DIEU CONTRE LUI-MÊME
Dieu est né, le Dieu unique est né, l'idée du Dieu unique est presque universellement admise. A peine est-il né qu'il se porte à luimême des coups qu'on peut craindre qui ne soient ruineux; car il crée, de cela même qu'il est intronisé, la nécessité de le prouver, la nécessité de le justifier.
La nécessité de le prouver. Avezvous remarqué que les anciens ne prouvent pas l'existence des dieux?
Ils ne la prouvent pas, parce qu'elle est une chose de sentiment, de sensation même, plutôt que de raison. Ils sentent les dieux, parce que les dieux sont intimement mêlés aux choses qui affectent
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leurs sens. Ils sentent Phœbus dans la chaleur du jour. Phœbé dans la fraîcheur des nuits et Jupiter dans l'électricité qui sature Tair.
Dès que Dieu est séparé des phénomènes pour n'en être que la cause lointaine, dès qu'il n'est plus sous eux, en eux, mêlé à chacun d'eux, sa grandeur le détache du rivage; il n'est plus senti; il est compris ou il doit être compris ; pour être compris il doit être prouvé. Le monothéisme a fait passer Dieu du domaine des sensations au domaine de la raison. 11 faut donc le prouver.
Or, par définition, il ne se prouve pas. Une démonstration, rigoureuse, n'étant qu'un développement, qu'un dévoilement, qu'un déploiement, ne consistant qu'à montrer que telle idée était contenue dans une autre, il n'y a jamais rien de plus dans une conclusion que dans le principe d'où l'on est parti ; il y a seulement ce qu'il contenait, tiré de
De Die
l'ombre, iJ y a seulement du talent devenu visible. Or, nous ne pouvons partir que du fini et Dieu étant infini, le principe, quel qu'il soit, que nous démêlons étant fini et Dieu étant infini, Dieu ne pouvait jamais être contenu dans l'idée d'où nous sommes partis et nous ne pouvons jamais trouver Dieu au bout d'un de nos raisonnements.
Ce qu'on prouve — et là est la confusion qu'on a faite et la distinction qu'il faut faire — ce qu'on prouve c'est la force, c'est le poids des raisons de croire. On prouve, non pas Dieu, mais qu il est raisonnable d'y croire ; on ne prouve pas Dieu, mais on prouve qu'il est probable. C'est un système d'inductions convergentes amenant l'esprit à une probabilité, à une extrême probabilité, à quelque chose qui satisfait l'esprit parce qu'il se tient, mais ne forçant pas la conviction, ne la contraignant pas, n'étranglant ras le doute, ne mettant pas Tesprit entre l'acquiescement et la sensation
du suicide, comme fait une démonstration catégorique.
C'est pour cela que les vrais monothéistes n'aiment pas beaucoup qu'on prouve Dieu. Ils aiment mieux qu'on y croie. Qu'est-ce à dire ? Qu'est-ce que la Foi ? La foi c'est Dieu sensible au cœur, comme a dit Pascal, c'est-à-dire, non pas sensible, à la sensibilité, le mot cœur n'a pas ce sens dans Pascal ; mais sensible à la partie de nousmêmes qui n'a pas besoin de raisonnements pour saisir une vérité. Dieu sensible au cœur, c'est Dieu saisi par une intuition, saisi parla « raison spontanée » dont parle Cousin, c'est Dieu senti. Les vrais m.onothéistes veulent qu'on sente Dieu, comme, grossièrement, les polythéistes sentaient les dieux, ou comme — ici c'est absolument exact — Kant voulait qu'on sente le devoir.
Je trouve qu'ils n'ont pas tort ; mais il n'en reste pas moins que la difficulté de prouver Dieu, rigoureusement est pour le monothéisme
comme un obstacle à vaincre qui se relève sans cesse; comme quelque chose qu'on lui demande sans cesse et que sans cesse il ne peut qu'imparfaitement donner. C est l'honneur de Dieu, si je puis me permettre de parler ainsi, que de ne pouvoir pas être prouvé parce qu'il est trop grand pour cela; c'est aussi une gêne continuelle de ceux qui le professent.
Autre gène, non plus la nécessité de le prouver, mais la nécessité de le justifier. Car il est coupable.
Dès qu'il est seul, il est coupable. Jl y a du mal sur la terre, du mal immérité ; des êtres soufFrent inutilement qui ne méritaient pas de souffrir. Pourquoi? Pourquoi Dieu l'a-t-il voulu ?
— 11 ne l'a pas voulu; il a fait des lois générales dont ces malheurs ne sont que la conséquence.
— Ce n'est que reculer la difficulté. Ne pouvait-il pas faire des lois qui n'eussent pas eu ces conséquences ?
— 11 ne l'a pas voulu, il l'a permis.
— Pour l'être souverain j ermettre ou vouloir sont la même chose. Permettre c'est souffrir quelque chose qu'on aimerait mieux qui ne fût pas ; donc permettre suppose puissance autre que vous qui veut et vous n'ayant pas assez de pouvoir ou ayant trop de nonchalance pour empêcher. Pour l'être souverain et unique souverain, permettre serait donc vouloir quelque chose contre sa volonté ,ce qui est absurde, et par conséquent permettre c'est simplement vouloir. Dieu a voulu le mal. Dieu est coupable, justifiez Dieu.
Les dieux n'avaient pas besoin d'être justifiés. 11 y en avait de bons ; il y en avait de méchants.
Les bons mettaient du bien dans le monde ; les méchants du mal ; il n'y avait là rien que de très facile à concevoir. Pour que l'existence du mal sur la terre ne soit pas un scandale delà raison, il faut qu'il
y ait au moins deux dieux, l'un qui veut le mal et qui le crée, l'autre qui ne veut que le bien et qui le crée et qui lutte contre le principe du mal. C'est le système des manichéens, hommes très pieux, qui ne songent qu'à justifier Dieu et à plaider pour lui non coupable. Mais le manichéisme c'est le duothéisme, et le duothéisme c'est le polythéisme, et le polythéisme est irrecevable.
Dieu, parce qu'il est unique, continue à paraître coupable.
C'est cette considération qui jette certains eeprits dans l'athéisme. Ils aiment mieux ne pas croire en Dieu que de l'accuser. 11 n'est innocent que s'il n'est pas. Un poète du XYiir siècle, je ne sais plus lequel, dit: « Et l'excuse de Dieu c'est qu'il n'existe pas ». Nietzsche, athée, dit très fortement: « Dieu est mort : nous pouvons être optimistes ; l'obstacle à l'optimisme c'était que le mal était par Dieu. »
En effet, si le mal est divin, d'abord il est éternel ; ensuite il a un carac-
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tère d'absolu; fût-il accidentel, il est absolu en son essence ; il est sacré ; que le mal soit sacré, voilà précisément ce qui fait maudire le monde et ce qui empêche tout optimisme, m»ême tempéré, toute considération sereine ou seulement résignée des choses.
Nietzsche dit encore, avec une vue très fine : « En somme c'est seulement le Dieu moral qui a été surmonté- Cela aurait-il un sens d'imaginer un Dieu par delà le bien et le m^al ? )) Cela veut dire, sous la plume de cet athée: « Dieu créateur, Dieu cause. Dieu organisateur du monde, nous ne l'avons pas détruit ; il peut subsister encore dans l'esprit de quelques-uns ; mais le Dieu moral, nous l'avons dépassé, nous l'avons surmonté, nous l'avons vaincu ; car, puisque le bien et le mal existent, ou il ne faut pas croire en Dieu qui serait créateur de bien et de mal, injuste, de plus voulant contre la volonté, contradictoire, incohérent; — ou il faut
le transporter au delà du bien et du mal, en une région d'où le bien et le mal ne sont plus visibles, ni discernables, sont indifférents, sont comme s'ils n'étaient pas ; mais cela a-t-il un sens, cette seconde hypothèse a-t-elle un sens? Non, car ce qui est possible à l'homme par une hypothèse, ne plus tenir compte du bien et du mal, n'est pas possible à Dieu, ne s'accommode pas avec sa plénitude et son infinitude ; il ne dépasse rien; il embrasse tout; il ne dépasse pas le bien et le mal, il les embrasse ; ils sont en lui, et par conséquent de l'un et de l'autre il est responsable. Donc, revenons à la première hypothèse, Dieu n'est pas moral ; Dieu considéré comme Dieu moral n'existe pas.
A ces terribles objections les monothéistes ont des réponses. La première qui se présente c'est que les hommes ne savent pas ce que c'est que le bien et le mal et par conséquent ont bien tort d'en vouloir raisonner. « Tel accident — l'ar-
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gument est de Rousseau — a été considéré par vous comme un malheur et fut un bien parce qu'il vous a préservé d'autre chose qui était un vrai malheur ». L'argument ôte par hypothèse une certaine quantité de malheur du milieu du monde; il est loin, on en conviendra sans qu'il faille argumenter, d'ôter le malheur tout entier.
Une seconde réponse encore de Jean-Jacques est celle-ci : « Les malheurs dont les hommes se plaignent sont leur ouvrage. Leurs maladies viennent de leurs imprudences ou de leur intempérance ».
— Mais un tremblement de terre ?
— Ce n'est pas les hommes, à la vérité, qui font que laterre tremble ; mais s'ils habitaient des huttes, la terre pourrait trembler sans que leurs maisons les écrasassent.
Les monothéistes les plus autorisés et les plus sages font cette réponse-ci : le malheur est une épreuve ; ce monde est un lieu
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d'épreuves. Dieu nous éprouve par le malheur comme il nous éprouve par notre liberté. 11 nous laisse libres pour voir ceux qui choisissent le bien et ceux qui choisissent le mal et pour récompenser ou punir en conséquence; il nous soum.et au malheur pour mesurer notre constance à le supporter et il ne faut pas dire : que cela soit, cela démontre que Dieu n'est point ; mais au contraire : que cela soit c'est précisément une preuve qu'il y a une autre existence, réparatrice, à laquelle il faut bien qu'un dieu rémunérateur et réparateur préside.
Cette réponse est une des plus fortes qui soient. Elle laisse pourtant se demander « pourquoi les enfants meurent » comme dit Hugo, n quare mors immatura vagaîur », comme dit Lucrèce, pour les enfants le mot épreuve n'ayant pas de sens. Elle laisse se demander encore pourquoi les animaux souffrent, le mot épreuve pour eux n'ayant pas de sens. C'est pour
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cela, au moins partiellement pour cela, que Descartes, qui savait ce qu'il faisait, tenait si fort à ce que les animaux fussent des machines.
11 Ta dit très nettement que c'était pour cela même : « car, après l'erreur de ceux qui nient Dieu, laquelle je pense avoir ci-dessus assez réfutée, il y a un point qui éloigne plutôt [davantage] les esprits faibles du droit chemin de la vertu que [à savoir] d'imaginer que l'âme des bêtes soit de même nature que la nôtre et que par conséquent nous n'avons i-ien à craindre ni à espérer après cette vie, non plus que des mouches ou des fourmis ; au lieu que, lorsqu'on sait combien elles diffèrent, on comprend beaucoup mieux lès raisons qui prouvent que la nôtre est d'une nature entièrement indépendante du corps et par conséquent qu'elle n'est point sujette à mourir avec lui... »
Mais pour ceux qui croient voir que les animaux ont une âme semblable à la nôtre au moins pour
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souffrir c'est une question que de savoir en quoi les tortures que la nature leur inflige sont une épreuve.
Enfin les monothéistes les plus autorisés et les plus profonds font cette réponse : pourquoi l'homme ne saurait-il se mettre en l'esprit qu'il ne peut qu'entrevoir, et que voir lui est interdit par la faiblesse de ses facultés? Du biais dont nous voyons les choses nous apercevons un mélange de bien et de mal. A un autre regard et surtout à un regard qui verrait tout, le bien et le mal n'apparaîtraientils pas dans un tel système de compensations qu'en définitive tout serait bien? Lamartine n'a-t-il pas dit d'un homme éclairé, pour un instant, d'une lumière infinie :
Et J'homme vit enfin que le mal n'était pas
Et dans l'oeuvre de Dieu ne se voit que d'en bas.
D'en bas, de côté, obliquement, par reflet, par ombres portées, comme dans la caverne de Platon, c'est ainsi que nous voyons tou-
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tes choses. Ne croyons pas les voir pleinement et ne mesurons pas l'infini avec des instruments qui ne peuvent mesurer que le borné.
Sur quoi vous dites, vous, sceptique : (( Alors ne concluons pas non, mais ne concluons pas oui ; ne concluons rien. » Si bien: concluons dans le sens des probabilités encourageantes, concluons dans la confiance et dans l'espoir. Entendez-moi bien. Si l'idée optimiste n'était qu'une confiance gratuite, si elle n'était qu'encourageante, elle serait une puérilité ; mais du moment qu'elle est, d'abord une probabilité aussi grande que la probabilité contraire, puisqu'on peut considérer le bien et le mal comme également partagés dans le monde; ensuite une probabilité, plus grande que la probabilité contraire, puisque les malheurs sont considérés pour tousleshommescommedes<icciWe/îfs, puisque la trame générale de la vie est plutôt heureuse que malheureuse, puisque la vie elle-même,
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le seul fait de vivre est considéré par les hommes et les animaux comme un bien; dès lors concluons dans le sens de la probabilité qui en même temps est la plus probable et qui est fortifiante. Concluons que le mal n'est qu'une des apparences à nos yeux faibles des desseins de Dieu.
11 disait, cet humoriste: « C est un grand signe du bien universel que dans la première auberge où nous entrons nous trouvons du passable. » 11 y a une très grande sagesse, et qui va loin, dans cet éloge évidemment très modéré de notre hôtellerie.
Ainsi le Dieu unique est soutenu d'argumentations qui, sans pouvoir être décisives, sont très fortes et soulèvent des objections qui, tout en étant troublantes, sont assez facilement aplanies.