CHATEAUBRIAND A LABBAYE-AU-BOIS
de Lavergne ont, eux aussi, consigné, dans des pages superbes, l'événement de ces lectures mémorables. Ils ne furent pas les moins émus, et on retrouve, dans leurs souvenirs, je ne sais quel frémissement de vie que seule peut donner au poète, à l'écrivain, à l'artiste, la réalité d'un grandiose spectacle. Chateaubriand avait fait un bon choix d'auditeurs, et tous ceux que nous avons nommés étaient dignes de l'entendre.
Personne, mieux que Sainte-Beuve, ne pouvait parler de la fête intellectuelle dont le salon de M""^ Récamier fut le théâtre. Il était bien l'homme de ces confidences, de ces révélations déhcates, de ces plaisirs de lettré, d'érudit et de penseur. Plus nous allons, et plus la science littéraire, le talent, le charme de Sainte-Beuve s'accusent, plus ses œuvres sont appréciées.
« L'idée de M. de Chateaubriand écrivant ses Mémoires, dit-il, a été de se dépeindre, sans descendre jusqu'à la confession, mais en se dépouillant d'une sorte de convenu inévitable qu'imposent les grands rôles joués sur la scène du monde ; c'est une des raisons qui le portent à n'en vouloir la publication qu'après lui. »
Il nous introduit chez M"^*^ Récamier, nous le suivons dans ce salon modeste, et ressentons quelque chose de sa joie. Il entre dans des détails précis : « Le grand poète, raconte-t-il, ne lisait pas lui-même ; il eût craint peut-être à certains moments les éclats de son cœur et l'émotion de sa voix. Mais si l'on perdait quelque accent de mystère à ne pas l'entendre, on le voyait davantage ; on suivait sur ses vastes traits
les reflets de la lecture, comme l'ombre voyageuse des nuages aux cimes d'une forêt. Celui qui fut tour à tour René, Chactas, Aben-Hamet, Eudore, l'Homère du jeune siècle, il était là, écoutant les erreurs de son Odyssée. Les plis de ce front de vieux nocher, la gravité de la tête du lion, l'amplitude des tempes triomphales ou rêveuses, ressortaient mieux dans l'immobilité. Tantôt sa main passait et se posait sur les paupières, comme pour plus de ressemblance avec ces grands aveugles qu'il a peints, et dont la face exprime le repos dans le génie ; il dérobait quelque pleur involontaire. Tantôt son œil se rouvrait avec la flamme du jeune aigle, et ce regard humide et enivré jouait dans le soleil, dont quelque rayon, à travers le bleu des franges, le poursuivait obstinément. »
Cette fine analyse nous révèle quel prix Chateaubriand attachait à son œuvre, et quelle noble volupté il ressentait en la faisant connaître. Ce n'était point chez lui une puérile vanité, ni une stérile manifestation personnelle. C'était, au contraire, une haute leçon de philosophie qu'il donnait à ses auditeurs, et par eux au monde de la pensée tout entier. Tels autrefois Socrate et Platon enseignaient la sagesse, en racontant leur vie à leurs disciples ravis.
Sainte-Beuve ne pouvait s'y tromper, aussi remarquons-nous dans son récit cette réflexion profonde : « En présence de l'œuvre et de la vie de M. de Chateaubriand, j'ai senti combien il sied à la faculté puissante, au génie, d'enfanter de longues espérances, de se proposer de grands buts, d'épouser d'immenses causes... Quand sa marche est loyale et fidèle à cer-