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LE CHATEAU DE MÉRÉVILLE

furent lues devant d'élégantes générations, lesquelles s 'échappant les unes des autres comme des fleurs, écoutent aujourd'hui les plaintes de mes années. »

Jusqu'en 1819, Méréville continua à briller d'un reflet discret, et à abriter des femmes de distinction et des hommes de mérite. Mais le déclin était proche. A cette date, le beau domaine fut vendu. En sortant de la famille de Laborde, nous allons le voir passer de possesseur en possesseur, et perdre peu à peu son poétique attrait, son unité artistique, ses monuments, ses parures, ses arbres même, pour devenir une demeure banale, et n'être plus que l'ombre d'un grand nom.

MM. Ters et d'Espagnac furent les premiers acquéreurs. Ils se proposaient de morceler le domaine et de le vendre en détail, mais le courage leur manqua. Ils le conservèrent pendant cinq ans, sans réaliser leur dessein, et le revendirent en 1824 au comte de Saint-Roman, pair de France. Celui-ci le respecta, prit même grand soin de l'entretien du château et du parc, et acheta des terres pour agrandir les fermes. Avec le comte de Saint-Roman finit tout à fait la gloire de Méréville.

En 1866, il est acheté par M. le duc de Sessa, puis, en 1867, il passe à M. Belley, banquier, qui le cède bientôt à la Société Cail de Paris. Celle-ci le garde jusqu'en 1874, puis le vend à M. Hedlé, richissime anglais, qui, en 1889, s'en défait, et le vend à son tour à un banquier de Varsovie, M. Nathan-

son. Ce dernier garde le domaine un an seulement : il trouve un acquéreur dans le commandant Hériot, qui en donne 2.500.000 francs. Les négociations du marché donnèrent lieu à un procès retentissant qui dura quatre ans ; un arrangement à l'amiable intervint, mais le commandant Hériot ne voulut point habiter Méréville. En 1894, il le céda à un industriel d'Amiens, M. François.

C'était la mort de cette propriété célèbre, qui entra alors dans la période prosaïque des ventes partielles et du morcellement. Les terres furent vendues par fractions, par lopins ; les moulins, les fermes disparurent par lots. Le superbe mobilier du château fut crié et vendu aux enchères publiques ; les objets d'art, les richesses des salons furent dispersées. Ce fut un boulanger qui acheta le petit parc avec sa belle colonne ; ce fut un marchand de bois qui acquit la forêt appelée Bois de Boulogne, et qui, sans plus tarder, se mit à l'exploiter. Le grand parc est devenue la proie d'un négociant qui y a mis la cognée, et a vendu les monuments qui l'ornaient.

A l'heure où nous écrivons, un honnête briquetier est installé dans le château avec sa famille, et peut, le soir, contempler de la terrasse le domaine mutilé.

» Il y a des larmes dans les choses, sunt lacrymœ rerum » , disait le mélodieux Virgile. Le philosophe, qui vient méditer sur les bords de la Juine, ne peut que répéter cette parole si humaine du poète latin, devant la grandeur et la décadence de Méréville.

EiMAR est un de ces noms prédestinés comme Chantilly, l'Ermitage de Saint-Pétersbourg, Ferrare au XVI® siècle, les Jardins d'Académus dans l'antiquité, et quelques autres lieux qui brillent à travers les âges, et rappellent le prestige de l'intelligence, de nobles amitiés, des œuvres admirables, des souvenirs consolants, un superbe essor vers la poésie et l'art, le rayonnement magique de quelques grands hommes, bref, le génie, la beauté, la gloire.

Dans cette ville, aujourd'hui de vingt mille habitants à peine, et capitale du grand-duché de Saxe- Weimar, a vécu jadis une petite cour où nous apercevons des princesses éclairées, avides d'émotions supérieures, un prince qui plaçait avant tout les dons de l'esprit, et, à côté d'eux, un groupe d'écrivains, de poètes, de savants, qui sont les plus glorieux de l'Allemagne, et dont tous les peuples peuvent être fiers, car, suivant le mot d'un ancien, la tombe de pareils génies est l'univers entier.

Nous venons évoquer un moment la mémoire de ces femmes charmantes, simples, bonnes ; de ce prince, comme il est si rare d'en rencontrer ; de ces maîtres dans l'art de penser et d'écrire, de toutes

ces âmes d'élite qu'un heureux destin rapprocha et groupa, et qui ont laissé dans l'histoire un sillon de lumière impérissable.

Nous avons toujours été attiré par cette phalange d'esprits prédestinés. Dès notre enfance, elle nous a captivé, et plus les années se sont accumulées, plus nous avons lu, observé, étudié, voyagé, plus aussi nous avons senti croître notre sympathie et notre affection pour ces coeurs généreux, pour ces lumineuses intelligences, pour ces êtres aimants, pour ces penseurs immortels.

Ce fut la princesse Anne-Amélie de Brunswick, veuve à dix-neuf ans du duc Ernest-Auguste-Constantin de Saxe-Weimar, qui, la première, à dater de 1758, donna naissance au mouvement intellectuel de sa capitale et de son duché. Nièce de Frédéric II, femme de tête et de cœur, elle sut gouverner et administrer son petit État, en même temps qu'elle veillait à l'éducation de ses deux fils, dont l'aîné. Char les- Auguste, lui succéda en 1775 et marcha noblement sur ses traces. Pendant dix-sept ans, donc, elle remplit ce rôle de régente ; elle ne cessa de faire le bonheur de ses sujets. Le duché de Saxe-Weimar n'a guère que l'étendue d'un département feançais : de nos jours, il compte environ trois cent soixante mille habitants, mais autrefois il était beaucoup moins peuplé. Ajoutons qu'Iéna est dans le voisinage, et que son Université était célèbre à l'époque qui nous occupe.

L'acte d'Anne- Amélie qui mérite surtout d'être mis en relief, c'est l'appel de Wieland à sa cour. Ce grand esprit était professeur à Erfurt. Elle lui confia l'éducation de Char les- Auguste, tandis qu'un peu plus tard elle demandait au poète Knebel d'être le précepteur de Constantin, son second fils.

La présence de Wieland à Weimar devint la pierre angulaire sur laquelle repose la gloire extraordinaire de ce coin de terre privilégié. Son nom était célèbre dans toute l'Allemagne ; partout où il paraissait, il répandait l'éclat de son brillant esprit, et, instinctivement, les regards se tournaient vers cette réverbération bienfaisante. L'homme illustre est pareil au diamant qui étincelle et rayonne partout où on le place, et les yeux réjouis se plaisent à suivre sa clarté. Quand Weimar posséda Wieland, une lumière, inconnue jusque-là, y parut tout à coup, et l'Allemagne, puis toute l'Europe devinrent attentives à ce qui se passait à la cour de la princesse Amélie.

« Si la duchesse, écrit Diezmann, n'eut pas appelé Wieland d' Erfurt pour en faire le précepteur du prince héréditaire Charles- Auguste, Knebel ne serait pas devenu l'instituteur du second prince. Si Wieland et Knebel n'eussent point habité Weimar, Gœthe n'y serait pas venu ; sans Gœthe, Herder non plus et Schiller pas davantage. Chacun de ces hommes aurait été, à la vérité, grand dans tout autre endroit ; mais le rapprochement de ces esprits, leur contact journalier, ont produit une époque brillante et tout à fait originale dans la littérature allemande. »

On a comparé Wieland à La Fontaine et à Voltaire, et on a dit avec raison qu'il s'était montré, par ses qualités de poète et d'écrivain, le plus Français des Allemands : c'est dire qu'il eut la grâce et l'esprit plus que la force peut-être, et qu'il posséda le don de plaire à un haut degré. Il était d'une érudition profonde dans les littératures grecque et latine. Sa vie privée fut celle d'un sage ; il aimait la campagne, les joies simples et saines du foyer domestique. Sa femme, ses enfants l'entouraient de soins, et on respirait dans sa maison la bonté, la droiture, le désir d'obliger, le charme infini des cœurs innocents, des âmes généreuses, un profond sentiment d'humanité uni au culte des lettres et des arts. Venu à Weimar en 1772, Wieland y demeura jusqu'à sa mort, en 1813.

Pendant ce long séjour de quarante et un ans, il déploya une grande activité littéraire, et, nous le répétons, fut le créateur, à la cour même, avec l'appui de la princesse Amélie, de la magnifique floraison qui devait mériter à la petite ville le surnom d'Athènes de l'Allemagne. Il y fonda une revue intéressante, le Mercure, qui eut bientôt pour collaborateurs les plus illustres écrivains, et qui parut jusqu'en 1810. Il y composa de nombeux ouvrages, notamment le roman des Ahdéridains et le poème d'Ohéron.

La conversation de Wieland répandait la vie. M'"*" de Staël, qui eut le plaisir de l'entendre dans ses dernières années, dit à ce propos : « Il est animé, enthousiaste, et, comme tous les hommes de génie, jeune encore dans sa vieillesse ; et cependant il veut

être sceptique, et s'impatiente quand on se sert de sa belle imagination même pour le porter à la croyance... Il y a en lui un poète allemand et un philosophe français, qui se fâchent alternativement l'un pour l'autre ; mais ses colères cependant sont très douces à supporter, et sa conversation, rempUe d'idées et de connaissances, servirait de fonds à l'entretien de beaucoup d'hommes d'esprit en divers genres. »

Lorsque la duchesse régente s'attacha Wieland, elle avait trente -trois ans ; le poète approchait de la quarantaine. Jamais rencontre de deux nobles esprits ne fut plus heureuse et plus féconde. La jeune femme avait toujours eu non seulement le désir, mais la passion de savoir, de connaître, d'apprendre. Le rang, les titres, la fortune, la naissance n'avaient de prix à ses yeux qu'autant qu'ils s'appu^^aient sur la culture de l'esprit, sur la noblesse des sentiments, les vastes connaissances dans les sciences, les lettres, les arts, sur la philosophie, et enfin sur les grandes pensées, qui viennent du cœur, comme l'a si bien dit Vauvenargues.

Ce n'était pas seulement les arts d'agrément qu'elle cultivait, comme presque toutes les femmes des classes élevées : en dehors de la peinture et de la musique, elle se livrait à de savantes lectures en histoire et en poésie, et s'enfonçait avec délices dans les littératures anciennes, si fécondes en chefsd'œuvre. Elle n'aurait pu, en ces matières, trouver

un guide meilleur et un maître plus éclairé que Wieland ; aussi atteignit-elle en sa compagnie les hautes régions du savoir. Avec lui elle avait appris le grec, et cette langue lui était devenue familière à ce point qu'elle lisait Aristophane dans le texte.

Amélie avait reçu tous les dons de la nature. Elle était belle, enjouée, bienveillante ; son extrême sensibilité faisait un heureux contrepoids à l'ambition de sa raison, à sa passion des idées. Aussi, dans tout le duché de Weimar, elle était entourée d'une atmosphère de sympathie et d'affection, qui la rendait plus séduisante encore. Elle avait la passion des fleurs, et sa résidence d'été en était remplie.

Qui n'eût aimé une pareille femme ? Pour ses amis, pour ses sujets, pour son pays, elle fut une véritable Providence ; ses bienfaits étaient permanents, sa présence seule répandait la joie. Quel enseignement dans l'histoire de son règne pour ceux qui gouvernent les Etats, ou disposent d'une grande fortune ! En méditant sur sa vie, en imitant ses 'exemples, ils apprendront le double secret d'être heureux, puis de faire naître sous leurs pas des félicités sans nombre, et, par surcroît, une gloire paisible et sûre descendra sur leur mémoire.

Un de ses historiens a ainsi raconté la régence d'Amélie : « Entourée de ministres expérimentés dont elle secondait les vues sages, sans raideur comme sans faiblesse, naturellement portée à concilier la bienveillance avec la justice, le cœur ouvert aux plus généreux sacrifices, la jeune souveraine réussit à préserver son petit État des écueils qui auraient pu le battre ou l'engloutir. Grâce à cette maternelle

sollicitude, les souvenirs de la guerre de Sept Ans s'effacèrent, d'utiles réformes furent opérées. Je Trésor s'emplit, les malheurs même de la disette de 1772 purent être soulagés. Plusieurs années s'écoulèrent ainsi, et la nation bénit la ferme et douce main qui lui traçait sa destinée. »

La vie intellectuelle de Weimar s'harmonisait tout à fait avec ce tableau de la vie politique et sociale du duché. A côté de Wieland, dont l'influence et le prestige étaient prépondérants ; à côté de Knebel, on distinguait à la cour le professeur et écrivain, Musœus, d'Iéna, célèbre par ses contes populaires, et le poète Bertuch, dont l'œuvre est considérable, et comprend notamment les livres destinés aux enfants, justement admirés.

Les personnes de la cour, fonctionnaires et dames d'honneur, quelques amateurs, quelques amis, tous dévoués aux arts et aux lettres, complétaient ce cercle de poètes et d'érudits dont la duchesse était l'âme. On se réunissait sans grande cérémonie, on aimait et on pratiquait la conversation comme dans un salon de Paris, on se racontait les nouvelles littéraires, on commentait les livres du jour, on récitait des vers non seulement en allemand, mais en français, on s'essayait à jouer la comédie, on se déguisait, bref, on se livrait à tou^ les plaisirs de l'esprit et de l'amitié.

Cette douce vie, idj^al de toute âme cultivée, et devenue presque un mythe dans nos temps modernes, dura jusqu'en 1775, ou plutôt vit s'achever à cette date sa période initiale. En cette année, en effet, la duchesse remit le pouvoir à Charles- Auguste. Le petit

royaume était florissant. Le nouveau souverain était digne de la mère et des maîtres qui l'avaient formé. Nous allons voir, sous son règne, s'embellir encore les destins de Weimar, et la gloire littéraire de toute une nation y atteindre son zénith avec Gœthe, Schiller et Herder ; bref, ce séjour enchanteur va se trouver immortalisé par les plus beaux génies que l'Allemagne ait vus naître.

Charles-Auguste avait fait la connaissance de Gœthe, en 1774, à Francfort. La gloire du poète commençait à briller à l'horizon ; Werther, qui venait de paraître, excitait partout l'enthousiasme. Le prince, âgé seulement de dix-sept ans, manifesta sans contrainte toute son admiration et ne tarda pas à subir l'ascendant de l'écrivain. Il comprit qu'il avait devant lui un homme qui dépassait de beaucoup la commune mesure, et il résolut de l'attacher à sa personne. Gœthe alors avait vingt- cinq ans.

Leur sympathie, leur amitié, qui prirent naissance dans ces premiers entretiens de Francfort, ne tardèrent pas à grandir et à se fortifier. Elles devaient produire les plus heureux résultats et durer jusqu'à la mort. Gœthe suivit d'abord Charles-Auguste dans son voyage jusqu'à Manheim ; puis, celui-ci s'étant marié àDarmstadt, à la fin de 1775, avec la princesse Louise, fille du Landgrave de Hesse, il voulut que l'auteur de Werther vînt le rejoindre à Weimar, et il lui confia des emplois d'État importants.

Comme Wieland, Gœthe ne quittera plus cette

résidence qui lui fait si bon accueil. Il va y développer ses facultés prodigieuses, y donner l'essor à son magnifigue génie, y composer une série d'œuvres qui ne périront point, bref, y devenir un grand homme, un des plus grands dont s'honorent son pays et le monde entier. Il s'absentera, fera des voyages, visitera l'Italie, ira jusqu'en Sicile, mais Weimar sera toujours son port d'attache, son refuge, l'abri cher où il reviendra retrouver ses protecteurs, ses amis, ses admirateurs, sa maison, son jardin, ses Hvres, le repos, les doux loisirs, et où enfin il mourra en 1832, après un séjour qui aura duré cinquante-sept ans.

Il est facile de comprendre quelle influence salutaire exerça Gœthe sur l'ancienne cour de la princesse Amélie, et sur la jeune cour de Charles-Auguste. Dès le premier jour, il apporta un aliment nouveau de vitalité et de force à cette réunion d'élite, et il ressentit en même temps un plaisir infini à se trouver transporté dans un pareil milieu, qui ne demandait qu'à l'applaudir et à s'attacher à lui, et semblait ne s'être formé que pour l'accueillir, l'aimer et l'admirer.

Il y eut, toutefois, une période de fougue à traverser. Le duc était plein d'une ardeur juvénile, et Gœthe, bien que son aîné, était loin d'avoir passé l'âge des folles équipées. Dans ses Conversations avec Eckermann, le poète assagi dira plus tard : « Le duc était alors très jeune, et il faut avouer que nous faisions un peu les fous. Il ressemblait à un vin généreux, mais encore en pleine fermentation. Il ne savait quel emploi faire de ses forces, et nous fûmes souvent sur le point de nous casser le cou. Courir à

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bride abattue par-dessus les haies, les fossés et les rivières, se fatiguer pendant des journées entières à monter et à descendre les montagnes, passer ensuite la nuit à la belle étoile, camper auprès d'un feu dans les bois, c'étaient là ses goûts. Avoir hérité d'un duché, cela lui était indifférent ; mais il aurait aimé à le gagner, à le conquérir, à le prendre d'assaut. »

Plus loin, Gœthe ajoute : « La première effervescence passée, le duc entra dans une période plus calme et plus bienfaisante, de telle sorte qu'en 1783, au jour anniversaire de sa naissance, je pus lui rappeler sans crainte ce qu'il avait été dans sa jeunesse. Au commencement, je ne le nie pas, il m'a donné bien du mal, et il m'a causé bien des inquiétudes ; mais c'était une forte et excellente nature, qui s'épura vite et se façonna si bien que ce fut un plaisir de vivre avec lui. »

Dans un grand État, Charles-Auguste eût été chef d'armée et eût aimé les hasards et l'action aventureuse de la guerre, ou bien les luttes ardentes de la politique. Maître seulement d'un duché, il comprit qu'il avait un autre rôle à jouer, et ce rôle, dont sa mère avait été l'initiatrice, fut d'attirer à lui les intelligences supérieures, de s'entourer d'illustrations de tous genres, et de faire de sa capitale un asile attitré pour les lettres, les sciences et les arts. En un mot, il donna plus de développement et plus d'éclat à l'état de choses créé par la princesse Amélie.

Le duché de Weimar dut à sa situation de petit Etat cette prépondérance de l'esprit, ce triomphe de l'intelligence, cette gloire pure de la pensée. Dans un grand empire, il y a fatalement d'autres courants

qui absorbent les forces vives qu'il renferme ; les intrigues y abondent, le vent de l'ambition y souffle de tous les côtés, les courtisans y livrent mille assauts pour obtenir les places, les bénéfices, les faveurs. A Weimar, l'existence était toute simple et réglée comme celle d'une famille ; l'ordre y régnait, les besoins y étaient modérés, la pâle envie n'y dévorait personne , on se connaissait, on s'estimait et on s'aimait. Quels rivages jamais virent de pareils destins ?

« Pour bien comprendre la cour de Weimar, écrit judicieusement M. Bossert, il faut la comparer à d'autres cours littéraires, à celle de Louis XIV, par exemple. Là, dans le voisinage du grand roi, la poésie est une gloire ajoutée à d'autres gloires ; ici, elle est tout, et elle remplace seule les autres grandeurs absentes. Là, le poète est trop heureux de partager avec le duc et le comte la faveur du maître ; ici, il sait à peine qu'il est protégé, et il reçoit de bonne grâce ce qui est offert de même. Certes, Molière était tenu en grande estime par Louis XIV, mais qu'il faisait petite figure à côté d'un Condé ou d'un La Rochefoucauld ! Au contraire, les Wieland, les Gœthe, les Herder étaient les vrais seigneurs de Weimar, et tout se faisait par eux. Qui n'a été ému au récit plus ou moins légendaire des douleurs de Racine tombé en disgrâce ? Le poète weimarien n'a jamais eu à craindre de pareilles humiliations, et il faut en savoir gré à ceux qui les lui ont épargnées ; car il a pu vivre ainsi dans le grand monde sans sacrifier son originalité à des conventions de mœurs ou de langage, et sans quitter le ton franchement

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national et populaire, qui est la marque de toute vraie poésie. »

La présence de Gœthe fut saluée comme celle d'un messager des dieux : ne l'était-il point, et sa noble et mâle physionomie n'annonçait-elle pas une longue série de bienfaits, présents du cœur, moisson d'idées, conseils, réformes, encouragements, trésors de sa pensée donnés en ami et en enfant prodigue ?...

11 n'était pas venu à Weimar avec le projet d'y demeurer longtemps, mais pouvait-il quitter cette cour, si bien faite pour le comprendre ? N'était-elle pas le cadre harmonieux réservé par le destin à sa carrière de gloire ? Il s'y installa donc définitivement à la grande joie de tous, et particulièrement de Wieland qui l'admirait dans l'essor superbe de sa force lyrique, et dans les services qu'il rendait à l'Etat comme conseiller intime et premier ministre de Charles- Auguste .

Ce qui me frappe et me touche profondément dans cette cour de Weimar, c'est que l'envie n'y apparaît point, et que les mesquines intrigues n'y ont aucune prise. Loin de porter ombrage aux plus anciens, les nouveaux venus sont accueillis comme des frères aimés, et le cercle s'élargit affectueusement pour leur faire place et pour fêter leur arrivée. Que de générosité, que de noblesse dans la famille du souverain, dans ces écrivains, ces poètes, ces femmes aimables qui l'environnent et forment sa société !

« Si jamais je me fâchais avec Gœthe, disait un jour Wieland à Frédéric de Miiller, et si dans le moment de mon ressentiment contre lui j'en venais à me représenter — ce que du reste personne au

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