A SA MÉMOIRE
Celle qui dort là-bas son dernier sommeil fut une des plus nobles créatures qui jamais aient existé. S'il est pour le poète avide de hautes pensées, un endroit propice à visiter, c'est celui-là : qu'il n'oublie donc pas, s'il visite Rome, d'y porter sa méditation, et d'évoquer, pour la bénir et l'aimer, la mémoire adorable de Pauline de Beaumont !
La Comtesse Delphine de Custine.
Le cœur de René était insatiable. A peine sa frêle amie était-elle endormie dans les parois de marbre de son tombeau, qu'il s'engageait dans une nouvelle liaison avec M"^^ de Custine, liaison ébauchée même avant son départ diplomatique pour Rome. Avec Chateaubriand, les aventures sentimentales s'enchevêtrent sans interruption comme les anneaux d'une longue chaîne, et il ne sort d'un roman d'amour que pour rentrer dans un autre. « Dès qu'il était aimé, dit M. Bardoux, il craignait qu'on ne l'abandonnât, et l'idée de l'inconstance humaine venait empoisonner sa joie. »
Il est le premier, d'ailleurs, à reconnaître sa faiblesse. Sur la fin de sa vie, racontant la mort de cette Pauline bien-aimée, et retraçant son accablement, il s'accuse et s'écrie : « Mon chagrin ne se flattait-il pas, en ces jours lointains, que le lien qui venait de se rompre serait mon dernier lien ! Et pourtant que j'ai vite, non pas oublié, mais remplacé ce qui me fut cher ! Ainsi va l'homme, de défaillance en défaillance. Lorsqu'il est jeune et qu'il
mène devant lui sa vie, une ombre d'excuse lui reste ; mais lorsqu'il s'y attèle et qu'il la traîne péniblement derrière lui, comment l'excuser ? L'indigence de notre nature est si profonde, que dans nos infirmités volages, pour exprimer nos affections récentes, nous ne pouvons employer que des mots déjà usés par nous dans nos anciens attachements. Il est cependant des paroles qui ne devraient servir qu'une fois : on les profane en les répétant. »
Ce fut chez M"^^ ^e Rosambo, alliée à son frère aîné, qu'il vit Delphine de Custine, pour la première fois, en 1803, au moment où il allait quitter Paris pour Rome. Elle avait alors trente-cinq ans, et sa beauté était dans toute sa floraison. C'est elle que Boufïlers avait surnommée la Reine des Roses. Née de Sabran, et mariée à l'intrépide Custine, qui périt sur l'échafaud avec son père, elle était restée veuve à l'aurore de sa jeunesse, et dans son manteau de deuil elle avait enveloppé son cœur ; il fallut un séducteur comme Chateaubriand pour le faire battre à nouveau. Elle s'attacha à lui de toutes ses forces ; lorsque l'infidèle l'eut délaissée, elle faillit en mourir de chagrin, cependant elle ne cessa de l'aimer jusqu'à ses derniers jours.
Femme d'esprit, mélancolique parfois, mais plutôt mutine, M"^e ^q Custine incarnait en elle toutes les élégances de la fin du dix-huitième siècle : elle était lettrée, primes au tière, enjouée, et avait de plus que M"^^ de Beaumont une excellente santé. Elle possédait, près de Lisieux, le château de Fervacques, célèbre par le souvenir du roi Henri IV.
Éperdument amoureux, Chateaubriand ne perdit
pas son temps. Il devait partir pour Rome ; contrarié, il demanda quelques jours de sursis ; il écrivit alors à sa nouvelle conquête quelques lettres qu'on a retrouvées, et qui constituent un curieux document d'histoire intime. Voici une de ces épîtres : « Si vous saviez comme je suis heureux et malheu-. reux depuis hier, vous auriez pitié de moi. Il est cinq heures du matin. Je suis seul dans ma cellule. Ma fenêtre est ouverte sur les jardins qui sont si frais, et je vois l'or d'un beau soleil levant qui s'annonce au-dessus du quartier que vous habitez. Je pense que je ne vous verrai pas aujourd'hui et je suis bien triste. Tout cela ressemble à un roman ; mais les romans n'ont-ils pas leurs charmes ? Et toute la vie n'est-elle pas un triste roman ? Écrivez-moi ; que je voie au moins quelque chose de vous ! Adieu, adieu jusqu'à demain ! »
Quand il revint de Rome, ayant perdu M"^^ de Beaumont, il reprit avec M^^^ de Custine la vie d'intimité qui avait commencé au départ. Elle eut connaissance, avant toute autre personne, de la lettre par laquelle il envoyait au Premier Consul sa démission de ministre plénipotentiaire dans le Valais, démission motivée par l'exécution du duc d'Enghien, et lui rendant son indépendance.
Elle l'entraîna au château de Fervacques ; le vœu qu'il avait formulé de coucher dans la chambre du Béarnais, fut exaucé. La première ferveur de son attachement n'existait déjà plus ; Delphine qui raffolait du monstre ne savait qu'inventer pour lui plaire.
Il fit connaître et amena à M'"^ de Custine l'ami qu'il affectionnait davantage, le doux poète Chêne-
doUé, épris de Lucile, et malheureux de cet amour sans issue. Elle s'attacha à lui, et le prit pour confident de ses craintes, de ses alarmes. Son instinct de femme aimante lui disait qu'avec Chateaubriand il fallait s'attendre à toutes les déceptions, cependant elle s'y prenait de loin pour lutter contre l'abandon qu'elle sentait venir, le cœur navré.
En réalité, il se laissait aimer par cette femme charmante, mais il n'était pas absorbé, conquis par elle, comme il l'avait été par M"^® de Beaumont. II lui échappait, et, comme il l'a dit, il voj^ait se former de lointains fantômes qui l'attiraient. « Des formes aériennes, houris ou songes, sortant de cet abîme (la perte de Pauline), me prenaient par la main , et me ramenaient au temps de la sylphide... J'avais ce que les Pères de la Thébaïde appellaient des ascensions de cœur. »
La pensée de Delphine était de le retenir à Fervacques, de veiller sur lui, de l'aider dans ses nouveaux travaux, d'être sa muse fidèle, comme M"^^ de Beaumont l'avait été à Savigny. Vain espoir, hélas ! L'heure de ces villégiatures où l'étude et l'amour se confondaient, était passée, et ne devait plus revenir.
Il se montrait aimable, mais ce n'était point la tendresse souhaitée par Delphine. Après certain séjour à Fervacques, il lui écrit, mais il avait dû oublier dans sa lettre de doux souvenirs, car elle lui répond : .( J'ai dû être surprise qu'au milieu de votre nombreuse énumération, il n'y ait pas eu le plus petit mot pour la grotte et pour le petit cabinet, orné de deux myrthes superbes. Il me semble que cela
ne devait pas s'oublier si vite... Il y a des endroits dans votre lettre, qui m'ont fait bien mal. »
Ces derniers mots sont éloquents pour caractériser l'état d'âme douloureux de la pauvre Delphine. Son cœur saigne, elle sent qu'elle n'est pas vraiment aimée, elle se résigne pourtant. Cherchant à se consoler, elle écrit à Chênedollé. Elle lui dit, à la date du 16 mars 1803 : « Je ne suis pas heureuse, mais je suis un peu moins malheureuse. Est-ce pour cela que vous ne me donnez pas signe de vie ? » Le 28 mars, elle lui dit : « Je suis plus folle que jamais, je l'aime plus que jamais, et je suis plus malheureuse que je ne peux dire ! Il se réjouit de vous voir. Il prend part à vos douleurs, et lorsqu'il parle de vous, on serait tenté de lui croire un bon cœur! )>
Ces paroles, un peu âpres, révèlent les souffrances de Delphine arrivées à l'état aigu. Dans sa dernière lettre datée de Fervacques, 24 juin 1806, elle dit à Chênedollé : « Le Génie (Chateaubriand) est ici depuis quinze jours ; il part dans deux, et ce n'est pas un départ ordinaire... Cette chimère de Grèce est enfin réalisée... Il sera de retour au mois de novembre, à ce qu'il assure. Je ne puis le croire... Tout a été parfait depuis quinze jours, mais aussi tout est fini. »
Tout est fini ! M"^^ de Custine pensait bien qu'elle allait perdre celui qu'elle chérissait tant. Il partait pour la Grèce, mais elle sentait qu'au retour — au départ peut-être — il serait pris dans d'autres liens. Elle ne se trompait pas. Elle fut brisée, et resta inconsolable de cette désillusion ; cependant, comme nous l'avons dit, elle ne cessa pas de l'aimer, et lui témoigna jusqu'à la fin une amitié éclairée.
M"^^de Custine mourut au mois de juillet 1826, à Bex, en Suisse, où elle était allée pour rétablir sa santé, et aussi, il y a tout lieu de le croire, pour se rapprocher de Chateaubriand qu'elle ne pouvait oublier, et qui se trouvait alors à Lausanne. Elle voulait sans doute le revoir une dernière fois, avant de dire adieu à la terre. Cette consolation lui fut donnée, mais bientôt après elle s'éteignit subitement, comme une lampe dont toute l'huile a été consumée durant des veilles prolongées.
Averti aussitôt, Chateaubriand accourut, et veilla la pauvre morte. Dans ses Mémoires, il lui rend cet hommage : « J'ai vu celle qui affronta l'échafaud d'un si grand courage, je l'ai vue plus blanche qu'une Parque, vêtue de noir, la taille amincie par la mort, la tête ornée de sa seule chevelure de soie, je l'ai vue me sourire de ses lèvres pâles et de ses belles dents, lorsqu'elle quittait Sécherons, près Genève, pour expirer à Bex, à l'entrée du Valais ; j'ai entendu son cercueil passer la nuit dans les rues solitaires de Lausanne, pour aller prendre sa place éternelle à Fervacques. Elle se hâtait de se cacher dans une terre qu'elle n'avait possédée qu'un moment, comme sa vie... ))
Un mot plus éloquent que de longues phrases peut caractériser l'amour de Delphine de Custine pour Chateaubriand. Peu de temps avant sa mort, à Paris, elle disait à un confident de ses peines : « Vditli^lé' cabinet où je le recevais ! — C'est donc ici qu'il â été à vos genoux ! — C'était peut-être moi qui étais aux siens !» * .
La Duchesse de Mouchy.
Quand il partit pour visiter l'Orient, et au retour d'Espagne, Chateaubriand était violemment épris d'une nouvelle idole, M"^^ de Noailles, qui devint ensuite duchesse de Mouchy, et qu'on avait surnommée « la belle Nathalie. » Il passa trois mois avec elle dans cette Espagne si pittoresque, si féconde en souvenirs, et ce fut en son honneur qu'il écrivit le Dernier des Abencérages, dont l'héroïne, Blanca, est la vivante incarnation de la noble femme.
Elle réunissait, d'après M'"^ de Duras, tout ce que la beauté, la grâce, l'esprit, l'élégance des manières pouvaient inspirer d'admiration. « M"^^ de Noailles, raconte M. de Neuville, qui la rencontra en Espagne en ce moment, M"^^ de Noailles, dont l'éclat et la beauté avaient fait bruit dans le monde, n'avait plus cette première fraîcheur que je lui avais vue, et qui n'appartient qu'à l'extrême jeunesse, mais elle avait conservé sa grâce, ses traits charmants, et cette physionomie expressive et touchante qui ajoute tant à la beauté. M.^^ de Noailles était M^e de Laborde ; elle avait la distinction, l'instruction, et tous les talents qui sont de tradition dans cette famille, et ce qui vaut mieux encore, beaucoup de bonté. Je n'ai pas connu une âme plus noble et plus généreuse. »
Elle croyait, elle aussi, à une liaison durable, et marchait dans un éblouissement. Quand elle comprit le caractère de Chateaubriand, quand le charme fut rompu, son désenchantement fut si grand, sa blés-
sure d'amour-propre si profonde que sa raison s'égara : « Que de malheurs, a-t-il écrit, ont suivi ces jours mystérieux ! Le soleil les éclaire encore ! »
Plus tard, en 1828, ambassadeur à Rome, il écrivait à M'"® Récamier : « Nous avons eu un petit ricevimento ; l'ambassadrice d'Autriche est charmante et chante aussi. Elle ressemble à la pauvre M"^^ de Mouchy ; aussi ne puis- je la regarder sans une vraie peine. »
Etait-ce le remords qui venait assaillir l'âme du fatal enchanteur ?
Mesdames de Vintimille et de Laborde.
C'est le moment d'esquisser ici quelques silhouettes de femmes qui sans jouer un rôle véritable dans la, vie amoureuse de Chateaubriand, l'aimèrent cependant beaucoup, furent ses admiratrices, et lui témoignèrent, dans ses luttes littéraires et politiques, un dévouement à toute épreuve.
Une des premières en date est M"^^ de Vintimille, de la maison de Lé vis. C'était Une femme de l'ancien temps, elle avait connu M"^^ Geoffrin et M'"^ du Defïand, elle était pleine de sens, d'un commerce sûr, et possédait à fond l'histoire de la belle société du xviii^ siècle.
Elle professait une grande affection pour M'"*^ de Beaumont, et la guidait par son jugement sain, et les clartés de son esprit. Elle ressentit à sa mort un chagrin profond, dont nous trouvons la trace dans une lettre à Chênedollé : « Quelle perte, dit-elle,
nous avons tous faite par la mort de cette malheureuse amie ! Je ne puis dire le chagrin que je ressens ; c'est une plaie qui ne se fermera jamais ; l'idée de ne plus la revoir me poursuit sans cesse, et il m'est doux de parler de cette peine à une personne qui, j'ensuis sûre, sait m'entendre. »
Lorsque Chateaubriand avait paru dans la vie de sa mignonne amie, elle avait subi, elle aussi, le prestige du magicien. A son retour de Jérusalem et d'Espagne, il séjourna chez son ami Joubert, à Villeneuve-sur-Yonae. Là, un cercle intime s'était formé. Il donnait à ces fidèles de sa gloire la primeur de son œuvre nouvelle, les Martyrs. M?^^ de Vintimille assistait à ces lectures, et n'était pas la moins enthousiaste. Ce fut elle qui mena René chez l'abbé Morellet, lorsqu'il fit ses visites pour l'Académie française.
Joubert, l'auteur délicat des Pp.nsées, Joubert, cette âme d'élite, ce cœur tendre, ce lumineux esprit honorait M"^^ de Vintimille d'un attachement profond, surtout depuis la mort de M'"^ de Beaumont, pour laquelle il avait eu un culte véritable, culte que le tombeau d'ailleurs n'avait point fait cesser. Voici un fragment de lettre qui atteste quelle était la puissance d'aimer de Joubert, et qui ne fait pas moins d'honneur à M.^^ de Vintimille. Il lui écrivait en 1817, à la date du 22 juillet :
« Vous étiez plus jeune, il y a vingt ans, lorsque je marchais à vos côtés, à pareil jour, à pareille heure, en parcourant certaine allée que je vois presque de mon lit, et où, à mon très grand regret, je ne puis aller célébrer cet anniversaire. Mais vous
n'étiez pas plus aimable. Votre présence et votre souvenir font également mes délices. Continuez à vous faire adorer, et aimez-moi toujours un peu.... Souvenez-vous qu'il est de mon essence de penser à vous avec délices et de vous être éternellement attaché. »
Que n'auraient pas donné les amies de Chateaubriand, pour recevoir de lui des lettres aussi affectueuses, aussi tendres , disons le mot, aussi adorables ?
A côté de M"^^ de Vintimille, il convient de placer sa parente, M"^^ ({q Laborde, la châtelaine de Méréville, qui pendant les étés de 1807 et 1808, donnait l'hospitalité à Chateaubriand, et lui demandait en récompense de lire devant une assemblée choisie les passages les plus captivants des Martyrs, Il était avide, friand même des applaudissements et des suffrages que lui valaient ces lectures, faites sous de beaux ombrages, dans un cadre harmonieux de verdure, de fleurs et de parfums, et devant les femmes les plus intelligentes, par conséquent les plus séduisantes de son époque. Aux réunions de Méréville brillaient, étincelaient M^^^^ de Pastoret et Mme de Lévis.
Dans sa vieillesse, l'enchanteur ému au souvenir de ces jours prédestinés, ne pouvait retenir ses larmes : c'est alors qu'il dira : u Méréville était une oasis créée par le sourire d'une muse, mais d'une de ces muses que les poètes gaulois appellent les doctes Fées. Ici les aventures de Blanca et de Velléda furent lues devant d'élégantes générations, les-
quelles s 'échappant les unes des autres comme des fleurs, écoutent aujourd'hui les plaintes de mes années. »
Nous pourrions mentionner encore quelques femmes, dont la grâce, l'esprit, la beauté rivalisaient pour plaire au grand charmeur, la marquise de Talaru, M™e de Bérenger, M^e de Montcalm, M.^^ de Coislin, Mme de Grollier, M^^e d'Aguesseau, la princesse de Drago, d'autres encore. Mais, comme elles n'ont joué vis-à-vis de lui qu'un rôle de second ordre, nous revenons à celles qui apparaissent sur le premier plan de son orageuse destinée.
M"^^ de Staël aussi le chérissait, témoin ce mot touchant qu'elle lui dit un jour, vers la fin de sa vie : « My dear, Francis, je souffre, mais cela ne m'empêche pas de vous aimer ! «
Et M"!^ Hortense de Méritens ! Quel penchant elle eut pour lui ! Il la calma par une lettre comme lui seul savait en écrire : « Vous êtes jeune, soyez heureuse, et n'embarquez pas votre vie sur un vieux vaisseau naufragé. J'ai peu de temps à vivre, et je veux mourir seul !»
Nous ne parlons pas des inconnues nombreuses, qui, enflammées par sa prose incandescente, lui écrivaient, et lui témoignaient plus que de l'admiration.
Dans nos recherches, nous avons découvert quelques-unes de ces épîtres d'où la passion déborde. Aucun écrivain, aucun poète ne fut choyé de la sorte. 11 a ensorcelé trois ou quatre générations, et il a eu tous les triomphes.
La Duchesse de Duras, r
M^^ de Mouchy avait passé dans la vie de René comme un brillant météore. Il avait été ébloui, un moment troublé, puis la vision disparue, il s'était mis à la recherche d'un nouvel astre, afin de l'entraîner dans son orbite. Il l'avait trouvé sans grande peine : cet astre nouveau et superbe, ce fut la duchesse de Duras.
Le père de celle-ci avait été le comte de Kersaint, d'abord vaillant marin, puis député à la Convention, mort bravement sur l'échafaud, lorsque succomba le parti de la Gironde. Il avait légué à sa fille l'ardeur de son âme, et l'éclat de son intelligence, en même temps que l'amour de la liberté. M^^ de Duras avait une grande ressemblance physique avec M"^^ de Staël, elle en était fière, car les lauriers de Corinne l'empêchaient de dormir.
Elle se plaisait dans son château d'Ussé, sur les bords de la Loire. Là, loin des bruits de la ville, elle s'occupait avec bonheur de l'éducation de ses deux filles. Pour parfaire cette éducation, elle fut obligée de revenir à Paris en 1811, et c'est alors qu'elle rencontra Chateaubriand, dans le salon de M. de Las Cases. Elle avait quelques années de moins que M"^^ de Custine, et, comme elle, personnifiait la beauté, l'élégance et la grâce. « La chaleur de l'âme, dit René, la noblesse du caractère, l'élévation de l'esprit, la générosité des sentiments, en faisaient une femme supérieure. »
Depuis longtemps, elle professait pour Chateaubriand une admiration qui allait parfois jusqu'à la passion. Aussi, son cœur battit fort, lorsque, chez M. de Las Cases, il lui fut présenté, s'assit près d'elle, et l'enveloppa de son brûlant regard. Il reconnut bien vite que, même sans avoir combattu, il était maître de la place. Il ne tarda pas à s'y installer, et à y régner.
L'intimité s'établit rapidement, il devint l'arbitre du salon de M"^^ de Duras, salon à la fois politique et littéraire, avec l'influence duquel il fallait compter. Quand elle retourna à Ussé, il y fut invité un des preniers. Elle aimait les intrigues de la politique, autant que les beautés de la littérature. Aussi, employa-t-elle tout le crédit dont elle jouissait à la cour de Louis XVIII, pour faire obtenir à son ami les hautes situations d'ambassadeur et de ministre qu'il ambitionnait.
Elle s'étourdissait dans cette existence fiévreuse, mais il lui arrivait parfois de se recueillir, et de s'attrister, en constatant que Chateaubriand lui échappait, la négligeait, ne brûlait pas pour elle de ce feu sacré qui la consumait, elle, et lui donnait le courage de tout entreprendre. Voici, à ce propos, deux passages significatifs de sa correspondance. Dans une lettre à M. de Marcellus, elle dit :
« M. de Chateaubriand ne gâte pas ses amis ; j'ai peur qu'il ne soit un peu gâté lui-même par leur dévouement. Il ne répond jamais rien qui ait rapport à ce qu'on lui écrit, et je ne suis pas sûre qu'il le lise. Faites-moi le plaisir de lui donner quelques
bons conseils à ce sujet, et tâchez qu'ils ne soient pas perdus comme les miens. »
Dans une autre lettre, envoyée de Nice où elle était mourante, elle fait parvenir une fleur à Chateaubriand, et lui dit :
« ... Je languis sur mon canapé toute la journée, je rêve au passé. Ma vie est si agitée et si variée, que je ne puis dire que j'éprouve un violent ennui. Si je pouvais seulement coudre, ou faire de la tapisserie, je ne me trouverais pas malheureuse ; ma vie présente est si éloignée de ma vie passée, qu'il me semble que je lis des mémoires, ou que je regarde un spectacle... »
Voilà les malheureuses victimes de René ! Pauline de Beaumont fut, certes, la plus heureuse, puisqu'elle mourut dans ses bras, consolée, pleurée, aimée encore. Mais quelle désespérance dans le cœur de l'infortunée Delphine de Custine, de la pauvre duchesse de Mouchy, de l'inconsolable duchesse de Duras !
Madame Récamier.
La dernière amie, que nous voulons mentionner, est M.^^ Récamier. Ensorcelé par sa beauté, Chateaubriand avait essayé d'abord de l'entraîner sous son char, comme il avait fait de tant d'autres, mais, quoique très attachée à lui, elle fut prudente, et ne voulut pas aller plus loin que l'amitié. Elle échappa à ses troublantes séductions par la fuite, suivant en cela le sage conseil de Mentor à Télémaque.
Installée à Rome, elle laissait René à ses aventures (M°^^ de Chateaubriand disait : ses madames) mais elle ne l'oubliait pas. Le 1^^ mai 1824, elle écrivait : « Si je retournais à présent à Paris, je retrouverais les agitations qui m'ont fait partir. Si M. de Chateaubriand était mal pour moi, j'en aurais un vif chagrin ; s'il était bien, un trouble que je suis résolue à éviter désormais. Je trouve ici, dans les arts, une distraction, et, dans la religion, un appui qui me sauveront de tous ces orages. Il m'est triste de rester encore six mois éloignée de mes amis ; mais il vaut mieux faire ce sacrifice, et je vous l'avoue que je le crois nécessaire. »
Elle revint au mois de juin 1825, et alla reprendre possession de son ermitage de l'Abbaye-au-Bois. Chateaubriand était tombé du pouvoir, et s'était quelque peu assagi sous d'autres rapports. Il s'attacha alors à cette aimable femme d'une amitié comme elle la voulait, exempte d'orages, calme, et qui devint inaltérable. Il ne cessa de la fréquenter assidûment jusqu'à sa mort ; cet attachement prit dans la vie de tous deux une telle place qu'il en est devenu historique ; on nomme rarement M"^^^ Récamier, sans y ajouter : l'amie de Chateaubriand.
Avec cette passion du dévouement qu'ont toutes les femmes aimantes, elle attirait dans son salon les personnes distinguées qui plaisaient au grand homme, et elle organisait, pour distraire sa mélancolie, des soirées attrayantes, où il lisait ou faisait lire des fragments de ses Mémoires d^ Outre-Tombe. « Il n'y avait, dit M. Bardoux, que la bonté ingénieuse d'une amie qui avait représenté la beauté
souveraine, pour composer ainsi ces soirées recherchées, dans cette sorte de retraite dont la porte était entr'ouverte sur le monde, et dont les fenêtres donnaient sur un jardin clos, et sur les espaliers en fleurs d'une abbaye. »
A mesure que les années s'accumulaient sur leur tête, les deux amis devenaient plus indispensables l'un à l'autre. M"^^ Récamier allait voir René dans la matinée. Sa vue s'altéra, alors elle se fit conduire. Quant à lui, il sortait chaque jour vers une heure, et allait rendre visite à son amie. Il fallut la maladie, prélude de la mort, pour l'empêcher d'accomplir ce devoir.
Quand le premier, il s'éteignit, à l'âge de quatrevingts ans, le 4 juillet 1848, il y eut une scène déchirante. M'"^ Récamier, affolée de douleur, presque aveugle, se jeta sur le corps du grand écrivain, en l'appelant par son nom, et voulant le ramener à la vie, au milieu de ses sanglots. On dut couper pour elle une mèche de ses cheveux. Elle avait soixantedouze ans. Elle ne lui survécut que d'une année. Elle expira, en méditant sur les paroles fameuses que René avait prononcées en visitant le tombeau du Tasse, à Ferrare : « On abandonne l'homme qui a ri, pour l'homme qui a pleuré. Pendant la vie, le bonheur peut avoir son mérite ; après la mort, il perd son prix ; aux yeux de l'avenir, il n'y a de beau que les existences malheureuses. »
La réflexion qui vient naturellement à l'esprit, après ces aperçus rapides, c'est que Chateaubriand eut le rare privilège de vivre dans une atmosphère
supérieure de tendresse, d'amour, de passion, qui semble, hélas ! avoir disparu avec lui. La société intime dans laquelle il évolua, depuis son retour d'Angleterre, au printemps de 1800, jusqu'à sa mort, était composée de gens d'élite qui s'estimaient, s'aimaient, s'adoraient. Leur correspondance retrouvée l'atteste éloquemment. Quel chagrin, quand l'un d'eux s'éloigne, souffre, s'éteint !
Lui eut la meilleure part de toutes ces affections, et fut l'enfant gâté de tous ces êtres de choix. Il le savait bien ; aussi, dans ses Mémoires, il paie à chacun un juste tribut de reconnaissance et d'admiration, et laisse tomber sur ceux et celles qui l'aimèrent un rayon de gloire, qui rend leur souvenir inséparable du sien.
Saluons ce noble cortège d'amis et d'amies, qu'un homme de génie entraîne dans son sillage immortel. C'est là une époque, dont le charme ne renaîtra point ; on n'aime pas, on n'aimera plus ainsi.
Saluons-le, lui, l'Enchanteur, qui, suivant son vœu suprême, dort son dernier sommeil sur un rocher, devant la mer, à la pointe du Grand-Bé de Saint-Malo. Pour l'honorer dignement, rappelonsnous quelques mémorables paroles, inspirées par son génie, celles, par exemple, qu'a écrites Gustave Flaubert :
. « Les vagues avec les siècles murmureront longtemps autour de ce grand souvenir. Dans les tempêtes, elles bondiront jusqu'à ses pieds, où, les matins d'été, quand les voiles blanches se déploient, et que l'hirondelle arrive d'au delà des mers, longues et douces elles lui apporteront la volupté mélancolique
des horizons, et la caresse des larges brises ; et les jours ainsi s'écoulant pendant que le flot de la grève natale ira se balançant toujours entre son berceau et son tombeau, le cœur de René, devenu froid, lentement s'éparpillera dans le néant, au rythme sans fin de cette musique éternelle ! »
Non, aucun mortel ne fut plus aimé. Du fond de sa tombe, enveloppé d'une poésie impérissable, il fait encore des victimes.
ES études récentes sur Chateaubriand m'ont remis en mémoire un document peu connu, et depuis longtemps oublié dans ma bibliothèque ; je veux parler d'un petit volume, où l'ancien coiffeur de l'écrivain, M. Adolphe Pâques, consigna les souvenirs d'une fréquentation qui semble avoir été l'orgueil de sa vie. M. Adolphe Pâques nourrissait une ambition, celle d'avoir dans sa clientèle des personnages, disons le mot, des têtes célèbres. Il y parvint. C'est ainsi qu'à Londres il coiffa le comte d'Orsay ; à Manchester, Lablache et la Malibran qui lui dit, presque mourante : « Vous êtes le dernier, monsieur, qui me ferez belle ! »
A Paris, son plus illustre client fut l'auteur d^Atala et de René, alors à la fin de sa carrière. C'était en 1840. L'écrivain demeurait au numéro 112 de la rue du Bac. Mais laissons parler M. Pâques.
« Chateaubriand, dit-il, me donnait trente francs par mois, dix francs au jour de l'an et dix francs à l'occasion de sa fête. J'aurais voulu, en produisant le garçon attaché à mon établissement, le faire profiter de quelques aubaines, mais il était très explicitement entendu que je ne pourrais me faire remplacer qu'en cas d'empêchement absolu.
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