SÉPIA DE M. BARDOUX
(( Je ne saurais aborder un tel personnage, qui tient une place importante dans l'histoire de ma vie, sans en dire quelque chose à mes lecteurs.
« Le vicomte de Chateaubriand était de petite taille, chétif ; son front haut, très développé, révélait le génie. Comme sont en général les gens maigres et nerveux, il était d'une sensibilité extrême ; un rien le faisait pleurer. J'ai été souvent témoin de ses accès de sensibilité. Pour Chateaubriand, le coiffeur était de la maison, et il ne cherchait nullement à dissimuler ses impressions en ma présence.
« Je l'ai vu bien des fois mouiller de larmes la page de ses Mémoires d'Outre-Tombe, qu'il relisait, après l'avoir dictée, ou un feuillet du livre qu'il consultait. Quelque passage ou quelque souvenir attendrissant venait alors, sans doute, frapper son imagination et gonfler sa poitrine.
« Il était très simple dans ses goûts ; peu riche, mais sans préoccupation du présent et de l'avenir, assurés par ses œuvres.
« Le personnel de sa maison se composait d'un cuisinier, d'un valet de chambre et de la femme de ce dernier, qui servait de lingère. Il avait une voiture et loaait deux chevaux au mois. Un secrétaire passait une grande partie de la journée dans une pièce servant à la fois de cabinet et de chambre à coucher, qui donnait sur un beau jardin.
(( Je vois encore Chateaubriand assis dans un grand fauteuil, ayant à sa gauche la cheminée où pétillait un feu clair en toute saison, car il était très frileux. A sa droite, se trouvait une table chargée de papiers, de livres et de journaux politiques
et littéraires, de tous formats et de toutes nuances ; tout cela pêle-mêle et dans un admirable désordre. J'étais autorisé à prendre, dans le tas, les journaux qui me convenaient ; chaque jour, j'en emportais trois ou quatre pour la plus grande satisfaction des clients de ma boutique. »
Pour un coiffeur, voilà qui n'est pas trop mal raconté.
« La bouilloire contenant l'eau qui devait servir pour la barbe, continue M. Pâques, clapotait devant l'âtre. Je rasais sur place. J'ai déjà parlé de la simplicité des goûts du grand écrivain ; la redingote qui lui servait de robe de chambre était minable ; ses regards indiquaient surabondamment à ceux qui l'ignoraient, que le premier déjeuner du porteur devait être le chocolat.
« Le vicomte paraissait avoir pour moi une grande considération et beaucoup de sympathie : son visage s'épanouissait à mon arrivée. La conversation s'engageait familièrement ; il aimait beaucoup les petites chroniques, les historiettes drolatiques. Connaissant son goût, j'en faisais provision ; en cas de disette, j'inventais. Et lui, de rire comme un enfant, à gorge déployée.
« M'"^ de Chateaubriand venait souvent dans la chambre en question, pendant que j'y étais. Bien que froide et peu causeuse, elle me témoignait beaucoup de bienveillance, et avait avec moi le petit mot pour rire. Assez fréquemment «'adressant à son mari, elle lui disait en entrant : « Eh bien !
ami, que t'a raconté M. Pâques ? Quelle nouvelle t'a-t-il apportée ? »
« L'excellent homme répétait mes fariboles en les amplifiant, et était pris d'une nouvelle quinte d'hilarité.
« Chateaubriand sortait habituellement vers une heure de l'après-midi ; presque tous les jours, il allait rendre une visite à M™^ Récamier. Je me suis maintes fois trouvé avec elle chez mon illustre client, où elle se faisait conduire, car elle voyait peu clair ; vers la fin de la vie de son ami, elle devint presque aveugle.
« La beauté de M^"® Récamier a fait non moins de bruit que son esprit : c'est à juste titre. Malgré son grand âge, elle était encore fort belle, et très spirituelle. J'allais souvent chez elle, je lui ajustais ses papillotes, et nous faisions ensemble la petite causette. Elle m'entretenait surtout de Chateaubriand, qu'elle aimait profondément.
« Comment l'avez-vous trouvé ? » me disait-elle à chaque instant, pendant sa dernière maladie. J'avais toujours soin de dire qu'il allait beaucoup mieux. »
Le titre de coiffeur de l'auteur des Martyrs et du Génie du Christianisme valut à M. Pâques la pratique d'un certain nombre de célébrités, parmi lesquelles il faut citer le baron Thénard et Ampère. Au sujet de ce dernier, notre barbier écrit :
« M. Ampère, un grand ami de Chateaubriand, luimême auteur distingué, aurait pu poser pour la
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peinture du distrait : c'était la distraction même. Ainsi, je l'ai vu souvent, venant d'être rasé, non lavé, prendre son chapeau et ouvrir la porte pour sortir, ayant encore la serviette au cou.
« Une autre fois, c'est cette même serviette qu'il met dans sa poche, la prenant pour son mouchoir. Il lui est arrivé à plusieurs reprises de me renvoyer des serviettes qu'il avait emportées par mégarde. Chez lui, il se levait fréquemment de dessus sa chaise, me disait : a Merci ! )) et se dirigeait précipitamment vers son bureau, se croyant rasé, tandis que je n'en étais encore qu'à la préparation du savon. Ou bien il s'essuyait avec force, alors qu'il n'avait encore rien sur la figure, et demeurait tout surpris, quand je lui faisais remarquer que l'opération n'était même pas commencée.
« La distraction engendrait un désordre si complet dans sa toilette qu'il eût fallu le suivre et remédier à chaque instant à ses négligences. Ce dernier détail tenait peut-être à ce qu'il avait la vue très mauvaise. »
Le récit de la mort de Chateaubriand, par M. Pâques, ne manque pas de relief. Appréciez ce qui suit :
« Ce que tout le monde redoutait arriva : Chateaubriand, usé par la maladie, rendit son âme à Dieu. Je fus témoin de sa dernière agonie. Sept personnes étaient présentes. Il y eut, au moment suprême, une scène déchirante. M"^^ Récamier se précipita sur le corps déjà refroidi de l'homme illustre qui nous quittait, et, d'une voix que brisait la dou-
leur, elle l'appelait par son nom. Hélas ! personne ne répondit. La mort est impitoyable.
« La pauvre femme, n'ayant plus ni force ni courage, me pria de couper pour elle une mèche des cheveux du défunt. J'en pris plusieurs que je distribuai aux personnes présentes. Béranger était du nombre, ainsi que l'abbé Deguerry, depuis curé de la Madeleine.
« Le lendemain, Chateaubriand fut embaumé. Je revis cette chambre où, chaque matin, je causais si gaiement avec lui. Quel changement ! Quelle tristesse ! Il était là, immobile, dormant du sommeil éternel, sur son petit lit blanc, bien simple, dont quatre montants en fer soutenaient le baldaquin, vêtu d'un surplis blanc, les mains couvertes de gants de même couleur et la tête coiffée. Son visage avait ce calme, cette douce expression qui n'appartiennent qu'à celui du juste. L'aile d'un ange planait sur lui.
« Le silence était profond, solennel. Au chevet du lit, un prêtre agenouillé était en prières. Quatre cierges brûlaient et projetaient sur le trépassé une lumière vacillante.
(( La bouche qui dictait les Mémoires d'Outre- Tombe étant fermée pour toujours, un voile noir couvrait la table sur laquelle on les écrivait. Les papiers et les livres dont elle était encore chargée la veille avaient disparu. A leur place, s'étalaient les plaques de l'Ordre du Saint-Esprit, toutes les croix et tous les rubans dont cette poignée d'argile qui s'appelait Chateaubrand avait été honorée. Ils jetaient leur dernier éclat, le rôle des hochets est fini quand l'immortalité commence !
86 DE CHATEAUBRIAr^D A ERNEST RENAN
« Le service religieux eut lieu à l'église des Missions étrangères. J'y pris place au milieu des amis les plus intimes. Après l'absoute, je reçus le goupillon, pour jeter l'eau bénite, de la main d'Alexandre Dumas, et je le passai à mon tour à Béranger qui me suivit en pleurant. »
M. Pâques resta fier toute sa vie d'avoir figuré, à ce cortège funèbre, entre l'auteur des Mousquetaires et le chansonnier de Lisette. Lorsque Chateaubriand fut inhumé à la pointe du Grand-Bé, à Saint-Malo, sa ville natale, notre barbier s'y rendit, et rapporta de son pieux pèlerinage une petite fleur cueillie sur la tombe du grand homme, et une pierre détachée de son mausolée. Mais il eut d'autres souvenirs, d'un prix inestimable pour lui. Écoutez :
« Peu de temps après la mort de Chateaubriand, dit-il, je fus mis en possession des ustensiles de barbe qui lui ont servi : sa sébille de bois, son blaireau, son dernier morceau de savon, à demi usé, que je garde depuis vingt ans.
« Une pièce en règle établit ma propriété de ces objets et en atteste l'authenticité. Néanmoins, j'ai fait légaliser mon titre, avec assistance de témoins à la mairie du dixième arrondissement, le 29 octobre 1848 ; j'en fis faire autant plus tard, le 26 février 1853, par M. le général de Polignac, maire de Fontainebleau.
« Tenant beaucoup à mettre de plus en plus à l'abri de tout soupçon de fraude les ustensiles de barbe de mon illustre client, qui font ma joie et mon orgueil, j'écrivis à Béranger, qui les avait vus souvent.
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pour le prier de vouloir bien certifier leur origine. » M. Pâques termine ses souvenirs par la page suivante : « Je résolus d'employer les cheveux de Chateaubriand, dont j'étais possesseur, à la composition de deux tableaux, l'un représentant son tombeau, l'autre la chambre n^ 7 de V Hôtel de France, à Saint - Malo, où il est né. Je fis dans cette ville deux voyages pour lever les plans nécessaires à l'exécution de mon projet, et je me mis sérieusement à l'œuvre.
« La possession de ces deux tableaux, de beaucoup de vérité et d'un grand effet, me valut de fréquentes visites du chansonnier et de ses amis. J'eus la malencontreuse idée de les envoyer à l'exposition de New- York ; l'un d'eux, celui qui représentait le Grand-Bé, fut brisé en Amérique. Un seul me reste : il est unique en son genre. Beaucoup d'offres séduisantes m'ont été faites pour l'obtenir. J'ai constamment refusé de le céder ; je préfère à l'or la satisfaction de ma passion pour le beau, et un précieux souvenir de mon illustre client. »
Hommes de lettres, écrivains de toute sorte, poètes chevelus ou non, romanciers, historiens, dramaturges, ne négligez pas votre coiffeur ! C'est par lui peutêtre que vous passerez à la postérité ! N'oubliez donc point de le coucher sur votre testament, et de lui céder, en bonne et due forme, votre dernier blaireau et tous vos ustensiles de barbe : ils peuvent devenir les documents de votre gloire !
u printemps de l'année 1874, quelques mois après mon arrivée à Paris, je fus introduit par un vieil économiste, que le hasard m'avait fait connaître, dans le salon de •^me Ancelot, alors à la fin de sa vie. Cette moderne du Defïand avait quatre-vingt-deux ans. J'ai gardé, vivaces en moi, les souvenirs de ce temps, où, inquiet, avide de me lancer dans la mêlée, n'ayant que des cahiers de vers dans mes tiroirs, par conséquent plein d'adorables illusions, je foulais le pavé de Paris avec orgueil, en me disant : Je vis dans la ville des grands hommes et des grandes choses, à l'œuvre !
M"^® Ancelot recevait le dimanche dans l'après-midi. Elle habitait au numéro 35 de la rue de Grenelle- Saint-Germain. Malgré son âge, elle était encore gaie et souriante. Elle avait conservé une sérénité qui faisait penser que cette femme avait dû être très heureuse et très aimée. Elle avait été jadis fort influente à l'Académie française. Ses pièces de théâtre avaient ému et réjoui la ville et la cour.
De plus, elle peignait fort bien, et l'on voyait, dans son appartement, et peints par elle-même, plusieurs tableaux représentant tous les personnages célèbres qui, à différentes époques, de 1824 à 1864, avaient fréquenté ses salons. Aussi, avait-on pu dire d'elle
avec justesse, sur une médaille où elle était représentée : « Mores effinxit et vultus, elle sut peindre les mœurs et les visages. » Nous parlerons plus loin avec détails de ces tableaux fameux, qui constituent des documents très intéressants pour l'histoire littéraire de ce temps.
]y[me Ancelot était ma compatriote,et dès ma première visite, elle voulut avoir des nouvelles de notre pays, la Côte-d'Or, qu'elle n'avait pas vu depuis une soixantaine d'années. Dijon était sa ville natale.
— Parlez-moi, me dit-elle, du beau parc dont Dijon est si fier, et qui est contemporain de celui de Versailles. J'allais m'y promener, quand j'avais seize ans....
Et, comme remontant le cours du temps, et se revoyant jeune fille, elle s'arrêta pensive. Je crus remarquer une larme dans ses yeux.
Je lui parlai de ce parc, magnifique en effet, et que je connaissais bien, pour y avoir souvent promené moi-même la mélancolie de mes vingt ans. A telle place, on a la vue de la rivière, à telle autre est un temple de verdure, et, plus loin, un cadran solaire horizontal extraordinaire. Je lui exprimais le charme que j'avais ressenti sous ces ombrages silencieux, et un peu sévères, comme tout ce qui vient du grand siècle.
Elle m'écoutait attentivement, et je sentais que toute sa jeunesse lui remontait au cœur. « Encore, encore ! » me disait-elle avec la joie d'un enfant heureux. Et la considérant accablée sous le poids des ans, je me rappelais ces belles paroles de Voltaire au marquis d'Argence : « Les arbres qu'on a plantés
demeurent, et nous nous en allons ! » Et encore cette lettre admirable du patriarche de Ferney à M^"^ du Defïand : « Le plus vrai et le plus cher de mes désirs serait de passer avec vous le soir de cette journée orageuse qu'on appelle la vie. Je vous ai vue dans votre brillant matin, Madame, et ce serait une grande douceur pour moi si je pouvais aider à votre consolation, et m'entretenir avec vous librement, dans ces moments si courts qui nous restent, et qui ne sont suivis d'aucuns moments. »
]y[ïne Ancelot adorait les vers. Il fallait toujours dire quelques strophes avant de la quitter. Jadis, au temps de sa jeunesse, elle avait réuni dans ses salons, comme nous le verrons tout à l'heure, les grands esprits du siècle, les rois de la pensée, Lamartine, Hugo, Chateaubriand, de Vigny, Ponsard, Alfred de Musset, et bien d'autres, célèbres à des titres divers, peintres, sculpteurs, musiciens, toute l'armée littéraire et artistique de 1830.
Années disparues ! Moissons envolées ! Amis des beaux jours, vieillis, morts, ou dispersés ! Nos vers devaient sembler à cette aimable femme, comme un écho lointain des poèmes qu'elle avait entendus autrefois, au printemps lointain de sa vie heureuse. Elle paraissait y goûter une jouissance mystérieuse et profonde.
Là venaient, en 1874, M. Patin, le savant helléniste, membre de l'Académie française, les poètes Auguste de Vaucelle et Casimir Pertus, M. Eugène
Loudun, et d'autres publicistes plus jeunes. M}^^ Ancelot avait un mot aimable pour chacun. Je me plaisais à l'entendre raconter le passé, et nous faire le récit des batailles littéraires de la première moitié du dix-neuvième siècle.
Je rencontrai là aussi un vieillard, dont j'ai oublié le nom, et qui avait été l'ami intime d'Alfred de Musset et d'Arvers. Je le reconduisais à travers Paris, et il me racontait les fredaines de ses anciens compagnons et les siennes. Musset et Arvers, dans leur beau temps, étaient des viveurs émérites. La Confession d'un enfant du siècle ne nous donne qu'une faible idée de leurs iolies de jeunesse.
Une après-midi, dans la semaine, passant rue de Grenelle, j'eus l'idée de monter chez M™^ Ancelot. L'excellente femme venait de mourir. Elle s'était éteinte doucement, sans souffrance, comme une lampe qui a jeté un vif éclat, qui a réjoui bien des yeux, et enfin a épuisé l'huile jusqu'à la dernière goutte.
Très peu de temps après, son ami intime, M. Patin, s'éteignait de même, et allait rejoindre sa confidente dans le champ du repos. Puis mouraient successivement Auguste de Vaucelle et Casimir Pertus. M"^^ Ancelot était la belle-mère de Lachaud, le grand avocat d'assises, qui, lui aussi, s'en est allé, il y a quelques années. Mort enfin, le compagnon de Musset et d'Arvers, qui se plaisait tant à me narrer les aventures de sa jeunesse.
Beaucoup de ceux que j'ai connus, en arrivant à Paris, ne sont plus. La vie ressemble à un chemin dont les côtés sont peuplés de tombeaux. Plus on
avance, et plus ils se rapprochent, et plus on en découvre derrière soi, en retournant la tête.
J'ai dit plus haut que M"^^ Ancelot maniait le pinceau, comme la plume. Ses toiles les plus remarquables, et assurément les plus curieuses, sont celles qu'elle a consacrées aux personnages qui, pendant une période de quarante ans, ont fréquenté sa maison.
Elle a laissé cinq tableaux, où sont groupés ses hôtes et ses amis. Nous voyons successivement son salon sous la Restauration, sous le règne de Louis- Philippe, sous la République de 1848, et enfin sous l'empire de Napoléon III.
Nous allons brièvement passer en revue ces figures, dont toutes furent célèbres jadis. Le temps évidemment a fait son œuvre : beaucoup de ces personnages sont tombés dans l'oubli, mais plusieurs ont inscrit à jamais leurs noms « au temple de mémoire », comme on disait autrefois. M"^^ Ancelot elle-même nous servira de Mentor, car elle a eu soin de faire l'historique de son propre travail, et de nous laisser un fil conducteur pour nous reconnaître dans son intéressante galerie.
Le premier tableau représente Parceval de Grandmaison, lisant, en 1824, les vers de son poème sur Philippe- Auguste. « Il y avait, raconte M"^^ Ancelot, de grandes différences entre les positions, les fortunes et les idées des personnes que je recevais ;
seulement, les poètes dominaient chez moi à l'époque où Parce val de Grandmaison nous lisait ses vers, et où je choisis une de ces lectures pour sujet de mon premier tableau... Ce sont donc des poètes qui entourent le lecteur, et qui écoutent de plus près les fragments de ce poème de Philippe- Auguste, dont on parlait alors, car Par ce val aussi eut son jour.
« Bien des poètes, même parmi ceux qui avaient du talent, n'eurent pas ce jour où la lumière se fait pour laisser voir une œuvre, et permette de la jugei*. Parceval fut de l'Académie française, et plus d'un salon s'est rempli d'une foule élégante et intelligente pour écouter ses vers. »
Le poème sur Philippe - Auguste renfermait 24.000 vers, et Parceval de Grandmaison projetait d'en consacrer également vingt-quatre mille à Napoléon, et vingt-quatre mille à Charlemagne. Il mourut avant d'avoir exécuté cet effrayant projet poétique.
A côté du prolixe Parceval, dont pas un vers n'a survécu, est placé Victor Hugo, déjà célèbre, et marié, bien qu'il ne fût âgé que de 22 ans. Mais écoutons M"^^ Ancelot : « Sa jolie jeune femme est assise à ses côtés ; ils venaient ainsi ensemble, elle radieuse, lui soucieux. Son regard profond semblait plonger dans l'avenir, lors même que le présent avait assez de charme pour l'attacher exclusivement. Son caractère me parut très curieux à observer. Il avait quelque chose de particulier que je cherchai à étudier et à définir, pendant les séances qu'il me donna pour son portrait dans mon tableau. ))
Après quelques développements sur l'auteur des Odes et Ballades, M^^^ Ancelot ajoute : « Bien des
années ont passé depuis qu'ont cessé mes relations de société avec le chef de l'école romantique. Il avait jeté le trouble dans notre monde littéraire, éveillé des rivalités, amené des discussions, et enfin dispersé ce petit cénacle, où l'on avait fini par ne plus s'entendre ; mais le souvenir de Victor Hugo se rattache ainsi plus particulièrement à ce temps de joyeuses espérances et de brillantes illusions, w
La figure de Saintine semble bien effacée aujourd'hui : cependant, elle est restée sympathique, et son livre Picciola excite encore de douces émotions : ces pages ont surnagé à l'oubli, car qui se souvient des autres ouvrages du même auteur : Les trois Reines, les Contes de Jonathan, le Visionnaire, une Fauvette, la Mort d'un Roi, la Vallée des Ames, etc ?
]y[me Ancelot professait une grande sympathie pour cet écrivain : voici ce qu'elle disait de lui en 1838, et ce qu'elle confirmait en 1864 : « Je connais un philosophe pratique, sans ambition et sans envie, dont les mœurs sont simples et les idées élevées, qui convient aux esprits supérieurs, et s'arrange facilement des plus ordinaires, qui sourit sans amertume en voyant un sot faire fortune et un intrigant réussir...
« Je l'ai toujours vu heureux, mais d'un bonheur aimable dont le malheur lui-même ne peut s'offusquer. Au contraire, a-t-on le cœur froissé dans le contact avec le monde, est-on trompé dans ses affections, dérouté dans ses projets, blessé dans son amour-propre, qu'on aille le voir au milieu de ses livres, de ses fleurs et de ses amis, on a le cœur soulagé ; son bonheur tient tellement à la sagesse
de son esprit, à la modération de ses désirs, à la douceur de ses relations, qu'il console en encourageant... ))
Puis vient ce jugement : « Toutes les œuvres de Saintine, pleines d'imagination, de philosophie et de raison, étaient lues avidement, et plaisaient à tous, parce qu'elles portaient le cachet consciencieux du travail de l'homme de bien. ))
Une figure effacée aussi, c'est celle d'Alexandre Soumet, qui cependant eut un rayon de gloire. Il avait toutes les beautés, celle de l'âme et celle du visage. Écoutons la gracieuse M"^^ Ancelot : « Un beau caractère aussi, et une de ces rares exceptions qui sont l'honneur de l'espèce humaine... Tout était poésie dans Soumet, et nous attirait par le charme de l'idéal. Non seulement on l'aimait dès qu'on lui parlait, mais on se sentait aimé de lui ; il semblait que l'affection débordait de son cœur, et allumait autour d'elle tous les foyers d'affection que chacun avait en soi... C'était une des plus nobles intelligences qu'il fut possible de rencontrer, et des plus complètes dans le beau. »
Voici Guiraud, le poète aussi, comme Soumet de l'Académie, incarnant en lui l'activité et l'intrigue, et obtenant succès, renommée, pension, titres, distinctions, avant même que ses confrères fussent arrivés à publier leurs manuscrits. Guiraud, nous apprend M"^^ Ancelot, se levait matin, se couchait tard, et utilisait toutes ses visites. Il en faisait tant chaque soir, qu'il racontait qu'à la première il arrivait avant que la maîtresse de la maison eut fini de s'habiller, et qu'à la dernière elle se désha-
billait déjà, ce qui ne l'empêchait pas, lui, de se faire ouvrir la porte, quelques ordres qu'on eut donnés de la fermer.
A côté de lui, nous voyons Emile Deschamps, esprit gai, toujours en verve, recherché pour ses bons mots et ses fines réparties. Puis, viennent, dans ce premier tableau, quelques amateurs de poésie, se plaisant au milieu des gens de lettres, et écrivant eux-mêmes parfois, pour charmer leurs loisirs : c'est le comte de Rochefort, neveu de M"^c de Genlis, l'abbé de Felets, un des derniers abbés de cour, puis voici Lemontey et Auger, membres de l'Académie — qui s'en souvient ? — Baour-Lormian, le traducteur d'Ossian, adoré des femmes dans sa jeunesse ; Pichat, poète tragique mort dans la fleur de l'âge ; Michel Béer, frère du grand Meyerbeer, de La Ville de Mire mont, critique railleur, Jules de Rességuier, avant tout homme du monde, Mennechet, auteur de jolis contes...
Mais voyez ces gracieuses figures de femmes ! La plus belle est Delphine Gay, alors dans tout l'épanouissement de sa grâce juvénile, et à la veille de montrer son brillant esprit, en devenant M"^® Emile de Girardin. A côté d'elle, j'aperçois Alfred de Vigny, le poète de l'honneur et de la pitié, qui vécut et mourut noble et fier, isolé des coteries, « sans une souillure à sa robe d'hermine. »
Lorsque le regard s'arrête sur tous ces visages où rayonne l'intelligence, où respirent l'amitié, la joie de se trouver réunis, le plaisir de se connaître, l'âme éprouve comme un regret de n'avoir point connu ces foyers vivants d'une société disparue.
Madame ANGELOT
DESSIN DE LACAUCHIE
L'esprit s'y affinait, le cœur anxieux y trouvait des sympathies, l'ambition y était sainement stimulée, bref tout l'être y ressentait des émotions douces, dont la trace était ineffaçable, et dont le souvenir embellissait la vie entière.
Le deuxième tableau porte ce titre : « Rachel récitant des vers du rôle d'Hermione, dans la tragédie d'Andromaque. » C'est après la Révolution de 1830, nous sommes sous le règne de Louis-Philippe : M™^ Ancelot a perdu beaucoup de ses premiers amis, qui sont partis en exil. Elle a su en attirer de nouveaux, et son salon, fermé pendant plusieurs années, s'est tout à coup rouvert, sous l'empire de ce désir impérieux qu'elle ressentit toujours de revoir et de grouper souvent les mêmes personnes. Il y a là, disait-elle, quelque chose de bon pour l'intelligence, pour l'échange fréquent des idées qui se développent dans la discussion, et de bon aussi pour le cœur, car des relations fréquentes peuvent seules faire connaître ces qualités solides qui inspirent les durables amitiés.
Autour de l'illustre tragédienne, dont l'astre commençait à monter à l'horizon, nous voyons réunie toute une élite, heureuse de l'écouter. Voici Chateaubriand, Stendhal, Jouffroy, de Tocque ville, M'"^ Récamier la princesse Czartoryska, Viennet, Tourguenieff, Considérant, Jouy, Paul Dupont, Ansiis Ségalas... combien d'autres !
Nous avons longtemps considéré Chateaubriand,
assis non loin de M'"*^ Récamier. Les cheveux de René ont blanchi, il semble que l'invincible mélancolie de sa jeunesse a fait place à une résignation enjouée. Que d'émotions, que de tempêtes ont bouleversé cette âme de feu ! Les glaces de l'âge hésitent à refroidir ses fièvres et ses ardeurs. Un sourire semblable, et une grâce infinie animent la physionomie de M"^^ Récamier, incarnation touchante du bonheur d'être adorée.
Puis, nous avons contemplé cet autre mélancolique, Jouffroy, conscience pure, s'il en fut jamais, « belle âme qui rayonnait dans de beaux yeux bleus )), et dans laquelle se livraient des combats terribles de sentiments opposés. « Le ciel lui avait donné, dit M"^® Ancelot, un cœur tendre, exalté, passionné jusqu'au délire ; et, dès qu'il était près d'une jeune femme, il l'aimait, sans oser lui exprimer cet amour dont il était tourmenté, et même, quand il pouvait croire que ses sentiments étaient compris et partagés, sa réserve n'excluait pas une jalousie fiévreuse qui le rendait le plus malheureux des hommes. »
Entre autres titres à la célébrité, Joufïroy publia un article dont le souvenir est resté : Comment les dogmes finissent, et prouva ainsi sa force de polémiste et d'argumentateur. C'est lui qui, à la fin de sa vie surtout, aimait aller au sommet des montagnes, et y restait plongé, pendant des heures, dans d'impénétrables rêveries.
Mais le personnage du second tableau, qui nous a le plus fasciné, c'est Stendhal. Il a un vaste front, large et haut, un sourire énigmatique, Un regard
perçant. On dirait que le bas du visage est celui d'un adolescent, tandis que le front est celui d'un homme mûr, presque d'un vieillard.
Il est confondu, dans le fond du tableau, avec des figures secondaires, il n'avait alors qu'une notoriété restreinte, mais M^^^ Ancelot paraît avoir deviné l'influence prépondérante qu'il devait exercer sur les intelligences de l'avenir. « Stendhal était ému de tout, et il éprouvait mille sensations diverses en quelques minutes. Rien ne lui échappait, et rien ne le laissait de sang-froid ; mais ses émotions tristes étaient cachées dans des plaisanteries, et jamais il ne semblait aussi gai que les jours où il éprouvait de vives contrariétés. Alors quelle verve de folie et de sagesse ! »
Qui eût pensé, en ce temps lointain, que la gloire intellectuelle de cet homme égalerait celle des plus grands, et surpasserait en intensité, sinon en étendue, le magnifique rayonnement de Chateaubriand, assis à quelques pas de lui, et salué partout comme un souverain de l'idée. Par ses divers ouvrages, mais spécialement par le Rovge et le Noir et la Chartreuse de Parme, Stendhal s'est mis à conquérir les esprits de haute culture des générations qui se succèdent, et par eux il est devenu un des maîtres de la pensée moderne.
Dans mon enthousiasme pour ce conquérant de la jeunesse ambitieuse, j'écrivis jadis en son honneur les vers qui suivent :
Stendhal.
Je n'ai trouvé qu'en lui l'orgueil irréductible Qui, pareil aux aiglons, veut gagner les sommets, Et qui souffre partout sans se plaindre jamais, Quoique paré toujours d'un charme irrésistible.
Nul n'a su faire vivre avec plus d'âpreté, Avec plus de profonde et de sombre ironie, L'angoisse d'un grand cœur étouffant son génie Dans un milieu sans gloire et dans la pauvreté.
Nul n'a mis en relief avec plus de puissance L'audace et la fierté, le dur et long tourment, Les sublimes projets, la noble effervescence D'un jeune ambitieux au front pâle et charmant.
Nul enfin, mieux que lui, n'a compris la tendresse De deux êtres unis par le même idéal.
Qui, surs de leur amour, marchent d'un pas égal, Vers des jours rayonnant de sublime allégresse.
0 Stendhal ! doux ami des rêveurs, que de fois, En traversant dès l'aube un champ plein de rosée. Ou méditant le soir dans la fraîcheur des bois, Je me suis rappelé ton style et ta pensée !
Que de fois les héros, étranges visiteurs.
Drapés dans un manteau d'infortune et de gloire,
Sont venus me conter leur inquièle histoire,
Et m'ont fait le récit touchant de leurs malheurs!
Si nous sommes émus quand surgit leur détresse, Si, devant leur espoir, charmés, nous frémissons. C'est qu'une lutte ardente aussi nous intéresse. Et c'est qu'en eux, hélas! nous nous reconnaissons.
Et c'est là le secret de ta force profonde !
Nous sentons que la vie et que l'humanité
Débordent de ton œuvre avec intensité,
Comme on voit d'un rocher jaillir une eau féconde.
Donc, souvent je t'ai lu, penseur au front serein. Fidèle compagnon de mes nuits d'insomnie, Entouré justement du respect souverain Qu'inspire imc grande ame, et qu'on doit au génie!
Ton école est vaillante, et ceux qui t'ont compris, Fermes par le courage et par le caractère. Laissent crier en vain tous les sots de la terre, Et vont dans la mêlée en soldats aguerris.
Armés par toi d'un haut et puissant scepticisme. Sachant que tout bonheur est fragile, incertain, lis opposent sans cesse un noble stoïcisme Aux injustes rigueurs de l'aveugle destin.
Jeune liomme qu'attendrit un sourire, une larme. Souviens-toi de Stendhal, lis le Rouge et le Aoir ! Et vous dont le cœur bat de jeunesse et d'espoir. Amants, lisez parfois la Chartreuse de Parme!
On peut comprendre maintenant quel intérêt avait pour moi le portrait de Stendhal, dans le second tableau de M^e Ancelot.
Quelle tristesse vient à l'esprit, en présence de
tous ces personnages qui ne sont plus, et dont le nom a bercé notre jeunesse ! Ces gracieux sourires de femmes se sont éteints, ces fronts rayonnants d'intelligence se sont courbés ; ces yeux si pleins de flamme, de passion, d'ambition se sont fermés à jamais ; la mort a fait son œuvre, et il ne reste que des souvenirs de ses heureux d'autrefois.
Victor Considérant, le réformateur socialiste, et ]y[me Anaïs Ségalas, le poète des Oiseaux de passage, ont été les derniers survivants de cette pléiade groupée autour d'une femme aimable, dans un salon comme il n'en reste plus de nos jours.
Nous voici en 1848; M°^^ Ancelot, qui n'a pas cessé de recevoir, et de nouer de nouvelles relations, compose son troisième tableau. Il représente Jasmin disant des vers au milieu d'une nombreuse réunion, dans le jardin de la maîtresse de la maison.
Beaucoup de femmes apparaissent au premier plan. Signalons, parmi elles, la duchesse d'Esclignac, la comtesse de Wagner, de Pons, la comtesse de l'Angle, la baronne de l'Isle ferme, la marquise de Gaucourt, la comtesse de Torsay, la comtesse de Viel-Castel, la baronne de Saint- James. A droite et à gauche se tiennent Mérimée, Élie deBeaumont, Amédée Thierry, le comte de Beaufort, le baron de Larcy, Alexandre Weill, M. Patin, Léonce Lamquet, M. de Mongis, etc.
Malgré l'éclat de ces noms, M""^ Ancelot apprécie ainsi, dans son ensemble, le groupe des personnes qui venait alors chez elle. « J'avais une assemblée
très agréable où se trouvaient des esprits fort distingués, mais déjà ce n'était plus guère un salon, c'est-à-dire une société intime où l'on vit sous l'empire des mêmes idées, des mêmes habitudes, et où l'on peut causer librement sous la sauvegarde de l'amitié. »
On sent, à cette remarque, combien la société française est bouleversée. La quiétude, le repos, les loisirs ont disparu ; les situations acquises et solides sont devenues plus rares, et les multiples préoccupations de l'existence font envoler le charme de la causerie, la douceur de se connaître, de se voir, de se réunir souvent.
Le poète Jasmin est bien oublié aujourd'hui. Il eut son heure pourtant, avec ses premiers vers, auxquels il donna ce nom, emprunté à sa profession : les Papillotes. Se rappelle- t-on qu'il eut des funérailles superbes, dignes d'un monarque ! C'est moins sa gloire littéraire, sans doute, qui lui valut cet honneur suprême, que sa bonté, son amour des pauvres, son habileté à trouver de fortes sommes pour leur venir en aide. Jasmin était un noble cœur, épris d'humanité, le peuple lui témoigna sa reconnaissance, en suivant son cercueil.
Une gloire qui n'a point faibli, c'est celle de Mérimée. Le temps n'a fait que la consacrer, parce que, dans ses livres, « il est élégant sans emphase, simple sans trivialité » , et parce qu'il exprime des sentiments humains dans un style clair, pur, bien français.
Il faisait assaut d'esprit avec Stendhal, Eugène Delacroix, le baron de Mareste, et c'était plaisir de
les entendre. « Dans ce temps de jeunesse, d'entrain et de gaieté, dit M™^ Ancelot, tout éveillait le rire des personnes qui se voyaient fréquemment ; et parfois il se créait tout à coup entre nous un sujet de plaisanterie qui excitait une verve intarissable. » Parmi les personnages de ce tableau, qui vivent encore (1895), nous citerons MM. Eugène Loudun et Louis Enault. Ils étaient, dans ce temps, à l'aurore de la vie : les années depuis ont blanchi leurs cheveux, et lorsque parfois nous avons le plaisir de les rencontrer, nous évoquons les jours lointains où jyj-me Ancelot les faisait figurer dans sa galerie d'illustrations. C'est ainsi que les œuvres d'art rattachent le passé au présent, et éveillent tout un monde d'idées dans l'esprit du philosophe.
Les années s'écoulent, des révolutions, des coups d'État ont lieu, les gouvernements se succèdent, la République est remplacée par l'Empire, et M'"^ Ancelot reçoit toujours, et son pinceau, comme sa plume, continue à consacrer ses impressions et ses souvenirs.
En 1854, elle peint un quatrième tableau représentant une jeune femme disant des vers de sa composition. Parmi les femmes qui figurent sur cette toile, citons M^^^Me Curton, Sezzi, Pilté, Dupont, Colmache, d'Outreleau, M"*^^ de Pialat, Huet, Jenny Sabatier.
Les hommes sont : Ponsard, le comte Léon de Béthune, le marquis de Bethisy, Dupin, Rattazzi, le prince de Polignac, Léon Gozlan, Ganesco, Camille Doucet, Carraby, Théodore Véron, Martin Doisy, etc.
Notre génération ne connaît que quelques-uns de ces noms, mis en relief par la littérature, Ponsard, Camille Doucet, l'aimable académicien, Léon Gozlan, Rattazzi, célèbre par son grand rôle politique en Italie...
Les autres sont ceux d'esprits très cultivés, très brillants, amateurs plutôt que professionnels, par conséquent plus vite oubliés encore. Il faut des œuvres, des livres surtout, pour faire vivre un nom, et encore, parmi ceux-là, combien peu surnagent sur le flot des âges!
A mesure qu'elle avance dans la vie. M™® Ancelot, fidèle aux habitudes, aux goûts de sa jeunesse, constate avec regret que les salons s'en vont, et que là où on se réunit encore, il n'y a plus le charme indéfinissable des sociétés d'autrefois. « Les réunions deviennent rares, écrit-elle, elles sont trop nombreuses, et l'on y est comme dans un lieu public, où l'on ne fait pas société avec ceux qui nous entourent. On ne cause pas, et il n'y a nulle place pour l'esprit. ))
Le cinquième et dernier tableau représente le chansonnier Nadaud, chantant sa romance, ÏÉloge de la Vie. Son auditoire est formé de la comtesse de Carfort, mesdames de la Vallée d'Yray, Lachaud, Sangnier, comtesse de Trogoff, etc., et de MM. le marquis de Valori, marquis de Laqueille, Octave La Croix, Oppert, Roux-Ferrand, M^ Lachaud, le grand avocat, Paul Decoux, etc.
M'^® Ancelot s'est représentée dans cette dernière toile. On la voit, toujours bonne, douce, aimable, le pinceau à la main, et des fleurs dans les cheveux. Je ne sais quoi d'attendrissant enveloppe son gracieux visage. « Je dois dire, raconte-t-elle, que c'est pour céder à la volonté de mes amis que je me suis placée dans ce dernier tableau : j'y suis représentée occupée à les peindre, et l'on m'y voit le moins possible. Un petit profil seul y donne une idée, un souvenir de ma présence. »
On n'est pas plus modeste. Plus loin, elle ajoute : (( La vie de ceux qui ont consacré leur temps aux arts et aux lettres, offre habituellement peu d'événements remarquables ; en général, ils se mêlent peu aux agitations de ce monde, et lorsqu'ils s'y trouvent intéressés, c'est la manière dont ils en sont affectés qui est curieuse à savoir : leur vie réelle, c'est l'histoire de leurs idées et de leurs émotions, là est ce que recherche l'observateur. »
On peut se rendre compte par ces courtes notes, ces citations, ces aperçus, du rôle intéressant qu'a joué M™^ Ancelot, en groupant ainsi, autour d'elle , pendant une longue période d'années, les esprits cultivés de Paris ; en mêlant savants, lettrés, gens du monde, poètes, historiens, femmes élégantes, et spirituelles ; en leur donnant à tous l'occasion, le moyen de se connaître, de s'apprécier, de se rechercher, de s'aimer, bref en créant un foyer intellectuel, et en activant sa flamme jusqu'à la fin de sa vie.
De grandes qaalités de cœur et d'esprit sont nécessaires pour fonder un salon, maintenir dans
une heureuse harmonie ceux qui le fréquentent, et faire qu'ils s'y plaisent, qu'ils pensent à y revenir, et se considèrent comme honorés de le fréquenter. 11 faut avoir un grand fond d'indulgence et de bonté, du tact, de la douceur, être heureux du bonheur des autres, comme aussi souffrir de leurs peines.
Telle fut M"^® Geoffrin, au dix-huitième siècle ; telle M"^® Ancelot au dix-neuvième.
L^amour dans Lamartine.
UAND ce nom, Lamartine, est prononcé devant une nombreuse assemblée, il n'est personne qui ne ressente une commotion particulière, et n'éprouve un élan de sympathie pour le grand homme qui l'a rendu illustre. Les uns ont lu sa prose étincelante, les autres se souviennent de ses admirables discours ; ceux-ci se rappellent son courage, ceux-là les luttes pénibles de ses derniers jours ; tous entendent chanter dans leur mémoire quelque strophe de sa lyre sublime, sinon quelque poème entier enfanté par son génie. La jeune fille, la femme, fiancée, épouse, amante, évoquent sa mémoire avec une, admiration mêlée de tendresse et de respect. N'a-t-il pas exprimé, dans une langue magique, leurs aspirations secrètes, leurs désirs les plus chers, leurs rêves les plus doux, leurs espérances, leurs tristesses, bref leur idéal d'amour, de passion, de dévouement ?
Et le jeune homme, l'homme fait, le vieillard ?
N'ont-ils pas trouvé en lui un Mentor affectueux qui assigne à leur ambition un but élevé, un moraliste indulgent qui compatit à leurs désillusions, et les réconforte, un consolateur et un sage qui les entretient des vérités éternelles, et leur apprend à mourir, après leur avoir enseigné l'art de la vie.
C'est le grand lyrique du dix-neuvième siècle. Tous les sentiments qui agitent le cœur humain, qui le bouleversent, qui lui arrachent des cris de douleur, de triomphe ou de révolte, Lamartine les a ressentis : de là cette éloquence qui déborde de ses vers, et nous remue, et nous empoigne jusqu'au fond de l'être. Les orages des passions ont ravagé son âme, les énigmes philosophiques du berceau et de la tombe lui ont donné l'angoisse, toutes les ambitions de la terre ont tenté son ivresse intellectuelle, toutes les misères de l'humanité l'ont ému, toutes les beautés de l'univers l'ont séduit, toutes les coupes enchantées ont enivré sa lèvre.... De là ces accents inconnus jusqu'à lui ; de là son œuvre si vaste, si multiple, si admirable ; de là le prestige de son génie.
En face de lui, il faut s'incliner, car c'est un maître, un grand homme, un sublime poète. La Patrie française peut être fière d'un tel fils : elle en a peu, dans son livre d'or, qui soient de sa taille, et méritent comme lui le divin laurier de la gloire.
Il faudrait un volume entier pour examiner, sous toutes ses faces, la personnalité de Lamartine. Nous nous bornerons, dans ces aperçus, à le mettre en relief au point de vue du sentiment, et, autant que nous le pourrons, à le caractériser dans sa façon
d'aimer, et d'exprimer les élans de son amour. C'est, à notre avis, le côté le plus intéressant de cet homme extraordinaire.
Je me représente Lamartine à l'âge de trente ans, portant sur son large front l'auréole lyrique, de stature élevée, mince, élégant, s'avançant dans la vie comme un conquérant, comme un jeune dieu. Nous sommes en 1820, les Méditations viennent de paraître, le nom du poète vole de bouche en bouche, ses vers harmonieux sont déjà dans toutes les mémoires, et autour de lui on sent je ne sais quel frémissement, précurseur des hautes destinées.
Le sentiment qui domine dans son attitude, comme dans ses poèmes, c'est la mélancolie, la tristesse, et une révolte naissante contre les fatalités de l'existence, la contingence des choses, la durée éphémère de notre bonheur.
Et pourtant il est au nombre des heureux : une mère adorable l'a élevé et veille sur lui , il a des sœurs qui l'environnent de tendresse, son père l'aime, est fier de sa muse, et stimule son ambition ; deb amis, dignes de ses confidences, le consolent ; les salons les plus renommés lui sont ouverts ; les plus doux sourires lui sont prodigués... D'où vient donc en Lamartine cet abattement, ce découragement même, en face de l'avenir ? Écoutez sa plainte touchante, dans la pièce VIsolement, qui ouvre les Méditations : après avoir décrit le charme du soir, il s'écrie :
LAMARTI?JE lH
Mais à ces doux tableaux mon âme indifférente N'éprouve devant eux ni charme ni transports; Je contemple la terre, ainsi qu'une ombre errante : Le soleil des vivants n'échauffe plus les morts.
De colline en colline en vain portant ma vue, Du sud à l'aquilon, de l'aurore au couchant, Je parcours tous les points de l'immense étendue, Et je dis : Nulle part, le bonheur ne m'attend.
Que me font ces vallons, ces palais, ces chaumières, Vains objets dont pour moi le charme est envolé.^ Fleuves, rochers, forets, solitudes si chères. Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé î
Que le tour du soleil ou commence, ou s'achève. D'un œil indifférent je le suis dans son cours; En un ciel sombre ou pur, qu'il se couche ou se lève. Qu'importe le soleilP je n'attends rien des jours.
Quand je pourrais le suivre en sa vaste carrière, Mes yeux verraient partout le vide et les déserts : Je ne désire rien de tout ce qu'il éclaire ; Je ne demande rien à l'immense univers.
Ces strophes sont caractéristiques : elles indiquent combien l'âme du poète a été froissée déjà, au contact de la réalité ; combien elle a trouvé de disproportions entre son idéal sublime, trop sublime même, et les ébauches de ce monde ; combien il y a loin de son rêve enthousiaste et charmant aux brutalités de l'exil que nous traversons.
Ah ! je reconnais bien là le poète de race, qui se forge des félicités brillantes et durables, et
pleure ensuite, quand la pierre du chemin le meurtrit dans sa course. Quel noble élan il veut donner aux énergies qui surabondent en lui ! Quel essor vont prendre ses vingt ans, sa jeunesse ! Comme les jours, les mois, les ans se colorent à ses yeux d'une clarté pure et consolante, d'un rayon magique que rien ne doit faire pâlir !
C'est là sa grandeur, mais, hélas ! c'est aussi la source de son infortune. Son rêve est trop beau, trop parfait pour ce fragile et mouvant univers ; Lamartine ne tarde pas à s'en apercevoir.
Son cœur aimant s'était attaché à une jeune femme rencontrée à Aix-les-bains : c'est une passion véritable qui le dévore, et va bientôt lui inspirer des vers immortels, le Lac^ A Elvire, d'autres pièces encore. Liaison admirable, s'il en fut jamais. Ces amants étaient dignes de s'aimer et de s'adorer. Leur bonheur fut court, il ne dura qu'une année, l'impitoyable mort arracha Elvire à son poète si cher, qui ne put même, parait-il, assister à ses derniers moments. Ce fut le médecin qui lui annonça la fatale nouvelle. Il devint inconsolable : tel un peuplier superbe, orgueil du vallon, que la foudre frappe et brise du sommet à la base.
Après ce deuil d'une amante chérie, le plus poignant peut-être qui existe, on s'explique la tristesse iafinie de V Isolement. Lamartine, dans son désespoir, ne veut plus rien demander à la terre, vide pour lui désormais. Il contemple le ciel, et achève son poème de la façon suivante :
LAMARTINE, gravure de plée