LE 1R£&1L
pensée qae rëducation doit être en rapport avec Tétat social dans lequel oa doit vivre, le directeur semble prendre à tâche de les former aux mœurs constitutionz^lles. Il habitue de bonne heure ses élèves aux improvisations wales et leur inspire une profonde hoireur de l'esclavage ; conséquent avec les principes qu'il leur inculque , il n'a chez lui que des nègres libres.
Novo-Friburgo compte environ mille cinq cents habitants ; les maisons, au nombre de trois cents, sont d'une a^^rence assez chétive ; elles sont bâties sur une seule ligne et occupent par cela même un long espace. La vallée est en outre peuplée de petites cabanes disséminées çà et là, et contient encore quelques centaines de familles. L'aspect de la Nouvelle-Fribmirg est assez agréable ; les montagnes qui bordent Thorizon portent un caractère remar* quable : elles sont pour la plupart dénudées sur leur sonmiet, ce qui est assez rare dans cette partie du Brésil. Cette dénudaUon est due à un incendie terrible qui éclata dans ces forêts, ce qui fit donner à la vallée le nom de Moro-Queimado. On rapporte qu'à la suite de cet incendie formidable, une sécheresse de plusieurs années lut une cause de ruine pour les habitants des environs ; aucune de leurs récoltes ne se développa complètement, et leurs cours d'eau diminuèrent sensiblement de volume. Sur cette terre encore jeune, le mal n'a pas été irrémédiable, et aujourd'hui il n'existe presque plus de traces de ce terrible événement. Il serait fort heureux que le résultat qui s'ensuivit dessillât les yeux du gouvernement brésilien , et lui ftt adopter une loi sévère pour régler le mode à suivre dans les défrichements , afin de ne pas laisser à des fazendeiros sans prévoyance la liberté de se livrer à une destruction illimitée, qui entraînerait , dans un avenir fort éloigné . il est vrai , le déboisement de l'empire.
Ce n'est jamais impunément que l'homme se fait dévastateur des richesses végétales dans un pays ; en croyant augmenter momentanément ses produits, il en détruit le principe. Une chose iMon pénible à voir lorsqu'on parcourt ces jeunes terres conquises depuis peu par l'activité humaine, c'est la précipitation que mettent les premiers habitants à détruire les êtres inoffensifs et utiles, en négligeant d'attaquer ceux qui sont un sujet d'effroi. Ainsi, au Brésil, on ne connaît aucun moyen pour arrêter dans leur oeuvre de reproduction ces hideux reptiles qui sont un objet de terreur,
et on abat tous les jours des milliers d'oiseaux dont le seul tort est de vivre auprès des habitations de l'homme, de chercher dans le calice des fleurs l'insecte qui soustrait leurs sucs nourriciers , de poursuivre dans son ovaire un œuf qui, en se développant, engendrera un ver parasite, lequel privera l'agriculteur du fruit qu'il attendait.
Le lien de solidarité et d'amour qui existe entre les êtres composant le règne organique n'a pas été étudié encore ; si on le connaissait , on apprendrait à respecter ceux qui nous viennent en aide. L'homme étendrait alors sa protection sur la nature entière, depuis l'insecte qui va porter à la fleur femelle épanouie sur sa l^anthe solitaire le baiser fécondant de son amant, jusqu'aux animaux plus élevés, qui sont ses hôtes et ses amis. Ce qui devrait nous apprendre à respecter les habitants ailés de nos campagnes , c'est cette parfaite similitude de formes qui les rapproche des fleurs que nous cultivons. Les rosacées et les papilionacées , par exemple, ne sont-elles pas des ailes immobiles qui semblent attendre le mouvement et la vie , aspirer vers une existence plus élevée? Et le papillon qui fend l'air, est-il autre chose que les pétales animés d'une fleur dont les espérances ont été réalisées et à qui il a été donné de franchir l'espace ? Et n'est-ce pas lui qui doit être le messager fidèle de l'amie que sa destinée a fixée sur sa tige vacillante ? Quelle main délicate sera jamais capable de remplacer le bec délié d'une de nos charmantes mésanges ou d'un brillant colibri, écartant la soie légère d'un pétale, le fil d'or d'une étamine, sans endommager ni le tissu léger ni la bourse précieuse, pour arracher de dessus le lit de velours l'insecte qui, dans ses brusques mouvements, peut en opérer la destruction ?
J'ai connu quelques Français à Novo-Friburgo , entre autres deux médecins pleins d'instruction et de mérite. En général, ceux de nos compatriotes qui ont quitté la France pour se créer dans ce pays une position en rapport avec leur valeur personnelle sont des hommes d'intelligence et d'énergie ; on lit sur leurs traits fortement accentués tout ce qu'il a fallu de volonté à ces courageux et loyaux aventuriers pour conquérir la position qu'ils occupent , pour avoir su gagner la confiance et l'aflection des populations. En France, nous, n'avons aucune idée de cette vie exceptionnelle du fazendeiro éloigné de tout centre de population,
LE BRÉSIL. d7
vivant en roi absolu au milieu de son peuple de noirs. L'action normale de la loi s'arrête à l'entrée de son domaine, quelque chose qu'il fasse. Qui le dénoncerait? qui l'arrêterait? Aussi n'estce ~pas sans un vif intérêt que j'écoutais le récit des luttes incessantes que la plupart de nos compatriotes ont eu à soutenir pour prendre leur place au soleil , sans en appeler à d'autres moyens que ceux qu'une intelligence forte et élevée peut opposer à Tignorance et à la brutalité. Je me plaisais surtout à évoquer leurs souvenirs , à ramener quelquefois leurs pensées vers la patrie , que quelques-uns ont abandonnée sans retour. Ceux-là m'introduisaient dans leur jeune famille, et, comme tous les pères du . monde d'ailleurs , ils tiraient l'horoscope de leurs enfants en ma présence. Mais une chose qui m'attristait profondément , c'était de voir que la plupart de ces enfants connaissaient à peine la langue de leur père, que plusieurs même ne la parlaient plus. Cet abandon de la langue paternelle à la première génération , bien qu'il s'explique, ne se comprend pas d'abord.
Il existe à Novo-Friburgo beaucoup de mariages mixtes de Français et de Brésiliennes, de Suissesses et d'Anglais, de Français et d'Anglaises ; chacun d'eux, afin de s'entendre en ménage,, chose essentielle, a pris l'idiome portugais pour langue conunune ; de plus , les enfants élevés par les négresses ont conservé exclusivement un langage parlé par le père et la mère , et qu'ils ont épelé en naissant. Ainsi , dans cette colonie , où l'on ne parlait que français au début, il est très-probable que, d'ici à vingt ans, notre langue sera non pas tout à fait inconnue, mais d'un usage tout à fait accidentel et restreint.
Après nous être longuement reposés à Novo-Friburgo et en avoir soigneusement visité les environs, nous prîmes la résolution de regagner Rio en passant par Santa-Ânna, San-Payo, et de rentrer dans la capitale brésilienne en descendant le Macacou. Le jour fixé pour notre départ , nos préparatifs étaient faits à cinq heures du matin, et à huit heures, grâce à la lenteur caractéristique de nos muletiers portugais, nous n'étions pas encore en chemin. 11 ne sert à rien, dans ces circonstances, de prier, de supplier, de tempêter ; on n'active nullement leur zèle ; le mieux est de prendre patience. C'est ce que nous fîmes , avec une résignation digne d'éloges ; aussi, à neuf heures du matin, montions-nous à peine à cheval. 193 g
gS» DE FRAI>(CE EN eHINE.
Notre première halte eut lieu dans une venta située au milieu d'une immense forêt vierge, et qui porte gour enseigne : la Boa Fama, Cette hôtellerie., isolée au milieu dea bois, rendez-vous des fazendeiros, des feitors et des muletiers, pourrait être un peu suspecte au premier abord; mais, lorsqu'on a vu la figure avenante du sieur Darieu, qui en. est le propriétaire, on se sent corn-' plétemcnt rassuré : on comprend qu'on ne saurait,, sans injustice, soupçonner la probité de sa venta, eL qu'elle doit réaliser les promesses de son enseigne.
Darieu est certainement une des natures les plus originales que j^'aie vues. Leste, joyeux, avenant, il ne prend pas un moment de repos ; constamment en rapport avec les muletiers, espèce de contrebandiers qui ne transportent leurs marchandises que la nuit, sa maison sert d'entrepôt à leurs expéditions un. peu. aventureuses, et certes elle est bien placée pour cette chanceuse industrie.
La vie de cet homme, comme celle de toutes les natures nomades, a été semée de mille aventures; mais, chez ces individus habitués à vivre presque sans frein, les fruits d'une première éducation finissent tôt ou tard par se développer, et ils viennent se soumettre volontairement aux lois qui régissent les société». Dans ce cas, c'est plutôt à un instinct de la nature humaine qu'ils 4)béissent qu'à une croyance religieuse.
En voici la preuve : en voyant jouer, sur les nattes de la principale pièce de la fazenda, deux petits enfants parfaitement blancs, nous demandâmes à Darieu s'il était marié depuis longtemps.
« Depuis un mois, nous réponditî-il.
-— Et ces enfants ?
— Ma foi l ils ont devancé la cérémonie de quelques années. Un jour enfin, voyant ma femme fort malade, le médecin m'avait assuré qu'elle n'avait plus deux jours à vivre, j'envoyai chercher le curé et il nous maria. »
. Nous louâmes Darieu de son action. Il reprit aussitôt :
« On se marierait plus souvent dans ces pays, si ce n'était pas
si cher; mais on ne donne pa%ici les sacrements pour rien. Mon
mariage, par exemple, m'a coûté quarante mille reiSy et, avec
cette somme, on fait bien des affaires... Il est vrai qu'avec qua-
, rante mille reis j'ai fait baptiser mes enfants, qui ne l'étaient.
IkË BRÉSIL. m
pas, et. inhumer le troisième^, qui es tmort pendant le séjour du curél... Ce fut fort heureux; un enterrement sans prêtre m'a touiour& répugzié ; j'aurais mieux aimé payer encore une fois la même somme^ quoique notre curé danse mieux qu'il ne chanti^ au lutrin.... »
Inutile de dire que le curé de Daiieu était notre aimablg con-< naissance de Moro-Queimado l
En sortant de la fazenda, je vis la jeune femme de notre hôte., C'était une frêle créature, aux traits doux et délicats; eUe était vêtue d'une pauvre robe rose, que des lavages successifs avaient? en partie déteinte ; ce vêtement, parfaitement propre» s'harmonisait admirablement avec celle qui le portait; les teintes de son visage semblaient se confondre avec celles de cette, étoffe presque incolore. Elle était assise sous une grande feuille de bananier,, qui l'abritait du soleil, et faisait répéter, avec une douceur angelique, quelques mots portugais à un petit nègre couché à ses pieds, lequel était une récente acquisition de Darieu.
On dit que certains hommes naissent esclaves même dans lesi rangs les plus élevés de la société ; il faudrait dire aussi que, dans les rangs les plus infimes, quelques pauvres femmes naissent marquises ou grandes dames. Qu'aurait-il fallu à cette pau*vre existence si riche en beauté pour être adorée, chantée par le» poètes, pour être l'objet d'un culte? Mon Dieu! presque rien; naître dans une maison l et la pauvre enfant avait regu le jour dans une des anfractuosités des roches granitiques qui abritent les cabanes des Suisses, aux environs de la Nouvelle-Fribourg.
De la Nouvelle-Fribourg jusque chez Darieu on descend presque constanunent ; le chemin est large et bien entretenu. Arrivé dans cette partie de la route, on entre dans des plaines basses et fangeuses, qui vous accompagnent jusqu'au bord du Macacou.
En sortant de la venta, nous nous engageâmes dans un de ces chemins boueux ; ce fut en le suivant que nous atteignîmes Santa-Anna» petite ville d'un aspect gracieux ; mais elle est située au milieu de» terrains marécageux, et c'est certainement une des localités les plus malsaines qui bordent la rivière sur laquelle nous devons nous em^i barquer. Ce pays, qui peut facilement transporter ses produits à Rio,^ est dans un état de prospérité réelle. C'est la seule de ces petites villes brésiliennes qui ait un peu d'industrie , si toutefois on peut apperr
iOO DE FRANGE EN GBINE.
1er une industrie la fabrication de ces grands couteaux que les feitors et les muletiers portent en voyage, derrière la ceinture de leurs pantalons, et qui ne témoignent pas, de prime abord, en faveur de leurs intentions pacifiques. En approchant de Santa-Ânna , nous rencontrons des bandes de mulets chargés de sacs de café et de caisses de sucre; ces produits arrivent de Tintérieur, pour être plus tard transportés à Rio par les bateaux qui naviguent sur la rivière.
Nous partons de Santa-Anna à huit heures du soir, et, malgré Tobscurité, les chemins presque impraticables que nous suivons, les eaux débordées dans lesquelles nos mulets marchent avec peine, nous arrivons à la fazenda du Collège à dix heures.
Cette fazenda est ainsi nommée parce qu'elle a appartenu aux jésuites. Bien qu'ils n'y aient fondé qu'un établissement agricole, elle a pourtant retenu ce nom, ainsi que toutes les propriétés que les pères ont jadis possédées au Brésil.
La fazenda du Collège est certainement une des plus belles exploitations agricoles du Brésil Elle occupe plus de mille noirs disséminés sur une immense superficie, et dont le groupe principal est à la fazenda même. De beaux chemins bien entretenus, sur lesquels peuvent passer des chars à quatre roues, d'une construction aussi barbare qu'on pourra se la figurer, et traînés par des bœufs, servent à transporter les récoltes des champs à la fazenda. Les bâtiments sont immenses; un premier corps de logis trèsvaste renferme les appartements des maîtres, les logements de l'aumônier, du médecin, de quelques employés supérieurs, une chapelle et un hôpital. Cette construction est renfermée dans une immense cour qui est, en quelque sorte, la cour d'honneur. Derrière cette première enceinte, il en est une autre moins belle, mais bien plus spacieuse; c'est au fond de celle-ci que se trouvent le logement du directeur général, une très-vaste usine consacrée à la manutention de la canne à sucre, des ateliers de toute sorte, un hangar couvert pour la préparation du manioc et les écuries pour les bestiaux ; puis, en dehors de ce second enclos, les cases des nègres, qui constituent un grand village, de l'aspect le plus misérable.
Dans ces pays, où les voyageurs sont -rares, où l'hospitalité est plus souvent pratiquée gratuitement qu'elle n'est payée par ceux
qui passent, où Ton ne trouve des- lieux de repos qu'à d'énormes distances, l'arrivée d'une cavalcade nombreuse dans une habitation est toujours un grand événement. A notre arrivée, les chiens aboient, les nègres crient et nos chevaux hennissent. Dire que nous fûmes parfaitement accueillis par les habitants de la fazenda, serait une grande exagération et même un léger mensonge. Tous ces gens troublés dans leur sommeil ne parurent guère se soucier de savoir qui nous étions et où nous allions. On nous apporta du thé, peu de sucre et très-peu de rhum,, puis, après nous avoir montré des nattes sous des moustiquaires, on nous souhaita une boa noite,.,. On s'habitue, en voyage, aux plus simples repas; celui-ci, quoique léger, ne souleva, de notre part, aucune réclamation : c'était un souper, il fallait l'accepter ainsi.
Le lendemain, de très-bonne heure, je visitai les environs de, la fazenda. C'était un dimanche; des négresses étaient au lavoir, occupées à blanchir leurs vêtements pour le jour même ; d'autres préparaient leurs aliments sur un feu allumé au milieu de la case ; d'autres encore nettoyaient le devant de ces misérables demeures. Les plus pauvres cabanes de nos paysans, quoi qu'en disent les partisans de l'esclavage, ne sauraient donner l'idée d'une telle misère ; elles sont sales, tristes, enfumées, horribles, j'en conviens, et pour moi je les voudrais plus blanches, plus gaies, plus confortables; mais du moins il «y a dans ces affreux réduits quelque chose qui annonce des habitudes de possession. Ici, règne un dénùment inconcevable : une natte, quelques vases d'argile, pour tout ameublement; la terre nue, humide, pour parquet, et quelques feuilles entrelacées pour toiture.
J'allai visiter le moulin pour la préparation du manioc ; il fonctionnait activement. Afin que les esclaves ne s'habituent pas à un repos trop prolongé, on les fait travailler les jours de fête jusqu'à midi. Je vis là une malheureuse négresse, les reins ceints d'une chatne en fer dont l'extrémité s'adaptait à un vrai collier de chien du même métal.... On lui avait rivé au cou cette horrible cravate, parce qu'elle avait voulu s'enfuir de l'habitation.
En sortant de cette usine, où je vis plusieurs détails de manutention intéressants, je trouvai le seigneur administrateur, qui daignait appliquer lui-même quelques coups de chicote à une femme. La patienta était vieille. et défaite ; elle recevait les coups
i02 DE FnAlSCE EN CHINE.
•sur son corps incliné, et Thomme frappait, pendant qu'un chien léchait les joues flétries de la pauvre créature. Alors je ne con* naissais pas une coutume brésilienne qui permet à tout individu témoin du supplice infligé à un esclave de s'interposer et d'exiger sa grâce. User de ce droit s'appelle apadrinhary patronner un esclave. Ignorant le pouvoir dont je disposais, je m'éloignai à la hâte de ce spectacle affligeant.
On vint m'inviter, de la part de l'aumônier, à assister à la messe qu'il allait célébrer dans l'église de la fazenda, église coquette, gracieuse, surchargée d'ornements, témoignages de la piété, du zèle catholique des religieux Brésiliens, -et de l'esprit mondain des bons pères jésuites qui en avaient été les fondateurs. De tous les environs étaient accourus des nègres et des mulâtresses, population diversement nuancée et tenant rigoureusement son rang à l'église.
A cause de notre noblesse épidermique, on nous avait logés dans une tribune réservée; le setthor administredor était, lui aussi, le digne homme, dans une loge couverte, avec ses employés blancs ; des dames mulâtresses, de teinte acajou , étaient devant l'autel, assises sur des chaises ; derrière elles se trouvaient des dames couleur chocolat ; quant aux viles négresses , elles étaient agenouillées à terre, bien loin derrière. Les senhoras étaient parées comme des châsses ; à leurs doigts scintillaient d'énormes diamants, qu'elles mettaient complaisamment en évidence ; quant à leur toilette, elle remontait certainement à l'époque de l'entrée du roi Jean à Bio. Et, comme il faut rendre à chacun ce qui lui revient, je dois dire que ces élégantes fazendeiras avaient une tournure très-gauche, très-matérielle, et que leurs gros doigts épais portaient fort mal ces magnifiques brillants.
Lorsque le prêtre monta à l'autel, toutes les négresses poussèrent en chœur une espj^ce de glapissement plaintif. Ce fut probablement l'impression qu'avait produite sur moi la scène de viotenoe dont j'avais été témoin , qui fit que je trouvai dans ces cris, qu'on qualifiait de chants, des larmes et des reproches I...
La messe se termina d'une manière assez décente; mais, après le saint sacrifice , il se passa une scène d une inconvenance telle, que j'éprouve quelque peine à l'écrire. On amena dans l'église ime quarantaine d'esclaves qui , malgré le droit de visite , avaient
LE BRESIL. îiOè
été depuis pew débarqués sur le sol brésilien ; c'étaientt de jeuneè garçons «t de jeunes ^lles de dix à vingt ans , à la physionomie sauvage et hébétée. On les divisa en deux groupes séparés, liers mâles d'un côté et les femelles de l'autre, et l'on nous annonça qu'on allait leur conférer le baptême. Un nègre et une négresse acconïpagnaient chacun de ces pauvres enfants , qui , dans l'igno* Tance de ce qui devait se passer , semblaient redouter la cérémonie d'initiation au christianisme. Le prêtre, une liste à la main, s'ap-^ procha d'abord de chaque néophyte et lui adressa les questioife d'usage ; le parrain y répondit et l'officiant procéda à l'administraition du sacrement.
Nousne pouvions guère présumer que cet acte solennel pût être, même pour un membre du clergé brésilien, le sujet d'une plafîsanfcerie triviale ! Au lieu d'imposer sur les lèvres de ces malheureux un morceau de sel, suivant l'usage, il leur faisait laidement ouvrir la bouche, et leur en ingérait une pincée dans le gosier. A peine les jeunes nègres avaient-ils apprécié le goût de cette substance , qu'ils la rejetaient en faisant mille grimaces grotesques', ce qui égayait singulièrement le saint personnage. Chacun de ces enfants semblait éprouver pour ce condiment inconnu la même répugnance que le Vendredi de Robinson, et le bon père se tenait les côtes à chaque mouvement de répulsion que l'impression désagréable leur causait. Lorsqu'il leur versa l'eau sainte sur la téte^ ce fut pis encore : il leur administra à chacun une véritable douche, avec des élans de gaieté dignes de cette cérémonie bouflfonne ; et c'est ce qu'on appelle, dans certaines fazendas, faire des chrétiens l car, il faut le dire, cette cérémonie n'avait été précédée et ne fut suivie d'aucune instruction; le padrinho, pauvre nègre qui n'avait pas été mieux instruit que ces enfants, était seul chargé du soin de leur direction religieuse.
Le prêtre qui procéda ainsi était un aventurier portugais qtd était venu chercher fortune au Brésil. C'était un homme grande svelte, noir de visage, hardi du regard et d'une honteuse ignorance. Il n'avait fait aucune étude classique, ne savait pas nïi traître mot de latin, et, s'il avait étudié la théologie, on comprenait à son langage que ce n'était ni dans saint Jean Chrysostomé m dans -Bellarmin. Si j'ai insisté Sur les faits et gestes des desser-^ vants de Nuovo-Friburgo et de la fazenda du Collège, ce n'est
nullement dans un esprit de dénigrement , c'est pour faire comprendre dans quel état de dissolution est tombé le petit clergé de ces contrées, loin des grands centres de population et de la surveillance des évêques.
Je me souviens qu'en discutant sur les inconvénients de Tesclavage , les personnes les plus religieuses de l'ambassade n'hésitaient pas à soutenir que les nègres n'achetaient pas trop chèrement, par les souffrances de leur position, l'unique bonheur de devenir chrétiens ! mais la cérémonie dont nous fûmes témoins à la fazenda du Collège et les renseignements que nous primes sur l'éducation religieuse des nègres enlevèrent à ces catholiques orthodoxes leurs illusions à cet égard , et les ramenèrent à des idées plus rationnelles et plus humaines.
Pendant la cérémonie, nous nous étions aperçus que tous ces epfants portaient, sous la clavicule gauche, une plaie saignante ou en voie de guérison. Curieux de connaître la cause de ce signe uniforme, nous nous en informâmes auprès de l'administrateur lui-même ; le cher homme nous avoua ingénument que c'était une marque qui leur était apposée avec un fer rouge sur les lieux où l'on fait la traite. Cette empreinte portait les initiales du navire négrier, et celles du mattre pour le compte duquel on avait acheté les esclaves 1...
Navrés de tout ce que nous venions de voir, nous sortîmes de l'église et nous trouvâmes, dans la salle à manger de la fazenda, le padre^ homme élégant et d'une vigueur peu commune, qui vint à nous en se plaignant vivement des fatigues de sa position.
c Quel ennui, s'écria-t-il, de se trouver ainsi en contact avec des bétes puantes I Heureusement je n'ai plus à m'occuper d'elles lorsque j'ai fermé sur leurs talons les portes de l'église.
— Mais ne cherchez- vous pas à leur faire quelques instructions de temps à autre ? lui demanda M. de Lagrené avec le sentiment d'une croyance blessée.
— Moi!... interrompit le padre avec indignation, j'aimerais mieux instruire les porcs de la fazenda I... »
Nous partons dans l'après-midi pour nous rendre au port d'Ascidie; le chemin que nous suivons est, comme celui de la veille, insalubre et fangeux ; des marais boueux le bordent dans toute sa longueur, et on ne saurait s'en écarter sans crainte de s'en-
le; BRÉSIL. i05
foncer dans une vase infecte, recouverte de joncs et de papyrus.
Le vent fait incliner la tige lisse et droite de cette belle plante, et sa chevelure légère obéit au caprice de Tair agité ; d'innombrables troupes d'oiseaux aquatiques, cachés dans ces touffes vertes, se montrent à notre approche et ne paraissent nullement effrayés de notre présence; ce sont, pour la plupart, des échassiers et des palmipèdes parés de jolies couleurs. Nous apercevons, par intervalles , des traces profondes qui dénoncent le passage en ce lieu de quelque grande espèce animale ; notre guide nous assure que ce sont des caïmans qui peuplent ces parages , et qu'ils y sont en si grand nombre, qu'il n'est pas difficile d'en apercevoir avec un peu d'attention. Nous ne découvi'ons aucun de ces affreux reptiles; mais nous voyons, à quelque distance, trembler les pointes des herbes et leurs tiges s'incliner sur une grande étendue , ce qui nous fait juger que nous ne sommes pas très-éloignés de ces terribles lézards.
Nous traversons à gué un bras très-large , mais peu profond, du Macacou , avant d'arriver au village qui porte ce nom. Nous trouvons ce pauvre pays littéralement désert ; les fièvres pernicieuses, qui sévissent dans ce temps de l'année avec une intensité extrême , ont mis toute la population en fuite. Les maisons ont une apparence assez belle; nous passons sur une place fort régulière, au milieu de laquelle est établie une potence à quatre crochets. C'est un crochet de plus qu'il ne faudrait pour y suspendre ce qui reste d'habitants dans cette localité. A propos de potence, je dois parler de la manière d'élire le bourreau dans ces contrées. Lorsque l'on condamne un individu à la peine de mort, on le condamne également à vivre jusqu'à ce qu'il ait pendu deux , trois , quatre ou cinq personnes, suivant son crime; de sorte que le pauvre malheureux , après sa condamnation , prend forcément le plus vif intérêt à la moralité de la population, et fait les vœux les plus sincères pour que les hommes deviennent meilleurs et les juges plus indulgents.
Nous atteignons le port d'Ascache à huit heures du soir, au moment où un orage éclate avec violence , et nous faisons notre entrée au milieu de la foudre et des éclairs. Cette ville est bâtie sur un coteau qui domine le Macacou ; malheureusement elle n'est pas,
i06 D£ FRANCE EN CHINE.
malgré son élévation , à l'abri de* influences pernicieuse qui s-échappent du sein des eaux. Le lendemain , à neuf heures, nous arrivons à San-'Paio, deux heures avant le départ du bateau à vapeur qui descend la rivière et se rend à Rio. San-Paio ne se compose que de quelques misérables cahutes renfermant de grandes quantités de marchandises. C'est un point central, comme Pietade, où Ton vient se pourvoir de beaucoup d'objets nécessaires à l'exploitation des fazendas de l'intérieur. Son importance commerciale explique la persistance que mettent les habitants à l'occuper malgré son insalubrité. On a été forcé, à diverses époques, de l'abandonner pendant plusieurs années ; mais on y est revenu ensuite, espérant toujours que les influences délétères auraient disparu , comime si la Providence se chargeait elle-même de l'assainissement des lieux que l'homme doit s'approprier par sa persévérance et conquérir par «on travail \
A notre arrivée, les bords de la rivière et les avenues qui y conduisent sont encombrés de nègres portant sur leur tète des corbeilles de fruits et de légumes qu'on expédie à Rio , et de voyageurs qui se hâtent d'arriver avant que les roues du bateau s'ébranlent. Il est assez curieux , sur cette rivière bordée de grands arbres entourés de lianes , dans ce lieu où une exploitation , à peine à l'état d'enfance , représente une société naissante , de voir fonctionner un excellent bateau à vapeur, ce produit des grandes civilisations qui ont atteint leur apogée. Cette participation des sociétés nouvelles aux biens que les sociétés anciennes ont conquis par leur travail témoigne en faveur de cette solidarité qui existe entre les membres des grandes familles humaines, quels que soient leur âge et leur couleur.
Nous nous installons sur les bancs du bateau , au milieu des fazendeifos , des noirs , des mulâtres et des Portugais couleur de bistre qui Ont pris passage en même temps que nous, et nous descendons paisiblement le fleuve, chacun livré à ses réflexions ou à sa contemplation muette; en6n, nous rentrons, huit heures après notre départ de San-Paio, dans la belle rade de Rio.
A notre retour à Rio , nous trouvons la ville transformée en champ de bataille : les rues, les places publiques, les maisons même sont le théâtre de mille scènes de violence; on s'attaque avec fureur, on se défend avec acharnement; on entend des chants
LE BRÉSIL. ÏÔ^
de victoire et des cris de détresse; nous assrâtons au sac d'tiiiè ville prise d*assaut Qu'on se rassure toutefois, les projectiles qu'oii lance dans ces luttes n*ont rien de bien meurtrier; ce sont des i)oules en cire diversement coloriées, affectant la forme d'un oeiff et remplies d'un liquide odorant , et les blessés en sont quittes pour s'essuyer la figure en riant. Si Ton veut savoir quelle est ht cause de cette agitation , on n*a qu'à consulter l'almanach de" Van de grâce 1844, et Ton verra que le 19 février de cette année était le mardi ^as , jour des réjouissances les plus excentriques , des joies lés plus folles, des plaisirs les plus bruyants. En France, on célèbre le carnaval en dansant , en s'agitant convulsivement ; le peuple le terinine en brûlant un mannequin et en gambadant.au* tour du bûcher; mais au Brésil on ne saurait se divertir de îà même manière, et sous ce ciel incandescent, où il serait téméraire de jouer avec «le fou, on s'est emparé de Veau. Comme témoigna^^ d'un plaisir très-vif, on inonde ses amis, on noie sa maîtresse dans des flots parfumés, et on ne s'est réellement beaucoup amusé que lorsqu'on s'est imprégné d'eau comme une éponge depuis deux heures de l'après-midi jusqu'au soir, pendant les deux derniers jours de carnaval. Il serait absurde de blâmer cet usage, auquel s'attaquent des étrangers aigres et maussades ; les manifestations du contentement, si variées d'un peuple à l'autre, ne sauraient être impartialement appréciées. Cela est tellement vrai que j'ai vu des gens susceptibles s'exaspérer à l'idée de recevoir sur leurs vêtements quelques gouttes d'une eau limpide et agréablement parfumée , qui , à cette dégoûtante cérémonie qu'on appelle le bap-ltême de la ligne, s'étaient montrés les plus ardents à se servir des projectiles les plus affreux.
Le mercredi des Cendres, les combats cessèrent; on courut aux églises, et, l'après-midi, une longue procession qui parcourut la ville fit succéder à la joie bruyante de la veille une curiosité grave, un empressement respectueux, très-prononcé chez les Brésiliens et les noirs. J'ai vu des processions dans presque toutes les villes du midi de la France; j'étais donc préparé à toutes les excentricités religieuses que le génie portugais pouvait inventer. Je m'attendais à voir des congrégations de toutes les espèces , des pénitents de toutes les couleurs , des saints de toutes les tailles portés sur les épaules robustes des nègres; mais jeu'avais certes pas tout -prévu.
108 ' DE FltVNCE EN CHINE.
Il m'eût élé difficile de supposer que la plupart des saints dont je savais l'histoire eussent, depuis leur entrée en paradis, acquis autant de distinction dans leurs manières et qu'ils prissent autant de soin de leur toilette. La plupart étaient frisés et poudrés et portaient la brette et les talons rouges, ni plus ni moins que des Lauzun ou des Richelieu. Tous se faisaient remarquer par une politesse du meilleur goût. Je regardais défiler le cortège avec la foule qui stationnait devant le palais de l'empereur. Sa Majesté Brésilienne occupait avec l'impératrice la principale fenêtre du château ; la princesse Januaria était à la fenêtre de gauche. Lorsque le premier saint arriva devant Leurs. Majestés, il s'arrêta, inclina la tête avec respect, et les salua avec autant de grâce que pouvaient le lui permettre ses articulations ankylosées. Je crus avoir mal vu ; mais un second salut détruisit mes doutes, d'autant mieux que j'entendis à mes côtés les murmures d'admiration de quelques négresses qui prenaient certainement la chose au sérieux. Chacun des saints qui suivirent répéta avec une régularité parfaite ce mouvement automatique , et plus de quarante acteurs vinrent rendre hommage à la puissance impériale.
Arriva enfin la grande figure du Christ; lui aussi inclina mélancoliquement la tête devant les princes, tandis que la jeune impératrice souriait à travers sa gravité de commande en considérant un aussi étrange spectacle. Après ce dernier trait qui venait de clore la cérémonie, je me retirai en songeant aux destinées d'un empire dont les institutions sont au niveau des gouvernements les plus libéraux et dont les traditions les plus respectées remontent au temps d'une crédulité barbare 1 Je songeai à cette agglomération d'hommes qui se compose des éléments les plus dissemblables pour constituer une nation , et dans . laquelle on cherche en vain un peuple fils du sol , attaché au sol , ce principe de toute nationalité !
Je passai les derniers temps de mon séjour à Rio à visiter les amis improvisés que j'y avais faits et ceux qui ,- avant mon arrivée, avaient déjà des droits à mon affection. Mais, la veille de mon départ, je voulus faire seul mes adieux à ce beau pays, qui avait réveillé en moi des sentiments que je croyais éteints, un zèle enthousiaste devant les beautés de la nature et une activité saine et vigoureuse qui sommeillait depuis bien longtemps.
 cet effet, je m'acheminai vers une chapelle, desservie par des moines, laquelle est bâtie sur le lieu où fut déposée la pierre monumentale que plantèrent les premiers navigateurs qui abordèrent au Brésil et en prirent possession au nom du roi de Portugal. Ce respectable vestige du passé , le seul monument que possède Rio, est là délaissé comme une pierre vulgaire, sans qu'aucune enceinte le garantisse. Si quelque main profane le mutilait un jour, nul ne s'informerait du nom du profanateur, nul ne saurait peut-être qu'un pareil sacrilège a été consommé. Cet abandon est-il le résultat de l'ignorance , de l'incurie brésilienne, ou d'un froid dédain pour le passé ?
Je m'accoudai sur ce vénérable morceau de granit , dont une des faces est ciselée aux armes du Portugal , et de ce point , qui donîine la ville et la baie , je jetai un regard sur les lieux que j'allais quitter. La lune, qui rayonnait des feux d'un soleil levant, donnait à tous les objets une teinte claire et blanche ; on apercevait, au milieu de la rade , la Sirène et la Victorieuse dans le repos le plus absolu et semblant reprendre haleine après leur longue course.
La ville était muette. Au tumulte, à l'agitation, avait succédé un calme parfait ; car la population noire, ne pouvant plus sortir après certaines heures, est contrainte de respirer la brise rafratchissante du soir, assise devant la porte des habitations, où la surveille l'œil méfiant du mattre.
En contemplant ce spectacle , je me demandais par quelle fatalité la race éthiopienne était , depuis une suite effrayante de siècles , condamnée à la servitude , et jusqu'à quel temps devait se perpétuer l'état d'abjection dans lequel elle vit. Avant d'avoir parcouru le Brésil, j'avais cru à l'infériorité native des hommes de cette race , et tout me paraissait expliqué par cette cause ; mais , depuis que j'avais vu ces êtres malheureux , que j'avais pu me convaincre que leur aptitude n'est pas très-inférieure à l'intelligence que déploient les natures incultes de nos contrées , cette explication n'avait plus pour moi de valeur, et j'étais obligé de chercher dans un autre ordre d'idées la raison de leur humiliation.
Pendant que je rêvais à l'avenir qui doit leur être réservé dans les desseins providentiels, je vis venir vers moi un vieux moine,
i|}9 I>S FIUtNGË EN €HINE.
que j'avais souvent rencû&tré chez un Français de me» amis, et qui était un des plus fervents et des plus inexorables champions de la traite et de l'esclavage.
Le père, répondant à une interpellation que je ' lui. adressais, vini s'asseoir auprès de moi.
a Savez-vous, lui dis-je, que, si les souffrances des damnés pouvaient commencer sur cette terre, je croirais que le Brésil est une succursale de L'enfer? £n vérité, je ne puis comprendre que, par le fait seul de la coloration de sa peau,, une partie de Thumanité soit fatalement condamnée à être ainsi torturée par Tautre. Peut-être me répondrez-vous, avec votre logique catholique, que c'est en suite d'un crime passé que cette population endure de pareilles souffrances; mais alors que deviennent la rédemption et Les promesses qui furent attachées à ce grand sacrifice? »
Le père secoua dédaigneusement la tète, et il prononça, avec une véhémenco qui plus d'une fois me fit frémir, la longue improvisation que je vais transcrire :
a Vous me demandez ces choses parce que vous êtes un insensé, parce que vous n'avez aucune croyance, parce que vous avez abandonné la foi de vos pères, sans avoir réfléchi, sans avoir cocaparé sa majesté imposante, son unité, et la divergence des systèmes qui vous poursuivent et qui vous égarent dans un dédale d'où vous ne pouvez sortir. Vous , Français railleur et sceptique, inclinez-vous devant la raison qui vous parle , et écoutezmoi I
« Lorsque l'humanité se résumait dans deux êtres, une expiation et une victime furent promises pour racheter leurs crimes , qui pesèrent sur l'humanité entière; mais, lorsque les sociétés nombreuses et disséminées se sont partiellement soulevées contre la barrière intellectuelle que Dieu leur avait défendu de franchir, Dieu a frappé les coupables, sans rejeter sur l'espèce la responsabilité du crime des individus ; c'est ainsi que des villes ont péri, c'est ainsi que ce globe inondé n'a offert une terre ferme qu'au pied du juste qu'il voulait sauver. Malgré ces terribles châtiments et ce9 drames effrayants, où les souffrances furent indicibles, il y eut bien des révoltes encore, et, comme dans les premiers âges, ceux, qui descendirent des révoltés durent porter la peine des méfait» de leurs pères 1 N'entendez-vous pas ce formidable ana-
LE BRÉSIL. iil:
thème, qui retentit dans le numde et dont chaque plainte du- nègre est un écho : Maledictus Chanaan servus servorum erit fratribus suis! Eh bien! c'est ce formidable anathème qui pèse sur la race,, et qui s'appesantira peut-être sur elle jusqu'à la. consommation des temps....
c Vous vous récrierez sans doute, vous direz : c Mais qu'était « ce crime en comparaison de la soufifrance endurée depuis?... » Ce n'était rien, en effet, d'outrager la majesté paternelle, de tourner en dérisioiL ce qui représentait alors la majesté divine, parce que le sacerdoce n'existait pas ; ce n'était rien de faire un thème d'obscénité de cette autorité sur laquelle repose la stabilité de la société, de l'ébranler dans sa base, lorsqu'elle était fondée à peine 1 Eh bien ! la. malédiction fut prompte, et la punition instantanée : Les descendants du maudit ont souffert dans leur affection paternelle, comme l'outragé avait souffert dans la sienne ; leurs enfants ont été traînés en esclavage, et ils sont morts en leur présence sous le bâton d'un maître étranger.
a Et savez-vous, d'ailleurs,, si c'est là ce qui constitue tout leur crime? Savez-vous s'il ne serait pas téméraire, de laisser agir volontairement, même au milieu de votre monde qui se croit si fort, ces êtres qui, ne vous y trompez pas, possèdent des secrets formidables dont la révélation vous ferait frémir?
a Riez, riez, vous qui êtes Français, membre peut-être d'une académie de province ; moi je ne suis qu'un pauvre prêtre catholique, qui croit comme les bonnes femmes à la toute-puissance et à la bonté de Dieu, mais qui croit également aux esprits rebelles avec lesquels le méchant peut être en rapport, et je m'étonne que nous ayons autant de puissance sur cette race réprouvée. Vous ne connaissez pas ces êtres maudits, et ils ont trop d'intérêt à tromper ceux qui pensent comme voua pour que vous les connais* siez jamais. Croye»-moi» ces gens, je vous le répète, ont d'horrible» secrets ! J'ai plus de soixante et dix. ans d'âge et cinquante ans de sacerdoce; mon front rayonne d'une double auréole, mes. cheveux blancs et mon saint caractère; eh bienl croyez le vieillard et le prêtre^ qui ne veuienf pas vous, tromper, et écoutez ce récit :
c J'étais plus jeune que vous brsque je parcourais, sous la cob^ duited^un nègre, les solitudes brésiliennes; arriyé dans une forêt,
Ji2 DE FRANGE EN CHINE.
profonde, uu léger dissentiment s'éleva entre moi et mon guide. Je parlai impérieusement à cet homme ; je voulus lui imposer ma volonté; mais lui, jusqu'alors humble et soumis, se dressa de toute sa hauteur, me lança un regard de défi et me dit avec însolence :
« Nous verrons bientôt qui demandera grâce, du blanc ou de € l'esclave ! »
t A ces mots, il siffla d'une façon étrange, et aussitôt je vis apparaître, sur les branches des arbres, entre les arbustes, au-dessus de la pointe verte des herbes, la tête de milliers de hideux reptiles sifflants et irrités , lesquels vinrent en rampant baiser les pieds du maître qui les avait appelés et qui leur rendait leurs hideuses caresses! Plus de trente ans se sont écoulés depuis ce moment, et pourtant ce spectacle est encore présent à ma pensée ; il obsède mes jours et il trouble mes nuits! Je restai immobile, je ne prononçai pas la moindre parole ; je ne fis ni prière ni supplication, lorsque, sur un nouveau cri de mon conducteur, cette affreuse vision disparut comme elle était venue. Oh! je vous le dis, il existe un lien mystérieux entre ces êtres affreux, que toutes les mythologies représentent comme le symbole du mal, et la race maudite que vous plaignez !
« Et de quel droit, d'ailleurs, voulez-vous soustraire les nègres aux châtiments , à l'exploitation , pour dire comme vous, que le blanc leur impose? Savez-vous si les châtiments ne constituent pas leur expiation? Savez-vous si ce ne sont pas ces douleurs incessantes, ces humiliations profondes , qui maintiennent leur âme ^ dans un état d'abattenoient qui les empêche de faire le mal, ou dans un état d'exaltation qui les rend meilleurs?
c Vous croyez connaître l'homme, parce que vous avez coupé des lambeaux de chair avec un scalpel; mais vous n'avez pas sondé l'âme humaine. Si vous aviez vécu sous le cilice et dans les cloîtres, vous sauriez que rien ne s'obtient que par la douleur. Les souffrances du corps assainissent l'âme et lui permettent de s'élancer dans des régions qui ne sont accessibles qu'à ceux qui ont tué le premier sous des étreintes douloureuses. J'ai vu, entendez-vous, j'ai vu des nègres venir réclamer ces punitions corporelles auxquelles vous voulez les arracher et dire : « Mattre, cela « va mal, j'ai envie de mal faire, faites-moi battre aujourd'hui; >
d'autres encore demander avec insistance qu'on les vendit, parce qu'ils avaient envie de tuer autour d'eux ! Et ces altérations morales s'observent chez ceux qui sont les favoris de maîtres trop indulgents ! Oh î croyez-moi , cessez de yoûs apitoyer sur leurs souffrances.... Pleurez, mais en secret, sur les rigueurs nécessaires qui les frappent; mais que leur sang coule incessamment sur la terre et abreuve la poussière qui en a soif !
€ Voulez-vous une dernière preuve de l'anathème qui les poursuit? Voyez les nations qui ont eu le malheur de s'unir à eux , qui ont eu l'infamie d'introduire leurs femmes dans leur lit et de les associer à leurs débauches, car en aucun cas elles ne saui*aient être les compagnes d'une existence honnête ; ces nations ont déjà le sceau de la race anathématisée à laquelle elles se sont unies , un sang esclave coule dans leurs veines, et tôt ou tard elles subiront une humiliante suzeraineté I Déjà chacun s'immisce dans leurs affaires; chacun croit avoir le droit d'inspirer leur politique; déjà, vous dis-je, elles sont esclaves comme l'était ia mère hideuse qui leur donna sou lait ! Et voyez les enfants nés de ces rapprochements! la sainte majesté de l'homme disparaît de leur front, qui se rapetisse et s'efface ; leurs membres grêles et arqués se rapprochent des formes animales, et leur instinct se déprave comme leur corps et leur intelligence! Adieu; puissiez-vous vous souvenir de mes paroles!... »
Là-dessus, le vieux prêtre s'éloigna ; je restai anéanti sous ce langage passionné et véhément; et, en rentrant chez moi, je m'empressai de transcrire cette bizarre conversation , qui clôt tout ce que j'avais à raconter après mon séjour au Brésil.
J'oubliais de dire que le P. *** avait les yeux bleus, et qu'Esquirol nous a dit souvent que les individus aux yeux bleus étaient plus que d'autres prédisposés aux affections mentales.