EN MER
Kn mer*
La vue de la mer fait éprouver aux vieux matelots des sensations inconnues à ceux qui n'ont pas sillonné sa surface. Cette vaste étendue a pour ses rudes enfants des sourires voilés aux autres hommes , et les notes qui s'échappent de son sein forment pour leurs oreilles des concerts que le vulgaire n'entend pas. C'est que ces braves gens aiment d'amour l'immense Océan, et, comme tous ceux qui aiment , ils reçoivent de l'objet aimé leur récoml)ense. C'est pour eux seuls qu'il a de tendres paroles et qu'il dévoile toutes ses beautés.
Lorsque je montai un navire pour la première fois , la vaste solitude des mers n'éveillait en moi aucune pensée , et les bruits de ses vagues ne disaient rien à mon esprit. Mais bientôt j'appris|^ lire sur sa physionomie mobile, et je compris les moindres sons qu'apportait son haleine.
Un jour, assis au pied d'un mât , je promenais mon regard sur la mer agitée; des damiers bruns et des pailles-en-queue, blancs comme des cygnes , battaient des ailes sur les crêtes écumeuses , tandis qu'on apercevait à ï'horizon un petit brick luttant bravement contre la tempête, disparaissant par moments sous la lame et remontant héroïquement à son sommet. A cette vue, j'exprimai mon ravissement à un vieux maître d'équipage qui suivait comme moi ce spectacle avec intérêt. Après m'avoir attentivement écouté , le brave homme prit un air soucieux, hocha la tête et me dit gravement :
c La mer vous a charmé ! »
Depuis lors, en songeant à l'espèce de fascination que sa vue exerce sur moi , je me suis rappelé le mot énergique du vieux marin provençal. Je me le rappelle surtout en ce moment, où ma pensée explore le sillon que nous avons tracé depuis Rio jusqu'à
Malacca.
A notre départ de Rio-Janeiro, nous voguâmes pendant quinze jours, poussés par une brise qui soulevait à peine la surface de l'eau. Notre frégate filait rapidement et sans secousses , soutenue par l'haleine tiède et embaumée qui s'exhalait des côtes américaines. En volant sur cette plaine irisée, nous croyions naviguer sur les mers poétiques que l'imagination des matelots a seule entrevues , océans enchantés dont les eaux odorantes sont fréquentées par des navires construits avec la nacre des haliotides et dont les mâts sont recouverts de voiles de satin tissées par les fées. Un ciel sablé d'or pendant la nuit, étincelant d'une clarté splendide pendant le jour, nous couvrait de son dôme azuré; des fucus gigantesques , ces lianes des mers, que les marins appellent des raisins des tropiques, entouraient notre frégate de leur^ joyeux festons; au-devant de la proue, on voyait par intervalles s'élever de grands vols de poissons ailés qui fendaient l'air, semblables à des oiseaux d'argent , tandis que les marsouins, étourdis comme des enfants, folâtraient autour du navire.
Mais, à mesure que nous descendîmes vers le sud, TGcéan changea d'aspect. Les grands fucus et les poissons volants dispa^ rurent , et la teinte azurée des eaux s'effaça dans l'espace. La mer si vôtit de deuil; elle se couvrit d'un vêtement sombre, et aux cris joyeux succédèrent les plaintes graves et tristes. La brise embaumée fut remplacée par un vent impétueux; sous ses efforts, d'immenses abîmes s'ouvraient sous nos pas ; les mâts craquaient et la frégate ballottée poussait des gémissements sourds et profonds. L'espace était à perte de vue mamelonné et bondissant ; on voyait seulement des montagnes d'une neige mobile s'élever dans les airs et s'abhner au sein des flots. Parfois ces avalanches roulaient sur le pont de la Sirène et le couvraient de leurs flocons blancs.
On éprouvait un certain plaisir mêlé de crainte à se sentir bercé sur cette mer orageuse , à se sentir entraîné par les capricieuses fantaisies de la vague dure et profonde. Il fallait étudier avec précision les moindres mouvements qu'on exécutait, pour ne point faillir aux lois de l'équilibre et ne pas rouler pesamment sur le pont. Assis au carré de la Sirène, nous subissions à l'heure des repas le supplice momentané de Tantale devant le verre qui fuyait nos lèvres et devant les plats qui s'en allaient d'eux-mêmes.