I. Mon frtre et moi, par Krnesl Daudet
dont l'action se déroulerait dans le monde du commerce, en plein Marais, quartier qu'il habitait, et qu'il pouvait bien dépeindre. Ce roman fut Fromont jeune et Risler aîné. Ce fut un véritable triomphe, et avec ce livre, l'éditeur Charpentier entra dans la série des volumes à grands tirages.
« Fromont, raconte l'auteur, fut fait dans un des plus vieux hôtels du Marais, où mon cabinet, aux vastes fenêtres claires, donnait sur les verdures, les treillages noircis du jardin. Mais au delà de cette zone de calme et de pépiements d'oiseaux, c'était la vie ouvrière des faubourgs, la fumée droite des usines, le roulement des camions, et j'entends encore sur le pavé d'une cour voisine les cahots d'une petite brouette de commerce qui, au moment des étrennes, trimballait des tambours d'enfants jusque dans la nuit de sept heures du soir.
)) Rien de sain, de montant comme de travailler dans l'atmosphère même de son sujet, le milieu où l'on sent se mouvoir ses personnages. La rentrée, la sortie des ateliers, les cloches des fabriques, passaient sur mes pages à heures fixes. Pas le moindre effort pour trouver la couleur, l'atmosphère ambiante ; j'en étais envahi. Tout le quartier m'aidait, m'enlevait, travaillait pour moi. Aux deux bouts de l'immmense pièce, ma table longue, le petit bureau de ma femme, et courant, passant la copie de l'un à l'autre, mon fils aîné, carabin maintenant, alors un bambin aux épaisses boucles blondes tombant sur son petit tablier noir pour l'encre de ses premiers hâtons. Un des meilleurs souvenirs de ma vie d'écrivain. ))
La vérité des personnages, comme on l'a dit et répété, le vécu des événements ont été la cause déterminante du succès de Fromont jeune. Ce que le lecteur a. vu, ce qui l'a ému, séduit, charmé, c'est moins l'affabulation d'un récit qui met aux prises l'honneur commercial et l'honneur domestique, que la simplicité de l'intrigue, la vérité des personnages, la poésie et l'émotion jetées à profusion dans ces pages charmantes \
Dans le passage cité plus haut, Alphonse Daudet parle de sa femme : celle-ci a été le bon génie de sa carrière. Ecrivain elle-même, artiste, poète, dévouée à la gloire de son mari, modeste pour elle, elle a eu tous les dons propres à seconder la vaste tâche du grand romancier. Il l'épousa au commencement de 1867. L'été précédent, il l'avait rencontrée chez son frère, à Ville-d'Avray.
Un jour, raconte ce dernier, des amis qui habitaient dans le voisinage, étant venus nous voir, amenèrent avec eux une de leurs parentes, une jeune fille charmante, instruite, supérieurement élevée, M^i6 Julia Allard. Elle avait eu le bonheur de grandir dans une atmosphère de tendresse et de poésie, entre un père et une mère passionnément épris des choses intellectuelles, poètes eux-mêmes. A quelques mois de là, elle portait le nom d'Alphonse Daudet.
Dans son livre : Trente ans de Paris, le romancier s'est plu à rendre hommage à celle qui partagea ses travaux. Rappelant qu'il a l'habitude de la questionner et de la consulter sur le dénouement de ses
i . Mon J'rrre et moi.
livres, il s'écrie : « Ah ! pauvres femmes d'artistes ! Il est vrai que la mienne est tellement artiste ellemême, elle a pris une telle part à tout ce que j'ai écrit ! Pas une page qu'elle n'ait revue, retouchée, où elle n'ait jeté un peu de sa belle poudre azur et or. Et si modeste, si simple, si peu femme de lettres ! »
Le succès prodigieux de Fromont jeune, non seulement en France, mais dans toute l'Europe et en Amérique, avait indiqué sa voie définitive à l'écrivain. Il était fait pour écrire des romans modernes à développements larges, pour camper aux yeux du lecteur des personnages de la vie actuelle, de la comédie humaine qui se déroule à la fin de ce siècle inquiet et tourmenté.
C'est alors qu'il commença Jack, « un livre plein de pitié, de colère et d'ironie. » Il mit une année à l'écrire. Ce roman est l'histoire d'un pauvre petit déclassé, fils d'une mère galante, élevé d'abord dans un pensionnat, puis placé comme apprenti dans une usine. Son bourreau est un amant de sa mère, d'Argenton, un poète raté, qui est jaloux de son goût pour les lettres et de sa distinction native. Il le fait partir comme employé à la chambre de chauffe d'un transatlantique. Le malheureux revient mais il est meurtri et il a failli mourir dans un naufrage. Un vieux médecin, une bonne âme, s'intéresse à son sort, ranime son courage et lui fait reprendre goût à l'étude et aux livres. Sa pensée est de lui faire épou-
ser sa petite-fille, Cécile. Jack se met à l'œuvre et travaille afin de se faire recevoir officier de santé, et mérite la main de celle qu'il aime. Mais sa mère, par sa conduite, fait manquer le mariage, et le pauvre garçon meurt à l'hôpital de souffrance et de désespoir.
« Jack, dit l'auteur, parut chez l'éditeur Dentu (1876) en deux gros volumes, et n'eut pas le succès de vente de Fromont. C'est long et c'est cher, deux volumes, pour nos habitudes françaises. « Un peu trop de papier, mon fils », me disait avec un bon sourire mon grand Flaubert, à qui le livre est dédié. ))
George Sand fut tellement bouleversée par la lecture de ce roman « qu'elle resta trois jours sans pouvoir travailler. »
A Jack succédèrent, presque d'année en année, le Nabab, les Rois pm exil, Numa Roumestan, VEvangéliste, Sapho, Tartarin sur les Alpes, Vlmmortel, A chaque volume nouveau, le succès s'affirmait davantage, et le nom d'Alphonse Daudet entrait plus solidement dans la grande notoriété, où il restera désormais avec ceux de Balzac, de Stendhal et de Flaubert.
Le Nabab, les Rois en exil et Numa Roumestan forment une sorte de trilogie consacrée aux mœurs de la politique, aux personnages qui veulent y jouer un rôle, aux passions furieuses qui s'y donnent carrière, aux fièvres dévorantes des ambitieux qui descendent dans cette arène. Ces trois livres resteront comme la peinture maîtresse des agitations publiques d'une époque, la fin de l'Empire, et les
années qui ont suivi. C'est l'histoire d'hier et d'au- 'jourd'hui.
Le personnage qui domine tout dans le Nabab, c'est le duc de Mora, nom transparent de M. de Morny. Sa physionomie est mise en relief avec un art consommé. Nous voyons revivre là ce viveur élégant et sceptique, cet homme d'Etat subtil qui portait sur ses épaules l'empire de Napoléon III, ce président sans rival du Corps législatif, qu'Alphonse Daudet put étudier de près^ tandis qu'il travaillait à ses côtés.
Les plus belles pages du livre sont celles où le romancier, je devrais dire l'historien, décrit les funérailles de cet homme extraordinaire.
L'attrait de ce roman consiste encore dans la peinture admirable d'une bande de faméliques qui s'agitent autour du bon Jansoulet, le nabab, revenu de Tunis avec une fortune de vingt-cinq milHons, et qui jette l'argent par les fenêtres dans l'espoir de satisfaire son ambition politique, et de devenir député. Jenkins, un docteur infernal, Monpavon, un vieux beau ruiné, Moessard, un journaliste aux dents de loup, mènent l'assaut contre le millionnaire, et en tirent tantôt un pied, tantôt une aile. C'est une lutte épique.
Dans les Rois en exil, il y a des chapitres d'un intérêt poignant. Christian, jeune roi d'Illyrie, a été chassé par ses sujets. Il débarque à Paris avec sa femme et son fils, et mène aussitôt la vie d'un débauché. La reine, au contraire, conserve sa dignité et rêve de restaurer le trône de son mari. Elle est aidée dans sa tâche par un royaliste dévoué,
Elysée Méraut, précepteur du petit prince Zara. Mais tous leurs efforts sont vains, le malheur s'abat sur cette famille royale, et le trône lui échappe à jamais.
Un passage fameux de l'ouvrage est celui où Frédérique, la jeune reine, pressée par la nécessité, veut envoyer au Mont-de-piété, par Elysée, la couronne de ses pères. Malédiction ! Cette couronne ne contient plus que des perles fausses. Christian a passé par là, et a déjà négocié les perles vraies. Ecoutons Daudet :
« Tout à coup elle se leva, alla prendre dans la boîte de cristal de roche l'antique relique oubliée, qu'elle posa sur la table, comme une poignée de joyaux de tous rayons,
« Elysée tressaillit... La couronne !...
« — Oui, la couronne... Voilà six cents ans qu'elle est dans la maison d'Ill^Tie... Des rois sont morts, des flots de sang gentilhomme ont coulé pour la défendre... A présent, il faut qu'elle nous aide à vivre. Il ne nous reste plus que cela...
«... Le lendemain Elysée, qui était resté dehors tout le matin, rentra après le premier coup du déjeuner, s'assit à table, ému, troublé, se mêlant à peine à la conversation dont il était ordinairement la lumière et l'entrain. Cette agitation gagna la reine, sans altérer en rien son sourire ni la sérénité de son contralto ; et le repas fini, ils furent longtemps encore avant de se rapprocher, de pouvoir causer entre eux librement...
« Enfin, la leçon arriva. Pendant que le petit prince installait, préparait ses livres :
« — Qu'avez-vous ?... demanda-t-elle. Que m'arrive-t-il encore ?...
« — Ah ! madame... Toutes les pierres sont fausses...
« — Fausses !...
({ — Et très soigneusement imitées en clinquant... Comment cela s'est-il fait ?... Quand ? Par qui? Il y a donc un malfaiteur dans la maison !
({ Elle avait pâli atrocement à ce mot de malfaiteur. Soudain, les dents serrées, avec un coup de colère et de désespoir dans les yeux :
(( — C'est vrai. Il y a un malfaiteur ici... Et vous et moi, nous le connaissons bien...
« Puis, d'un geste de fièvre, prenant violemment le poignet d'Elysée comme pour un pacte connu d'eux seuls :
« — Mais nous ne le dénoncerons jamais, n'estce pas ?
(( Jamais ! dit-il en détournant les yeux, car d'un mot ils s'étaient compris. »
Dans Numa Eoumestan, nous voyons un homme politique du Midi avec toute sa faconde et ses exagérations de langage. C'est un roman plein d'entrain et de bonne humeur. Le héros du Hvre est nommé député, il vient à Paris, trompe sa femme et se voit abandonné par elle. Mais il la retrouve en Provence, les époux se réconcilient, ]y[ine [N'uma Roumestan est toute heureuse d'avoir reconquis son mari. Malheureusement pour elle, le bruyant Numa devient ministre ; désespérée, elle s'écrie : « Le Midi l'a repris ; je ne l'aurai jamais à moi seule ! » C'est une œuvre très étudiée. Pour
peindre le Midi, gens et climat, Daudet n'a point de maître.
'UÊvangéliste est un roman psychologique, l'analyse des phases successives par lesquelles passe une âme envahie tout à coup par la religiosité. La figure attachante du livre est miss Eline Ebsen, évangélisée par M"^^ Autheman, qui, elle, est l'évangéliste. Les faits se passent à Paris, dans le quartier du Val-de-Grâce. Miss Eline songe à se marier, lorsqu'elle perd sa grand'mère, et rencontre M"^^ Autheman, présidente de l'Œuvre des Dames évangélistes. « Celle qui vient de disparaître a-t-elle au moins connu le Sauveur, avant de mourir ? » demande M^^^^ Autheman à la jeune fille. Cette parole, prononcée d'une voix sèche et dure, impressionne miss Eline, et la plonge dans une mélancolie indicible.
C'est le point de départ d'une révolution dans cette âme sensible. Elle renonce au mariage, se voue à Dieu, ne connaît plus rien de la terre, et devient à son tour dame évangéliste. La scène qui termine le récit, la séparation de la mère et de la fille, est l'une des plus déchirantes et l'une des plus belles, par la sobriété même, qu'ait jamais tracées Alphonse Daudet. Il les montre, dans cette dernière entrevue, toutes deux droites en face l'une 1 de l'autre, sans un mot, sans un regard, devenues désormais étrangères, elles qui se sont si tendrement aimées. « M^^^ Ebsen, immobile à la même place, entend ce pas léger qui s'éloigne sur l'escalier. Et, sans que la fille se penche à la portière, sans que la mère soulève son rideau pour l'échange
d'un dernier adieu, la voiture cahote, tourne la rue, se perd entre mille autres voitures dans le grondement de Paris... Elles ne se sont plus revues. Jamais. »
Sapho, comme on l'a dit, est le roman des faux ménages. L'héroïne, Fanny Legrand, surnommée Sapho, depuis qu'elle a servi de modèle pour une statue célèbre, s'empare de Jean Gaussin, un jeune homme destiné à devenir ambassadeur. Elle exerce sur son âme et sur ses sens une tjn^annie terrible. Vainement, lorsqu'il connaît son passé, il veut rompre avec elle ; vainement sa famille intervient ; vainement il s'apprête à quitter la France, Sapho le ressaisit toujours. Que de scènes cruelles dans ce roman ! Que de pages émouvantes ! Au jugement de plusieurs critiques, c'est le chef-d'œuvre d'Alphonse Daudet.
Tartarin sur les Alpes est une suite des Aventures prodigieuses de Tartarin de Tarascon. Ces deux ouvrages, si amusants à lire, constituent la plus spirituelle des satires contre l'exagération méridionale. Le type de Tartarin est devenu populaire, comme représentant la vantardise, et « il mérite, écrit un érudit, de remplacer le Gascon de notre vieux répertoire. )) On n'est jamais trahi que par les siens. Il fallait un Méridional pour bien peindre les défauts du Midi, mais Daudet a mis dans son Tartarin plus de malice que de méchanceté véritable.
Ju' Immortel est une satire contre l'Académie. Astier-Réhu, l'académicien désillusionné, s'écrie à la fin : a L'Académie, un leurre, un mirage ! Faites
votre route et votre œuvre, en dehors d'elle ! Surtout ne lui sacrifiez rien ! »
Les pages les plus spirituelles de cette étude ont pour objet les obsèques d'un académicien sans valeur réelle, qui tenait cependant une place considérable dans la docte compagnie. Le romancier montre les collègues du défunt, qui viennent pleurer hypocritement sur sa tombe. « Décrépits, cassés en deux, déjetés comme de vieux arbres à fruits, les pieds de plomb, les jambes molles, les yeux clignotants de bêtes de nuit... Ceux qu'on ne soutenait pas s'en allaient les mains tâtonnantes, et leurs noms, murmurés par la foule, évoquaient des œuvres mortes, oubliées depuis longtemps... » On sait qu'Alphonse Daudet, malgré les prières réitérées des personnages influents de notre temps, ne voulut jamais briguer les honneurs académiques. Il n'avait qu'un signe à faire, lui disait-on, et les portes s'ouvraient. Il refusa constamment. Son indépendance lui était plus chère que tout le reste.
Ces notes brèves, ces rapides comptes rendus ne peuvent donner qu'une idée bien imparfaite du talent d'Alphonse Daudet, de sa souplesse, de sa clarté, de sa lumineuse analyse des vertus et des vices, de sa puissance de relief. Il faut le lire pour comprendre la place qu'il a conquise parmi les écrivains modernes, et le rôle prépondérant qu'il a joué et jouera longtemps encore dans la formation des idées et des émotions contemporaines.
STÉPHEN LIÉGEARD. photo, paul berger
LE CHATEAU DE BROCHON (CÔTE-d'or)
M. Jules Lemaître l'a bien jugé quand il a dit : (( Qui me donnera la vraie caractéristique d'Alphonse Daudet, de ce Latin harmonieux et équilibré qu'on prendrait presque pour un classique ? On trouve chez lui des nerfs, de la modernité, du « stylisme » , de la vérité vraie, du pessimisme, de la férocité ; mais on y trouve aussi, et au même degré, la gaieté, le comique, la tendresse, le goût de pleurer. Ce qui distingue son talent, ce n'est donc pas la prédominance démesurée d'une qualité, d'un sentiment, d'un point de vue, d'une habitude : c'est plutôt un accord de qualités diverses ou opposées ^ et, si je puis dire, un dosage secret dont il n'est pas trop commode de fixer la formule. « Si l'on examine les divers écrivains, dit Montesquieu, on verra peut-être que les meilleurs et ceux qui ont plu davantage, sont ceux qui ont excité dans l'âme plus de sensations en même temps. )) Cette remarque peut s'appliquer sûrement à Alphonse Daudet ; mais il faut ajouter qu'une autre marque et plus particulière de son talent, c'est sans doute cette aisance avec laquelle il passe et nous fait passer d'une impression à l'autre, et ébranle à la fois toutes les cordes de la l3n'e intérieure. »
Quand l'auteur de tantd'œuvres vivantes débarqua à Paris, en 1857, il n'avait que son frère pour l'attendre et l'accompagner, et un malheureux commissionnaire pour porter sa malle presque vide.
Lorsque, en décembre 1897, il succomba à l'ataxie qui le torturait depuis de longues années, tout Paris lui fît de superbes funérailles, et il quitta la grande cité pour le lieu du repos éternel, au milieu
des fleurs, des parfums et des chants magnifiques, suivi par un cortège d'élite que peu d'hommes de lettres ont pu, ou pourront entraîner derrière leur cercueil. Les penseurs du monde entier se sont associés à ce deuil.
Tombé en pleine gloire, Alphonse Daudet méritait ces hommages funèbres de la Ville-Lumière et de toutes les intelligences du globe, non seulement par son talent, par son œuvre, par l'exemple de son incessant labeur, mais aussi par la noblesse et l'indépendance de son caractère, et comme nous le disions au début, par la droiture de sa vie.
Ce n'était pas seulement un pur lettré, un grand écrivain, c'était aussi un cœur affectueux et bon, un patriote éclairé qui adorait la France, et ajoutons un véritable stoïcien. Torturé par la douleur physique, il lui opposait une volonté plus forte, et jamais la sérénité de son accueil n'en fut altérée.
Il prenait un jour de repos par semaine — un jour de congé, comme les écoliers — suivant son expression. Ce jour-là, il se plaisait à recevoir ses confrères, ses amis, poètes, artistes, écrivains de toutes sortes, les anciens et les jeunes. Le soir, il les réunissait à sa table hospitalière, et sa grande joie était de voir la conversation s'animer, le choc des idées se produire, d'entendre chacun développer sa pensée, et de dire lui-même ses impressions. Quel profit pour tous dans ces combats d'esprit, dans ces entretiens familiers ! Daudet avait le charme dans Ba parole, comme dans ses livres. Il s'en est allé làbas, sur les hauteurs du Père-Lachaise, dans un courant de sympathie universelle.
Quels beaux exemples il nous laisse ! Imitons ce bon Français, et comme lui, chacun dans notre sphère, travaillons à la grandeur et à la gloire de la Patrie.
A Fautomme de 1897, je rendis visite, un matin, à l'auteur de Sapho. Nous causâmes longtemps. Nous professions les mêmes sympathies pour quelques hommes de l'époque, et aussi les mêmes répulsions pour plusieurs personnages surfaits, ayant, comme disait le romancier, « plus de savoir-faire que de savoir et de mérite ». Quand je le quittai, il me dit :
— J'ai un reproche à vous faire, un reproche grave ! Vous ne venez pas me voir assez souvent !
Je fus ému par cette parole. Je promis de revenir bientôt. Hélas ! je ne devais plus revoir Alphonse Daudet. Au mois de décembre, il succomba. Je ne passe jamais devant les logis qu'il habita, dans les parages de l'église Sainte-Clotilde, sans m'arrêter, et sans évoquer, dans un élan d'affectiou, le souvenir de ce charmant esprit.
Une visite au Château de Brochon (Côte-d'Or).
E voyageur qui quitte Dijon, et descend sur Lyon, en suivant la grande route, parallèle au chemin de fer, aperçoit sur sa droite une longue suite de montagnes, dont les flancs sont couverts de vignes, et forment les coteaux fameux de Gevrey-Chambertin, Musigny, Clos-Vougeot, Vosne-Romanée, Nuits, Pomard, Beaune. Sur les pentes, les villages se succèdent, encadrés dans la vigne, ou perdus dans les combes. Voici Chenove, Marsannay, Fixin, Brochon, Gevrey, peuplés de vignerons ; les maisons ont bon aspect, on y respire le travail, l'aisance, la propreté, le bienêtre. C'est le vin qui fait vivre et qui enrichit ces populations robustes et franches d'allure.
Un peu avant Gevrey, le regard est attiré par l'élégante silhouette d'un château Renaissance Henri II, bâti à mi-côte, et qui se détache harmonieusement sur l'immense vignoble : c'est le château de Brochon qui appartient à M. Stéphen Liégeard, le poète émérite, le grand seigneur de lettres, dont les œuvres et les bienfaits sont partout connus, et
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dont l'âme a toujours vibré et toujours chanté pour la patrie, la liberté, la beauté, la gloire.
Cette magnifique résidence, entourée de parcs et de jardins, est de construction récente ; c'est M. Liégeard lui-même qui l'a fait bâtir de toutes pièces dans l'espace de sept années, sur l'emplacement d'un cru renommé, le cru de Crébillon, qui avait été atteint par le phylloxéra. Le domaine, d'aiUeurs, fut jadis la propriété du grand Crébillon, celui dont le frisson tragique est resté dans l'histoire de notre littérature. Le pavillon où il travaillait subsiste encore dans le jardin, religieusement conservé, ainsi qu'une allée de tilleuls où il se promenait, en méditant.
C'est dans ce pavillon et sous l'ombrage de ces tilleuls, que le célèbre Bourguignon composa ses pièces fameuses, Electre, et Rhadamiste. Ces lieux sont prédestinés : Stéphen Liégeard, dont la muse est plus riante, et parfois s'enguirlande de fleurs, a composé là son livre fameux aussi et devenu populaire, les Grands Cœurs, couronné par l'Académie française, admiré par tous ceux qui brûlent du feu sacré de l'enthousiasme, et ne dédaignent point de croire encore au prestige de la vertu.
La demeure du Tragique est devenue celle du Lyrique, mais le second a un culte pour le premier, et le petit pavillon du jardin a été transformé en musée où Crébillon revit par divers souvenirs, portraits, bustes, gravures. Ce coin de terre est vraiment privilégié, puisque les traditions de la poésie s'y conservent, puisque là souffle toujours le vent de l'inspiration, la brise rythmée des rimes sonores et des strophes enchantées.
En franchissant le seuil du château, nous nous trouvons dans un haut et vaste hall, tout en marbre, éclairé par une lumière discrète. A gauche, apparaît un magnifique escalier Renaissance italienne, qui a été inspiré à M. Liégeard par des escaliers semblables des palais de Gênes. Un lion au repos est couché au pied de la rampe. Sur le premier palier, dans l'angle, se détache un marbre superbe : c'est le buste de Crébillon, pareil absolument à celui qui se trouve, à Paris, au foyer de la Comédie Française, œuvre vivante de J.-B. d'Huez, justement admirée. Dans le haut, court une galerie à colonnes du plus bel effet.
A droite, un autre marbre éblouissant de femme nue : c'est le Réveil de la Source du sculpteur bourguignon Gasq, qui a obtenu la médaille d'or à l'Exposition universelle de 1900. Une conque élégante forme la base, une eau pure y coule, avec un léger murmure qui rappelle le susurrum d'Horace, et fait songer aux fontaines cachées à l'ombre des forêts, où les tourterelles vont boire et lustrer leur plumage.
Dans le grand salon, au milieu d' œuvres d'art de premier ordre, j'ai remarqué le portrait du maître de la maison par Benjamin Constant. Quelle toile magnifique ! Le peintre a compris le poète, et, dans la fière allure qu'il lui a donnée, il a su faire revivre sa douceur, ainsi que sa noblesse de pensée et de sentiment. Son fils, M. (^laston Liégeard est représenté par un buste en marbre qui révèle le ciseau d'un artiste consommé, j'ai nommé Eugène Piron, Dijon-
nais, descendant de l'auteur de la Métromanie et Grand Prix de Rome pour la sculpture, en 1903. M. Gaston Liégeard est un fervent du plein air : il accomplit de longs voyages en automobile. Les courses en montagne surtout l'attirent. Très attaché à la Côte-d'Or, il surveille en connaisseur et en savant la culture des vignobles renommés de Chambertin, qui appartiennent à son père.
M. Liégeard a donné des soins particuliers à sa bibliothèque. Je ne parle pas seulement des livres qui garnissent les murs, livres choisis avec le goût d'un maître écrivain, doublé d'un amateur de belles éditions et de belles reliures. La décoration de la pièce a un attrait, un caractère spécial. Le ton général est blanc. La Bourgogne est rappelée par les noms de ses plus glorieux enfants, inscrits dans les hauteurs des panneaux, ainsi que par des statuettes et des portraits.
C'est Achille Cesbron, peintre de fleurs, souvent médaillé et hors concours, qui a peint le plafond, où on distingue un vol d'amours chassant les oiseaux de nuit à coups de flèches, et des scènes de vendanges bourguignonnes à travers les pampres jaunis de l'automne. M. Achille Cesbron est le père de la charmante Suzanne Cesbron, qui, après avoir remporté, la même année, les trois prix du Conservatoire, est devenue l'une des étoiles de l' Opéra-Comique.
Dans toutes les parties du château règne l'élégance sobre de l'art véritable, unie au confort moderne. La salle à manger est riante comme un parterre embaumé. Le cabinet de travail et la bibliothèque de M"^c Liégeard, lettrée comme son mari,
renferment je ne sais quel attrait indéfinissable de femme du monde, attentive à toutes les manifestations de la vie intellectuelle de notre temps, et se plaisant dans l'évocation des grands souvenirs de l'histoire.
Quand il n'habite pas Brochon, Stéphen Liégeard réside soit à Paris, soit à Cannes, où il possède une féerique villa, la Villa des Violettes. Il est possesseur encore à Dijon d'un vieil et superbe hôtel qui porte son nom. Admirablement conservé et entretenu, cet hôtel fut jadis habité par Vauban, et par d'autres personnages illustres dans les fastes de la Bourgogne.
Une des rues sur lesquelles donne cette belle demeure, s'appelle rue Jean-Baptiste-Liégeard : c'est le nom du vénéré père de l'écrivain qui nous occupe. Il fut maire de Dijon sous l'Empire, et son souvenir est oher à la ville et à tout le département. La Municipalité Dijonnaise ne l'a pas oublié, et par ce baptême de rue a voulu rendre hommage à sa mémoire. Les quatre tourelles ou échauguettes de l'hôtel, élégamment suspendues sur cette rue, sont attribuées à Hugues Sambin, élève de Michel-Ange.
Dans la même ville, la trèg vieille maison de l'ancien Présidial, rue des Forges, appartient aussi au poète. Par ses soins, les sculptures de la façade en ont été dégagées, remises en valeur, sculptures admirées comme un chef-d'œuvre d'architecture par les connaisseurs.
Le portrait de Stéphen Liégeard n'est plus à faire. Il n'est personne qui ne le connaisse, qui n'ait lu ses livres, la Gôte-cTAzur, les Grands Cœurs, les Saisons et les Mois, Pages françaises, et combien
d'autres, ou qui ne l'ait entendu à la Société d'Encouragement au Bien, dont il est le président autorisé. Il remplit, à la tête de cette association, un rôle qu'on ne peut qu'admirer, et donne ainsi aux classes élevées un salutaire exemple de solidarité et de fraternité à l'égard des classes prolétariennes. D'autre part, ami des arts, son action toujours alerte rappelle celle des grands seigneurs d'autrefois. Au mois de décembre 1902, au milieu d'un immense concours de population, il saluait à Dijon le général Boer, De la Rey, par une poésie frémissante dont je me rappelle ces strophes :
Salut à ces héros, debout, face à l'orage, Dont humble fut le nombre et si haut le courage ! Ils ont d'un maie outil fait œuvre d'ouvrier ; L'éclat de leurs exploits émerveilla le monde, Et le monde, pour prix d'une leçon féconde, Met à leurs fronts son vert laurier.
De ces preux sans reproche, ô sublime épopée ! Jamais leur rude main n'avait tenu l'épée; Au labeur div sillon ils bornaient leur fierté : Ce n'est qu'à l'heure impie où l'étranger se rue. Qu'en glaive ils ont forgé le soc de la charrue. Pour défendre leur liberté.
Le poème se terminait par ce cri de réconfort :
Par eux, et pour longtemps, s'est ressaisi le monde ; Il é tanche sa soif à la source profonde Qui fait les peuples forts et sans peur les soldats : Par eux le temple a vu relever son portique. Et leur épée y grave, à la manière antique, Les exploits de Léonidas.
Au mois de juin 1903, au Cirque d'Hiver, à Paris, à la séance publique annuelle de la Société d'Encouragement au Bien, présidée par M. Emile Loubet, Président de la République, M. Liégeard s'écriait devant six mille personnes :
« Oui, monsieur le Président, nous sommes ici les citoyens d'une République telle que l'eût rêvée Platon, idéale démocratie dont les rivalités sont proscrites, où personne ne se jalouse, où chacun croit se devoir à tous, où l'on marche la main dans la main et le cœur près du cœur ; où mettre en lumière le mérite obscur semble le premier des devoirs; où, pour tout dire d'une parole, on tient à haut prix le précepte cher à notre vénéré fondateur, Honoré Arnoul : « Aimons-nous, aidonsnous. ))
Quelques mois après, recevant et fêtant dans son château de Brochon diverses Sociétés musicales de Dijon, il disait devant ses hôtes au nombre de deux cents :
« Les réunions comme celle d'aujourd'hui doivent avoir un but, c'est d'arriver à établir l'accord, l'accord parfait, comme l'on dit en musique, entre toutes les Sociétés. Il faut oublier ce qui divise, pour ne se souvenir que de ce qui rassemble. C'est à cet idéal de paix et de concorde, qui fait les peuples plus forts, que je lève mon verre ! »
Ces paroles, poésie et prose, prononcées dans des circonstances différentes, et sorties du fond de l'âme, révèlent, mieux que de longs éloges, le caractère et le talent du poète et de l'orateur. « Les grandes pensées viennent du cœur, » a dit le sublime Vau-
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venargues : je ne connais pas d'homme à qui ce mot profond s'applique mieux qu'à Stéphen Liégeard. A mesure qu'il avance dans la carrière, la sérénité de son esprit semble s'affirmer davantage. Dans un rang social élevé, il pratique la haute philosophie des sages, et il l'enseigne autour de lui. N'est-ce point là la vraie supériorité ?
J'ai mentionné plus haut les Saisons et les Mois et Pages françaises, ouvrages recherchés du châtelain de Brochon. Le premier est un recueil de magnifiques sonnets qui correspondent, comme le titre l'indique, aux divisions de l'année, et qui ont été illustrés superbement par Paul Avril. Le livre, édité avec luxe, et tiré à petit nombre, est devenu une rareté de bibliophile, et atteint, dans les ventes, un prix élevé.
Il y a dans ces sonnets un charme indéfinissable. Le poète rapproche avec art les destins de l'homme de ces saisons, de ces mois de l'année qui, en accomplissant leur révolution, emportent nos joies, nos deuils, nos espérances, nos désirs, bref toute la trame de notre vie.
Voici le sonnet du printemps, qui ouvre les Saisons :
0 des printemps enfuis mémoire enchanteresse ! La clairière à leurs fronts prête un voile embaumé: Sur la corde de soie ils bercent leur ivresse, Le pied courbant les fleurs, le corps demi-pàmé.
220 DE CHATEAUBRIAND A ERiNEST RENAN
Tous deux, ils ont vingt ans, l'amant et la maîtresse; Dieu les fit beaux tous deux, comme un matin de mai; Lui, noie aux blonds cheveux son ardente caresse; Elle, suspend son âme au cou du bien-aimé.
Et le ruisseau s'écoule, et le papillon passe, Et le bruit des baisers qui traverse l'espace Joue avec les roseaux sur l'aile des serments
Mais qu'importent le vent, les joncs, l'eau fugitive. Ou l'heure sans retour que nul ne fait captive? Ils ont vécu leur vie en un de ses moments !
Parmi les sonnets des Mois, il en est un qui m'émeut plus que les autres, c'est celui qui est consacré à Septembre. A quoi cela tient-il ? Quelle loi subtile préside à nos émotions ? Le saurons-nous jamais ? Stéphen Liégeard chante la vigne, la Bourgogne, le sol natal. Or, je suis né là-bas, moi aussi, sur ces mêmes coteaux, et, dans les strophes de Septembre, je respire l'air vivifiant de mon pays, et je puis m'écrier, comme le Perdican d'Alfred de Musset : « Voilà mes jours passés encore tout pleins de vie ! Voilà le monde mystérieux des rêves de mon enfance ! 0 patrie ! patrie ! mot incompréhensible ! L'homme n'est-il donc né que pour un coin de terre, pour y bâtir son nid, et pour y vivre un jour ! »
Voici ce magique sonnet :
Pampre au front, serpe en main, voici venir Septembre. D'un vol prompt, sur ses pas s'élance la (Chanson; Il vient, par les coteaux, le divin cchanson, Mêler ses clairs rubis aux grains dorés de l'ambre.
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Son chaume est le sarment, — le raisin sa moisson. Fier du gai vendangeur qui sous l'osier se cambre, Il dit au buveur d'eau : « Courbe-toi, froid Sicambre ! » Il tend au vieux Burgonde un cep pour étançon.
Par lui le pressoir craque, et bout à flots la cuve. Déjà, des flancs rougis de l'odorante étuve Jaillit l'esprit subtil, feu follet du succès....
Car Septembre du thyrse arme plus d'un athlète. Car, donnant force au preux et génie au poète, Du sang pur de la vigne il fait le sang français.
Dans Pages françaises, Stéphen Liégeard a réuni des études critiques d'art et de littérature, et des discours prononcés dans diverses solennités. Un souffle patriotique admirable anime ces pages éloquentes. C'est avec raison que l'auteur écrit au début : « Alors qu'en décembre, lorsque le givre étoile la vitre et diamante les arbres, j'essayais de grouper ces feuilles dispersées au souffle des automnes, il m'a semblé qu'une même pensée s'en dégageait-, unifiant leur diversité et les réchauffant de sa flamme : pensée ardente, en effet, dominatrice, souveraine, qu'un mot résume, la France. »
A la lecture de ce livre, un enthousiasme généreux vous gagne, on se sent meilleur, on comprend le dévouement, on ambitionne de faire le bien autour de soi, et on est reconnaissant à l'écrivain qui, au lieu de décolorer l'existence, veut nous la faire aimer par l'action, le travail et le sacrifice.
En résumé, l'influence qui se dégage de la per-
sonnalité de Stéphen Liégeard est saine, réconfortante, pleine d'élan, bien en harmonie avec les traditions de la forte race bourguignonne.
Cette race, qui l'incarne mieux que lui, à l'heure présente ? Dès ses débuts, il l'a honorée par ses succès.
En rhétorique, en philosophie, au lycée de Dijon, il remporta les prix d'honneur, prix pieusement conservés dans la belle bibliothèque dont nous avons parlé plus haut. Au concours du Doctorat, plus tard, à la Faculté de Droit, il obtint la médaille d'or.
Que de triomphes ont suivi ces premiers lauriers de l'adolescence et de la jeunesse ! Au barreau d'abord où il plaida, puis dans la carrière administrative où il brilla comme sous-préfet, enfin à la tribune du Corps législatif où il fut envoyé à deux reprises, comme député de la Moselle, par d'écrasantes majorités, et où il prononça des discours remplis d'une mâle et généreuse éloquence.
Retiré des luttes de la politique après la guerre de 1870, Stéphen Liégeard consacra exclusivement aux lettres son activité et son talent. Là encore le succès couronna ses efforts et ses œuvres. Un public d'élite s'attacha à ses livres, l'Académie les récompensa, ils rayonnèrent partout, en France et à l'étranger.
L'Académie ! Sa place y est depuis longtemps marquée. C'est le cri de l'opinion, comme nous l'écrivions un jour. Tous disent que l'illustre Compagnie devrait ouvrir ses portes à ce poète qu'elle connaît bien, puisqu'elle a couronné son livre, les
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Grands Cœurs, son poème Livingstone, et son bel ouvrage la Cote d'Azur, devenu populaire dans le monde entier. Protecteur et ami des arts et des lettres, son action, nous le répétons, rappelle celle des grands seigneurs lettrés d'autrefois : il a su y joindre le prestige du philanthrope, en présidant avec tant de maîtrise la Société d'Encouragement au Bien, où il a remplacé Jules Simon. -^^
Une des pièces les plus vibrantes des Grands Cœurs porte ce titre : Mosella. C'est un cri de patriotique angoisse arraché au poète-député par l'occupation allemande de Metz, pendant la guerre de 1870-1871. Voici un fragment que nous tenons à citer encore :
L'âpre mol du Toscan est écrit sur la porte.... Oui, laissons l'espérance ! Au seuil je lis, hélas, Qu'une peste est venue et (pie la ville est morte. Chaque pierre a son deuil, chaque bruit a son glas; L'âtre s'est refroidi, la vitre reste sombre : Rien au loin qu'un galop rapide de coursier. Ou quelque pas pesant (jui fait parfois dans l'ombre Sonner ses éperons d'acier.
Quoi! la fleur de Lorraine est-elle ainsi flétrie .^ Est-ce là cette Metz si rebelle au vainqueur. Que de son gant de fer Charles-Quint a meurtrie. Impuissant, dans sa gloire, à conciuérir ce cœur.^ Quel assaut l'a réduite, ou quel or achetée? Dis comment, par quel pacte, une altière cité. Comme un enjeu de guerre imprudemment jetée, Dut livrer sa virginité P
S'ils ont flétri la vierge, ils ne l'ont point conquise. Nul n'écouta son cri, nul n'aida ses efforts, Tant était bien scellé le sépulcre de Guise ! La faim lui dénoua sa ceinture de forts,
Le hulan tout botté souilla sa couche libre.... Mais le cœur est à nous et nous doit revenir. Avant que l'Aigle Noir n'en ait pu, fibre à fibre. Arracher jusqu'au souvenir !
L'honneur, la patrie, la gloire, le culte des ancêtres, le courage des héros tombés pour le drapeau, l'essor généreux pour les nobles causes, les progrès de l'esprit humain, voilà les Dieux de Stéphen Liégeard. En est-il de plus grands pour faire agir et consoler une âme ? N'est-ce point là la source sacrée de la poésie et de l'éloquence ?
En quittant Brochon, et en remontant vers Dijon, le premier village qui se présente est Fii^in, devenu célèbre par le monument de Rude en l'honneur de Napoléon. M. Liégeard voulut me faire admirer ce souvenir épique, et me conduisit sur le flanc de la montagne boisée où il a été élevé.
On sait qu'un commandant du premier Empire, le commandant Noisot, grenadier de l'île d'Elbe, possédait là jadis une propriété. Ami de Rude, son compatriote bourguignon, il demanda au statuaire de consacrer la mémoire du grand Empereur par un monument qui attesterait le culte fidèle du vieux
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soldat, et qui s'élèverait au milieu d'un petit bois, non loin de sa demeure. Rude alors exécuta ce chefd'œuvre qui s'appelle la Résurrection, ou le Réveil à V Immortalité. L'inauguration eut lieu le 19 septembre 1847.
Un écrivain de l'époque le décrit ainsi : « La base du monument est le roc de Sainte-Hélène, masse abrupte, calcinée, hérissée de pointes aiguës d'où pendent des chaînes, morne au milieu des flots qui l'enserrent. Sur les flancs du rocher un aigle expire, l'aile étendue convulsivement. Plus haut, on distingue gisant dans l'ombre, la couronne de chêne de Campo-Formio, l'épée d'Iéna et le chapeau d'Eylau. Au sommet, Napoléon est couché dans son manteau de Marengo. L'Angleterre l'avait enchaîné là, et cloué vivant comme sur une tombe, et c'est de là qu'il va s'élancer libre. Il est mort, son immortalité commence ; d'ignobles chaînes le retenaient, son âme les brise ; son aigle ne volera plus, et lui prend l'essor. Le voici qui se réveille du trépas, qui se redresse lentement sur son roc, et, d'une main, soulève audessus de sa tête le linceul dont il est enveloppé, son long manteau de guerre. Il est encore à moitié couché et enseveli dans des plis funèbres ; mais déjà sa poitrine se découvre vêtue du glorieux uniforme, son buste se hausse, son bras s'étend, sa main cherche l'espace, tout son corps semble frémir et monter ; déjà ses yeux demi-clos nagent dans une autre lumière, et son front couronné aspire et touche à d'autres cieux ; encore un moment, et un souffle supérieur l'emportera bien loin du rocher de Sainte- Hélène. »
En compagnie du poète des Grands Cœurs, j'^P' prochai respectueusement de ce bronze fameux. Nous le regardions en silence, évoquant l'épopée du héros de tant de batailles, de tant de grandeur et de tant de gloire. Rude vraiment a été, par l'exécution, à la hauteur de l'idée géniale qu'il avait conçue. On est impressionné jusqu'au fond de l'être par ce Réveil à V Immortalité ; on sent passer dans son âme et dans sa chair un frisson magique ; on admire, et on se tait. Je comprends que de tous les coins du monde on vienne contempler ce monument. D'aussi loin qu'on débarque, il vaut le voyage. L'étincelle du génie est là doublement.
M. Liégeard me raconta que les plus grands personnages des pays étrangers s'arrêtaient souvent à Dijon, pour visiter le Napoléon de Fixin, et il me cita des princes, des princesses, des grands-ducs, des hommes d'Etat, des ministres.
Lorsque Rude mourut, en 1855, le commandant Noisot, qui lui survécut, voulut que le souvenir de son ami fût consacré aussi dans son petit bois, sur la colline. Il lui fît élever un buste en bronze, non loin de l'Empereur. Enfin, quand l'intrépide Noisot succomba à son tour, ses héritiers, selon ses derniers vœux, le firent enterrer à un endroit déterminé, dans le voisinage des deux premiers monuments. Un bronze magnifique, où revivent ses traits mâles, décore la tombe ; sur la stèle funèbre de ce fidèle et de ce brave, on a gravé ces simples mots : « Ici repose un soldat de Napoléon. »
Détail impressionnant : Noisot voulut, par testa-
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ment, que son cercueil fût déposé verticalement dans la terre, afin, disait-il, « qu'il put monter ainsi une garde éternelle en face de son Empereur. »
— Ali ! me dit Stéphen Liégeard, saluons la mémoire de pareils hommes, et souvenons-nous qu'ils furent nos pères !