‹ De Châteaubriand à Ernest RenanChapitre 8 sur 32 · I. Ce pastel fut exposé au Salon de i · texte numérisé non relu

I. Ce pastel fut exposé au Salon de i

EN l/lIONNEUR D'aLFRED DE MUSSET 159

qu'on raillait peut-être. Ce ne sont alors que félicitations, politesses, empressement et zèle à l'égard du poète dont le nom a grandi, grâce à son patient labeur, à l'amour de son art, à sa foi dans l'idée, à sa passion pour la pensée manifestée dans un noble langage.

Rien donc ne doit arrêter l'homme qui se sent dans la cervelle l'impérieux désir de dire ses émotions et ses colères, ses joies et ses tristesses, ses espérances et ses regrets, ses désillusions et ses enthousiasmes. S'il est tenace et sincère, l'avenir lui appartient.

Juin 1892.

Mai 1891.

HAQUE époque renferme quelques persony^^ nalités rayonnantes, dont ie rôle consiste ^Jj5^$ ^ éclairer et à guider les contemporains, dont l'influence s'exerce sur les jeunes esprits qui naissent à la vie intellectuelle, et dont la destinée ainsi revêt un caractère plein de grandeur et de charme.

Au XVIP siècle, c'est le grand Condé qui, déjà sur l'âge, attire à Chantilly les écrivains et les poètes, et s'intéresse à leurs travaux. Au XVIIP, c'est Diderot, c'est Voltaire, c'est Jean-Jacques Rousseau qui deviennent, en France, des foyers lumineux vers lesquels se tournent les intelligences. En Allemagne, c'est Gœthe et Schiller qui remplissent cette haute mission. En même temps, les salons, créés et animés par quelques femmes supérieures, commencent à jouer un rôle important dans l'histoire de la pensée.

Un historien a écrit à ce sujet : « Avant de parler de ces demeures brillantes où mon intelligence, avide de connaître, cherchait avec tant d'empressement les esprits d'élite et les talents supérieurs, mon souvenir remonte, malgré moi, au

foyer paisible où mon cœur s'éveilla au milieu de parents attentifs à développer dans le bien l'âme nouvelle qui venait d'éclore. »

Au XIX® siècle, après la période militaire de l'Empire, trois grands poètes, Alfred de Musset, Lamartine, Victor Hugo acquièrent rapidement, mais non sans batailler, l'influence entraînante qui nous occupe.

Nous nous rappelons avoir vu, à notre arrivée à Paris, en 1875, Victor Hugo vieilli, et revenu d'exil, exercer encore cette magistrature intéressante, et réunir dans son salon l'élite de la société contemporaine, non seulement de notre pays, mais de toute l'Europe.

Depuis sa rentrée en France jusqu'à sa mort, tous les étrangers de distinction, écrivains, hommes d'Etat, gens du monde, artistes, vinrent saluer Victor Hugo, lorsqu'ils se trouvèrent de passage à Paris.

« Comme un vieil olivier, entouré de ses rejetons, écrivions-nous alors, l'auteur des Misérables voit grandir autour de lui ceux qu'inspira son intrépide génie. Les jeunes poètes lui dédient leurs vers, et activent leur flamme à la sienne ; les lettrés de toute sorte, les hommes politiques, les savants, viennent goûter l'attrait de sa causerie, et écouter l'histoire de ce siècle qu'il a parcouru avec tant de gloire. »

A la mort de Victor Hugo, un grand vide s'est fait, et la famille intellectuelle, agissante et pensante, s'est trouvée un moment dispersée. Mais bientôt, elle s'est retrouvée d'instinct auprès d'autres

foyers à la chaleur bienfaisante. Comme les lieutenants d'Alexandre, ils furent quatre ou cinq à se partager son héritage de rayonnement et de prépondérance ; à leur tête on peut citer M. Ernest Renan.

L'auteur de la Vie de Jésus est un charmeur qui a su, par ses œuvres subtiles et pénétrantes, conquérir l'attention des femmes, et tenir en éveil les ambitions de la jeunesse. S'il ne résout rien, s'il se garde avec soin de porter des jugements absolus, et de s'enfermer dans des formules inflexibles, il soulève néanmoins, à chaque page de ses livres, le voile des problèmes les plus troublants de l'existence, et il nous force de la sorte à des discussions du plus haut intérêt.

Toutes les Revues, anglaises, italiennes, allemandes, américaines, ont consacré à M. Renan des études approfondies, et ont ainsi affirmé l'influence qu'il exerce sur le mouvement des idées contemporaines. En France, ce ne sont pas seulement les Revues, mais ce sont aussi les journaux quotidiens qui entretiennent chaque jour le public de ce savant, de ce sage, et qui popularisent ainsi son action philosophique.

Tout esprit, tourmenté par le problème de la destinée de l'homme, sait qu'il trouvera, dans M. Renan, des éléments d'entretiens utiles, des développements pleins de sagacité et de profondeur, et il va à lui résolument. Quelques exemples feront mieux saisir ces considérations.

f Je me souviens qu'à Naples, un soir, sur le bord de la mer, plusieurs hommes de lettres discutaient sur le bonheur, la vertu, la sagesse. Chacun expo-

sait ses théories et évoquait ses souvenirs. L'un de nous tira de sa poche, avec calme, un petit carnet rempli de notes, et se mit à en faire la lecture. C'était un recueil de pensées empruntées à l'œuvre immense de M. Renan, et embrassant les vastes questions qui nous préoccupaient.

Le bonheur, la vertu, la sagesse î — Qui ne s'est demandé, qui n'a intérêt à savoir où, en quoi et par quoi on les peut découvrir ?...

M. Renan met dans la bouche d'un de ses personnages les paroles suivantes : « Il n'y a que les simples qui s'amusent. L'amour est la perle pour laquelle on donne tout le reste, et l'amour n'existe guère que pour le peuple. Le plus grand prince, avec tous ses trésors, ne saurait acheter l'amour que Partisane, la villageoise donnent gratis au jeune artisan ou au jeune villageois ^ »

Effroyable vérité, n'est-ce pas ! En effet, plus nous nous éloignons de la nature, plus nous agrandissons le cercle de nos connaissances, plus nous étudions l'histoire, plus nous comparons, plus nous nous enfiévrons aux descriptions magiques, aux cris de passion des poètes, et plus aussi nos désirs grandissent, plus nous trouvons pâle notre destinée, plus notre vanité se donne carrière, plus les besoins de la civilisation nous dévorent, plus nos naïvetés fortunées s'évanouissent, plus la difficulté d'être heureux s'accentue, plus l'amour sûrement se dissipe et s'évapore.

En définitive, qu'ont fait les pessimistes, Hartmann et Schopenhauer, entre autres ? Ils se sont bornés à

1. L'Eau de Jouvence, par E. Réna.n. — Calmann Lévy, éditeur.

ériger en système les élégies des poètes, les amertumes de Byron et de Shelley, les désolations harmonieuses d'Alfred de Musset, les désillusions de presque tout Européen civilisé, dont M. Renan, à son tour, s'est fait le séduisant et éloquent interprète.

Ailleurs, le subtil écrivain fait dire à son héros : « La vertu est une gageure, une satisfaction personnelle, qu'on peut embrasser comme un généreux parti, mais la conseiller à autrui, qui l'oserait ? — On hésite, en pareil cas, comme si l'on mettait dans la main de quelqu'un une pièce d'un aloi douteux. M'étant peu amusé quand j'étais jeune, j'aime à voir s'amuser les autres. Ceux qui prennent ainsi la vie sont peut-être les vrais philosophes. Qui sait si le dernier résultat du grand effort qui se fait en ce moment pour percer l'infini, n'est pas que tout est vide, si bien que le dernier mot de la sagesse serait de s'étourdir ? »

Ce sont là les réserves du sceptique, qui connaît bien la comédie humaine, qui a sondé les profondeurs de l'égoïsme, qui nulle part n'a trouvé une satisfaction véritable, qui de tous côtés a vu la fourberie et la pourriture, qui se promène dans la vie en hochant la tête comme Montaigne, en répétant la devise ironique : Que sais-je ?

S'il rencontre sur sa route l'honnêteté, le désintéressement, s'il entend une bonne parole, s'il assiste à une bonne action, tant mieux, il applaudira, il se réjouira en songeant qu'il y a, malgré tout, des cœurs droits, de belles âmes ; mais sa grande préoccupation consiste à n'être point dupe. Il n'attend fiucune consolation des philosophies. Il est en défiance

oontre les combinaisons politiques et sociales. Le meilleur, après tout, est peut-être de chanter, de rire, de boire, d'aimer, de s'étourdir, en un mot. Enfants, amusez-vous ! Couples, oubliez l'heure dans les verg^ers, sous l'ombrage, au fond des bois !

Les indécisions de M. Renan, son hésitation à se prononcer nettement sur les problèmes qu'il aborde, son ton enjoué, ont soulevé des polémiques et irrité les amis de l'absolu. Tout récemment, un érudit écrivait à ce propos : « Qui peut saisir, en lisant ces pages, l'état philosophique de l'auteur ? Il parle de l'Éternel, et prodigue son nom à toutes les lignes. Y croit-il ? Il parle du pays d'outra-tombe, du purgatoire à la douce clarté, de ses bosquets propices aux amours. Croit-il à l'immortalité de la personne humaine ?... »

Nous pourrions multiplier ces citations intéressantes, empruntées aux ouvrages anciens ou nouveaux de l'illustre académicien. Celles que nous avons faites suffisent pour caractériser son influence sur ses contemporains. Quoi qu'il en soit des discussions soulevées autour de son œuvre, un fait est constant : il apporte' à l'homme moderne des matériaux considérables pour édifier un système de vie, suivant son éducation et son milieu ; il alimente ses émotions et ses désirs ; il nous préoccupe tous, dans la tourmente des idées, comme le phare préoccupe le pilote au milieu des ténèbres de la nuit : bref, il est et il restera un foyer intellectuel considérable.

LEXANDRE Dumas fils peut être mis au premier rang parmi les foyers inteUectuels de notre époque.

Dans les pages précédentes consacrées à Renan, nous avons indiqué quelle signification nous attachions à ce mot. Qui dit foyer, dit chaleur, éclat, par conséquent attraction. Là, instinctivement va le regard, là on se rassemble, là ambitionnent de se réchauffer, de s'éclairer les frileux, les inquiets, les curieux, les avides. C'est près du foyer que la causerie s'anime, que la discussion s'engage, et que s'écoulent les bons moments...

0 charme du foyer ! charme pur, indicible, De s'asseoir librement près d'un âtre paisible,

Et de voir s'élever La flamme d'où s'échappe une intime allégresse, Que de dépossédés, en leur froide détresse,

Voudraient te retrouver !

Alexandre Dumas ne joue-t-il pas ce rôle lumi-

I. Ces pages furent écrites, en iSgS, quelques jours avant la mort de l'illustre dramaturge. Nous les i)ubiions, sans y faire aucun changement.

neux et attrayant ? — N'est-il pas un de ceux qui allument la discussion avec le plus d'audace autour des problèmes, si incandescents déjà, qui ont trait au mariage, à la paternité, aux liaisons coupables réputées délicieuses, aux vastes forêts de l'adultère, à la vanité des séducteurs, aux banqueroutes de l'amour et aux faillites du sentiment, suivant l'éloquente image de Balzac ; bref, au monde infini de la passion, résumé dans ce vers de Lucrèce :

Le mutuel désir de Vénus animale,

ou bien encore dans ce cri du cœur, échappé à Parny :

Non, le crime n'est pas si doux !

L'auteur du Demi-Monde est bien certainement un des agitateurs de mœurs les plus tenaces et les plus enragés de la seconde moitié de ce siècle. Il aime, ou plutôt il a aimé le bruit des polémiques, le cliquetis des combats d'esprit, le fracas des batailles où on ferraille pour les droits réciproques de ces deux malheureux, chassés de l'Éden, qui s'appellent l'homme et la femme.

Nous disons : il a aimé... C'est que déjà il est sur le soir de sa vie, et qu'il semble maintenant se complaire davantage dans le repos. Tel un soldat, qui a vieilli dans les armées, et qui rentre au pays natal avec la croix, des médailles et une pension — bien gagnées, palsambleu ! — et qui s'attendrit sur lui-même, en retrouvant à soixante ans les sentiers fleuris où il passait à dix-huit et à vingt-cinq.

M. Dumas fils peut être inscrit au nombre des écrivains que le prince des romanciers appelait a les maréchaux delà littérature », et Barbier « les hommes de pensée » , qu'il opposait « aux goujats de lettres. »

Devant lui, jeune poète, qui publies ton premier recueil de vers chez l'éditeur Lemerre, tu peux ôter ton chapeau, et nous t'autorisons à prononcer le « cher maître » sacramentel et respectueux, qui n'est dû qu'à un petit nombre d'élus ; tu ne seras point ridicule.

Tout récemment, en pleine rue d'Amsterdam, nous l'avons rencontré, ce fier dramaturge, et nous l'avons considéré, marchant sur la chaussée, comme un victorieux de la vie. Il avait, il a vraiment l'allure d'un maître. Il est loin d'avoir abdiqué les avantages de la jeunesse. Droit et ferme dans sa haute taille, d'une correction de gentleman, la canne en l'air, le regard en peu hautain, la moustache retroussée et provoquante, le pas et le jarret solides, il marche en conquérant dans ce Paris dont il est le fils, et où son masque est connu de tous. Ce jour-là, je vis plus de vingt passants se retourner, et se dire : c'est Alexandre Dumas ! Une bonne femme même, qui vendait des journaux, murmura son nom à un acheteur qui s'écria : « Oui, oui, c'est bien lui ! Quel gaillard ! »

Il y avait dans ces exclamations, spontanées au suprême degré, un grain de fierté, et de fierté exprimée à la française, et c'est là peut-être une des

meilleures joies de la célébrité. Elle fait, en effet, songer à la famille, où revient un fils aîné, qui s'est vaillamment conduit, qui a cueilli les lauriers de la gloire, et dont tous sont enorgueillis, le vieux père courbé, la vieille maman aux cheveux argentés, les sœurs si affectueuses, les frères plus jeunes, les camarades d'autrefois, les voisins même qui s'en vont disant : Ah ! nous l'avons connu enfant ; nous disions bien qu'il arriverait !

N'est-ce point là une des formes les plus vivantes, les plus humaines de la gloire ? — Ce jour-là, j'y reviens, et le fait doit se produire chaque fois qu'il sort à pied ; ce jour-là, Alexandre Dumas régnait dans la rue par sa seule présence, comme il règne au théâtre par ses comédies. De loin, nous le suivions, ému par ce rayonnement qui enveloppe les favoris de la renommée, et nous nous demandions justement pourquoi il exerce une influence, pourquoi il est un foyer intellectuel.

C'est d'abord, pensions-nous, parce que de toutes les manifestations de l'esprit, il s'est trouvé doué pour celle qui donne le plus rapidement la réputation, c'est-à-dire le théâtre. C'est ensuite parce qu'il a songé surtout à mettre à la scène notre vie contemporaine, dans ce qu'elle a de désordre charnel, et d'ambition voluptueuse, le tout réglé au nom des lois du Code, ou au nom des lois de la nature.

Il nous parle de nous, de nos plaisirs, de nos vanités, de nos péchés et de nos vices ; donc, au

fond, nous l'aimons, dirons-nous, avec l'impérieuse logique de l'égoïsme.

Et puis, dans ses pièces, c'est toujours la femme qui domine, bonne ou mauvaise, vicieuse ou pure, vicieuse surtout, affamée d'amour, d'argent, de luxe, de raffinements perfides, de dévouements sensés ou fous ; poursuivie par les fatalités modernes, troublée par les poètes et les romanciers, ignorant maintes fois où est le devoir, n'ayant plus pour refuge les croyances des femmes de jadis, ne sachant à qui donner son cœur trompé, ni vers quel but diriger sa vie inquiète, et criant sa misère au milieu d'une société railleuse, futile, sans idéal, qui ne songe guère à l'écouter, mais la laisse gémir, et s'orienter, comme elle l'entendra, dans la lutte pour l'existence... Chacun pour soi, et Dieu pour tous ! lui crie-t-on avec une sanglante ironie.

Comment ne pas intéresser le public, en mettant sous ses yeux des spectacles de ce genre, qui reproduisent les drames de notre temps, avec un art infini de mise en scène, une science consommée du dialogue, et enfin un esprit terrible jusqu'à la cruauté !

Alexandre Dumas sait bien, — par lui-même d'abord, — que tout ce qui touche à la chair nous empoigne ; aussi que d'électricité passionnelle dans ses comédies ! Elles ressemblent toutes à un ciel chargé d'orages et de tempêtes, et quand, au dernier acte, nous revoyons briller le clair soleil, que de ravages, hélas ! au fond de la vallée !

Danton disait : De l'audace ! Encore de l'audace ! Et toujours de l'audace ! Alexandre Dumas fils,

lui, s'écrie : De l'amour ! Encore de l'amour ! Et toujours de l'amour ! Avec une pareille maxime, on fait sortir des légions de terre.

D'ailleurs, il s'en explique franchement dans la préface de la Femme de Claude. Pariant de sa vocation pour le théâtre, il écrit : « Je cherchai le point sur lequel la faculté d'observation dont je me sentais ou me croyais doué pouvait se porter avec le plus de fruit, non seulement pour moi, mais pour les autres. Je le trouvai tout de suite. Ce point, c'était l'amour. »

La femme, l'amour, le besoin d'aimer... Voilà l'attrait principal de l'œuvre de Dumas, le secret de l'influence qu'il exerce sur son temps, le ressort vital de son théâtre, de ses romans, de ses brochures, de ses préfaces sensationnelles, de ses plaidoyers qu'il prononce de temps à autre, du haut de Ja tribune des grands journaux, à la grande satisfaction de la galanterie des deux mondes.

Alexandre Dumas a séduit encore les sceptiques, les philosophes, les lettrés, les artistes de notre époque, par la création de personnages, riches d'énergie et de désillusions, qui, à la scène, lancent des aphorismes à l'emporte-pièce, des tirades morales, des mots d'esprit, et qui continuent la Hgnée des hommes très forts, Rastignac, de Marsay, le marquis de RonqueroUes dans Balzac, Desgenais dans la Confession d\n enfant du siècle, nous allions dire M. de Morny dans la vie réelle.

Qu'est-ce, en effet, qu'Olivier de Jalin du Demi- Monde, que de Ryons de VAmi des femmes, pour ne citer que deux noms, sinon des frères de ces maîtres, de ces docteurs en expérience, qui ont beaucoup aimé la femme, qui l'adorent encore, malgré leurs amères railleries, mais qui savent — au prix de quelles blessures ! — combien il est rare d'être aimé pour soi-même, et dont le coup d'œil d'aigle pénètre à fond, et dès la première minute, toute aventure sentimentale dont on leur parle, qu'il s'agisse d'une grande dame, duchesse ou marquise, d'une bourgeoise, d'une simple modiste, et même d'une fille.

Rappelez-vous quelques-unes des tirades de ce sarcas tique de Ryons, mettant son cœur à nu : « Tout obscur et inutile que je sois, dit-il, je me suis promis de ne donner jamais ni mon cœur, ni mon honneur, ni ma vie à dévorer à ces charmants et terribles petits êtres, pour lesquels on se ruine, on se déshonore et on se tue, et dont l'unique préoccupation, au milieu de ce carnage universel, est de s'habiller tantôt comme des parapluies, et tantôt comme des sonnettes... »

M"^^ Leverdet le pousse dans ses derniers retranchements, et lui réplique : « Tout cela, parce qu'une femme vous aura trompé pour un homme inférieur à vous ! »

De Ryons répond : « Non, mais parce que plusieurs femmes ont trompé d'autres hommes pour moi, et, sur l'honneur, je ne valais pas ceux qu'elles trompaient ! »

Ces réponses si cavalières, mais si tristes en réa-

lité, ne rappellent-elles pas le souvenir de de Marsay racontant, à souper, comment il découvrit que sa maîtresse le trompait, et du coup devint homme d'État ; ou bien encore celui de Desgenais, près du lit d'Octave, faisant passer son scepticisme dans l'âme de l'infortuné qui s'est battu, l'enfant ! pour une infidèle ?

Olivier de Jalin, de Ryons, c'est Alexandre Dumas lui-même, comme le Misanthrope, c'est Molière, comme Figaro, c'est Beaumarchais, comme Perdican, c'est Alfred de Musset... Il s'est mis là avec son expérience, ses souvenirs de jeunesse fougueuse, ses aventures, son attendrissement, ses colères, son cœur enfin, et c'est pourquoi nous sommes séduits.

Eh ! parbleu, tout est là, compagnons qui ramez sur les galères de la littérature ! Il faut mettre son sang, en tendez- vous, dans son œuvre, le sang de l'humanité qui souffre, crie, espère, chante, pour ne pas être vaincu par l'oubli à brève échéance, et pour que des yeux émus, de beaux yeux quelquefois, suivent le sillage de notre navire !

D'autre part, Alexandre Dumas nous a donné de salutaires exemples par sa vie toute de travail, par son tourment, sa fièvre de l'idée, et gardons-nous de l'oublier, par la fierté de son caractère, son indépendance, sa haute tenue d'homme de lettres.

Voici, sur ce dernier chapitre, deux superbes réponses de lui. — Il y a quelques années, il fut invité par un ministre, un ancien pharmacien de sous-préfecture sans doute, à venir figurer à la réception du jour de l'an, parmi le flot des donneurs d'eau bénite et des fonctionnaires. « Je n'ai rien à

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dire au ministre, répondit Dumas ; s'il a à me parler, qu'il vienne me voir ! »

C'est bien là le même homme, dit un critique, qui, à la veille du 15 août 1852, comme on lui demandait d'écrire les vers d'une cantate pour l'Opéra, répondit à l'envoyé de M. de Persigny : « Dans un pays comme la France, quand il y a quatre grands poètes, comme Lamartine, Hugo, Musset et Béranger, c'est à l'un deux qu'un gouvernement nouveau doit demander de le chanter. Si, pour un motif ou pour un autre, ces quatre poètes croient devoir s'abstenir, les débutants n'ont qu'à se taire ! )>

Cette fierté de caractère me le fait aimer autant que tout le talent qu'il a mis dans ses livres.

L'auteur applaudi de tant de comédies débuta par un volume de vers, devenu presque introuvable, et fort recherché des bibliophiles. Nous possédons ce recueil, et nous le devons, savez- vous à qui ?... à Alexandre Dumas lui-même. Il a bien voulu nous donner un des derniers exemplaires qui lui restent, sinon le dernier tout à fait.

Voici, d'ailleurs, ce qu'il nous a écrit, en nous adressant le livre :

Paris, 2o février i893,

« Mon cher confrère,

« Je vous envoie le seul volume qui me reste de ces poésies, heureusement introuvables aujourd'hui.

Les premières sont d'un enfant, les autres à peine d'un homme, comme disait un qui en faisait de bonnes. J'ai ajouté à la pièce intitulée : Pendant un procès, trois strophes que l'éditeur n'a pas voulu imprimer, parce qu'il avait peur que les personnages désignés ne lui fissent un procès....

« Vous pouvez citer ces strophes inédites, si vous le jugez à propos.

« Tout à vous,

« Alexandre Dumas. )>

Nous reproduisons plus loin ces strophes, que l'écrivain du Demi-Monde s'est donné la peine de nous envoyer ; mais, auparavant, nous tenons à analyser, d'une façon brève, dans leur ensemble, ces Péchés de Jeunesse, écrits au milieu des ardeurs et des fièvres de la vingtième année.

Est-il besoin de dire que ce sont des vers d'amour ? Si, à vingt ans, un poète ne chantait pas la femme, ce serait certainement un monstre, et on ne parlerait de lui qu'avec la douce pitié qu'inspire un pauvre enfant chétif , difforme et rabougri.

Nous remarquons dans le livre, au début surtout, l'expression d'une profonde mélancolie, pour ne pas dire d'une infinie tristesse. Alexandre Dumas n'a pas échappé à la loi commune. Tout jeune homme qui sort du collège n'a eu des émotions que par les livres, émotions enfantées par un monde abstrait, un monde de héros et d'héroïnes, transfigurés par la magie d'Homère, de Virgile, de Lucrèce, d'Horace, et des auteurs lus en secret, transfigurés aussi par

176 DE ciiateaubria:\d a er^jest renan

rimagination et l'enthousiasme, si vivaces en nous au printemps de la vie.

On croit alors à tous les sentiments généreux, à la bonne foi, au désintéressement, à l'esprit de sacrifice, à la noble amitié, aux amours éternelles, et on se lance dans la carrière avec un cri d'espérance et de joie. Hélas ! la réalité bientôt fait tomber le voile de l'illusion.... De là un froissement intime, une amertume profonde, une colère de l'orgueil, une rébellion de l'être entier ; de là cette désespérance, ces appels à la mort, ces invocations à Dieu, refuge des malheureux, dans les premiers chantîL de Hugo, de Lamartine, de Musset même ; de là le ton de la raillerie souvent dans ces Péchés de Jeunesse qui nous occupent, et qui portent si bien, de toute façon, la marque de leur époque.

Ouvrons ce livre, qui parut en 1847. L'auteur le caractérise comme il suit, en le dédiant à son père, dont la gloire touchait alors à son apogée : « Ce sont de simples impressions de jeune homme que je t'offre dans ce volume. Tu connais mieux que personne ces heures d'enthousiasme, de tristesse et de recueillement sous l'influence desquelles ces impressions passent de l'esprit sur le papier, du rêve à la forme. Je ne pouvais ni les soumettre à un meilleur juge, ni les offrir à un plus indulgent ami. Lis donc ces quelques pages, en appelant à mon secours ton indulgence paternelle, et, si tu ne les trouve pas dignes de toi, inscris-les sans scrupule

sur le grand-livre des erreurs que tu m'as déjà pardonnées. »

Les premières pièces sont datées de 1840. Le poète ne songe qu'à aimer ; il dit à une femme :

Aimez longtemps, aimez, Madame î Aimez sans honte et sans affront !

L'amour est dans une belle âme, Comme une fleur sur un beau front!

La pièce continue par ces vers que nous tenons à mettre en relief :

Dieu, qu'on devine en toutes choses, Dans le soleil qu'il donne au jour.

Dans le parfum qu'il donne aux roses, Se mit tout entier dans l'amour !

Plus loin, Alexandre Dumas plaide la cause des faibles, et écrit une pièce d'une envolée magnifique, le Vieillard. Il s'adresse à une fillette, et lui dit :

Oh! ne riez jamais d'un vieillard, ombre blanche

Dont le front incliné vers la terre se penche,

Dont les yeux sont éteints, dont les pas sont tremblants :

Car nul ne sait combien de douleurs amassées,

Et d'espoirs disparus, et de sombres pensées

Ont incliné son front, et fait ses cheveux blancs !

Puis, il ajoute :

Enfant, si vous avez un aïeul qui chancelle. Sous son bras fatigué posez votre bras frêle ;

Vous le verrez alors s'avancer triomphant; Le soir à son baiser tendez votre front rose, Car le Seigneur au ciel compte pour quelque chose Le baiser d'un vieillard sur le front d'un enfant !

Dans presque tous ses poèmes, Dumas parle de Dieu, et avec un grand accent de sincérité. Nous avons été très frappé de cette particularité, qu'on peut signaler aussi chez Hugo, chez Gautier, beaucoup moins chez Musset, mais surtout chez Lamartine. En ce temps-là, c'est-à-dire dans la première moitié du siècle, les jeunes gens « avaient la foi », pour me servir d'une expression ecclésiastique. Ils croyaient en Dieu, être tout-puissant, parfait, éternel, s 'intéressant aux destins des hommes.

A partir de 1850, cette croyance va s'affaiblissant, et l'idée de Dieu disparaît des strophes lyriques des générations nouvelles, mais la grâce et la beauté de la femme n'y perdent rien, elles ne s'y trouvent que plus vivantes, et décrites en termes plus passionnés.

Qu'on veuille bien me permettre de parler de moi un moment, justement à propos de cette question de l'idée divine. — J'ai été élevé aussi pieusement qu'un enfant peut l'être, par une mère croyante et par d'excellents maîtres, à la foi robuste, dont le souvenir m'émeut toujours ; au contact des hommes et des choses de mon temps, je ne suis pas devenu ce qu'on appelle un athée... et, fervent de l'Art, j'ai publié plusieurs volumes de poésie, auxquels la critique a fait bon accueil. Pas une fois j(^ n'ai vu la pensée de parler do Dieu

dans mes vers : ce n'est, de ma part, ni un parti pris, ni une bravade, ni une fanfaronnade, mais ce grand mot ne s'impose point à mon esprit, surtout au sens où l'emploient les religions, et je me trouverais ridicule d'employer une expression qui ne représente, à mes yeux, que l'inconnu, la nuit obscure, le mystère, l'incompréhensible. Beaucoup de poètes modernes pensent de même.

Certes, je ne tire point vanité de ce fait de conscience, je le constate simplement. Le souffle de la foi, qui animait nos devanciers, semble être éteint, ou, du moins, il n'agit plus en nous. Sommes-nous meilleurs, sommes-nous pires, plus heureux, ou plus déshérités ? Je l'ignore, et ne veux pas traiter ici la question. Mais, ce qui nous soutient, nous inspire et nous charme, comme nos illustres aînés, ce sont les sentiments purement humains qu'ils ont chantés, l'amour, la passion, l'art, la liberté, le devoir, le respect du génie, le mépris des coquins et des imbéciles, l'adorable Nature, les bois, les champs, lès vallons, la mer, le ciel bleu, les vieux arbres et les vieux temples... que sais- je encore ?... Cette digression nous mènerait loin, hâtons-nous de revenir à Dumas, et à ses Péchés de Jeunesse.

Dans un poème intitulé Aii'il, nous notons cette strophe :

Oh! chantons le printemps, où la nature entière Sourit comme une veuve oubliant ses douleurs, Où la mort est moins sombre, où le grand cimetière Efface ses tombeaux, en se couvrant de fleurs !

Dumas avait été ébloui par les cheveux d'or

d'une pécheresse, une de ces fauves moissons dont les torsades endiablées révolutionnent le sang, et feraient succomber saint Antoine lui-même. Voici les vers qu'il adresse à la tentatrice :

Déesse aux yeux d'azur — aux cheveux d'or — ouvrez Le livre harmonieux des poètes d'Athènes : Vous verrez que toujours les déesses hautaines Ont, avec les yeux bleus, de longs cheveux dorés !

Ces compliments préparent un conseil de moraliste :

Femme, lisez ce livre où s'endort toute peine, La Bible, d'où le cœur reçoit l'air et le jour ; Vous verrez que Jésus nous ordonne l'amour. Et que, s'il perdit Eve, il sauva Madeleine !

Dans Où va la fumée d'une cigarette, le poète, inquiet, passe en revue le fond de l'existence humaine, et voit la mort au bout de la course :

Puis, je me dis encore : Après quelques années. Le temps arrachera, comme des fleurs fanées. Toutes ces passions! Dieu reprendra nos jours; Tout s'éteindra : chagrins, rêves, fortune, amours ! Gomme nous oublions, nous serons oubliés !

Quelques pages plus loin, même méditation sur la décadence universelle, la fin de tous nos rêves :

Dire que nous mourrons, et qu'un jour, mon pauvre ange, Nos âmes quitteront, l\ riicure on tout s'échange. Cette terre, et ce jour !

Nous touchons presque à la fin du livre , et les citations que nous avons faites attestent combien, en dehors de son entraînement vers la femme, et simultanément avec lui, le jeune Alexandre Dumas était absorbé et par l'idée de Dieu, et par celle du néant humain.

Il paraît singulier, au premier abord, qu'un jeune homme de vingt à vingt- cinq ans se plaise à entretenir la femme qu'il aime de ces sujets graves et tristes, et éprouve je ne sais quelle amère volupté à lui parler sur le ton d'un Père de l'Eglise. Quand on y réfléchit, le fait s'explique assez naturellement. A vingt ans, en effet, âge d'inexpérience, nous avons un sentiment très vif du bonheur, un besoin impérieux d'aimer, une droiture avide, et, comme nous le disions plus haut, une vivace générosité, et, par conséquent aussi, un désir accentué, impatient, d'étreindre la perfection stable, et les félicités sûres....

Aux prises avec les femmes et la société, nous reconnaissons vite combien tout est fragile, incertain, difficile à la réussite et prompt à l'échec, combien il nous faut déployer d'énergie, de volonté, pour conquérir le Beau, le Vrai, le Juste, combien enfin, dans le tumulte de l'univers, il va nous être difficile de goûter en paix les délices rêvées par notre imagination juvénile, ambitionnées par notre cœur novice.

N'oublions point, du reste, qu'il s'agit ici des poètes, qu'ils ont des fièvres et des folies inconnues aux autres hommes, qu'un baiser perdu, un rendez-vous manqué deviennent pour eux une cata-

strophe d'Etat, qu'en fait d'amour ils sont jaloux comme des tigres et exclusifs comme des inquisiteurs, et vous comprendrez leur abattement, leurs invocations à un consolateur suprême, leurs méditations sur la mort, dont le spectre, bien que lointain, inquiète cependant leur tendresse vigilante, et leur passion de joie immortelle. De là ces chants où la tristesse et le désespoir se mêlent à l'amour, ces poèmes qui ne sont que l'harmonieux commentaire de cette parole si désolée de Voltaire à la comtesse de Lutzelbourg : « Y a-t-il un port en ce monde ? — On fait partout, hélas ! naufrage dans un ruisseau ! »

J'arrive aux vers inédits que le poète des Péchés de Jeunesse a bien voulji nous adresser. Ce sont trois strophes qui, comme Alexandre Dumas l'explique lui-même, alarmaient son éditeur. La première visait Emile de Girardin, directeur de la Presse, les deux autres le docteur Véron, directeur du Constitutionnel. De compagnie, ils actionnaient en justice Alexandre Dumas père, pour cette raison qu'ayant voyagé en Espagne avec son fils, il n'avait pas donné à temps de la copie promise.

Pour être complet, ajoutons que les trois derniers vers font allusion à une légende qui courait à cette époque, et racontait que le docteur Véron avait payé vingt mille francs les premières faveurs d'une grande tragédienne.

Voici donc comment le fils indigné défend son père :

ALEXA^VDRE DUMAS FILS 183

Ah ! tu crois que l'on peut, ô montagne féconde, Porter ainsi qu'Atlas le poids de tout un monde Sur sa puissante épaule et son front souverain, Et qu'un entrepreneur, t'entourant de murailles, Ne viendra plus un jour chercher dans tes entrailles D'autres mines de Saint-Bérain!

Travaille! On t'a payé ! Pense, ouvrier sublime. Pour l'acheteur boufQ qui t'exploite sans crime ! Travaille, sans jamais regarder l'horizon, Pour cet homme aux humeurs constitutionnelles, Qui, si nos rois encor touchaient les écrouelles, Serait fidèle au roi jusqu'à sa guérisori !

Travaille, car demain l'épais Sardanapale Pour dorer une fois l'ombre de sa nuit pâle. Sa chambre méphytiquc, et son lit déserté. Voudra peut-être encore, escomptant ta semaine. Payer mille louis à quelque ^lelpomène Sa comique virginité !

Il eût été curieux de voir le docteur Véron intenter un procès à l'auteur de ces vers acérés, qui, pour se défendre, aurait fait citer, à la barre des témoins, l'actrice célèbre dont les charmes étaient si haut tarifés.

Les dernières pièces de Péchés de Jeunesse, postérieures de sept années aux premières, indiquent que Dumas fils a pris son parti de l'existence, telle qu'elle est ; l'expérience l'a formé et lui a fait découvrir des trésors qu'il ne soupçonnait pas. Ce n'est plus l'adolescent mélancolique et replié sur lui-même qui parle ; non, c'est l'homme déjà, le voyageur de la vie, qui sait où sont les félicités de

la terre, et qui devient savant dans l'art de les cueillir au passage : écoutez ces beaux vers :

Tout homme a dans le cœur un mot qui lui rappelle

Un jour heureux ! S'il souffre, il invoque ce jour; .

C'est l'arbre toujours vert, c'est la source éternelle f.

Où, pauvre oiseau blessé qui repose son aile,

11 vient chercher de l'ombre, ou boire un peu d'amour 1

Le recueil se termine par un poème en l'honneur d'une morte bien-aimée, et est dédié à Théophile Gautier. Ces vers surprêmes, d'une fort belle allure, expriment le regret du bonheur envolé, et retracent le cadre qui le vit naître :

J'ai revu, me courbant sous mes lourdes pensées, L'escalier bien connu, le seuil foulé souvent, Et les murs qui, témoins des choses effacées. Pour lui parler du mort, arrêtent le vivant!

Je montai ; je rouvris en pleurant cette porte Que nous avions ouverte en riant tous les deux, Et dans mes souvenirs, j'évoquai, chère morte. Le fantôme voilé de tous nos jours heureux !

Je m'assis à la table où, l'un auprès de l'autre, Nous revenions souper aux beaux soirs du printemps. Et de l'amour joyeux, qui fut jadis le nôtre. J'entendais chaque objet parler en même temps !

Cette évocation touchante nous a rappelé le Souvenir de Musset, la Tristesse cVOlympio de Victor Hugo, le Lac de Lamartine, et même le Vase brisé de SuUy Prudhomme. C'est le cri du cœur aimant ;

c'est l'attendrissement, à la réminiscence de la chère adorée qui n'est plus, ou qui a pris sôn vol ; c'est la délectation dans la douleur d'amour... Quel poète n'a passé par là !

Tels sont ces Péchés de Jeunesse, intéressants à plus d'un titre. Ils marquent d'abord la première étape d'un grand esprit, dans le domaine des lettres, et attestent quelle sensibilité profonde est celle de ce maître écrivain, que plusieurs n'envisagent volontiers que comme un froid raiUeur et un sceptique impénitent.

Ces vers, d'autre part, constituent un document d'importance pour la résurrection de l'état d'âme des jeunes gens qui, vers 1840, étaient dans la floraison de leurs vingt ans. Ils avaient des croyances que nous n'avons plus guère, et peut-être trouvaient-ils là des consolations qui nous manquent.

Ils prouvent enfin, par leur élégance et leur harmonieuse clarté, qu'Alexandre Dumas fils sut de bonne heure manier la langue française, et que, sous l'auteur dramatique et l'homme d'esprit, il y a en lui un fidèle des vers, un poète de l'école libre et buissonnière, dont Alfred de Musset est la plus haute personnification.

Mars 1898.

LPHONSE Daudet n'aura dû sa gloire qu'aux lettres, et à la dignité de son caractère et de sa vie. Aussi, cette gloire est solide, et le temps ni l'oubli ne la pourront entamer.

Son ambition était noble et haute, son rêve était grand : jeter à la foule des livres remplis d'idées, sains, pensés avec humanité, écrits avec art. Cette ambition, ce rêve, il les réalisa pleinement par un incessant labeur, par une volonté droite et tenace mise au service des dons brillants qu'il avait reçus de la nature.

A sa plume seule il dut sa renommée. Il n'attachait qu'une très minime importance aux récompenses de la société ; la joie d'avoir écrit quelques pages vivantes et claires le rendait plus heureux que tous les titres, tous les honneurs, tous les suffrages. La poignée de main sincère d'un ami avait plus de prix à ses yeux que les ovations et les triomphes.

En saluant sa mémoire, nous honorons un prince des lettres, fils du prodigieux Balzac, ce Napoléon de la littérature, un poète charmant, un cœur affectueux et bon, un conteur magique au style plein de soleil, un patriote éclairé qui adorait la France, en-

fin un stoïcien dont la sérénité d'âme fut plus forte que la douleur et le mal physique.

Les hommes de cette trempe sont rares. Aussi tous ceux qui ont connu et approché Alphonse Daudet, et qui tiennent une plume, ont-ils considéré comme un devoir, doux à remplir, de parler de ce cher écrivain, et d'apporter sur sa tombe prématurément ouverte leur tribut d'admiration, et leur jugement littéraire. Pas un n'y a manqué, ou n'y manquera.

C'est sous l'empire de ces impressions que nous venons lui consacrer quelques pages, et résumer son œuvre. En compagnie de ce noble esprit, nous ne pouvons tous que puiser d'utiles leçons, et recueillir des émotions salutaires.

Alphonse Daudet naquit à Nîmes le 13 mai 1840. Son père, Vincent Daudet, se livrait à la fabrication et au commerce de la soie. Sa mère, née Adeline Reynaud, appartenait aussi à une famille de commerçants en soierie.

D'après un témoin autorisé, c'était une personne mince et frêle dans sa première jeunesse, avec un teint olivâtre et de grands yeux tristes, dont une enfance maladive avait retardé le développement physique ; une nature rêveuse, romanesque, passionnée pour la lecture, aimant mieux vivre avec les héros des histoires dont elle nourrissait son imagination qu'avec les réalités de la vie ; malgré cela, une âme de sainte, d'une mansuétude infinie.

Ces aperçus ont leur importance : au portrait de

la mère, en effet, nous reconnaissons déjà le fils qui bientôt allait rendre célèbre ce nom de Daudet, assez répandu dans le Languedoc. Cette mère communiqua à ses enfants le goût passionné qu'elle avait pour les livres, en même temps qu'elle y trouvait des impressions consolantes. « Toute petite, écrit M. Ernest Daudet, le frère aîné d'Alphonse, elle allait se réfugier au fond des magasins de son père ; elle se blottissait entre deux balles de soie, pour pouvoir lire sans être dérangée. Plus tard, c'est encore à la lecture qu'elle consacrait tous ses loisirs. Il est indéniable que nous tenons d'elle la vocation qui nous a jetés dans la vie littéraire. »

Jusqu'à neuf ans, l'enfance du futur auteur des Rois en exil fut heureuse. Il grandissait dans un cadre propice de bien-être et d'affection, jouant, chantant au soleil comme une jeune cigale, et s'imprégnant l'âme de sensations méridionales, dont le souvenir lui fut toujours cher.

L'été dernier, dans sa villa de Champrosay, il me montra un immense panorama photographique qu'il venait de recevoir, et qu'il contemplait avec ravissement. C'étaient des vues des environs de Nîmes, des champs brûlés par le soleil, des berges dévastées, des eaux basses laissant voir des cailloux desséchés...

— Que j'aime ces paysages calcinés ! disait-il. C'est là mon enfance !...

Et son avide esprit, remontant le flot des années, revivait ces jours lointains dans la vieille cité nîmoise,

En 1849, Vincent Daudet fît des spéculations malheureuses, perdit sa fortune, quitta Nîmes et alla

habiter Lyon, où il eut à lutter courageusement pour subvenir aux besoins des siens. La pauvreté succéda à l'aisance, et amena avec elle la tristesse, l'inquiétude, le souci du lendemain, parfois la désespérance.

Cependant l'éducation d'Alphonse n'eut point trop à en souffrir. Son père comprenait le prix d'une instruction soignée, et il s'imposa les plus lourds sacrifices pour que ses enfants fussent placés au collège. Il n'eut pas lieu de s'en repentir.

Evoquant cette arrivée à Lyon, l'écrivain du Petit Chose dira plus tard : « Je me rappelle un ciel bas, couleur de suie, une brume perpétuelle montant des deux rivières. Il ne pleut pas, il brouillasse ; et, dans l'affadissement d'une atmosphère molle, les murs pleurent, le pavé suinte, les rampes d'escalier collent aux doigts. L'aspect de la population, son allure, son langage, se ressentent de l'humidité de l'air. »

Et, plus loin : « Ce qui me frappa d'abord à mon arrivée au collège, c'est que j'étais avec une blouse. A Lyon, les fils de riches ne portent pas de blouse ; il n'y a que les enfants de la rue, les gones comme on dit. Moi, j'en avais une, une petite blouse à carreaux qui datait de la fabrique ; j'avais une blouse, j'avais l'air d'un gone... »

Le jeune go7ie était destiné à la gloire. Elle commença pour lui sur les bancs de ce collège où sa blouse de pauvre l'emporta sur les beaux habits des élèves riches. Dans les compositions, il était toujours parmi les premiers. A partir de la troisième, sa supériorité s'affirma davantage encore, il traitait en vers les sujets de discours français, et émerveillait tout

le collège. Un jour, le professeur demanda une apologie d'Homère ; Alphonse Daudet remit une ode qui devint un événemnet, et dont voici un passage :

...Et dans quatre mille ans, Au milieu des tombeaux et des peuples croulants, Comme un sphinx endormi, colosse fait de pierre, Tu pourras soulever ta paupière, Regarder le chaos, et dire avec orgueil : Au vieil Homère il faut un monde pour cercueil.

En dehors du collège, le jeune poète menait une vie d'excursions à outrance ; il explorait sans se lasser les environs de Lyon, les bois, les coteaux, les montagnes, les bords du Rhône et de la Saône. Les verts paysages de cette riche et belle contrée, si différents des champs brûlés du Midi, l'impressionnaient délicieusement. Son enthousiasme, excité par la culture littéraire, ne connaissait plus de limites en face de la nature ; les rêves les plus étincelants hantaient son imagination.

Mais l'implacable réalité se dressait devant lui, au retour de ses courses aventureuses, et arrêtait l'essor de son espérance ; l'insuccès et la ruine s'étaient abattus sur le foyer paternel, et bientôt la famille fut obligée de se disperser. Ernest Daudet vint à Paris tenter la fortune, tandis qu'Alphonse, âgé de seize ans, entrait au collège d'Alais, en qualité de maître d'études.

— Mais c'est un enfant ! s'écria le principal en bondissant sur son fauteuil. Que veut-on-que je fasse d'un enfant ?

« Pour le coup, le Petit Chose eut une peur terrible ; il se voyait déjà dans la rue sans ressource. Il eut à peine la force de balbutier deux ou trois mots, et de remettre au principal la lettre d'introduction qu'il avait pour lui. »

Petit et mince de taille, beau de visage, nature fine et poétique, âme ardente et libre, Alphonse Daudet souffrait horriblement dans cette place de maître d'études. Tout le choquait, le froissait, le navrait. Il fit d'abord contre fortune bon cœur, mais à la fin le désespoir le prit. Ernest alors lui fit signe de partir ; comme un oiseau prisonnier qui voit sa cage ouverte, il prit en chantant son vol vers Paris, le grand Paris où il allait devenir un conquérant et un maître.

Il a raconté lui-même son arrivée dans la Ville - Lumière, ses luttes du début, ses courses écrasantes, ses déconvenues, ses démarches, le lyrisme qui enflait son cœur de dix-sept ans. Ce sont là des pages vraiment vécues, d'une éloquence intense et pénétrante ; on les dévore plutôt qu'on ne les lit. Écoutez-le :

« Quel voyage ! Pien qu'en y pensant trente ans après, je sens encore mes jambes serrées dans un carcan de glace, et je suis pris de crampes d'estomac. Deux jours en wagon de troisième classe, sous un mince habillement d'été, et par un froid ! J'avais seize ans, je venais de loin, du fin fond du Languedoc où j'étais pion, pour me donner à la littérature. Ma place payée, il me restait en poche juste quarante

192 DE CIIATEAUBRIAiND A ERNEST RE>ÎAN

SOUS, mais pourquoi m'en serais-je inquiété ? J'étais si riche en espérances ! J'en oubliais d'avoir faim ; malgré les séductions de la pâtisserie et les sandwichs qui s'étalaient au buffet des gares, je ne voulais pas lâcher raa pièce blanche soigneusement cachée dans une de mes poches. Vers la fin du voyage pourtant, quand notre train, en geignant et nous ballotant d'un côté à l'autre, nous emportait à travers les tristes plaines de la Champagne, je fus bien près de me trouver mal. Mes compagnons de route, des matelots qui passaient leur temps à chanter, me tendirent une gourde. Les braves gens ! Qu'elles étaient belles, leurs rudes chansons, — et bonne, leur eau-de-vie rêche, pour quelqu'un qui n'avait pas mangé pendant deux fois vingt-quatre heures ! »

Quelle touche habile ! Quel relief de vie moderne ! Et en même temps comme l'âme voltige à travers ces cruautés de la destinée ! Il parle de son bagage, à la descente du train : « Il était joli, le bagage ! Une pauvre petite mallette garnie de clous, avec des rapiéçures, et pesant plus que son contenu. »

C'est dans cet équipage qu'en novembre 1857, au petit jour, Alphonse Daudet, poussé par le vent de la pauvreté et du malheur, fit son entrée dans Paris.

Au milieu de sa détresse, une chance rare de faire fortune lui était restée : il y avait à Lyon un tailleur qui avait foi dans son étoile, et qui consentait à lui ouvrir un crédit illimité. Il en profita, et se fit habiller supérieurement pour rendre des visites, et se faire présenter dans quelques salons de la grande ville.

Ali ! l'influence du vêtement ! qui ne l'a con-

statée ? Combien ont échoué dans la carrière, faute d'une belle redingote, d'un habit bien ajusté, d'un gilet plein d'orgueil, d'un pantalon fascinateur ! Balzac a écrit des pages admirables sur ce chapitre, qui a joué un rôle important dans la vie de beaucoup de grands hommes. Quand, le F^ avril 1791, Bonaparte, lieutenant d'artillerie en second à Auxonne, fut nommé lieutenant en premier, et reçut l'ordre de partir pour Valence, il dut commander un équipement neuf à un tailleur, nommé Louvier, mais ne put lui payer sa note qui s'élevait à trois cents et quelques francs. Ce tailleur aussi eut confiance dans les destinées du jeune officier, et lui dit : « C'est bon ! Vous me payerez plus tard ! » Il n'eut pas lieu de s'en repentir.

Le tailleur d'Alphonse Daudet était une bonne âme, la littérature lui doit de la reconnaissance, car il est hors de doute que ses beaux habits servirent puisamment le nouveau débarqué à faire sa trouée dans le monde.

Ils l'aidèrent d'autant plus que la nature lui avait donné l'élégance et la beauté. « Une tête merveilleusement charmante, disait de lui Théodore de Banville ; la peau d'une pâleur chaude et couleur d'ambre, les sourcils droits et soyeux ; l'œil enflammé, noyé, à la fois humide et brûlant, perdu dans la rêverie, n'y voit pas, mais est délicieux à voir ; la bouche voluptueuse, songeuse, empourprée de sang, la barbe douce et enfantine, l'abondante chevelure brune, l'oreille petite et délicate, concourent à un ensemble fièrement viril, malgré la grâce féminine. »

194 DE CIIATEAUBRIAIND A EKNEST REINAN

Logé dans une mansarde de V Hôtel du Sénat, rue de Tournon, où il connut Gambetta et ses amis de table d'hôte, Alphonse Daudet faisait des poésies, pour se consoler de ses misères, et attendrir la fortune, puis il les récitait avec succès dans des soirées mondaines « devant de belles dames qui raffolaient de sa bonne grâce, de sa brillante jeunesse, de sa chaude voix de Méridional et de sa séduisante beauté. »

En 1858, il publia, chez l'éditeur Tardieu, son premier livre : les Amoureuses. Ce recueil de vers fut remarqué, la critique lui fit bon accueil, Edouard Thierry salua l'auteur comme l'héritier d'Alfred de Musset. Quelle ivresse pour l'ancien maître d'études ! Déjà, il souriait de ses déboires passés, et prenait conscience de sa force. « Ma timidité s'envola, dit-il ; j'allais vaillamment sous les galeries de l'Odéon voir comment marchait la vente de mon livre... et même j'osai, au bout de quelques jours, adresser la parole à Jules Vallès ! J'avais paru. »

Ce titre à^ Amoureuses dit ce que renferme le livre. C'est ce qu'on appelle des vers de la vingtième année, déclarations timides, aveux brûlants, galants marivaudages, souvenirs, espérances d'un cœur aimant.

Je cueille ces strophes d'une pièce intitulée : Trois jours de vendanges :

Je l'ai rencontroc un jour de vendange,

La jupe troussée et le pied mignon ;

Point de guimpe jaune, et point de chignon ;

I/air d'une bacciiante et les yeux d'un ange.

Suspendue au bras d'un doux compagnon, Je l'ai rencontrée aux champs d'Avignon, Un jour de vendange.

Je l'ai rencontrée un jour de vendange, La plaine était morne et le ciel brillant; Elle marchait seule, et d'un pas tremblant, Son regard brillait d'une flamme étrange.

Je frissonne encore en me rappelant Comme je te vis, cher fantôme blanc.

Un jour de vendange !

Je l'ai rencontrée un jour de vendange, Et j'en rêve encor presque tous les jours.

Le cercueil était couvert de velours.

Le drap noir avait une double frange.

Les sœurs d'Avignon pleuraient tout autour... La vigne avait trop de raisins; l'Amour A fait la vendange.

Le pièce la plus connue a pour titre : Les Prunes. Que de fois on l'a dite dans les salons !

Si vous voulez savoir comment Nous nous aimâmes pour des prunes, Je vous le dirai doucement.

Si vous voulez savoir comment.

L'amour vient toujours en dormant, Chez les bruns comme chez les brunes, En quelques mots voici comment Nous nous aimâmes pour des prunes.

Mon oncle avait un grand verger, Et moi j'avais une cousine; Nous nous aimions sans y songer, Mon oncle avait un grand verger.

Les oiseaux venaient y manger, Le printemps faisait leur cuisine :

Mon oncle avait un grand verger Et moi j'avais une cousine...

Il y a dans les vers d'Alphonse Daudet comme un écho des joyeuses farandoles de son Midi. Toujours il aima la poésie, et son rêve eût été de chanter sans cesse, pareil à un troubadour du moyen âge, ou à un galant ménestrel contant sa peine à quelque châtelaine délaissée.

Mais le temps des cours d'amour et des trouvères est passé. Quand un poète loge dans la mansarde d'un hôtel garni, à la fin du XIX^ siècle, la nécessité le force bientôt à accrocher sa guitare au mur, à délaisser les rimes dorées et les strophes sonores, et à demander à la prose ce que La Fontaine appelle si clairement « le vivre et le couvert. )>

Alphonse Daudet le comprit ; aussi il ne s'attarda pas dans le vallon fleuri des poètes, il dit adieu à la cadence des vers, qui berce l'oreille, mais laisse l'estomac creux, et il s'attela courageusement à la prose, qui, elle du moins, peut faire vivre l'écrivain. Il mêla, d'ailleurs, à celle-ci ses dons lyriques, et sa puissante originalité est née d'un heureux mélange de fine observation et d'invention colorée.

Les dures épreuves des siens, dont il avait été le témoin attristé, et celles qu'il avait traversées

pour lui-même, étaient la meilleure préparation qu'il pût subir, afin de peindra avec intensité les mœurs contemporaines, et devenir un romancier hors de pair. L'école de l'adversité est rude et cruelle, mais elle trempe l'âme comme un acier, et donne à celui qui a le don d'écrire une acuité sans rivale dans l'expression.

Aussi, allons-nous voir le poète des Amoureuses affirmer, presque sans transition, son talent de prosateur dans une série d'études, de nouvelles, de contes, de pièces de théâtres, puis de romans superbes qui se succéderont, avec régularité, pendant près de trente années, et ne seront interrompus que par la mort.

Le Figaro, dirigé par Villemessant, lui avait ouvert ses colonnes ; il y publia des chroniques, des scènes dialoguées, des récits divers, qui n'ont point perdu leur attrait, et qu'on peut relire dans les Lettres de mon moulin, les Contes du lundi, Robert Helmont, les Femmes d^ artistes, les Lettres à un absent.

Comme l'a écrit son frère Ernest, ces pages d'alors tiennent à la fois de la fantaisie et de l'histoire. Tantôt il y laisse son imagination folâtrer à travers champs, butiner au gré de son caprice, sous le soleil, dans l'air tiède du Midi, tout embaumé de l'odeur des pins, qu'il écoute chanter sur les sauvages rochers'de Provence ; tantôt il ressuscite les souvenirs de ses voyages, durant lesquels il a vu hommes et choses, avec le regard mystérieux et sûr de son esprit habile à les interroger et à les observer ; tantôt enfin, au spectacle des malheurs de son pays, il laisse éclater son âme déchirée par

une angoisse patriotique ou gonflée d'une sainte indignation. Rires et pleurs, la gam;ïie est complète sur cet harmonieux clavier ; toutes les notes y sont i.

Au milieu des aventures et des hasards de la vie parisienne, Alphonse Daudet, en 1861, rencontra M. de Morny, le personnage le plus puissant du second Empire, et eut le bonheur de lui plaire. L'homme d'Etat s'attacha à l'homme de lettres, en créant pour lui un emploi dans les bureaux de la présidence du Corps législatif.

Cet emploi, facile à remplir, laissait à l'écrivain une large part de son temps, et lui permettait de travailler à ses ouvrages avec la tranquillité de l'existence assurée. Il le conserva jusqu'en 1865, époque où mourut son bienfaiteur.

A partir de 1865, Alphonse Daudet, sûr de son avenir, et ayant confiance dans sa plume, s'adonna complètement à la littérature, et n'eut d'autre maître que lui. Ses efforts s'étaient déjà tournés vers le théâtre, et différentes pièces de lui avaient été représentées, la Dernière idole, V Œillet blanc, les Absents, le Frère aîné ; elles n'avaient obtenu qu'un succès médiocre.

Jusqu'en 1873, il va tenter encore la scène avec le Sacrifice, VArlésienne et Lise Tavernier, mais sans y réussir, comme il le souhaitait. C'est alors que l'idée lui vint d'écrire un grand roman parisien,

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