LE CHATEAU DE MÉUÉVILLE
demeure, les invités remarquaient tout d'abord, dans le grand salon, une pendule monumentale, et six grandes et belles toiles d'Hubert Robert représentant des ruines italiennes. On sait que le grand paysagiste du dix-huitième siècle affectionnait la patrie de Virgile et du Tasse, et qu'il se plaisait à en faire revivre les vestiges imposants dans ses tableaux. M. de Laborde le fît venir à Méréville, et c'est là qu'il exécuta les superbes peintures dont nous parlons.
Les travaux d'embellissement, poussés avec une grande activité, avaient fait de Méréville un cadre charmant, un décor enchanteur et féerique pour les réceptions et les fêtes. Celles-ci s'y succédèrent sans interruption jusqu'à la Révolution. De Paris et des environs affluait, chez M. de Laborde, une société élégante, marquises et comtesses, gens de robe et gens de finance, l'aristocratie et la bourgeoisie cultivée, les Noailles, les Beauvau, les de Poix, les Mouchy, les Lalive, les Fézensac...
Pendant ces années qui précédèrent les orages de 89 et de 92, il y avait dans les classes plus élevées un entraînement mondain incessant et caractéristique. On se hâtait de vivre, comme si un sombre pressentiment eut passé dans les âmes. On avait la fièvre du plaisir et l'inquiétude des idées. Les esprits et les cœurs se sentaient agités par un souffle nouveau, inconnu, passionné, et chacun en souriant se laissait emporter.
Au nombre des invités de Méréville, dans cette pé-
riode heureuse, il convient de citer la comtesse d'Houdetot, l'amie de Saint- Lambert et de Rousseau, femme pleine de douceur et d'esprit, qui répandait un attrait indéfinissable partout où sa présence était annoncée. La famille de Laborde se plaisait à la recevoir, et lui faisait fête. Là plus qu'ailleurs encore, on l'estimait, on l'aimait, on la recherchait. Elle avait en elle une séduction peu commune, faite d'indulgence, de bonté, de dévouement, d'amitié délicate, de tendresse sincère.
Les beautés de Méré ville s'harmonisaient à merveille avec les dons de cette femme spirituelle et enjouée. Il nous semble l'apercevoir, au miheu d'un cercle attentif, égayant la conversation par ses fines réparties, ou bien, assise à l'écart sur quelque vieux banc du parc, crayonnant de jolis vers pour les amis qui lui donnaient l'hospitalité.
Les beautés de Méréville, disons-nous. Il convient de les faire revivre un moment, de les ressusciter, suivant le mot de Michelet, dans l'état où elles étaient, quand M"^® d'Houdetot au bras de Saint- Lambert les admirait à loisir et suivait de loin la foule des invités dispersés dans le domaine, après un agréable et étincelant déjeuner.
En sortant du château, nos visiteurs se trouvent sur une terrasse en pente douce, couverte de gazon, de fleurs et d'arbustes. De là, ils découvrent l'ensemble du parc : à droite, ils contemplent une chute de la rivière, qui tombe au-dessous d'un pont de rochers, et vient serpenter dans la prairie, puis s'enfonce à gauche dans une masse d'arbres élevés où elle forme une île attrayante.