IDEE D UN DIEU
Cependant, il ne faut pas oublier que,sinon toujours, du moins d'assez bonne heure le polythéisme a comme admis dans son sein un certain monothéisme, ou, si l'on préfère, un germe de monothéisme.
Chez les plus anciensGrecs où Zeus est toujours le dieu suprême, où au-dessus de tous les dieux et de Zeus même, la Loi, la nécessité des choses, la suite nécessaire de l'organisation des choses, le Destin, comme ils disent, a comme une royauté supérieure. L'idée monothéique est là, en puissance et déjà assez précise. Chez les philosophes grecs l'unité de Dieu est comme de règle et les dieux ne sont plus
considérés que comme des puissances intermédiaires entre l'homme et Dieu. Chez Platon, qui ne fait rien de moins, au fond, que de remplacer l'olympe anthropomorphique par un olympe spirituel et les dieux par les Idées, les Idées, néanmoins, vivent dans le sein de Dieu, n'en sont, pour ainsi parler, que les parties constitutives, et, tout compte fait, le laissent unique.
Plus tard, il y a à relever des manifestations de monothéisme non chrétien qui sont singulièrement significatives. Pour les Romains — ce qui se comprend très bien, parce que si chez les Grecs le monothéisme était toujours combattu par la dévotion, dans chaque ville, au dieu indigète, au dieu national, chez les Romains, possesseurs du monde, le monothéisme ne rencontrait pas cet obstacle, — pour les Romains, Jupiter fut toujours le dieu supérieur, extrêmement supérieur, Deus opHmuSy maximuSy hominum sa for alque Deorum.
Voltaire a raison de citer l'opinion du platonicien Maxime de Tyr : « Qtiand on interroge les hommes sur la nature de la Divinité, toutes leurs réponses sont différentes. Cependant, au milieu de cette prodigieuse variété d'opinions, vous trouverez un même scntim.ent sur toute la terre [il exagère] qui est qu'il n'y a qu'un seul Dieu qui est le père de tous. » 11 a même raison de citer la fameuse lettre, peut-être inauthentique, mais caractéristique au moins de l'esprit du temps, de Maxime de Madaure à saint Augustin : « Qu'il y ait un Dieu souverain qui soit sans commencement et qui, sans avoir rien engendré de semblable à lui, soit néanmoins le père commun de toutes choses, qui est-ce qui est assez stupide ou assez grossier pour en douter ? Et c'est Lui dont nous adorons sous divers noms la puissance répandue dans les diverses parties du monde. Ainsi, en honorant séparément, par diverses
sortes de cultes, ce qui est comme ses divers membres^ nous l'adorons tout entier. Qu'ils nous conservent, ces dieux subalternes sous le nom desquels et par lesquels tous tant que nous sommes de mortels sur la terre, nous adorons le père commun des dieux et des hommes par différentes sortes de cultes, à la vérité, mais qui, dans leur variété, s'accordent et ne tendent qu'à la même fin. »
Ce Maxime de Madaure comprenait très bien le paganisme finissant. Le polythéisme glissait vers le monothéisme par la multiplicité même des dieux qui rappetissait chacun (« nous en avons beaucoup pour être de vrais dieux»), par les apothéoses d'hommes assez vulgaires qui, faisant descendre très bas les « dieux subalternes », haussaient d'autant le Dieu supérieur (« mais à parler sans fard de ces métamorphoses, l'effet est bien douteux de tant d'apothéoses»), par l'organisation de l'empire romain lui-même
qui, en habituant les esprits à la prééminence et même à l'absolutisme d'un chef terrestre unique, les habituait à la prééminence et à l'absolutisme d'un unique chef céleste au-dessous duquel les autres chefs célestes n'avaient qu'une divinité honorifique.
Raisons plus profondes, encore que, comme efficacité, elles n'aient peut-être pas été plus considérables que les précédentes; enfin raisons plus philosophiques : pour l'homme primitif le monde est um anarchie; pour l'homme civilisé le monde est une monarchie ; pour l'homme primitif le monde est chaoté et déchiré par mille puissances rivales, pour la plupart ennemies de l'homme, très souvent ennemies les unes des autres, qui se détrônent, qui se battent et qui se dévorent ; pour le civilisé, qui a observé une certaine constance des lois de la nature, le monde est une œuvre d'art oui suppose un artiste unique et une monarchie qui suppose un adminis-
trateur unique, fout au plus aidé par des fonctionnaires très obéissants et très fidèles.
Et c'est là qu'en était le polythéisme finissant. Que pouvait lui dire la lutte des dieux, la guerre des dieux? La guerre des dieux serait sensible si le soleil refusait quelquefois de marcher, si les astres décrivaient des courbes accidentelles, si les saisons se succédaient dans un ordre irrégulier, si les fleuves remontaient vers leurs sources, si la mer qui bat l'occident des Gaules avait des caprices en ses flux et reflux, si le vieillard était rajeuni par une divinité protectrice, si la mort était ramené à la vie par un dieu qui assommerait Thanatos comme dans la comédie d'Euripide.
Rien de tout cela ne se voit. N'estce pas à dire qu'il y a un roi du ciel qui a établi des lois fixes et qui les maintient?
S'il y en avait plusieurs, les efi^ets de leurs volontés divergentes s'apercevraient tous les jours ou tout
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au moins souvent. Comme rien de pareil ne s'aperçoit jamais, il faut qu'il y ait un chef unique ou si ponctuellement obéi de ses sousordres que c'est comme s'il était seul.
Et peu à peu l'idée de ces sousordres, de ces dieux subalternes s'obscurcit, pâlit, parce qu'ils pâlissent eux-mêmes. Des sous-ordres, qui ne font exactement qu'obéir et que l'on ne voit jamais, deviennent des abstractions, moins encore, des hypothèses. On ne voit pas pourquoi un Dieu très fort aurait besoin d'eux. L'idée de leur inutilité s'introduit. Or, si on ne les voit pas et s'ils sont conçus comme inutiles, il est infiniment probable et rationnel qu'ils n'existent pas. Les dieux intermédiaires s'évanouissent.