MONT'MENT EN BRONZE, A WEIMAR
monde ne sait mieux que moi — quels incroyables services il a rendus à notre prince, pendant les premières années de son règne, avec quelle abnégation et quel zèle il s'est dévoué à sa personne, que de nobles et grandes qualités, qui sommeillaient dans le royal jeune homme, il a fécondées et produites, je ne pourrais m'empêcher de tomber à genoux et de glorifier Gœthe, mon maître, encore plus pour cela que pour ses chefs-d'œuvre. »
Qui ne serait ému par de telles paroles ? Elles nous donnent le secret des beaux jours de Weimar. Chacun y était grand, et chacun y était bon. La joie ou la peine y était partagée avec une sincérité chaleureuse : or, tout le charme de la vie est là, comme toute son amertume est dans la solitude glacée de l'âme, qui s'use à vide au sein des vastes déserts du monde.
L'art dramatique était fort en honneur à la cour d'Amélie et de Charles- Auguste, et nous avons dit qu'on s'y essayait à jouer la comédie. Gœthe fut un puissant auxiliaire dans ce genre de divertissements, non seulement comme auteur, mais encore comme directeur, metteur en scène et acteur. L'ancien théâtre avait été détruit par un incendie en 1774. En attendant la reconstruction d'une nouvelle salle, on joua au palais ducal, ou dans une résidence voisine de la ville. Pendant la belle saison, on jouait souvent en plein air. La troupe se composait de Musœus, de Knebel, de Gœthe, des princes eux-mêmes, et,
parmi les femmes, de Corona Schrœter et d'Amélie Kotzebuë, la sœur de l'écrivain. Pour cette dernière, Gœthe composa spécialement le Frère et la Sœur, comédie en un acte. Puis il donna le Triomphe du Sentiment, comédie-fantaisie en six actes que lui inspira tout le bruit mené autour de son Werther. Enfin, vinrent les grands drames, Egmont, Iphigénie en Tauride, Torquato Tasso, pièces où resplendissent des beautés de premier ordre, et où on sent que le souffle du génie a passé.
Dès les débuts de son séjour à Weimar, Gœthe se lia d'amitié avec une femme remarquable par son esprit et par la sérénité de son caractère, nous voulons parler de M"^^ de Stein, dame d'honneur de la princesse Amélie, et dont le mari, le baron de Stein, était grand écuyer de Char les- Auguste. Elle avait à ce moment trente-trois ans, et était mère de sept enfants, dont cinq moururent en bas-âge.
Gœthe ressentit pour elle un vif entraînement. Il était dans toute la fougue des passions, et cette amie, douce, instruite, mélancolique, émut délicieusement son cœur. Elle se laissa aimer, fière certainement d'inspirer de l'attachement à un pareil homme, mais elle voulut que cette liaison s'enfermât dans les limites d'une tendre amitié. Elle fut ce qu'elle ambitionnait d'être, la confidente préférée, celle à qui on dit et on écrit tout, les petits détails, les faits minuscules de l'existence, comme le travail des idées, les grandes émotions, les rêves, les tristesses et les espérances.
Ils s'écrivirent des lettres en nombre considérable. Celles de M"^^ de Stein sont perdues, sauf une que
le poète fit passer dans sa pièce le Frère et la Sœur, Celles de Gœthe ont survécu, heureusement ; elles ont été publiées et forment deux forts volumes. Voici la lettre de l'aimable femme qu'un hasard heureux a sauvée du naufrage ; elle est brève, mais quelle lumière elle jette dans cette âme endolorie :
» Le monde me redevient cher. J'en étais bien détachée : il me redevient cher à cause de voas. Mon cœur m'accuse : je sens que je me prépare et que je vous prépare à vous-même des tourments. J'étais prête à mourir, il y a six mois; maintenant je ne le suis plus. »
M™^ de Stein fait un digne pendant à la princesse Amélie par le charme infini de toute sa personne, par l'étendue de son intelligence, la mansuétude de sa nature aimante, l'élévation de ses pensées, enfin par sa grâce un peu attristée, dont ses portraits nous ont gardé le souvenir. La duchesse Louise complétait avec grâce ce groupe féminin. M'"® de Staël, dont elle devait devenir l'amie, lui rend un juste hommage. Elle était, d'après elle, le véritable modèle d'une femme destinée par la nature au rang le plus illustre : sans prétention, comme sans faiblesse, elle inspirait au même degré la confiance et le respect, et l'héroïsme des temps chevaleresques était entré dans son âme sans lui rien ôter de la douceur de son sexe.
Il est doux d'évoquer la mémoire de ces femmes charmantes qui tenaient de la nature, de leur rang et de leur éducation une distinction supérieure, qui se sentaient attirées d'instinct vers le beau, le vrai, le bien, et qui nous apparaissent, discrètes et bonnes.
dans l'ombre des hommes de génie dont elles furent les protectrices et les amies, et dont, juste récompense, elles reçurent quelques rayons de gloire.
■jyjme j^ Stcin fut pour Gœthe une muse tutélaire. Elle lui enseigna la sagesse et la mesure. « Je ne puis dire ni comprendre, lui écrit-il, comment vous avez transformé tout mon être... Mon ancien désir de faire le bien est revenu, et, avec lui, le bonheur de vivre. »
Lorsque Gœthe s'absenta de Weimar et fit un long voyage en Italie, il y eut un refroidissement entre le poète et sa confidente. Celle-ci, très sensible, très affectueuse, se montrait aussi exigeante en amitié que si l'amour eût été de la partie. Notre conviction est qu'en réalité M'"® de Stein aimait passionnément Gœthe, mais que le sentiment du devoir et une grande délicatesse, sans compter les convenances de la cour, firent donner à sa pensée intime les couleurs d'un dévouement fraternel. Pour le monde, ils n'étaient que des amis, tels un frère et une sœur. Dans le fond de leur âme et le mystère de leurs désirs, ils étaient les plus tendres des amants. Ce qui le prouve encore, c'est que M'"® de Stein se retira tout à fait, lorsque Gœthe s'attacha à Christiane Vulpius, que plus tard il devait épouser : c'était, on le sait, une femme simple, mais il appréciait ses qualités d'intérieur. Elle maintenait l'ordre et l'économie dans sa maison, et si elle ne pouvait s'élever jusqu'à lui, il ne dédaignait pas de descendre de son Olympe jusqu'à cette bonne créature, dont la simplicité le touchait profondément.
M'"*' de Stein et le grand écrivain, toutefois, ne
pouvaient s'oublier et se négliger tout à fait. Leur correspondance se poursuivit par intervalles jusqu'à la mort de l'amie, qui arriva en 1827. Elle répétait souvent qu'il y avait deux hommes en Gœthe, et que le meilleur, le plus noble, le plus beau lui avait appartenu.
Toute l'Allemagne lettrée avait, de plus en plus, les yeux tournés du côté de Weimar. Deux hommes célèbres vont venir encore y demeurer, Herder d'abord, puis Schiller. Avec eux, le groupe weimarien devient complet, et acquiert un prestige qui doit illuminer à jamais l'histoire de l'esprit humain.
C'est grâce aux instances de Gœthe que Herder arriva. Il avait trente et un ans. « Cher frère, lui écrit-il à la fin de 1775, le duc a besoin d'un premier prédicateur. Si tu as renoncé à tes projets sur Gœttingue, ce serait une belle occasion. Dis-moi un mot. Je me sens bien ici, les princes sont excellents. »
Herder était un vaste esprit critique, doublé d'un esthéticien et d'un poète ; sa devise était : LumièrCy vie, amour. On pourrait le comparer à Diderot, à Jean-Jacques Rousseau et à Condorcet. Son œuvre est immense. Le plus beau livre qu'il ait écrit sans doute est celui qui a pour titre : Idées sur V Histoire de VHumanité. C'est une forte et large synthèse du monde, une sorte d'histoire universelle admirable. Sa conclusion est que l'homme, en marche à travers les âges, devaient de plus en plus un être pensant et aimantj et que la raison, faculté vivante dans toute
conscience, verra surgir son règne un jour et gouvernera la terre. La formule maîtresse à laquelle il arrive est celle-ci : « Il y a une idée supérieure à toute nationalité et même à toute religion, l'idée d'humanité; l'homme le plus grand est celui qui comprend et embrasse le plus de choses, et l'esprit d'intolérance et d'exclusion est le contraire de la vérité et de la sagesse. »
Herder était un admirateur passionné de Rousseau. Il communiqua son admiration à sa femme, Caroline Flachsland, et lui donna V Emile traduit en allemand. Celle-ci fut tellement enthousiasmée qu'elle voulut apprendre le français spécialement pour lire dans leur langue d'origine les ouvrages du philosophe. Herder séjourna à Weimar jusqu'en 1803, époque de sa mort. D'un caractère emporté, un peu misanthrope, il fut plusieurs fois sur le point de fuir la société et de se retirer dans la solitude. Mais Gœthe qu'il aimait, et dont il était aimé, savait le consoler, le ramener au monde, et chasser les nuages qui, parfois, obscurcissaient son front génial.
Oœthe était en Italie, lorsque Schiller, âgé de vingt-huit ans, arriva à son tour, au mois d'août 1787. Les drames Les Brigands, Don Carlos, et d'autres compositions avaient déjà rendu son nom célèbre. De plus, collaborateur du Mercure allemand de Wieland, il était fort apprécié des érudits et des lettrés. Ce fut pour lui un bonheur véritable de se trouver à la cour de Charles -Auguste ; aussi, peu après son arrivée, écrivait-il à son ami Moser : « J'ai atteint l'objet de mes désirs ; je suis à Weimar, et il me semble que je foule le sol de la Grèce ancienne. Le
duc est un homme excellent, un vrai père des lettres. Aucun art n'est négligé ici, à moins que tu ne veuilles donner ce nom au cérémonial des cours. Tu connais les écrivains dont l'Allemagne est fière, un Herder, un Wieland et d'autres encore ; je vis au milieu d'eux. Que de choses excellentes à Weimar ! Je compte bien finir mes jours dans cette ville, et y trouver une patrie. »
A la ville, ainsi qu'à la cour, il fut reçu comme un hôte attendu. C'était bien, suivant son espérance, le milieu propice qu'il avait rêvé, il n'eut point de désillusion à subir, et lui aussi, à l'exemple de ses illustres rivaux, il pourra, en cette patrie d'élection, fournir une magnifique carrière. Le duc sut l'aider dignement pour les nécessités de l'existence.
Son premier bonheur fut de trouver, dans les environs de Weimar, à Rudolstadt, une jeune fille selon son cœur, et digne de lui, Charlotte de Lengefeld, qu'il devait bientôt épouser, après avoir été nommé professeur d'histoire à l'Université d'Iéna. Pendant l'été de 1788, il allait la voir dans sa famille, le soir, après les études et les travaux suivis de ses journées. Son cœur bondissait de joie, à la pensée de la bienaimée, et l'amour lui donnait des ailes. On l'attendait de même avec impatience dans la famille de Charlotte. La sœur de celle-ci, M^^^^ de Wolzogen a raconté ces rendez-vous charmants.
« Comme nous étions heureuses, dit-elle, lorsque nous allions à la rencontre de notre ami, sous les beaux arbres qui bordent la Saale ! Nous l'attendions ordinairement près d'un torrent qui se précipite dans la rivière, et que l'on traverse sur un petit pont.
Quand nous le voyions s'avancer de loin dans la brume du soir, une vie nouvelle, claire et idéale, se levait en nous. Le sérieux s'unissait chez lui à la grâce ; on se trouvait en présence d'une âme franche et ouverte, et Ton croyait marcher entre toutes les étoiles du ciel et toutes les fleurs de la terre. »
Le second bonheur de Schiller fut le retour de Gœthe. Leurs tempéraments poétiques, il est vrai, étaient différents : Gœthe incarnait l'esthétique réaliste ; Schiller, au contraire, était l'homme du rêve et de l'idéal. Ils furent quelque temps à s'éprouver l'un l'autre, à se chercher, à se deviner. Ils se rencontrèrent sur les sommets, se comprirent enfin, et s'aimèrent comme deux frères de génie. On l'a dit à leur sujet : deux hommes peuvent gravir une montagne par les côtés opposés, ce qui n'empêche point qu'ils ne se retrouvent sur la cime, et n'aiment à se raconter leurs impressions et leurs découvertes.
Cette amitié, que rien ne devait altérer, est un des plus précieux trésors de l'histoire de Weimar. Le spectacle en est consolant, l'exemple en est salutaire. Autant que leurs chefs-d'œuvre, ici Werther, Egmont, Iphigénie, Wilhem Meister, Faust ; là Wallenstein, les Heures, Guillaume Tell, la Guerre de Trente Ans, autant, dis-je, que tant d'ouvrages à jamais vivants, cette amitié, presque unique dans l'histoire des lettres, proclame la supériorité, l'excellence, la beauté morale de Gœthe et de Schiller.
On a donc eu raison d'élever, sur une des places de la ville qu'ils ont immortalisée, un monument qui leur est commun, et où ils apparaissent l'un près de l'autre, la main posée sur la môme couronne de lau-
rier, et les yeux levés vers le même idéal. Dans le mausolée qui abrite les restes de Charles -Auguste et de sa famille, on a mis aussi, se touchant presque, les cercueils des deux amis, unis de la sorte dans la mort comme dans la vie. Ils étaient dignes de cet hommage suprême.
Schiller fut arrêté par la mort avant la fin de la course, à l'âge de 46 ans, en 1805.11 n'avait guère parcouru que la moitié de sa brillante carrière : mais, depuis la première heure, il s'était révélé un maître. Pendant dix-huit années, il avait largement contribué au prestige de Weimar. Tous le pleurèrent, l'Allemagne entière fut en deuil.
Gœthe écrivit sur la mort de son ami des pages d'une grandiose éloquence. « 11 n'a point, dit-il, connu les infirmités de la vieillesse, l'affaiblissement des facultés de l'esprit, il a vécu en homme, et c'est comme un homme complet qu'il s'est éloigné de nous. Il jouit maintenant du privilège d'apparaître à la postérité comme un esprit éternellement actif et puissant. ))
L'auteur de Werther devait voir disparaître les uns après les autres tous les personnages de la couv, bienfaiteurs, amis, compagnons de gloire, et rester le dernier survivant du groupe weimarien. Herder, un des premiers, avait fermé les yeux, en 1803. Puis, en 1808, la duchesse Amélie s'éteignit. Gœthe laissa tomber sur son tombeau ces magnifiques paroles : « C'est le privilège des nobles natures, que leur passage dans les régions supérieures est une bénédiction, comme leur séjour ici-bas ; que, d'en haut, étoiles de lumière, elles brillent à nos yeux comme des points
vers lesquels nous devons diriger notre course dans une traversée trop souvent troublée par les orages, et que ces mêmes êtres que nous avons aimés dans la vie, bienveillants et secourables, désormais bienheureux, attirent encore vers eux nos regards avides. »
Après la mort de Wieland, en 1813, Gœthe et Charles- Auguste restèrent seuls pour s'entretenir de ceux qui n'étaient plus. Weimar avait eu, d'ailleurs, des moments terribles à traverser, avant et après la bataille d'Iéna ; la période guerrière pour le duché ne cessa qu'à la Restauration, en 1815. Le calme revint alors, et la petite cour continua à abriter les écrivains et les poètes, et à être, pendant de longues années encore, un foyer propice pour les sciences, les arts et les lettres.
Charles- Auguste mourut subitement en 1828. C'était la fin d'une époque; Le cj^^cle de gloire allait se fermer tout à fait à la mort de Gœthe, en 1832. Le nouveau souverain, Charles-Frédéric, et sa femme, la princesse Maria Paulowna, sœur d'Alexandre, empereur de Russie, entourèrent d'attentions délicates et de soins affectueux les dernières années du grand homme. Weimar ne cessa point d'être un refuge ouvert aux arts, à la musique surtout, mais Gœthe emporta dans la tombe le prestige des anciens jours.
Nous aurions voulu consacrer quelques pages aux hôtes illustres qui furent reçus à Weimar, tels que M'"*" de Staël, Napoléon, le romancier anglais Thackeray, et quelques autres grands personnages. Mais
LES BEAUX Jours de weimar 347
le cadre de ce travail ne nous permet pas d'entrer dans ces développements, pleins d'intérêt cependant. Nous y reviendrons plus tard. Contentons-nous de dire .que la présence de ces visiteurs célèbres rehausse encore l'éclat de la phalange sacrée des Wieland, des Herder, des Schiller et des Gœthe, et fait ressortir superbement le prestige immortel de la poésie. Ombres fortunées ! Amis et amies si fidèles et si chers ! Admirables génies ! quelle joie profonde de méditer sur vos destins si noblement remplis, de ressusciter votre harmonieuse et lumineuse histoire, d'évoquer enfin votre mémoire affectueuse, loin des vanités et des haines de la société contemporaine.
UNE VISITE A MONTBARD (Côte -d'Or).
OMME Hérault de Séchelles pendant l'été de 17S5, j'ai voulu, il y a quelques années, visiter Montbard, et saluer le souvenir de Buffon. On se réconforte, on s'ennoblit, on s'exalte supérieurement, en évoquant la mémoire des écrivains, des penseurs, de ceux qui ont vécu dans le culte de l'idée, et ont su tenir une plume, en un mot des grands hommes.
Le château, le parc, les jardins, la tour fameuse, le cabinet de travail de Bufïon sont toujours intacts, à peu près tels qu'il les a laissés en mourant. Le château, extérieurement, n'a rien d'imposant. C'est une habitation bourgeoise de bonne apparence, datant du XVIIP siècle, et située dans une rue de Montbard. De l'ancien château-fort qui était une vaste construction, vraiment admirable, il ne reste que la tour imposante qui a pris place dans l'histoire, et dont nous parlerons plus loin.
Le parc est une merveille unique en son genre. Son emplacement est une colline disposée en treize terrasses irrégulières qui se superposent, et se terminent par un vaste terre-plein sur la hauteur. Les arbres centenaires y abondent, pins élancés, tilleuls
immenses, platanes, sycomores et marronniers gigantesques. On avance d'avenue en avenue, sous des voûtes de feuillage, larges et hautes comme des cathédrales ; on aperçoit de vieilles murailles couvertes de lierre ; par des pentes douces on franchit des étages verdoyants, on disparaît par de mystérieux passages, on contourne des quinconces, des charmilles, des corbeilles de fleurs ; on respire un air embaumé, pur et frais, le regard se perd dans des perspectives charmantes, et quand on s'assied, tout en haut, je ne sais quelles réminiscences de l'Eden biblique envahissent l'âme, et lui donnent une joie infinie.
Des jardins supérieurs, on découvre un magnifique horizon, des prairies lointaines coupées par des rivières, des coteaux plantés de vigne et cultivés avec soin, ainsi que toute la ville de Montbard, qui semble s'abriter à l'ombre de cette colline célèbre.
Ce parc est l'œuvre de Buffon : c'est lui qui fit planter ces arbres, disposa ces terrasses, ces gazons, ces allées riantes ou sévères ; c'est lui qui donna à ce coin de terre le charme, le prestige et la gloire.
Son cabinet de travail attire spécialement l'attention du visiteur. C'est un petit pavillon, isolé dans les jardins, sur le bord d'une terrasse élevée. Il est composé d'une seule pièce, deux fenêtres s'ouvrent sur un paysage enchanteur. Comme autrefois, il est resté carrelé, boisé, et tapissé d'images d'oiseaux et de quadrupèdes.
Le puissant écrivain composa presque tous ses ouvrages dans ce cabinet devenu historique. Le prince Henri de Prusse, frère du grand Frédéric, l'appelait « le berceau de l'histoire naturelle )v et on sait que
Jean- Jacques Rousseau, le visitant, se mit à genoux et baisa le seuil de la porte. « Oui, disait plus tard Buffon interrogé à ce sujet, Rousseau y fit un hommage. »
Quand Hérault de Séchelles le visita, du vivant de Bufïon, il y trouva un canapé, quelques chaises anciennes couvertes de cuir noir, une petite table chargée de manuscrits, et un secrétaire en noyer, près de la cheminée. « Il était ouvert, raconte Hérault ; on ne voyait que le manuscrit dont Bufïon s'occupait alors : c'était un Traité de V Aimant. A côté était sa plume ; au-dessus du secrétaire était un bonnet de soie grise dont il se couvre. En face, le fauteuil où il s'assied, antique et mauvais fauteuil sur lequel est jetée une robe de chambre rouge à raies blanches. Devant lui, sur la muraille, la gravure de Newton. Là, Buffon a passé la plus grande et la plus belle portion de sa vie. »
En effet, le grand styliste se plaisait à Montbard. Il y séjournait durant huit mois de l'année, et y vécut pendant plus de quarante ans, absorbé par ses travaux. Il allait passer quatre mois à Paris, afin de s'occuper de ses affaires et de celles du Jardin du Roi, dont il avait la direction, puis il revenait avec bonheur se jeter dans l'étude. Il disait luimême qu'elle était son plus grand plaisir, son goût dominant, joint à une passion extrême pour la gloire.
Aujourd'hui, tout l'ameublement du cabinet de travail consiste en quelques chaises, une table et un registre sur lequel les visiteurs peuvent écrire leurs
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noms et leurs impressions. Sur la muraille, la municipalité de Montbard a fait transcrire et encadrer de panneaux deux pièces de vers improvisées là par leurs auteurs.
Voici les plus anciens :
Amant heureux de la Nature, BLiffoii connut tous ses secrets !
Je plaindrais la race future, S'il eût été, par aventure.
Au nombre des amants discrets!
Ils sont signés : Armand Goufïé. Celui-ci était un aimable chansonnier, qui avait quelque renom vers
L'autre poésie est d'Alfred de Musset. L'auteur de Rolla, visitant à son tour le cabinet de travail, traça lui-même au crayon sur un pan de boiserie les vers suivants :
Bufîon, que ton ombre pardonne
A ma témérité D'ajouter une llcur à la double couronne
Que sur ton front mit l'Immortalité !
De chanter un talent dont s'honore la France,
Si ma musc n'a le pouvoir, Elle peut être au moins l'écho de la science, En disant qu'Aristote avait moins de savoir,
Pline surtout moins d'éloquence !
Ces arbres, ces jardins, cette tour, ce beflroi Rappellent à l'esprit ton génie admirable... Ici j'aurai du moins laissé mon grain de sable.
Sinon des vers dignes de toi !
Alfred de Musset.
Sur la porte, jadis, on lisait ce distique d'un poète vésulien :
Passant, prosterne-toi ! C'est devant cet asile
Qu'aux pieds du grand Buffon tomba l'auteur d'Emile !
Stimulé par ces inscriptions poétiques, ému par le souvenir du grand homme, par les noms étincelants de Jean-Jacques Rousseau et d'Alfred de Musset, j'allai sur un vieux banc du parc, envahi par la mousse et le lierre, et à mon tour j'écrivis quelques vers en l'honneur de Buffon. Je me rappelle ces strophes :
C'est quand l'aube vermeille annonce un heureux jour, Et fait partout frémir la montagne et la plaine. Dans l'éblouissement de lumière et d'amour, De vie et de chaleur dont la Nature est pleine, Qu'il convient d'évoquer ton puissant souvenir, 0 grand homme, paré des rayons de la gloire. Et que le philosophe a le droit de venir. Avec recueillement, saluer ta mémoire !
Que de titres conquis au respect de l'Histoire
Par ta haute raison, et par ta volonté !
C'est l'hymne triomphant, c'est un chant de victoire
Que le poète doit à la fécondité,
Au prestige, à l'éclat de ton hardi génie...
Mais je veux t'approcher dans un élan plus beau.
Car je suis né là-bas sur ta rive bénie ;
Les pampres de Bourgogne ont lleuri mon berceau !