DIEU MORAL
Cette conception de Dieu moral, du Dieu abscJument moral est le grand progrès réalisé sur l'antiquité. L'antiquité a connu des dieux moraux, comme je l'ai montré, et des dieux de plus en plus pénétrés de moralité, à mesure, non point que la moralité humaine augmentait, ce qu'il serait bien hasardé de supposer, mais à mesure que l'idée de la moralité augmentait et peut-être à mesure que, la moralité baissant, l'idée morale, par réaction, se haussait d'autant ; enfin l'antiquité a connu des dieux moraux ; mais elle n'a pas eu l'idée d'un Dieu quel qu'il fût, qui fût d'une moralité absolue.
Tout au plus pourrait-pn dire
que certaines abstractions divinisées, Diké, Arété, donnaient quelque idée de cette absolue perfection. Mais il est presque inutile de faire remarquer que les abstractions divinisées chez les anciens sont à peine des dieux et qu'on ne les voit jamais invoquées, que je crois, dans les prières publiques ou privées. Pour l'ancien, un vrai Dieu doit avoir une histoire et une histoire très accidentée, ce qui est précisément incompatible, sinon avec une perfection relative, du moins avec une perfection absolue. L'idée de perfection est une idée moderne et elle est l'idée monothéique par excellence.
Les chrétiens ont abusé des vices et des crimes des dieux pour confondre les païens ; c'était, comme on dit, de bonne guerre; il eût été de meilleure guerre, sinon plus efficace, du m.oins plus élevée et pour l'esprit philosophique plus victorieuse, de montrer que les meilleurs des dieux anciens sont ter-
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riblement inférieurs comme moralité au Dieu' nouveau, à tel point que pour tout esprit non prévenu la comparaison ne peut pas commencer.
Or l'humanité, il est vrai, ne peut aimer que ce en quoi elle se reconnaît et l'éternel amour-propre le veut ainsi, mais elle peut se reconnaître dans un être qui lui ressemble encore, quoique ne lui ressemblant c^ue par les qualités qu'elle peut avoir. Ces qualités, portées à toute la perfection que l'imagination peut commencer à entrevoir et synthétisées dans un seul être, c'est le Dieu moderne. Il porte en lui les qualités et les vertus comme le dieu de Platon, portait en lui les Idées ; il porte en lui les archétypes des forces bonnes dont l'humanité porte quelques parcelles, qui sont des reflets.
(( N'est-ce pas là, pouvait-on dire aux païens, une supériorité difficile à nier de la nouvelle religion sur l'ancienne? »
C'est ici que se pose la question des rapports de la morale et des religions. Elles sont toujours étroitement unies ; mais il y a des cas où la religion sort de la morale et des cas où la morale sort de la religion. Chez les anciens, la morale est sortie de la religion et d'une religion qui n'était pas morale, d'où l'on peut comprendre à quel point elle a été longtemps faible et comme vacillante. Leur religion avait dit :
Craignez les dieux, ils sont terribles. D'où sacrifices, immolations, plaça Hons, prières, vœux, promesses. Et ceci pour commencer est immoral ou d'une moralité très faible, puisque c'est un marché: « Je vous donne ceci ; donnez-moi cela; je vous ai promis si vous me donniez ceci de vous donner cela ; vous m'avez donné, je tiens ma promesse; soyez-moi fidèles comme je vous le suis. » C'est essentiellement mercantile.
Cependant, remarquez, il y a déjà là un germe de moralité élé-
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mentaire : il y a l'idée de loyauté et de probité ; c'est un germe.
Plus tard l'homme s'aperçoit de quelque chose, c'est que certaines vertus ou plutôt certaines qualités d'ordre inférieur, probité encore, bonne foi dans les rejations, ordre, économie, tempérance, font réussir dans la vie et par conséquent, étant donnée la mentalité religieuse du temps, font qu'on est protégé des dieux, leur plaisent, les apaisent, les adoucissent. De là l'idée essentielle, d'une immense importance, qui marque le moment où la religion devient morale ou peut le devenir, l'idée qu'il faut offrir des sacrifices aux dieux d'un cœur pur avec un cœur pur. Voici une première réaction de la morale sur la religion dont elle est née ; la fille modifie la mère. Si les dieux veulent qu'on leur présente des offrandes avec un cœur pur, c'est qu'ils sont purs eux-mêmes, beaucoup plus que jusqu'à présent ils ne semblaient l'être.
Un pas de plus: l'idée morale se purifie et elle se fortifie. L'homme s'élève à l'idée des vertus supérieures qui toutes se ramassent et se rassemblent en une seule, la bonté. 11 faut être bon, dévoué à ses semblables, miséricordieux, dompteur de la colère et de la rancune, etc. Mais alors la miorale s'est rendue indépendante de la religion qui n'enseignait rien de tout cela, qui présentait des dieux à qui tout cela était parfaitement étranger. Alors bifurcation : ou la morale, qui ne veut pas encore se détacher de la religion, qui continue à craindre les dieux dont elle est sortie, qui se rappelle ses origines, assure que les dieux, quoi qu'en aient dit leurs historiens, poètes et autres, sont vertueux euxmêmes, sont bons, et ceci est une seconde réaction de la morale contre la religion et la fille modifie, cette fois, profondément la mère, — ou la morale, se sentant devenue indépendante de la religion et très supé-
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rieure à elle, affirme son indépendance et sa supériorité, accuse les dieux, récrimine contre eux, invective contre eux, veut les chasser de la pensée des hommes.
Ces deux mouvements ont lieu en même temps, et Ton sait assez qu'ils ont traversé toute Tantiquité, certains moralistes mettant toutes leurs forces à « absoudre les dieux »
et à les justifier, certains autres les attaquant comme des corrupteurs. De là un très grand trouble dans les âmes simples, dans les âmes délicates et partout où il y a véritablement une âme. Un païen devait souvent se demander si la morale, si le cœur pur consistait à vénérer les dieux ou à les maudire.
Ajoutez de même pour le païen fidèle l'idée du sacrifice offert avec un cœur pur amenait à l'idée de se demander si le cœur pur ne suffisait pas et à se répondre qu'il suffisait. Trouble partout. La morale était en divorce d'avec la religion, on reculait devant le divorce en se
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donnant des raisons qui ne la satisfaisaient point, on aternoyait le divorce dans un silence résigné, un peu dédaigneux, qui n'était rien de moins lui-même qu'un divorce moral.
La religion antique est morte de cela, de l'impossibilité ou de la difficulté extrême de suivre la morale dans son évolution, dans son progrès et de rester attachée à la religion; ou, si l'on veut, la morale, contenue d'abord dans la religion, en grandissant et se développant de plus en plus, a fait éclater son contenant.
Les choses vont tout autrement quand la religion sort de la morale, quand la morale crée la religion, Jésus paraît. îl Renseigne pas une religion. Il parle religion, il parle du Dieu son père, de l'immortalité de l'âme, des peines et récompenses, et de tout cela courtement ; mais son enseignement, ce qu'il prescrit, ce qu'il apporte comme nouveau et comme étant lui-même.
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c'est une morale et une moraïe qui dépasse tout ce qu'on avait vu avant lui, c'est: aimez-vous les uns les autres, pardonnez, dévouez-vous, sacrifiez-vous, aimez vos ennemis, aimez votre prochain com.me vousmême. Cette morale, non seulement dépasse tout ce qu'on avait ouï avant qu'elle parût, mais, à dessein sans doi.te, tout ce que l'humanité peut supporter de morale, en telle sorte qu'elle ne peut être pratiquée dans les sociétés humaines qu'avec des atténuations nécessaires.
je dis que cela est sans doute à desse'n, les hommes ayant besoin d'un idéal qu'ils ne puissent pas atteindre, mais vers lequel ils puissent se diriger, qui les excite par sa hauteur toujours au-dessus de leurs efforts, sans du reste les désespérer, pouvant être réalisé en partie.
Quoi qu'il en soit, ce que Jésus apporte c'est une morale puissamment excitatrice. Autour de cette morale ses disciples construisent
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toute une religion, théologie, explication des mystères, explication des destinées humaines, sacrements, vie religieuse, ascétisme, etc. Cette religion peut avoir ses vicissitudes; ell-" peut être temiporairement abandonnée, elle peut être modifiée ; mais sa base reste, son esprit reste et il reste teilem.ent que la religion chrétienne profite toujours et de la morale chrétienne et de toutes les morales qu'on pourra essayer d'inventer au dehors, parce que toutes ces morales n'épuiseront pas, pour ainsi dire, la morale chrétienne, n'en dépasseront pas le terme, ne pourront pas jeter un idéal au delà de son idéal, et detoutc:la la religion tire son gain, pouvant dire toujours:
«Quoi que je soi s, je suis fondée sur une morale dont je porte le nom, à laquelle je me ramène toujours, que j'enseigne et que vous ne pouvez pas dépasser. Si troublée qu'on prétende que je sois commie fleuve, on ne montera pas plus haut que ma source. ))
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Analogie : le droit romain s'est inspiré du stoïcisme, « nous vénérons encore ses lois » et ce qui est sorti de lui n'a qu'à remonter à son origine pour se purifier, se vivifier et se dire encore a la raison écrite. »
De là vient qu'au lieu que la morale antique ne pouvait pas remonter à sa source première, laquelle était au moins mêlée, au lieu de cela toute réforme vraie ou prétendue de la religion chrétienne ne songe qu'à un retour à Tesprit et aux pratiques primitives de cette religion elle-même.
Par siite de ceci qu'une morale peut sortir d'une religion et qu'une religion peut sortir d'une morale, il y a toujours dans les rapports entre la morale et les religions quelque chose comme une rivalité.
La religion prétend au complet gouvernement moral des hommes ; la morale, sourdement, y prétend aussi et voudrait que la religion ne fût que religieuse; la religion, d'à-
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bord parce que c'est son devoir, ensuite parce qu'il est de son intérêt de parler aux hommes d'euxmêmes pour les intéresser et les attacher à elle, fait, de la propagande morale et de la prédication morale, une large partie de son office et voudrait que la morale ne fût pas dogmatique, didactique, enseignante et se bornât à des études et observations sur les caractères et les mœurs des hommes ; la morale, même sans esprit d'hostilité ou de défiance à l'égard de la religion, désirerait un partage où les moralistes fissent la leçon aux hommes sur leurs devoirs humains et où la religion leur fit la leçon sur le dogme et sur leurs devoirs religieux.
11 est même rare qu'un moraliste n'empiète pas sur le domaine privilégié du prêtre et ne fasse pas la leçon même religieuse. Voyez La Bruyère au chapitre des "Esprits forts et Rousseau au chapitre du Vicaire savoyard. Tout moraliste
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est un candidat sournois au sacerdoce.
Chez les anciens, les philosophes avaient la partie belle. Les dépositaires de la religion ne prêchaient pas ; ils se bornaient à officier.
Restait aux philosophes à moraliser et même à dogmatiser en présentant leurs hypothèses et leurs systèmes sur la nature des dieux. Chez les modernes, précisément parce que les prêtres étaient dépositaires d'une religion qui était née de la morale, ils devaient être des moralistes par excellence, enseigner, prêcher la morale autant que le dogme et prolonger à travers le monde la ConversaHon sur la montagne.
De là cette rivalité le plus souvent courtoise, quelquefois sourdement agressive, parfois nettement belliqueuse entre les moralistes et les prêtres. L'incident le plus considérable de cette guerre de dixhuit cents ans, ou au moins de quatre cents, est l'affaire de Kant. Avec
Kant la morale pousse ses c'émarches, je ne dis pas contre la religion, Kant étant un croyant, mais à travers la religion jusqu'à supplanter celle-ci, en prenant tout son rôle et en la rendant ainsi, même sans le vouloir, inutile. Kant installe le devoir dans le cœur de l'homme, ou plutôt montre qu'il est, à létat, sous laspect d'un personnage qui ne conseille pas, qui ne suggère pas, qui ne persuade pas, qui commande l'acte, qui l'impose, dune autorité impérieuse et sans réplique, qui ne donne pas ses raisons, qui na pas à en donner, qui dit: « 5/ volo, sic jubeo, sif pro ratione voluntas », et auquel il faut en effet obéir sans raison, sans raison donnée par lui, sans raison donnée par soi, dont, avant tout, après tout et toujours, il faut tenir l'ordre pour indiscutable ; sous 1 aspect en un mot d'un personnage en qui il faut avoir f-ci, avec lequel nos rapports sont des rapports de croyants.
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Mais quel est, en vérité, ce personnage? C'est un dieu ou c'est Dieu. 11 en a absolument tous les caractères. 11 est infini, il est universel, il est absolu, il est caché, il est insondable, il est redoutable et il faut avoir foi en lui. Le devoir est devenu un dieu. La morale est devenue une religion ; elle est devenue la religion ; il ne lui manque qu'un culte, que Kant, s'il était un Comte, ne manquerait certainement pas d'instituer. Comme Socrate a fai^- descendre la philosophie du ciel sur la terre, Kant a fait descendre Dieu du ciel dans le cœur de l'homme.
A la vérité il ne l'entend pas ainsi. Le Dieu intérieur ne lui suffit pas ; il tient au Dieu extérieur et il le prouve ; il prouve qu'il existe. Mais comment le prouvet-il ? Ainsi : « Ledevoir nous impose la moralité ; la moralité mérite le bonheur; elle ne l'obtient pas de la nature qui ne dépend pas de jiQUS et qui est indifférente à la
moralité ; pour que la moralité ait le bonheur qu'elle mérite, pour qu'il y ait « juste harmonie de la vertu et du bonheur », il faut donc que, par delà la nature, et, distinct d'elle, il y ait quelqu'un dont la causalité, dont la volonté, dont l'essence même soient conformes à l'intention morale. Ce quelqu'un est Dieu et Dieu personnifié, forcément distinct de la nature. La moralité postule Dieu, c'est-à-dire exige rationnellement que Dieu existe. Dieu est prouvé. »
Cela est bien raisonné et de ces idées il restera toujours quelque chose, et beaucoup — nous reviendrons sur ce point — dans l'esprit de l'homme. Mais d'abord ne vous semble-t-il pas que Kant est un architecte qui détruit sa maison par les contreforts qu'il y ajoute pour la consolider? 11 tient à Dieu rémunérateur et il l'ajoute à sa morale pour qu'elle soit plus forte. Mais sa morale consistant en ceci que le devoir commande sans donner de
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raison, elle n'est plus la même et elle n'existe plus dès qu'il en donne.
Or, voici bien qu'il en donne comme malgré lui et qu'il ne peut pas ne pas en donner. S'il y a un rémunérateur, quoi que fasse le devoir pour l'ignorer, il ne l'ignore pas et il me dit: « Fais ce que je commande pour que se réalise en toi la juste harmonie de la vertu et du bonheur, c'est-à-dire pour être heureux. » Voilà ce que maintenant me dit le devoir, ou, ce qui revient au même, ce que }e dis quand il me parle ; et dès lors il n'y a plus de morale impérative, d'impératif catégorique, mais simplement une morale persuasive. Si Dieu existe, le Devoir-Dieu n'est plus. La morale telle que Kant nous l'avait faite ne postulait pas Dieu ; elle postulait qu'il n'existât pas. Le lien, donc, — c'est tout ce que je veux mettre en lumière pour le moment — que Kant établissait entre sa morale et sa théodicée est bien fragile ; il l'est tellement qu'il
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est un contre-sens ; il l'est tellement qu'il désunit ce qu'il veut unir, ruinant une des deux choses qu'il veut rendre connexes. Or, le lien rompu entre la morale de Kant et sa théodicée, que reste-t-il ? Sa morale, puisque c'est de la morale qu'il tirait sa théodicée et qu'il n'a pas réussi à l'en tirer. Je demeure donc à dire que l'œuvre de Kant est bien la morale devenant ellemême une religion, seule religion, et comme forcée de l'être et de l'être seule, puisquà en admettre une autre elle risque fort de se détruire.
En outre, quoique Kant répète sans cesse que dans son raisonnement sur Dieu postulé par la morale n'interviennent aucunement les mobiles de la sensibilité, et qu'il ne fait appel qu'au jugement d'une raison désintéressée et impartiale, cependant e la réalisation du souverain bien », c'est-à-dire la réalisation de l'harmonie de la vertu et du bonheur », qu'est-ce autre chose, à le bien voir, qu'un postulat,
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non de la raison, mais de Ja sensibilité? Nous désirons, ce qui, au point de vue du cœur, au point de vue du bon sentiment^ est absolument inattaquable, que le bonheur « aille avec la vertu », au moins â un moment donné, au moins pour l'éternité. Rien de mieux. Mais en quoi est-ce rationnel 1 11 se peut que la vertu soit récompensée, il se peut qu'elle ne le soit pas. Rien ne prouve qu'elle doit l'être.
— Si bien ! La réalisation du souverain bïen qui est précisément l'accord delà vertu et du bonheur.
— Mais ce souverain bien ainsi défini n'est qu'un appel éperdu de notre sensibilité elle-même. Nous désirons le bonbeur et à cause de cela nous le faisons rentrer dans le bien ; mais qu'il en fasse partie rien ne nous le dit, rien, que ce cri même de notre sensibilité. Bonheur et bien sont des choses rationnellement étrangères l'une à l'auire : le bien, c'est l'ordre, c'est l'organisation correcte, régulière et harmo-
nieuse des choses ; le bonheur c'est une jouissance éprouvée par un être doué de sensibilité ; il n'y a pas de rapport nécessaire entre ces choses si différentes et le rapport entre ces choses si différentes ne peut être imaginé quz pour un être sensible et à cause seulement de sa sensibilité même. Toute idée du souverain bien n'est donc qu'une création de la sensibilité et de l'imagination collaborant ensemble et où la « raison désintéressée et impartiale » n'a absolument aucune part. Donc tirer Dieu de la morale par l'instrument, pour ainsi parler, du souverain bien à réaliser n'est que l'erreur d'un homme qui introduit la sensibilité dans une argumentation rationnelle et qui prend un sentiment, respectable du reste, pour une raison.
De tout cela je conclus qu'on ne tire pas une théodicée de la morale, que, seulement, on peut organiser une théodicée autour d'une morale, mais sans qu'il y ait entre l'un et l'autre un nexus vrai ; et qu'enfin
une morale peut se donner eîte-même pour une religion et nous avons vu que même, dans son intérêt, c'est ce qu'elle a de mieux à faire, mais non pas fonder une religion, lui servir de base, en être la source, en être la cause, la nécessiter rationnellement, comme a cru Kant.
Le christianisme lui-même n'est qu'une religion organisée, très puissamment, autour d'une morale ; il n'est pas cette morale elle-même, aboutissant nécessairement à une religion et la produisant comme la fleur produit son fruit, il est une morale à laquelle se superpose une religion comme sanction. La religion de Kant n'est pas autre chose, une religion superposée à une morale pour la sanctionner, alors que précisément celle-ci n'avait pas besoin de sanction et même s'effondrait à en recevoir une.
Voici un aperçu rapide sur les rapports de la morale avec l'idée de Dieu ; revenons à cette idée ellemême.