‹ De France en ChineChapitre 4 sur 9 · TV · texte numérisé non relu

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lie emp de Bonne -Espérance*

Nous parttmes de Rio^de- Janeiro , l'imagination remplie de tout ce que nous avions vu pendant notre séjour au Brésil. Cette nature exubérante et parée , ces grands fleuves bordés d'arbres gigantesques, ces cascades bruyantes, les soènes à demi sauvages qui s'étaient passées devant nous, se retraçaient à notre esprit; et, en suivant d'un regard distrait le sillage écumant de la Sirène., nous nous prenions à regretter la terre féconde que nous quittions. L'homme est ainsi fait : il se passionne pour ce qu'il connaît à peine , pour ce qu'il n'a fait qu'entrevoir; il est vrai qu'une expérience funeste lui permet rarement de regretter ce qu'il connaît mieux.

Le beau ciel de Rio sembla d'abord nous suivre pendant notre traversée de ce pays au cap de Bonne-Espérance. Des brises tièdes enflèrent nos voiles ; la mer , à peine ridée , s'ouvrait sans effort pour donner passage à notre belle frégate , dont l'allure tranquille et majestueuse était en harmonie avec le ciel qui scintillait -sur DOS têtes et l'Océan qui nous berçait sur son sein. Mais , lorsque nous approchâmes de la pointe africaine , la lame dure et creuse nous secoua rudement , le vent fit gémir notre mâture , et , la veille de notre arrivée au Cap, une brume épaisse nous couvrit de ses voiles ; les côtes , qui commençaient à se montrer, disparurent ; plusieurs bâtiments que nous apercevions auprès de nous devinrent invisibles, et les feux de la Victorieuse eux-mêmes s'éteignirent dans une obscurité profonde. La nuit devint tellement épaisse, que les deux bâtiments qui voguaient de conserve se virent forcés , chacun à son bord , de battre le tambour et de sonner les cloches , pour juger par le son de la distance qui les séparait , et pour prévenir ainsi une rencontre qui eût pu devenir funeste. Ordinairement , le silence qui règne la nuit à bord des tiavires n'est interrompu que par la voix de commandement de

l'officier de quart , ou par les cris des sentinelles préposées à ki garde du Mtiment ; aussi ces bruits inaiccoutumés et discordants ne laissaient-ils pas de nous impression ner<l'une manière pénible. Toutefois, la nuit se passa sans accident, et le lendemaia, lorsque le soleil se montra à rhoorizon, nous aperçûmes la montagne- de la Table , dont le plateau était encore couronné d'une vapeur légère et flottante , que la brise chassait devant elle.

La montagne de la Table a, dans sa configuration, quelque chose d'original , qui donne du relief et du caractère à la vue de ce cap accidenté; le dessinateur le moins habile peut faire de «e joli pays mie esquisse qui n'aura rien de banal , rien de commun^ et qui nexessemblera pas,. comme la plupart des vues de keepsakies et d'albums, à tous les paysages du monde. C'est, comme son nom l'indique, un immense plateau de schistes régulièrement stratiâés; il repose sur deux gigantesques blocs de granit nommés la Tète.et la Croupe du lion. Du point de la rade que nous vînmes occuper, nous apercevions' parfaitement les couches de la montagne, semblables à des tables de marbre superposées; le sommet horizontal a plusieurs lieues de long ; il est taillé à pic jusqu'à une hauteur d'environ deux cents pieds ; ensuite , ses pentes s'adoucissent et s'abaissent insensiblement jusqu'à la mer.

C'est sur cette inclinaison qu'est bâtie la ville du Cap de Bonoe^ Ëspéraace.

Vu à distance , le sol qui entoure la ville et qui borde le pied de la montagne a un aspect un peu aride ; quelques bruyères éparse^ et peu élevées, quelques arbres aux formes grêles et bizarres, réunis en petits gnoupes , le couvrent à peine. Quel contraste ayeic la terre jsmbaumée du Brésil I Au Brésil , toutes les parties osseuses des montagnes sont cachées sous la verdure et les fleurs ; ici ) la terre rouge sombre est à peine voilée par les feuilles légères des arbustes qui s'aventurent à sa surface et qui semblent nç recevoir qu'une nourriture insuffisante. Cependant les petites fleurs blanches , roses et jaunes, de ces plantes souffreteuses ont un aspect si doux et si mélancolique , qu'on se prend tout.de suite à les aimer, comme on aime ces enfants étiolés dont le regard intelligeat annânce la précocité.

Nous descendîmes à terre dans un canot que dirigeaient deux Malais aux yeux obliques . au teint pâle et plombi , au nez près-

que aquilin , aux membres grêles , aux cheveux noirs et liss^ , à la tête pyramidale , coiffée d'un chapeau pointu dont les larges bords abritaient jusqu'à leurs épaules. La rade renfermait alors un assez grand nombre de bâtiments de commerce de diverses nations , une frégate anglaise et une frégate française , l'Érigone , qui revenait de Chine , et qui allait , pour rentrer en France , renouveler sur la mer Atlantique le sillon que nous avions tracé.

Les navires français qui se rendent à notre colonie de Bourbon ne relâchent que fort rarement au cap de Bonne-Espérance, et nos relations commerciales avec ce pays intéressant sont peu importantes. Pendant que nous nous rendions de notre bord à terre , notre attention était captivée par la vue d'un pays nouveau et par le mouvement qui régnait dans la rade, où de grandes barques , portant des vivres et des marchandises, se croisaient en tous sens. Des myriades de pingouins voltigeaient autour de notre embarcation , tandis que les vieillards et les sages de ce petit peuple ailé , habitants nombreux et privilégiés de la rade , posés sur les morceaux de bois qui flottaient sur l'eau , nous regardaient passer avec la plus complète indifférence , sachant très-bien que leur personne est inviolable et sacrée dans ce lieu de refuge , où ils vivent sous la protection des lois et des policemen. Le débarcadère de Cape-Town est une simple construction en bois , qui se prolonge assez avant dans la mer pour favoriser le débarquement des marchandises lorsqu'il y a beaucoup de houle , ce qui arrive assez fréquemment dans ces parages.

Il n'est pas de naturaliste qui n'ait rêvé à la patrie des Hotteniots , des Boschismans et des Cafres ; il n'en est pas qui n'ait ardemment désiré , même au prix des plus grands dangers , de visiter cette terre habitée par des monstres formidables , et dont toutes les productions sont marquées d'un sceau étrange. Plus qu'un autre peut^tre je m'étais abandonné à de téméraires projets; aussi , lorsque je posai le pied sur ce Gap désiré , j'éprouvai une impression de surprise , de ravissement et d'enthousiasme dont le souvenir m'émeut aujourd'hui encore.

A peine foule-t-on ce point privilégié du globe, qu'on est immédiatement frappé des soins minutieux qu'une administration prévoyante donne à son embellissement et à l'entretien de ses promenades et de ses rues. On se rend du débarcadère dans l'intérieur

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de la ville pyar des allées larges et bien sablées; les habitations qu'on rencontre annoncent l'aisance et le luxe. Les rues, bien pavées , sont ornées de grands et beaux magasins ; de bonnes voitures , tratnées par d'élégants chevaux , les parcourent ; enfin on retrouve une ville entièrement européenne par les ressource» dont elle dispose pour satisfaire les mille besoins qu'enfante une civilisation Iralïinée. Ici , tout nous retrace la France , tout nous rappelle l'ordre et la sécurité qui régnent dans notre pays , et nous en trouvons , comme chez nous , la personnification dans les graves policenien dont nos sergents de ville sont une adroite contrefaçon. Certes , nous n'avions rien vu de semblable au milieu de la population déguenillée de Ténériffe , ni dans la confusion dé Rio , au sein de cette jeune société qui a tous les défauts inhérents à son âge.... Nous avions vu la décrépitude d'une société abrutie par la misère et la débauche dans le premier de ces deux pays; dans le second, une activité désordonnée et fébrile. Ici, c'est la vie dans sa manifestion la phis normale, la vie laborieuse , grave , sensée , avec toutes les joies et toutes les satisfactions que procure le développement des facultés bien employées.

Avant de visiter la jolie ville où nous venions de descendre y notre premier soin fut de chercher des logements qu'on n'avait pu nous procurer, malgré les ordres que nous avions donnés. Le Cap est le rendez-vous des valétudinaires de l'Inde ; c'est sou» son ciel si pur que les riches nababs viennent oublier les ennuis d'une vieillesse prématurée et réparer leur santé minée par le» excès d'une vie trop orientale. Ordinairement ces Grésus indien» arrivent en ce pays avec une suite nombreuse ; ils sont accompagnés de domestiques de race hindoue , aux traits européens , au teint noir, aux cheveux longs et soyeux. Ces domestiques sont coiffés d'un turban en mousseline; ils portent un large pantalon et une tunique flottante ; leurs jambes sont ornées de bracelets et leurs orteils d'anneaux d'or , comme ceux des citoyennes du temps du Directoire. Rien n'est singulier comme de voir , dans de brillantes voitures , les figures parcheminées des maîtres à côté des traits nobles et fortement caractérisés de leurs beaux conducteurs.

Grâce à ce concours d'étrangers, il est souvent fort difficile d'avoir des logements à Cape-Town , et , lors de notre arrivée^

fiB DE FRAl^CE £N GBIN».

l'alQuence des voyageurs était telle, que nous ne pûmes trouver place dans aucun hôtel , et que nous fûmes forcés de chercher dan& de& maisons particulières un asile jusqu'au jour de notre dé{)art. Il existe au Cap une coutume assez singulière : certaines familles ont l'habitude de loger chez elles quelques étrangers <|ui s'assoient à la table commune et qui reçoivent, à des prix trèsHfnodérés , une hospitalité tout à fait patriarcale. C'est dans une de ces maisons que nous fûmes accueillis par mistress H*'î*, lacpaeUe noua reçut sans empressement , mais avec une bienveillance sincère et de bon goût. Lorsqu'on sut qui nous étions, on nous admit dans l'intimité , comme d'anciennes connaissances. Cette excellente famille se composait de Mme H**^*^, de trois jeunes • personnes charmantes et de deux petits garçons. Toutes les occupations relatives aux soins de la maison étaient distribuées d'après l'âge des membres qui la composaient.

Dès le second jour de notre arrivée, nous fûmes délivrés de toute contrainte cérémonieuse ; les enfants grimpaient sur nos genoux avec le plus aimable sans-façon; nous jouissions enfin des charmes de la vie intime, qu'on apprécie d'autant plus en voyage, qufils rappellent la patrie et le passé. Chacun de nous gardera un long et doux souvenir de cette relâche au cap de Bonne-Espérance. C'est la plus déticieuse de toutes les compensations accordées au voyageur pour les fatigues et les ennuis qu'il endure, que d'accumuler dans sa pensée des souvenirs sans amertume , sans regret . «tde pouvoir évoquer, pendant les heures d'oisiveté et de repos, de gracieuses apparitions, qu'il ne trouvera plus sur le chemin de kl- vie.

•La ville du Cap est certainement une des plus jolies villes que je connaisse. Les maisons sont généralement très-basses, mais elles sont établies sur une large superficie de terrain, et par conséquent aussi spacieuses que commodes. L'architecture n'en est pas très^soignée, mais elles ont une apparence de con£ort et de bonkeur calme qui fait plaisir à voir. Toutes les rues sont tirées au 66rdeau; on a laissé assez d'espace entre les deux rangées de maisons quiles bordent pour établir une allée d'arbres dans chacune d'elles ; aussi toutes les façades sont-elles abritées par des chênes 0t des ormeaux, nos compatriotes^ on par des plantes grimpantes detf <dimats tropicaux; La place de la Parade est*une t^s-bell»

LE CJ^ DE BGNIIE-KSf^ÉRAiNGE. §ft

pramnnK^, cfnt afitecta la forme d'un camé parfeit ;. elie eat pla»* téa de: ehénes admirables et renferme deux petit» édifiera fort éléganUr damt l!un eai la Bourse.

Lesma^sin&du Gap^sont de vrais musées de cusiasités; à côté de ce que Tindustrie anglaise confectionne de plus délicat et de pEufr ulile, on y tcQuve. le» produits de Tlnde, de la Chine et des lieiiplades sauvage» de T Afrique. Les tissus légers et les bracelets qui parent uee bayadèra sont, étalés à côté du petit soulier et du eoffret myatéi'ieux d!une Chinoise, le keepsake d'une lady auprès du colUer en coquillages d'une négresse ou du manteau, en peau de tigre d'un roi cafre ; le nécessaire d'un gentleman figure en fa€« de la pipe giY>ssière d'un Uottentot, et les poteries de l'Inde a^'étalent pêle-mêle avec les porcelaines du. Japon, de la China et de TAugleterre.

Lorsqu'on parcourt les rues du Cap, on est étonné de la multiplicité de temples qu'on y rencontre. Ce sont des église» de presbytériens, d'anglicans,, de wesleyens ,. de luthériens, de catholiqueSf et même des mosquées 1 Ji est peu de villes où les diverses confessions chrétiennes se fassent une concurcenee plus, aetive ; comme le gouvernement du Cap les protège: ton* tes également , elles vivent extérieurement dans la plus parfaite intelligence, se contentant de s'anathématiser mutuellement dans leurs temples. Si on demande quelle est en définitive l'aotioa de ces diverses sectes, nous dirons qu'elles entretiennent au plus haut point le sentiment religieux et l'observation des devoirs que les croyance» imposent. Chacun, dans la sphère qu'il peut pari» courir, agit dans l'intérêt de sa croyance; mais l'humanité y trouve son compte.

On ne saurait s'empêcher, en venant du Brésil au Cap, d'ét»^ blir un parallèle qui est tout à l'avantage du dernier de ces deus pays, entre les mœurs dissolues des habitants de l'Amérique méôdionale^ qui a conservé l'esclavage , et celles qui honorent cette terre libre, où les doctrines chrétiennes sont mises en. praticpie* U n'existe pa» au Cap de ces maisons de réunion qui favorisent la désœuvrement et la paresse, où la curiosité ne s'alimente qu^ de médisance» scandaleuses et de mensonges colportés par Ten^ vie et par la sottise. Un club, où l'on reçoit presque tous le» JiOQcaaux.du monde, est le seul endroit où, Ji certaines heures^

on rencontre des hommes sérieux, qui viennent prendre connais^ sance des événements importants. Le Gap compte environ vingt mille habitants agglomérés dans la ville ; ce sont pour la plupart des Hollandais, des Anglais, des Allemands, des Malais et des nègres hottentots, cafres ou mozâmbiques.

Il y avait jadis un théâtre à Gape-Town ; mais, sur la demande de diverses sectes chrétiennes, le local a été consacré à une école primaire gratuite. Cette école est indistinctement fréquen tée par des enfants de toutes les croyances, qui y reçoivent une instruction en rapport avec le milieu social dans lequel ils doivent vivre.

Les mœurs ont ici quelque chose de patriarcal ; aussi les relations portent'-elles un cadiet de pureté naïve qui nous charmait. Un jeune homme peut fréquenter assidûment les bonnes maisons hollandaises, les graves maisons anglaises, peuplées de jeunes personnes, et exprimer publiquement sa préférence pour l'une d'elles, sans que personne y trouve à redire, sans que les parents s'en alarment, et il est à peu près ^ans exemple qu'on ait eu à se repentir de cette confiance accordée à la loyauté et à l'honneur. Je rencontrais fréquemment dans une maison un joli couple dont on me raconta l'histoire. Je la transcris très-brièvement; elle servira à faire comprendre jusqu'où s'étend la confiance mutuelle qui existe entre deux jeunes gens qui se sont aimés sans entraves et qui ont compté sur eux seuls pour faire leur position.

Ceux-ci étaient pauvres et l'époque de leur union avait été ajournée, d'un consentement mutuel, jusqu'à ce que le prétendu eût, par son travail, assuré l'existence du futur ménage. Cet heureux moment arrivé, on arrêta le jour et l'heure du mariage. Les parents de la future furent d'autant plus exacts au rendez-vous, que ceux de l'autre partie contractante n'habitaient pas Cape- Town et n'y venaient que pour assister à la cérémonie : cependai^t l'heure assignée passe et le futur ne se présente pas; deux, trois, quatre heures s'écoulent sans qu'aucun message vienne donner l'explication d'une conduite aussi étrange. On s'étonne avec quelque raison, lorsqu'on apprend que le jeune homme est parti précipitamment dans la matinée, sans dire à qui que ce soit la cause et le but de son voyage. La jeune fiancée fait ses excuses à la société rassemblée à son intention, affirmant sans crainte,

sans embarras, que la cérémonie est seulement remise, et annonçant qu'elle va déposer ses habits de mariée; mais au même moment arrive le jeune homme, qui explique le plus naturellement du monde qu'on est venu, dès le matin, lui proposer une affaire commerciale qui lui permettra de réaliser plus de trois cents livres sterlfng de bénéfice, et qu'il est parti immédiatement pour ne pas éveiller la convoitise de ses concurrents, bien per* suadé qu'on lui pardonnerait, en faveur de la cause, quelques instants de retard. Songer à une affaire d'argent lorsqu'on touche an terme du bonheur I Quel crime abominable !... Mais, dans ce pays-ci, l'éducation est telle, qu'on apprend de bonne heure à se former une idée juste de la vie avec toutes ses nécessités.

La liberté civile et la liberté religieuse se sont unies pour faire disparaître du Gap l'esclavage. Quel que soit le vêtement dont un homme est couvert, quelle que soit la couleur de sa peau, on sait qu'il est dans le libre exercice de ses facultés et de ses droits, et c'est peut-être le seul pays de la terre qui, pour la gestion de ses affaires municipales, appelle dans sou corps électoral des blancs originaires de tous les pays du monde, des noir& de toutes les races,' Hottentots, Mozambiques, et même de» Malais musulmans.

Ces derniers sont surtout en grand nombre au Cap. où ils font preuve ■ d'inteUigence et d'une activité merveilleuse. Un matin, par une fraîcheur charmante, nous errions, M. de Perrière et . moi, aux environs de la ville, lorsque nous pénétrâmes dans un jardin situé sur le versant d'une colline qui borde la mer ; de grands aloès qui entourent ce terrain avaient dérobé à nos regards nombre de petites constructions gracieuses, qui se cachent sous les plantes et les arbustes en fleur. En les considérant de plus près, nous vîmes que ces monuments étaient couverts de carac-> tères arabes. Nous apprîmes d'un jeune homme qui suivait le même sentier que nous que nous étions dans le cimetière des Malais musulmans et que c'était sous ces touffes charmantes de bruyères, de géraniums et de roses, qu'ils venaient ensevelir leurs morts. Nous fîmes le tour douces oasis silencieuses, car on ne saurait nommer autrement ce joli tertre couvert de fleurs et de pierres blanches, et nous nous en allâmes, enviant la foi poétique de ces hommes qui ont assez de croyance dans la bonté de Dieu

p<nxr faire d'un tambeafr unfr hutte flviirie- oui doit reposer le corps* y tanctis: que rame heureuse est appelée à d'autres desti- Rees*

Pendant notre séjour à Gape-Town, un vaisseau de guerre néerlandais vint y relâeher; les hfid)itants^ d'origine hollandaise pro&tèrent de cette circonstance pour exprimer au commandant la sympathie que leur inspiraient d'anciens compatriotes, et une séré»iade fut spontanément organisée pour fêter l'arrivée du navire. On se tromperait si. on voulait vcâr dans'cette démonstration, une protestation contre la domination anglaise. Aujourd'hui, les habitants du Cap ne sont plus ni Hollandais^ ni Anglais, ni Allemands, ni Français ; la plupart sont nés sur le sol africain, et ils {«nessentent leur future destinée. Une population éclairée, laborieuse, entreprenante, essentiellement industrieuse,, eou^rrant une. sup^ficie de terrain qui s'étend depuis Gape^Town jusqu'à Port- Natal^ ne saurait rester longtemps dans la dépendance d'une métxt)pQle européenne. Monarchie ou république, tôt. ou tard le Gap proekmera sa séparation de l'Angleterre : lesr habitants nés à Ga^^Town, en s'intitulant Africains, ont conscience de leur avienir.

Les environs de Gape-tTown ont, comme je l'ai dit, un cachet jiarticulier : les parties incultes sont couvertes de bruy'ères et de pcotéacées ; les terres cultivées sont plantées de vignes et d'ar^ lûtes, fruitiers, tous originaires d'Europe. Il est peu de contrées que des colons intelligents aient façonnées avec plus d'art et de soin. Dès les premi^s temps de leur arrivée sur le sol africain , les Hollandais ont voulu en faire un pays à l'image de oelui qu'ils quittaient ; ils y ont parfaitement réussi : on voit partout, autant que. les. localités le permettent, des canaux d'irrigation parfaitement disposés, bordés de trembles et de peupliers; de belles aUéfis de chênes abritent les habitations, qui sont en tout semblables à celles de la Flandre et de la Hollande, propres, cirées, blaachies comme les murs et le parquet d'un temple.

C'est à une petite distance de la ville, dans un lieu: appelé Gonotance, qu'on i-écolte le vin qui porte ce nom. Trois propriétaires sont exclusivement en possession de la confiance des consommateurs ; ce sont MM. Gloëte, Van Reynet et Gollios. Les clos do ces messieurs sont de superbes villas, où ils font le meiUeuD

LE CAP mr BONIf&-E»Pt RANGE. 123

accueil aux étrangers, sans se préoccuper, en vrads gentlemen qn'ils sont, si les visiteurs viennent ou non acheter leurs produits '.

l\ existe quatre espèces de vin de Constance : le pontac, le frontignac, le constance rouge et le constance blanc. Le premier de ces vins se fabrique avec deux espèces de raisins, un raisin bèanc et l'autre noir. Le raisin blanc est absolument semblable à celui avec lequel on fait, en France, le vin de Frontignan. On* le cueille excessivement mûr, on l'égrène et on en exprime le suc dans de grands tonneaux. Lorsqu'il commence à fermenter, on le transvase pour interrompre cette première fermentation. On laisse sécher sur le cep le raisin noir, qui n'est autre que le teinturier du midi de la France , et, lorsqu'il ne renferme plus un atome de moût, on met les grains dans le suc précédemment exprimé du rai»n blanc; ces grains s'en imprègnent, et on les- écrase alors, pour qu'ils donnent toute leur partie colorante. Comme on le voit, l'addition du raisin noir n'est faite que dans le but de colorer le vin, et certainement on ne pouvait trouver un procédé plus barbare pour obtenir une liqueur rouge avec du sue de raisin blanc. Malgré les vices d'une fabrication aussi défectueuse, le pontac est le plus estimé de tous les vins de Constance ; c'est aussi le plus dber, et celui qui, en même temps, a le plus de caractère et ressemble le moins à nos vins liquoreux de France. Il a toujours, quel que soit son âge,- un peu d'âcreté ; ce défaut vient de ce que le raisin noir, qui a subi une dessiccation complète sur sa tige, ne renferme plus de sucre au moment où on l'emploie, mais un principe astringent, uni à la partie colorante, qui prend vivement à la gorge.

Le frontignac se fabrique seulement avec le raisin blanc dont j'ai parlé précédemment. Le principal secret de sa confection consiste à empêcher la fermentation au moyen de mèches soufrées, et à transvaser le liquide plusieurs fois, jusqu'à ce qu'il soit séparé de tout ce qui en altère la transparence. Après le pontac, c'est le frontignac qui est le plus cher et le plus recherché- Quant

I . M . Natalis Rondol a publié souï ce litre : Constance, son vignoble et ses vins, un: travail plein d'inlérèl. Les procédés de fabrication y sont décrite are» l«.pk»b^vère exactitude; c'ealone véritable monograplûe sur Conalaoce*. ^

au constance rouge et blanc, il a tant de rapport avec les vins de Malvoisie et même avec ceux de la bonne ville de Cette, que je ne sais, en vérité, si on pourrait toujours le distinguer de ces derniers.

On conserve les vins de Constance dans des tonneaux en chêne parfaitement soignés , et on ne les met en bouteilles qu'au moment de les expédier. Ils supportent assez bien le transport, sans cependant acquérir des qualités nouvelles, ce qui est un défaut pour un vin de luxe qu'on ne saurait consommer sur les lieux. Depuis quelques années, on a essayé de contrefaire le Champagne à Constance 1... Que les Rémois ne s'alarment pas de la concurrence; car nous, qui avons goûté à cet infâme breuvage, nous aimerions mieux avaler l'huile rance d'une lampe d'église que de tremper une seconde fois nos lèvres dans ce prétendu sillery.

Nous allâmes visiter les trois clos de Constance dans un très^bel équipage qu'on avait mis à notre disposition , et qui étai( conduit par un cocher malais dont l'immense chapeau pointu dominait notre voiture, comme le toit d'un minaret. Nous nous arrêtâmes d'abord chez M. Collins, qui nous fit admirer son habitation dans les plus petits détails ; nous flattâmes sa vanité de propriétaire en nous arrêtant devant des statues de grandeur naturelle , représentant des Cafres, des Hottentots, des Boschismans dans leur cahute , et se livrant à diverses opérations de la vie domestique. Ces statues ont été faites à Londres, à ce que nous dit M. Collins; elles sont effectivement assez mauvaises pour que l'on n'en doute pas. Après mille petites circonvolutions pour nous faire admirer tantôt un arbre nain, tantôt un arbre géant, le propriétaire nous introduisit enfin dans le clos, qui est parfaitement tenu, et où il nous veirsa le nectar qu'il fabrique.

En le quittant, nous nous rendîmes chez M. Cloëte, qui nous soumit aux mêmes épreuves, en nous abreuvant d'absinthe et de miel, c'est-à-dire en provoquant notre enthousiasme en faveur d'une stalactite, d'une coquille, d'un oiseau, d'un tigre empaillé, et en nous forçant à de nouvelles libations. .

Nous allâmes enfin chez M. Van Reynet, qui n'avait ni stalactites, ni statues, ni coquilles à nous faire admirer, mais qui nous offrit, en compensation, une table servie de fruits secs et de fromage , présumant qu'à notre visite se rattachait le désir de

faire l'acquiàition de quelques bouteilles de constance, et voulant mettre notre palais en état d'apprécier dignement les qualités supérieures de ses produits. L'hospitalité de M. Van Reynet fut si bienveillante, il nous abreuva si largement de sa liqueur divine, que nous fûmes sur le point de perdre le souvenir des choses d'ici-bas.

Parmi les personnes que j'eus le bonheur de rencontrer au Cap, il en est deux dont je ne puis passer les noms sous silence : ce sont MM. les docteurs Pape et Sayher, qui furent pour moi pleins d'obligeance. C'est chez ce dernier que je vis un jeune Boschisman de dix -sept à dix -huit ans, arrivé depuis peu de Tintérieur. La taille de cet individu n'avait pas plus d'un mètre ; son teint était olivâtre , et bien moins foncé que celui d'un Hottentot. Ses cheveux courts et laineux ressemblaient^ à de la mousse sur un rocher; ils se confondaient presque avec les sourcils, tant le front était déprimé , et les ailes du nez s'aplatissaient sur des lèvres énormes. Cet enfant portait tous les caractères de la faiblesse et de la débilité ; il parlait seulement la langue de sa tribu , que M. Sayher connaissait fort bien, et il repondait avec une extrême lenteur aux questions qu'on lui adressait* Lui ayant fait demander quels étaient les objets habituels dont les Boschismans faisaient leur nourriture , il me répondit c que les gens de son pays mangeaient de tout, depuis les œufs de fourmis et les fourmis ellesmêmes , jusqu'aux éléphants , quand ils les trouvaient morts. »

Il est difficile d'avoir l'idée d'une dégradation physique aussi grande que celle dont était frappé ce petit malheureux ; ses jambes étaient arquées comme celles des espèces animales qui se rapprochent le plus de nous : on eût dit que les muscles qui forment le mollet existaient à peine chez lui à l'état rudimentaire. Tels sont les effets de la misère et de la persécution sur la race humaine I Autant eHe est belle et puissante au milieu du bien-être, de l'abondance et de la sécurité, autant elle est hideuse, débile à l'état de sauvagerie , dans ce prétendu état primitif qu'on s'avise parfois de nous vanter.

Les Boschismans sont certainement une ramification de la race hottentote réduite à la condition la plus misérable par les poursuites dont ils ont été l'objet. Entourés de Cafres, de Hottentotà qui leur ont voué une haine implacable , ces malheureux ont eu toutes les peines du monde à perpétuer leur race ; et ils n'ont pas

eu seulement à 9e défendre contre ces ennemis eruels, mais<en« eore contre ]es fonnidablos animaux qui peuplent cette vieille terre d'Afrique, et pour lesquels ils devenaient une proie d'autant plus facile qu'ils étaient dénués de tout moyen efficace de défense. Pour échapper à tant de dangers , ils se sont vus contraints d'établir leurs demeures sur les arbres les plus élevés des forêts, dans les antres les plus inacGessibles,et de soutenir leur misér^le existence à l'aide des aliments les plus dégoûtants. Les persécutions et la misèro ont rendu les Boachismans méchants et cruels, et dans leur faiblesse ils n'ont étudié la nature que pour lui emprunter tout ce qu'elle possède de funeate et de délétère, afin de l'employer contre leurs ennemis. Personne ne connaît nneux qu'eux les planteis vénéneuses et les reptiles les plus dangereux , dont ils extraient les principes toxiques pour préparer leurs flèches; aussi la plus légère blessure produite avec les armes de ces êtres faibles et chéti£s est-elle toujours mortelle. *

C'est avec M. Sayher que j'ai parcouru les environs du Gap et que j'ai fait connaissance avec la flore de ce charmant pays; malheureusement la saison ne se prétait pas à nos recherches , «t nos récoltes ne furent pas très-abondantes. Un jour que j'herborisais avec mon excellent guide le long de la montagne de la Table, nous arrivâmes dans un ravin profond , où coulait une eau limpide. En explorant du regard les objets qui nous entouraient, nous aperçûmes, au-dessous d'une roche qui surplombait, une figure noire et ridée qui nous regardait avec attention. L'aspect de cette créature étrange n'avait rien de bien rassurant. Sa mâchoire proéminente et son nez écrasé me la firent prendre pour un vrai Boschisman vivant dans la retraite; mais mon guide, qui connaissait mieux les indigènes , s'étant servi de sa canne comme d'un fusil pour coucher en joue l'inconnu , nous le vîmes tout à coup montrer son corps grêle et velu , s'accrocher à l'aide de ses longs bras à la partie supérieure de la roche, sauter lestement dessus et disparaître en un clin d'oeil. C'était, comme me l'expliqua M. Sayher, qui connaît les mœurs des singes comme celles des Hottentots et des Gafres , un énorme babouin cha^aé de sa troupe pour quelque méfait et vivant à l'écart.

Lorsque ces animaux vont en maraudeurs parcourir les champs, ils placent des sentinelles pour les prévenir en cas de dan-

LE CAP B£ B0N7(£-£5FfÉR£NGE. 42T

ger. "Si , TïMlîgré ces 'précautions , ils sont pris en flagrant déixt^ leurs éclaipeurs sont responsables' de œt accident; ils leur aérni» nistrent après jugement ime correction si énergique à coups -dé pierres ou de bâton , que parfois ils les laissent morts sur la place. Quand il s'agit seulement d'une peccadille, ils se contentent d'exiler les coupables pendant un certain temps, et ne les réintègrent dans leurs droits de citoyen qu'après une expiation proportionnée à leur faute. Jln'estpasrare de rencontrer des bandes de babouins dans les naontagnes qui dominent le Cap ; c'est même le seul gcànd mammifère qui s'y soit perpétué, le lion, l'éléphant et l'hippopotame ayant fui devant la civilisation et s'étani retirés là où les Hottentots se sont arrêtés. en^t^mémes.

Je tIs fréquemment M. Sayher pendant mon séjour à Cape-Town; j'allais visiter son laboratoire, dans lequel étaient amonceléeus les richesses naturelles de cet. admirable pays. Mon excellent collègue se prétait à toutes mes fantaisies, débouchant des. flacons pour examiner des reptiles, décollant des bottes pourvoir des insectes,. et me racontant avec son ilegme germanique ses courses aventureuses dans la Gafrerie, au milieu de ces populations dont l'Angleterre a su se faire des amis. Je ne connais rien d'intéressant comme les récits de l'intrépide voyageur qui a vécu des année» entières avec les sauvages que les wesleyens et Les frères moraves initient à la civiliffîition chrétienne. '

11 est peu de pays sur lesquels on possède autant de documents

que sur le cap de Bonne-Ëspérance. Indépendamment des journaux

qui se publient à CaperTown, à Graham-Town, à Ëlizabeth-Town,

à Port-Natal , des annuaires qui paraissent au commencement de

chaque année, des tableaux statistiques imprimés par ordre de

l'administration, il existe encore un très-grand nombre d'ouvrages

spéciaux, qui donnent des détails pleins d'intérêt sur les mœurâ,

les habitudes, les produits de ce pays et les événements dont il

a été le théâtre. Entre autres livres, il en est un dont la lecture

est des plus attachantes par l'originalité des descriptions et Té-

trangeté du sujet; il est intitulé Wild Tribes and sport of South

Africa, by Marris. En lisant les récits de l'officier anglais, on pai^

tage les émotions et les enivrements de ce chasseur prodigiéixx,

qui semble avoir hérité de la massue d'Hercule«

Nous recommandons également à nos lecteurs \eBeprint of Pon--

Natal, by Chase, dans lequel sont racontés de la manière la plus dramatique les événements de Port-Natal, la migration des Boers, toutes choses fort mal connues en France et décrites avec une poésie biblique qui fait ressembler cette page de l'histoire du Cap à un feuillet détaché de TAncien Testament.

Il est encore quelques autres ouvrages que nous aurions pu mettre à contribution ; mais nous avons préféré notre prolixité, peutêtre un peu ennuyeuse, à des détails fort intéressants sans doute, qu'il eût fallu recueillir de tous côtés. En voyage, les journées sont si courtes et les heures si rapides, qu'il n'est pas permis de bouquiner et de chercher ailleurs que dans ses notes et ses souvenirs des faits^à raC'Onter, des sites à décrire et.... de petits mensonges fort innocents à inventer; car quel est le voyageur qui ne mente pas légèrement? Pour moi, je n'en connais pas.

Le seul événement un peu remarquable qui se passa pendant notre séjour au Cap fut le rappel de sir Charles Napier, gouverneur de cette colonie : il fut remplacé par M. P. Maitton. Les amis de l'ancien administrateur lui exprimèrent publiquement les regrets que son départ leur inspirait, en lui offrant un banquet auquel assista son remplaçant. Bien que M. de Lagrené n'eût aucun caractère officiel au Cap, les commissaires qui présidaient à cette réunion ne s'empressèrent pas moins de venir prier le ministre plénipotentiaire de France en Chine de leur faire l'honneur d'y assister. Malheureusement, M. de Lagrené, qui, depuis plusieurs jours, avait fait ses dispositions pour un voyage dans l'intérieur où nous allons le suivre, ne put se rendre à leur désir.

Au moment de notre départ, on nous annonce la mort de l'agent consulaire de France. Nous ne pouvons donner de bien vifs regrets à la perte d'un vieillard valétudinaire qui nous était inconnu ; mais la vive sympathie que nous inspire ce beau pays nous fait immédiatement songer à celui de nos compatriotes qui sera assez heureux pour venir le remplacer. Nous nous empressons de faire le roman de son existence , suivant que nous lui supposons le goût du monde ou celui de la retraite, des désirs bornés ou le goût des plaisirs bruyants, et toute l'ambassade conclut à l'unanimité qu'avec de la raison, un esprit sérieux, l'amour de l'étude.... et un peu d'autre amour au cœur, on peut vivre à Cape-Town ^ussi heureux qu'à Paris.

LE CAP DE BONNE-ESPËRÂNGE. i29

Le 114 mars, à cinq heures du matin, un^- immense chariot à quatre roues stationnait devant la porte de l'hôtel où logeait M. de Lagrené ; cette pesante machine renfermait trois bancs fort médio* crement rembourrés, suspendus sur des courroies ; et huit bons chevaux attelés à cette locomotive attendaient impatiemment le moment du départ. €e ne fut pas sans surprise que j'appris que ce lourd équipage était destiné à nous transporter pendant toute notre excursion dans Tintérieur. Deux cochers malais , surmontés de leurs larges chapeaux pointus, grimpèrent sur le siège perché audessus de la voiture : Tun tenant en main un fouet démesurément long , et l'autre les rênes. Ces habiles conducteurs se servent des rênes pour arrêter leur attelage et du fouet pour le diriger.

Lorsque nous fûmes tous convenablement installés , la gigantesque voiture s'ébranla , nos chevaux prirent immédiatement le trot et ils marchèrent ainsi pendant quatre heures consécutives , sans qu'il fût nécessaire d'aiguillonner autrement leur zèle que par quelques paroles d'encouragement. Nous traversâmes une partie de la ville , qui s'éveillait à peine et dont la première pensée se tournait vers les besoins matériels; des nègres, marchands de fruits, de légumes et de volailles, parcouraient les rues, portant sur leur tète des corbeilles pleines; des Malais, marchands de poisson, une gaule transversalement placée sur leurs épaules, offraient, aux deux extrémités de cet étalage ambulant, leur marchandise qui frétillait encore ; et, devant la porte des bouchers, on voyait suspendue la chair blanche et rose des bœufs gigantesques, dont l'aspect savoureux faisait involontairement songer au rosbif britannique.

Nous suivîmes d'abord la route qui conduit à Constance; nous passâmes chemin faisant devant une enceinte de forme carrée, appelée le marché , où étaient rassemblés une trentaine de wagons chargés de blé , de vins et d'autres produits , que les agriculteurs viennent vendre à Cape-Town. Rien n'est singulier comme l'aspect de ces wagons en voyage ; ils sont attelés de seize, vingt et même vingt-quatre bœufs-, lesquels tratnent péniblement les roues gémissantes au milieu d'immenses plaines sablonneuses. Ces ruminants sont de magnifiques animaux; leur» cornes sont longues d'un mètre environ, et acérées comme une dague; ils sont doués d'une force prodigieuse; leur pas est grave; en marchant ils pro- 193 i

mènent de tous côtés leurs yeux pleins de sens et de réflexion , pour reconnaître si rien ne vient troubler leur sécurité. Lorsqu'on rencontre un certain nombre de ces altelages/on est étonné de voir que tous les bœufs portent leurs cornes d'une manière distinctive : les uns les ont déviées à droite, les autres à gauche, les uns les portent réunies en croissant au-dessus de leur tôte , les autres contournées presque au-dessous de la mâchoire inférieure. Ceux de ces quadrupèdes qursont ainsi marqués viennent du pays des Cafres , où l'on se sert de ce moyen bien simple pour reconnaître les individus appartenant aux troupeaux de deux propriétaires voisins. Ainsi, dans ce pays, où l'homme le moins riche possède jusqu'à quatre ou cinq cents bœufs , tous ceux qui appartiennent au môme mattre portent uniformément le même caractère distinctif qu'on leur inflige en agissant au moyen d*un lien sur la substance phanérique qui leur sert d'ornement. Plaisant moyen de distinction, qui, malheureusement, dans les pays à esclaves, n'est pas applicable à l'espèce humaine : car nous avons vu que les négriers du Brésil y suppléent avec un fer brûlant.

En quittant le chemin de Constance, nous descendîmes sur les bords de la mer, où s'étendent à perte de vue ces sables mouvants d'Afrique, que le vent soulève et déplace comme les ondes; nous parcourûmes ensuite une plaine couverte de joncs maritimes. Cette herbe flexible est une des richesses du Cap; les habitants s'en servent en la réunissant en faisceaux très-serrés pour recouvrir la toiture de leurs maisons. Rien ne saurait remplacer ce végétal comme élégance et comme solidité ; il a en outre l'avantage de rendre presque imcombustibles les demeures qu'il protège : car sa tige siliceuse se carbonise par l'effet de la chaleur, mais elle ne flambe pas, et le feu qui atteint une partie ne se communique pas de proche en proche. Cette plante précieuse réussirait c^ainemenl daiîs les plaines sableuses de la Méditerranée, et son introduction dans nos départements méridionaïux serait un bienfait pour ces pays privés de carrières d'ardoises et presque dénués de combustible. Je voulus recueillir des graines de cette monocotylédonée ; malheureusement elles n'étaient pas dans leur état de maturité, et il eût été inutile d'envoyer en France des semences stériles, inca«> pables de lever.

Malgré les difiBcultés du terrain mouvant dans lequel notre char

s'enfonçait jusqu'à l'essieu , nos chevaux tinrent bon , et nous ar* rivâmes à Half-Way-House à l'heure fixée d'avance par nos gui* des. C'est une maison isolée, qui sert de lieu de repos aux voya* geurs qui vont du Cap à Stelenbosch. On trouve dans cette pauvi« auberge tout le confort qu'on peut raisonnablement désirer, et nous y fîmes un très-bon déjeuner en société de voyageurs qui arrivèrent par la poste en même temps que nous. Sur cette plage afri» caine, les services publics se font avec la même régulante qu'en Europe. On sent que. c'est une terre conquise à la civilisation, où prospère une société grave et laborieuse, qui s'est délivrée des na-^ tures impatientes et des aventuriers.

Nos compagnons de table étaient deux hommes vêtus de noir, se ressemblant beaucoup sous ce rapport, mais d'un physique fort différent. L'un, jeune homme de vingt-cinq à vingt-huit ans, avait une figure ronde et enluminée; de grands yeux bruns, sans distinction, et une obésité tout à fait néerlandaise laissaient deviner la nature la plus padàque qui se soit jamais prélassée dans la ïiullité d'un homme de bien. L'autre, au contraire, était un petit honmie de cinquante ans, grêle et mince; sa figure était maigre et oi^seuse; ses deux petits yeux, gris et méchants comme ceux d'un chat, avaient une vivacité extraordinaire; sa lèvre inférieure, effilée comme un rasoir, et son nez pointu lui donnaient un air insolent qui ne prévenait pas en sa faveur. On reconnaissait immédiatement que c'était une de ces natures roides, intolérantes, actives, nées pour la lutte, qui se plaisent dans les discussions et les controverses.

Bien qu'arrivés en même temps, nos deux inconnus restèrent silencieux, assis en face l'un de Tautre, pendant le déjeuner; ils causèrent parfois avec nous ; mais ils s'abstinrent de prendre part à une conversation générale. Le petit homme s'étant un moment retiré, son flegmatique compagnon nous apprit, en toute hâte, que c'était un missionnaire wesleyen; mais lui s'étant trouvé à son tour dans la nécessité de quitter la place, nous apprîmes du méthodiste que c'était un ministre calviniste.' Ainsi , nous avions en présence un de ces ardents propagandistes qui vont habiter avec leurs femmes et leurs enfants les déserts de l'Afrique centrale pour civiliser les Hottentots et les Cafres, et un de ces bons ministres protestants qui se contentent de faire leur prêche le di-

manche, de soigner et d'élever paisiblement leur famille, afin d'aller au ciel par la route la plus douce et le chemin le moins accidenté. Il faut bien l'avouer, le wesleyen n'avait pas trop l'air d'un homme de paix et de miséricorde ! je crois même qu'il est fort heureux qu'il se soit exalté pour le bien , quelque outré que soit son zèle ; car il avait quelque ressemblance avec ce procureur du roi qui m'avouait un jour qu'il ne savait en vérité à quoi il eût appliqué son activité, s'il n'eût été occupé à faire prendre les voleurs ! Le malheureux calviniste semblait redouter l'exaltation de son compagnon; sa figure épanouie et souriante, son corps proéminent, étaient mal à l'aise devant les formes grêles et le regard plein d'autorité du méthodiste.

Après le déjeuner, nous vîmes nos deux apôtres monter en voiture. Le wesleyen prit la droite et le calviniste la gauche : celui-ci détournait la tête et portait timidement son regard vers la terre pour éviter celui de son confrère; l'autre, au contraire, promenait ses petits yeux gris en tous sens comme pour rechercher un objet sur lequel il pût exercer son intluence. Une jeune fille vint s'asseoir entre les deux missionnaires ; je vis aussitôt la main du méthodiste s'étendre vers elle. Le départ de la voiture m'empêcha de voir comment étaient accueillies ses avances.

Pendant que nous nous promenions aux alentours de Half-Way- House , occupés à examiner les travaux qu'on exécutait pour couquérir sur les sables quelques arpents de terre végétale, nous rencontrâmes un nègre à qui nous adressâmes la parole en anglais ; mais le noir ne répondit pas ; l'ayant interpellé en hollandais , nous ne fûmes pas plus heureux, c II ne comprend probablement que le portugais , » fit observer M. de Lagrené. A ces mots français, le nègre releva la tête, et nous dit en frappant sur sa poitrine : c Moi nègre de l'Ile-de-France 1 » Il n'est pas de surprise plus agréable que celle qu'on éprouve lorsque , après avoir épuisé son recueil philologique pour se mettre en rapport avec un inconnu , on s'aperçoit tout à coup qu'il ne parle que votre langue maternelle. Aussi, après la découverte que nous venions de faire, restâmes-nous quelque temps à causer avec ce pauvre nègre. Son sort n'était pas trop mauvais. Lorsque l'émancipation fut proclamée à Maurice, il partit avec quelques affranchis qui ne voulaient plus habiter chez leurs anciens maîtres : tous ensemble

vinrent s'établir à Gape-Town , ou ils trouvèrent du travail et où ils vivent assez heureux.

En quittant Half-Way-House, nous nous jetons dans l'intérieur des terres. Nous n'avons devant nous que d'immenses plaines sablonneuses couvertes de bruyères. Les arbustes élégants sont garnis de fleurettes roses et blanches que le vent emporte. Le terrain est si uni que chacun se fraye à travers l'espace sa route à sa fantaisie, et, si Ton rencontre sur son chemin quelque monticule de sable, la pesanteur du char surmonte et détruit aussitôt cet obstacle. Cette disposition du sol rend très-faciles les excursions dans l'intérieur. Parfois une chaîne de montagnes semble vous barrer le passage ; mais en avançant ou découvre un déûlé , que les voitures et les attelages traversent aisément. On peut voyager ainsi du Gap jusque dans la Gafrerie, avec un char semblable à celui qui nous transportait. G'est le mode de locomotion presque exclusivement adopté dans ce pays , où la chaleur parfois excessive rend fort pénibles les courses à cheval.

Dans les voyages d'une longue durée , les bœufs remplacent les chevaux. Nous avons rencontré , chemin faisant , quelques-uns de ces équipages qui roulaient vers le pays des Gafres; chaque wagon représentait une maison ambulante ; il renfermait nonseulement des provisions pour plusieurs semaines et des ustensiles de cuisine , mais encore tout ce qui est nécessaire pour un campement; il y avait un attirail de chasse complet, et en outre des armes et des munitions à suflisance pour repousser les attaques des hommes.

On éprouve un bonheur indicible à parcourir ces solitudes immenses, sur lesquelles rayonne un ciel admirablement pur. L'aspect de ces déserts vous enivre ; on envie ces hardis voyageurs, ces chasseurs intrépides qui, comme Harris et Delegorgue, ont livré de véritables combats contre les lions , les hippopotames, les éléphants , monstres formidables que la vieille Afrique nourrit dans son sein, et dont elle assure la conservation en les protégeant de sa ceinture de sables et de son soleil dévorant.

Nous arrivâmes à Stelenbosch au déclin du jour ; avant d'entrer dans la petite ville , nous traversâmes un ruisseau , Crit-River , qui était presque à sec en ce moment, et qui ne s'enfle guère qu'au temps des pluies. Il est impossible de rêver un plus char-

mant pays que Stelenbosch t Chaque seuil semble vous faire un accueil bienveillant et vous engager à entrer dans l'intérieur. Stelenbosch est bâtie sur un terrain plus uni que celui de Cape- Town , les rues sont plus régulières , et les beaux chênes qui les ombragent les mettent à Tabri du soleil.

Nous descendîmes à l'hôtel de M. Van Blommesteen. Le mattre de la maison vint au-devant de nous; c'était un homme d'une cinquantaine d'années , frais et dispos , calme et gros comme un Hollandais. Sa 6gure séraphique était surmontée d'un chapeau blanc colossal et reposait sur une prodigieuse cravate blanche , dont la rosette , symétriquement épanouie , nous donna une opinion avantageuse de la coquetterie élégante de son propriétaire. M. de Blommesteen nous introduisit dans sa maison, dont la propreté intérieure ne démentait nullement le gracieux extérieur. Entre autres ornements des appartements de M. de Blommesteen, nous remarquâmes un arbre généalogique assignant à la dynastie des Blommesteen une origine qui se perdait dans la nuit des temps. Le même tableau indiquait les alliances contractées par les ascendants mâles de notre hôte , et renfermait à côté de chaque nom les armoiries des familles qui avaient été assez favorisées du sort pour leur donner les femmes qui ont légitimement perpétué leur nom jusqu'à ce jour. L'arbre généalogique s'arrêtait à l'hôtelier régnant, qui n'avait pas encore eu le temps d'y faire inscrire le nom des six femmes légitimes qui l'ont précédé dans les champs de l'éternité. Les prétentions héraldiques de notre hôte ne me surprirent nullement ; j'avais déjà vu au Cap un temple dont les murs étaient couverts de boucliers , d'épées et de cottes de mailles , et l'on m'avait appris qu'à la mort de tous les marchands hollandais , on portait les armes du chevalier décédé dans le temple de sa communion.

Le docteur Versfeld eut l'obligeance de nous faire les honneur» de Stelenbosch avec une bonhomie et une grâce charmantes. Il a habité longtemps la France , où il a été un des élèves les plus distingués de nos universités. Ce fut pour moi un véritable plaisir, à quatre mille lieues de notre pays, d'évoquer des souvenirs de quinze ans, de parler du savant botaniste Persoon , que j'avais connu au début de ma carrière : bon vieillard , qui , au milieu du dénûment dans lequel il vivait , ne porta jamais d'autre accusation

LE CAP B£ BONNE-ESPÉRANCE. i35

contre la Providence que de lui donner des étés trop pluvieux pour mûrir ses graines et faire épanouir ses fleurs, ou des automnes trop secs pour le développement des champignons, objets de ses études.

Le docteur Yersfeid , qui s'occupe avec succès d'histoire natu« relie , mit à ma disposition son intéressante collection. Lui ayant exprimé le désir de voir des individus de race pure , Hottentots , Cafres ou Boschmans , et surtout de posséder des crânes de ces diverses races, il nous fit faire, au milieu de la nuit, la plus étrange promenade qu'aucun de nous eût aicore faite pendant sa vie aventureuse de voyageur.

Le docteur nous conduisit d'abord chez lui et nous fit admirer deux crânes de Cafres qu'il avait recueillis sur un champ de bataille , où le courage des Boers de Port-Natal avait échoué contre la sauvage énergie des guerriers de plusieurs tribus réit» nies. Ces crânes , qui portaient tous les caractères propres à cette race, c'est-à-dire un développement considérable des parties latérales de la tète , un front assez large mais fort déprimé , me furent offerts par le docteur avec une générosité qui me toucha. Après m'avoir fait don de ce trésor , il mit le comble à mes désirs en me donnant le crâne d'un Hottentot de race pure , qui avait été assassiné par un Indien , il y avait un an à peu près. C'est une douce satisfaction de posséder ce qu'on désire, surtout lorsque les objets que l'on convoite , objets d'art ou de science , portent un cachet positif d'authenticité ; et c'est l'impression que j'éprouvais en considérant ces trois crânes , sur lescpiels le docteur me fournit des renseignements capables de satisfaire l'amateur le plus scrupuleux.

Après les premiers moments donnés à notre admiration , mon confrère nous entraîna mystérieusement devant une maison d'as» sez belle apparence ; il en fit le tour , et frappa trois coups avec précaution à une porte très-basse , d'où sortit un gaillard au teint cuivré, souple comme un serpent, bien posé sur deux jambes nerveuses, vêtu d'un pantalon serré autour des reins par une ceinture rouge , la tète découverte et les bras croisés sur sa poitrine nue. S' étant posé vis-à-vis du docteur, le nouveau venu hd demanda , d'une manière assez brusque , le sujet de sa visite xm peu tardive.

c Savez-vous , lui répondit M. Yersfeld , ce qu'est devenue la tète de l'Indien que vous avez pendu il y a un an ? »

A ces mots , nous reculâmes d'un pas , car le hardi coquin qui était devant nous était, Dieu nous pardonne, le bourreau 1 un vrai bourreau , mais un bourreau de drame et de roman , avec de la résolution dans le regard et une énergie dans le poignet qui devait solidement seconder les prescriptions de la loi. Il répondit d'un ton fort calme :

« Ordinairement , après l'opération , je ne m'informe guère de ce que devient le personnage. Je crois cependant que celui-ci a été écorché par le docteur N***, à qui le greffier a réclamé une tète dont il s'était frauduleusement emparé ; elle est maintenant parmi les pièces de conviction, i

Quelques minutes après, nous étions au greffe, conduits par le geôlier de la prison, qui cumule ces fonctions avec celles de concierge du tribunal , et nous avions devant nous la tète de l'Indien à qui je devais , en bonne conscience , celle du Hottentot dont la possession me rendait si heureux.

« Ce n'est pas tout , nous dit le docteur : comme il serait imprudent de vous endormir avec des images de destruction et de mort , car les rêves de notre sommeil reflètent presque constamment nos dernières impressions , je vais , pour vous distraire de trop sombres pensées , vous montrer la nature vivante dans sa force , sa grâce et sa beauté. »

Et , toujours éclairés par les rayons de la lune, qui n'avait pas voilé sa face blanche et candide pendant notre diabolique excursion, nous nous acheminâmes vers une espèce de bouge, où l'on répondit à l'appel du docteur par un grognement prolongé. Bientôt apparut l'animal qui avait poussé ce gloussement étrange : c'était une Hottentote d'une quarantaine d'années, masse informe et puante , ressemblant à une agglomération de corps sphériques. Son nez aplati s'arrondissait au milieu de sa face globuleuse , ses yeux enfoncés avaient la forme d'un croissant, et son teint passait par tous les tons de la terre d'ombre. En continuant à examiner, couches par couches, ce bloc de viande noire, je me irouvai, à ma grande admiration, en face d'une partie saillante dont la masse graisseuse ne sera jamais qu'imparfaitement imitée par la crinoline d'Oudinot. Je fus obligé d'y toucher à deux fois

pour y croire. Nous quittâmes le docteur bien avant dans la nuit, charmés de son obligeance et de sa piquante originalité.

Les environs de Stelenbosch sont admirablement cultivés : la persévérance des Hollandais , leur amour du bien-être, en ont fait un pays des plus productifs. Des canaux d'irrigation mettent à profit les moindres cours d'eau; d'abondants pâturages permettent aux habitants de nourrir de nombreux troupeaux ; d'élever des mulets, des chevaux et des bœufs, tandis qu'une autre partie du sol leur donne du blé comme celui de la Beauce , des fruits comme ceux des environs de Paris , et surtout du vin qui s'exporte dans l'Amérique du Nord. Le vin qu'on fabrique à Stelenbosch est connu sous le nom de vin du Cap. Il n'a aucun rapport avec les différentes espèces de constance ; il se rapproche davantage du ténériffe ou du madère , sans les égaler toutefois.

Le lendemain de notre arrivée à Stelenbosch , nous allâmes visiter une ferme des environs qui peut donner une idée de ces charmantes habitations que savent créer , loin de la civilisation européenne, les Anglais et les Hollandais, nos maîtres, je voudrais dire nos émules , en fait de colonisation. La ferme de M. Van Dyse est située à une petite distance de la ville , dans un lieu appelé Yilbeton ; elle se compose d'une immense étendue de terrain sur laquelle on cultive la vigne , et d'une étendue plus immense encore, transformée en prairies artificielles. On élève chez M. Van Dyse , non-seulement des bétes de trait , mais encore des chevaux de course d'une élégance et d'une beauté parfaites ; on y fait une énorme quantité d^ vin, et, comme dans les grandes exploitations bien dirigées , on y met à profit toutes les parties de la récolte. A cet effet, le propriétaire a établi une distillerie, pour retirer les dernières molécules d'alcool qui ont échappé à l'action du pressoir et qui sont restées dans le marc du raisin.

L'habitation du riche colon est une véritable maison de plaisance : elle est entourée d'un charmant jardin ombragé par des chênes , arrosé par un joli ruisseau , et où croissent des plantes et des arbustes de tous les pays. Lorsqu'on entre dans le salon , on est étonné du luxe de l'ameublement et du bon goût qui a présidé à son choix. De charmantes aquarelles tapissent les murs, des statuettes délicieuses couvrent la cheminée , et , sur un guéridon en laque du Japon , qui supporte un beau cheval de marbre

i38 DE FRANGE EN CHINE.

blanc, on trouve une collection de keepsakes, de dessins, de caricatures , de journaux , de brochures , en présence de laquelle on est tenté de se demander si Ton est aux environs de Londres ou de Paris. La garde de la maison est confiée à une meute de chiens superbes; ces magnifiques animaux ont le privilège d'entrer et de s'asseoir partout ; ils usent de leur droit avec un abandon qui fait réloge delà charmante personne qui les a pris sous sa protection. M. Van Dyse vit dans cette délicieuse retraite avec ses deux enfants , un fils et une fille fraîche , gracieuse , élégante comme une Anglaise élevée à Paris, et, bien qu'à ma toilette un peu ténébreuse elle m'ait pris pour un abbé , je lui pardonne en faveur de la petite moue dont me gratifia son intolérance protestante.

Les Anglais ont dans leurs possessions du Gap un nombre immense d'habitations semblables , dans lesquelles des hommes qui connaissent l'univers comme le commun des mortels connatt sa ville natale se sont fait , loin de tout centre de population , un monde à eux , qui a pour horizon leurs possessions et qui n'est peuplé que de leurs enfants : toutes choses, d'ailleurs, que Méry a dépeintes, dans la Floride, avec une telle vérité, qu'on croirait que le poëte les a vues autrement que dans ses rêves.

Le soir, en quittant la maison de M. Van Dyse pour regagner Stelenbosch , nous galopons sur un sol sablonneux , couvert de bruyères ; de grandes montagnes d'une teinte sombre se montrent à notre droite , le désert et ses profondeurs sont à gauche , et la lune, qui nage dans le fluide bleu du firmament, nous éclaire d'une lueur blanche et mate. Nous éprouvons un véritable ravissement à nous laisser aller à toute la vitesse de nos chevaux sur cette mer de granit réduit en poussière. Mme de Lagrené dirige la cavalcade, qui la suit en silence, chacun abandonnant le soin de sa propre conservation au cheval qui l'emporte , et ses pensées à ce vague infini dont le ciel qui nous éclaire et la terre que nous foulons sont l'image.

Lorsque nous quittons Stelenbosch pour nous rendre à la Paârl, nous traversons, comme les jours précédents, de vastes plaines; mais ici les bruyères et les protéacées mellifères deviennent plus rares ; le terrain n'est accidenté que par des milliers de petites constructions coniques , qui ne sont autre chose que des nids construits par d'énormes fourmis avec une solidité et un art ad-

mirables. Il est impossible de parcourir ces lieux sans être frappé de la multiplicité de ces cités souterraines.

Arriyés sur les bords d'une petite rivière, nous rencontrons un campement de nègres hottentots , qui sont en voyage et se sont arrêtés pour prendre leur repas. La petite troupe se compose de huit ou dix femmes , d'autant d'hommes et d'un assez grand nombre d'enfants. Tandis que les hommes coupent du bois et poursuivent, dans le lit de la rivière, de grands crustacés qui nagent dans cette eau limpide , quelques femmes allaitent leurs enfants ; d'autres , qui se livrent aux soins du ménage , les portent dans un sac suspendu derrière le dos. Les petits des Hottentots passent le premier temps de leur enfance enfermés dans une poche à la manière des kanguroos ; seulement , la poche des femmes hottentotes, au lieu d'être située sous leur ventre, comme celle des marsupiaux de la Nouvelle-Hollande , est tout simplement un sac de toile assujetti sur leurs épaules.

Nous jetons un coup d'oeil sur ce tableau animé, et nous continuons notre voyage. A partir de ce point , le sol change complètement d'aspect : aux terres incultes succèdent des plantations de pins symétriquement alignés ; les vignes reparaissent, et la disposition du terrain reprend un caractère montueux, que nous n'avions plus observé depuis notre départ du Cap. En pénétrant dans le territoire de la Paarl , nous voyons qu'il fait partie d'un bassin géologique ceint d'une chaîne granitique qui embrasse Franc-Hoeck, Dragesteen, Wellington et Wagen-Makers-Valley. Ce vaste bassin est arrosé par quelques cours d'eau insignifiants et surtout par une rivière, Berg-Rivier, qui féconde une grande étendue de pays. Cette contrée ne renferme que des terrains primitifs. La chatne de montagnes qui l'entoure devait, dans le principe, être taillée à pic; mais la facilité avec laquelle cette roche est attaquée par les agents atmosphériques en a eu bientôt adouci les pentes. C'est ce qu'on peut conclure de l'observation des lieux et des assises de terrain de transport inférieures à la terre végétale , lesquelles sont composées des éléments désagrégés qui font partie de la roche intacte.

La Paarl est ainsi nommée à cause de la forme sphérique qu'affectent les blocs de granit qui couronnent en ce lieu le sommet des montagnes. Ces masses arrondies sont dues à l'altération de

la roche , dont les arêtes et les parties saillantes ont été effacées par la triple action de Teau, de l'air et du soleil.

Telle qu'elle est, cette petite ville ne déparerait pas nos plaines de la Normandie; elle est bâtie en amphithéâtre, sur le versant d'un escarpement assez élevé. Nous sommes logés chez un pharmacien qui cumule cette profession avec celle de maître d'hôtel , ce qui ne nous empêche pas de faire chez lui d'excellents repas , entre autres un déjeuner où figuraient des œufs de pingouin, dont l'albumine coagulée conserve une transparence parfaite, une omelette d'œufs d'autruche et un morceau d'hippopotame fumé, du meilleur goût. Heureux pays que celui où l'on peut offrir à ses hôtes un pied braisé d'éléphant, comme on offre en France un pied de cochon à la Sainte-Menehould , où l'on sert un filet de porc-épic , une cuisse d'antilope , un jambon de rhinocéros , avec autant d'indifférence que si c'était du bœuf ou du mouton 1

Malgré mon goût prononcé pour ces excentricités culinaires , je fus obligé de m'en tenir aux œufs d'autruche , aux filets d'hippopotame et à ces petites tortues de terre qu'on trouve courant au

milieu des bruyères, où elles se nourrissent d'insectes, et qui sont excellentes cuites au four, emprisonnées dans leur carapace.

La Paarl , après les blocs de granit , ne renferme plus rien qui vaille la peine d'être examiné avec intérêt ; le vin de ce cini est d'une qualité fort ordinaire. En voulant imiter le constance , on a inventé une liqueur noire" et épaisse , qui ressemble à un mélange médicinal.

Nos chevaux sont harassés par les longues courses que nous avons faites. On nous procure un nouveau char qui appartient à un pauvi'e diable que l'on appelle Mornay-Duplessis , c'est-à-dire à un homme qui porte un des plus beaux noms de France et que nous trouvons à la Paarl, pauvre et inconnu. Mais il n'est pas le seul à porter un nom qui nous rappelle la patrie ; car , arrivés à Franc-Hoeck, on nous montre les habitations de Malherbe, de Hugo, de Rousseau et de bien d'autres encore 1... Ce sont les descendants de nos compatriotes protestants , que le chancelier Letellier chassa de France en conseillant la révocation de l'édit de Nantes. Un certain nombre de ces expulsés se réfugia d'abord en Hollande, et vint ensuite fonder au Gap un établissement colonial.

Les Néerlandais abandonnèrent à leurs coreligionnaires un des

lieux les plus stériles de la colonie ; à force d'intelligence et d'activité , ceux-ci en firent une terre féconde. Depuis ces temps déjà reculés, les Français du Cap se sont fondus dans la population hollandaise ; ils en ont adopté la langue , et , s'ils n'ont pas au- . jourd'hui complètement oublié leur origine , ils sont du moins tout à fait étrangers au passé et au présent du pays qui fut la patrie de leurs pères.

En passant devant les jolies habitations de Malherbe et de Hugo , je vis les modestes propriétaires de ces riantes chaumières labourer mélancoliquement leurs champs; ils mettaient à leur travail une énergie et une vigueur qui donnaient de la grâce et de la noblesse à leurs corps inclinés sur la charrue; leurs bœufs robustes traînaient hardiment le soc; la journée était brûlante, des mouches bourdonnaient autour des nobles animaux en cherchant à les piquer de leurs trompes; mais une troupe de bergeronnettes , qui suivaient en voltigeant les pas des laboureurs , s'attaquaient aux insectes incommodes quand ils se reposaient sur les compagnons qui semblaient confiés à leur sollicitude; plus loin, une troupe de jeunes filles de huit à treize ans, avec le costume hollandais , marchaient deux à deux, souriantes et fraîches, en sortant de l'école , leur livre à la main. Ce groupe renfermait sans doute des enfants de Hugo et de Malherbe , et je me demandais , à la vue de ce tableau ravissant, si mieux ne valait la vie calme , le paisible labeur de ces deux hommes , que l'existence et les travaux des deux poètes dont ils portent le nom 1 Et pourtant je suis un des vétérans qui ont combattu à Hernani.

Aucun des descendants des Français réfugiés à Frano-Hoeck n'est possesseur d'une grande fortune. En travaillant assidûment, ils mangent le pain de chaque jour, élèvent leurs enfants et atteignent paisiblement la vieillesse. Et pourtant presque tous ces hommes tiennent à des races qui furent puissantes I Mornay- Duplessis , par exemple , peut-être le seul représentant authentique de cette illustre famille , est un malheureux loueur de chevaux , débiteur de notre hôte , qui nous fit prendre son char pour retenir le prix du louage 1

De Franc-Hoeck , nous allons à Dragesteen : ces deux pays ont les mêmes produits et un aspect analogue; ce sont les réfugiés français qui ont introduit dans cette contrée la culture de la

vigne. Avant leur arrivée , cette partie était encore sons la domi'^ nation peu tolérante des hôtes des bois. Un voyageur qui vint visiter nos compatriotes au moment de leur arrivée raconte qu'étant sorti d'une hutte provisoire pour faire une course à quelques centaines de pas du camp, il y rentra plein d'eiroi, s'étant trouvé trompe à trompe avec deux éléphants qui renversaient tout sur leur passage. Depuis lors, ces animaux, comme les lions, ont suivi les Hottentots , qui se sont, eux aussi, retirés devant la civilisation à laquelle les wesleyens et les frères mora* ves cherchent à les rallier.

C'est entre Fran&-Hoeck et Dragesteen qu'on traverse Bei^- Rivier. Le lit de la rivière est très-large ; mais, dans ce temps de l'année, elle coule entre deux rives très^resserréeis. L'eau de Berg>Rivier est toujours jaunâtre ; elle entraîne dans son cours un sable siliceux très-fin , dû à la désagrégation du terraiu gra* nitique au milieu duquel elle prend sa source. Après avoir passé ce torrent, le pays devient de plus en plus montueux, et c'est à travers des collines, des ravins, qu'on atteint Wellington, petite ville de nouvelle fondation , bâtie au milieu de terrains incultes que l'activité laborieuse des Anglais fécondera bientôt. Quelle' différence entre la colonie naissante de Wellington et certaines petites villes du Brésil qui comptent déjà plusieurs années d'existence I Dans le premier -de ces deux pays , on voit s'élever, comme pour protéger tout ce qui doit se grouper alen^ tour, les deux foy^s de toute prospérité et de toute moralisation, l'école publique et le temple ; dans le second , au contraire , la piété proverbiale des Portugais n'est pas encore parvenue à bâtir une modeste chapelle 1

Wellington compte déjà une centaine de maisons ; les habitants se sont bornés à prépara leurs demeures , à rassembler les bes* tiaux nécessaires à leurs futures exploitations, sans se préoccuper actuellement de la culture dés terres; aussi faut-il voir comme leurs constructions sont bien ordonnées! C'est ainsi que procèdent les Anglais et les Hollandais : lorsqu'ils fondent un étabhssement, ils songent d'abord à assurer à leur famille un abri sain et con* fortable; nous, au contraire, sous le prétexte d'improviser une hutte pour quelques jours, nous nous réfugions dans d'horribles taudis auxquels plus tard la paresse et Tincurie s'accoutument.

£a sortant de Wellington, nous abordons des sentiers de plus en plus accidentés; ils sont bordés de deux espèces d'oliviers fort communs dans ces parages et dont les fruits ne sont pas utilisés. Le chemin que nous suivons conduit à Wagen-Makers-Valley, bâti au pied de la chaîne granitique qui circonscrit le bassin dont j'ai parlé. Dans cette position, les parties inférieures reçoivent toutes les eaux du versant qui les domine. Aussi ce coin de terre est-il d'une fraîcheur ravissante, et la végétation d'une force et d'une beauté qui sont presque exceptionnelles dans ce pays.

C'est à Wagen-Makers-Yalley qu'on récolte la plus grande partie des oranges qui se consomment à Cape-Town, et nulle part je n'ai vu les arbres odorants prendre des dimensions aussi grandes. Dans une vaste prairie traversée par mille petits ruisseaux qui courent sur l'herbe comme des franges d'argent sur du satin vert, j'ai remarqué des orangers qui confondaient leurs feuillages avec ceux de chônoa séculaires. Nous voyons ici sur les cimes montueuses de nombreux troupeaux démontons et de chèvres, et l'on m'apprend que, par le fait d'une mésalliance européenne, la brebis du Cap fait perdre à ses rejetons la queue graisseuse qui la caractérise.

Une famille wesleyenne nous donne l'hospitalité ; la jeune ûlle qui nous reçoit est sérieuse et réservée; la mort récente de sa mère ajoute quelque chose de mélancolique et de ti:iste à la rigidité habituelle du méthodisme. Elle nous offre tout ce qui peut nous être nécessaire, froidement peut-être, mais avec l'intention bien marquée de nous être agréable et de nous le voir accepter. Nous apprenons qu'un ministre français (il ne s'agit que d'un ministre protestant) est établi à Wagen-Makers-Yalley : nous allons faire une visite à notre compatriote ; malheureusement, il est absent. Nous trouvons, dans une humble et décente maison, la jeune femme du ministre; elle est entourée de sa petite famille, de femmes hottentotes et de jeunes enfants de cette race, qui vivent sous sa direction. Tout respire l'ordre et la paix dans cette maiscm qui est bâtie en face du temple. Involontairement, nous nous prenons à songer à l'influence que peuvent acquérir un homme et une femme saintement unis, agissant dans l'intérêt d'ui^e foi commune et donnant h des populations jeunes encore l'exemple d'une moralité profonde , en étendant individuellement leur influence sur ceux qui les entourent.

Le soir, pendant que nous sommes à considérer les teintes roses dont un soleil mourant colore les rochers de granit , Mme de Lagrené signale à notre attention une lueur incertaine qui court sur la crête de la montagne. Bientôt la clarté augmente, le sillon imperceptible s'agrandit, et nous voyons de grandes langues de feu s'élever dans les airs, courir sur le soi en étendant partout les ravages de l'incendie. En un instant la lisière embrasée occupe plusieurs lieues ; nous déplorons cette horrible dévastation ; mais nos hôtes se hâtent de nous rassurer; ils nous apprennent que c'est en brûlant les herbes de l'année précédente que les agriculteurs régénèrent leurs pâturages.

Avant le point du jour, nous sommes debout : nous voulons descendre sur le versant opposé de la montagne pour jeter un coup d'œil sur les habitations des Boers qui vivent derrière Wagen-Makers-Valley et nous acheminer ensuite vers le Cap. Le rigide commandant de la Sirène nous attend dans trois jours pour reprendre la mer. Lorsque nous avons gravi le sommet qui nous sépare du pays des Boers, nous nous arrêtons pour contempler les nouvelles terres que nous venons de découvrir. C'est une étendue sans limite, c'est le désert couvert d'une herbe grêle et serrée; la plaine immense ondule dans l'espace comme la mer, et comme celle-ci offre au regard un horizon sans fin 1 Des tribus errantes, un peuple de pasteurs peuvent seuls habiter ces régions, qui semblent dire à l'homme que sa destinée sur la terre est de ne s'arrêter jamais, de marcher toujours.

Les habitations des Boers ressemblent beaucoup aux chalets des Alpes et de la Suisse : ce sont de grandes masures construites en planches et recouvertes en chaume, elles se composent d'une seule pièce tout de plain-pied et ne reçoivent le jour que par la porte, qui n'est fermée que pendant la nuit. Une cuisine qui sert de salle à manger, une chambre à coucher pour le père et la mère de famille, un réduit le plus souvent obscur pour les enfants et pour quelque domestique privilégié, sont les seules divisions que l'on ait faites à ce vaste appartement. Les Boers ne cultivent pas ou presque pas de céréales; quelques légumes, le lait de leurs brebis, la chair des bœufs et des moutons constituent leur seule nourriture. Les hommes ne rentrent dans l'habitation que le soir; le jour, ils gardent les troupeaux, pendant que les

femmes, aidées de quelques domestiques hottentotes, fabriquent des chandelles et se livrent à la préparation des fromages, qui sont l'un de leurs principaux revenus. La vie des peuples pasteurs se ressemble partout; chez ceux-ci , les croyances s'harmonisent admirablement avec les mœurs. La lecture de la Bible est leur seule récréation , et cette lecture est plutôt pour eux la peinture de leur vie calme, sérieuse et un peu sauvage, qu'un enseignement religieux. Le plus pauvre des Boers possède jusqu'à cinq ou six cents bœufs. Ces animaux sont parqués tous les soirs ; les engrais résultant de cette grande agglomération d'animaux, qui, partout ailleurs, constitueraient une source de richesse , sont ici détruits par le feu , et très-souvent ces matières incendiées brûlent pendant plusieurs années consécutives, tant leur masse est considérable.

Les Boers quittent rarement leurs demeures ; ils ne vont pas dans les villes voisines se pourvoir des objets nécessaires à leurs besoins; ils agissent à cet égard exactement comme les Cafres, avec lesquels ils ont des rapports fréquents et qui ont des mœurs identiques. Ils reçoivent des marchands colporteurs , qui vont les trouver à l'aide de ces immenses wagons dont j'ai parlé , tout ce qui peut leur être utile. J'ai vu au Cap un jeune Marseillais qui allait jusque dans la Cafrerie faire avec ces peuples un commerce d'échanges. Quelquefois, quand les pâturages sont épuisés, les Boers changent de résidence ; ils mettent sur un char tous les ustensiles de ménage ; les femmes , les enfants , les vieillards prennent place sur celui qui leur est réservé ; les hommes les plus vigoureux et les domestiques hottentots rassemblent les troupeaux ; puis cette immense caravane se met en mouvement, campant le soir, et ne s'arrôtant définitivement que là où se trouvent une herbe abondante et une eau limpide. N'est-ce pas la vie d'Abraham, de Laban, de Jacob? N'est-ce pas une reproduction des temps bibliques?

Nous quittons , quoique à regret , le chalet où nous nous sommes reposés quelques instants , et nous revenons sur nos pas pour regagner la Paarl, s'il se peut, avant le coucher du soleil. Pendant les deux jours qui suivent, nous parcourons les lieux que nous connaissons déjà. Ce n'est qu'à notre troisième étape que nous gagnons d'Arben, que nous n'avons pas visitée encore, et qui mé- 193 ;

rite à peine une mention spéciale. D'Arben est située dan» une plaine plus aride que celles que nous avons déjà parc<mrue8 ; la culture de la vigne y fait place à celle des céréales ; la terre y est légère, facile à labourer, et produit un froment d'une beauté remarquable. La misérable auberge où nous nous arrêtons est tenue par un cultivateur dont les traits nous rappellent ceux des habitants de notre pays , et qui accourt vers nous avec empressement, en nous disant qu'il s'appelle Tevillers. Gonmie nous ne pouvons reconnaître un compatriote dans ce nom , il nous apporte une vieille Bible française sur laquelle nous lisons : de Yilliers. Ainsi, celui-ci ne sait pas même prononcer correctement son nomi

Cette famille des de Yilliers est excessivement répandue au Gap, où elle est venue comme les autres familles françaises, dans le même temps et dans les mêmes circonstances. Perron, qui vint visiter à Franc-Hoeck les Français émigrés , une soixantaine d'années après leur départ de la mère patrie, avait observé, comme nous l'avons fait au Brésil , avec quelle facilité se perd la langue maternelle; car il ne trouva plus alors qu'une vieille femme de quatre-vingts ans parlant le français. Toutefois, il parait que, dans certaines familles, l'usage de notre langue s'était plus longtemps conservé , car de Yilliers nous a assuré qu'il l'avait parlée dans son enfance. Il est vrai qu'il nous a fait observer qu'avant lui personne de son nom ne s'était allié à des Hollandais, et que ses pères n'avaient épousé que des femmes d'origine française, des Rousseau, des Rétif, etc. La ûUe de notre hôte, bien que livrée aux plus rudes travaux , bien que déjà mère plusieurs fois , nous rappelle les traits tins et délicats de nos jeunes compatriotes; il y a de plus, chez elle, un peu de cette timidité puritaine qui la fait ressembler à une des vierges-mères des tableaux de Raphaël. Cette halte chez de Yilliers donne cours de nouveau à nos réflexions sur l'instabilité des destinées humaines, et, vivement préoccupés de ces pensées, nous partons de chez lui pour aller nous réinstaller à bord de la Sirèn$,

L'ILE BOURBON. Ut

li'ile Bourbon.

Nous naviguions depuis un mois sur une mer dure et constamment agitée, lorsque, le 30 avril I8i4, à cinq heures du matin , la vigie signala les montagnes qui s'élèvent au centre de Ttle Bourbon. Le nom pittoresque de Pitons que portent ces cônes volcaniques, répété par les hommes de quart, éveiHa en moi un vif souvenir de mes premières impressions ; je me rappelai tout à coup une autre phase de mon existence, le temps heureux où je lisais Paul et Virginie, où mon imagination suivait les deux charmants enfants sous les bouquets de cocotiers , au pied de ces âpres sommets dont j'avais plus tard admiré la sombre grandeur avec Mme Delmare, une des premières femmes incomprises qui se soient décidées à franchir les mers sur les planches fragiles du roman.

Un bon vent nous poussait ; grâce à ce moteur puissant , nous filions dix nœuds à l'heure. A midi, nous jetâmes l'ancre devant Saint -Denis.

A notre arrivée , cette côte inhospitalière était battue par une mer qui mugissait avec furie et se brisait contre les rochers per-* pendiculaires qui bordent le rivage en jetant sur les parties découvertes de la plage son écume, semblable à des flocons déneige emportés par le vent. Notre frégate, obéissant à l'impulsion du flot, roulait et tanguait comme en pleine mer, ce qui n'ajoutait rien au charme contestable que l'on trouve à habiter ces demeure» flottantes lorsqu'on est en vue de terre.

Du point de la rade que nous occupions, la petite ville de Saint- Denis, entourée de jardins où s'élèvent dçs jambosiers aux fruits odorants, des papayers, des roucous aux fruits épineux, aux fleurs pourprées , nous semblait un séjour d'autant plus charmant que nous ignorions l'heure à laquelle il nous serait permis de

quitter le bord pour aller nous reposer dans cette espèce d'oasis que la main de Dieu a placée au milieu des solitudes mouvantes de l'Océan. M. de Lagrené, souffrant plutôt que malade, réclamait mes soins et ma présence à bord, car son indisposition pouvait s'aggraver instantanément sous les plus légères influences ; enfin , sur les pressantes sollicitations que M. le gouverneur lui fit adresser par un de ses aides-de-camp, M. le ministre plénipotentiaire se décida à descendre à terre, où je le devançai vers quatre heures de l'après-midi.

Il est souvent beaucoup plus dangereux de traverser la rade de Bourbon que de faire un long voyage sur le Grand Océan. La mer est presque toujours mauvaise dans ces parages, à cause d'un vent de travers qui y règne à peu près sans relâche , et qui expose les petites embarcations à chavirer pendant ce dangereux trajet Déjà aguerri contre les accidents d'un embarquement difficile, je a'hésitai pas à descendre dans le canot-major avec Xavier Raymond , et nous voilà aussitôt roulant à la merci d'une mer dure et profonde , tantôt couchés sur le côté , tantôt soulevés avec violence et retombant lourdement dans l'abîme mouvant qui se creusait comme pour nous engloutir. A chaque instant, les vagues déferlaient dans notre embarcation; mais nos matelots, gens hardis et vigoureux, ramaient avec une précision, un sang-froid inouïs, et, grâce à leur habileté, nous atteignîmes un des embarcadères de Bourbon, laissant derrière nous la mer de plus en plus moutonnée et mugissante.

Les embarcadères de Bourbon sont construits de manière à pouvoir assurer, même par le plus mauvais temps, Tabordage des petites embarcations. Ce sont de grandes constructions sur pilotis, s'avançant au-dessus de l'eau comme une tète de pont ; elles sont munies d'échelles , les unes fixes, dont on peut se servir lorsque la mer est calme, et les autres flottantes, dont on fait usage pendant le mauvais temps. Ce dernier moyen d'ascension est difficile et périlleux. Lorsque la vague agitée empêche l'embarcation do toucher aux pilotis, il faut saisir, pour ainsi dire à la volée, une de ces échelles qui se balancent au-dessus des flots, et grimper lestement sur l'embarcadère. Certainement je n'avais pas été créé et mis au monde pour briller dans la gymnastique et faire des évolutions sur la corde ; mais l'inslinct de la conservation opère

des miracles. Grâce à son influence , je me cramponnai à propos à Véchelle flottante , dont je franchis les degrés comme aurait pu le faire le meilleur élève du colonel Amoros. Quelques curieux qui formaient la haie sur l'édifice aérien m'accueillirent avec un sourire approbateur ; j'en conclus que je n'avais point franchi ce mauvais pas d'une manière trop disgracieuse. Malgré ce succès, j'avoue cependant que ce fut avec une certaine satisfaction que je posai les pieds sur les planches solides de l'embarcadère.

En descendant sur ce nouveau rivage , rien ne me fit présumer d'abord que je venais de retrouver sur ces vastes mers un point perdu de la France. Je traversai une grande place déserte, chauffée par un lourd soleil , dont aucune feuille d'arbre n'affaiblissait l'intensité ; l'aspect en était morne et silencieux ; le sol mal nivelé ne présentait aucune empreinte de pas humains; deux monuments d'une belle apparence , construits à l'extrémité de cet emplacement et clos comme une tombe, semblaient privés d'habitants; on voyait çà et là quelques nègres frétillant sur le sable incandescent , comme de gigantesques lézards , ce qui faisait ressembler ce lieu aux solitudes abandonnées d' Héliopolis ou de Balbec. Toutefois cette impression se dissipa promptement à la vue du tricorne d'un gendarme , du pantalon garance d'un tourlourou et de l'habit vert d'un douanier. Ces trois représentants subalternes des autorités constituées de notre belle patrie , agents actifs de la civilisation française dans nos possessions d'outre -mer, vinrent m'offrir leurs services avec une grâce, un empressement qui n'appartiennent qu'aux membres de ces corps hiérarchisés. J'acceptai leur offre obligeante, et me fis conduire à l'hôtel Joinville , qui m'avait été signalé comme l'établissement le plus rapproché du palais du gouverneur. J'avais à peine mis le pied dans ce local qu'il m'arriva comme un parfum caractéristique des brises qui s'échappent des estaminets et des cafés de province de notre beau pays !

Ce jour -là même, M. de Lagrené présenta le personnel de la légation à M. le contre-amiral Basoche, vice-roi, par la grâce de M. de Mackau, de Bourbon et de ses dépendances. M. le gouverneur nous reçut avec une aménité parfaite, et Mme la gouvernante avec une distinction qu'on est heureux de rencontrer chez les représentants de la France.

Le lendemain de notre arrivée , c'était la Saint-Philippe. Dès to

matin , les navires de la station étaient brillamment pavoises , le canon tonnait, les troupes étaient sous les armes, et nous fîmes notre première visite dans l'intérieur de Saint-Denis en nous associant au cortège des fonctionnaires qui se rendaient à l'église pour assister au Te Deum et à la messe qu'on y célébrait en l'honneur du chef de l'État.

Le Te Deum et la messe furent chantés par des prêtres blancs, parmi lesquels étaient mêlés quelques chantres d'une couleur qui trahissait leur origine. Dans notre colonie de Bourbon, ce n'est qu'au sanctuaire, au pied même de l'autel, que j'ai vu ainsi rapprochés et confondus des blancs et des mulâtres ; partout ailleurs, dans les salons et sous la voûte même de l'église, les différentes nuances de l'épiderme établissent entre les individus une distance infranchissable.

Après la cérémonie of&cielle , j'allai rendre visite à une belle dame créole, une des notabilités de la colonie , Mme B***. Pour nous rendre chez cette dame , nous parcourûmes plusieurs grandes rues , entre autres la rue Royale et la rue Labourdonnaye ; nous traversâmes de belles places ombragées par des manguiers ou bordées de cocotiers ; une de ces dernières est garnie de hangars en bois pour abriter des marchands de fruits et de légumes , nègres indolents, accroupis sur leurs talons dans un état de demi-somnolence. Ce premier coup d'œil jeté sur la ville nous confirma dans la bonne opinion que nous avions de ce charmant pays. Vu de la rade , il nous avait apparu comme une réunion de grandes villas distribuées sur une vaste étendue.

La maison de Mme B***^ ne différait en rien des autres maisons de Saint-Denis. Elle était précédée d'un jardin où croissaient les arbres odorants de l'Inde, des orangers , des pamplemousses, des manguiers au feuillage noir et lustré. De sveltes palmiers balançaient au-dessus de ces masses de verdure sombre leurs gracieux éventails. Une large varande, espèce de galerie ouverte, régnait tout le long de la ftiçade. C'est là que , d'après Georges Sand, les heureux colons s'abreuvent de Varomatique fahan et fument d'odorantes cigarettes en se balançant dans des hamacs. En réalité, ils y prennent du café noir en médisant de leurs voisins , réservant l'aromatique fahan pour guérir leurs catarrhes •t leurs fluxions; quant aux cigarettes odorantes, elles sont rem-

f^acèes par d'énormes chirutos de Manille, auprès desquels nos cigares de gendarme ne paraîtraient pas plus gros qu'un brin de paille.

Lorsqu'on a passé le seuil hospitalier , on entre de plain-pied dans un vaste salon, dont les fenêtres sont fermées par des persiennes qui laissent un libre accès à la brise. Les murs , simplement blanchis , sont ornés de méchantes gravures magnifiquement encadrées. On retrouvait dans l'ameublement toutes les belles inventions parisiennes : les sièges les plus confortables, de riches pendules , des glaces d'une dimension étonnante , enfin tout le mobilier d'un opulent salon de la Ghaussée-d'Antin , tout , hormis les tapis et les rideaux. Ce n'étaient pas seulement les produits de l'industrie française qui décoraient cette pièce, mais on y voyait encore tout ce que l'extrême Orient crée de charmantes fantaisies,, de coûteuses inutilités, les incrustations de Bombay, les laques du Japon, les filigranes de l'Inde.

La maîtresse de la maison lisait à demi couchée sur un divan. Dans un coin , à distance , se tenaient trois ou quatre femmes de diverses nuances; elles cousaient en babillant à demi-voix. Notre {Nrésence n'interrompit pas leur entretien. Mme B***^ passait à Bourbon pour une femme d'un esprit supérieur; à Paris, elle aurait été parfaitement élégante , rien de plus. Tandis que nous suivions à g.*and'peine une conversation languissante, Mme B'^** frappa des mains ; c'est à Bourbon la manière d'appeler les gens. Une des suivantes bronzées , qui travaillait à l'extrémité du salon, se leva aussitôt. Je m'aperçus alors que cette belle mulâtresse , bien vêtue d'ailleurs , presque parée avec sa jupe de guingan et son ûchu de crêpe de Chine , n'avait ni bas ni souliers. Sur un ordre de sa maîtresse , elle se disposa à sortir ; mais, avant de traverser le jardin, elle prit une ombrelle de soie ponceau, l'ouvrit, pour se garantir du soleil, et s'en alla ainsi pieds nus dans la rue, peut-être pour aller faire une commission à l'autre extrémité de la ville. J'appris alors qu'en ce pays l'usage des chaussures est exclusivement réservé aux individus libres ; la coutume et la loi le veulent ainsi. De là cette expression si souvent employée par les nègres qu'on loue de leur intelligence : < A moi, monsieur, il ne manque que des souliers 1 j

Je visitai dans cette môme journée les trois établissements les

plus remarquables de Bourbon : le jardin botanique, l'hôpital et le collège. Après avoir jeté ce premier et rapide coup d'œil sur la ville de Saint-Denis, nous dûmes nous rendre chez M. le gouverneur, où l'aristocratie de la colonie avait été invitée pour fêter la Saint-Philippe.

L'hôtel du gouverneur est un véritable palais , élevé entre deux jardins qu'arrosent des eaux vives et où s'épahouit une magnifique végétation. Le vestibule, pavé en marbre , donne accès à un double escalier d'une construction hardie; une légère colonnade soutient la varande , qui règne sur toute la façade et abrite les appartements intérieurs des rayons du soleil.

On sent, en voyant ce monument, qu'à l'époque où il fut construit , Bourbon était une des portes de l'Inde française , qu'il date de ce temps où nous commandions dans les Indes orientales , où des hommes qui ont laissé une grande renommée administraient nos possessions de Bourbon et de l'Ile-de-France : c'est comme un souvenir, un vestige de notre ancienne grandeur, de notre puissance perdue.

La foule des invités envahissait les salons , et ce ne fut pas sans peine que je parvins à aborder M. le gouverneur et Mme la gouvernante. Un quart d'heure plus tard , on se mit à table. L'aspect de la salle à manger était réellement magnifique ; on aurait pu se croire à l'un de nos plus beaux dîners officiels. Une singularité me frappa surtout : des Pions indiens de la côte de Malabar, aux cheveux flottants, à la peau d'un noir mat, vêtus d'une courte tunique blanche et coiffés d'une espèce de turban, faisaient le service avec une gravité respectueuse. Chaque invité avait en outre derrière lui un esclave nègre plus ou moins vêtu , lequel ne ' s'occupait que de son maître.

J'étais placé à côté de M. le curé de Saint-Denis, dont la conversation intéressante me fit supporter patiemment l'ennui de ce dtner officiel. Nous abordâmes bientôt un sujet fort délicat et tout palpitant d'actualité ^ comme on disait jadis : nous parlâmes de l'émancipation 1

Sans partager les opinions du clergé brésilien, le bon curé, en sa qualité de prêtre catholique , n'était nullement abolitioniste ; je lui en demandai la raison , la voici , eUe est fabuleuse :

c Les nègres, me dit-il, ne sont pas encore assez profondé-

L'ILE BOURBON. ^ i53

ment religieux ; à peine sont-ils émancipés qu'ils refusent d'accomplir leurs devoirs de catholiques , sous le prétexte qu*Us sont libres et qu'ils ctgissent comme leurs anciens maîtres I »

Il semblerait qu'une pareille réponse, qui n'est pas dénuée de bon sens et d'un esprit d'observation semblable à celui des enfants , dût engager les prêtres à moraliser tout autant les maîtres que les esclaves, pour que les premiers pussent leur prêcher d'exemple, prédication bien plus vivante que celle de sermons pour eux incompréhensibles ; mais, comme les colons ne sont pas soumis à l'alternative du fouet ou de la confession , ils se dispensent d'écouter les homélies de M. le curé , et se soucient fort peu de la dégradation réelle de leurs esclaves, pourvu qu'ils fassent les travaux de la sucrerie.

Au reste, M. le curé avait des opinions que je partage à propos de l'influence du moral sur le physique ; il m'assurait que la négresse, par le fait d'une éducation chrétienne, en acquérant le sentiment de la pudeur , gagnait en grâce et en beauté ; que ses grands yeux noirs modestement baissés vers la terre étaient bien plus séduisants que les regards ardents de ces espèces de brutes éhontées que l'esclavage déprave. Mais tout cela ne pouvait me convaincre de l'inopportunité de l'émancipation. 11 est vrai que M. le curé avait par devers lui des raisons plus touchantes que celles qu'il voulait bien me donner.

Le bon père a des esclaves , et , comme tous les prêtres de nos colonies, il redoute une mesure qui réjouirait peut-être son cœur de chrétien , mais qui léserait ses intérêts de propriétaire. Espérons que tôt ou tard la papauté fera cesser cette lutte du devoir et de l'intérêt en interdisant au clergé colonial la possession de cette marchandise humaine.

La soirée se termina bien avant dans la nuit ; car le jeu a d'ir^ résistibles xattraits pour ces esprits inquiets , qui , habitués aux combinaisons hasardeuses, considèrent presque ce passe-temps funeste comme une affaire commerciale à bref délai. Les pertes qui se firent et les gains qui se réalisèrent dans cette soirée furent considérables ; ils étaient en rapport , sans doute , avec la fortune de ceux qui se livrèrent à ces chances capricieuses, mais non pas avec les habitudes de nos salons. C'est que dans ce pays l'amour du jeu prend des proportions gigantesques : le joueur qui convoite

iU ' DE FRANCE EN GttlNE.

des monceaux d'or étalés sous ses yeux ne connaît ni frein ni entrave ; une partie engagée est pour lui u^e lutte à mort ; son audace va jusqu'au délire ; il ne se retire qu'après avoir épuisé sa dernière chance. On assure cependant que la fureur du jeu diminue sensiblement dans la colonie. Ce serait un grand bonheur, surtout pour les employés que la métropole envoie .dans ces parages. Ces fonctionnaires , mal rétribués , se laissent séduire par quelques rares exemples de gains considérables; ils sont souvent entraînés devant le tapis vert par l'espoir incertain d'en réaliser de semblables; espoir ordinairement déçu, qui ne leur laisse que d'amers regrets et de pénibles embarras.'

Le lendemain de la Saint-Philippe , il y eut bal au gouvernement ; ce qui nous permit de voir réunies les belles Bourbonnai* ses, comme on dit là-bas ; expression assez comique, qui rappelle involontairement un chant populaire dont les images sont peu gracieuses. Malgré ce fâcheux synonyme , nous n'en trouvâmes pas moins les belles Bourbonnaises charmantes : ce sont des femmes de satin blanc , vêtues de gaze , vaporeuses comme un rêve , mais nonchalantes, froides, ne mettant un peu d'élan que là où elles peuvent satisfaire leur vanité , nous dirons même leur orgueil. Si jamais une erreur s'est propagée avec une malheureuse facilité, c'est celle qui attribue aux femmes des climats ardents une ima^gination en rapport avec la température dans laquelle elles vivent. Ces femmes ont des caprices, elles n'ont pas de passion. Les désirs de ces êtres diaphanes , nés avec des instincts de despotisme, habitués à la mollesse, n'ayant d'autre règle que leur vouloir, sont presque toujours irréalisables à cause des vagues aspirations de leur esprit peu cultivé , qui ne sait pas formuler ses propres entraînements ; leur imagination est une mer dont les vagues se succèdent sans se ressembler, et dont la configuration change cent fois de forme et de physionomie dans quelques moments : de sorte qu'on peut dire indifféremment qu'elles aiment tout parce qu'elles n'aiment rien , ou qu'elles n'aiment rien parce qu'elles aiment tout.

Il est possible que quelque histoire de violence brutale ait pu leur donner une certaine réputation d'énergie ; mais ces instincts grossiers, propres ordinairement aux natures communes, ne constituent pas la passion. Ce qu'il y a de poétique dans l'amour est

toujours le résultat d'une intelligence élevée, d'aune éducation soi* gnée, qui exalte la sensibilité; c'est le fruit d'une civilisation avancée ; mais ce n'est certainement pas dans les âmes incultes qu'on trouve ces délicatesses qu'on est porté à diviniser et qu'on adore à genoux.

Aussi, en général, les dames créoles manquent de physionomie; elles sont quelquefois belles, elles sont. très-rarement jolies. Lorsqu'elles vieillissent, il ne reste rien pour remplacer ce qu'elles perdent; aussi cherchent-elles à éterniser leur jeunesse. Nous avons vu danser, couronnée de roses et vêtue en sylphide , une dame qui était deux fois grand'maman et qui comptait soixante étés, — dans ce pays il n'y a pas d'hiver : — c'était en vain que ses mains amaigries avaient perdu leur forme charmante et que sa charpente osseuse commençait à faire saillie sous une peau sans éclat ; c'était en vain que l'affreuse patte d'oie avait marqué son stigmate sur ses tempes; elle voulait être jeune malgré le temps, malgré le calendrier, malgré son acte de naissance, et surtout malgré son mari t

£n général, les mœurs des dames créoles sont pures; dans leurs maisons complètement ouvertes aux importuns, dans lesquelles chacun pénètre presque sans se faire annoncer, où tous les membr^ de la famille vivent dans une étroite communauté, où de nombreux domestiques se croisent et se succèdent dans les appartements, rien ne prête au mystère , aux discrets entretiens , aux exquises douceurs de l'amour : l'occasion peut déterminer un acte brutal , jamais une tendre liaison ne natt de ces rapports.

Le bal fut brillant et animé. Les toilettes des danseuses étaient du meilleur goût ; on voyait qu'elles sortaient des mains les plus habiles et les plus exercées; on devinait que toutes ces parures avaient été créées dans le pays où vivent les femmes les plus élégantes de la terre ; elles auraient dû être portées par des fées, par des sylphides; mais la silencieuse immobilité des danseuses les faisait ressembler plutôt à des ombres qu'à ces êtres fantastiques et charmants qu'évoque notre fantaisie.

La population de Bourbon se renouvelle fort souvent : ce pays est une espèce de camp volant dont on s'échappe dès qu'on y a fait fortune. Cependant il existe encore dans l'tle quelques familles dont l'origine remonte aux premiers temps de notre établissement;

elles ont eu pour fondateurs soit des aventuriers intelligents, soit ces anciens déportés dont on avait voulu à une certaine époque peupler Madagascar. La plupart, pour se soustraire à cette importun souvenir, ont inhumé leur vieux nom de famille , bon tout au plus pour des goujats, dans un nom d'habitation qu'ils portent affublé de la particule aristocratique . Pour ces nobles blancs , la* plus petite trace de sang nègre équivaut a un déshonneur complet, et celui qui est ainsi entaché ne saurait être admis dans leur intimité ni même fréquenter les maisons dans lesquelles ils se rassemblent. Cette horreur *pour le sang nègre est telle, que si, dès son arrivée dans l'île, un gouverneur voulait braver l'opinion publique et accueillir des mulâtres ou des descendants de mulâtres chez lesquels il est impossible de reconnaître le moindre vestige d'une origine éthiopienne, son palais serait bientôt désert et les familles influentes de l'île cesseraient de s'y montrer.

Toutefois , il faut bien le dire , cette répulsion n'est pas réelle ; c'est un calcul hypocrite. Les colons ont adopté ce préjugé par intérêt , pour pouvoir retenir impudemment en esclavage des êtres qui ont la peau plus lisse et plus blanche que la leur et qui fort souvent sont les enfants de ceux-là mêmes qui les retiennent dans cet état abject ou tout au moins de leurs fils ou de leurs amis.

Les habitants que l'amour du gain amène dans ces contrées, tous ces hardis aventuriers, ces bohémiens courageux, dont la race ne remonte guère qu'à une génération , ne sont ni moins âpres ni moins injustes envers les nègres et les mulâtres, qu'ils confondent dans une égale réprobation.

En dehors du jeu, les colons ne recherchent guère de distraction qu'auprès de leurs jeunes esclaves, de ces belles mulâtresses qui leur inspirent souvent des passions désordonnées. Lorsqu'ils subissent l'influence de ces brunes beautés, ce n'est pas un amour tendre et dévoué qui les domine, mais une passion brutale. Ils redoutent de voir l'objet de leur convoitise dans la possession d'un autre , et, pour se l'approprier, ils se résignent aux plus durs sacrifices. Les belles filles ardemment désirées par ces hommes sont très-souvent un objet de spéculation pour ceux qui les possèdent comme esclaves ; quelle que soit leur position sociale, lorsqu'ils savent qu'elles sont poursuivies par un

homme riche et influent, ils s'en servent comme d'un moyen pour arriver à certaines fins, ou bien ils leur assignent un prix exorbitant !

Ce sont ordinairement ces penchants irrésistibles qui établissent entre l'esclave et le mattre une véritable égalité, disons mieux, qui intervertissent les rôles. Si la jeune fille est assez adroite pour lutter avec de violents désirs et les irriter par des refus, le délire qu'elle fait naître ne connaît plus de bornes, surtout, si le maître a quelques raillons pour croire que, malgré son droit, un autre lui est préféré.

Ce qui rend d'ailleurs excessif l'amour que les colons affichent pour leurs jeunes esclaves, c'est la comparaison qu'ils peuvent établir entre les dames créoles et les mulâtresses; comparaison qui est tout à l'avantage de ces dernières. Les premières sont, il est vrai, d'adorables statues, d'une perfection idéale sous leurs élégants vêtements; mais elles n'ont jamais la souplesse lascive des secondes, elles n'ont jamais ces belles chairs élastiques et fermes, qui n'ont pas besoin d'être emprisonnées dans des liens pour conserver la position anatomique que la nature leur a assignée ; elles n'ont jamais ces yeux ardents, frangés de longs cils et entourés de cette auréole noire, qui donne au regard tant de douceur et qu'imitent avec des poudres brunes les femmes aimées de l'Orient. Le pied des créoles n'a jamais cette élégance et cette perfection q.ui font ressembler les mulâtresses à des Dianes chasseresses ; il n'est pas jusqu'au patois créole que parlent ordinairement les femmes de couleur, charmant langage ressemblant aux premiers mots que gazouille un enfant, qui n'ait dans leur bouche un attrait piquant, contre lequel le mutisme à peu près constant des dames créoles ne saurait lutter.

J'ai dit que c'était une erreur de croire que les femmes des pays tropicaux éprouvent ces passions ardentes dont les ont dotées les poëtes et les romanciers. J'en suis convaincu, les mulâtresses ne subissent pas plus que les dames créoles l'empire des grandes passions. Mais si, au fond du cœur, elles restent impassibles et froides, personne mieux qu'elles ne sait irriter les désirs et donner le change à l'imagination ; aussi leur présence est un obstacle à Tinfluence que les dames, à Bourbon, pourraient exercer sur la société. Le rêve d'un adolescent, la satisfaction que

rage mûr se procure avec la plus grande avidité, c'est la possession d'une mulâtresse.

J'ai vu des hommes sensés, dominés par ce charme fatal, oublier, pour obtenir les faveurs de ces femmes, et leur considération et leur position officielle, et les enfants issus d'une union légitime, et leur fortune elle-même. Mais il est une preuve d'affection qu'aucun d'eux ne saurait donner à ces pauvres femmes, c'est de contracter avec elles ce qu'on appelle une mésalliance. Cet acte consciencieux les rendrait la risée de tous, et leur amour ne saurait braver cette épreuve. C'est que leur amour n'est pas une passion réelle, et que le feu qui les consume s'éteint par la crainte du ridicule. Cette crainte d'ailleurs n'est que trop fondée. Celui qui braverait l'opinion à cet égard serait exclu de la société créole ; il aurait l'indicible soufiPrance d'entendre répéter autour de lui que cette femme qui l'a séduit, et à laquelle il s'est uni à la face du ciel et de la terre, a été touchée jadis par le fouet de la geôle, et que ce corps charmant, avant qu'il lui appartînt, a été flétri par un brutal exécuteur. Si ce n'était cette raison, très-certainement on verrait souvent de ces alliances du maître et de l'esclave ; car la plupart des affranchissements dont on parle si souvent, en exaltant la générosité des colons, n'ont d'autre cause que ces liaisons illégitimes, à moins que ces hommes généreux n'exercent leur droit sur leurs propres enfants, ce qui se voit quelquefois.

Le 9 mai, à quatre heures du matin, M. et Mme de Lagrené, accompagnés de quelques membres de la légation, quittèrent Saint-Denis pour faire une excursion dans l'intérieur de l'île. Il était nuit encore lorsque nous montâmes en voiture devant le palais du gouverneur ; pourtant la fraîche brise qui accompagne l'aube commençait à souffler.

La route que nous suivions côtoyait le rivage ; la marée montante battait ces grèves solitaires, dénuées de toute végétation ; le bruit rauque et profond du flot roulant sur les galets interrompait seul le silence de la plage. Le jour se fit enfin ; nous quittâmes alors le bord de la mer pour prendre le chemin qui conduit, à travers les terres, jusqu'à l'habitation de M. P***, riche colon, qui avait invité M. l'ambassadeur à venir visiter ses domaines.

M. P*** nous fit une splendide réception. La demeure de ce

haut baron industriel ne rappelait point les manoirs de nos an-* ciens seigneurs; pourtant on retrouvait chez lui quelques-unes des magnifiques habitudes de l'hospitalité féodale. A peine eut-on signalé l'apparition de nos voitures dans l'éloignement, que le tintement d'une cloche annonça sur toute l'habitation notre arrivée. Une troupe de nègres vint au-devant de nous ; le maître de la maison, entouré de sa famille, parut sur les premiers degrés de la varande, pour recevoir M. l'ambassadeur. Tandis que M. P*** introduisait M. et Mme de Lagrené dans l'intérieur de la demeure, on nous conduisait aussi au logement qui nous était destiné.

Nous traversâmes le grand jardin qui s'étend devant la maison, en suivant des sentiers bordés d'hibiscus aux fleurs rouges et de cassias aux longues grappes jaunes ; des coléoptères aux élytres brillants volaient bruyamment autour de ces charmilles embaumées, et un beau papillon, fort commun dans ces climats, aux ailes noires frangées de rouge, plongeait sa trompe entre les étamines jaunes de l'hibiscus. Au delà du jardin s'élevait, sur la lisière d'un petit bois de manguiers, un délicieux pavillon, qui allait nous servir provisoirement de logis. Les branches entrelacées de ces arbres formaient un dôme de verdure, sous lequel régnait un frais crépuscule, et mettaient cette jolie retraite tout à fait à l'abri de la chaleur et de la lumière ardente des tropiques.

C'est là que je pris gîte avec mes compagnons de voyage et en société de MM. les commandants de la Victorieuse et de /a Sirène, que nous eûmes le plaisir de rencontrer chez M. P***. Le séjour de cette maisonnette était une précieuse jouissance. La brise qui circulait continuellement sous les manguiers y entretenait une fraîcheur délicieuse, tout imprégnée du léger parfum des fleurs. Les mailles des rameaux qui s'abaissaient devant les fenêtres de la façade servaient de varande, et protégeaient contre les rayons du soleil le toit bas et presque en contact avec le plancher des appartements. Sans cette espèce de tente naturelle, notre demeure aurait, au contraire, ressemblé à la fournaise dans laquelle le prophète Daniel glorifiait. le Seigneur; car, sous ces latitudes, toute construction exposée directement à l'action solaire atteint une température où ne peuvent vivre que les nègres et les salamandres. J'ai délicieusement passé une demi-journée au fond de

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ce pavillon frais et sombre, livré à la rêverie et m'abandonnant aux songes qu'on aime à poursuivre dans un repos nonchalant, à travers la légère fumée des chirutos de Maille.

Vers dix heures, un excellent déjeuner, dont Mme p**** fit les honneurs avec une grâce parfaite, réunit tous les hôtes de rhabitation. Les coins de la table étaient ornés de gigantesques pyramides de goyaves, d'anones, de pommes-cannelles, d'ananas, et de jambosiers à l'odeur de rose, entremêlés, en guise de pampre, de géraniums et de jasmin d'Espagne. Nos regards s'arrêtèrent d'abord sur ces fruits magnifiques, dont plusieurs nous étaient inconnus et auxquels nous fumes d'autant plus charmés de goûter, que la sensualité créole ne nous soumettait pas exclusivement à cette nourriture pythagoricienne et que des mets plus substantiels nous étaient offerts. Le déjeuner était servi tout à fait à l'européenne; les maîtres suivaient scrupuleusement les usages de la métropole. Aussi fus-je très-étonné, plus tard, lorsque, de nouveau réuni à des dames créoles, je m'aperçus qu'elles ne mangeaient pas de pain.- Elles prennent ordinairement sur leur assiette une provision de riz bouilli ; elles entassent sans distinction sur cette première couche les différents mets servis devant elles, se souciant peu de la diversité de leur saveur, et ajoutant au tout les inévitables condiments auxquels les palais européens ne sauraient s'habituer, les achars, le piment rouge, la poudre de kari. J'avoue qu'elles me rappelaient ainsi les Arabes réunis devant un plat de kouskoussou : la seule différence, c'est que l'élégante dame créole porte nonchalamment le riz à sa bouche avec une cuiller d'argent ciselé , tandis que le Bédouin plonge tout simplement les doigts dans la pâte substantielle et compacte. Lorsque nous quittâmes la table, nos voitures étaient déjà attelées. Nous partîmes pour aller visiter la Nouvelle-Espérance, vaste usine située à quelque distance de l'habitation de M. P'^'^*.

Les champs que nous traversâmes, entièrement complantés de cannes, avaient l'aspect de nos terres à blé. L'uniformité de ces grandes cultures donne à la contrée un singulier caractère de tristesse et de monotonie; mais cette puissante manifestation du travail de l'homme, qui répand partout la fécondité et la vie, ne saurait fatiguer ni la pensée ni le regard. Le paysage était d'ailleurs animé par de nombreux groupes de travailleurs. Des nègres

nus jusqu'aux reÎDS, chaussaient les pieds des jeunes plants, en amoncelant la terre sur la partie inférieure des tiges, au moyen d'une pioche armée d'un manche élevé, qui leur permettait de travailler sans trop s'incliner; des négresses enlevaient les feuilles desséchées et les herbes parasites qui nuisaient au développement de la canne. Mais ces travaux s'accomplissaient sans élan. Il n'y avait dans le cœur des esclaves ni bonne volonté ni espérance ; on le voyait, ils n'attachaient aucune pensée d'avenir à ce labeur forcé, dont le résultat ne devait rien ajouter à leur bien-être. Un surveillant, vêtu du costume que les peintures populaires attribuent aux colons , avec le pantalon aux larges raies rouges et bleues, la veste blanche et le chapeau de palmier aux larges bords, promenait au milieu d'eux son visage sévère ; mais cette surveillance les maintenait à la tâche sans exciter leur zèle.

La Nouvelle-Espérance est une immense sucrerie , où l'on se sert d'ustensiles rejetés en France comme défectueux depuis plus de dix ans. Il faut bien le dire , un appareil hors d'usage dans les raffineries du Havre ou de Marseille est encore , aux yeux des colons, un instrument perfectionné; et ceux qui fonctionnent à la Nouvelle-Espérance sont de beaucoup supérieurs aux antiques moulins, aux vieilles marmites dont l'usage s'est perpétué jusqu'à ce jour sur beaucoup d'habitations. M. N***, l'un des possesseurs actuels de cet établissement important, prit la peine de nous le montrer dans tous ses détails et de nous en expliquer l'origine. Il nous apprit que c'était un de ses amis, homme intelligent et énergique , qui avait fondé la Nouvelle-Espérance , avec la pensée d'en faire une fabrique centrale , dans laquelle les petits planteurs devaient appoï'ter leurs récoltes et fabriquer leur sucre, évitant ainsi des frais de manutention écrasants pour l'habitant qui ne possède pas un grand domaine.

c Mon ancien associé et mon ami , M. Vincent , était venu jeune à Bourbon , me dit-il. Il y aurait fait certainement une grande fortune ; il avait des idées capables d'opérer une révolution dans l'industrie sucrière de ce pays ; mais une mort précoce et terrible a détruit nos espérances et nos projets. Je tâche pourtant de continuer l'œuvre commencée , et déjà j'ai la satisfaction de voir que la plupart des produits des plantations voisines sont manipulée ici. 9

M. N*** avait prononcé d'un ton si triste le nom de son ancien associé, que j*eus la curiosité de savoir ce qui se rattachait à la fin prématurée de cet homme regretté. Je m'adressai à un vietix nègre esclave , qui répondit à ma question très-nettement formulée : « Sais pas ça, moi, monsieur. » Un de ses compagnons, que j'interrogeai aussi , tourna sur moi son œil terne et articula en remuant à peine ses grosses lèvres : « Monsieur, moi sais pas ça 1 » Ces deux malheureux , attachés depuis bien des années à l'habita* tion , avaient été témoins cependant du tragique événement dont j'appris le soir même les détails.

Les sucriers sont obligés, chose assez singulière, de surveilla leurs produits pour en altérer la qualité; ils s'appliquent à faire de mauvais sucre , parce que , s'ils envoyaient à la métropole de trop beaux produits , l'administration des douanes en interdirait l'entrée, sous le prétexte inouï que la marchandise est trop belle; une pareille mesure s'appelle , en argot économique , protéger rindustrie française! C'est-à-dire que les producteurs coloniaux sont forcés de transformer une partie de leur sirop en sucre incris* tallisable , en mélasse , afin que les rafïiheurs français fassent subir de nouvelles opérations à ce produit. En définitive, c'est le consommateur qui paye tous ces frais de manipulation. Il est vrai que très-anciennement on ignorait que la mélasse fût le produit vicieux de mauvais procédés opératoires , et l'on exigeait raison-* nablement que les colons ne raffinassent pas leur sucre pour maintenir à la métropole une lucrative industrie. Mais aujourd'hui que la science a éclairé le gouvernement , en démontrant qu'on peut obtenir avec moins de temps , à meilleur marché , un sucre de bien plus belle qualité que ces produits défectueux connus sous le nom de cassonade , sera-t-il longtemps possible d'obliger les colons à altérer leur marchandise pour la plus grande prospérité des raffineurs français?

En sortant de cette usine , nous descendîmes vers une habitation située sur le bord de la mer. Cette possession était gérée par un jeune homme qui avait adopté , pour la fabrication du sucre , un procédé nouvellement inventé dans la colonie. Ce système consiste dans une rangée de chaudières communiquant les unes avec les autres; le sirop, en se concentrant par l'évaporation , se rend, au moyen de l'inclinaison ménagée à la surface, dans le

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dernier récipient, où il acquiert promptement le degré de concentration nécessaire à sa cristallisation. Cette invention, qui a certainement un avantage sur les anciennes méthodes, est encore bien imparfaite , si on la compare aux procédés appliqués en France.

Nous traversâmes l'emplacement sur lequel étaient disposées irrégulièrement les cases à nègres. La plupart avaient un petit jardin, où croissaient pêle-mêle des ignames et des bananiers. Ces misérables demeures semblaient abandonnées; les toits de feuilles de palmier étaient effondrés et pourris par la pluie; les mauvaises herbes étouffaient les plantes nourricières; tout cela était plus triste, plus désolé que des ruines. J entrai dans un de ces chenils; il y avait par terre une natte; pas un vêtement, pps un ustensile de ménage : c'était là pourtant l'habitation d'une famille entière. En présence de ce dénûment , de cette absence totale de tout ce qui constitue le bien-être, je pris la liberté de demander AU mattre comment il se faisait que les malheureux nègres n'eussent pas seulement un lit pour se coucher.

c Un lit! et pourquoi faire? me répondit le philanthropique habitant; dans ce pays, un lit leur serait inutile. »

Je voulus lui faire comprendre alors que, dans son intérêt même, mieux vaudrait que l'esclave couchât sur quelques planches placées au-dessus du sol que sur la terre humide ; mais je m'aperçus qu'on ne daignait pas même m'écouter.

En nous retirant, nous passâmes devant une hutte dont l'extérieur était propre et soigné; le jardin était bien tenu, les diverses cultures forniaient de petits carrés que les plantes parasites n'avaient pas envahis; au fond du jardin il y avait un poulailler bien peuplé. Le CQlon me prit alors par le bras et me dit :

c Les nègres sont des brutes; s'ils ne sont pas plus commodément dans leur case , c'e^t qu'ils préfèrent le rhum à un ameublement commode. Lorsque parfois quelques-uns d'entre eux veulent se procurer ces douceurs que vous regrettez de ne pas rencontrer dans leurs demeures, ils y parviennent aisément; avec un peu d'ordre et d'économie la chose est facile , car nous sommes, après tout, leurs pères plus que leurs maîtres. Je vais vous le prouver. .»

Et ce disant, ii m'introduisit dans la maisonnette qui venait

d'attirer mes regards. Tout en effet y était propre et rangé; le sol bien uni était parfaitement sec ; une petite alcôve abritée par une moustiquaire renfermait un lit composé d'une natte et d*un pan d'étoffe aux vives couleurs ; devant la fenêtre flottait un léger rideau; sur une étagère on avait soigneusement disposé quelques ustensiles de ménage en terre coloriée; un coffre en bois, destiné à renfermer des vêtements, était placé dans un coin, â côté d'une table dont le tiroir contenait peut-être un petit pécule. Cette jolie cabane était habitée par une jeune négresse, laquelle, lorsque nous entrâmes , cousait silencieusement assise devant la fenêtre, chose rare assurément dans une case à nègres. La jeune esclave portait un jupon bleu de toile de coton , et un grand fichu blanc était modestement croisé devant sa poitrine. Notre présence ne parut nullement l'intimider ni l'étonner; elle tourna à peine sur nous son grand œil inintelligent et mélancolique, puis, sans s'occuper davantage de nous, elle continua silencieusement son ouvrage. L'aspect de cet intérieur, dont des habitudes laborieuses semblaient avoir banni la pauvreté , faillit me convaincre des assertions de mon guide créole; mais je fus promptement détrompé- Cette jeune fille au maintien modeste était l'esclave favorite de l'administrateur de l'habitation ; je venais devoir non les résultats de l'ordre, du travail, mais le prix des faveurs intéressées de cette noire beauté.

On nous servit des rafraîchissements sous la varande. Assis à l'ombre de cette galerie en plein air, nous entendions le remous du flot qui battait doucement la plage , et nous apercevions à travers les branches des philaos les profondeurs bleuâtres de l'Océan. Le philao est un conifère originaire de la Nouvelle-Hollande , qu'on a acclimaté à Bourbon et dont on se sert pour former des rideaux destinés à protéger les plantations contre la violence du vent. Son ombre légère ne saurait nuire aux espèces végétales auprès desquelles il vit , ce qui le rend précieux dans ces contrées. Cet arbre élancé, aux feuilles découpées, réunit à la grâce élégante du bouleau la mélancolique physionomie du cyprès et du saule pleureur. Nous n'avons dans nos bosquets aucun arbre qui embellisse le paysage comme ce conifère gracieux. Lorsque la brise souffle à travers les longues allées qui bordent les champs de cannes , et courbe la tête du philao dont les petites feuilles tremblent çt

frissonnent, une plainte harmonieuse semble s'exhaler entre ses rameaux.

Le soleil baissait à l'horizon lorsque nous reprîmes le chemin de l'habitation de M. P***. Nous rencontrâmes des nègres rentrant de leurs travaux , silencieux et mornes. Il n'y avait sur ces physionomies ni l'expression que donne la satisfaction du devoir accompli , ni la gaieté qui résulte d'une tâche remplie avec conscience. On ne voyait dans ces groupes ni femmes ni enfants, ces gais oiseaux dont les gazouillements font oublier les souffrances d'un long labeur. Quelle différence entre l'allure triste des travailleurs esclaves et le contentement des cultivateurs de nos plus pauvres villages rentrant dans leur famille après les travaux d'une rude journée 1

Nous trouvâmes l'habitation de M. P*** envahie par une foule d'invités. Le couvert était dressé sous la varande ; l'immense table, servie avec l'élégance parisienne et la magnificence créole, était éclairée par une profusion de bougies placées dans des candélabres d'argent et abritées par des verrines. On dîna bien et longtemps. Le repas terminé , les dames se mirent au piano. On dansa jusque bien avant dans la nuit. Enfin tout se passa ni plus ni moins que dans un festin et un raout parisiens. Le piano a fait le tour du monde, c'est un fait accompli. Il n'est pays si barbare où il ne se trouve quelque jeune dame possédant le fatal talent de tirer des sons de cet instrument le plus souvent discord. Weber et Schubert ont le triste privilège d'être les compagnons ordinaires du piano dans ses pérégrinations. Fonde-t-on une colonie, le piano débarque en même temps que les ustensiles nécessaires au nouvel établissement ; et , en quelque lieu du monde que le voyageur s'arrête maintenant , il est forcé de subir un déluge de notes aigres , souvent accompagnées de cris auxquels la politesse française donne le nom de chant. C'est surtout à Bourbon que l'influence du piano se fait généralement sentir. Il n'est pas de demoiselle qui n'apporte à son mari , outre sa personne et sa dot , quelque contrefaçon de Pape et d'Érard ou de Boisselot. Il est vrai que le fatal instrument compte pour deux mille francs dans l'apport de la mariée. C'est cher assurément ; mais c'est un usage invariablement établi par les pères d'outre-mer. Ils ne voudraient pas marier leur fille sans se défaire en même temps de la machine

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bruyante que la mode , bien plus que le goût de la musique, a introduite dans les salons de la colonie.

Tandis qu'on dansait dans les appartements, j'allai retrouver, sous la varande, le propriétaire de la NouVelle-Espérance , ce M. N**"*^ qui nous avait fait un si gracieux accueil. J'étais, je l'avoue, poursuivi par une secrète curiosité, et je désirais l'interroger sur le sort de cet ancien associé, de cet ami qu'il semblait regretter si vivement.

« Hélas! monsieur, me répondit M. N***, tout le monde ici connaît cette histoire funeste; mais personne peut-être ne pourrait comme Imoi vous en rapporter toutes les circonstances. Ainsi que je vous l'ai dit, j'ai été, pendant plusieurs années, l'associé, l'ami de M. Vincent. La sympathie de caractère et des intérêts communs nous avaient étroitement liés. Vincent n'était pas créole, et sa première éducation s'était faite en France. Lorsque le moment fut venu d'embrasser une carrière, il fit comme moi, comme tant déjeunes gens qui, trouvant que Ton gagne trop lentement le vieil argent d'Europe, viennent tâcher de faire fortune aux colonies. C'est toujours la môme histoire, l'histoire de ces enfants de famille qui préfèrent une carrière aventureuse à la médiocre position qu'ils pourraient se faire commodément dans la mère patrie, et qui, lorsqu'ils ne meurent pas à la peine, réussissent infailliblement dans leur entreprise.

c Les hommes de la trempe de Vincent ne succombent pas sous l'influence du climat et l'excès de travail ; sa robuste organisation et .son activité suffisaient à tout. Au bout de quelques années, nous avions fondé la Nouvelle-Espérance ; cette grande usine prospérait, les rêves de notre ambition se réalisaient rapidement. Vincent s'était marié ; sa femme appartenait à l'aristocratie créole, elle lui avait apporté une belle dot. Au lieu de demeurer à la Nouvelle-Espérance, il vivait tantôt sur l'habitation de sa bellemère, tantôt dans sa maison de Saint-Denis.

c C'était une famille des plus heureuses et des plus unies; la fortune avait comblé Vincent de toutes manières; il était riche, universellement considéré, et il avait trouvé le bonheur intérieur, qui manque ordinairement aux existences ainsi déplacées.

c Cet homme heureux embrassa un matin sa femme et ses enfants, disant qu'il allait me rejoindre à la Nouvelle-Espérance, et

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promettant d'être de retour le jour suivant. Il passa effectivement la journée à l'habitation, et, vers le soir, nous partîmes ensemble pour Saint-Denis, où il devait rester jusqu'au lendemain. Durant le trajet il m'entretint longtemps de nos affaires communes, et m'expliqua ses idées sur diverses améliorations que nous avions projetées; il me parla aussi avec quelque détail de ses propres affaires, comme s'il eût tenu à me mettre parfaitement au courant de sa situation. Je m'en étonnai un peu ; car Vincent était un homme très-réservé, et qui n'avait jamais rendu compte à personne du résultat magnifique des opérations commerciales qu'il avait seul entreprises.

« Nous nous séparâmes en entrant dans la ville. Vincent s'en alla chez lui et se mit au lit assez tard. La même nuit, vers quatre heures, il se leva et sortit sans appeler personne; un nègre l'aperçut descendant la rue et se dirigeant vers la mer; il passa d'un côté à l'autre pour éviter des matériaux de construction qui embarrassaient la voie publique, et disparut au détour de la rue. Depuis ce moment on ne l'a pas revu.

-— Gomment 1 m'écriai -je, cet homme a disparu ainsi?. . . L'on n'a pu savoir ce qu'il était devenu ?

-^ Non, répondit M. N'^**; les recherches les plus actives, les plus minutieuses n'ont abouti à rien. Ce n'est guère que deux jours plus tard que la disparition de mon malheureux ami fut consta* tée. Sa famille ne conçut pas d'abord une grande inquiétude ; on ne lui connaissait aucun ennemi parmi les colons, et il était aimé de ses esclaves, dont le sort était fort doux comparativement à celui des autres nègres. On crut à un voyage improvisé, à la négligence de quelque esclave porteur d'une lettre ; plusieurs jours s'écoulèrent dans une attente , dans un espoir qui à chaque mo^ ment s'affaiblissait.

« Les plus sinistres appréhensions ne tardèrent pas à nous as^ saillir. L'on explora alors toute l'île ; on fouilla les anfractuosité^ du rivage ; on alla interroger les nègres de toutes les habitations qui avoi^inent Saint<*Denis. Ces investigations n'eurent aucun succès ; Vincent avait bien réellement disparu ; on ne le retrouva ni mort ni vivant. Un dernier et bien faible espoir nous restait encore : le jour même où Vincent était sorti de sa maison pour n'y plus rentrer, il y avait un navire en partance pour Bordeaux;

l'on supposa que, par un motif inexplicable, il avait quitté secrètement la colonie. J'écrivis en France , et nous attendîmes , en tâchant de nous faire illusion sur le résultat de cette démarche, la réponse, qui n'arriva qu'au bout de huit mois; comme je le prévoyais, elle anéantit notre dernière espérance. Mon pauvre ami n'existait plus, et Dieu seul connaissait l'endroit qui cachait sa dépouille mortelle. Cette fin mystérieuse donna lieu à bien des conjectures : les uns supposèrent que Vincent s'était suicidé parce qu'il croyait sa ruine imminente; d'autres affirmèrent qu'il avait involontairement péri dans sa promenade matinale sur le rivage ; un journal de la métropole prétendit que ses nègres l'avaient assassiné, et que son corps, mis en morceaux, avait été consumé sous les chaudières à sucre de l'habitation.

— Et vous croyez qu'aucune de ces suppositions n'approche de la vérité ? demandai-je à M. N***.

— Aucune, » répondit -il vivement.

Et après un moment de silence, il ajouta :

« Vincent était un homme très-digne, très-absolu, très-fier ; il apportait dans ses relations avec les colons une certaine roideur qui les choquait. Si l'un de ces hommes , aussi énergique, aussi entier que lui, l'avait insulté dans une discussion à laquelle personne n'aurait assisté, il s'en serait suivi un duel à mort.... Ce duel se serait passé, comme la querelle, sans témoins.... En ce cas, Vincent aurait succombé....

— L'on aurait retrouvé son corps, dis-je frappé de cette conjecture; l'on aurait aperçu sur le sable quelques traces de sang....

— La marée montante lave chaque jour le rivage, me répondit simplement M. N***, et un cadavre auquel l'on attache une pierre à chaque pied reste au fond de la mer. »

Nous quittons l'habitation de M. P***, nous gagnons les régions supérieures de l'ile. Nous voulons, après avoir parcouru les champs de cannes, les vergers odorants de muscadiers et de girofliers, après nous être arrêtés dans les vastes usines où se manifeste bruyamment l'activité humaine, visiter les solitudes, les sites silencieux que l'homme n'a fait qu'explorer, et dont les sau- Tages beautés resteront à l'abri des dévastations de l'industrie , comme un ouvrage divin qu'aucun labeur humain ne doit profaner. Le chemin de Salassy, but de notre excursion, côtoie une étroite

vallée , au fond de laquelle brille et gronde un rapide torrent ombragé de vieux arbres au tronc noueux, au feuillage épais et sombre. En pénétrant dans cette région élevée, on se croit tout à coup transporté dans quelque froide vallée des Alpes; l'aspect des âpres sommets dont la base se perd dans une verdure éternelle, l'abaissement de la température rendent l'illusion complète. Â mesure qu'on avance , le spectacle devient plus grandiose : d'immenses coulées de basalte s'élancent en colonnes prismatiques; on dirait des fûts encore debout, seuls débris de quelque gigantesque monument; l'eau profonde du torrent prend une teinte bleu foncé qui lui donne l'apparence d'une leâsive d'indigo ; sur ces abtmes sont suspendus de légers ponts en fil de fer, aussi élégants, presque aussi mobiles que les ponts de lianes jetés par la nature dans toutes les contrées tropicales. C'est en suivant toujours les sinuosités du torrent que nous atteignîmes l'habitation de M. Par**'".

M. Per***^ est un petit vieillard haut en couleurs, gai, causeur aimable comme on l'était du temps de M. de Parny, regrettant fort le passé et s'accommodant au mieux du présent. Cet habitant a le premier importé à Bourbon l'industrie séricicole. Avant de nous conduire dans sa magnanerie , il nous fit asseoir à sa table , couverte avec profusion de mets créoles. Nous ne goûtâmes qu'aux fruits et au café ; car les damnés seuls seraient capables de toucher aux ragoûts dont se nourrit cet homme étonnant, qui mange des charbons enflammés et des morceaux de métal en fusion sous la forme de kari et de piments enragés. Je suis convaincu que celui qui s'habituerait à un tel ordinaire serait capable d'avaler des tisons embrasés et de la poudre-coton incandescente.

La magnanerie de M. Per'^'^* est attenante à son habitation ; ce vaste local est parfaitement tenu ; le propriétaire a suivi scrupuleusement la méthode recommandée par les éducateurs français. Cependant, malgré les soins qu'il apporte à son établissement, il n'a pu vaincre toutes les difficultés qui s'opposent dans ces contrées à l'éducation des vers à soie. Jusqu'à ce jour, les produits qu'il a obtenus sont faibles et mal nourris ; le peu de soie qu'ils donnent est cependant d'une très-belle qualité. Je serais tenté d'attribuer le peu de consistance du cocon au pauvre aliment dont le ver se nourrit. En dehors de cette cause, il en est d'autres

qui n*otit pas été signalées et dont Faction ne saurait être douteuse. La première de ces causes occultes , qui ont été négligées par les observateurs, réside, selon moi, dans la température moyenne du milieu ambiant. Le cocon, cette enveloppe protectrice que le ver prépare pour sa chrysalide, doit avoir d'autant plus de consistance que Tinsecte habite une zone plus froide. Un abaissement subit dans la température, déjà très-préjudiciable à la chenille, le serait bien davantage encore à la chrysalide , si elle était directement soumise à Taction deTair; c'est pourquoi, dans nos pays, le vêtement soyeux qui l'enveloppe est plus consistant, plua épais que dans les régions tout à lait méridionales : par un instinct admirable, Tinsecte se file dans les zones tempérées une chaude demeure, tandis que, dans les régions équatoriales , il ne se couvre que d'un léger tissu. Je crois qu'on pourrait remédier en partie à ce dernier inconvénient, par la ventilation continuelle ; on obtiendrait ainsi un double résultat : on établirait une température factice, et l'on chasserait les particules acres et fétides que dégage la surface cutanée du nègre, et qui l'enveloppent comme une atmosphère dont il est incessamment le régénérateur. Le ver à soie a des nerfs bien autrement délicats que la femme la plus vaporeuse ; les plus faibles émanations suffisent pour le jeter dans un état de malaise. Les paysans provençaux qui se livrent à son éducation observent une espèce de régime ; ils évitent de manger les bulbes alliacées dont l'odeur incommoderait leurs élèves, et certainement les effluves qu'exhale un estomac provençal soumis à une alimentation antivermineuse n'ont rien d'aussi nauséabond que l'odeur du nègre soumis à des travaux qui provoquent la transpiration. Je suis convaincu qu'en confiant aux esclaves l'édu-cation du ver à soie, on établit au milieu de ces précieux insectes une cause permanente d'inappétence et de dégoût.

Cette observation mérite , je crois , d'attirer l'attention des personnes qui, au Brésil et à Bourbon, ont à cœur de faire fleurir l'industrie séricicole, laquelle aura encore à surmonter une dernière difficulté, la plus irrémédiable de toutes, celle qui tient à l'alimentation du ver à soie. Le mûrier ne donne, dans les pays tropicaux, qu'une feuille herbacée , aqueuse et privée en grande partie du principe résineux qui la rend ferme et nourrissante; ce sont les pluies trop abondantes qui modifient ainsi la nature de ce produit.

La chaleur et rhumidité activent la végétation d*une manière trop rapide ; la feuille n'atteint pas la maturité nécessaire pour offrir une alimentation suffisante à la chenille , qui de cette manière mange beaucoup sans être bien nourrie. M. Per*** n'a pu surmonter encore toutes ces causes d'insuccès ; mais il a fait beaucoup pour une industrie qui doit doter Bourbon d'une nouvelle .source de richesses, et ses efforts persévérants méritent l'approbation et les encouragements du gouvernement.

Après une halte de quelques heures , nous poursuivons notre route vers les eaux thermales de Salassy. Nous suivons toujours la même vallée ; le chemin n'est plus qu'un étroit sentier bordé de vieux arbres dont le tronc et les branches sont envahis par une végétation parasite ; des lianes stériles nouent leurs fortes brindilles aux cimes les plus élevées , et les orchis plongent leurs racines tuberculeuses dans l'écorce vermoulue. C'est sur ces arbres séculaires que croît le fahan, cette herbe aromatique dont les pauvres esclaves de Madagascar révélèrent les propriétés aux premiers habitants de la colonie.

Bientôt la route devient à peu près impraticable ; des branches entrelacées presque au niveau du sol , des blocs détachés de leur base nous barrent à chaque instant le passage; nos chevaux n'avancent plus qu'avec une peine extrême. Nous cheminons pendant plus d'une heure à travers ce paysage riant et borné. En face de nous, le versant de la montagne formait un talus immense : on eût dit les murs crevassés d'une construction cyclopéenne. Des sources nombreuses s'écoulent en mugissant sur cette pente abrupte. L'évaporation constante des eaux entretient sur ce point de la vallée une vive fraîcheur ; l'humidité de l'atmosphère attire un nombre infini de mollusques terrestres ; les rochers sont tapissés de leurs volutes élégantes. Je recueillis un grand nombre de ces achatines^ que leur forme gracieuse encore plus que leur rareté fait avidement rechercher des collecteurs.

Nous parcourions depuis une demi-journée cette route agreste sans avoir rencontré un seul voyageur, lorsque nous aperçûmes, au détour d'un bouquet d'arbres , un groupe qui marchait devant nous. C'étaient des dames créoles qui voyageaient en hamac sur les épaules de deux robustes porteurs. A leur suite cheminaient une dizaine de nègres chargés de coflTres en fer-blanc. Je m'éton-

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nai à cet aspect, me demandant quels pouvaient être les insectes, les plantes gigantesques que Ton comptait collectionner dans ces immenses boîtes ; mais j'appris aussitôt que ce que je prenais pour des magasins d'histoire naturelle n'était que des espèces de cartons à chapeaux qui renfermaient le bagage de ces dames, les fraîches toilettes qu'elles aiment à emporter partout. Comme nous allions plus vite avec nos chevaux que les nègres piéions, la petite caravane nous céda le pas. Les nègres, rangés au bord du chemin, nous saluèrent humblement, tandis que les voyageuses, couchées dans leurs hamacs , nous regardaient défiler à travers les larges mailles du réseau qui leur servait de palanquin.

Une demi-heure plus tard, nous arrivâmes au bord d'un petit lac, au delà duquel s'ouvrait une ravine. Presque à mi-côte de cet étroit passage rampait un sentier inégal , que nous étions obligés de suivre à la file. L'eau qui fuyait au fond du ravin se brisait avec fracas sur les fragments de roche basaltique , et ne formait , pour ainsi dire , qu'une longue cascade. Après avoir franchi cette rude montée , nous atteignîmes l'établissement thermal de Salassy. Ce point de vue est un des plus curieux que j'aie rencontrés dans mes voyages: les montagnes, d'une hauteur prodigieuse, forment un hémicycle immense, une espèce d'amphithéâtre dont les noires roches sont les gradins. Des plantes herbacées , des fougères arborescentes , quelques vieux arbres au rare feuillage couvrent ces pentes naturelles , où sont disséminées de jolies maisonnettes bravement campées entre les rochers, comme des nids de vautours.

11 y a peu d'années encore que ces parages presque inaccessibles servaient de retraite aux nègres marrons ; les blancs n'osaient poursuivre jusque dans ce désert leurs esclaves révoltés; le plus intrépide chasseur n'aurait pas été assez hardi pour s'aventurer dans ces étroits défilés bordés d'affreux précipices. Un pauvre colon , qui cherchait des terres cultivables dans les régions inhabitées de l'île, se hasarda un jour à s'engager dans ces solitudes. Eu arrivant au point culminant du ravin , il aperçut une fumée légère qui s'élevait à travers l'inextricable réseau de lianes troué çà et là par les grandes roches basaltiques. Frappé de ce phénomène , il osa pénétrer dans ce chaos, et découvrit la source thermale, qui pétillait en s'écoulant sur un lit de mousse noirâtre. Avant de quit-

ter ce site pittoresque, où il n'avait pas trouvé un seul arpent de terre à cultiver, il eut l'idée d'emporter une bouteille d'eau de la source brûlante. Cette eau fut analysée par un pharmacien de Saint-Denis , qui comprit tout le parti que la thérapeutique pouvait en retirer.

L'intrépide colon repartit aussitôt pour prendre possession du coin de terre où il avait fait une si importante découverte ; il y emmena sa femme et ses enfants. Comme les hardis pionniers de l'Amérique du Nord , il emporta seulement quelques outils et quelques provisions. La saison des pluies approchait ; il fallut d'abord construire une cabane , pauvr-e demeure pareille à celle de Robinson, entourée de palissades et couverte d'un toit de feuillage. La famille eut ainsi un abri ; mais bientôt la saison de l'hivernage commença: le ciel était toujours couvert de nuages qui se fondaient en pluie torrentielle. Le petit tertre sur lequel était située l'habitation ressemblait par moments à une île entourée de courants rapides.

Une nuit, le tonnerre grondait, la pluie battait les parois tremblantes delà case; le colon s'éveilla épouvanté. A la lueur blafarde des éclairs qui pénétrait entre les planches disjointes , il aperçut le sol de sa demeure entièrement inondé ; le malheureux n'avait plus qu'une minute pour sauver sa famille. Prenant ses enfants dans ses bras et suppliant sa femme de le suivre courageusement, il sortit de son habitation à moitié submergée et eut le bonheur de gagner un point élevé, où le flot ne pouvait pas atteindre, il voulut tenter ensuite de sauver quelques provisions , quelques vêtements; mais, lorsqu'il redescendit vers la cabane, les ais de cette fragile masure craquaient sous les efforts du courant , et bientôt tout disparut entratné par les eaux. La malheureuse famille passa près de quatre jours sans abri, presque sans vêtements, vivant de choux palmistes et de mollusques terrestres. La pluie cessa enfin, et ces pauvres gens furent délivrés.

Ceci se passait il y a quelques années; aujourd'hui l'industrieux colon a élevé sur son domaine de charmantes maisonnettes , que l'aristocratie de Saint-Denis habite temporairement chaque année. Les dames créoles y viennent boire cette eau pétillante comme le vin de Champagne. La source thermale de Salassy est gazeuse et ferrugineuse; un sédiment de sous-carbonate de fer couvre les pa-

rois de la fontaine; Teau l'y dépose lorsque, par son exposition à Tair, elle perd l'excédant d'acide carbonique qui assurait la solubilité du sel. La température de cette source est de 25 degrés du thermomètre centigrade.

La découverte de ces eaux thermales sera une précieuse ressource thérapeutique pour la colonie, si les médecins savent les utiliser pour combattre les nombreuses affections des voies digestives si communes chez les blancs qui vivent sous ces latitudes. Les pâles beautés créoles en éprouveront aussi les salutaires effets; cette onde bienfaisante fortifiera leur organisation étiolée, et concourra, comme on disait sous l'Empire, à orner de quelques roses les lis de leur teint. Pour être plus mythologique encore et renchérir sur cette comparaison, j'ajouterai que les eaux de Salassy eussent donné les apparences de la vie au marbre de Pygmalion, et que les Galatées de Saint-Denis s'animeront à leur tiède contact. En descendant les hauteurs de Salassy, nous gagnâmes l'habitation d'un riche planteur, M. F***, lequel nous donna jusqu'au lendemain une gracieuse hospitalité.

Pendant trois ou quatre heures encore , nous poursuivons notre route à travers un beau paysage, et nous arrivons au déclin du jour sur une exploitation située à l'extrême limite des terres cultivées. Cette jolie résidence appartient à une dame créole, qui avait fait offrir à M. de Lagrené et à sa suit« de se reposer chez elle avant de commencer l'ascension du volcan.

Mme L*** nous offrit l'hospitalité cordiale et magnifique que nous avions trouvée chez les autres colons. Un souper délicat nous fut servi presque à notre arrivée. Parmi les mets indigènes figurait un plat exotique que je ne m'attendais certainement pas à trouver à une demi-lieue du Grand -Brûlé , sur la lisière d'un désert : c'était une dinde truffée. L'odorant tubercule (les savants disent cryptogame) venait directement de Paris, et avait été préparé dans les cuisines de Chevet.

En sortant de table, je gagnai un tertre élevé, pour me soustraire un moment à l'atmosphère brûlante du salon. La nuit était calme et sombre; les étoiles tremblaient dans les profondeurs du firmament , où j'apercevais comme un reflet rougeâtre pareil aux premières lueurs de l'aube. Surpris de ce .phénomène, je parcourus du regard tous les points de l'horizon , et j'aperçus dans

L'ILE BOURBOI>(. i75

i'éloigiieo(ient le sommet incandescent du cratère. Semblable à un phare gigaatesque, le volcan lançait par intervalles des bouffées de flammes qui allaient s'éteindre dans les espaces infinis, tandis que la lave en fusion s'écoulait seulement sur le flanc de la montagne et m'apparaissait comme un météore au milieu des ténèbres de la nuit.

Ainsi que chez M. P'^*'*', je logeais , avec deux de nos compa^ gnons de voyage, dans un pavillon attenant à Thabitation ; au mo-* ment où nous gagnions nos appartements respectifs, un nègre se présenta pour me servir de valet de chambre. Le drôle était jeune et bien découplé ; il portait la simple livrée du pays , un pantalon rayé et une chemise blanche , dont les manches retroussées laissaient apercevoir ses bras robustes. En jetant les yeux sur cet homme, je remarquai, non sans étonnement, qu'il portait au-des* sus du poignet un bracelet en cheveux de la nuance la plus claire ; cette bionde tresse produisait un si singulier effet sur ce bras noir et luisant, que j'eus la curiosité de lui demander où il avait trouvé cette galante relique. A cette question indiscrète l'esclave sourit et répondit d'un air d'orgueilleuse satisfaction, en regardant corn*' plaisamment le bracelet orné d'un large fermoir en or :

c Je ne l'ai pas trouvé ; on me l'a donné : ce sont des cheveux de ma maîtresse. >

Je restai confondu. Il n*existe certainement point de mulâtresse de cette nuance-là : il y a donc des femmes blanches pour les* quelles un nègre est un homme.

A quatre heures du matin, nous montons à cheval pour aller faire notre excursion dans le Pays-Brûlé. Après avoir traversé le domaine de Mme L*'^'^, nous suivons pendant quelque temps la lisière d'un bois épais, dont la brise matinale agitait les cimes des arbres touffus. Au delà de ces sauvages bosquets et au point cul-* minant de la plaine, s'élèvent quelques cabanes ombragées de choux palmistes ; ces humbles demeures appartiennent à des pe" tiU blanas.

On appelle petits blancs les descendants des anciens colons, qui vivent loin des villes, dans les étroites vallées du centre de l'ile, et forment assurément la population la plus originale et la plus intéressante de notre possession. Les premiers aventuriers français qui abordèrent sur cette terra y subirent des chances di-

i76 DE FRANGE EN CHINE.

verses : les uns, favorisés par les circonstances, firent rapidement fortune; les autres, moins intelligents ou moins heureux, n'ayant pu parvenir à acheter des esclaves et à établir des plantations, se retirèrent dans le haut pays. Depuis près de deux siècles leurs descendants habitent ces lieux sauvages. Ces familles, qui constituent la noblesse, la véritable aristocratie coloniale, cachent fièrement leur pauvreté dans ces solitudes. La race qui s'est perpétuée ainsi sous l'influence d'un des climats les plus salubres de l'univers, au milieu de la température égale et fratche des montagnes , a acquis un caractère de beauté remarquable. Les hommes sont élancés et vigoureux; leur teint est légèrement hâlé; leur front intelligent est large ; ils ont une bouche étroite, des dents magnifique^, et le sourire qui s'épanouit sur leurs lèvres minces a une expression singulière de douceur et de finesse. Leur contenance est noble, assurée , et avec leur pantalon rayé, leur simple jaquette de toile, ils ressemblent tous à des gentilshommes. Les femmes aussi sont élégantes et belles; elles ont de grands yeux bruns, des cheveux châtains qu'elles tordent et relèvent derrière la tête; leurs formes sveltes, et qui n'ont jamais subi la pression du corset, sont couvertes d'une simple chemise attachée au cou et qui descend jusque sur leurs pieds nus. Ces belles créatures, dont les traits droits et réguliers rappellent les types chers à la statuaire antique, auraient peut-être une physionomie trop fîère, trop énergique, si lès longs cils qui voilent leur regard n'en adoucissaient l'expression, et si, lorsqu'elles parlent, un sourire d'une douceur infinie n'éclatait sur leurs lèvres roses.

Les mœurs des petits blancs sont simples et paisibles; les femmes se livrent aux travaux du ménage et confectionnent les nattes, les chapeaux de feuilles de palmier que l'on vend à Saint- Denis. Les hommes s'assujettissent \ de légers labeurs pour suffire aux besoins de leur famille. Ils cultivent l'étroit jardin qui environne leur case. Quelques-uns exploitent la forêt et fabriquent le charbon que l'on consomme dans la colonie; d'autres sont de hardis braconniers et d'intrépides pêcheurs. Ces diverses industries procurent quelque aisance aux petits blancs , mais elles ne les enrichissent jamais. Ils ne possèdent point d'esclaves; parfois seulement ils louent des nègres pour les aider dans leurs travaux. Ces familles isolées vivent dans la plus étroite union. Bien que les

lois qui imposent un frein aux passions naturelles ne soient guère observées chez ces êtres revenus à la simplicité primitive , il se commet peu de délits parmi eux , et un crime y est une chose à peu près inouïe. La plupart des petits blancs sont baptisés , mais ils ne reçoivent pas d'autre sacrement. Les unions se forment d'après les instincts du cœur, sans calcul et sans formalités. Ces pauvres gens, si ignorants des devoirs de la morale et de la religion, vont pourtant à l'église le dimanche; les jeunes filles s'y rendent quand elles ont une paire de souliers et une robe neuve , et les jeunes gens y vont chercher un point de réunion hebdomadaire.

Certainement, ce sont les mœurs naïves des petits blancs qui ont inspiré à Bernardin de Saint-Pierre la touchante histoire dont les plages de l'Ile-de-France furent le théâtre : l'Ile-de-France ! cette belle colonie que nous ne possédons plus, mais que les Anglais ont vainement appelée Maurice ; car, dans toute l'Inde, elle porte encore le nom de la mère patrie. On ne saurait croire combien le roman de Bernardin de Saint-Pierre est présent à la mémoire de ceux qui visitent notre colonie de l'océan Indien. Lorsque, au détour d'une vallée, j'apercevais quelque pauvre cabane, au fond de laquelle jouait une petite fille aux cheveux flottants, un jeune garçon aux yeux noirs ombragés de longs cils, je les saluais des noms de Paul et de Virginie. Souvent rien ne manquait à ce gracieux tableau, ni les papayers au feuillage découpé, ni les cocotiers de la fontaine, ni le chien fidèle, qui bondissait devant ses jeunes maîtres; on y voyait même quelquefois, c'était rare pourtant, le vieux Domingue et sa femme. Une chose digne de remarque, c'est que, malgré leur pauvreté, jamais les petits blancs ne se sont alliés aux mulâtres; aucune considération ne saurait les décider à altérer la pureté de leur race par une goutte de sane; mêlé : leur susceptibilité à cet égard est plus grande peut-être que celle des riches colons des basses terres. Aussi appartiennentils bien réellement à l'aristocratie. On ne se dispense pas à leur égard des formules d'exquise politesse en usage parmi les blancs ; ils traitent d'égal à égal avec les plus riches colons, lesquels, malgré les marques de considération dont ils les comblent , ne peuvent que rarement les déterminer à se mettre à leurs gages pour surveiller leurs habitations et le travail des esclaves. Ceux 19.3 l

qui ont vu au fond de nos provinces quelque pauvre rejeton d*une race noble, vivant dans son manoir ruiné, pourront se faire une idée de la fierté héréditaire du petit blanc ; tous deux ont le sentiment profond de leur antique origine. Parle-t-on d'un homme influent de la colonie, le créole ne manque jamais de dire : c II est riche, il est puissant ; mais il n*est pas plus blanc que moi, après

toutl ï

On appelle Pays-Brûlé toute la partie de l'tle qu'ont envahie les laves ; c'est un espace immense couvert d'accidents de terrain bizarres, sur lesquels on peut étudier l'effet de l'action volcanique. Aux endroits que la matière en fusion n'a pas dévastés depuis une dizaine d'années , une végétation vigoureuse a déjà recouvert le sol calciné. La nature, toujours puissante, toujours féconde dans ces régions, se plaît à jeter une robe de feuillage sur les plaies qu'une force dévastatrice fait à la terre. On éprouve un profond sentiment d'admiration en observant les efforts puissants de la végétation pour reprendre son empire sur les lieux où ses manifestations les plus brillantes ont été violemment détruites. A peine la lave est-elle^ refroidie qu'une plante frêle y jette ses racines. Le faible végétal est longtemps la seule parure de ce noir domaine; mais, lorsque plusieurs générations se sont succédé sur ces îlots arides , où elles ont vécu en s'assimilant quelques-unes de leurs particules désagrégées, des semences apportées par le venL se développent sur. cette espèce de terreau et donnent naissance à une nombreuse famille d'arbrisseaux et de plantes

robustes.

On peut ainsi suivre en quelque sorte les transformations successives par lesquelles le rocher s'anime et s'individualise en concourant à la composition organique d'une fleur odorante, d'un arbre aux rameaux flexibles , mystérieuse métamorphose par laquelle se manifeste la loi de solidarité et d'amour qui régit ce vaste univers, loi immuable, d'après laquelle l'ensemble des êtres forme un tout homogène, qui porte en soi les éléments impérissables d'une éternelle résurrection. Nous traversâmes un bois dont les essences avaient été ainsi régénérées ; les jeunes plants abaissaient leurs branches flexibles sur le sol et se balançaient mollement sur la lave refroidie, dont les facettes vitrifiées miroitaient au soleil.

L'ILB BOUftBOH. «79

A mesure qu'on avance dans celle xone désolée, la végétalien s'amoindrit et disparaît; aux arbres succèdent des arbustes; )i eeux«ci les plantes sèches et grêles; enfin la roche boirAtre et nue apparaît dans sa morne stérilité. Cependant l'aspect de ce sol aride n'a rien de monotone; les nombreux accidents de terrain ont créé mille fantaisies singulières « devant lesquelles on s'arrête, doutant si c'est l'art ou la nature qui a produit ces formes bizarres. Sur les points où la coulée est tombée en cascade, elle a formé, en se consolidant, de hautes colonnes herborisées; au contraire, lorsque la lave brûlante a coulé sur des arbres , sur des lianes ondoyantes, sur des herbes au feuillage grêle ^ elle a conservé en partie la forme de ce qu'elle a détruit. En passant sur les végétaux , le minéral en fusion a déterminé leiv incinération, et les fibres les plus déliéed sont empreintes dans la lave durcie. Ces fragiles vestiges, désormais à l'abri des altérations atmosphériques , superposés à des débris plus anciens , constatent le nombre des cataclysmes partiels qui ont successivement désolé cette contrée. Les pentes arides qu'on appelle le Grand^Brùié ressemblent aux lieux désolés sur lesquels le feu du ciel a passé; on y reconnatt la ti'ace des éruptions qui depuis dix ans, déversées par le cratère , ne se iont arrêtées qu'au rivage, et ont formé dans la mer des caps nouveaux. Cette surface onduleuse ressemble à une mer solidifiée; (m diraii des vagues d'ai^halte à peine refroidies; aucun être organisé ne s'aventure sur ce sol maudit, aucune fleur n'y étale sa corolle nuancée, aucun oiseau n'y chante, aucun insecte n'y bourdonne.

Nous arrivons devant la nouvelle coulée, qui descend lentement ters la mer; la lumière du jour éteint la rouge lueur de cette masse incandescente , assoit semblable à un épais torrent de boue, qui roule pesamment sur le flanc de la montagne. Sur le passage de eé courant terrible, on entendait un léger grésillement; c'étaient les végétaux dévorés par le feu invincible, qui se calcinaient et disparaissaient sous la lave. L'éruption se dirigeait vers uti bouquet de bois qui ombrageait la demeure de quelques petits teancs. Lès pauvres gens regardaient venir cette masse redoutable

«n démolissant leur ci^ane pour la reconstruire uri peu plus loin, hors des atteintes du fléau.

Us aeeomplissaient ce travail avec une tiorte de Qotlchalanee qui

m'étonna; le danger me semblait si proche, que je dis à l'un d'eux avec une sorte d'inquiétude :

c Mon Dieu, monsieur, pourrez- vous parvenir à vous mettre bientôt en lieu de sûreté?

— . Rien ne presse , monsieur , me répondit-il flegmatiquement ; la coulée ne marche pçis vite; elle ne passera ici que dans une quinzaine de jours , et il lui faudra deux mois peut-être pour arriver jusqu'à la mer. »

Le même soir, nous étions de retour à l'habitation de MmeL***, et le surlendemain nous rentrions à Saint-Denis , avec le projet d'entreprendre une nouvelle excursion pour visiter la partie sous le vent et la plaine des Palmiers.

Lorsqu'on observe avec quelque attention la population esclave de Bourbon, on reconnaît avec surprise qu'elle ne se compose pas seulement de nègres, mais encore de Malais, de Bengalis, de Malabars et même de blancs. Cette dernière assertion étonnera sans doute; je ne saurais cependant désigner autrement des hommes aux formes accusées, à l'épiderme d'une blancheur égale à celle des plus purs délégués coloniaux, et des femmes dont la peau transparente et lisse surpasse en éclat et en beauté celle des plus grandes dames créoles. Les Malais, les Malabars et les Bengalis, retenus en esclavage, ont été amenés dans la colonie par ces hardis aventuriers qui jadis pourvoyaient notre établissement de travailleurs. Ces hommes énergiques ne ressemblaient guère aux négriers de nos jours, à ces contrebandiers honteux qui vont chart'er leur périlleuse marchandise dans les comptoirs portugais du canal Mozambique : les anciens trafiquants, non contents de faire sagement leur métier, montaient parfois de légers navires hérissés de canons et pourvus de munitions formidables ; ils exploraient , comme des oiseaux de proie , les côtes de l'océan Indien, et lorsque le moment leur paraissait opportun , ils se jetaient à rimproviste sur de paisibles bourgades , dont ils enlevaient par violence les malheureux habitants. Dans ces contrées lointaines , ces crimes restaient presque toujours impunis. Les rajahs desquels ces malheureux dépendaient ne se souciaient guère , au milieu des voluptés de la vie orientale , de leurs sujets enlevés et de Toutrat'e fait à leur puissance. D'ailleurs , quels moyens de répression pouvaient-ils exercer contre ces forbans intrépides? Ceux-ci rêve-

L'ILE BOURBON. 18i

naient rarement dans les mêmes parages, et le troupeau humain qu'ils ramenaient était vendu sur-le-champ aux planteurs de Bourbon et de rile-de -France, lesquels ne s'inquiétaient nullement des différences physiques qui existaient entre les individus de ces races intelligentes et les nègres abrutis d'Angole et de Mozambique. Ce fait, peu connu, donne la mesure de la moralité de nos anciens colons, de ces saint Vincent de Paul de l'esclavage, qui n'achetaient pieusement des nègres , s'il faut en croire leurs panégyristes , que pour les soustraire à la mort à laquelle les roitelets africains les destinaient.

L'esclavage des nègres est assez généralement accepté en Europe comme un fait normal. Les planteurs de nos colonies, secondés par les naturalistes matérialistes du dernier siècle, ont représenté la race éthiopienne comme une espèce intermédiaire entre l'homme et la brute, et beaucoup d'esprits légers, superficiels, sont convaincus, d'après ces assertions, que l'état d'asservissement dans lequel elle vit est la conséquence naturelle de son infériorité relative dans l'échelle des êtres. Aussi lorsque, dans nos assemblées législatives, on traite de la grande mesure de l'émancipation , les partisans avoués de l'esclavage ne manquent pas d'opposer à leurs antagonistes que les nègres ne sont pas suffisamment préparés par une éducation préliminaire à user sagement de leur liberté, et que l'infériorité de leur nature sera peut-être à jamais un obstacle invincible à l'affranchissement de la race entière; objections qui provoquent ordinairement l'adhésion bruyante de la partie moutonnière de nos corps parlementaires.

Pourquoi jusqu'à ce jour personne n'a-t-il répondu que les nègres ne sont pas les seuls individus réduits en esclavage dans nos colonies? Pourquoi n'a-t-on pas réclamé en faveur des Malais, des Bengalis et des Malabars, descendants de races intelligentes , qui ne mésusent pas de leur liberté dans les lieux qu'elles habitent? Pourquoi n'a-t-on pas surtout élevé la voix en faveur des hommes de couleur esclaves chez lesquels il est , bien souvent, plus difficile de reconnattre une origine nègre que chez quelques-uns de nos compatriotes , dont personne assurément ne conteste l'intelligence et le talent?

Les membres de la légation furent invités à aller visiter, un dimanche , une habitation aux environs de Saint-Denis. Le proprié-

IM DE FHAMCë EN CHINE.

Iftire ée cette grande explmtation, mû par lea Mntimenta les plus honorables, a (enté de réformer lea mesura de ses nègres en leur faisant donner une véritable instruction religieuse. Un prêtre attft» cbé à ce domaine est chargé de leur enseigner les lois morales émanées du christianisme ; si les principes religieux sont aussi fortement gravés dans le cœur que dans la mémoire de ses noires ouailles $ il faut avouer qu'il aooomplit sa tâche avec succès. Peu de moments après notre arrivée ^ on réunit les esclaves dans une charmante chapelle* Ce petit monument est élégant comme l'église d'un de nos riches hameaux ; les négresses chargées de le parer et d'y entretenir une etacte propreté s'acquittent de ces soins avec beaucoup de sollicitude et d'empressement. Après avoir adressé à ses noirs auditeurs une courte allocution , le prêtre monta à l'autel et célébra une messe ^ qui fut écoutée avec recueillement par ces pauvres gens. Mes yeux erraient avec intérêt sur cette réunion ; je les arrêtai surtout sur quelques individus complètement blancs, qu'à leurs pieds nus je reconnus pour des esclaves. Attristé à cette vue, je demandai à l'un des directeurs de rétablissement comment il se faisait que ces blancs ne fussent pas depuis longtemps aiTran* chis; il me répondit avec quelque étonnement:

« Mais, monsieur, ce sont des nègrêil »

Le mot est assez joli pour être conservé; il me rappelle d'ail* leurs une autre réponse qui n'est pas moins originale.

Malgré ma répugnance à traverser la rade dangereuse de Bour-* bon, Je Aïs contraint un Jour d'aller à bord de la Sirêm, Je pris, pour exécuter ce voysge, un bon bateau servi par deux nègres, dans lequel Je m'installai en attendant un esclave qui devait m'accompagner. Celui-ci tardant longtemps à venir , je prononçai quelques paroles de blâme qui furent entendues de l'un des deux rameurs, lequel, levant la tête, me dit i

c Ohl les nègres sont paresseux, menteurs, ivrognes; ce n'est pas la même race que nous ! t

Je pris cette apostrophe pour une plainte ironique , un reproche indirect , et Je répondis en manière d'excuse :

« Les blancs aussi sont, je le sais, ivrognes, paresseux. .. »

Mon interlocuteur m'interrompit à ces mots :

c Non, non, répliqua-t-il vivement; nous blancs, nous travaillons» nous sommes soigneux, rangés.... i

L*ILE BOURBON. ia3

Je considérai alors d'un œil surpris la âgure d'ébène qui était devant moi, et cherchai dans ses traits, dans la nuance de sa pean , ce qui pouvait lui donner ces prétentions à la noblesse épidermique; ne trouvant rien qui la légitimât, je lui dis avec un dédain affecté :

« Vous croyez- vous moins noir que vos camarades? »

A ces mots , mon homme bondit sur son banc, et me montrant son vilain pied chaussé d'un énorme souher, il s'écria :

c Moi , je suis blanc , monsieur I >

Le nombre des nègres blancs , pour nous servir de l'expression créole, s'accrott tous les jours; les colons, en recherchant avide* ment les jeunes négresses, donnent naissance à cette race. Il est peu d'habitations qui ne fournissent quelque exemple de ces passagères liaisons. Lorsqu'on découvre , au milieu d'un pauvre hameau formé par les misérables cabanes des nègres , une case de meilleure apparence, ombragée par des mimosas odorants, à demi cachée sous les rameaux flexibles de l'arbre noir et entourée d'un jardin coquet , on peut être convaincu qu'elle renferme l'esclave favorite d'un fils de la maison ou tout au moins de l'administrateur de l'établissement.

Les jeunes négresses ainsi honorées des attentions passionnées de leurs maîtres ne sont pas assujetties aux rudes labeurs des champs; elles sont employées à des travaux d'intérieur; souvent même elles ne quittent pas leur case. Leur mise contraste singulièrement avec les misérables haillons de leurs compagnes , et ne manque pas d'une certaine élégance; les étoffes dont elles se parent empruntent leur éclat à toutes les couleurs de l'aro-en-ciel ; on dirait que , dans leur imagination , elles ont eu la pensée de se faire un vêtement avec les pétales nuancés des plus belles fleurs tropicales.

J'ai vu souvent à Saint-Denis une négresse cafre, favorite en titre d'un jeune homme de ma connaissance intime; elle portait ordinairement une vaste coiffe rouge cerise , qui lui couvrait la nuque et retombait sur son épaule , une robe bleu de ciel et un châle jaune canari. Svelte et grande , lorsqu'elle parcourait ainsi vêtue les rues de Saint-Denis , elle ressemblait à un de ces brillants oiseaux qui peuplent les sauvages forêts de l'Inde ; on pouvait croire qu'elle avait emprunté cette parure éclatante aux tan-

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garas couleur de feu et au lori bleu et rouge. Rose était d'ailleurs un type d'autant plus intéressant à observer qu'elle représentait fidèlement le côté moral de ces esclaves noires , que les caprices des mattres élèvent momentanément jusqu'à eux.

Moins avisée que les mulâtresses , la pauvre' fille ne cherchait pas à mettre à profit son éphémère ascendant pour assurer son indépendance ; elle ne songeait qu'à satisfaire des caprices d'enfant mal élevé et boudeur. Vaine, orgueilleuse, entêtée, sensuelle, sans amour, elle était exigeante, menteuse et colère comme toutes les natures brutales , qui croient prouver leur affection par les tracasseries qu'elles suscitent et les colères mutines qu'ellesi improvisent. Son maître, jeune homme fort intelligent d'ailleurs, subissait la capricieuse humeur de son esclave avec une patience qui fort souvent m'étonnait. Un jour, après un bal qui nous fut offert au gouvernement, je fus témoin d'un accès de jaloux emportement de cette beauté africaine : elle se répandit d'abord en invectives fort pittoresques contre son amant, et finit par lui enfoncer dans les joues ses ongles durs et crochus ; celui-ci ne se révolta pas contre cet acte de folie brutale.

En présence d'un pareil fait , je me demandai par quel charme inconcevable des blancs peuvent être attirés auprès de ces sauvages créatures, et il me fut impossible de trouver le mot de cette énigme. Ces femmes , à la tôte couverte d'une laine grêle et contournée , à la peau huileuse et puante , au museau proéminent , aux yeux ternes , sans expression , s'éloignent trop complètement des types de beauté divinisés par nos peintres et nos poëtes pour qu'elles soient autre chose pour nous qu'un objet de curiosité mêlé de répulsion. Cependant les Européens qui arrivent aux colonies ont, pour la plupart , certaines idées fort erronées qui triomphent de cette impression ; ils se figurent que des passions ardentes bouillonnent dans le sein bronzé de la laide Vénus africaine, et recherchent les faveurs de ces pauvres créatures , qui seraient certainement les femmes les plus chastes de l'univers, si elles n'obéissaient qu'à leurs instincts. En réalité, ces femmes, d'un tempérament lymphatique , nulles par le cœur et par l'intelligence , sans imagination et sans esprit , ne sont sensibles qu'à une grossière vanité : intéressées et paresseuses à l'excès , elles ne peuvent pas même aimer brutalement; mais elles se livrent volontiers à celui qui leur

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donne les parures qu'elles préfèrent et qui les dispense de toute espèce de travail.

Les enfants des négresses et des blancs , fruits de ces rapprochements déterminés par de honteux caprices , restent ordinairement en état d'esclavage. Ils deviennent la propriété de leurs frères et de leurs pères , qui les traitent comme les autres esclaves et ne leur épargnent ni les humiliations résultant de leur abjecte condition , ni les dures corrections de la geôle. Les jeunes mulâtresses unies à leurs maîtres donnent naissance à ces esclaves blancs qu'on est affligé de rencontrer dans les habitations , et dont le sort est digne de tout notre intérêt.

Si les colons étaient disposés , comme ils l'assurent , à préparer l'émancipation des esclaves en leur donnant une éducation en rapport avec la liberté qu'on leur promet depuis tant d'années , ils auraient dû commencer par instruire les enfants mulâtres de leurs habitations, qui, il faut bien le dire, le plus souvent leur tiennent de près par les liens du sang. Mais leurs promesses n'ont rien de sérieux ; c'est un refrain monotone au moyen duquel ils veulent endormir la vigilance des abolitiounistes de la métropole ; et ce n'est en réalité que dans Thabitation dont je viens de parler plus haut qu'on semble se préoccuper un peu de l'avenir des esclaves et de leur état moral. M. ***, le propriétaire de cette habitation , est le descendant d'une des plus anciennes familles de Ttle; bien que sa généalogie ne remonte ni à Pépin le Bref ni même au roi Dagobert, et que son origine ne se perde guère que dans les ombrages sombres de la canne et du catier , il n'en marche pas moins à la tête de l'aristocratie de Bourbon , dont il est le plus pur représentant.

La possession héréditaire de la richesse hiérarchise les hommes et crée autour des familles un certain nombre de clients qui s'inspirent à leur contact. M. ***, descendant respecté des anciens planteurs de l'île , exerce cette espèce de souveraineté , et son exemple pourrait faciliter l'œuvre de l'émancipation , si d'autres colons faisaient comme lui donner à leurs nègres un véritable enseignement religieux. Mais, il ne faut pas se le dissimuler, parmi les opulents planteurs, il en est peu qui soient susceptibles de l'imiter. M. *** sait que richesse et noblesse obligent , et , à ce double titre , il a voulu venir en aide , en apparence du moins ,

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aux projets futurs du gouvernement, Cet exemple de noble bon sens serait plus généralement imité si tous les planteurs étaient créoles; mais la plupart, étrangers à la colonie, ne sont que d'épres spéculateurs, qui ne sauraient faire dans l'intérêt de la future prospérité du pays un sacriiice momentané.

Pour me donner une idée de Timpression qu'éprouveraient les vieux créoles si jamais l'esclavage était aboli dans nos possessions , M. *** me disait :

c Cette mesure est inévitable ; mais je fais les vœux les plus fervents pour que la loi d'émancipation ne soit promulguée qu'après la mort de ma vieille mère. Si jamais elle savait que ses nègres peuvent librement s'en aller , la chose lui paraîtrait une iniquité monstrueuse , elle considérerait ce droit des hommes de couleur comme une perturbation sociale bien plus terrible que les plus sanglants épisodes révolutionnaires. »

La bonne dame a plus de quatre-vingt-*huit ans; elle gère elle-même une immense exploitation ; elle a vu fouetter de père en fils cinq ou six générations de nègres : il faut bien lui pardonner ses préjugés.

Je causais une autre fois avec un vieux planteur , dur comme un négrier , et qui n'a pas dans Toccasion dédaigné d'administrer lui-même quelques coups de fouet à ses esclaves.

c Croyez<-vous , me disait-il , que , si vos députés allaient nous bâcler une loi qui affranchît mes nègres , croyez-vous, monsieur, que je les laisserais partir?

— Très-certainement , lui répondis-je ; vous n'oseriez pas vous mettre en opposition avec les lois de votre pays.

— Je l'oserais, ma foi, très-bien; et j'aimerais mieux les pendre de mes mains que de me laisser voler par leur départi... Après tout, je les ai payés en belles piastres, ces gredins-là! i

Ce sont là les sentiments philanthropiques qui animent la plupart des colons ; attendre de leur part une adhésion volontaire aux mesures proposées par les abolitionnistes, c'est rêver l'impossible.

Quelle que soit l'indemnité qu'on accorde aux propriétaires d'esclaves , si jamais ceux-ci sont émancipés , ils regarderont cette mesure comme une spoliation. Ils ne se contenteront pas de protester par des écrits et des paroles contre cet acte de grande justice , ils protesteront encore les armes à la main ; qu'on en soit

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bien convaincu, à Bourbon, ils feront intervenir les iotéretMés, les nègre« eux^mémetf dans ce débat. On verra dans certaines habitation» len esclaves essayer de maintenir par la violence leur abjecte position* Ces malheureux , abrutis par la servitude , sont étrangers à toute noble passion , et quelques verres de rhum ver» ses d'ttfie main libérale par leurs maîtres peuvent leur faire renier la liberté , q}aki seule peut les régénérer.

Quoique le sort des esclaves soit évidemment fort malheureux , leurs maîtres ne sauraient en convenir; mais il suf&t de visiter quelques-oines des misérables cases qu'ils habitent » pour se con* vaincre de l'affreux dénûment dans lequel ils vivent. Un haut dignitaire colonial nous disait souvent , pour nous convaincre de rexœilence de l'esclavage , que ses nègres étaient mieux nourris, mieux véius , mieux soignés que la plupart des paysans de nos provinces. Nous ne demandions pas mieux que de voir par nos yeux : nous allâmes donc visiter ia propriété de ce ^colon. Nous devons le dire , jamais l'aspect d'une misère plus profonde , plus hideuse que celle dans laquelle vivent ses esclaves, ne nous avaitaffligés. Ces malheureux ne recevaient, pour toute nourriture, qu'une faible ration de ris du Bengale , le moins chargé de tous les ris en substance nutritive; la plupart étaient nus, ou bien ils portaient de si misérables haillons que nos chiffonniers eussent hésité à les recueillir dans le ruisseau. La demeure de ces créatures humaines ne renfermait aucun meuble, pas de lit , pas de table, pas le moindre ustensile de ménage; il n'y avait que quelques vases de grès , la plupart ébréchés ; le sol mal nivelé était humide et puant ; la toiture crevassée laissait passer la pluie et le soleil. Tel était le spécimen de la vie aisée des nègres, le modèle de ces cases confortables qu'on nous avait vantées.

La longue habitude qu'ont les créoles de considérer les esclaves comme des bétes de somme , les porte à les traiter avec la plus grande dureté. J'ai vu , à l'hôtel Joinville , un pauvre nègre , appelé Napoléon i frappé impitoyablement par une espèce de dandy, parce que ce malheureux ne lui avait pas assez promptement rapporté la monnaie d'une pièce de cinq francs qu'il lui avait remise pour le prix d'un bain 1 Le stupide auteur de cet acte de brutalité s'éloigna fièrement ensuite, sans être le moin^ du monde troublé par les cris de douleur de sa victime. Ces mauvais

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traitements, le dédain qu'on affecte à leur égard, rendent, en général, les nègres menteurs, perfides, vindicatifs; ils usent des ruses les plus ingénieuses pour tromper leurs maîtres, et Us mettent dans leur conduite tant de circonspection, tant de persévérance, qu'ils finissent par endormir la vigilance de ceux dont ils veulent se venger. Ils procèdent comme tous les êtres faibles , qui , ne pouvant lutter à front découvert avec des ennemis puissants, emploient, pour les combattre, la dissimulation et la perfidie. C'est parce qu'ils peuvent longtemps cacher leur haine, dissimuler leurs impressions , que souvent on accuse les nègres de se livrer à l'art des empoisonnements avec un succès capable de dérouter nos toxicologues les plus célèbres; mais ces accusations sont fort exagérées : les malheureux ne sont pas très-versés dans la science des Brinvilliers et des Borgia , quoique depuis longtemps on les pende sur la foi de leur réputation , sans qu'ils aient réclamé contre ces iniques arrêts.

A Bourbon, par exemple, il y a fort peu de temps encore qu'on était convaincu que les nègres employaient, comme poison, le duvet qui recouvre les tiges de bambou. Chaque fois que, dans une habitation, quelqu'un mourait subitement, l'on faisait des perquisitions dans les cases à esclaves , et , si par malheur quelqu'un d'entre eux avait en sa possession la fatale substance, on le traduisait devant les tribunaux de l'île, lesquels le condamnaient bravement à mort comme empoisonneur I II a fallu, pour qu'on mît désormais à néant ces accusations hostiles, que M. Bemier de Saint-Denis, qui n'est pas seulement un homme de cœur et de courage, mais encore un médecin très-distingué, vînt déclarer devant les juges que, d'après ses expériences, le duvet du bambou est une substance complètement inerte. Pour en convaincre le tribunal, le docteur Bernier a avalé, audience tenante, une pincée de cette espèce de poussière végétale, à l'aide de laquelle on avait motivé tant d'arrêts de mort.

Sous le rapport de l'intelligence, on peut dire que les nègres sont des hommes qui restent toujours à l'état d'enfance, soit parce qu'ils n'ont pas obtenu tous les soins nécessaires à leur développement, soit parce que leur intelligence ne saurait dépasser certaines limites, ce qui est moins admissible. Aussi, dans ses habitudes, le nègre se rapproche de l'enfant : il a la même

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curiosité inquiète, la même mobilité de pensées, les mêmes ruses; il aurait la même naïveté charmante , si ses instincts grossiers ne s'éveillaient pas de bonne heure, s'il ne devenait bientôt brutal et débauché. C'est surtout la privation de tout plaisir licite et de toute jouissance honnête qui le jette dans les honteux excès auxquels il se livre parfois avec emportement.

Un matin, j'étais sorti à pied avec mon ami, M. de Montigny, pour faire une promenade sur la côte. Nous marchions au hasard le long de ces grèves solitaires, ne perdant jamais de vue les nappes bleues de la mer, dont les faibles brises nous soufflaient au visage et nous ranimaient par leurs passagères fraîcheurs. Nous atteignîmes ainsi une plage tout à fait déserte, et d'un aspect aussi désolé que les bords de la mer Morte. Il était près de midi; le vent du large devenait plus faible^ de moment en moment ; le soleil dardait d'aplomb sur nos têtes, et l'air était en feu. Je regrettais amèrement de m'être ainsi aventuré, et jamais voyageur égaré au milieu de la nuit la plus noire ne déplora autant son imprudence que je déplorai de m'être fourvoyé sous les rayons meurtriers de cet ardent soleil. Suffoqués, haletants, les yeux éblouis par une lumière embrasée, nous cherchions inutilement un abri le long de cette côte plate et coupée seulement d'échan- CTures peu profondes. Enfin, j'avisai dans l'éloignement un bouquet de cocotiers, dont les grêles panaches retombaient immobiles comme les feuilles d'un parasol indien à demi fermé.

Nous nous acheminâmes lentement vers ces chétifs ombrages, et nous arrivâmes, non sans peine, à l'extrémité d'une petite plaine que coupait brusquement un accident de terrain. Alors un spectacle inouï frappa nos regards : une douzaine de nègres et de négresses faisaient fête eu ce lieu. Les hommes, couchés sur le sable, les paupières appesanties par l'ivresse , le corps immobile , semblaient se baigner avec une volupté nonchalante dans les effluves <iu*exhalait cette orgie africaine. L'un d'entre eux saisissait par intervalles une bouteille de rhum, en abreuvait ses compagnons ^t répandait ensuite sur leur tête l'excédant de la libation , afin <l>ie l'atmosphère qui les environnait en fût tout imprégnée. Il y ^vait en ce moment sur le visage de ces malheureux une expression qui n'est pas habituelle chez le nègre : leurs yeux somnolents dardaient des éclairs; leurs lèvres épaisses s'entr'ouvraient avec

un rire «ilencieuX) et leur front étroit, légèrement contmêté, $em-* blait annoncer la vague et terrible exaltation que proeureni Topium et le haschich. Les femmes, ivres auftsi, dansaient furieuses autour de ces hommes anéantis par une débauche prolongée; elles dansaient cette pantomime licencieuse, la bambola, auprès de laquelle les danses les moins tolérées de la Grande-Chaumière sembleraient un menuet décent, un pas de ballet grave et compassé. Les orgies les plus immondes des gens du peuple en France ne sauraient être comparées à cette scène étrange, pendant laquelle les hommes, foudroyés par l'ivresse, et les femmes , excitées par les danses obscènes, présentaient un contraste hideux.

Quelques négrophiles prétendent que , si les nègres se livrent ainsi à la débauche, s'ils refusent surtout de contracter un lien légitime, c'est parce qu'ils ont la conscience de leur position, c'est qu'ils redoutent d'avoir des en&ints« C'est là une erreur : ils ne s'élèvent guère jusqu'à ces considérations, et l'instioct de la paternité est peu développé chez eux. Ce ne sera certainement que par l'usage de la liberté qu'ils acquerront ces aenlinients élevés, qu'ils arriveront à la constitution de la famille, cette source de toute morailsatlon.

Nous visitâmes, comme nous l^avions projeté, l'arrondiss^Kient sous le vent. Cette partie de l'tle Bourbon n'est ni aussi iéeoade ni aussi pittoresque que celle que nous avions précédemment parcourue. Je ne ferai pas le récit détaillé de notre excursion; je craindrais que le lecteur, fatigué de nos pérégrinations à travers les salazes et les plantations, ne nous abandonnât en chemin. On se lasse de certaines descriptions Gomine on se lasse en voyage d'un paysage monotone; et les planteurs et les nègres, les champs de cannes et les sucreries se ressemblent, qu'on les observe au Vent ou sous le vent,

Saint-Paul, chef-lieu de cette région, est un pays presque désert; ce grand village a une physionomie triste et ennuyée; on devine à son aspect que c'est une de ces charmantes localités oh f on n'a d'autre distraction que de médire de ses amis et de déchirer les indifférents. Les maisons sont bâties au centre d'<ttie espèce de golfe formé par deux pointes qui se prolongent dans la mer; l'une est la pointe Saint-Gilles, et l'autrecelle des Galets. La rade est presque constamment b€4le ; niais les ras de Marée

y sont fréquents et les appareillages fort difficiles. Sur toute la côte de Bourbon, on ne trouverait pas une anse, une crique où Ton pût radouber une goélette en sûreté. Il est vraiment honteux que les travaux onéreux qui ont été entrepris pour doter d'un port notre possession aient été faits en pure perte, et avec une inintelligence dont les Anglais qui fréquentent ces parages ont dû bien souvent se réjouir.

Aucun vestige du passé, aucun monument debout ou en ruine ne rappelle que jadis Saint-Paul fut la capitale de l'tle; mais on se demande quel intérêt pressant a fait transporter à Saint^Denis le siège du gouvernement colonial. Le chef-lieu <}e l'arrondissement sous le vent est entouré d'une chaîne de montagnes basaltiques sur le flanc desquelles s'ouvrent d'étroites vallées. Ces espèces de gorges profondes sont comblées d'une belle végétation et arrosées par de nombreux ruisseaux. Derrière Saint-Paul, à une lieuo environ de la ville, se trouve le ravin de Bernica, ce Léthé de l'océan Indien , oii Georges Sand envoya Mme Delmare boire l'oubli de ses tristes amours et puiser une nouvelle jeunesse.

Le Bernica représente trois bassins concentriques superposés les uns aux autres. On visite ces lacs au moyen d'une pirogue conduite par un noir. Le nocher mozambique ne prend qu'un seut passager à son bord; celui-ci se couche dans l'étroite et frêle embarcation et l'esclave pagaye prudemment. Lorsqu'on arrive à la base de la deuxième conque volcanique, le voyageur débarque, le batelier charge son embarcation sur les épaules, et ils gravissent ensemble le sentier qui mène au second réservoir. On franchit cette nappe d'eau comme on a franchi la première ; et l'on répète la même manœuvre pour voguer sur le dernier bassin.

Le Bernica est formé de trois cratères de soulèvement qui se sont successivement élancés d'un centre commun; ils sont disposas comme les tubes d'une lorgnette. La comparaison est prosaïque et mesquine, mais elle a du moins un pauvre mérite : elle est d'une exactitude parfaite. Les deux premiers bassins n'offrent rien de bien remarquable; ce sont tout simplement de grandes pièces d'eau entourées d'une végétation tropicale dont la prodigalité est monotone dans ces contrées. Mais, à mesure qu'on s'enfonce dans les profondeurs du ravin, le site revêt un caractère d'une originalité étrange. Les arbres élancés disparaissent, des

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plantes basses et grimpantes les remplacent; les parois basaltiques se rapprochent; les rochers qui surplombent, les masses plutoniennes contournées en arcs, élancées en colonnes, réunies en ogives , se confondent ; une coulée de lave de plus de cent mètres domine l'eau immobile et verdâtre du troisième lac, et quelques rayons de soleil s'aventurent à peine à travers ce chaos. Il règne en cet endroit un froid glacial, une obscurité profonde et le silence le plus absolu ; aucun souffle d'air ne soulève les lianes suspendues le long des précipices ; on n'entend ni le chant d'un oiseau ni le cri d'un insecte, et pas un poisson ne vivifle cette eau morte. On éprouve devant Bernica une impression pénible, comme celle qu'on ressent devant une dépouille amie à laquelle un art menteur a voulu rendre les apparences de la vie. Ces masses solitaires, cette végétation stérile, cette eau inanimée, ce froid pénible sont l'image de ces êtres qui , avec les apparences de la jeunesse, portent un cœur qui ne vit plus. J'ai voulu faire connaître à mes lecteurs le ravin de Bernica, dont la plupart ont sans doute entendu parler ; je ne franchirai pas cette gorge profonde, elle servira de limite à ce que j'avais à dire sur notre possession de l'océan Indien.

Depuis que ces lignes sont écrites, un grand fait s'est accompli dans nos colonies : l'émancipation des nègres y a été proclamée. A Bourbon il en est résulté d'abord une certaine perturbation dans les fortunes ; mais elle n'a pas été de longue durée. Les mesures strictement justes finissent toujours par tourner à l'avantage de ceux-là mêmes qui les ont le plus* violemment combattues. A peine les noirs ont-ils été émancipés que les travailleurs libres ont accouru de toutes parts; et aujourd'hui les Chinois, dans le plus grand intérêt des planteurs, propagent à Bourbon les excellentes méthodes de culture mises en pratique, de temps immémorial, dans l'empire du Milieu. D'abord j'avais eu l'intention de retrancher de ce travail la partie relative aux rapports qui existaient jadis entre les maîtres et les esclaves; mais en réfléchissant que tout ce que j'ai écrit je l'ai vu , que tout ce que j'ai décrit je l'ai touché du doigt, j'ai cru devoir la conserver intégralement, comme un document pouvant servir à faire connaître les mœurs et les habitudes des planteurs de Bourbon avant que l'esclavage fût aboli.

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