa vie, qu'un lieu de repos momentané ou une retraite forcée, un exil ; il n'en aura que plus de prestige. Elle y reviendra comme l'oiseau battu par les vents d'orage, qui retourne à son nid ou s'abrite dans le creux d'un rocher, mais regarde à chaque instant si les nuages se dissipent, afin de repartir.

Durant l'automne de 1794, M"^^ de Staël, encore en grand deuil, vit se refroidir l'amitié de M. de Narbonne qu'elle aimait beaucoup ; par contre elle gagna celle de Benjamin Constant, destiné à jouer un rôle prépondérant dans sa vie. Dans l'intervalle, elle travailla à une étude importante et remarquable, intitulée : De Vinfluence des passions, où, entre autres belles pensées, on remarque celle-ci : « Les femmes cherchent un maître. Pour qu'une femme soit vraiment heureuse, il lui faut pouvoir respecter ce qu'elle aime, et la plus haute expression de son amour, c'est la vénération. »

Gouverneur Morris, ancien ambassadeur, raconte qu'au mois d'octobre, traversant la Suisse, il s'arrêta à Coppet, et trouva la fille de Necker entourée d'amis auxquels elle s'efforçait de rendre aussi agréable que possible l'hospitalité de son père. Luimême y fut reçu à bras ouverts.

Benjamin Constant avait alors vingt-sept ans. Mn^e (Je Staël et lui se complétaient l'un par l'autre. A l'époque de leur rencontre, bien qu'elle

n'eût que vingt-huit ans, elle l'emportait en expérience politique, car elle avait agi, pendant qu'il n'avait été que simple spectateur. Elle trouva en revanche chez lui le don de l'expression écrite et parlée, qu'il devait élever à une haute perfection ; une acuité d'observation qui se raillait elle-même, qui se rendait compte de tous les courants d'esprit, même les plus contradictoires, les plus étrangers au sien, reflétant les idées régnantes comme un miroir, mais assez indépendant et assez fort pour faire valoir les siennes.

Bref, il avait les passions et les ambitions qui s'harmonisaient avec celles de sa nouvelle amie ; par elle et avec elle, il fut lancé dans les agitations et les controverses de la politique française.

Comme prélude de sa réapparition sur la scène littéraire, philosophique et mondaine, celle-ci publia, à la fin de 1794, ses Réflexions sur la Paix, adressées à M. Pitt et aux Français, le premier en date de ses écrits politiques, puis elle prépara un second ouvrage sur le même sujet. Réflexions sur la paix intérieure, où elle prenait fermement parti pour la forme du gouvernement républicain. Elle séjourna encore à Coppet jusqu'au mois de mai 1795. A cette époque, elle rentra enfin à Paris, où Rœderer, dans un aimable article, salua son arrivée et ses ouvrages.

Son salon, comme toujours, fut recherché et devint un foyer intellectuel où se rencontraient les royalistes, Mathieu de Montmorency, Dupont de Nemours, l'abbé' Morellet, Choiseul, Suard, Lacretelle jeune, i)uis des hommes du monde nouveau,

Daunou, Cabanis, Garât, Lanjuinais, Tracy, Ginguené. Elle se lia aussi avec Boissy d Anglas, Marie- Joseph Chénier, et plus d'une fois implora pour ses amis persécutés l'influence de Tallien et de Barras. Elle faisait preuve des meilleures intentions, et d'une grande supériorité dans ses vues, néanmoins elle finissait par porter ombrage aux partis. Elle était trop chevaleresque pour les intrigants de toute nuance, et avait une générosité qui effarouchait leur égoïsme. Aussi, des points les plus opposés, on s'accordait à désirer son éloignement. Cette triste expérience n'abattait ni son courage ni ses espérances, ni même sa bonté. « Elle avait appris de bonne heure, dit un érudit, à ne pas rendre ses convictions responsables de ses expériences, et à maintenir intact, sous la pression du dehors, le ressort intellectuel. »

Forcée, on peut le dire, de s'éloigner de Paris après quelques mois d'activés démarches, elle revint à Coppet, à la fin de 1795, et y fit un long séjour qui dura jusqu'au printemps de 1797. Dans plusieurs de ses lettres, elle se plaint de l'isolement où elle se trouve ; elle écrit à Meister « qu'elle est si proscrite, si solitaire, qu'elle s'anéantit à ses propres yeux. » Cependant, elle ne perdait pas son temps, et malgré elle la solitude lui était bonne, comme elle est propice à tout esprit cultivé, à tout âme

I vraiment grande.

Pendant cette période, elle acheva le remarquable

i ouvrage qu'elle avait commencé en 1793 : De V influence des passions sur le bonheur des individus et des nations. C'est là qu'elle affirme, dans un style

superbe, sa compassion maternelle pour toutes les douleurs humaines. Sainte-Beuve a pu dire :

« Nulle part, aussi visiblement que dans ces admirables pages, M°i6 de Staël ne s'est montrée ce qu'elle resta toute sa vie, un génie cordial et bon. »

Après avoir publié, pendant l'été de 1796, cette étude profonde où elle révèle en maints passages les blessures de son cœur, M^^ de Staël voulait rentrer en France et y juger l'effet de son œuvre. Mais le Directoire ne se souciait pas de lui ouvrir les portes de Paris ; il redoutait sa nature agitée et troublante. Dans une lettre à Rœderer du l^^ octobre, elle se plaint énergiquement et dit : « Vous voudrez bien penser que j'aimerais mieux passer par un tribunal révolutionnaire où il y eût chance égale de mourir, ou de se sauver, que de ne pas revenir en France ; que je souffre tellement de mille manières de cet exil que je m'exposerai à tout pour en sortir. »

Elle supplia tant qu'à la fin de l'hiver, grâce à l'intervention de Barras, elle put revenir auprès de ses amis de France. En avril, nous la trouvons chez son ami, Mathieu de Montmorency, à Hérivaux, où était rassemblée une brillante société.

Elle eut l'occasion d'être présentée, pendant son séjour à Paris, à un personnage dont le nom était sur toutes les lèvres, et avec lequel elle ne devait guère s'entendre plus tard. Napoléon Bonaparte. Elle fut, comme tant d'autres, subjuguée par lui, et l'admira sincèrement.

EUe ne retourna à Coppet qu'au mois de janvier 1798. Elle voulait conseiller à son père de quitter le pays de Vaud, qui n'était plus sûr, mais Necker

s'y refusa. Il vivait là avec le souvenir toujours cher de sa femme, et quels que dussent être les périls annoncés, il considérait comme un devoir sacré de veiller jusqu'à la fin auprès de son tombeau.

A ce moment, elle reçut une visite qui lui fit un grand plaisir, celle du poète Chênedollé, ami de Fontanes, de Chateaubriand, de Joubert. Il venait d'Hambourg, où il avait vu Rivarol. Elle lui témoigna la plus franche amitié, et le retint à Coppet.

Chênedollé, ravi de cet accueil hospitalier, écrivit à ses amis et leur parla de l'éminente femme. Il leur raconta qu'elle s'occupait alors d'un livre sur la littérature. Elle y travaillait le matin. A table, ou l'après-midi, en se promenant dans le parc, on discutait la matière d'un chapitre, et ainsi naissait un livre dont les improvisations étaient plus brillantes encore que les pages écrites. Les questions agitées entre eux pendant ces entretiens de Coppet se reportaient entre autres à l'influence du christianisme sur la littérature, à celle d'Ossian sur la poésie du Nord, à la poésie des sensations du Midi. « M"^^ de Staël, disait Chênedollé, a plus d'esprit qu'elle n'en peut mener », et bien qu'il vînt de quitter Rivarol, il avouait que sa conversation était plus brillante encore et plus éloquente que la sienne, qu'elle vous entraînait, vous forçait à rouler dans son orbite ^.

Pendant l'été de cette année 1798, le baron de Staël, dont la situation diplomatique était devenue précairj, se sépara de sa femme, malgré les représentations pressantes de Necker. Elle n'en ressentit cer-

Lady Blcnnerhassell.

tainement pas un bien vif chagrin, cependant comme, malgré les apparences, elle était une intelligence ordonnée, cette séparation détermina dans sa vie une blessure secrète, qui devait lui faire écrire une des plus belles pages de son livre sur l'Allemagne.

De 1798 à 1803, nous voyons M.^^ de Staël quitter Paris pour Coppet, ou la Suisse pour la France, suivant que le besoin d'agir la pousse en avant, ou que son rôle d'écrivain la ramène dans la solitude. Ses relations avec Bonaparte deviennent de plus en plus tendues, le vainqueur d'Italie redoute cette fièvre de mouvement qui la dévore, le séjour de Paris finit par lui être interdit, elle est placée sous la surveillance de la police, son mari meurt subitement. Benjamin Constant ne la rend pas heureuse, son père vieillit, elle constate combien l'intérêt l'emporte sur tout le reste chez la plupart des hommes, et dans un élan de haute raison elle revient à la vie simple, consolante de la famille, au devoir qui purifie.

Bien que les plaisirs de la société lui fussent toujours chers, elle commença aussi à les rechercher moins. Le sort de ses trois enfants, deux garçons et une fille, la vieillesse de son père, la préoccupaient. « Je suis ici dans une parfaite solitude, écrivaitelle alors de Coppet à Fauriel, car ceux qui la troublent m'importunent, et je les écarte volontiers. Je m'occupe de mon père, de l'éducation de mes enfanta, »

Pour ces derniers, elle s'était faite institutrice et trouvait un grand bonheur à les instruire, à cultiver leur intelligence et leur cœur, à former leur caractère, à leur enseigner le grand art de la vie. Le développement de leur esprit était une jouissance si vive pour elle, qu'il n'était aucune récompense qui pût valoir à leurs yeux le spectacle du bonheur qu'ils donnaient à leur mère.

Elle avait toujours témoigné beaucoup d'affection à son père, nous le savons. A mesure qu'il avançait en âge, cette tendresse redoublait. Elle ne faisait rien sans le consulter, veillait à le distraire, et à l'entourer d'une attention à la fois maternelle et filiale. Jamais elle ne s'épargnait ; c'est à peine si, comme le raconte son vieil ami Bonstetten, elle s'accordait un peu de repos dans les moments où la plus pauvre femme elle-même a le droit de le goûter.

A Coppet, après le premier déjeuner pris en compagnie de son père, elle passait parfois des heures entières à causer avec lui. On se retrouvait dans la journée à table, puis le soir au whist et à souper, sans que jamais s'arrêtât la conversation dont, par égard pour Necker, on avait banni la politique. De son côté, l'ancien ministre adorait sa fille, en était fier, et l'encourageait à voir le monde et ses amis, dont les relations, il le savait, étaient nécessaires à sa nature expansive.

Parmi les hôtes nouveaux ou plus assidus de Coppet, à cette époque, il faut citer la belle M"^^ Rilliet-Huber, pleine de talents poétiques ; M™^ Necker de Saussure, cousine de M"^® de Staël, bien digne de vivre dans son intimité et de l'aimer, femme émi-

nente, elle aussi; Sismondi, intelligence remarquable, alors à son aurore ; M^^^ de Kriidener, dont l'existence agitée commençait à se calmer ; Bonstetten qui, dans sa jeunesse, avait connu Rousseau de près, et avait reçu à Ferney l'hospitalité de Voltaire ; enfin Mj^^ Friderike Brun, admiratrice enthousiaste de la nature.

Les soins qu'elle prodiguait à ses enfants et à son père, la joie qu'elle éprouvait à recevoir ses amis anciens ou récents, sa préoccupation et sa volonté d'achever des ouvrages commencés, et d'en créer d'autres, le charme attachant de Coppet et des environs, ne guérissaient point M.^^^ de Staël, il faut l'avouer, de la nostalgie de Paris.

Elle sentait, dit un biographe, le besoin de mettre de temps en temps son talent en contact avec le grand centre qui exerçait sur elle une puissance électrique, et donnait le mouvement à ses idées. Elle était trop pleine de vie, elle avait trop vécu sur la scène du monde, pour se contenter d'une existence paisible, et se borner à un rôle tout passif ; elle était aussi trop peu heureuse pour se résigner ainsi. On s'explique de la sorte son fameux mot à Fauriel, qui admirait de toute son âme les rives du Léman : « Vous en êtes encore au préjugé de la campagne ! » De même son exclamation en réponse à ceux qui lui vantaient le mont Blanc : « Oh ! le ruisseau de la rue du Bac ! » C'était dans cette rue qu'elle habitait, à Paris.

A la fin de 1803, elle fit des tentatives désespérées pour obtenir l'autorisation de rentrer en France, d'habiter sinon dans la capitale même, du

moins dans les environs. Elle avait des amis puissants, entre autres Joseph, frère du Premier Consul. Ils tentèrent en vain de fléchir Bonaparte qui, cependant, l'autorisa à séjourner à Dijon. Cette solution ne pouvait la satisfaire. C'est alors qu'elle se décida à visiter l'Allemagne, et entreprit un magnifique voyage en ce pays, où, après quelques obstacles vaincus, elle fut partout reçue avec les honneurs dus à son mérite, à ses talents, on peut même dire à son génie. Sa réputation était étayée sur des œuvres importantes, dont la dernière, Delphine^ avait un succès considérable dans toute l'Europe, bien qu'il déplût fortement à Napoléon.

Pendant qu'elle était accueillie en triomphatrice à la cour de Weimar, ce foyer illustre de l'Allemagne littéraire, qu'elle y voyait Schiller et Gœthe, ces deux superbes génies, et qu'ensuite on la comblait d'égards à la cour de Berlin, ville d'où elle devait raniener Guillaume Schlegel comme précepteur de ses enfants, Necker touchait au terme de sa carrière, à Coppet. Il tomba malade subitement à la fin de mars (1804) et, le 10 avril, il expirait à l'âge de soixante-douze ans, sans avoir pu embrasser une dernière fois sa fille.

A la première nouvelle de sa maladie, elle avait quitté Berlin en toute hâte. Elle apprit son malheur à Weimar, et fut inconsolable : elle perdait, dans son père, l'être qu'elle avait le plus aimé sur la terre. Benjamin Constant, Sismondi, M"^^ Necker de Saussure, Bonstetten s'employèrent de leur mieux à apaiser la violence et les éclats de son chagrin, qui, après plusieurs mois seulement, fit place à l'abattement, à la douleur muette.

Bonstetten et sa cousine avaient assisté aux derniers moments de l'ancien ministre de Louis XVI, et purent lui en faire le récit. Il avait remercié une fois encore tous ses amis et serviteurs pour leur affection, et exprimé l'espoir d'être réuni pour jamais à sa femme tant aimée. Il avait rendu l'âme en priant, occupé jusqu'à la fin par la pensée de sa fille. « On ne doit pas la blâmer de n'être pas ici, dit-il, je l'ai voulu ainsi ; c'est au cœur d'un père de la juger. » Il répéta plusieurs fois ces paroles, et ajouta que dans son âme elle n'avait jamais été méconnue. Bonstetten avait remarqué qu'à ces moments suprêmes, et même dans le délire de la fièvre, il n'était jamais revenu sur le grand rôle politique 'qu'il avait joué. En résumé, Necker avait fini en chrétien, en ami des malheureux, en sage.

M"^^ de Staël éprouva une consolation intime, en constatant quels regrets sincères étaient accordés à la mémoire de son père, mais combien elle se sentit isolée d'abord, dans le château de Coppet, où ce grand deuil l'avait ramenée ! Son point d'appui lui manquait, Necker était son conseiller, son guide dans les volontés importantes, comme dans les petites décisions qu'elle prenait librement. De plus, elle s'en remettait à lui de la direction de ses intérêts. Que faire sans ce sage, sans ce Mentor affectueux ?

Son courage lui revint, à la pensée qu'il fallait assurer le sort de ses deux fils et de sa fille, et elle se mit à administrer avec soin la grande fortune de trois millions, laissée par l'ancien ministre.

Suivant ses derniers vœux, Necker avait été déposé

près de sa femme, dans le monument funéraire qui décorait le parc de Coppet. Sa fille voulut lui élever un autre monument plus durable encore, en écrivant son livre : Du caractère de M. Necker et de sa vie privée, livre dont la forme littéraire est parfaite, et dont chaque page est pénétrée d'une émotion contenue, mais d'autant plus éloquente.

Plus de dix ans après l'avoir écrit d'une main tremblante, elle s'écriait : « Je ne dois de reconnaissance véritable sur cette terre qu'à Dieu et à mon père ; tout le reste de mes jours s'est passé dans la lutte ; lui seul y a répandu sa bénédiction....

« Tout ce que j'ai gagné par moi-même peut disparaître ; l'identité de mon être est dans l'attachement que je garde à sa mémoire. J'ai aimé qui n'aime plus ; j'ai estimé qui je n'estime plus ; le flot de la vie a tout emporté, excepté cette grande ombre qui est là sur le sommet de la montagne, et qui me montre du doigt la vie à venir. »

Elle acheva, le 25 octobre 1804, le livre sur Necker, et respira plus librement. C'est là le bienfait des actions que nous considérons comme un devoir à accomplir. La douleur même, si lourde, si accablante parfois, en semble allégée, et ainsi nous reprenons goût à l'existence.

L'entourage de M"^^ de Staël s'ingéniait à la distraire, et petit à petit elle renaissait à une vie nouvelle. Le chagrin avait comme épuré son âme. Le commerce des gens d'esprit redevint un besoin pour elle. De tous ses amis, celui qui sut la consoler le mieux fut le fervent chrétien, Mathieu de Montmorency. « Cet ami incomparable arrive après-

270 DE CUATEAUBRtAND A ERNEST RENAN

demain, écrivait-elle à Gérando, et je ne puis vous exprimer le trouble que j'éprouve, ce sentiment de joie si étranger à mon cœur déchiré, cette douleur qui se ranime précisément parce qu'il va me faire du bien, parce que je repousse et j'appelle ce céleste secours.... Oh ! comme le cœur bouleverse la vie. »

Coppet continua donc à être une maison hospitalière, où tous les esprits indépendants désiraient être accueillis. Les rigueurs de Bonaparte grandissaient le séjour de l'exilée, et lui donnaient, dans toute l'Europe, un relief extraordinaire. Aussi, il y régnait un mouvement perpétuel d'arrivées et de départs, sans que toutefois le généreux accueil fait à tous dégénérât en prodigalités et en désordre.

La maîtresse de la maison, raconte un historien, était, en ce qui la concernait, si simple et si facile à contenter, que seulement après la publication de Corinne, elle se procura un bureau convenable. « J'ai bien envie d'avoir une grande table, dit-elle alors à sa cousine, il me semble que j'en ai le droit à présent. » Jusque-là, elle écrivait comme elle pouvait, à l'angle d'une cheminée, ou sur ses genoux.

Elle n'avait pas d'habitudes tenaces, et presque pas de besoins matériels. Sa chambre, à Coppet, n'était pas plafonnée, et on y voyait les poutres. Un jour qu'on lui faisait remarquer la chose : « Voit-on les poutres? dit-elle; je n'y avais jamais pris garde. Permettez que cette année, où il y a tant de misérables, je ne me passe que les fantaisies dont je m'aperçois. »

Ces détails sont touchants. Ils révèlent la compassion d'un grand cœur, en même temps que la simplicité d'un talent supérieur.

LES BEAUX JOURS DU CHAtEAU DE COt>PET 2/1

M°ie de Staël avait visité l'Allemagne. L'idée lui vint de faire un voyage en Italie. N'était-ce pas le meilleur moyen d'endormir les peines de l'exil ? Informé de son dessein, le Premier Consul, tout-puissant dans la péninsule, donna des ordres pour que partout elle fût dignement accueillie. Il l'éloignait de Paris, mais toutefois il tenait à ne pas méconnaître sa supériorité. Il dit même qu'au moindre outrage qui lui serait fait, « il ferait marcher vingt mille hommes à son secours. » Cet hommage du héros devait être au fond très doux au cœur de M"^^ de Staël.

Ce fut en novembre 1804, qu'elle fit ses adieux à Coppet, et franchit les Alpes. Ce voyage qui dura jusqu'en juin 1805, fut un long triomphe. Quels lauriers n'avait-elle pas à cueillir, puisque l'épée de Bonaparte veillait sur elle ! Elle marchait d'ovations en ovations ; les merveilles artistiques de l'Italie, son beau ciel, ses souvenirs incomparables éblouissaient son âme. De cet éblouissement fortuné devait surgir un chef-d'œuvre, Cormne, par lequel elle entra définitivement dans la grande renommée,

A partir de cette époque, Coppet devint un lieu tout à fait consacré. Plus Napoléon apparaissait puissant à la tête de ses armées, et étonnait le monde par l'éclat de ses victoires, et les créations de son génie, plus aussi les regards se portaient vers le petit coin de terre où respirait la femme bannie par le conquérant. Ses œuvres, ses voyages, les hôtes nombreux

et distingués de tous les pays, qu'elle avait reçus, créaient autour d'elle une atmosphère glorieuse, un courant d'universelle sympathie.

Il n'y avait pas un esprit cultivé en Europe qui ne demandât avec une sorte d'affection : « Que fait, que devient M^^^ de Staël ? » Ecoutons Sainte-Beuve : « Ce que le séjour de Ferney fut pour Voltaire, dit-il, celui de Coppet l'est pour MJ^^ de Staël, mais avec bien plus d'auréole poétique, ce nous semble, et de grandiose existence. Mais l'un dans sa plaine, du fond de son château assez mince, en vue de ses jardins taillés et peu ombragés, détruit et raille. L'influence de Coppet est toute contraire ; c'est celle de Jean- Jacques continuée, ennoblie, qui s'installe et règne tout près des mêmes lieux que sa rivale ; Coppet contre-balance Ferney, et le détrône à demi. Nous tous du jeune siècle, nous jugeons Ferney, en descendant de Coppet. La beauté du site, les bois qui l'ombragent, le sexe du poète, l'enthousiasme qu'on y respire, l'élégance de la compagnie, la gloire des noms, les promenades du lac, les matinées du parc, les mystères et les orages inévitables qu'on suppose, tout contribue à enchanter pour nous l'image de ce séjour. Coppet, c'est l'Elysée que tous les cœurs, enfants de Jean-Jacques, eussent naturellement prêté à la châtelaine de leurs rêves. »

Le voilà bien, en effet, le lieu privilégié, l'idéal rivage de la poésie, de l'intelligence, et disons-le, de l'amour ! Qui de nous n'a laissé son désir et son rêve y errer quelquefois, en retournant la tête vers les jours lumineux du passé, devenus de l'histoire ?

A son retour d'Italie, M"^^ Jc Staël, parée de la

magie d'une brillante auréole, continua à recevoir à Coppet la société la plus distinguée de l'Europe. Benjamin Constant y resta jusqu'en septembre (1805). Deux princes alliés à la cour de Weimar y vinrent à leur tour, le prince de Mecklembourg et le prince Frédéric de Saxe- Gotha. Enfin, un des maîtres de la littérature française, le plus grand de l'époque, Chateaubriand, annonça son arrivée. Le séjour de Coppet lui parut enchanteur, et il félicita l'auteur de Delphine de pouvoir habiter de si beaux lieux. A ses yeux, le bonheur était là.

M"^6 (Je Staël, elle, ne l'y plaçait pas, aussi écrivait-elle à Mme Récamier : « Ah ! que M. de Chateaubriand connaît mal le cœur, en me trouvant heureuse ! Il dit qu'il n'écrirait plus s'il avait de l'argent, et il considère le bonheur sous ce même point de vue. C'est un côté vulgaire, dans un homme d'ailleurs bien supérieur. »

L'éminente femme en parle fort à son aise. On voit bien, à son langage, qu'elle n'avait jamais connu les embarras d'argent, la gêne, les privations de toute sorte. Elle avait toujours plané au-dessus de ces misères, grâce à la fortune de Necker, et ne connaissait que les tourments du cœur, et les blessures de l'ambition. Chateaubriand aurait pu lui raconter les angoisses de sa jeunesse, s'il était demeuré longtemps à Coppet, et lui dire qu'il avait souffert de la faim, à Londres, et s'était vu dans le dénûment le plus complet. Peut-être alors eût elle compris sa conception du bonheur ? En réalité, pour se bien juger, deux êtres, si grands qu'ils soient, doivent avoir la même expérience de la vie.

L'auteur des Martyrs a raconté sa visite à M"^^ de Staël. « J'allai, dit-il, la voir à Coppet ; je la trouvai seule au fond de son château, qui renfermait une cour attristée. Je lui parlai de sa fortune et de sa solitude, comme d'un moyen précieux d'indépendance et de bonheur. Je la blessai. M"^^ de Staël aimait le monde, elle se regardait comme la plus malheureuse des femmes, dans un exil dont j'aurais été ravi. Qu'était-ce à mes yeux que cette infélicité de vivre dans ses terres, avec les conforts de la vie ? Qu'était-ce que ce malheur d'avoir de la gloire, des loisirs, de la paix, dans une riche retraite, à la vue des Alpes, en comparaison de ces milliers de victimes, sans pain, sans nom, sans secours, bannies dans tous les coins de l'Europe, tandis que leurs parents avaient péri sur l'échafaud ? Il est fâcheux d'être atteint d'un mal dont la foule n'a pas l'intelligence. Au reste, ce mal n'en est que plus vif. On ne l'affaiblit point en le confrontant avec d'autres maux, on n'est pas juge de la peine d'autrui ; ce qui afflige l'un fait la joie de l'autre ; les cœurs ont des secrets divers, incompréhensibles à d'autres cœurs. Ne disputons à personne ses souffrances, il en est des douleurs comme des patries, chacun a la sienne. »

Chateaubriand l'emporte sur l'exilée de Coppet. Il s'élève à une hauteur telle qu'il découvre et comprend toutes les souffrances de l'humanité.

Pendant l'été de 1805, M"^c de Staël ne tarda pas à regarder du côté de la France, et chercha à pénétrer dans la zone de quarante lieues qui lui était assignée autour de Paris, comme barrière infranchissable. Mais la surveillance était active, et elle dut

se replier sur la Suisse. Au printemps de 1806 seulement, elle put obtenir un passeport, mais avec défense expresse de toucher Paris.

C'est à ce moment que lui vint l'idée d'organiser pour son entourage, à Genève d'abord, puis à Coppet, des représentations théâtrales où elle et ses amis jouèrent les principaux rôles. C'est ainsi qu'elle parut avec un grand succès dans les pièces qu'elle aimait, Mérope, Alzire, Zaïre de Voltaire, puis Phèdre de Racine, et une scène biblique, Agar dans le désert. Au dire de ceux qui l'entendirent, elle se révéla comme une véritable artiste, et aurait pu passer pour une élève de Talma, qu'elle admirait, du reste, au suprême degré. Elle faisait verser des larmes aux spectateurs, et par son expression remuait le fond des cœurs. C'est là tout l'art dramatique.

Au printemps de 1807, Corinne parut. Ce fut la consécration définitive de sa gloire littéraire. Elle espérait par là désarmer Napoléon, mais il restait inflexible pour le séjour de Paris. Elle explora les villes françaises où on voulait bien la tolérer, elle vint même à Paris dans le plus grand secret. Fouché l'ignora, mais l'empereur le sut. Il lui fallut partir en grande hâte, elle ne revint dans la grande cité qu'à la chute de son terrible proscripteur.

Rentrée à Coppet, elle reçut la visite de M"^^ Récamier, qui passa tout l'été auprès d'elle. Ensemble elles tentèrent une ascension du mont Blanc. Elles voulaient contempler les merveilles des hautes cimes, mais elles s'arrêtèrent à mi-chemin, exténuées de fatigue. Le prince Auguste de Prusse vint la voir sur ces entrefaites, et resta son hôte pendant plus

d'un mois. La beauté de M^^ Récamier le fascina à un tel point, qu'il lui proposa tout simplement de quitter son mari et de se marier avec lui. On dit que la coquette Juliette ne se montra point tout d'abord indifférente aux hommages de ce Hohenzollern, mais elle finit par lui opposer un refus.

En l'honneur de ce prince, M^^^ de Staël joua, sur le théâtre de Coppet, dans Mahomet, Mérope, Pyrrhus, Andromaque, Phèdre et enfin les Plaideurs. Ce fut une brillante série de succès, qui firent un peu oublier les rigueurs de son exil à l'héroïne de ces chefs-d'œuvre.

Après ces fêtes, Camille Jordan lui écrivait :« Coppet finit-il par se faire aimer de vous, après que vous l'avez fait tant aimer aux autres ? Il n'est bruit que des enchantements que vous avez su y transporter. Mais, qu'est-ce que tout cela, je le crains, pour apaiser tout ce qui remue au fond du cœur qui fit Corinne !... »

Disons encore qu'à la fin de cette année 1807, elle exerça une salutaire influence sur un jeune homme qui vint la voir, et qui lui plut, M. Prosper de Barante. Il devait bientôt se faire un nom dans les lettres. Il se souvint toujours de Coppet, où il avait senti passer le souffle supérieur de l'art et de la poésie.

L'hiver et le printemps de 1808 furent consacrés à un second voyage en Allemagne. M^"<^ de Staël avait emmené ses deux plus jeunes enfants et leur précepteur, Schlegel. Comme la première fois, elle fut choyée et admirée. Le vieux Wieland notamment, âgé de 75 ans, fut conquis par sa simplicité, son esprit, sa grâce, son savoir. Il la vit à Weimar, et raconta dans

de belles lettres l'heureuse impression qu'elle avait produite sur lui.

La voyageuse revenait avec tous les éléments utiles à son grand ouvrage sur l'Allemagne, dont le plan était depuis longtemps dans sa tête, et qui déjà était commencé. Elle rentrait dans le pays de Vaud, semblable à l'abeille qui a butiné dans les champs fleuris, et revient chargée de miel, à sa ruche paisible et abritée.

Une déception l'attendait au retour. Benjamin Constant s'était marié. C'était l'éloignement fatal de cet ami, dont l'esprit, sinon le cœur, correspondait si bien au sien, et qui pendant dix années avait donné tant de relief aux fêtes, aux réceptions, aux conversations de Coppet.

« On n'a point connu M"^^ de Staël, raconte Sismondi, si on ne l'a pas vue avec Benjamin Constant. Lui seul avait la puissance, par un esprit égal au sien, de mettre en jeu tout son esprit, de la faire grandir par la lutte, d'éveiller une éloquence, une profondeur d'âme et de pensée qui ne se sont jamais montrées dans tout leur éclat que vis-à-vis de lui, comme lui aussi n'a jamais été lui-même qu'à Coppet. Quand, après la mort de M"^^ de Staël, je l'ai vu si éteint, j'aurais à peine pu croire que ce fût le même homme. »

Sainte-Beuve, admirateur fervent de M^^^ de Staël, et qui eut des relations avec quelques-uns de ses hôtes, a laissé des pages émues sur la vie qu'on menait à son château, d'après les renseignements directs de ces témoins d'un glorieux passé.

« Les conversations philosophiques et littéraires.

dit-il, toujours piquantes ou élevées, s'engageaient déjà vers onze heures du matin, à la réunion du déjeuner ; on les reprenait au dîner, dans l'intervalle du dîner au souper, lequel avait lieu à onze heures du soir, et encore au delà, souvent jusqu'après minuit... »

Le célèbre critique, après avoir donné quelques détails, et rappelé que parfois il y avait trente personnes au château, étrangers et amis, ajoute :

)) Ce qu'on ne peut exprimer de Coppet aux années les plus brillantes... c'est le secret de l'entre-croisement des pensées de ses hôtes sous les ombrages ; ce sont les entretiens du milieu du jour, le long des belles eaux voilées de verdure... Laissons le temps s'écouler, l'auréole se former de plus en plus sur ces collines ; les cimes, de plus en plus touffues, murmurer confusément les voix du passé ; et l'imagination lointaine embellir un jour, à souhait, les troubles, les déchirements des âmes, en ces Edens de gloire. »

M^ie (3e Staël ne perdit pas complètement Benjamin Constant, elle le revit de loin en loin, mais les beaux jours étaient passés. Elle se ré.fugia dans le travail, mit la dernière main à son livre : De V Allemagne, et coordonna les matériaux de ses Considérations sur la Révolution française.

Les visiteurs de Coppet n'étaient plus tout à fait les mêmes. L'élément étranger y dominait. Dans ses voyages à travers l'Europe, l'exilée avait connu d'illustres personnages, et les avaient invités à s'arrê-

ter sur les bords du Léman. Ils tenaient à honneur de venir apporter leurs hommages à celle qu'on commençait à appeler partout la fière Corinne. Néanmoins, ce n'était plus l'animation d'autrefois. Dans une lettre à M^e Récamier, M^^ de Staël parle de Coppet, jadis si animé, comme d'un lieu solitaire et grave. Le petit théâtre était fermé, l'entrain des fêtes avait fui. Le labeur silencieux de l'écrivain avait remplacé l'éclat des réceptions et des longues causeries dans le parc.

En octobre (1808), M^e de Staël reçut la visite du poète danois, Adam Œhlenschlaeger, admirateur passionné de Gœthe, auteur d'un poème connu, Aladin ou la Lampe merveilleuse, et aussi celle du poète bavarois, Zacharias Werner. Leur séjour se prolongea, leurs entretiens enthousiastes sur le mouvement littéraire de l'Europe amenèrent des lecteurs dans le salon du château, et firent renaître les représentations dramatiques. C'est ainsi que devant un auditoire choisi de Genevois et d'étrangers, Werner déclama ses poésies, Schlegel lut le Prince Constant de Caldéron, le comte de Sabran lut le Wallenstein de Benjamin Constant, puis il y eut des lectures des Euménides d'Eschyle, à'' Œdipe à Colorie de Sophocle, de VIphigénie et du Faust de Gœthe, enfin des représentations de Minna de Barnheim et d'Emilia Galotti.

Le baron de Voght, philanthrope danois, et le comte de Kotschubey, ancien ministre de l'empereur de Russie, Paul, assistèrent à ce renouveau dramatique, qui se termina par la mise en scène de Sapho, œuvre de Mme de Staël elle-même.

Werner, racontant à un de ses amis sa réception

à Coppet, s'exprime ainsi : « M.^^ de Staël est une reine, et tous les hommes d'intelligence qui vivent dans son cercle ne peuvent en sortir, car elle les y retient par une sorte de magie... Elle est d'une taille moyenne, et son corps, sans avoir une élégance de nymphe, a la noblesse des proportions... Elle est forte, brune tte, et son visage n'est pas, à la lettre, très beau. Mais on oublie tout, dès que l'on voit ses yeux superbes, dans lesquels une grande âme divine, non seulement étincelle, mais jette feu et flamme. »

De son côté, Œhlenschlaeger a laissé un récit curieux de sa visite. « M°^^ de Staël, dit-il, vint avec bonté au-devant de moi, et me pria de passer quelques semaines à Coppet, tout en me plaisantant avec grâce sur mes fautes de français. Je me mis à lui parler allemand ; elle comprenait très bien cette langue, et ses deux enfants la comprenaient, et la parlaient très bien aussi... Il y avait dans l'éclair de ses yeux noirs un charme irrésistible... Elle écrivait alors son livre sur l'Allemagne, et nous en lisait chaque jour une partie... Si l'on ajoute à toutes ses qualités, qu'elle était riche, généreuse, on ne s'étonnera pas qu'elle ait vécu dans son château enchanté, comme une reine, comme une fée, et sa baguette magique était peut-être cette petite branche d'arbre qu'un domestique devait déposer chaque jour sur la table, à côté de son couvert, et qu'elle agitait pendant la conversation. »

Dans l'automne de 1808, raconte lady Blennerhassett, le sculpteur Frédéric Tieck, un frère du poète, vint à Coppet, et modela le buste de M"^^ de Staël,

dont elle fit présent à la duchesse Louise. Il est placé aujourd'hui dans la bibliothèque de Weimar, et garde dans les traits une expression de jeunesse. Par la même occasion, Guillaume Schlegel fut reproduit par le marbre, Zacharias Werner par le dessin, et la statue de Necker préparée pour le tombeau que sa fille voulait lui faire élever plus tard, dans l'église de Coppet.

Ce furent là les derniers reflets de cette demeure célèbre, qui, pendant une douzaine d'années, avait abrité les plus grands esprits de l'Europe.

Un des derniers hôtes de Coppet, en 1809, fut Cuvier. Comme tous, le savant naturaliste fut sous le charme, et s'en alla ravi. Le livre De V Allemagne, enfin achevé et corrigé avec soin, parut en 1810. Il fut aussitôt saisi en France. M"^^ de Staël, alors dans le département de Loir-et-Cher, ne put même sauver le manuscrit de son ouvrage, que grâce à la bienveillance personnelle du préfet, le baron de Corbigny.

Frappée au cœur par cette persécution, elle songoa pour la troisième fois à s'en aller en Amérique. Des difficultés imprévues surgirent, et elle fut obligée d'y renoncer définitivement. Il lui fallut donc se rabattre sur Coppet, comme le pigeon de La Fontaine, » traînant l'aile et tirant le pied », l'âme navrée. Cependant, le soir de son arrivée, elle vit un arc-enciel au-dessus du château, elle le considéra comme un heureux présage.

Jusqu'à la chute de Napoléon, elle vécut dans une sorte d'apaisement relatif, elle paraissait plus résignée, plus penchée sur elle-même, et jouissait

davantage de la félicité présente. En 1811, elle épousa le genevois, Jean de Rocca, descendant d'une ancienne famille patricienne émigrée en Piémont, au temps de la Réforme. Ce mariage tenu secret ne fut révélé qu'après sa mort.

a Elle a pris désormais son parti, écrivait alors Sismondi, elle ne songe plus à Paris, elle a oublié son livre, et n'en a point d'autre dans la tête ; elle vit dans le présent, sans faire de projets, sans renoncer à ceux qu'elle a faits, car ce serait presque disposer de l'avenir que d'en effacer ce qu'elle y avait mis précédemment. Elle me confond tous les jours davantage ; je n'aurais jamais espéré ce repos d'esprit qu'elle a trouvé ; je n'aurais su quel conseil lui donner pour l'atteindre, et il m'étonne si fort, que je ne sais comment compter sur sa durée. »

Cependant, la surveillance impériale se resserrait autour d'elle. Le moment approchait où un poste militaire monterait la garde devant son château. Elle parvint à s'échapper, et entreprit un voyage en Autriche et en Russie. Nous ne !a suivrons pas dans ses pérégrinations, ni dans son retour à Paris, quand Napoléon succomba. Aux Cent Jours, elle revint en Suisse, mais haletante, inquiète, avide de repartir.

Nous voulons terminer ces aperçus par deux souvenirs poétiques qui se rattachent à Coppet, celui de Lamartine et celui de lord Byron. — En 1815, le jeune Alphonse de Lamartine, alors âgé de 25 ans, habitait chez une de ses amies, dans le voisinage de M"^^ de Staël. Il eût bien voulu se présenter au château, mais à quel titre ? Et comment la voir, elle, même un moment ?

« Un jour, raconte-t-il, en sortant, comme à Forninaire, pour aller au lac, je pris la grand 'route de Coppet, et je me postai à l'ombre d'un saule, sur le revers du fossé, au bord du chemin, J'avais emporté avec moi un volume de Corinne, comme pour me porter bonheur ; le livre et le jour me portèrent en effet bonheur. Après avoir attendu une grande partie de la journée, sans apercevoir autre chose sur la route que les petits nuages de poussière, soulevés par le vent d'été, qui soufflait du lac dans les montagnes, le soleil baissait, j'allais reprendre tristement le chemin pour rentrer, quand un nuage de poussière et un bruit de roues attirèrent mes regards du côté de Coppet. Le cœur me battit, le livre me tomba des mains ; j'avais eu le temps de me rasseoir au pied de mon saule, quand deux calèches découvertes, courant au grand trot des chevaux, vers Morges, défilèrent à demi voilées par la poussière devant moi.

« La première ne contenait que des jeunes gens sur le siège et des jeunes personnes dans la voiture ; elles étaient charmantes, mais ce n'était pas la beauté que je cherchais. Dans la seconde, deux femmes d'un âge plus mûr étaient assises seules, et causaient ensemble avec animation. L'une — on m'a dit le soir que c'était M"^'^ Récamier — m 'éblouit comme le plus céleste visage qui ait jamais éclairé les yeux d'un poète, trop beau comme un éclair pour être jamais autre chose qu'une apparition ! La seconde, un peu massive, un peu colorée, un peu virile pour une apparition, mais avec de grands yeux noirs et humides qui ruisselaient de flamme et de beauté,

parlait avec une vivacité et des gestes qui semblaient accompagner de fortes pensées ; elle se soulevait en parlant comme si elle eût voulu s'élancer de la calèche ; ses cheveux, mal bouclés, s'épandaient au vent ; elle tenait dans sa main une branche de saule qui lui servait d'éventail contre le soleil de juin. Je ne vis plus qu'elle. Elle m'aperçut, et me montra du regard à son amie, qui se pencha à son tour pour regarder de mon côté.

(( Est-ce mon costume ? Est-ce mon livre ? Est-ce de l'enthousiasme involontaire exprimé par la rougeur et par la pâleur sur mon visage ? Me prirent-elles pour un étudiant allemand, qui cherchait des fleurs dans la poussière des grands chemins, ou pour un poète italien qui rêvait un sonnet à la liberté, à l'amour, ou à la gloire de Corinne ? Je ne sais... Hélas ! comme tout le monde, je n'ai saisi ma vision qu'au vol, et je n'ai vu l'amour et la gloire qu'à travers la poudre d'un grand chemin. »

C'est bien là, n'est-ce-pas ? le poète, dont le cœur bat d'espoir et frémit de tendresse. Je me souviens avoir lu cette page magnifique de Lamartine, il y a plus de vingt ans. Je la copiai sur un cahier de notes, que je retrouve avec l'émotion de jadis. Il porte la marque du temps, l'encre en a pâli, et me rappelle que ma jeunesse est loin déjà, hélas ! derrière le coteau, là-bas, dans ma Bourgogne aimée...

...En sa course rapide Le Temps prend à nos jours la Heur et les parfums, Et jamais ne remonlc à leur somce lin)pide!

L'année suivante (1810), ce fut lord Byron qui

franchit la grille de Coppet. Il avait une réputation telle que la romancière, mistress Hervey, qui était présente, s'évanouit en l'apercevant, « comme si réellement elle eût vu sa majesté Satan en personne. » M"^® de Staël le reçut avec sa grâce accoutumée. Aussi trouva-t-il « qu'elle avait rendu sa demeure aussi agréable que lieu sur terre puisse le devenir par la société et par le talent. » Plus tard, il lui rendit hommage dans ses Mémoires. De son côté, elle le jugeait l'homme le plus séduisant de l'Angleterre, mais ajoutait : « Je lui crois juste assez de sensibilité pour abîmer le bonheur d'une femme, n

Avec Byron, les dernières personnalités célèbres qui séjournèrent à Coppet furent Hobhouse, son ami, le baron de Stein, le général La Harpe, ami du tzar Alexandre, les lords Breadalbane et Sansdowne, Henry Brougham, Pictet, Saussure, la comtesse Montgelas et Pellegrino Rossi.

M. J. de Norvins, l'historien de Napoléon, fut aussi l'un des hôtes de Coppet. Dans son Mémorial, publié récemment, nous trouvons d'intéressantes particularités :

« M"^® de Staël, dit-il, nous permettait d'assister à sa toilette, où elle causait environ deux bonnes heures, en dérangeant toujours tout ce que sa femme de chambre refaisait sans cesse à sa coiffure, quand dans l'abandon de la conversation la tête de sa maîtresse ne lui échappait pas tout entière. Nous étions admis aussi à venir causer près de son lit, où adossée à un grand oreiller elle s'amusait, en nous parlant, à faire rouler dans la plus belle main qu'on pût voir, soit un panier blanc en forme d'allégrador.

soit une petite branche d'un arbuste. Ce mouvement gracieux et souvent expressif, suivant l'intérêt qu'elle imprimait ou qu'elle accordait à la causerie, faisait ressortir à chaque instant la perfection de son bras, et parfois dégageait aussi un très beau cou, qu'également elle songeait peu à dérober au regard, tant elle était sûre, et elle avait presque raison, qu'on était auprès d'elle uniquement pour l'écouter et non pour la voir. En cela, elle se traitait trop rigoureusement, car, de plus, elle avait des yeux d'une beauté et d'une expression incomparables. »

A la fin de 1816, M""^ de Staël quitta, pour Paris, sa maison si hospitalière ; elle ne devait plus la revoir. Elle mourut, en effet, l'année suivante, le 14 juillet 1817, à l'âge de 51 ans. On connaît son mot à Chateaubriand qui vint la voir sur son lit d'agonie : « J'ai toujours été la même, vive et triste. J'ai aimé Dieu, mon père, et la liberté. » Benjamin Constant, accablé de regrets et de remords, veilla une nuit entière près du corps de son amie. Jamais peut-être son âme ne fut plus fortement bouleversée.

Le tombeau de Necker et de M™^ Necker fut ouvert une fois encore, la dernière, et leur fille bienaimée fut ensevelie près d'eux. « La porte de ce tombeau, écrit le comte d'Haussonville, est aujourd'hui irrévocablement scellée et surmontée d'un bas-relief dû au ciseau de Canova. Le grand artiste a représenté Mnie de Staël à genoux, pleurant sur le tombeau de ses parents, tandis que son père, attiré vers le ciel par M"*^ Necker, lui tend la main pour lui dire un dernier adieu. »

Corinne repose donc, elle aussi, dans ce parc de

Coppet, OÙ tant de fois sa grâce et son esprit s'étaient donné carrière. Elle n'a pas cessé de l'animer de son sourire, d'y régner par le prestige de sa pensée, car le souvenir de cette femme vraiment grande, orgueil de son sexe, est impérissable. Il plane sur ce noble séjour comme un génie supérieur, et console à jamais les âmes poétiques, les cœurs aimants, les intelligences avides de Beauté, des tristesses, des misères et des décadences qui les environnent.

Après la mort de M.^^ de Staël, le baron Auguste de Staël devint possesseur de Coppet. Avec lui le culte des idées continua à y être pratiqué, de même d'ailleurs, qu'avec la baronne Auguste de Staël, née Vernet, qui en hérita par la mort de son mari et de son fils. Elle posséda le domaine jusqu'en 1876, mais sans y donner des réceptions et des fêtes qui rappelassent le passé.

Coppet devint ensuite la propriété de la comtesse d'Haussonville, née Louise de Broglie. Son mari, on le sait, était un penseur et un historien. Avec eux, il y eut une renaissance sur les bords du Léman. Pendant l'été, une société d'élite comme jadis y fut invitée, le monde de l'Académie, dont le comte d'Haussonville faisait partie, le doux et aimable M. Caro, dans tout l'éclat de son cours à la Sorbonne, l'érudit plein de bonté, M. Mézières, puis l'entourage de la princesse de Brancovan, cette grande dame doublée d'une musicienne accomplie. On joua de nouveau là-bas la comédie, l'art et les lettres y triomphèrent, l'âme de Corinne dut en tressaillir de plaisir.

A la mort de ses parents, M}^^ Mathilde d'Haus-

son ville reçut la terre de Coppet en héritage. Intelligence de mérite, aimant faire le bien discrètement, et habitant Paris, elle s'occupa surtout d'œuvres de charité. Elle allait rarement dans son château, mais elle permettait aux touristes de le visiter. Jusqu'à elle, les possesseurs de Coppet appartenaient à la religion protestante. Devenue catholique, jVjiie d'Haussonville fit bâtir dans l'intérieur du château une magnifique chapelle, en style gothique, à l'aspect noble et sévère, qui constitue une parure nouvelle pour la vieille demeure.

Elle s'éteignit en janvier 1898, comme une sainte femme, et laissa la maison de Necker à son frère, le comte Othenin d'Haussonville, ancien député, membre de l'Académie française. Avec ce dernier, Coppet ne pouvait manquer de reprendre son ancien éclat.

Le comte Othenin d'Haussonville est un lettré et un philosophe. Il a succédé à M. Caro, à l'Académie, en 1888. Il a publié de nombreux ouvrages, remarquables par l'élévation des idées, un goût sûr, un style sobre et élégant.

A nos yeux, son plus bel ouvrage est le Salon de M"^^ Necker. Le lecteur a pu en apprécier le mérite par les extraits que nous avons donnés, dans le cours de cette étude. C'est une résurrection touchante de personnages historiques qu'il était qualifié, mieux que qui que ce soit, pour remettre en lumière, d'après les archives de Coppet, devenues sa propriété.

Ces archives renferment des trésors pour l'histoire littéraire et philosophique. Toute la correspondance reçue par M"^^ de Staël s'y trouve ; c'est dire l'importance de cet amas considérable de lettres, émanant

LES HEAUX JOURS DU CIIATEAL DE COPPET 2iS9

des personnages les plus en vue à l'époque, dans le monde entier.

Là aussi sont précieusement conservés tous les manuscrits de la fille de Necker, ainsi que les épreuves d'imprimerie de ses ouvrages, corrigées de sa main. Elle écrivait d'un jet, sous le coup de l'inspiration, sa copie est nette, sans ratures, sans surcharges ; mais, à la correction des épreuves, sa pensée se modifiait, s'amplifiait, elle faisait un second travail qui venait se greffer sur le premier, et le couvrait de sa floraison nouvelle. Ces épreuves, on le conçoit, faisaient le désespoir des imprimeurs. Telles plus tard les épreuves de Balzac.

Depuis de nombreuses années, Coppet est devenu pour les touristes et les voyageurs un lieu de pèlerinage : c'est le jeudi que les grilles du châteaa s'ouvrent aux visiteurs, composés surtout d'Allemands et d'Américains. Il s'en présente, chaque semaine, ce jour-là, de cent à cent cinquante, qui arrivent de Genève et des environs, par un service de bateau spécial, et qui sont admis, par série de dix personnes, à pénétrer dans l'intérieur, et à admirer les souvenirs éloquents des jours disparus. ]\1™® de Staël est restée populaire dans la mémoire des esprits cultivés d'Amérique : ils n'ont pas oublié qu'elle aimait leur pays, qu'elle en a parlé avec sympathie, et qu'à plusieurs reprises elle désira l'habiter, ejt faillit se mettre en route.

On montre à Coppet la chambre de ^1"^^ Récamier, celle de Benjamin Constant, celle de Necker, celle de l'auteur de Corinne, et un grand nombre de portraits représentant les possesseurs et les hôtes

célèbres de cette résidence historique. Un des plus curieux est celui du baron de Staël, en costume de chambellan du roi de Suède.

Nous voici arrivé à la fin de cette étude : en évoquant à notre tour les beaux jours de Coppet, l'émotion plus d'une fois nous a saisi, et aussi le regret.

Devant l'égoïsme féroce de notre époque, devant les tristes spectacles qui se multiplient, les liens de la société qui se brisent, les salons qui se ferment et meurent ; devant l'enthousiasme pour la Beauté qui se refroidit ou se cache, quel esprit, quel cœur ne regretterait le foyer intellectuel si vivant que fut Coppet ? Qui n'aurait voulu en être l'hôte, quand M"^^ de Staël y recevait les princes de la pensée, et s'avançait souriante à leur rencontre, un rameau vert à la main, comme la muse de la poésie, de l'espérance, et de la gloire ?

Quelle muse nouvelle fera revivre ces beaux jours ? La France, hélas ! depuis trop longtemps, est vide comme un tombeau !

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