‹ De DieuChapitre 6 sur 11 · LE DIEU CHRETIEN · texte numérisé non relu

LE DIEU CHRETIEN

Cela est prêché du reste par des hommes longtemps méprisés, longtemps persécutés aussi ; mais qui, par la pureté de leur vie et par leur héroïsme dans les persécutions mêmes, se sont imposés et qui ne croient qu'en un seul Dieu et qui apprennent au monde qu'il y a eu un peuple très ancien qui n'avait exactement qu'un Dieu et qui croyait même qu'il n'y avait qu'un Dieu pour tout Tunivers.

On résiste encore. Ce qui résiste c'est le patriotisme. Qu'on abandonne Vertumne, Pomone et Pales, et la divinité de la source et la divinité de l'arbre et la divinité de la rouille des blés, il importe peu ;

mais qu'on abandonne les dieux qui se sont mêJés à l'histoire nationale, cela paraît abandonner l'histoire elle-même de la patrie, et l'histoire de la patrie c'est la patrie. Comment, par exemple (et com.me cela est significatif!), enlever du Sénat la statue de la Victoire ? W semble que cela soit renier toutes les victoires que les pères ont remportées depuis Romulus, et, si la Victoire est chassée du Sénat, ne vat-elle pas abandonner les armées.

Morihus antiquis res stat romana Diisque.

Cependant ce dernier sentiment lui-même recule. Le sens du polythéisme nationaliste se perd. 11 ne se perdrait pas dans une petite cité autonome. 11 se perd dans l'immense empire qui n'a pas besoin de dieux indigètes et à qui, puisqu'il est universel, un Dieu universel suffit. Le polythéisme n'a plus que la valeur d'un souvenir historique et non plus d'une passion historique, le Dieu unique l'em-

I)e Dieu

porte: Dieu est né. Ce n'est pas à dire qu'aucun instinct polythéîque ait disparu. De même qu'il y a toujours eu une sourde tendance monothéique au sein du polythéisme, de même iJ y aura toujours des diversions polythéiques au sein du monothéisme. Les Hébreux ont leurs Elohim ; les chrétiens auront leurs anges, leurs saints et leurs notre-dames particulières. Que cela ne contrarie point du tout le monothéisme, pensez bien que je lésais ; mais je dis qu'aux yeux des simples, pour qui les définitions précises n'existent pas, pour qui les choses, et surtout les choses intellectuelles, ne sont pas précises, le monothéisme s'arrange, s'organise comme spontanément, en une manière de polythéisme, et que cela est inévitable, et que cela, du reste, si 1 on veut que je le dise, nest point mauvais.

Pour la foule des fidèles naïfs, Dieu est Dieu, très supérieur, très transcendant, seul tout puissant, et

î>e î>ieu

il est unique^ et il est seul, mais il n'est pas solitaire. 11 y a une foule de puissances supérieures à l'homme, inférieures à Dieu, qui sont l'objet d'un culte. Surtout les notres-dames et les saints sont très significatifs à cet égard. La Notre- Dame de la Délivrance, la Notre- Dame de la bonne mort, ne sont, et le croyant le sait, que la même personne sacrée honorée sous différents noms ; mais, confusémicnt dans son esprit, chacune est une personne affectée à tel, tel ou tel office, telle, telle ou telle protection particulière. Un polythéisme ingénu et inoffensif est un fond de ce sentiment. La Notre-Dame, aussi, de tel lieu, la Notre-Dame de Poitiers ou la Notre-Dame de Cercy est un souvenir polythéique; c'est la protectrice du lieu, Izgenius loci.

Les saints surtout, hommes devenus puissances supérieures, assis auprès de Dieu, ses confidents et doués d'une certaine influence sur

De î)ieu iy

lui, sont un souvenir, très respectable du reste, du polythéisme ou bien plutôt la manifestation du même besoin d'intermédiaires entre Dieu et nous qu'éprouvaient les polythéistes ; et d'intermédiaires gardant quelque chose de l'humanité et voyant en nous, avec douceur d'indulgence, ce qu'ils ont été et continuant à nous assister et à nous servir.

FETICHISME SURVIVANT

Polythéisme encore, mais plus dangereux, et que l'Eglise monothéiste, ne poussant pas la prudence et les ménagements jusqu'à la destruction d'elle-même, n'a jamais toléré, les superstitions. Les superstitions, a-t-on dit, sont les gardes avancées de la religion, mais ce sont des gardes avancées qui la trahissent. La superstition consiste à se faire une religion particulière, croyance en un « fétiche », en un démon personnel, en un pressentiment ou en un ensemble de pressentiment, en telles circonstances qui sont des avertissements et dont l'ensemble, le total, la synthèse constituent pour vous une providence particulière. Rien n'est plus polythéique, puisque cela

fait autant de dieux que d'êtres humains, et c'est même, par delà le polythéisme, un retour au fétichisme proprement dit. Le wperstitieux n'est pas un chrétien du tout, il nest aucunement un monothéiste ; il est, quoi qu'il puisse en croire, un polythéiste, un païen pur et simple. La remarque de Nietzsche est bien juste : « Le superstitieux, comparé au croyant, est toujours plus personne! que lui. Il choisit sa superstition, La superstition est une libre pensée de second ordre. »

C'est en effet une libre pensée vulgaire, je ferai pourtant remarquer qu'il y a peu de superstitions personnelles ; pour mon compte, je n'en connais pas ; on voit toujours une superstition faire religion, c'està-dire réunir sous elle et en elle un certain nombre, un assez grand nombre de personnes qui la professent et qui se reconnaissent en elle et qui prennent plaisir à se reconnaître en elle.

En ce sens, les superstitions ne

5o De Dieu

sont pas autre chose qu'une survivance obscure non pas du fétichisme, mais du polythéisme Jui-même, de cet état où, en effet, chacun avait sa religion, mais où encore, par instinct d'imitation, chacun, d'ordinaire, avait la religion de beaucoup d'autres.

Remarquez que la fondation même du christianisme avait pour le païen — et cela n'a pas été sans doute pour peu dans la propagation du christianisme naissant parmi les gentils — un caractère de polythéisme apparenty un semblant de polythéisme, l'ombre d'un minimum de polythéisme. Un Dieu s'est fait hom»me par dévouement pour les hommes ; il a souffert avec eux ; il a souffert pour eux ; il a eu les deux natures, conjointes, d'humanité et de divinité ; il est mort ; il est ressuscité ; il a eu son apothéose ; il reste l'intermédiaire entre Diçu le père et les hommes. 11 y a là pour le païen de quoi n'être pas trop violemment, trop brusquement déso-

rienté en passant de sa religion à la nouvelle. Ce sont desidées nouvelles que les idées anciennes peuvent contribuer à faire comprendre ou qu'un esprit dressé par les idées anciennes peut saisir, non sans peine, mais sans désorganisation de lui-même.

Bossuet a parfaitement entendu ce mystère psychologique. 11 a parfaitement entendu que l'humanité avait besoin d'un Homme-Dieu et que c'est pour cela que Dieu lui a donné un Dieu-homme : « Tel était le remède que Dieu préparait à l'Idolâtrie. 1 1 connai ssait l 'espri t de l 'homme et il savait que ce n'était pas par raisonnement qu'il fallait détruire une erreur que le raisonnement n'avait pas établie... La divinité était devenue insible et grossi ère. Les hommes lui avaient donné leur figure et ce qui était plus honteux encore leurs vices et leurs passions...

L"idolàtrie prenait sa naissance de ce profond attachement que nous avons à nous-mêmes ; c'est ce qui nous fait inventer des 'dieux sem-

3î De Dieu

blabJes à nous, des dieux qui n'étaient que des hommes sujets à nos passions, à nos faiblesses et à nos vices... Le mystère de Jésus-Christ nous a fait voir comment la divinité pouvait, sans se ravilir, être unie à notre nature et se revêtir de nos faiblesses. Le Verbe s'est incarné ; celui qui avait la forme et la nature de Dieu, sans perdre ce qu'il était, a pris la forme d'esclave. O hommes î vous vouliez des dieux qui ne fussent que des hommes; voici un nouvel objet d'adoration quon vous propose : un dieu et un homme loul ensemble; mais un homme qui n'a rien perdu de ce qu'il était en devenant ce que nous sommes... 11 n'a pris de Thomme que ce qu'il y a fait: il avait fait la nature, il l'a prise ; il avait fait la mortalité... il n'a pas dédaigité de la prendre. De cette sorte, au lieu des vices que les hommes mettai en t dans 1 eurs di eux toutes les vertus ont paru dans ce Dieuhomme ; et, afin qu'elles y parussent dans les dernières épreuves, elles y

ont paru au milieu des plus horribles tourments. Ne cherchons pas d'autre Dieu visible après celui-ci. j)

Le païen avait donc encore dans le christianisme un Dieu visible, un Dieu humain, un Dieu-homme, époux de l'humanité, revêtu volontairement d'humanité, ayant en lui les deux natures, et son anthropomorphisme avait encore satisfaction.

Ces restes, apparents au moins, du polythéism.e dans le monothéisme font comprendre que le passage de l'un à l'autre, si difficile du reste qu'il ait été, eût été possible, comm.e aussi l'existence d'un certain monothéisme au sein du polythéisme rendait lui aussi ce passage possible quoique malaisé. Obscurément ou subtilement, selon la nature des intelligences, le christianisme a pu paraître à tel ou tel païen du ur' siècle, selon Texpression hétérodoxe, mais bien ingénieuse de Joseph de Maistre, un (( paganisme nettoyé ».

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