DIEU UN
Quoi qu'il en soit, Dieu est né et nous le considérons désormais, nonobstant le polythéisme plus ou moins net qui l'environne, comme Dieu unique et Etre unique.
Dès que Dieu est unique il succède aux dieux dans toutes les attributions que l'homme leur donnait :
il est l'idée que se font les hommes de l'organisation et du gouvernement du monde ; il est l'idée que se font les hommes d'eux-mêmes portés à la perfection.
11 est l'idée que se font les hommes de l'organisation et du gouvernement du monde : ils imaginent le monde comme un royaume : Dieu est un roi qui commande, qui veut
qu'on l'honore, qui juge, qui récompense, qui punit ; ils imaginent le monde comme une machine admirablement composée : Dieu est un mécanicien qui a construit la machine et qui continue à la diriger avec une sollicitude attentive ; — ils imaginent le monde comme un mécanisme encore, mais si précis, si infaillible, qu'il va de lui-même ; il n'a eu besoin que d'une première (( chiquenaude ;; pour se mettre en mouvement et aller toujours : Dieu est « le premier moteur », kinéhs akinéhs d'Aristote, et n'a plus qu'à se regarder dans son œuvre ; — ils imaginent le monde comme quelque chose qui est en progrès éternel, qui depuis un premier effort se soulève indéfiniment vers le mieux:
Dieu est un devenir ; il n'est pas, mais il devient, il se fait sans cesse, et le rapport entre le monde et Dieu c'est : « Jldveniat regnnm fuum » .
Il est, d'autre part, l'idée que se font les hommes d'eux-mêmes portés à la perfection ; donc il est force
infinie, caust infinie, liberté absolue, vertu parfaite, bonté suprême. A cet égard, Dieu, comme il était tout à l'heure le point culminant d'une organisation soit considérée comme définitive, soit considérée comme évolutive, est maintenant le point culminant d'une civilisation, de la civilisation. Ce que l'homme voudrait être comme cause, comme force, comme liberté, comme vertu, comme bonté, comme amour pour que la civi'isation fût achevée et fût parfaite, cela y tenu pour réalisé quelque part, il l'appelle Dieu. De même que, dans le polythéisme, les premiers Dieux non méchants étaient les civilisateurs, Prométhée, Hercule, Cérès, Triptoème, de même le Dieu unique et le civilisateur éternel.
Nietzsche dit très bien, quoique d'une façon terriblement obscure :
« La seule possibilité de conserver un sens à l'idée de Dieu, serait de considérer Dieu, non pas comme force agissante, mais comme état
maximal d'une époque, un point dans l'évolution de puissance, doù s'expliquerait tout aussi bien le développement en avant que ce qui précède et aboutit jusqu'à lui. » Au risque de faire six contre-sens, j'interprète ainsi : les hommes qui ont l'idée de Dieu ont l'idée de toute la perfection dont leur époque peut leur donner l'idée, avec ce sentiment confus que cet idéal peut être lui-même dépassé, puis dépassé encore, ce qui forme dans leur esprit une conception de perfection indéterminée, existant quelque part et vers laquelle tout perfectionnement humain est un acheminement insensible et du reste méritoire.
Dieu, conçu ainsi, est une cause finale de perfectionnement, et perfection di vine, perfectibilité humai ne sont sur deux plans, la seconde toujours inférieure et qui permet d'approcher la perfection divine sans iamais l'atteindre.