‹ De Châteaubriand à Ernest RenanChapitre 26 sur 32 · CHATEAUBRIAND A T/ABBAYE-AU-BOIS · texte numérisé non relu

CHATEAUBRIAND A T/ABBAYE-AU-BOIS

M""" A. Dupin, puis le prince de Montmorency, le duc de la Rochefoucauld-Doudeau ville, le duc de Noailles, Ballanche, Edgar Quinet, l'abbé Gerbet, Sainte-Beuve, M. Dubois, ancien directeur du Globe, J.-J. Ampère, Charles Lenormant, et enfin M. Léonce de Lavergne, brillant publiciste qui habitait la province, et écrivait dans la Revue du Midi.

Le tableau de Gérard, représentant Corinne, ornait, à cette époque, un des murs du salon de M"^® Récamier. Corinne, dans cette toile remarquable, est assise au cap Misène, sur un rocher, elle regarde le ciel, son bras tombe en tenant une lyre. Elle vient d'achever son chant, mais son regard est encore inspiré, et ceux qui l'entourent, l'admirent avec amour. En face de ce tableau était la cheminée ornée d'une glace, et supportant des girandoles et des fleurs. Des deux autres murs, l'un disparaissait presque tout entier sous des rayons chargés de livres ; l'autre était percé de deux fenêtres laissant voir les jardins paisibles de l'Abbaye-au-Bois. Le mobilier était assez élégant. Dans un coin, on remarquait une harpe, qui semblait incarner les aspirations de la maîtresse du logis, et le lyrisme sentimental de ses visiteurs et de ses amis.

Le fameux saJon était situé au premier étage, et on y pénétrait après avoir monté le grand escalier et traversé deux petites pièces assez sombres, c La lumière, écrit M. Edmond Biré, ménagée par de doubles rideaux, laissait ce salon dans une demi-obscurité, mystérieuse et douce. La première impression avait quelque chose de religieux, en rapport avec le lieu même et avec ses hôtes : salon étrange, en

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effet, entre le monastère et le monde, et qui tenait de l'un et de l'autre, d'où l'on ne sortait pas sans avoir éprouvé une émotion profonde, et sans avoir eu, pendant quelques instants fugitifs et inoubliables, une claire vision de ee.s deux choses idéales, le génie et la beauté. »

Les lectures commençaient vers deux heures aprèsmidi, et se prolongeaient dans la soirée jusqu'à l'heure du dîner. Chateaubriand ne lisait pas luimême, ou lisait peu. Ce soin était réservé à Ampère et à Lenormant, jeunes alors, et doués d'une bonne voix. Le grand homme s'asseyait près de la cheminée à gauche, sa place accoutumée, en face de M^"® Récamier, le silence se faisait, et, comme aurait dit André Chénier, on entendait se développer « le tissu des saintes mélodies. «

L'émotion était grande, et le plaisir extrême. Pour en juger, il faut se rappeler combien Chateaubriand a été l'homme de son temps, et avec quelle magie il a su en exprimer les espoirs, les sensations, les idées, les ivresses.

Presque tous les assistants étaient des écrivains : ils ont raconté leurs impressions, et ce sont ces documents aussi (devenus rarissimes) qu'il faut consulter, afin de ressusciter ces moments fortunés dans tout leur ar trait et tout leur prestige.

M""^ Tastu fit des vers en l'honneur de Chateaubriand. C'est presque une déclaration d'amour, mais elle n'était plus compromettante, car l'écrivain, nous l'avons dit, avait 66 ans. Écoutons cette muse, qui eut son heure de célébrité.

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Oui, si dans mes beaux jours, comme aujourd'hui, poète, Vous m'étiez apparu, mains jointes devant vous, Vous alors, à mes yeux, ange, saint ou prophète,

J'aurais courbé la tête

Et fléchi les genoux !

Hélas ! à chaque pas nous sentons sur la route

De ses jeunes respects le cœur se délier;

L'oreille est moins flexible à la voix qu'elle écoute.

Et le genou sans doute

Moins facile à plier !

M'"^ Tastu, dans les strophes qui suivent, dit combien elle a été enthousiasmée en entendant les Mémoires d'Outre-Tombe, et, pour témoigner sa reconnaissance, elle s'écrie en terminant :

Alors, mes mains encor se joignent, et ma tète S'incline pour saisir jusques aux moindres sons, Et mon genou se ploie à demi, quand je prête,

Enchantée et muette,

L'oreille à vos leçons !

M'"*^ A. Dupin exprime en prose la même admiration. Les lectures qu'elle a entendues ont remué son âme, et elle voudrait communiquer son émotion au monde entier.

(( Oh ! dit-elle, ce livre est un livre rare ! Tantôt vous croyez entendre la voix d'un poète sacré, quand l'auteur des Mémoires vous dit : « Tous mes jours sont des adieux. » Tantôt le vol de l'hirondelle, qui ne laisse dans les airs aucune trace de son passage rapide, lui inspire un rapprochement plein d'une tris-

tesse éloquente avec les débris que l'homme a semés derrière lui avant de finir le rêve de la vie. Voilà bien la pensée, mais où est l'expression ? Demandezla, cette expression divine, à celui qui a compris le sublime des Écritures et admiré Dieu dans toutes les merveilles de la création ; lui seul peut vous le dire, car la langue qu'il parle est encore une langue ignorée. L'éclair qui illumine la nue, la feuille qui tombe, l'oiseau qui bâtit son nid, l'oiseau qui va chercher une autre patrie pendant la saison des orages, tout ce qui passe inaperçu dans la vie des autres êtres, est pour lui, homme d'élite, le sujet de belles méditations ; c'est la nature qui fournit à ses écrits des images et des descriptions vraiment sublimes... Les autres ont écrit pour être lus pendant leur vie, lui ne veut être lu qu'après sa mort ; et assistant par la pensée à cette époque de haute révélation, il se dépouille de toute passion contemporaine, il s'efface, il se pose juge à son tour. Une fois la vérité aura donné à des confidences intimes l'inflexible autorité de l'histoire. »

On raconte que partout, dans les salons de Paris, jyj-nie D^pin et M'"*^ Tastu étaient invitées, recherchées pour qu'elles racontassent ce qui s'était passé à l'Abbaye-au-Bois, et fissent revivre, autant qu'elles le pouvaient, l'impression des lectures. On portait envie à ces privilégiées, et on les écoutait comme des oracles : elles avaient vu, elles avaient entendu le dieu.

Sainte-Beuve, Edgar Quinet, Ballanche, Léonce

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