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PREMIÈRE PARTIE HOMMES CÉLÈBRES

A figure pensive de Chopin est sympathique à tous ceux qui ont un grain de poésie dans le cœur, et que le besoin d'idéal tourmente. Il attire, séduit, et captive, en s 'adressant à ce que nous avons de meilleur en nous, la sincérité dans le sentiment, et quand nous avons entendu sa musique, il semble qu'il nous a fait de douces confidences, et qu'il a reçu les nôtres.

Il nous attendrit sur lui-même, nous l'écoutons comme un ami ; mais bientôt dans sa plainte, dans ses espérances, dans ses révoltes, dans ses angoisses, dans ses supplications, nous reconnaissons notre

propre destinée, et nous l'admirons d'autant plus qu'il exprime plus éloquemment nos désirs, nos aspirations, nos tendresses, disons le mot, nos amours.

C'est là le secret de son prestige et de sa gloire : c'est par là qu'il est un maître, et c'est ce qui fait que c'est une douce tâche de rendre hommage à son génie.

Le souvenir de Frédéric Chopin, comme celui de Mozart et de Schiller, comme celui du poète anglais Shelley, et de notre cher Alfred de Musset, est entouré d'une auréole de poésie touchante. Il eut du génie, il fut dévoré par la passion de la beauté, par un besoin d'aimer supérieur, il composa des œuvres admirables, et il mourut jeune...

Qui ne serait ému devant ce destin ? Qui ne serait conquis devant cette mémoire, devant ce nom, que nous entrevoyons au milieu du prestige des grandes renommées, paré du reflet d'une mélancolie immortelle ?

Dans ce début, je veux tenter de caractériser la source d'inspiration de Chopin, les idées principales, les idées-mères de ses envolées lyriques. Je serai amené ensuite à parler brièvement de sa vie, et à le suivre dans les passions qui l'ont traversée, afin de mieux mettre en relief les compositions qui en ont accompagné l'éclosion et le développement.

En réalité, Chopin est un j^oète qui rend, par l'harmonie des sons, deux ordres de pensées surtout : d'abord l(;s élans intimes de sa nature aimante, ensuite les sensations que lui a dcmnées la nature,

paysages, montagnes, vallons, forêts du sol natal.

Son œuvre est une des plus hautes expressions de la nostalgie de l'Idéal et de la Beauté, cette patrie des grandes âmes. Il est tourmenté, obsédé par le désir de la perfection dans l'ordre du sentiment, et c'est alors qu'il fait entendre ses chants les plus beaux.

J'ai nommé tout à l'heure Alfred de Musset. Chopin, à mon avis, lui ressemble sous de nombreux rapports, et on pourrait l'appeler, je crois, le Musset de la musique. L'un a écrit des vers, l'autre des compositions pour le piano, mais que d'analogie entre eux ! Quels rapprochements intéressants on pourrait faire entre Rolla, par exemple, V Espoir en Dieu, le Souvenir, Lnccie, les Nuits du poète, et la Sonate en Ut mineur, le Trio dédié au prince Antoine Radziwill, les Trois Nocturnes, et tant d'autres œuvres du musicien !

C'est la même muse, au fond, qui fait vibrer leur lyre, et c'est la même admiration, le même enthousiasme qui nous empoignent, lorsque nous entendons soit les strophes cadencées de Musset, soit les morceaux sublimes de Frédéric Chopin.

La vie de ces deux hommes privilégiés a de frappantes similitudes. Analyser l'un, c'est faire connaître l'autre. Je me les représente au sortir de l'adolescence, avides d'action, de renommée, de tendresse sincère. Ils se jettent sur toutes les émotions de ce monde, pareils à des athlètes novices, qui descendent pour la première fois dans l'arène, et qui vont savoir au prix de quelles blessures s'acquiert l'expérience.

Tout leur sourit d'abord, ils croient à la bonne foi, à la générosité, à la justice, à l'éternité du sentiment, à l'héroïsme du cœur, au courage de la pensée, bref à toutes les vertus, dont la conception fait la grandeur de l'être humain.

Leur imagination prête à tout cet ensemble une magie délicieuse, et les colore d'un reflet enchanteur. Ils apparaissent comme des dieux dans le tumulte des villes, ou la solitude des bois et des vallées ; leurs cœurs sont émus par le seul plaisir de vivre, et des flots d'harmonie sont prêts à sortir de leur poitrine altière.

Le poète et le musicien aimés, dont nous vénérons la mémoire, reconnurent bien vite combien grande est la disproportion entre l'infini de nos aspirations et la contingence des choses, entre la Beauté parfaite qui passe dans nos rêves et les ébauches qui s'offrent à nous de tous côtés, entre la certitude qu'ambitionne notre raison et le doute qui nous accable, entre les amours si belles entrevues et les fragiles réalités... Ils eurent tous deux, dis-je, conscience de ces misères de l'homme, et, désespérés, ils firent entendre des cris de révolte et d'angoisse, puis des plaintes résignées, puis des chants d'espoir vers de plus doux rivages... puis, enfin, au miheu de la course, la mort vint les prendre, et ils s'en sont allés, meurtris, nous laissant comme héritage, à nous, enfants du siècle aussi, ces cris, ces chansons, ces vers charmants que nous savons par cœur, cette musique pénétrante que nous aimons tant à entendre...

Voilà Musset ! Voilà Chopin !

A l'un comme à l'autre on peut appliquer un passage célèbre de la Nouvelle Héloîse, cet ouvrage incandescent qui bouleversa la société, à l'époque où il parut, et que nos arrière-grand'mères ont dévoré. Il s'agit d'une lettre que Julie écrit à Saint-Preux ; elle lui dit : « Je vois, mon ami, par la trempe de nos âmes et par le tour commun de nos goûts, que l'amour sera la grande affaire de notre vie. Quand une fois il a fait les impressions profondes que nous en avons reçues, il faut qu'il éteigne ou absorbe toutes les autres passions ; le moindre refroidissement serait bientôt pour nous la langueur de la mort ; un dégoût invincible, un éternel ennui, succéderaient à l'amour éteint, et nous ne saurions longtemps vivre après avoir cessé d'aimer. »

Ces paroles fatales et charmantes s'appliquent à l'infortuné Chopin plus qu'à tout autre. Avait-il lu VHéloïse de Rousseau ? Avait-il médité sur cette page si éloquente et si profonde ? Je l'ignore. Mais, son génie mélancolique s'est complu à développer ce thème entraînant, et il a su trouver, dans son art, les mêmes accents que Jean-Jacques, pour donner carrière au feu divin qui le tourmentait, et pour nous attacher à lui.

J'arrête là les appréciations d'ordre général que je désirais présenter sur Chopin, et j'arrive à ses premières œuvres.

Nous assistons à l'éclosion d'un homme supérieur dans la musique. Le voici à son aurore. — Il était né près de Varsovie, le F^ mars 1809. Son père

était un professeur de français, sa mère était Polonaise, Ce fut un enfant frêle, maladif, remarqué par la douceur, l'affabilité de son caractère, en même temps que pour la vivacité de son intelligence. A neuf ans, il commença à apprendre la musique sous la direction d'un disciple passionné de Sébastien Bach, Adalbert Zywny, qui dirigea ses études dans le sens de l'enseignement le plus classique. Puis, il eut pour maître Elsner.

« Placé assez jeune dans un des premiers collèges de Varsovie, dit Barbedette, par les soins du prince Antoine de Radziwill, protecteur éclairé des arts, artiste lui-même et auteur d'une belle partition de Faust, Chopin put joindre à la culture artistique la culture littéraire, sans laquelle la première ne peut être parfaite.

)) Charmant d'esprit, de grâces naturelles, il exerça de bonne heure une attraction invincible sur ceux qui l'approchaient. Lui-même ressentit, dès les premiers temps de sa jeunesse, un vif attachement pour une jeune fille, qui ne cessa jamais de lui porter un pieux hommage. « La tempête, a dit Liszt, la tempête, qui dans un pli de ses rafales emporta Chopin loin de son pays, comme un oiseau rêveur et distrait, surpris par elle sur la branche d'un arbre étranger, rompit ce premier amour, et deshérita l'exilé d'une épouse dévouée et fidèle, en même temps que d'une patrie. Il ne rencontra plus le bonheur qu'il avait rêvé avec elle, en rencontrant la gloire à laquelle il n'avait peut-être pas songé. ))

» Inopinément séparée de Chopin, cette jeune fille

fut fidèle à sa mémoire, à tout ce qui restait de lui. De son côté, Chopin ressentit, de cette première et pure passion, une impression qui jamais ne s'effaça, et contribua puissamment à donner à ses chants une empreinte de douloureuse tendresse. »

Pour goûter tout l'attrait des œuvres premières de Chopin, il faut se rappeler que l'illustre musicien est au début du voyage, qu'il n'a pas souffert encore, et qu'il compose sous l'inspiration d'un juvénile amour, l'amour charmant, l'amour ineffaçable, l'amour adorable de la vingtième année.

Ces œuvres du début révèlent, à mon sens, la joie de la jeunesse et le bonheur de vivre. Elles renferment, il est vrai, des notes mélancoliques, mais le musicien n'est pas absorbé encore par cette fatale tristesse qui va devenir la caractéristique de son talent.

Chopin n'a point quitté alor3 ceux quil affectionne tendrement, sa famille, ses maîtres, ses amis. Les impressions qu'il ressent sont douces, et il les fait passer dans ces compositions de la première heure.

Mais bientôt la lutte pour la vie, le besoin de se créer un nom, une place au soleil, cette force mystérieuse qui fait que l'oiseau s'envole du jiid, et s'élance dans le vaste monde, amènent chez lui l'inquiétude, des préoccupations multiples, des tourments de toute sorte, l'amertume même ; de là aus-

sitôt, dans sa musique, l'écho de ces misères, de ces froissements de la réalité, de ce contact douloureux avec la société.

Chopin, on l'a dit, doit une grande partie de sa célébrité à ses Nocturnes ; ils comptent, en effet, au nombre de ses œuvres les plus parfaites. Dans ces pièces d'une distinction sans égale, la nature de son talent se déploie avec toutes les qualités qui lui sont propres, l'élévation de la pensée, la pureté de la forme, et presque toujours ce cachet de mélancolie rêveuse qui donne un charme si particulier à tout ce qu'il a écrit.

Quand il commença à composer cette musique, avec le caractère que j'indique, il avait quitté Varsovie, et le cadre d'affection saine de son adolescence. L'artiste commençait à se débattre au milieu des cruautés du sort, comme dit Musset, et des orages des passions.

Bien que les circonstances de son départ de Varsovie soient connues, il est bon de les rappeler. Longtemps il hésita, avaat de s'éloigner de sa patrie. Au mois de septembre 1830, il écrivait à un de ses meilleurs amis : « Je suis encore ici, et je ne puis me décider à fixer le jour de mon départ. Il me semble toujours que je quitte Varsovie pour n'y jamais rentrer; je sens en moi la conviction que je dis un éternel adieu à ma patrie. Oh ! qu'il doit être dur de mourir ailleurs que là où l'on est né ! Comme il me serait cruel, à mon lit de mort, de voir un médecin indifférent et un serviteur mercenaire, au lieu des visages aimés de mes chers parents ! Crois-moi, cher ami, je voudrais bien souvent aller près de toi, reposer

mon cœur endolori ; ne le pouvant, je m'en vais par les rues, sans but... rien ne peut calmer mon angoisse, je rentre pour retrouver les mêmes souffrances...

» A Vienne, je ne ferai que languir... Il en est ainsi quand le cœur n'est pas libre. Toi qui connais si bien cette incompréhensible puissance, expliquemoi donc ce sentiment commun à tous les hommes, et qui leur fait attendre toujours du lendemain le mieux que la veille ne leur a pas donné. »

Enfin, il fallut prendre une résolution ; le 2 novembre de cette année 1830, Chopin quittait sa ville natale. Un groupe d'amis, en tête desquels son vieux maître, Elsner, s'étaient réunis pour l'accompagner jusqu'au premier village, situé sur la route, Wola, faubourg historique, où s'effectuait jadis l'élection des rois de Pologne. Là, les élèves du Conservatoire de Varsovie l'attendaient. Ils chantent une cantate expressément composée pour la circonstance par Elsner. Un banquet lui est offert, à l'issue duquel on lui présente une coupe d'argent artistiquement travaillée, remplie jusqu'aux bords, non pas de vin, mais de la poussière du sol natal. Alors, Frédéric ne put contenir ses larmes. Cette terre de la patrie devait, dix-huit années plus tard, à Paris, être jetée sur son cercueil.

Ces souvenirs sont touchants. Ils revêtent je ne sais quel prestige qui excite notre admiration affectueuse, et nous attachent davantage au grand homme.

Ce qui m'émeut surtout, c'est ce vieux maître de Chopin, Elsner , faisant ses adieux à l'élève qu'il

affectionne, composant une cantate en son honneur, et lui remettant, au moment du départ, une coupe remplie de la terre de sa patrie. Ces détails disent plus éloquemment que de longues phrases à quels nobles cœurs, à quelles belles intelligences nous avons affaire.

Elsner avait deviné le génie de son élève Frédéric. Il le jugeait ainsi : « Il est de la race des aigles ; montrons-lui les régions sublimes, et suivons-le dans son vol, aussi longtemps qu'il nous restera d'haleine, à nous autres, oiseaux de chétive envergure. )>

Le vieux et digne maître ne s'était pas trompé. Les œuvres de son élève en sont la preuve surabondante.

Il importe de ne pas oublier que Chopin s'arrachait presque malgré lui à son pays natal, à ses parents, à sa famille. Tous l'aimaient, et lui prodiguaient les marques d'affection dont sa nature délicate avait besoin. De son côté, il témoignait à chacun la même amitié dévouée.

C'est un précieux trésor dans la vie, que d'être entouré ainsi de soins affectueux, d'amis qui vous comprennent, et vous secondent, et, lorsqu'on les quitte, il est rare qu'on en trouve l'équivalent.

Chopin, comme je l'ai dit, était poussé par une force mystérieuse à s'éloigner de Varsovie, la force du génie qui était en lui, le besoin de la gloire, les mirages de la fortune et de l'ambition.

Il va d'abord à Breslau et à Dresde. Il donne

des concerts dans ces villes. On trouve, dans sa correspondance, de curieux détails sur son séjour à Dresde.

Il se rend ensuite à Vienne, où il a à lutter avec les difficultés que rencontre tout artiste inconnu. La question d'argent se dresse devant lui, difficile à résoudre. C'est un banquier qui le décourage, puis lui fait des courbettes quand il sait qu'il est protégé par des personnages puissants. C'est un éditeur qui l'accable de politesses, mais ne lui donne pas une obole pour les compositions qu'il a déjà publiées, ni pour celles qu'il voudrait publier encore.

Après un séjour d'une année à Vienne, après des tentatives difficiles, Chopin est irrésolu. Il ne sait s'il doit se rendre en Italie ou à Paris. Enfin, Paris l'emporte, et il y arrive à la fin de septembre 1831. Il a à peine 22 ans.

Le voici parmi nous. Les débuts furent un peu durs. C'est le sort commun à tous ceux qui débarquent dans la Ville-Lumière, et qui veulent y conquérir une place dans les sciences, les lettres, les arts.

Pour le soutenir dans la lutte, il a son vieux maître Elsner, qui lui écrit souvent de Varsovie, et lui donne de sages conseils. Dans une lettre, Elsner lui dit : (( La supériorité dans l'art ne s'obtient pas par l'imitation de tel ou tel maître, de telle ou telle époque ; car quelque talent qu'on possède sur un instrument, il ne peut être que le moyen, non le but de l'art. )>

Certes, Chopin comprenait Texcellence de ces avis

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pour atteindre le grand art, mais était-il en état de . les suivre ? Sans fortune, il fallait faire face aux nécessités do l'existence, il lui fallait gagner son pain. Aussi, il répond à Elsner :

(( Toutes mes espérances sont anéanties ; aujourd'hui je suis forcé de me frayer un chemin dans le monde comme pianiste, et de renoncer pour le présent à la voie plus haute dont vous m'entretenez ! ))

Il réussit à organiser un premier concert, qui eut peu de succès, et dont les recettes ne purent couvrir les dépenses. Cependant, un critique influent, Fétis, directeur de la Revue Musicale, en rendit compte, et prédit les succès futurs de ce débutant alors ignoré du public. Il vanta surtout le Concerto en mi mineur. Chopin l'avait composé en 1829, alors qu'il était heureux parmi les siens, et avait le cœur pris par un premier amour.

Ce Concerto, justement renommé, se distingue par des chants d'une suavité qui nous ravit. Rien de semblable n'avait été rêvé jusqu'alors : ce ne sont pas de ces accents vigoureux qui saisissent et transportent, ce n'est pas non plus une musique efféminée qui nous berce et nous endort, non. Ce sont des accents d'une originalité qui tient sans cesse en éveil ; le chant s'égare dans des modulations étranges, inattendues, sans qu'il ait rien de heurté.

On y trouve, en effet, la rêverie délicieuse qui s'adresse à l'être aimé, pendant l'absence, et qui est un mélange de joie et de tristesse, dans lequel l'âme se complaît, et qui lui fait trouver tout le

reste indifférent. Fétis avait deviné juste : le Concerto en mi plaçait Chopin hors de pair.

L'artiste était désolé des obstacles à vaincre. Il lui semblait que la fortune et la gloire lui échappaient en même temps.

Le malheureux, tout meurtri, ne médite que des résolutions extrêmes. Il veut aller en Amérique, ou retourner à Varsovie. Il s'arrête à ce dernier parti. Sa détermination prise, il fixe le jour de son départ, achève ses préparatifs, fait ses adieux.

Mais nous allons voir apparaître une circonstance heureuse, ce que les anciens appelaient le Destin, la Fatalité, ce que les modernes nomment le Hazard, mot vague dont Schiller a dit : « Le hasard, c'est le roi du monde. »

Le jour donc où il devait quitter Paris, ce Paris si dur parfois à l'âme délicate des artistes, Chopin rencontra dans la rue le prince Valentin Radziwill qu'il connaissait. Il annonce son dessein. Le prince n'y fait pas trop d'objections, mais le prie seulement de différer d'un jour son départ, et lui demande de l'accompagner Je soir même dans une réception qui avait lieu chez M"^® de Rothschild. Chopin promet, et se rend à la soirée.

Dans les salons du riche banquier, où il pénètre pour la première fois, il se met au piano ; une société nombreuse, sympathique, capable d'apprécier son talent jeune et original, l'écoute, l'applaudit, s'enthousiasme : hier il était presque inconnu, il sera célèbre demain.

L'horizon pour Chopin va s'éclairer : il ne songe plus à partir. La fortune le porte, la gloire plane sur sa tête, et il va connaître quelques belles années.

Il y a ainsi une minute décisive dans la vie de tous les grands hommes, partis d'un rang obscur, et nés pour les sommets.

Les salons d'autrefois avaient une prépondérance utile. Ils étaient fréquentés par une élite, et leur consécration donnait à ï'écrivain, à l'artiste, au penseur, un prestige digne de son mérite. Là, il se sentait compris, apprécié, encouragé ; là il trouvait aide et protection, et une parole autorisée ranimait ses espérances.

Il y a lieu de regretter la disparition de ces foyers intellectuels qui firent le charme de la fin du XVIIP siècle, et du commencement du XIX®. Les bienfaits qui en découlaient pour les arts et les artistes étaient une justification des grandes fortunes.

J'ignore si, dans la famille de M. de Rothschild, on a conservé le souvenir de cette soirée si mémorable dans la vie de Chopin ; elle mérite, en tout cas, d'être rappelée, puisqu'elle a permis au compositeur de rester à Paris, de s'y faire un nom, et d'y occuper une place supérieure parmi les créateurs de la musique.

De 1832 à 1837, Chopin a une existence heureuse. Il ressent les ivresses qui ont pu passer dans ses rêves, « les déUces du cœur, l'enivrement de l'intelligence, le contentement des nobles ambitions

réalisées, le repos et la douceur du bien-être présent, ainsi que la séduction d'un avenir dont les illusions dorées paraissent des certitudes. »

La consécration du salon de M"^^ de Rothschild avait porté ses fruits. A partir de ce jour, il fut reçu dans les milieux les plus élégants, eut pour élèves les jeunes filles et les jeunes femmes de l'aristocratie, et vécut enfin dans le cadre choisi qui convenait à sa nature délicate et fine.

Il n'était pas l'homme de la foule, des cérémonies à grand fracas, des vastes salles où se presse un fiévreux auditoire, non : il était l'artiste qui se livre seulement dans l'intimité, dans une demi-solitude, presque dans l'obscurité. Alors, de l'aveu de tous ses contemporains, il était admirable dans ses improvisations.

C'était le soir, par exemple, à cette heure mélancolique où le jour tombe, et s'en va comme à regret. La nuit, « la douce nuit qui marche », comme dit Baudelaire, s'annonce discrètement, la lampe n'est point encore allumée, et notre âme éprouve je ne sais quel sentiment où il y a de la tendresse, des réminiscences heureuses, et puis aussi la vague inquiétude de l'avenir. Nous nous disons presque involontairement que nous aussi nous finirons comme ce jour qui s'achève, et de cette affinité mystérieuse de notre vie avec la nature naît une émotion intime et pénétrante.

Il fallait écouter Chopin à cette heure-là, se mettant au piano, entouré d'un petit cercle d'intimes, et s 'abandonnant aux confidences de la musique. C'est à ces moments qu'il faisait entendre ses Varia-

tions, ses Fantaisies sur des airs polonais, si justement célèbres.

Alfred de Musset a exprimé dans de beaux vers l'éloquence de ces airs appris aux jours de l'enfance. C'est dans le poème de Rolla : Musset nous représente son héros prêtant l'oreille à des chanteurs qui passent :

Quand Rolla sur les toits vit le soleil paraître, Il alla s'appuyer au bord de la fenêtre. De pesants chariots commençaient à rouler; Il courba son front pâle, et resta sans parler...

Un groupe délaissé de chanteurs ambulants Murmurait sur la place une ancienne romance. Ah ! comme les vieux airs qu'on chantait à douze ans Frappent droit dans le cœur aux heures de souffrance ! Comme ils dévorent tout, comme on se sent loin d'eux! Comme on baisse la tcte en les trouvant si vieux!

Gomme ils savent rouvrir les fleurs des temps passés, Et nous ensevelir, eux qui nous ont bercés!

C'est bien ce thème sur lequel Chopin aimait à laisser courir le flot de ses souvenirs, lui, très attaché au foyer paternel, très attaché aussi à sa patrie, qui n'est, en réalité, qu'une famille plus grande.

Une heure à laquelle il se plaisait à improviser, était la fin d'une soirée mondaine, quand la foule des invités s'était retirée, et qu'il ne restait plus que les intimes.

Vous voyez l'artiste, n'est-ce pas, à cette heure psychologique d'une fête du monde, où l'esprit,

oubliant les côtés prosaïques et les banalités inéluctables de la vie, s'affine pour l'art, pour la passion, pour les confidences intimes et sincères.

Ce fut à une soirée de ce genre, chez la comtesse Marliani, qu'il rencontra George Sand, cette femme qui devait tenir, dans sa vie, une place importante et fatale. On raconte que ce soir-là, Chopin se surpassa. Il improvisa, sur des airs nationaux, notamment sur une chanson appelée : les Adieux du Lancier. L'assistance était électrisée.

En levant les yeux, Chopin aperçut accoudée au piano une femme à la mise simple, au regard ardent. C'était George Sand. Comme tous les invités, elle avait été conquise, et elle voulait le conquérir à son tour.

Ils devinrent amis, amis intimes. George Sand avait 34 ans. Chopin n'en avait que 28.

Je ne sais si je me trompe — car qui oserait se montrer affirmatif quand il s'agit du cœur des autres ? — mais il me semble qu'ici l'auteur d'Indiana est pareil à ces oiseaux de proie qui planent dans l'air, décrivent des courbes dangereuses, et s'abattent subitement sur quelque oiseau gracieux et plus faible, chantant sa chanson sur l'arbuste embaumé ou au milieu des fleurs des champs... Elle exerça sur Chopin une véritable fascination, et l'oiseau mélodieux, presque malgré lui, se laissa prendre.

Je dis : malgré lui ! En effet, nous trouvons dans sa correspondance un passage significatif. Après la rencontre, il écrivait à ses parents :

« J'ai fait la connaissance d'une grande célébrité, de M'^6 Dudevant, connue sous le nom de George

Sand, mais son visage ne m'est pas sympathique, et ne m'a pas du tout plu ; il y a même en elle quelque chose qui me repousse. »

Mais M"^^ Sand avait de nombreuses séductions. D'abord, elle était belle, ensuite elle était célèbre. Elle se trouvait à cette époque à l'apogée de sa gloire, ses romans étaient lus, dévorés, non seulement en France, mais dans toute l'Europe. Chopin fut ébloui ; son amour-propre, son orgueil furent doucement flattés à la pensée d'être aimé d'une telle femme, et il se laissa emporter par la sirène sur la mer orageuse des passions.

Jamais couple en réalité ne fut plus mal assorti. L'amie qu'il fallait à Chopin, ce n'était pas cette impétueuse Lélia, vive, emportée, avide de mouvement, se mêlant de loutes les questions, même les questions politiques, vivant non comme une femme, mais comme un homme de lutte, fumant des cigares, s 'étant mise en dehors de la société, et lui lançant des défis du haut de ses piles de romans...

Non, mille fois non ! A cet artiste délicat, délicat dans son art, délicat dans sa santé, il fallait une amie douce, discrète, affectueuse sans bruit, une muse voilée, éprise comme lui d'idéal, et marchant à son bras avec une grâce silencieuse et dévouée.

L'amie qu'il fallait à ce musicien adorable, à ce fils de Mozart, c'était une femme pareille à ces visions ensorcelantes que Dante nous décrit dans sa divine épopée, à cette Métella candide et pudique qui s'en va cueillant des fleurs, et qui a des naïvetés d'enfant.

Certes, loin de moi la pensée d'accabler George Sand. J'admire son immense talent d'écrivain, c'était

SOUS ce rapport une fille de Jean- Jacques Rousseau, et elle a presque égalé son maître dans les descriptions de la nature qu'elle nous a laissées, et qui sont des trésors pour notre littérature. Je répéterai ici le mot que Voltaire appliquait à M'^^ de Pompadour, qui venait de mourir : « Soyons indulgents, après tout, elle est des nôtres ! »

La liaison de Chopin et de George Sand ne tarda pas à devenir pour l'un et pour l'autre une cruelle déception. Les débuts toutefois eurent d'éclatants reflets. Nous avons, pour en juger, une superbe page de Liszt, autre ami de l'auteur de Lélia, mais dont le tempérament dominateur ne se laissa jamais subjuguer. Liszt, aussi admirable comme écrivain que comme musicien, écrit ce qui suit, à propos d'une soirée improvisée dans le logis de Chopin, alors qu'il demeurait à la Chaussée-d'Antin :

« Rassemblées autour du piano, dans la zone lumineuse, étaient groupées plusieurs têtes d'éclatante renommée : Heine, le plus triste des humoristes, écoutait avec l'intérêt d'un compatriote les narrations que lui faisait Chopin, sur le mystérieux pays que sa fantaisie éthérée hantait aussi, et dont il avait de même exploré les plus délicieux parages... A côté de Heine était assis Meyerbeer, pour lequel sont épuisées depuis longtemps toutes les interjections admiratives. Plus loin, Adolphe Nourrit, ce noble artiste, passionné et ascétique à la fois.

)^ Hiller y était aussi ; son talent s'apparentait

à celui de Chopin, dont il était un des plus fidèles amis... Eugène Delacroix restait silencieux et absorbé devant les apparitions qui remplissaient l'air, et dont nous croyons entendre les frôlements. Séparé de tous les autres, sombre et muet, Mickiewicz dessinait sa silhouette immobile ; Dante du Nord, il semblait toujours trouver « amer le sel de l'étranger, et son escalier dur à monter. »

« Enfoncée dans un fauteuil, et accoudée sur la console, était M"^^ Sand, curieusement attentive et gracieusement subjuguée. Elle donnait à cette audition toute la réverbération de son génie ardent, doué de la rare faculté, qui n'est réservée qu'à quelques élus, d'apercevoir le beau sous toutes les formes de l'art et de la nature... Après avoir nommé celle dont l'énergique personnalité et le fulgurant génie ont inspiré à la frêle et délicate nature de Chopin une admiration qui le consumait, comme un vin trop capiteux détruit des vases trop fragiles, nous ne saurions faire' sortir d'autres noms de ces limbes du passé. »

Contentons-nous d'évoquer ces nobles souvenirs, et oublions le reste, les faiblesses, les orages du cœur, les désillusions. Le musicien et l'écrivain ne sont plus ; souvenons-nous seulement que l'un a écrit de belles pages, et que l'autre a composé avec sa souffrance des morceaux qui vivront toujours.

Les connaisseurs ont beaucoup discuté sur la façon d'exécuter les œuvres de Chopin. On s'attriste, en pensant que le musicien, tout en nous laissant ses pensées immortelles, a emporté avec lui au tombeau une bonne part de son génie, la meilleure

de sa personnalité artistique. On éprouve ce regret, en entendant parler de ce jeu merveilleux de Chopin, que nous n'avons pu admirer par nous-mêmes. Il faut des artistes délicats pour faire revivre l'idéal du compositeur, et nous donner, par une exécution supérieure, une émotion supérieure aussi, une émotion qui prend place dans nos souvenirs, et reste pour notre esprit un reflet du grand art. Chopin, entendant un jour le jeu terne et sans couleur de quelques jeunes artistes, s'écriait : « Mettez-y toute votre âme ! Jouez comme vous sentez. » C'est un mot profond, peut-être un peu paradoxal. Ce principe : « Jouez comme vous sentez » est dangereux, en ce que, appliqué à faux, il fait tort aux plus belles œuvres, à celles de Chopin en particulier.

D'autre part, il est évident que beaucoup de personnes ne jouent mal que parce qu'elles ne se donnent pas la peine d'interroger leur propre esprit, et de mettre à l'épreuve leurs propres forces.

Bien loin, comme l'a dit un critique, de poser des règles précises et immuables pour le détail de ses œuvres, il s'efforçait, avant tout, d'en faire saisir la pensée. Très exigeant pour quelque détail important, il savait respecter l'intelligence de ses élèves, quand il leur voyait prendre une voie caractéristique, personnelle. Il disait alors : « Ce n'est pas ainsi que je joue, mais cela est bien. )) Bien plus, lui-même jouait de différentes manières ses compositions, selon l'inspiration du moment, et toujours il charmait ses auditeurs.

Cela ne veut pas dire que la vérité en musique

n'a pas de critérium, et que toutes les traditions, recueillies sur l'exécution propre de Chopin, ne servent à rien. Non. La vérité, dans ses lignes principales, est une ; mais il y a des lignes secondaires qu'il faut abandonner à l'esprit personnel de l'artiste. L'exécution vraiment parfaite ne se rencontre que lorsque la tradition recueillie s'accorde avec l'individualité de l'exécutant, lorsque la nature du maître qui a composé une œuvre est devenue la nature même de celui ou ' de celle qui nous la fait entendre.

Pour bien interpréter les grands musiciens, comme Chopin, comme Beethoven, comme Bach, comme le divin Mozart, il faut non seulement les comprendre, mais il faut les aimer, étudier leur vie, savoir quelles furent leurs joies, leurs souffrances, et se reconnaître un peu soi-même dans cette noble existence qui n'est plus, dans ce beau génie qui a mérité le laurier de la gloire.

Il en est des musiciens, comme des poètes. Dans leurs strophes, dans leurs poèmes, nous reconnaissons le sentiment qui a fait battre notre cœur, l'espérance qui nous a ranimés, l'indignation parfois qui nous a saisi l'âme, la tristesse qui nous a envahis, et par ce côté vivant de notre nature nous nous attachons à ces chantres mélodieux de l'humanité. L'un s'attendrira avec Racine, le poète des cœurs passionnés ; l'autre avec André Chénier, qui, devant l'échafaud, faisait encore des vers ; celui-ci préférera les richesses lyriques de Lamartine, celuilà les évocations profondes de Victor Hugo ; d'autres mettront au-dessus de tous le génie d'Alfred de

Musset, qui a vécu tous ses vers avant de les écrire... Au fond, ces préférences sont basées sur des affinités mystérieuses de notre être, et c'est notre pauvre vie humaine que nous retrouvons derrière nos admirations.

Au mois d'avril 1839, Chopin et George Sand, après avoir passé l'hiver à l'île Majorque, revenaient à Paris, avec l'espérance d'y être heureux. Ce fut le meilleur temps de leur liaison.

Le musicien reprit ses occupations et son travail avec un surcroît d'activité. Ses œuvres, qui se succédaient, l'avaient classé définitivement parmi les maîtres célèbres, et lui attiraient des faveurs marquées. Ainsi, les compositeurs étrangers de passage à Paris, tenaient à saluer l'artiste incomparable. C'est alors qu'il reçut successivement la visite de Shullhof, de Lenz, de Moschelès. Ce dernier était à l'apogée de sa gloire. On a retrouvé, dans son journal, ses impressions sur Chopin. Elles sont intéressantes.

Les deux compositeurs reçurent ensemble une invitation pour aller au château de Saint-Cloud, où se trouvait la famille du roi Louis -Philippe. Il s'agissait d'une réunion tout intime. Moschelès ne manqua pas de consigner dans ses notes cette visite mémorable.

Le lendemain, arrivèrent des présents royaux. Moschelès reçut une précieuse cassette, et Chopin une coupe d'argent artistement ciselée. On y avait fait graver ces mots : « Donné par le roi Louis-Philippe. »

Le soir, au dîner, George Sand voulut y boire, et elle porta un toast aux deux artistes, aux deux frères, ainsi que l'avait dit Mosclielès, et, comme on partait pour Nohant, Chopin décida que la coupe royale serait du voyage.

Il y aurait lieu de s'arrêter sur les différents séjours que l'auteur de la Marche funèbre fit dans le Berry. Une amie du maître et son élève, amie aussi de George Sand, M^^® de Rosières, a justement laissé, à ce sujet, une correspondance précieuse. Elle faisait partie des invités de Nohant, et elle était bien placée pour observer.

Bornons-nous à dire qu'il y avait pour tous, à Nohant, des heures douces et paisibles. C'est qu'on y aimait l'art et le beau sous toutes ses formes. On y admirait, et on y exécutait des chefs-d'œuvre. Sur ce terrain de l'art, il y avait accord unanime, et devant son prestige, on oubliait les misères de l'humanité, la divergence des caractères, les blessures de l'amourpropre, les inquiétudes de la jalousie, les préoccupations de l'avenir.

Il y avait là W^^ Viardot-Garcia, Eugène Delacroix, Liszt. Dans le salon du rez-de-chaussée, dont les fenêtres s'ouvraient sur le parc, on se réunissait pour passer la soirée.

Souvent George Sand lisait quelques pages qu'elle venait d'écrire, et où on sentait comme le souffle d'une muse sacrée. Tantôt c'était Frédéric qui tenait ses amis sous le charme de ses compositions ; tantôt, c'était Liszt qui rivalisait avec lui.

C'est durant ses séjours à Nohant que Chopin composa le Prélude en do dièze majeiu', plusieurs

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Polonaises, des Nocturnes, et, gardons-nous de l'oublier, la Sonate en si bémol mineur, qui renferme la Marche funèbre, si impressionnante, si admirable, et dont le souvenir, parfois, obsède l'âme de ceux qui l'ont entendue.

En prêtant l'oreille à ces œuvres superbes, nous sommes bientôt conquis par le maître. Nous rentrons, nous descendons en nous-mêmes, et nous nous disons : j'ai éprouvé cette sensation, j'ai ressenti cette angoisse, j'ai vu luire ce rayon d'espérance !...

C'est là le cri de l'humanité. Pour nous l'arracher, il faut avoir du génie. Il faut être un grand orateur comme Mirabeau où Lacordaire, un grand poète comme Lamartine ou Alfred de Musset, un grand musicien comme Mozart, Beethoven ou Frédéric Chopin.

Un côté intéressant de la vie de Chopin, c'est celui du professorat. Voici quelques détails que donne un de ses biographes.

Contrairement à la plupart des grands artistes, qui éprouvent pour l'enseignement une insurmontable répugnance, Chopin aimait à donner des leçons, et il n'en faisait pas mystère, pourvu toutefois qu'il rencontrât des élèves appliqués et intelligents.

Ceux, ou plutôt celles qu'il préférait, c'étaient ses compatriotes, plus aptes à saisir sa méthode et à l'appliquer.

Il n'acceptait aucun élève, d'ailleurs, qui n'eût acquis d'avance un certain degré de connaissances

techniques et pratiques. Il recherchait surtout la finesse et l'élégance du toucher.

Il aimait à donner des leçons : cependant, dans les dernières années de sa vie, cédant à l'irritation d'un système nerveux surexcité, il se fâchait souvent, et alors malheur aux intelligences paresseuses!

Il lui arrivait de jeter la musique par terre, et, de sa main délicate, de briser une chaise... Mais il s'apaisait bientôt devant la bonne volonté de son élève.

La rudesse du toucher l'irritait d'une façon spéciale. Quand une note dure venait à frapper son oreille, il faisait un grand soubresaut, et s'écriait : « Qu'est-ce donc que ce chien que j 'entends aboyer ? )>

Le nombre de ses élèves a été considérable parmi les femmes du monde. Elles avaient des affinités avec l'élégance suprême de sa musique, et leur culture intellectuelle s'harmonisait avec la déUcatesse de sa pensée artistique.

Citons la princesse de Beauvau, la comtesse Potocka, la princesse Kadziwill, la princesse Czartoryska... On comprend, à ses noms, que George Sand dût être jalouse.

Parmi les élèves de Chopin, il faut citer encore M^i<^ Meara, Irlandaise de naissance, qui plus tard devint M'"^ Dubois. Toute jeune, elle se plaça sous la direction du maître polonais, et ne tarda pas à lui faire lionneur.

Dès 1844, Mme Emile de Girardin saluait l'apparition de ce jeune talent. Son éloge, dans le style du temps, nous apporte un reflet des élégances parisiennes d'autrefois, reflet pâU comme ces roses d'un

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frais bouquet qu'on conserve dans un livre, et qu'on retrouve, avec émotion après de longues années.

Chopin devait être fier des louanges accordées à son élève. Le pauvre artiste avait besoin de ces joies que donne la gloire, car les malentendus s'accentuaient entre George Sand et lui, et sa santé déclinait.

Les idées noires alors ne le quittent plus, et une toux suffocante ne cesse de l'abattre. Au physique, il sentait qu'il était un malade, et au moral il était désenchanté et perdait ses dernières illusions. Il ne croyait plus à l'amour partagé. Il était un pauvre être qu'on soignait par charité. Il se sentait humilié, vaincu, et sans force pour rompre des liens qui l'étreignaient par toute la puissance des désirs, et toute la tyrannie des habitudes. Nul ne saura ce que Chopin souffrit alors. Il gardait son mal en lui, parce qu'il savait qu'il en était la principale cause.

Mais ces tourments intimes, ce dépérissement de ses forces physiques, cette lutte incessante entre la fierté, le devoir, la conscience, les scrupules et les instincts de l'humaine nature ; ces meurtrissures du cœur, ces péripéties de l'âme qui se juge, se condamne, et se prend en pitié, tous ces sentiments divers se trahissent dans les œuvres que le génie du grand artiste jette, à cette époque, comme un cri de détresse à la vie.

'■: La mort, hélas ! passe dans ces œuvres avec ses terreurs, et ses visions funèbres. Elle lui ravit des êtres qu'il aime, son ami Matusezwski, son vieux père qui expire au loin, sans qu'il ait pu l'embrasser une dernière fois. Il est entouré de ces affres sombres,

et, par une révolte de sa jeunesse, de son cœur, il voudrait vivre, il voudrait être aimé surtout. Vain espoir ! La réalité ne lui montre que lassitude, ennui, impatience de s'affranchir d'une liaison devenue la plus triste des sujétions.

En 1847, George Sand publia un roman Lucrezia Floriani, qui amena une rupture définitive. Dans le héros du livre, qui s'appelle le prince Karol, et qui est un homme maladif, fier et jaloux, le monde et la critique crurent reconnaître Chopin. Ce fut pour lui un coup terrible.

George Sand protesta contre ce qu'elle appelait « une lâche perfidie. )> J'ai tracé, dit-elle, dans le prince Karol, le caractère d'un homme déterminé dans sa nature, exclusif dans ses sentiments. D'ailleurs, le prince Karol n^était pas un artiste, c'était un rêveur, et rien de plus. N'ayant pas de génie, il n'a pas les droits du génie. »

Néanmoins, l'impression ressentie par Chopin était devenue une blessure qui ne se ferma point. Au mois de juillet de cette année 1847, il quitta George Sand et ne voulut plus la revoir.

Il se portait lui-même un coup mortel ; mais il l'acceptait dans ses conséquences. Il était résigné à tout. Durant deux mois, en effet, après une crise nerveuse effroyable, il resta suspendu entre la vie et la mort. Les soins d'un médecin dévoué lui rendirent un peu de force, mais Chopin était atteint trop profondément et par la maladie et par le chagrin, pour surmonter la crise : il devait y succomber bientôt.

Au mois de mars 1848, dans un salon ami, le ha-

sard remit en présence l'écrivain de Mauprat et Fauteur de la Marche funèbre. Ce fut George Sand qui alla la première à celui-ci. Elle lui tendit la main comme pour une réconciliation. Chopin tressaillit, une pâleur livide se répandit sur son visage amaigri ; son regard croisa le regard repentant de celle qu'il n'avait pas revue depuis leur séparation, puis il se détourna et quitta le salon.

M^^ Sand parle de cette dernière entrevue dans son ouvrage : Histoire de ma vie. Voici ce qu'elle dit :

« Je le revis un instant... Je serrai sa main tremblante et glacée. Je voulus lui parler, il s'échappa. C'était à mon tour de dire qu'il ne m'aimait plus. Je lui épargnai cette souffrance, et je remis tout aux mains de la Providence et de l'avenir. Je ne devais plus le revoir. Il y avait de mauvais cœurs entre nous. Il y en eut de bons aussi, qui ne surent pas s'y prendre. »

Ainsi finirent les relations de la femme supérieure qu'était George Sand et du musicien de génie qu'était Chopin. L'âme éprouve je ne sais quelle tristesse particulière, devant ce roman vécu de deux cœurs, qui étaient faits pour s'admirer, mais non pour s'unir.

C'est le cas de rappeler le mot bien connu : Les heureux n'ont pas d'histoire ! Cette liaison, cette rupture firent couler beaucoup d'encre, à l'époque. Les uns accablèrent George Sand, les autres mirent les torts du côté de Chopin.

A quoi bon ces disputes ? Elles n'ont qu'un intérêt bien inférieur, et si j'ai parlé des relations de la célèbre femme de lettres et du compositeur, c'est

qu'il était nécessaire de le faire pour bien comprendre l'œuvre de ce dernier.

Chopin est un artiste d'intimité, d'émotion pénétrante, de délicatesse suprême, de tendresse douloureuse et infinie. C'est le devoir de l'analyste et du psychologue de chercher et d'indiquer la source de ces qualités multiples, de cette puissance, de ce prestige. La vie de Chopin doit être connue de quiconque veut le comprendre et l'interpréter, et c'est pourquoi j 'ai cru devoir écarter le voile de sa liaison fameuse avec George Sand.

Et, d'ailleurs, comme je l'ai dit déjà, qu'importe de savoir qui a eu raison, qui a eu tort ? Qu'importe les misères de l'humanité pour l'intelligence avide de ce qui est grand, de ce qui est beau, de ce qui doit justement l'arracher aux banahtés de l'existence?

L'essentiel pour nous, c'est de nous trouver en présence d'œuvres magistrales qui nous empoignent, qui fassent passer en nous le frisson divin du grand art, et qui parent notre vie d'un reflet de beauté et d'étemelle jeunesse.

Eh bien ! ce bénéfice de l'art, nous l'avons par George Sand, qui a laissé des pages si harmonieuses, qui a décrit avec tant d'éloquence les grâces de la nature... Nous l'avons par Chopin, qui a mis, dans sa musique, une simplicité touchante, une élégance qui ne se dément jamais, et les plus sincères aspirations de l'être humain...

Voilà ce dont nous devons nous souvenir avant tout, devant ce couple prédestiné, qui reste grand, malgré les faiblesses passagères, et qui demeure uni devant l'histoire, malgré les froissements et les malentendus.

La fin de Chopin est émouvante et bien en harmonie avec sa vie tout entière. Il mourut, comme il avait vécu, en artiste supérieur, et avec le signe du véritable grand homme.

Après sa rupture, il était allé à Londres, et là avait cueilli ses derniers lauriers. Il revint à Paris au mois de janvier 1849. Il lui restait encore huit mois à vivre. De ses fenêtres de la rue de Chaillot, il découvrait le beau panorama de Paris, la coupole des Invalides, la Seine, et, au loin, les collines de Sèvres et de Meudon... C'était alors un quartier où l'on respirait l'air libre des champs.

Chaque jour, le cher malade s'affaiblissait. Il avait dû abandonner ses leçons complètement. Aux dernirs jours de septembre, il s'installa au n^ 11 de la place Vendôme. Dès lors, ses jours étaient comptés. Les suffocations ne cessaient plus : il demandait la mort, qui lui paraissait lente à venir.

Pour calmer ses tortures physiques par une occupation grave de l'esprit, il priait son élève le plus cher, Guttmann, de jouer quelques-uns de ses airs favoris, ou bien encore il se faisait lire certains passages du Dictionnaire philosophique de Voltaire.

Enfin, il se coucha pour ne plus se relever. Sa sœur accourut de Varsovie, et la princesse Marceline Czartoryska, véritable sœur de charité, s'efforçait de prévenir les moindres désirs du malade.

A mesure que la crise suprême approchait, une résignation chrétienne emplissait son âme restée toujours croyante. Il avait foi dans la miséricorde

infinie d'un Créateur tout-puissant, et dans sa justice, et ses souffrances intolérables ne lui arrachèrent aucun murmure.

Le dimanche, 15 octobre, Chopin entra en agonie. Comme le médecin s'efforçait de lui donner courage, il l'interrompit par ces mots : « C'est une rare faveur que Dieu fait à l'homme en lui dévoilant l'instant où commencera son agonie ; cette grâce, il me l'a fait maintenant ; ne me troublez pas ! »

Une dernière joie lui était réservée. La comtesse Delphine Potocka, son élève et son amie, prévenue de l'imminence d'une catastrophe, avait quitté Nice en toute hâte. Lorsqu'elle entra dans la chambre de l'agonisant, semblable à une vision séraphique de Dante, Chopin se souleva, et on eût dit qu'un éclair illuminait ses traits décharnés : « C'est donc cela, dit-il, que Dieu tardait tant à m'appeler à lui; il voulait encore me laisser le plaisir de vous voir! »

Comme la comtesse, radieuse dans sa beauté, et toute pâle d'émotion, lui faisait signe de se taire, il ajouta : « Je voudrais encore une fois entendre votre voix ! »

Comment ne pas satisfaire aux suprêmes vœux d'un mourant ! Delphine Potocka s'approcha du piano, et alors, dans la pièce silencieuse, sa voix s'éleva.

Selon les uns, elle chanta VHymme à la Vierge de Stradella ; selon d'autres, un air de la Béatrice de Bellini, que Chopin affectionnait, et qui, pour un moment, sembla l'arracher à la stupeur mortelle où il était plongé. « Que c'est beau ! que c'est beau ! » répétait-il, puis il tomba en syncope, et bientôt après il expira.

Les funérailles du maître furent célébrées à la Madeleine. Il avait demandé que le Requiem de Mozart berçât son dernier sommeil. On l'exécuta. ]y[me Viardot-Garcia et Castellan s'y surpassèrent. Quand Lablache entonna le Tuba mirum, un frisson parcourut l'assistance. Meyerbeer en personne dirigeait l'orchestre, et Lefébure-Vély tenait l'orgue. Il exécuta les Préludes en si mineur et mi mineur. A ce souvenir pour ainsi dire vivant du grand musicien, toute l'assistance éclata en sanglots.

Chopin fut conduit au Père-Lachaise, où il avait voulu reposer à côté de Bellini. La première terre qu'on sema sur son cercueil, fut cette terre polonaise que, 18 ans auparavant, il avait emportée dans une coupe d'argent, en quittant sa patrie.

Il nous resterait à porter un jugement d'ensemble sur Chopin, à constater son influence, et à déterminer la place qu'il occupe dans le Panthéon de la musique. Cette tâche demanderait des développements que le cadre de cette étude ne me permet pas de donner ici.

Qu'il me suffise de dire qu'il a écrit son nom parmi les plus glorieux. Son prestige est de s'adresser à l'intimité profonde de l'être. Ceux qui l'exécutent, ceux qui l'entendent reconnaissent, dans ses accents, l'idéal d'une vie de sentiment, chère à caresser : c'est la nostalgie de la perfection dans la tendresse, dans l'amour.

L'art de Chopin nous élève, nous grandit, nous transporte : c'est là ce qui assure sa gloire.

Il y a de longues années déjà, j'ai consacré à la mort si touchante de Chopin quelques vers que je

tiens à citer en terminant. C'est l'hommage du poète, qui s'incline devant le sublime artiste.

Quand il sentit venir l'heure de l'agonie,

Chopin voulut entendre une dernière fois

Le chef-d'œuvre qu'avait admiré son génie.

Dans un suprême effort, de sa mourante voix :

({ Que votre main pour moi, dit-il à son Amie,

Sur le clavier sonore éveille encor la vie !

Que j'emporte du moins au fond de mon tombeau

Un souvenir heureux de mon triste voyage !

Que je ne meure pas sans avoir un lambeau

De gloire et de plaisir, sans laisser d'héritage

Aux rêves attristés des poètes futurs !

Que l'Art divin, cherché durant mes jours obscurs,

Me serve de linceul ! Que le clavier résonne !

Je sens la mort qui vient, et déjà m'environne!... »

Et l'Amie, en pleurant, réveilla les accords Qu'il aimait accoupler sur le tremblant ivoire... L'artiste, ainsi témoin de ces touchants efforts, Sentit autour de lui comme un frisson de gloire. Comme un rayon de l'aube annonçant un beau jour, Son âme s'envola dans un élan d'amour !

Chopin mourut comme il avait vécu, en poète, en artiste, en homme d'essence supérieure. Il a écrit son nom à côté de celui de Mozart ; comme lui il sera à jamais admiré et aimé.

'auteur des Martyrs fut un des hommes les plus aimés de son temps. Il apparaît à la postérité au milieu d'un chœur de femmes remarquables et charmantes, dont le souvenir mérite d'être évoqué. Ce grand mélancolique avait, pour les séduire, un prestige, une magie qu'il n'est donné qu'à quelques privilégiés d'exercer : ses ouvrages et sa gloire les attiraient comme un phare, sa personne les troublait, sa fierté les fascinait, sa tristesse infinie les attachait à lui, et leur inspirait des dévouemenes admirables.

Nous avons pensé qu'il serait intéressant de mettre en relief ces figures touchantes, qui ont joué un rôle important dans la vie d'un des plus illustres écrivains de ce siècle, et qui sont inséparables de sa mémoire. Elles sont dignes qu'on les salue au passage, car leur intelligence fut belle, leur cœur ardent, leur destin traversé par le malheur.

Douces créatures, héroïnes du sentiment, âmes avides de tendresse et d'affection sincère, beautés éprises d'un sublime idéal, elles s'attachèrent à Chateaubriand avec une force telle que toutes l'aimèrent jusqu'à la mort, malgré ses oublis, ses dédains, son abandon, son silence. Elles nous appa-

laissent, comme ces statues voilées qui pleurent au pied des monuments funéraires, et laissent tomber des fleurs sur la dépouille sacrée des morts.

Lucile de Chateaubriand.

Aimé tendrement par sa mère, à laquelle il rend un juste hommage dans ses Mémoires, Chateaubriand trouva une amie dévouée dans sa sœur Lucile, qui, née en 1706, était son aînée de deux ans. Élevés tous deux sur la plage de Saint-Malo d'abord, puis dans le sombre manoir de Combourg, leurs plus douces distractions, après la première enfance, étaient des promenades et des rêveries communes à travers les landes, les bois de haute futaie, les vieux châtaigniers qui a voisinaient le château.

La solitude les impressionnait délicieusement ; ils marchaient, se tenant par la main, prêtant l'oreille aux soupirs du vent dans les arbres, respirant l'odeur enivrante des forêts et le parfum des mousses, laissant pénétrer dans leur jeune âme les harmonies de la nature, et leur être entier était ravi.

Et ces félicités étaient d'autant plus vives que le père de Lucile et de René glaçait ses enfants d'épouvante par son abord dur, son visage sévère, ses âpres paroles, l'éternelle amertume de sa pensée et de son regard.

Nulle joie au foyer paternel, mais le frère et la sœur se comprenaient et se dilataient l'âme avec ivresse, devant un beau site, à l'aspect d'un ciel pur rempli d'étoiles, ou d'une prairie inondée de

soleil, et de leurs impressions, ainsi échangées chaque jour, s'élançait une amitié plus forte, un attachement indéfinissable, leur seul bien, leur trésor unique dans les murs désolés de Combourg. Au milieu de circonstances de ce genre, l'âme aimante de deux adolescents, doués d'ailleurs de tous les dons de l'intelligence, se précipite dans un essor prodigieux vers les sommets de toutes les tendresses humaines, et quelle que soit la destinée, en garde à jamais l'éblouissant souvenir.

Le cœur de Lucile était un volcan. Pour qu'elle devînt heureuse, il eût fallu qu'elle rencontrât un autre René, qui ne fût pas son frère, et qu'elle l'épousât : elle crut un moment l'avoir trouvé dans le doux Chênedollé, mais ce n'était point Chateaubriand ; la nature avare ne prodigue pas les hommes de cette trempe. L'infortunée sœur de l'écrivain d'Atala se consuma dans une vaine attente ; elle mourut, avant l'heure, à trente-huit ans, dévorée d'inquiétude, de regrets, de vains désirs, n'ayant aimé en définitive que ce frère chéri, que cet ami de son enfance et de sa jeunesse.

Chateaubriand seul pouvait bien nous faire connaître cette nature orageuse, doublement sœur de la sienne, par le sang d'abord, puis par la conformité des passions. Lui était un homme, et il survécut à tous les orages. Frêle roseau féminin, la pauvre Lucile ne tarda pas à être brisée par les angoisses que donne le besoin d'aimer.

Voici ce que dit le puissant écrivain : « Lucile était grande et d'une beauté remarquable, mais sérieuse. Son visage pâle était accompagné de longs cheveux

44 Di: CHATEAUBRIAND A ERNEST RENAN

noirs ; elle attachait souvent au ciel ou promenait autour d'elle des regards pleins de tristesse et de feu : sa démarche, sa voix, son sourire, sa physionomie avaient quelque chose de rêveur et de souffrant. Lucile et moi, nous étions inutiles. Quand nous parlions du monde, c'était de celui que nous portions au dedans de nous, et qui ressemblait bien peu au monde véritable. Elle voyait en moi son protecteur, je voyais en elle mon amie. Il lui prenait des accès de pensées noires que j'avais peine à dissiper ; à dix-sept ans, elle déplorait la perte de ses jeunes années ; elle se voulait ensevelir dans un cloître... »

C'est la sœur qui, la première, conseilla à son frère de prendre la plume. « La vie, raconte-t-il, que nous menions à Combourg, ma sœur et moi, augmentait l'exaltation de notre âge et de notre caractère. Notre principal désennui consistait à nous promener côte à côte dans le grand mail, au printemps sur un tapis de primevères, en automne sur un lit de feuilles séchées, en hiver sur une nappe de neige que brodait la trace des oiseaux, des écureuils et des hermines... Ce fut dans une de ces promenades que Lucile, m'entendant parler avec ravissement de la solitude, me dit : « Tu devrais peindre tout cela. » Ce mot me révéla la muse ; un souffle divin passa sur moi. »

Une dernière citation achèvera de peindre Lucile, nous l'emprunterons à René, livre où Chateaubriand trace le portrait de sa sœur, sous le nom d'Amélie : « Amélie avait reçu de la nature quelque chose de divin ; son âme avait les mêmes grâces innocentes que son corps ; la douceur de ses sentiments était

infinie... elle avait de la femme la timidité et l'amour, et de l'ange la pureté et la mélodie. »

Quelques compositions littéraires de Lucile, et quelques-unes de ses lettres ont été recueillies. Elles révèlent, en effet, une âme d'élite, froissée par les brutalités de ce monde, et s 'élevant sans cesSe vers un idéal consolateur.

Le 4 octobre 1803, elle écrit à son frère : « Mon ami, je ne garde plus sur la terre de sûr pour moi que ton cœur; je suis étrangère et inconnue pour tout le reste. Adieu, mon pauvre frère ! te re verrai- je ? Cette idée ne s'offre pas à moi d'une manière bien distincte... Adieu, toi à qui je dois tant ; adieu, félicité sans mélange ! 0 souvenirs de mes beaux jours, ne pouvez-vous donc éclairer un peu maintenant mes tristes heures ? »

Autre fragment touchant d'une dernière lettre : « Mon frère, ne te fatigue ni de mes lettres, ni de ma présence ; pense que bientôt tu seras pour toujours déUvré de mes importunités. Ma vie jette sa 'dernière clarté ; lampe qui s'est consumée dans les ténèbres d'une longue nuit, et qui voit naître l'aurore où elle va mourir ! »

Elle faisait aussi des vers : un quatrain d'elle a été conservé, le voici : il porte ce titre : A un Ami :

Que j'aurais à t'offrir de fleurs,

Si, semblable à l'aurore, Comme elle j'avais, par mes pleurs.

Le don d'en faire éclore !

Qui ne serait attendri par les accents de cette jeune femme, dont Texistence se passe dans des an-

46 DE CHATEAUBRIA:SD a EUNEST RENAN

goisses de toute sorte, qui finit par sentir sa raison s'égarer, et qui, sur le point de quitter la terre, revient avec une intensité plus grande à l'affection de ce frère illustre avec lequel elle a joué toute petite, avec lequel elle a grandi, puis qui s'en est allé à travers le monde, a battu tous les rivages, a été aimé, adoré, a conquis la gloire... Pour, les âmes les mieux douées, quel désert souvent que la vie î

En 1793, afin d'échapper aux persécutions, Lucile avait épousé un vieillard, le comte de Caud, qui mourut six mois après cette union bizarre, restée sans signification pour la jeune femme. Elle s'éteignit le 9 novembre 1804. Elle fut conduite au cimetière dans le corbillard des pauvres et jetée à la fosse commune. Un vieux domestique seul suivit son cercueil. Chateaubriand, loin de Paris, et avisé trop tard, ne put lui rendre les devoirs suprêmes.

Quelle fut sa dernière pensée ? demande un pénétrant écrivain. Il répond : « Nul ne saurait le dire, et l'imagination peut travailler sur ces heures muettes. Les dernières idées des hommes sont le plus souvent des idées d'enfant. Lucile dut revoir, sur son lit de mort, les falaises bretonnes, le vieux château mélancolique, et, sous les vieux châtaigniers, elle enfant avec ce frère qu'elle aima tant. »

Dans les Mémoires cT Outre-Tombe, Chateaubriand immortaHse le souvenir de sa sœur dans ce style magnifique, éclatant, plein de riches draperies, qui est la caractéristique de son génie : on frissonne devant ce superbe langage, devant ces idées élevées et grandioses, devant ce lyrisme divin dont il fut un des derniers représentants.

Madame de Chateaubriand.

Après la sœur, l'épouse. Chateaubriand se maria très jeune, et sa femme dans l'ordre des dates, est bien sa seconde amie. Je dis : dans l'ordre des dates, car elle n'occupa qu'une place d'estime dans ce cœur orageux, que le vent des passions emportait vers tous les horizons de la terre et du ciel. Cependant, elle l'aima, souffrit en silence, et, fidèle, attendit que la raison lui ramenât ce cœur inassouvi, que des enchanteresses lui arrachaient incessamment : sur celle-là aussi il faut s'apitoyer, car elle fut très malheureuse.

Elle s'appelait Céleste de La^igne-Buisson. Orpheline de père et de mère dès sa première enfance, elle fut élevée à Paramé, près de Saint-Malo, chez son grand-père, ancien gouverneur de la Compagnie des Indes à Pondichéry. Elle avait seize ans, lorsqu'elle se lia d'amitié avec Lucile. Le futur auteur du Génie du Christianisme se trouvait alors en Amérique. Les deux jeunes filles parlaient de lui le plus souvent possible, et M^^^ de Lavigne se sentait conquise par ce jeune homme hardi, qui explorait le Nouveau Monde et allait revenir bientôt avec le prestige des lointains voyages et la poésie des pays inconnus. Les éloges que faisait Lucile de ce frère si cher, enflammaient la pauvrette, et lorsqu'il débarqua sur la plage elle fut prise, et bien volontiers donna son cœur.

« Céleste, dit l'historien Pailhès, reconnut du

premier coup d'œil le frère de Lucile dans ce fier jeune homme bruni au soleil d'Amérique. La belle tête ! Le beau front ! Plus beau que dans ses rêves ! Le magique sourire ! Se composer, comprimer le battement de son cœur, cacher le secret de son amour. Céleste n'y songea même pas. »

Les sœurs de Chateaubriand, Lucile la première, mirent tout en œuvre pour que le mariage fût célébré rapidement. Elles firent valoir des considérations de fortune. Céleste possédait 5 à 600,000 fr. René, surpris, pressé, supplié, se laissa entraîner ; trois mois après son retour d'Amérique, en mars 1792, il épousait à l'âge de vingt-quatre ans Céleste de Lavigne- Buisson, qui comptait à peine dix-sept printemps, et qui était, il le dira plus tard, « blanche, délicate, mince et fort jolie ». Elle laissait pendre, comme un enfant, de beaux cheveux blonds naturellement bouclés. Il la reconnaissait de loin à sa pelisse rose, sa robe blanche et sa chevelure enflée par le vent.

Elle s'était promis le bonheur. En se donnant de toute son âme, elle espérait que son mari allait s'abandonner de même. Hélas ! quelles désillusions l'attendaient ! Elle ne savait pas, l'innocente, que cet époux rêvait de conquérir la renommée des philosophes et des penseurs, qu'un monde d'idées s'agitait dans son vaste cerveau, qu'il était dévoré d'ambition, de toutes les ambitions, et que son cœur, mouvant comme les sables de la mer, poursuivait déjà un idéal impossible à rencontrer, et que les plus parfaites créatures n'étaient à ses yeux que des ébauches. « Songe sans fin, éternel orage » , dira-t-il de lui plus tard.

La mignonne jeune femme n'en demandait pas tant, elle : son idéal était simple, honnête et charmant : elle n'ambitionnait qu'un nid d'amour pour son mari et elle, loin des vanités du monde, loin des agitations de la société, loin des orages de la place publique. Lui, au contraire, voulait s'élancer, avec l'avidité d'un conquérant, sur tout ce qui peut tenter et flatter les passions. C'était donc, à brève échéance, l'abandon pour M"^^ de Chateaubriand, le désastre, l'écroulement de son mariage. Par surcroît de malheur, elle perdit presque toute sa fortune.

Elle se résigna, se replia sur elle-même, et après un court séjour à Paris, tandis que son mari, poussé par l'émigration, partait pour l'Angleterre, elle retourna en Bretagne avec Lucile, le cœur brisé par une précoce et cruelle expérience. Elle eut des jours sombres à traverser, fut jetée en prison pendant la Terreur, mais elle se montra vaillante, et fit face à l'adversité courageusement. Après le 9 Thermidor, elle fut rendue à la liberté, et vécut comme une veuve, espérant que son mari lui reviendrait un jour.

En Angleterre, il fut aimé par la fille d'un ministre protestant, le révérend Ives : elle s'appelait Charlotte, et avait quinze ans ; elle voulait l'épouser, ignorant son mariage. Quand elle en fut instruite, elle éprouva un chagrin profond dont l'empreinte ne s'effaça jamais. Lui non plus ne put l'oublier ; le souvenir de cette douce enfant est consacré pour toujours dans les Mémoires d'' Outre- Tombe.

Les mois, les années passèrent. M^^^ de Chateau-

50 DE CHATEAUBRIA^D A EUNEST RENAN

briand attendit douze ans le retour de l'infidèle. Quand il revint, en 1804, il était célèbre, il avait pris place parmi les grands écrivains, et occupait dans la diplomatie une situation importante. Il comprit qu'il ne pouvait complètement délaisser à tout jamais celle à qui il avait donné son nom, et une sorte de vie commune fut reprise.

Son cœur se donna-t-il ? On peut répondre hardiment : Non. Ce cœur était pareil à un autel antique, sur lequel se succédaient les offrandes et les victimes. M^® de Chateaubriand fut estimée, mais non aimée : elle servit de compagnon à son mari plus que de compagne ; ce furent les exigences du monde et les nécessités sociales qui les rapprochèrent plus que l'affection, surtout plus que l'amour. Qu'on se rappelle le passage de René : « Pressé par les deux vieillards, il retourna chez son épouse, mais sans y trouver le bonheur. » Pour elle, puisqu'elle vivait près de ce terrible René, qu'elle aimait malgré tout, elle ressentait un modeste bonheur dont elle se contentait.

Sans doute, au fond de son âme, elle cachait une plaie qui jamais ne fut guérie. Pour l'oublier, son activité se tourna vers les bonnes œuvres, vers le soulagement des malades et des pauvres. Elle devint une véritable sœur de charité, et un portrait qu'elle consentit à laisser faire, donne bien d'elle cette impression pleine de résignation et de mansuétude.

Dans ses Mémoires, le grand penseur parle ainsi de sa femme : « D'un esprit original et cultivé, écrivant de la manière la plus piquante, racontant à merveille, M'"^ de Chateaubriand m'admire sans

avoir jamais lu deux lignes de mes ouvrages ; elle craindrait d'y rencontrer des idées qui ne sont pas les siennes, ou de découvrir qu'on n'a pas assez d'enthousiasme pour ce que je vaux. Quoique juge passionné, elle est instruite et bon juge.

« Les inconvénients de M"^^ de Chateaubriand, si eUe en a, découlent de la surabondance de ses qualités ; mes inconvénients très réels résultent de la stériUté des miennes... Elle est meilleure que moi, bien que d'un commerce moins facile. Ai-je été irréprochable envers elle ? Ai-je reporté à ma compagne tous les sentiments qu'elle méritait, et qui lui devaient appartenir ? S'en est-elle jamais plainte ? Quel bonheur a-t-elle goûté pour salaire d'une affection qui ne s'est jamais démentie ?... Je suis sa permanente infirmité et la cause de ses rechutes.

« Pourrais-je comparer quelques impatiences qu'elles m'a données aux soucis que je lui ai causés ?... Qu'est-ce que mes travaux auprès des œuvres de cette chrétienne ? Quand l'un et l'autre nous paraîtrons devant Dieu, c'est moi qui serai condamné. »

Après avoir examiné dans les Mémoires le rôle du mariage dans sa longue carrière, il revient à sa femme, et dit, en lui rendant hommage : « Je dois une tendre et étemelle reconnaissance à ma femme, dont l'attachement a été aussi touchant que profond et sincère. Elle a rendu ma vie plus grave, plus noble, plus honorable, en m'inspirant toujours le respect, sinon toujours la force de mes devoirs. >> C'est le cri du pécheur repentant, assagi par l'âge : bien qu'il soit sincère, nous songeons à ce mot

profond d'une femme du XVIIP siècle : « Notre sagesse n'est le plus souvent que la preuve de notre impuissance. »

La Comtesse Pauline de Beaumont.

Lorsque Chateaubriand, quittant l'émigration, revint d'Angleterre au commencement de mai 1800, il fut présenté par M. de Fontanes, son ami, à la comtesse Pauline de Beaumont qui avait un salon, et habitait rue Neuve-du-Luxembourg. Cette présentation fut le point de départ d'une liaison qui absorba la vie de la jeune femme, occupa, dans celle de l'écrivain, une place importante, et fit éclore, on peut le dire, les meilleurs jours de sa longue carrière.

Mine (Je Beaumont était la fille de M. de Montmorin, ministre de Louis XVI, mort sur l'échafaud. Mal mariée, elle avait obtenu le divorce contre son mari, son cœur se trouvait donc libre. C'était une créature exquise, comme il est rare d'en rencontrer. Elle avait reçu de la nature des dons précieux, qu'une éducation de choix avait développés, la grâce, l'enjouement, l'intelligence, le culte de la beauté en tout, dans l'art, dans les lettres, dans les affections humaines. Le malheur des temps, la perte des siens en 1793, les chagrins domestiques l'avaient comme idéalisée. Elle était d'une santé délicate, et son entourage, qui l'aimait tendrement, s'inquiétait de la voir si frêle, si meurtrie, si peu retenue à la terre.

Elle réunissait chez elle, presque chaque soir, une société d'élite, M^e de Pastoret, M^e de Lévis, Mme de Vhitimille, M^e Hocquart, W^^ de KJrûdner, parfois M"^^ de Staël, puis les esprits les plus éminents, Joubert, Fontanes, Pasquier, Mole, Guéneau de Mussy, ChênedoUé, Bonald.

« Toutes les questions, dit M. Bardoux, qui a étudié cette époque avec amour, étaient agitées dans ce petit cénacle, à peine éclairé d'une lampe, et dont Saint-Germain et sa femme, les témoins des anciennes splendeurs de l'hôlel Montmorin, étaient les serviteurs discrets et sûrs. On n'y discourait pas seulement sur les productions littéraires ; l'exposition de peinture, aussi bien que les événements du jour étaient prétexte à une causerie animée. L'art dramatique, qui a toujours passionné l'ancienne société, intéressait autant la nouvelle. Il n'y a rien d'exagéré à dire que le moindre incident se produisant au Théâtre-Français prenait l'importance d'une affaire d'État. »

Dans une lettre à M. Pasquier, M"^^ de Beaumont, qui se soignait au Mont-Dore, écrit : « Pourvu que je ne sois pas forcée de vivre en société, c'est tout ce que je désire. Après la société que je quitte, il n'y a de bon que la solitude, parce que c'est une manière de la retrouver. »

Quelle délicatesse dans ces paroles ! Quelle attention affectueuse ! Et comme on comprend l'attachement que ses amis, Joubert surtout, avaient pour elle ! Ils lui avaient donné le surnom de V Hirondelle, qui convenait bien à sa douce et délicate nature.

Telle était l'admirable femme à qui un soir Fontanes amena Chateaubriand. Il était dans toute la force de l'âge et du talent. Habitué, lui aussi, aux conceptions les plus nobles, il portait dans sa personne le reflet des grands horizons où s'égarait sa pensée. La tête remplie de chefs-d'œuvre, le cœur plein de battements sublimes, le regard animé par la fierté, la tendresse et la force, il n'eut qu'à paraître pour attirer à lui, conquérir, subjuguer la délicieuse M"^^ de Beaumont. Ils étaient faits pour se comprendre, se plaire, s'aimer. Ce fut, de part et d'autre, une joie indicible, un ravissement divin.

Rien n'est beau, selon nous, comme deux êtres supérieurs qui, battus par le vent de l'infortune, se rencontrent ainsi tout à coup, et unissent leurs destinées. Le spectacle en est rare, et mérite qu'on le salue au passage. M^^^ de Beaumont se trouve si heureuse qu'elle sent les forces lui revenir.

(( Il me semble, écrit-elle à Fontanes, que ma santé est moins mauvaise. » Mot touchant, qui révèle avec une éloquence discrète la toute-puissance de l'amour.

Chateaubriand ne pouvait la quitter. Il allait la voir presque chaque jour, dans l'après-midi. Le soir, il revenait, et prenait part aux causeries de la société réunie autour de sa nouvelle amie. Ils se devenaient plus chers, en se racontant leur vie, leurs malheurs, leur jeunesse, leurs espérances brisées ou renaissantes. Il lisait, devant ses amis, mais pour elle surtout, des passages d^Atala et de Bené, Tous étaient éblouis par le langage sonore,

les images hardies, les aperçus magiques de ces ouvrages où circulait une sève littéraire nouvelle.

Pauline de Beaumont était dans une admiration qu'elle n'avait point soupçonnée jusque-là. Cependant, dit M. Bardoux : « en louant avec enthousiasme des pages pleines encore des senteurs des bruyères sauvages, elle n'abdiquait ni sa liberté d'appréciation, ni son sens critique ; si elle était fascinée, elle n'était pas sans préoccupation du public, peu préparé à ces hardiesses. Il est bien difficile, quand on admire ainsi, qu'on n'aime pas un peu. Elle admira beaucoup, et elle aimait davantage ; son dévouement fut à la hauteur de son cœur. Elle est désormais tout entière à la gloire, au bonheur de celui qui vient d'entrer si brusquement dans sa vie, et qui, du premier jour, l'a accaparée. »

Atala parut au mois d'avril 1801. Le succès fut immense, non seulement en France, mais à l'étranger. Le livre fut traduit dans toutes les langues. Qu'on juge du bonheur de l'écrivain et de son amie. La gloire, qui vient d'un beau livre, berçait leur liaison, et enflait la voile de leur barque amoureuse. Il était fier d'offrir ses premiers lauriers à la craintive et fervente M"^^ de Beaumont, qui, avec ce magicien, renaissait à l'espoir, à la vie, à tout ce qui vaut la peine d'enivrer l'âme, et peut embellir les jours.

Mais Atala n'était qu'un premier jalon. Chateaubriand voulait s'élancer d'un pied hardi vers d'autres conquêtes, aussi réunissait-il les matériaux de son grand ouvrage, le Génie du Christianisme, annoncé

déjà, et attendu comme un événement. Soucieuse de sa gloire, apte à lui donner des conseils, à le guider par ses jugements, son amie prenait un vif intérêt à l'éclosion de cet ouvrage.

Ils résolurent alors de fuir Paris, de s'isoler. Ils seraient ainsi tout entiers l'un à l'autre, et l'écrivain pourrait travailler dans cette solitude harmonieuse qu'exigent les œuvres de haute portée philosophique. Ce fut à Savigny-sur-Orge, près de Paris, dans une maisonnette adossée à des vignes, qu'ils allèrent s'installer, et voulurent abriter leur bonheur.

M"^® de Beaumont voyait ainsi se réaliser un de ses rêves les plus chers. Elle disait, à ce propos, à ]y[me (Je Vintimille : « J'entendrai le son de sa voix, chaque matin, et je le verrai travailler. » Pour juger de sa joie, il faut lire la lettre que le lendemain de son arrivée à Savigny elle adresse à Joubert, 23 mai 1801.

« Vous savez combien la campagne me charme, combien la solitude m'est bonne. C'est donc du sauvage (Chateaubriand) que je veux vous entretenir... Jamais je ne l'ai vu plus calme, plus.gai, plus enfant et plus raisonnable. Il n'y a pas jusqu'à M. Pigeau (le propriétaire) qui n'ait été un sujet de joie pour nous. Nous redoutions sa figure sur le seuil de la porte : il était absent. Et ensuite, quand il est venu me faire signer son état de maison, et le supplément de douze poules et deux coqs, et le retranchement de sept lignes composées de soixante-douze mots, il nous a pris un fou rire qui dure encore. Après son départ, nous avons été aux fontaines de Juvisy par

un chemin court et charmant. A dix heures, toute la maison était couchée et profondément endormie. Ce matin, le sauvage m'a lu la première partie du premier volume, en m'indiquant les changements qu'il doit faire... »

Chateaubriand n'était pas moins heureux. Il éprouvait la joie et l'orgueil d'une affection digne de lui ; de plus, il était dans cette fièvre de production et de travail qui constitue un état délicieux pour les ambitieux de la pensée.

Ils passèrent de la sorte près de sept mois à Savigny, de mai à décembre 1801. Après les heures de travail, ils exploraient les environs ; on les voyait, au bras l'un de l'autre, traverser les sentiers, parcourir les champs et les bois, s'arrêter et se reposer en face des beaux sites, s'entretenir et s'aimer en face de l'immortelle Nature. Pour tous deux, on peut l'affirmer, ces sept mois restèrent parés d'un reflet incomparable, et furent les meilleurs moments de leur existence.

Les jours de M";*^ de Beaumont, hélas ! étaient comptés. Quelques années encore, et sa frêle enveloppe allait être brisée. Quant à Chateaubriand, il devait parcourir un long cycle d'années, avoir d'autres aventures de sentiment, connaître d'autres sourires, mais rien ne devait faire pâlir à ses yeux le séjour de Savigny. Ce sont là des instants fortunés, rares dans la vie de l'homme : celui qui les connaît une fois doit se ranger au nombre des prédestinés ; ils ne reviennent pas deux fois dans sa vie, parce que la jeunesse passe vite, et ne ressuscite point

En sa course rapide

Le temps prend à nos jours la fleur et les parfums, El jamais ne remonte à leur source limpide !

Lorsqu'au mois de décembre, ils quittèrent Savigny, le Génie du Christianisme était achevé. Pauline de Beaumont dit adieu, non sans tristesse, à la petite maison qui venait d'abriter ses amours. Retrouverait-elle de pareilles ivresses ? Elle avait comme un pressentiment de sa fin prochaine, et, lorsqu'il fallut partir, elle ne put retenir ses larmes. La charmante femme pleurait sur elle-même, sur les cruautés du sort, sur la fragilité des affections humaines, que les complications de la vie désagrègent, que l'absence refroidit, que le temps éteint, et que la mort anéantit.

Cependant, jusqu'au mois de mai 1803, elle sut conserver près d'elle l'écrivain dont la renommée s'étendait chaque jour, et que les salons les plus élégants cherchaient à attirer. Elle avait repris ses réceptions de la rue Neuve-du-Luxembourg, il en était l'oracle, pour ne pas dire le dieu. A cette époque, il vit aboutir les démarches qu'il avait faites afin d'entrer dans la diplomatie ; il avait pour l'appuyer près du Premier Consul une sœur même de celui-ci, Elisa, princesse Bacciochi. Il partit pour Rome, en qualité de secrétaire d'ambassade. M*"® de Beaumont devait le rejoindre, malgré l'état de plus en plus alarmant de sa santé.

Un de ses amis, Guéneau de Mussy, écrivait d'elle alors : « Je crois les sources de la vie desséchées ; sa

force n'est plus qu'irritation, et son esprit plein de grâce ressemble à cette flamme légère, à cette vapeur brillante qui s'exhale d'un bûcher prêt à s'éteindre. Ce n'est pas sans une sorte d'effroi que j'envisage les fatigues du voyage qu'elle projette d'entreprendre au Mont-Dore, d'où, je le conjecture, elle se rendra dans le département du Tibre. »

Ce serait le moment de puiser dans le journal intime que cette créature idéale a laissé. Bien que la place nous soit mesurée, voici un passage : (( Je ressemble à un être déchu qui ne peut oublier ce qu'il a perdu, et qui n'a pas la force de le regagner. Ce défaut absolu d'illusion, et, par conséquent, d'entraînement, fait mon malheur de mille manières. Je me juge comme un indifférent pourrait me juger, et je vois mes amis tels qu'ils sont. Je n'ai de prix que par une extrême bonté qui n'a assez d'activité ni pour être appréciée, ni pour être véritablement utile, et dont l'impatience de mon caractère m'ôte tous les charmes... »

Elle ne pouvait vivre éloignée de Chateaubriand. Aussi, bientôt à son tour, elle partit pour l'Italie, et au mois d'octobre elle le rejoignait à Florence. Elle n'était plus que l'ombre d'elle-même, la maladie de poitrine dont elle souffrait, avait fait des progrès effrayants. René comprit, en la voyant, qu'il ne tarderait pas à la perdre ; il s'efforça d'embellir ses derniers jours. Il était passé maître dans l'art de répandre le charme autour de lui, quand il le voulait. Elle fut donc heureuse, autant qu'il est permis de l'être à ces heures suprêmes, et eUe ne mourut pas inconsolée, puisqu'elle expira dans ses bras.

Elle succomba trois semaines à peine après son arrivée à Rome. Elle avait trente-trois ans. Ce fut pour Chateaubriand un coup terrible, dont son âme garda la trace. Il fut admirable de soins auprès de la malade ; il lui fit faire des funérailles dignes du grand nom qu'elle portait, il lui éleva un tombeau magnifique, dans l'église Saint-Louis des Français, où elle fut enterrée. Il faudrait reproduire ici les pages admirables des Mémoires d'Outre-Tombe dans lesquelles il a consacré le nom et le souvenir de son amie, qui, grâce à lui, surnageront sur le flot des âges.

Jamais écrivain ne déploya ainsi les richesses d'un grand style, et les magnificences d'une éloquence funèbre pour ensevelir une mémoire aimée. Il faut remonter jusqu'à Bossuet pour trouver de tels accents.

« Elle me pria, dit-il, d'ouvrir la fenêtre parce qu'elle se sentait oppressée. Un rayon de soleil vint éclairer son lit, et sembla la réjouir. Elle me rappela alors des projets de retraite à la campagne, dont nous nous étions quelquefois entretenus, et elle se mit à pleurer... Nous la soutenions dans nos bras, moi, le médecin et la garde : une de mes mains se trouvait appuyée sur son cœur qui touchait à ses légers ossements ; il palpitait avec rapidité comme une montre qui dévide sa chaîne brisée. Oh ! moment d'horreur et d'efi'roi, je le sentis s'arrêter !... Le médecin présenta un miroir et une lumière à la bouche de l'étrangère : le miroir ne fut point terni du souffle de la vie, et la lumière resta immobile. Tout était fini !

(( La samedi, 5 novembre 1 803, à sept heures du soir, à la lueur des torches, et au miUeu d'une grande foule, passa MJ^^ de Beau mont par le chemin où nous passons tous ! »

Le tombeau de Pauline, dû au ciseau du sculpteur français Marin, comprend d'abord un marbre placé sur la tombe, avec l'inscription d'un verset de Job, que Taimable femme répétait souvent : « Quare misero data est lux, et vita his qui in amaritudine animœ sunt ? Pourquoi la lumière a-t-elle été donnée au misérable, et la vie à ceux qui sont dans l'amertume du cœur ? » Un second marbre est dressé à la tête du cercueil, et s'applique à la muraille d'une chapelle : sur ce marbre sont sculptés, dans la partie haute, cinq médaillons ; c'est la famiUe de M'"6 de Beaumont ; en dessous, l'infortunée est représentée sur son lit funèbre, et montrant de sa main ouverte, au moment d'expirer, ses parents engloutis dans les tempêtes de la Révolution. Sous les médaillons sont gravés ces mots : « Quia non sunt. Parce qu'ils ne sont plus. » C'est la plainte de Rachel, qui ne voulait pas être consolée.

Voici l'inscription qui concerne la morte :

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