D'ALFRED DE MUSSET
E dimanche, 8 mai 1892, sur l'initiative de différentes Revues littéraires, une manifestation avait été organisée au cimetière du Père-Lachaise, pour rendre hommage à Alfred de Musset, à l'occasion de l'anniversaire de sa mort. Deux mille personnes environ avaient répondu à l'appel du Comité organisateur. Plusieurs Sociétés littéraires et artistiques de Paris s'étaient fait représenter à cette imposante cérémonie, sympatiquement accueillie par toute la presse.
« Demain, à quatre heures du soir, disait le Figaro du 7 mai, un groupe d'hommes de lettres déposera une couronne de fleurs naturelles sur la tombe de Musset. Cette tombe, comme on le sait, est située à gauche, dans la grande allée du Père- Lachaise. Avis aux admirateurs du poète. »
Chargé de prendre la parole dans cette circonstance, j'ai prononcé le discours suivant :
Mesdames, Messieurs,
Il y a dix ans, à pareille date, quelques jeunes écrivains, au nombre desquels j'avais l'honneur de
me trouver, vinrent ensemble déposer une couronne sur la tombe d'Alfred de Musset, le jour anniversaire de sa mort.
Leur manifestation avait été comprise, la foule les avait suivis ; elle se pressait, comme aujourd'hui, attentive et recueillie, devant ce mausolée célèbre ; le soleil de la poésie, comme celui de la nature, illuminait la fête, et ce fait d'armes littéraire est resté comme un des meilleurs souvenirs de notre première jeunesse.
Dix ans ! — C'est déjà un long terme dans la vie de l'homme. Que de transformations il amène ! Que de consciences il voit devenir indifférentes à ce qui les enfiévrait jadis ! Que de convictions s'apaisent ! Que d'enthousiasmes se refroidissent !
Cependant, nous, les admirateurs d'Alfred de Musset, nous sommes restés fidèles à notre culte juvénile et nous venons encore, après ces dix années, affirmer ici, avec plus d'énergie que jamais, le prestige du génie poétique, la supériorité et la gloire de la littérature, notre amour filial pour les clartés, la finesse, l'élégance et la force de la langue française.
Et d'abord. Mesdames et Messieurs, pourquoi sommes-nous venus aujourd'hui dans ce lieu du repos où dorment tant d'illustres mémoires ? — A quels sentiments avons-nous obéi, en invitant nos amis, nos camarades du monde littéraire, et aussi le public, la jeunesse des Écoles, à nous accompagner devant ce tombeau, et à y déposer des fleurs, symbole de reconnaissance et d'affection ? — En vous remerciant tous d'avoir répondu à notre appel,
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nous devons vous dire pourquoi nous vous l'avons adressé.
Notre pensée première a été celle-ci : Développer l'idée du culte des grands hommes qui ont illustré leur nom, et honoré la Patrie par leurs actions fécondes, leurs travaux souverains, leur noble volonté.
Il semble. Messieurs, que la nation, divisée sur le terrain mouvementé de la politique, éprouve le besoin de s'unir sur d'autres points de sa vie morale, et certes, rien n'est plus propre à grouper toutes les intelligences et tous les cœurs, que le nom et le souvenir d'un homme célèbre, poète, écrivain, orateur, savant, vaillant capitaine, âme supérieure en un mot, à quelque titre que ce soit.
Telle est, brièvement indiquée, la première raison déterminante qui nous a poussés à organiser cette manifestation.
C'est ensuite notre ferveur pour les plaisirs de l'esprit, notre passion pour les lettres et les arts, notre inaltérable amour pour la poésie, que le temps et l'expérience de la vie ne font que fortifier.
Les sentiments divers, qui tiennent au cœur de l'homme, trouvent des anniversaires pour s'affirmer, et se donner carrière. — Les uns, dans leur patriotisme ardent, célèbrent, chaque année, la gloire de Hoche; les autres, épris de philosophie, vont évoquer la mémoire d'Auguste Comte ; ceux-ci, musiciens respectueux pour un vaillant de leur art, se rencontrent sur la tombe de Berlioz ; ceux-là
saluent, à certains jours déterminés, ces génies admirables qui furent Montesquieu, Voltaire, Jean- Jacques Rousseau, Mozart... Quel couple, dans l'ivresse d'une passion naissante, n'est allé rêver sur le tombeau d'Héloïse et d'Abélard ?
Nous avons bien le droit, nous dont la poésie, dont l'Idéal est le grand souci, de choisir un poète pour héros de notre hommage, et quel poète, celui qui a écrit Don Paez et Mardoche, chefs-d'œuvre de passion et d'ironie adolescentes ; les Nuits et Bolla, chants sublimes d'aspiration vers la Beauté, et de sanglant désespoir ; Lucie, et le Souvenir, douce évocation du bonheur qui n'est plus, soupirs d'ineffable tendresse ; la Loi sur la Presse et le Rhin allemand, cris superbes de liberté, et de fierté française ; la Confession d^un enfant du siècle, entraînant récit qui peut faire pendant à l'œuvre de Jean-Jacques ; On ne badine pas avec Vamour, peinture empoignante de la passion dominatrice, et de la naïveté charmante...
Il faudrait, Messieurs, citer tous les ouvrages d'Alfred de Musset, car, au rebours de certains écrivains, dont parle Vallès, « qui ont écrit vingt volumes et pas une page, dix pièces de théâtre et pas une scène », il n'a rien écrit, lui, qui ne mérite d'être lu et relu, d'orner notre esprit, et de vivre dans notre mémoire.
Ah ! Messieurs, si Alfred de Musset jouit de ce privilège, c'est qu'il était, c'est qu'il est, et c'est qu'il
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restera éminemment Français, et, par là, je veux dire qu'il portait en lui les meilleures traditions de notre race, qu'il en avait le sens profond, qu'il s'était nourri de la pensée de nos maîtres bien à nous, depuis Mathurin Régnier, Molière, Racine, La Fontaine, jusqu'à André Chénier et Beaumarchais, et qu'il avait puisé en eux cette clarté admirable, cette ironie mordante devant la sottise prétentieuse, cette élégance primesautière, et cette fière allure d'indépendance, qui ont toujours été l'apanage de notre vieille terre des Gaules, et qui, nous le voulons croire, resteront l'orgueil de la France contemporaine.
Comme tous les cœurs haut placés, il aimait rendre hommage aux écrivains dont il se sentait le descendant, le fils intellectuel. Quel éloge académique vaut celui-ci, qui sort de sa plume, après une citation :
L'esprit mâle et hautain, dont la sobre pensée Fut dans ces rudes A^ers librement cadencée, (Otcz votre chapeau) c'est Mathurin Régnier, De l'immortel Molière immortel devancier !
Molière ! Vous savez tous, Messieurs, comment il l'honore dans la pièce : Une Soirée perdue, tant de fois récitée, autant de fois applaudie :
0 notre maître à tous ! Si ta tombe est fermée, Laisse-moi, dans ta cendre un instant ranimée, Trouver une étincelle, et je vais t'imiter! J'en aurai fait assez si je puis le tenter.
Apprends-moi de quel ton, dans ta bouche hardie, Parlait la vérité, ta seule passion, Et, pour me faire entendre, à défaut de génie. J'en aurai le courage et l'indignation!
Et La Fontaine ! Quels vers touchants il a su trouver pour l'admirer ! Jamais petit-fils n'a parlé de son aïeul avec plus de tendresse.
C'est avec celui-là qu'il est bon de veiller... Ouvrez-le sur votre oreiller.
Vous verrez se lever l'aurore...
Molière l'a prédit, et j'en suis convaincu. Bien des choses auront vécu, Quand nos enfants liront encore Ce que le bonhomme a conté!
Messieurs, ne trouvez-vous pas qu'il y a là un haut enseignement pour notre esprit, et qu'Alfred de Musset, en même temps qu'il est le poète par excellence de la jeunesse et de l'amour, comme nous le verrons dans un moment, est aussi un éducateur de premier ordre par son bon sens et sa raison.
Le fait est indéniable, et la preuve en est établie par chaque page, chaque phrase de son œuvre entière, les qualités maîtresses de Musset sont celles que nous avons indiquées, la clarté, l'élégance, la sincérité, et l'ironie, fille de la raison ailée.
Sachons-lui gré d'avoir fui les soi-disant écoles
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littéraires, de n'avoir pas enfermé son génie dans des formules prétentieuses, mais d'avoir simplement écouté son cœur, et de nous avoir dit sans prétention, sans calcul, ses joies et ses tristesses, ses espérances et ses amertumes, le charme d'un souvenir heureux, le mélancolique regret des tendresses envolées.
La grande affaire, Messieurs, pour nous conquérir, est d'exprimer des sentiments humains en bon français. Il n'est pas donné au premier venu d'y réussir, et plus d'un qui l'a tenté n'a parlé qu'un langage obscur. Alfred de Musset l'a pu faire, et c'est là sa force, le secret de tant de sympathies qui vont à lui, le signe assuré d'une gloire que rien ne saurait entamer.
Poète de la jeunesse et de l'amour, avons-nous dit. Oui, c'est là son titre incontesté. En est-il un plus beau, dans la grande famille littéraire ?
En sortant de l'adolescence, avide d'action, de renommée, de tendresse sincère, il se jeta sur toutes les émotions de ce monde, pareil à un athlète novice, qui descend pour la première fois dans l'arène et qui va savoir au prix de quelles blessures s'acquiert l'expérience.
Tout lui sourit d'abord ; il croit à la bonne foi, à la générosité, à la justice, à l'éternité du sentiment, à l'héroïsme du cœur, au courage de la pensée, bref, à toutes les vertus, dont la conception fait la grandeur de l'être humain.
Son imagination poétique leur prête une magie délicieuse, et les colore d'un reflet enchanteur. Il apparaît comme un jeune dieu dans le tumulte des
villes, OU la solitude des bois et des vallées ; son cœur est ému par le seul plaisir de vivre, et des flots d'harmonie sont prêts à sortir de sa poitrine altière.
Messieurs, le poète aimé qui repose, suivant son désir, sous ce saule funéraire^ reconnut bien vite combien grande est la disproportion entre l'infini de nos aspirations et la contingence des choses, entre la Beauté parfaite qui passe dans nos rêves et les ébauches qui s'offrent à nous de tous côtés, entre l'idée de justice qui nous hante sans cesse et les iniquités auxquelles viennent se heurter nos pas, entre la certitude qu'ambitionne notre raison et le doute qui nous accable, entre les amours si belles entrevues et les fragiles réalités... Le poète, dis-je, eut conscience de toutes ces misères de l'homme, et, désespéré, il poussa un cri de révolte et d'angoisse...
Ce cri déchirant a trouvé un écho dans toutes les âmes, et a retenti dans tout le XIX® siècle. A la douleur d'Alfred de Musset, nous avons reconnu notre propre amertume. De là l'invincible sympathie qui va de ceux qui le lisent à l'auteur de la Coupe et les lèvres, de Namouna, et de tant d'autres œuvres pénétrantes.
La jeunesse se reconnaît plus spécialement dans la fièvre d'espérance de Musset, dans son entraînement fougueux, dans ses colères et ses révoltes, dans son désir fou de tout entreprendre, de tout réformer, et de tout braver, c'est pourquoi il est et demeure son poète préféré.
Il ne chante le plus souvent que les angoisses de de son cœur ; mais il le fait avec une telle intensité de pensée et de style que ses cris de douleur devien-
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nent comme impersonnels, et se transforment ainsi en chefs-d'œuvre, où nous reconnaissons nos propres souffrances, nos secrètes convoitises, les passions de tous les siècles et de toute la terre. « Sa voix, dit un écrivain contemporain, monte comme le cri de douleur et d'amour de l'humanité elle-même, w
Que de beaux vers nous pourrions citer ici à l'appui de notre assertion, ceux-ci, entre autres, empruntés au poème de Lucie :
Doux mystère du toit que l'innocence habite, Chansons, rêves d'amour, rires, propos d'enfant, Et toi, cliarme inconnu dont rien ne se défend, Qui fis hésiter Faust au seuil de Marguerite, Candeur des premiers jours, qu'étes-vous devenus? Paix profonde à ton âme, enfant ! à ta mémoire ! Adieu ! ta blanche main sur le clavier d'ivoire. Durant les nuits d'été, ne voltigera plus!...
Le poète. Messieurs, qui trouve de pareils accents, possède la véritable gloire. Et par gloire véritable, nous entendons ici, non les hommages bruyants, non les ovations enthousiastes, non les frémissements tumultueux de la place publique, mais ce tribut d'admirations discrètes, silencieuses et désintéressées qui vont à un écrivain préféré. Par gloire véritable, nous entendons cette puissance du penseur à engendrer l'émotion ou la conviction chez son semblable, dans le calme de la méditation, loin de la foule ; nous entendons cette consolation intime qu'il fait descendre dans l'âme désolée, brisée par les brutalités de ce monde, isolée souvent au milieu des
agglomérations et des mouvements de la vie moderne.
Or, cette gloire-là, Musset la possède assurément, et nul plus que lui n'est lu dans l'intimité mystérieuse que chacun de nous se crée à lui-même pour examiner sa vie, pour se demander d'où il vient, quel rôle il joue ici-bas, et vers quel pôle il doit tourner les yeux. Musset est le poète dont l'œuvre est au chevet des âmes blessées, des âmes délicates, qui n'ont point trouvé dans la réalité les bonheurs réels et les ivresses attendues. On lit ses vers au milieu du silence de la nuit, dans les veilles que nécessite le besoin de penser, et que prolongent les ambitions du cerveau et les énigmes du cœur.
Comme les jeunes gens, les femmes sont ses admiratrices. A ses larmes, à ses sanglots, elles comprennent combien il les aimait, et quelle place immense elles ont tenue dans sa vie. N'a-t-il pas dit :
L'avez-Yous lu, Marquise? — El toi, Lisette?
Car ce n'est que pour vous, grande dame ou grisette,
Que ce pauvre badaud, qu'on appelle un poète, Par tous les temps qu'il fait s'en va le nez au vent, Toujours fier et trompé, toujours humble et rêvant!
Mais, Alfred de Musset, Messieurs, n'a pas chanté seulement la douleur, l'inquiétude, le doute. Il a trouvé que la vie, malgré ses contingences et ses déceptions, avait aussi ses joies, ses sourires et ses folies. Il s'est perdu dans les sentiers des champs et des bois, et devant la nature en fête, il a oublié
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les agitations de son intelligence et de son cœur. Le plaisir de respirer, de vivre au grand soleil a enfiévré son cerveau ; il a senti que l'existence avait des heures enchantées, des matins et des soirs remplis de délices, et il a écrit des vers comme ceux-ci :
Dites-moi, terre et cieux, qu'est-ce donc que l'aurore? Qu'importe un jour de plus à ce vieil univers? Dites-moi, verts gazons, dites-moi, sombres mers, Quand des feux du matin l'horizon se colore. Si vous n'éprouvez rien, qu'avez-vous donc en vous Qui fait bondir le cœiu^ et fléchir les genoux !
Dans le poème exquis : Sur trois marches de marbre rose, Musset s'adresse au bloc qu'il admire, et lui dit :
Oui, si tes lianes devaient s'ouvrir.
Il fallait en faire sortir Quelque divinité nouvelle!
Quand sur toi leur scie a grincé, Les tailleurs de pierre ont blessé Quelque Vénus dormant encore, Et la pourpre qui te colore Te vient du sang qu'elle a versé !
Ce sentiment délicat et intense des harmonies de la Nature, cette façon de l'apostropher, de s'adresser à elle comme à une personnalité consciente et attentive, classent Alfred de Musset parmi ce groupe d'écrivains si vivants, où brillent Racine et Jean-Jacques Rousseau, puis André Chénier, Ber-
nardin de Saint-Pierre, Chateaubriand, Lamennais, George Sand.
D'un autre côté, par le charme et l'éclat de son esprit, par l'ironie française dont il se sert si bien, par son scepticisme railleur, Musset se rattache à l'école de Voltaire, ce grand maître du rire et du bon sens. Que de saillies pétillantes et vives rappellent, dans l'œuvre de notre poète, la verve de l'auteur de Candide, attaquant les préjugés, les erreurs, les sophismes et les sots de son époque !
Ainsi donc, dans Alfred de Musset, nous découvrons un philosophe inquiet devant l'inconnu de notre destinée, un enthousiaste de la beauté vivante, un satirique écrivant avec la plus élégante des impertinences. C'est pourquoi, Messieurs, je répète encore qu'à ce triple titre, Alfred de Musset est éminemment un génie français : nous sommes fiers de son héritage, nous, venus après lui dans la carrière !
Quelle est la pensée qui nous inspire, disais- je tout à l'heure ? — Proclamons-le bien haut, c'est à l'occasion de l'anniversaire de la mort de Musset, au souvenir de cet homme supérieur et de son œuvre, c'est, dis-je, un immense amour pour la Poésie. Nous aussi, nous croyons à un Idéal que nos efforts peuvent atteindre ! Nous aussi, nous souffrons, en cherchant à connaître les effets et les causes ! Nous aussi, nous admirons les merveilles de ce monde, « la douce clarté du jour », suivant
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le mot d'Euripide, le réveil du printemps, les séductions d'un beau ciel pendant les nuits d'été ; nous aussi, parfois, nous voudrions tenir le fouet de la satire, quand la sottise et le ridicule s'étalent sous nos yeux, et veulent nous régenter !
Par notre hommage à Alfred de Musset, nous honorons donc la muse immortelle qui souffle sur les têtes privilégiées, qui traverse tous les siècles, et s'assied au foyer de tous les peuples.
« Après tout, dirons-nous avec Sainte-Beuve, l'essentiel et durable entretien des poètes, celui qui ne leur manque, ni ne leur pèse jamais, qui ne perd rien, en se renouvelant, de sa sérénité idéale, ni de sa suave autorité, ils ne doivent pas le chercher trop au dehors. Milton, vieux, aveugle et sans gloire, se faisant lire Homère par la douce voix de ses filles, ne se croyait pas seul, et conversait de longues heures avec les antiques génies. »
C'est ce besoin d'un commerce salutaire avec les maîtres dans l'art de parler et d'écrire, qu'il nous est donné de satisfaire en ce moment. Nous sommes donc bien loin des querelles d'école et des personnalités. Notre hommage à Musset est libre et fier, autant que désintéressé.
J'achève, Messieurs, et je dis : Notre admiration pour le grand écrivain, qui repose dans ce tombeau, ne doit pas être stérile. Qu'est-ce qui a enfanté sa gloire ? — Son génie, sans doute, qu'il avait reçu de la nature. Mais, il faut ajouter aussi : l'amour actif et profond qu'il avait pour les Lettres et pour la Poésie.
Donc, attachons-nous à la Littérature, à l'Art, à
la Science, comme aux meilleures consolations de l'être intelligent, au sein des sociétés modernes. Quels que soient les déboires, les amertumes des premières luttes, si nous sommes tenaces et fidèles à la Muse, elle finira par se laisser attendrir et nous accordera un sourire heureux. Elle nous récompensera des efforts que nous aurons faits pour son triomphe. Ce ne sera peut-être ni par la fortune, ni par les honneurs bruyants, ni par tout ce qui séduit et entretient la vanité ; ce sera certainement par le pur sentiment de la Beauté, sentiment qui deviendra en nous si fort et si vivace qu'il suffira pour assurer à notre vie une haute et digne signification.
C'est cette fidélité à la Poésie, à l'Art, à la Science, qui jette un reflet de véritable grandeur sur ceux qui l'ont pratiquée. C'est elle qui soutenait Dante malheureux, poussé, comme il l'a dit lui-même, de rivage en rivage par le souffle glacé de la misère. C'est elle qui consolait le Tasse errant à travers l'Italie. C'est elle encore qui inspirait tant de fierté au vieux Corneille, et lui donnait la certitude de l'immortalité. C'est elle enfin qui réconfortait Byron dans son dégoût universel, et Shelley dans les persécutions des jaloux et des stériles..
Chateaubriand, que je citais, il y a un moment, fut ambassadeur et ministre. Qui s'en souvient ? — Personne. On a oublié les fonctions et les dignités publiques de l'homme, tandis que les rêveries de René à travers les forêts du Nouveau-Monde vivent dans toutes les mémoires, et ne périront jamais.
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C'est cette fidélité à la Poésie, à l'Art, à la Science, qui met une auréole sur le front de Mozart, de Beethoven, de Chopin, et qui soutenait le courage de Berlioz méconnu... C'est elle qui nous rend si cher le souvenir de Lamartine et de Victor Hugo !
Enfin, c'est elle, Mesdames et Messieurs, qui assure à Alfred de Musset ce prestige et cette magie qui s'imposent à toutes les intelligences, et portent l'émotion dans tous les cœurs !
La France Nouvelle, par la plume de M. Fernand Fouquet, apprécia ainsi ce discours : « Après avoir raconté et expliqué l'âme de Musset, après avoir retracé la carrière si bien remplie de l'écrivain, y avoir réclamé pour le prosateur, le philosophe une part de la gloire du poète, M. Hippolyte Bufïenoir a célébré les Lettres et le Travail. Lorsqu'il a déclaré avec force que cette manifestation ne s'adressait pas uniquement à Musset, mais aussi à cet esprit français dont il fut un représentant presque sans égal et un défenseur fidèle, lorsqu'il a associé dans un même culte tous nos grands écrivains, depuis Régnier, Molière et La Fontaine, jusqu'à Hugo, Lamartine et George Sand, et qu'il les a salués parce qu'ils ont su expliquer clairement des pensées claires, des murmures approbateurs ont couru dans l'assistance. J'ai senti que la foule et l'orateur étaient en pleine communion d'idées, et cela m'a fait plaisir, parce qu'à cette heure où quel-
ques-uns s'efforcent de dénaturer et d'obscurcir la langue française, il me paraît bon d'affirmer hautement notre amour du sens commyn et de la clarté, et aussi, parce qu'à honorer les grands hommes, les autres s'améliorent : ce qui, en fin de compte, et si bonne opinion que nous ayons de nous-mêmes, ne saurait jamais être inutile. »
A cette belle fête, plusieurs poètes dirent des vers en l'honneur d'Alfred de Musset. Les plus remarqués furent ceux d'une jeune femme, la comtesse Louise de Vaultier, qui possédait toutes les beautés, celle du visage et celle de l'intelligence. Ces vers méritent de vivre ; les voici :
Musset, poète aimé, toi qui n'as pas vieilli,
En te lisant mon âme a souvent tressailli,
Tandis qu'un sang plus chaud affluait dans mes veines!
Tu n'as jamais connu nos misérables haines !
Ton âme est tout amour, même en ses cris amers,
Et ton cœur, orageux comme le flot des mers,
Invoque incessamment l'astre de l'Espérance !
Nous t'apportons ici l'hommage de la France
Qui pense et se souvient; nous t'apportons des fleurs,
Dont l'attrait printanier et les fraîciies couleurs
Symbolisent l'éclat de tes rimes légères,
De tes chansons d'amour, joyeuses messagères,
De tes vers, se moquant du temps et de l'oubli !
Devant toi, le penseur se sent enorgueilli,
Il comprend la giandcur qui s'attache au poète,
Et voit (le quels trésors sa rcinoniniée est faite!
Qui donc a sur ton front uiis le laurier divin? Qui veille sur ta gloire, û sublime écrivain?
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— Ce sont tous tes héros d'amour et d'infortune,
La blonde Carmosine, et Silvia la brune,
Don Paëz et Rolla, Mardoche et Perdican,
L'intrépide amoureux, le tendre soupirant,
Ulric, Fortunio, Camille et Marianne,
Rosette, la naïve et douce paysanne...
C'est par leurs chants, leurs pleurs, leurs cris de liberté,
0 Musset, qu'a fleuri ton immortalité !
Louise de VAULTJER.
La comtesse de Vaultier est morte en 1897, au moment où son talent commençait à s'affirmer dans les lettres. Elle avait de nobles idées et un style plein d'élégance : c'était un esprit et une âme d'élite. Son souvenir sera toujours cher à ceux qui l'ont connue.
Chez la sœur d'Alfred de Musset.
A la fin de mai 1892, M'"^ Lardin de Musset, la sœur de l'auteur des Nuits, donna une soirée à ses amis. J'eus l'honneur d'y être invité, et dès dix heures, je m'y rendis avec une allégresse indéfinissable. Elle habitait alors, rue Lavoisier, à Paris.
La réception avait ce caractère d'intimité qui charme ; trente personnes au plus étaient réunies dans le salon de cette aimable femme. Une de ses amies se mit au piano, et joua des airs de
Mozart, puis une fantaisie de Chopin ; un jeune amateur récita l'adorable poésie Sur trois marches de marbre rose ; on prit quelques rafraîchissements, on causa, et vers minuit tout le monde se retira discrètement.
Ce programme ne renferme en soi rien d'extraordinaire, et cependant, depuis dix à quinze ans que je hante les salons parisiens, je n'ai jamais ressenti une émotion plus douce et plus forte que dans cette soirée. Aucune réception ne m'a laissé une plus vivante impression.
C'est que le grand nom d'Alfred de Musset était dans notre mémoire, et planait sur nous : c'est que le reflet de sa gloire illuminait la fête ; c'est qu'il était là, parmi nous, le poète de génie, et que nous sentions sa présence, comme les disciples d'Emmaiis sentaient leur cœur battre plus fort, lorsque Jésus ressuscité leur apparut, i
Tout ce qui se rattache à la personne des grands écrivains a le don de nous intéresser et de nous émouvoir. Nous allons visiter les maisons où ils ont vécu. Nous conservons les lettres qu'ils ont écrites. Nous décorons, avec leurs portraits, les murs de nos habitations.
Quand nous voyageons, quand nous visitons les villes, nous nous arrêtons devant leurs tombeaux ; bref, nous leur rendons un hommage mêlé d'affection, et nous nous élevons à nos propres yeux, en nous considérant comme leurs disciples, leurs continuateurs, leur famille intellectuelle.
Les admirateurs de Voltaire vont à Ferney, ceux de Jean-Jacques Rousseau aux Charmettes ou à
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Ermenonville, ceux de M"^^ de Sévigné à l'hôtel Carnavalet, ou au château des Rochers, en Bretagne, ceux de Mozart à Salzbourg...
S'il s'agit d'un grand poète, d'un poète préféré, nous éprouvons une joie tout intime à approcher ceux qui l'ont connu, à parler de lui avec ses anciens compagnons, avec ceux ou celles qui ont vu naître et grandir sa gloire.
En pénétrant dans le salon paisible de M"^^ L^rdin de Musset, je songeais par contraste; aux mille voix de la Renommée qui ont jeté le nom de Musset à tous les échos de la terre ; je songeais à l'œuvre si belle laissée par cet enfant du siècle, à ses vers si émus, à ses strophes si élégantes, à ses poèmes si pénétrants, si clairs, si humains.
La sœur de l'écrivain de la Confession a passé la soixantaine, elle vit heureuse dans le rayonnement de la gloire de son frère. Elle se plaît à raconter des anecdotes sur sa vie et ses œuvres. Elle lit avec attention toutes les études, toutes les critiques relatives à cet esprit supérieur. Elle prête l'oreille à tous les bruits qui grandissent le prestige de sa muse souveraine.
Ce qui m'a le plus impressionné dans ce salon plein de charme, ce sont les portraits d'Alfred de Musset. Ici, il est représenté enfant, à l'âge de trois ans. Je ne me lassais pas de contempler cette blonde tête, aux longs cheveux bouclés comme ceux d'un chérubin, et au-dessus de laquelle brille l'auréole d'un jeune dieu.
Là, c'est le portrait de l'homme, le fameux pastel de Charles Landelle, qui a servi à populariser
les traits du poète. (1) Quelle superbe intelligence anime ce visage ! Quelle élégance dans cette tête aristocratique, dans cette chevelure abondante et fîère, dans ce front où brille l'éclair du génie ! Une haute et invincible sympathie voltige autour de cette immortelle figure. Une draperie rouge est disposée avec art autour du cadre, et impose le respect qu'on doit à la mort...
Quand Alfred de Musset écrivit la délicieuse nouvelle Frédéric et Bernerette, il en fit la lecture à sa mère qu'il adorait, avant de donner le manuscrit à l'imprimeur. Celle-ci fut fort alarmée. Elle trouvait que son fils allait bien loin, et son désir eût été que ces pages fussent ensevelies dans ses tiroirs.
Les alarmes d'une mère sont touchantes et fatales. L'écrivain, à ses débuts, est considéré souvent comme un fléau par les siens. Baudelaire n'a-t-il pas dit, en forçant la note :
Lorsque, par un décret des puissances suprêmes, Le poète apparaît en ce monde ennuyé, Sa mère épouvantée, et pleine de blasphèmes. Crispe ses poings vers Dieu, qui la prend en pitié ! Tous ceux qu'il veut aimer l'observent avec crainte, Ou bien s'enhardissant de sa tranquillité, Cherchent à qui saura lui tirer une plainte, Et font sur lui l'essai de leur férocité !
Plus tard, quand la gloire arrive, tout le monde se découvre devant celui qu'on plaignait autrefois,