‹ De Châteaubriand à Ernest RenanChapitre 25 sur 32 · PAR NATTIER · texte numérisé non relu

PAR NATTIER

J'ai visité jadis ton parc et tes ombrages, Et j'ai goûté l'attrait de ces calmes séjours... C'est là que tu bravais, à l'abri des orages, La vanité du monde, et l'intrigue des cours ; Et c'est là qu'ajustant ta manchette à dentelle, Ainsi qu'un grand seigneur, et qu'un fidèle amant, Tu voulais captiver ta maîtresse immortelle, La Science, au front pur, ironique et charmant I

Devant cet horizon où s'écoula ta vie.

Ces paisibles forets et ces champs fortunés Où venaient expirer les fureurs de l'envie. Devant ces verts coteaux doucement inclinés, Ces immenses tilleuls, ces peupliers, ces hêtres. Ces vieux murs, cette Tour s'élançant vers les cieux. J'ai compris, ô Bufl'on, que les trésors champêtres, Sans les lasser jamais, aient réjoui tes yeux !

Tandis qu'au fond du parc, sur un banc solidaire Dont la mousse et le lierre enlaçaient les fragments, J'admirais, au milieu d'un élégant parterre. Quelques marbres anciens mutilés par le temps. 11 me sembla soudain, sous la ramure sombre. Entendre résonner ton éloquente voix.

Et mon avide esprit crut voir passer ton ombre A travers les rameaux entrelacés des bois !

(( Jeune homme, disais-tu, toi que ma renommée Séduit, et fait pâlir, apprends à mépriser L'apparence futile et la vaine fumée De ces projets bruyants et doux à caresser Qu'on prend pour une tâche utile et méritoire. Mais qui ne sont, hélas! qu'un fragile décor. Et qu'un piège grossier où la solide gloire N'a jamais égaré son lumineux essor !

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(( Aux vrais ambitieux j'ai légué mon exemple,

Le labeur incessant, et la simplicité...

Ils vivront, eux aussi, dans les échos du Temple,

S'ils poursuivent leur œuvre avec ténacité.

Sous les injustes coups de l'aveugle fortune.

Comme au sein des plaisirs, de l'or et des grandeurs.

Et si, n'oubliant point que la route est commune,

Le pas de leurs rivaux enfièvre leurs ardeurs!

(( Malgré ses cruautés, la vie est belle encore,

Et le stoïque en peut supporter le fardeau !...

N'est-ce rien que l'aspect d'une iimpide aurore,

Que les arbres, les Heurs, nés d'un printemps nouveau,

Que toute la Nature, harmonie éternelle?

N'est-ce rien que l'amour, la liberté, l'honneur,

Et la reconnaissance, et l'amitié fidèle.

Et la sincérité de l'esprit et du cœur?... »

J'écoutais, attendri, les accents de l'Ancêtre, Daignant s'inquiéter de mon jeune destin... C'était plus un ami qu'un mentor et qu'un maître Qui tentait d'affermir mon effort incertain. Et de guider au but ma course aventureuse... Aussi, j'allais à lui, tout entier, pleinement, Ivre de m'élancer dans l'arène poudreuse, Et d'affronter l'obstacle avec acharnement !

Et je me rappelais son ferme caractère.

Sa « longue patience », et ses maies vertus

Que Jean-Jacques vantait, et qu'admirait Voltaire,

Cette fierté surtout, et ces nobles refus

Qu'il savait opposer à la foule empressée

Des courtisans, des sots, et des adulateurs,

Héservant son hommage aux rois de la pensée,

Historiens, savants, j)oètes, orateurs!...

Racine lui donnait une joie infinie ;

Il se plaisait, le soir, à rappeler parfois

A ceux qui l'entouraient les vers d'Iphigénie,

Les sanglants désespoirs, les tragiques effrois

D'Andromaque captive, et de Phèdre en délire...

11 enviait souvent la magistrale ampleur

De ces récits fameux où palpite et respire

Le cri de la pitié, le respect du malheur!

Reste donc fier d'avoir vu naître ce grand homme,

0 mon pays aimé, superbe Côte-d'Or,

Dont je m'enorgueillis, lorsqu'une voix te nomme,

Et qu'à chaque réveil je chéris plus encor!

Un souffle génial te féconde et t'anime!...

Que de noms éclatants se succèdent toujours.

Depuis le Téméraire à Bossuet sublime.

De Rameau, de Buffon,... aux gloires de nos jours î

En vérité, je vous le dis, ces moments consacrés au culte du génie, à l'évocation des grandes âmes doivent être comptés parmi les meilleurs de notre vie.

Après le cabinet de travail, sujet de méditations sans fin pour l'esprit, et dont on s'éloigne avec je ne sais quel regret spécial, le visiteur s'arrête avec admiration devant le donjon ou vieille tour du château, appelée tour de l'Aubespin, ou plus communément Tour de Bufïon. C'est elle qui domine la vallée, et qu'on aperçoit du chemin de fer, soit en allant vers Dijon, soit en remontant vers Paris.

Cette fameuse tour, vestige d'un château-fort du

XIV^ siècle, à la forme d'un octogone irrégulier et mesure, depuis le sol jusqu'à l'arête supérieure des créneaux, 40 mètres 50 centimètres. On arrive à la plate-forme par un escalier de 210 marches pratiqué en partie dans la muraille. « Le panorama merveilleux dont on jouit à cette altitude, dit M. Ferdinant Sardin, un écrivain local, récompense largement le visiteur des fatigues de l'excursion. »

Ce donjon, s'il faut en croire les anciennes chroniques, a reçu son nom d'un chevalier de l'Aubespin, qui commandait le château vers 1370.

1370 ! Ketournez la tête vers ce terme lointain, et ressuscitez, s'il se peut, la vie de ceux qui alors furent nos virils aïeux !

En contemplant le donjon séculaire que leurs fortes mains ont bâti, et dont les solides pierres semblent braver l'effort des âges, devant ces créneaux vénérables à travers lesquels on aperçoit l'azur du ciel, on rêve de sièges, de batailles, d'assauts vigoureux ; on rêve aussi d'élégantes châtelaines dont le regard inquiet interroge la vallée, et dont le cœur bat avec ivresse, quand là-bas paraît un galant chevalier, déguisé en ménestrel, qui le soir trouvera bonne table, bon gîte... et le reste, dans le manoir féodal.

Auprès de l'immense tour, le fils de Buffon, pour honorer le nom de son glorieux père, fit élever en 1785 une modeste colonne dont l'inscription fait surtout le mérite :

Excelsa3 turri, humilis columna, Parenti suc, filius Buiron!

Ce qui veut dire : « Ce que l'humble colonne est

à la haute tour, le fils de BufPoii l'est à son père ! ); L'écrivain fut très touché de cette marque d'affection et d'admiration, et en apercevant la colonne dressée à son insu, il se sentit attendri jusqu'aux larmes, et s'écria en embrassant son fils : « Mon enfant, cela te fera honneur ! »

A trente mètres environ de la tour de l'Aubespin, s'élève la tour Saint-Louis. Celle-ci, de forme presque ronde et de dimensions plus modestes que son orgueilleuse voisine, a eu l'honneur de voir naître Aleth, fille de Bernard I^^, qui devint la mère de saint Bernard. Elle écrivit des poèmes pleins de grâce et de sentiments exquis, au dire des historiens, mais ils ne sont point parvenus jusqu'à nous.

Pendant les grandes chaleurs de l'été, la tour Saint-Louis servait parfois de cabinet de travail à Bufïon : il y trouvait plus de fraîcheur, et je ne sais quoi de mystérieux qui plaisait à sa rêverie.

En parlant de Bufïon, les mots travail, étude, méditation, reviennent d'eux-mêmes sous la plume du narrateur. Il fut, en effet, le plus acharné travailleur qu'il y eut jamais dans les lettres, les sciences et les arts.

(( Il rentrait quelquefois, nous apprend Hérault de Séchelles, des soupers de Paris à deux heures après minuit, lorsqu'il était jeune, et, à cinq heures du matin, un savoyard venait le tirer par les pieds, et le mettre sur le carreau, avec ordre de lui faire violence, dût -il se fâcher contre lui. Il m'a dit aussi qu'il travaillait jusqu'à six heures du soir. « J'avais alors, me dit-il, une petite amie que j'adorais : Eh bien ! je m'efforçais d'attendre que six heures fussent

sonnées pour l'aller voir, souvent même au risque de ne plus la trouver. »

En quittant les jardins, les avenues, les voûtes de feuillage, les nobles arbres de ce séjour admirable, on se retourne plus d'une fois pour saisir encore le charme infini qui voltige à travers la verdure et les fleurs, et, en franchissant, au départ, la grille en fer forgé, œuvre d'art du passé, on salue, comme un ami, tout ce beau parc associé à la renommée de Bufïon, et destiné, semble-t-il, par la Nature, à impressionner favorablement le passant méditatif.

La ville de Montbard se montre fière à bon droit de son grand homme, qui y naquit le 7 septembre 1707, et dont les restes mortels reposent dans un caveau de l'antique église. Elle lui a élevé une statue superbe sur une hauteur silencieuse et ombragée, cadre merveilleux qui convient bien à la nature de son génie, et qu'il ne pouvait rêver plus digne de lui, dans ses désirs de gloire.

En 1889, elle fêta son centenaire avec un entrain et un éclat qu'on ne peut trouver peut-être qu'en Bourgogne. Enfin, elle a acheté la propriété qui venait de l'écrivain, et veille avec un soin jaloux à son entretien. Tous les lettrés se réjouiront de cette acquisition qui met les souvenirs de Bufïon, son cabinet de travail, sa tour, ses arbres, ses terrasses, à l'abri de la barbarie des spéculateurs.

CHATEAUBRIAND LISANT SES MEMOIRES à PAbbaye-au-Bois.

'homme qui écrit ses Mémoires avec la pensée qu'ils seront publiés seulement après sa mort, éprouve le besoin toutefois de faire connaître son œuvre à quelques intimes, et de juger ainsi quelles peuvent en être la portée et la valeur. C'est une sorte d'épreuve qu'il tente, et où son orgueil trouve une intime consolation. Il se dit qu'il se survivra par ses souvenirs, et qu'il fera encore quelque bruit et quelque figure en ce monde, lorsqu'il reposera sous les gazons du cimetière, et cette pensée atténue pour lui le coup fatal de la mort.

Jean- Jacques Rousseau, après avoir mis la dernière main au manuscrit des Confessions, en 1770, en fit plusieurs lectures à Paris, devant un auditoire choisi, et atteignit le but qu'il se proposait, c'est-à-dire que l'opinion fut saisie de l'existence de son livre fameux.

Chateaubriand, lui aussi, arrivé à la fin de sa carrière, voulut faire connaître à quelques amis, à quelques admirateurs d'élite, les mémoires de sa vie.

360 1>i: CllA riwS.L)IU\IAND A ERNEST RENAN

Depuis de longues années il travaillait dans une sorte de mystère à cet ouvrage de prédilection. Lorsqu'il sentit le fardeau de l'âge, il éprouva le besoin d'en parler, de le révéler, et il livra son secret. Alors eurent lieu des lectures de ces mémoires célèbres, lectures qui constituèrent un événement de très grand intérêt pour le monde intellectuel, et dont on parla dans toute l'Europe.

Nous voudrions, dans cette étude, rappeler les circonstances au milieu desquelles le grand écrivain donna connaissance de son ouvrage, et faire revivre les élans de noble admiration, les impressions esthétiques qui accompagnèrent l'événement que nous signalons. Il y a là pour l'esprit de salutaires réminiscences à évoquer, une trace lumineuse et consolante à suivre.

Chateaubriand commença à rédiger ses Mémoires d^ Outre-Tombe en 1811, à l'âge de 43 ans. C'était l'époque où il publiait les Martyrs et Vltinéraire de Paris à Jérusalem, et où son talent avait atteint son apogée. Il n'avait cessé d'y travailler ensuite dans les différentes phases de sa carrière, et dans les hautes situations politiques qu'il occupa à Berlin, à Londres, à Paris.

C'était là pour lui une besogne favorite, qui lui rappelait son noble métier d'écrivain, au milieu des intrigues des cours, des agitations mondaines et des combinaisons diplomatiques. Celui qui sait tenir une plume de poète et d'historien juge de haut le monde

chateaubria:\d a l'abbaye-au-bois 361

et la société où s'agitent tant de vanités et d'ambitions. Il pénètre les désirs secrets des personnages qu'il rencontre, il aperçoit le ressort caché des passions, et il sourit parfois, malgré lui, des tristes réalités qui s'agitent sous des apparences pompeuses, du néant qu'abrite l'étourdissant éclat des prétentions humaines.

Il lui est doux alors, quand le bruit des fêtes a cessé, et quand leur fragile décor a disparu, de rentrer dans son cabinet de travail, de s'isoler, et d'écrire avec sincérité ce qu'il pense et des autres et de lui-même.

C'est là, en résumé, l'histoire et le caractère des Mémoires de Chateaubriand. Une première rédaction en fut achevée en 1833, mais le grand écrivain y travailla, soit pour modifier, soit pour ajouter, jusqu'à sa mort, en juillet 1848.

Cette œuvre immense se compose, on le sait, de quatre ensembles principaux. Le premier, écrit de 1811 à 1822, comprend les trente-deux premières années de Chateaubriand, et s'arrête à 1800 : il renferme neuf livres. Le second ensemble va de 1800 à 1814, et embrasse plus spécialement sa carrière d'écrivain : il est composé de cinq livres. Dans le troisième ensemble, qui va de 1811 à 1830, est racontée la carrière politique ; cette partie ne renferme pas moins de quinze livres. Enfin, le récit des événements qui suivirent la Kévolution de 1830 forme le quatrième ensemble, et comprend neuf livres : c'est la conclusion des Mémoires.

Notre but n'est pas d'anaJyser ici et de juger cette œuvre extraordinaire, qui a eu un retentissement

considérable, est entrée dans les études de fond de tout homme qui pense, et semble devoir l'emporter — parce qu'elle est plus humaine — sur les autres ouvrages de l'écrivain.

Nous rappellerons simplement, avec M. Nisard, que les Mémoires d'Outre-Tombe apparaissent comme l'épopée de tout un siècle. « Le style est celui des hommes privilégiés qui racontent ce qu'ils ont fait : il est simple, net, avec des couleurs naturelles et des images qui viennent d'elles-mêmes pour vêtir des pensées solides, et non pas en déguiser de maigres et d'équivoques. »

Chateaubriand vit l'ancien monde s'effondrer pendant la Révolution, et le monde nouveau surgir au milieu des convulsions sociales et dans le fracas des guerres épiques de Napoléon. Nature ardente et géniale, il eut toutes les ambitions, traversa toutes les passions du cœur et du cerveau, but à toutes les coupes, et, comme la Salammbô de Gustave Flaubert, « resta mélancolique devant son rêve accompli. »

On comprend l'intérêt qu'un tel homme pouvait mettre dans le récit de ses aventures, de ses aspirations, de ses amours, de ses rêves magnifiques, de ses désirs infinis. 11 n'a point déçu le monde de la pensée, attentif à son génie et à sa gloire, et il n'est point téméraire d'affirmer que les Mémoires surnageront à tous les naufrages, parce que les cris de l'âme y sont sincères, la langue superbe, l'homme grand dans l'aveu de ses faiblesses et de ses fautes, dans la dépense de ses énergies, et la tristesse fatale de ses passions.

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« Quand la mort baissera la toile entre moi et le monde, dit-il lui-même en résumant son œuvre, on trouvera que mon drame se divise en trois actes. Soldat et voyageur depuis 1800 jusqu'en 1814; littérateur, poète sous le Consulat et l'Empire, puis une vie politique jusqu'à ce jour. Les divers sentiments de mes âges divers, ma jeunesse pénétrant dans ma vieillesse, la gravité de mes années d'expérience attristant mes années légères ; les rayons de mon soleil, depuis son aurore jusqu'à son couchant, se croisant et se confondant comme les reflets épars de mon existence, donnent une sorte d'unité indéfinissable à mon travail : mon berceau a de ma tombe, ma tombe a de mon berceau. J'ai mis à composer ces Mémoires une prédilection particulière. Je désirerais pouvoir ressusciter à l'heure des fantômes, pour en corriger les épreuves : les morts vont vite. )>

Chateaubriand aimait trop la gloire pour ne pas tenter de faire connaître un travail aussi cher et aussi considérable, du moins à quelques intimes, puisque la grande publicité ne devait avoir lieu qu'après sa mort. Pouvait-il laisser dormir dans ses tiroirs ces pages frémissantes où il raconte son enfance, ses voyages, ses joies rapides, ses fiévreux attachements, son tourment du rêve et de l'action, son orgueil indomptable, le sentiment profond qu'il avait de l'universelle vanité, enfin l'éternelle mélancolie de sa pensée ? Comment résister au plaisir de surprendre l'émotion sur des visages amis, à la lecture de ce dernier et vaste ouvrage où il avait prodigué ses brillantes facultés, où il avait mis la meilleure part de lui-même, où il avait écrit avec

la sincérité éloquente que l'homme n'atteint bien que lorsqu'il se parle à lui-même, et a rempli sa destinée ?

Dès sa jeunesse, il avait aimé ces lectures littéraires, faites dans un cercle choisi, devant des auditeurs dont il sentait l'admiration, en présence de femmes distinguées dont les suffrages et l'émotion l'ensorcelaient délicieusement. Il avait commencé, à son retour d'Angleterre, dans le salon de la comtesse Pauline de Beaumont, puis il avait continué chez M'"^ de Laborde, sous les ombrages de Méréville, puis au château de Fervacques chez M^"^ de Custine, et au château d'Ussé chez la duchesse de Duras. Il allait finir à l'Abbaye-au-Bois, dans le salon fameux de M'"^ Récamier, sa dernière amie.

M. Désiré Msard semble avoir été, en 1833, un des premiers confidents de Chateaubriand pour la communication des Mémoires. Avant les lectures célèbres de l'Abbaye-au-Bois, dont nous parlerons plus loin, et auquel il n'assista point, le critique avait eu la faveur d'entendre le grand écrivain, et en sa présence, dans le logement de la rue d'Enfer, il avait été autorisé à feuilleter le manuscrit de l'ouvrage.

« M. de Chateaubriand, raconte-t-il, avait bien voulu, à deux reprises, me hre quelques pages de ce ton simple, doux, grave, qui ne cherche point à faire illusion sur les choses, qui n'enfle rien et découvre tout, et, pour nombre d'auditeurs, diminuerait l'effet au lieu de l'augmenter. Mes vœux

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allaient plus haut : ravi des fragments que j'avais entendus, mais ne voulant point disposer à la fois de l'auteur et du livre, j'osai demander à M. de Chateaubriand la grâce de me recevoir quelques heures chez lui, et là, pendant qu'il écrirait ou dicterait, de m'abandonner son portefeuille, et de me laisser m'y plonger à discrétion, tout le temps que je ne me jugerais pas importun. Il y consentit. Au jour fixé (je pourrai dire ce jour), j'allai rue d'Enfer ; le cœur me battait ; je suis encore assez jeune et assez candide pour sentir des mouvements intérieurs à l'approche d'une telle joie. »

Chateaubriand fit donc apporter le manuscrit des Mémoires, qui était volumineux, et, ce jour-là, lut les sommaires des chapitres à son visiteur, k Je ne l'arrêtais pas dans sa lecture, raconte ce dernier : je ne disais rien ; je trouvais déjà un vif intérêt à ces simples énoncés des matières , mon imagination se plaisait à rêver le magnifique chemin dont ils étaient comme les bornes milliaires. Enfin, il en vint au Voyage à Prague. Une grosse et sotte interjection me trahit ; du fruit défendu c'était la partie la plus défendue. Je demandai donc le Voyage à Prague. M. de Chateaubriand sourit, et me tendant le manuscrit : (( On ne montre cela qu'aux hommes comme vous, » me dit-il, m'imposant ainsi la discrétion sans me la demander, ou plutôt voulant me donner une marque particulière de confiance et de bonté. »

Pendant deux bonnes heures, M. Nisard dévora librement l'œuvre dont il avait les prémices, tandis qu'à côté de lui Chateaubriand annotait, corrigeait, modifiait d'autres parties. Le silence était profond.

On n'entendait d'autre bruit que celui de la plume du maître qui ravageait le papier, et dénotait la vigueur de sa pensée.

Désiré Nisard, à la fin de son récit, écrit avec modestie : <( Je passai deux heures ainsi ; deux heures qui compteront plus dans ma vie que bien des jours entiers où je n'ai eu à m'alimenter que de mes propres ressources, deux heures que mes amis m'ont déjà fait raconter bien des fois, et que j'ai marquées dans l'histoire de mon humble vie avec deux petits cailloux blancs, comme Horace faisait de ses jours heureux. »

Ces dernières lignes sont touchantes : elles attestent quel affectueux respect Chateaubriand inspirait aux écrivains de son temps. Ce témoignage, et beaucoup d'autres analogues que nous pourrions citer, indiquent que l'auteur des Martyrs était considéré, à la fin de sa carrière, comme un patriarche littéraire qui avait traversé de grands jours, et accompli de grandes choses, comme une divinité poétique qui communiquait le frisson l3rrique, et donnait le feu sacré à ceux qui avaient le bonheur de l'approcher.

Les lectures faites à l'Abbaye-au-Bois eurent lieu au mois de février 1834, dans le modeste salon de M'"^ Récamier. Chateaubriand était alors âgé de 66 ans, il avait encore 14 ans à vivre. M""' Récamier, de son côté, atteignait sa 57® année.

Celle-ci, après avoir jeté un vif éclat par sa beauté troublante, après avoir resplendi dans l'opulence et

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le faste, avait perdu presque toute sa fortune, et, à l'automne de sa vie, s'était vue forcée à mener une existence simple avec quelques débris de ses richesses évanouies. Elle s'était retirée dans une maison paisible, située rue de Sèvres, et appelée l'Abbaye-au- Bois, maison de retraite toute spéciale qui a traversé le XIX® siècle, mais qui a été démolie au commencement du vingtième.

C'est en 1667 que le couvent de femmes des Dix- Vertus, fondé en 1640, prit le nom d'Abbaye-au-Bois. Pendant la Révolution, ce couvent servit de maison d'arrêt. Rendu plus tard à sa destination première, il devint, en dehors du cloître proprement dit réservé à des religieuses, un asile de repos pour les dames du grand monde, qui pouvaient goûter là le charme de la solitude, sans renoncer cependant tout à fait aux plaisirs de la société.

L'architecture de cette retraite, disparue aujourd'hui, était simple et sévère. Au-dessus de la porte d'entrée s'élevait une croix. « La paix monastique, a écrit M. de Lavergne, règne dans les cours, dans les escaliers, dans les corridors, mais sous les voûtes de ce lieu se cachent aussi d'élégants réduits qui s'ouvrent par intervalle aux bruits du monde. Cette habitation se nomme l'Abbaye-au-Bois, nom charmant et pittoresque d'où s'exhale je ne sais quel parfum d'ombre et de mystère, comme si le couvent et la forêt y confondaient leurs paisibles harmonies. »

Dès 1814, M'"® Récamier, battue par la tempête, était venue se réfugier là, et n'avait pas tardé à y former, suivant les besoins de sa nature, un foyer intellectuel, à y rayonner par le charme de sa per-

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sonne et la bonté de son cœur, bref à y avoir un salon. L'esprit ne perd jamais ses droits, et il surnage à l'opulence perdue.

C'est dans ce salon que Lamartine vint lire ses premières Méditations, et Victor Hugo, à peine sorti des bancs du collège, y fut proclamé poète de génie par Chateaubriand. Toutes les réputations naissantes dans le monde des lettres recevaient là leur baptême et leur consécration.

A dater de 1825, l'oracle du salon de l'Abbaye-au- Bois fut Chateaubriand. Il avait beaucoup aimé jadis M'"*^ Récamier, et, aux jours d'éclat et de splendeur, il avait essayé, ainsi que nous l'avons dit déjà, de (c l'entraîner sous son char, comme il avait fait de tant d'autres, mais, quoique très attachée à lui, elle avait été prudente, et c'est Tin problème de savoir si elle était allée plus loin que l'amitié. Elle avait échappé à ses troublantes séductions par la fuite, suivant en cela le sage conseil de Mentor à Télémaque. »

Les considérations que nous venons de présenter, les faits que nous avons rappelés, font comprendre au lecteur l'intérêt et l'importance des lectures des Mémoires, en 1834, et le bruit qu'elles eurent non seulement à Paris et en France, mais dans toute l'Europe.

Elles durèrent une quinzaine de jours, sans interruption. Quinze personnes, y compris Chateaubriand, y assistaient : M'"'' Récamier, M'"*' Amable Tastu,

cabini:t de travail de buffon

DANS LE PARC DE MONTBARD (ÉTAT ACTUEL) LE CHATEAU DE COPPET, SUR LES BORDS DU LAC LEMAN

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