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Cependant, au milieu de cette agitation des eaux, nous ne tardâmes pas à voir apparaître les habitants ailés de ces parages. Les pétrels des tempêtes et les albatros vinrent s'abattre sur notre sillage.
L'albatros , que les marins ont surnommé le mouton du Cap , est un oiseau magnifique; ses plumes, d'un blanc nacré, recouvrent d'un triple duvet son corps amaigri et diminuent sa densité; ses pieds membraneux ressemblent à des rames robustes; cette conformation lui permet d'affronter les plus rudes tempêtes et d'babiter les vagues, son humide séjour. Les marins amorcent ce grand palmipède en lui jetant de longues lignes armées d'un hameçon garni de quelques morceaux de lard ou de volaille. Le pauvre oiseau se laisse prendre facilement à cet appât perfide. Lorsqu'il est attiré sur le pont d'un navire , l'albatros ne cherche pas à fuir, il regarde avec étonnement les ennemis qui l'entourent, il marche en trébuchant sur le sol ferme et résistant; on dirait que, sans l'aide agitée des eaux ^ il ne peut s'élancer dans les airs.
C'est ce bel oiseau qui fournit aux marins les souvenirs grossiers qu'ils emportent de leur passage à travers le cap des Tempêtes. Avec ses pattes palmées, ils confectionnent des sacs à tabac qui n'ont d'autre mérite que celui de leur rareté , et , avec les os creux de ses ailes , ils fabriquent des tuyaux de pipe recherchés de certains amateurs. La chair de l'albatros est dure et sent la marée ; ce n'est pas une ressource pour les navires , ordinairement privés de vivres frais lorsqu'ils atteignent ces parages, et rien ne légitime la guerre acharnée que lui font les marins. Mais, partout où il passe, l'homme laisse après lui quelque trace de sang , et il répand de préférence celui des êtres inoffensifs qui ne demanderaient qu'à être ses auxiliaires et ses amis I
L'albatros est, pour l'homme de mer, un messager d'heureux augure; sa présence lui annonce qu'après de rudes fatigues, de pénibles labeurs, il va toucher la terre, et, dès ce moment,. il devient son compagnon fidèle. Lorsque le ciel est serein, lorsque rien ne présage l'orage , l'oiseau charmant s'associe à sa joie ; il nage gracieusement autour du navire ; il s'abandonne mollement aux vagues ; il ne s'élève dans l'air que pour caresser de son aile bla&che le flot tranquille qui le berce.
Mais, si quelque signe dans l'atmosphère lui révèle la tempête ,
il pousse un avertissement plaintif , il dit aux matelots : c Serrez vos voiles I veillez au gouvernail ! voici l'orage 1 » et il ne cesse ses avertissements et ses plaintes que lorsque la mer s'apaise et que le vent se tait. Et c'est sur ce compagnon fidèle que Thomme exerce sa perfide adresse ! C'est cet ami dévoué qu'il tue brutalement et sans nécessité I
Les albatros nous accompagnèrent jusqu'en vue du cap de Bonne- Espérance ; là , comme des guides intelligents, ils nous abandonnèrent. En nous quittant, leur dernier regard sembla nous dire : c Nous allons au-devant de nouveaux amis ; nous viendrons vous reprendre lorsque vous irez courir de nouveaux hasards I 9 Les charmants oiseaux ont tenu parole ; nous les retrouvâmes sur les vagues moutonnées en quittant le Cap. Cette fois, ils ne nous abandonnèrent que lorsqu'ils nous eurent confiés aux pailles-en-queue, les blancs ramiers de la mer, lesquels nous conduisirent jusqu'à Bourbon.
C'est dans ces parages que nous entendîmes retentir pour la première fois , à bord de la Sirène, le tenible cri : « Un homme à la mer 1 9 On coupa la bouée, on mit en panne, on lança une embarcation à l'eau avec la rapidité de l'éclair. Malgré la promptitude avec laquelle furent exécutées ces manœuvres, on ne put arriver à temps pour secourir le malheureux matelot. Nous le vîmes un moment s'agiter sur la vague, mais il disparut presque aussitôt , et l'Océan roula à jamais sur lui son humide linceul !
C'était un brave Breton fort estimé à bord. Cet événement impressionna vivement l'équipage; tous pendant quelques jours nous payâmes au malheureux noyé un juste tribut de regrets. A bord d'un navire, il existe une solidarité si intime entre les individus qui l'habitent, que le malheur d'un seul est pour tous un sujet de deuil.
Lorsque nous quittâmes la rade foraine de Bourbon, nous nous abandonnâmes à la mousson, qui nous poussa die sa puissante haleine jusqu'à l'entrée du détroit de Malacca. C'était merveille de voir la Sirène, sous cette action puissante, filer treize nœuds à l'heure, sans éprouver les effets du tangage ni du roulis, tant la frégate était bien soutenue par cette force motrice!
A notre entrée dans le détroit de Malacca , nous fûmes assaillis pendant la nuit par une de ces tempêtes passagères qu'on appelle un Sumatra dans ces contrées. Le grain tomba à l'improviste sur
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le navire, et ce fut au milieu des éclairs, des détonations réitérées du tonnerre , et sous une Véritable chute d'eau , que le brave équipage de la Sirène monta sur les vergues et serra les voiles. Lorsque le navire fut en sûreté , officiers , passagers et matelots , malgré la pluie battante, se mirent à contempler le magnifique spectacle que nous présentait le ciel orageux. L'obscurité était complète, le tonnerre grondait sans interruption, semblable au bruit incessant d'une immense cataracte , et à de courts intervalles des jets éblouissants déchiraient les nuages suspendus sur notre tète. Après ces émissions lumineuses, on entendait des détonations formidables , et la pluie redoublait de violence. Bientôt un phénomène plus extraordinaire vint jeter une teinte fantastique sur ce sombre tableau.
Nous vîmes sur la pointe des mâts, sur les vergues et même sur les cordages , courir de grandes flammes bleuâtres semblables aux langues de feu qui descendirent, dit-on , sur les apôtres pendant un jour d'orage. L'apparition du feu Saint-Elme mit en émoi tout l'équipage. Les plus vieux gabiers se réunirent par groupes, entouT^és de jeunes matelots, pour rechercher quel événement sinistre devaient prédire ces lueurs bizarres; les savants discutèrent sur la nature de ce feu qui ne brûle pas, tandis que les jeunes aspirants , drapés dans leurs manteaux à la manière des sombres corsaires de lord Byron , se croyant à la veille de quelque aventure de mer, murmuraient de leurs voix fraîches, qu'ils cherchaient à rendre sépulcrales , le refrain de la célèbre ballade :
Ouvre Toeil au bossoir.
Car la nuit sera sombre , Et l'on a vu dans l'ombre Le capitaine noir.
Le lendemain , à notre réveil , le ciel était serein , le soleil dardait sur les eaux étincelantes ses rayons les plus purs; la mer était calme et unie comme une surface d'acier polie. A travers ce cristal azuré , on voyait nager les diaphanes habitants des mers tropicales : des hyales , des béroés, des pyrosomes, des biphores , et par intervalles des hydrophis zébrés de jaune et de noir.
Les hydrophis sont des serpents venimeux qui vivent dans ce» ("aux tièdes et calmes ; au premier aspect on les prendrait pour
des anguilles ; ils en ont la forme svelte et la queue aplatie , mais l'absence de nageoires ne permet pas de les confondre avec ces poissons inofiPensifs. ,
Les hydrophis s'établissent sur les eaux , y demeurent dans une immobilité parfaite ; mais, lorsqu'une proie passe à leur portée, ils se précipitent sur elle , la mordent avec rage , et la victime ne tarde pas à mourir par l'effet du venin que distiUent leurs gencives. Nous passâmes quatre jours engagés dans le détroit , forcés de jeter l'ancre fort souvent faute d'un peu d'air pour continuer notre route. Notre séjour sur ce canal tranquille ne fut pas improductif pour la science : mon ami de Montigny et le docteur Duval, premier chirurgien de la frégate , firent plusieurs expériences sur le venin des hydrophis.
M. de Montigny commit la courageuse imprudence de saisir plusieurs de ces reptiles à la base de la tête , tandis que M. Duval leur présentait quelques volailles à mordre.
Tous les animaux atteints moururent en trente minutes , et les deux observateurs constatèrent qu'ils succon^rent à une diminution de la densité du ftuide sanguin. Ce symptôme est conSmun à tous les êtres mordus par des serpents venimeux. Un hasard heureux me mit à même de constater la viviparité de ces terribles of^diens. Je retirai du ventre de l'un d'eux six petits vivaais. Ces jeunes reptiles avaient environ huit centimètiFes de longueur, ils étaient d'une couleur uniforme gris clair; si ce n'eût élé leurs yeux très-marqués , on les eut pris pour des lombrics. Enfin le docteur Duval eut l'insigne bonheur de pêcher une spirale de Perron complète , la seule peut-être qu'on ait recueillie dans cet état.
nfal«cca«
A peine avons-nous jeté l'ancre dans la rade de Malacca qu'une foule de légères embarcations malaises viennent e&tourer la Sirène.
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Ce» pirogaes , creusées dans un tronc d'arbre , sont montées par des hommes petits, grêles, bien conformés et complètement jaunes* Ces braves enfants de la mer sont enti^'ement nus ; ils ne portent qu'un km^KHA^i fort exigi^ qui embrasse la partie supé^ rieure des cuisses et passe au-dessous des hanches. Un simple mouchoir plié en forme de turban , ou un chapeau de bambou large conune un pacasol , couvre leurs chev^x rudes et noirs. La physionoBÛe de ces faomxnes est pleine de résolution et d'intelK* gence; leurs petits yeux, légèrement bridés , ont une expressi(Hi fine et hardie qui prévient en leur faveur.
Je fus immédiatement pris de sympathie pour ces lAalais aventureux, que ies rasés Néerlandais nous représentent comme une race haineuse et perfide.
yavâs déjà vu, il est vrai, des hommes de race malaise au cap de Bonne-Espérance et à Bourbon. Mais à Cape-Town les descendants des anciens déportés de Java sont devenus de paisibles travailleurs qui n'ont plus que les traits des hardis pirales, leurs aïeux; et à Saint-i>enis les malheureux Mtalais, réduits en esclavage par les colons de BouriDon, sous prétexte qu'ib étaient jaunes, avaient l'aspect triste et sombre d'un lion captif. Je connaissais tes Malais comme les conducteurs des ménageries connaissent les animaux sauvages , cmnme les professeurs du Jardin des Plantes connaissent la flore tropicale; et j'étais heureux de pouvoir les observer libres de toute entrave au milieu de leur beau pays.
Nos visiteurs venaient nous vendre des fruits, des légumes, des oiseaux et des curiosités. Les Malais sont, en quelque sorte, les maraîchers de cette partie de l'Océan ; ils vont souvent trèsloin des côtes explorer le vaste horizon des mers pour rechercher si le hasard ne leur envoie pas des acheteurs pour les cocos et les bananes dont leurs proas sont ordinairement chargées. Chez ces hommes hardis , l'amour du gain s'allie toujours avec quelque projet d'entreprise aventureuse : aussi ont-ils d'étranges idées sur la propriété; ils la considèrent comme légitimement acquise, pourvu qu'elle ait été achetée au prix de quelque danger.
On permit à ces fournisseurs nomades de grimper sur la Sirène, et bientôt le pont ressembla à une place de village un jour de marché. Ils offrirent à la convoitise de l'équipage, privé de vivres
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frais depuis longtemps, tous les fruits savoureux des tropiques, et entre autres des jacquiers et des durians, dont j'aurai occasion de parler plus tard, et que nos matelots appelaient, je ne sais pas trop pourquoi, pains de jésuite. Ils nous apportèrent également de charmantes petites perruches enfermées dans de jolies cages tressées en jonc.
Les élégantes cellules étaient comme des oubliettes aériennes ; elles n'avaient aucune ouverture par laquelle le prisonnier pût s'échapper. Ces délicieux oiseaux n'étaient pas plus grands qu'un moineau; leur robe était vert émeraude; quelques-uns avaient lesailes nuancées de rose; d'autres, qui portaient seulement au milieu du front une étoile bleu lapis, semblaient marqués d'un signe mystique comme les habitants des régions éthérées. En observant leur gentillesse, on se prenait à partager les croyances poétiques de ces bons Indiens, qui veulent que les âmes des enfants morts revêtent la brillante parure des oiseaux pour habiter encore parmi les vivants.
Un giseau jaseur accompagnait les jolies perruches. Celui-ci était vêtu, de moire du plus beau noir ; il était coiffé avec deux caroncules d'un jaune tendre appliquées sur les parties latérales de la tête, et entourant le bec, également jaune, de leurs bourrelets éclatants. Tous ces oiseaux en esclavage jasaient et sautillaient sans cesse; l'air natal suffisait à leur bonheur; ils ne regrettaient pas leur liberté ! Hélas ! j'ai revu les pauvres enfants de la Malaisie derrière les vitrages de nos oiseleurs parisiens ; ils étaient tristes et moroses ; à peine quittaient-ils le bâton sur lequel ils étaient perchés pour s'approcher de leur mangeoire. Autour de moi j'entendais dire : « Ils sont jolis, mais ils sont inintelligents et maussades. » Les pauvres exilés ne sont ni sots ni tristes, mais ils ont froid.
Pendant que nous observions tous ces objets si nouveaux pour nous, on vint nous annoncer que nous relâcherions pendant deux jours à Malacca.
Xavier Raymond , de Montigny et moi , nous descendîmes immédiatement dans une embarcation du pays conduite par quatre Malais, qui font voler sur le flot immobile notre légère pirogue. En avançant dans la rade , nous découvrons à notre gauche une rangée de maisons établies sur des pilotis et s'avançant en quelque
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sorte sur la pointe des pieds bien avant dans la mer. Ces constructions en bois n'ont qu'un seul étage; leur toit est incliné comme le faite d'un château de cartes, et aux pieux qui les soutiennent au-dessus des eaux sont amarrées de sveltes embarcations. Une rivière jaune et boueuse divise la ville de Malacca en deux parties unies par un pont ; sur la rive gauche s'élève la ville officielle, où résident la plupart des autorités anglaises, et sur la rive droite se développe la ville commerçante. Des pirogues, des proas malaises et des jonques chinoises, ressemblant beaucoup au navire antédiluvien de Noé, sont à l'ancre dans la petite anse où débouche cette rivière et où s'engage notre embarcation.
Nous touchons terre du côté de la ville officielle; sur cet emplacement s'élève une émineuce couverte d'arbres , au centre de laquelle est bâti le palais du gouverneur. Ce palais domine une grande agglomération de maisons européennes , qui s'étendent le long de la mer et forment un quartier charmant, ombragé par des cocotiers et baigné par les eaux limpides de la rade. Jadis un fort protégeait cette partie de la ville, une ceinture de murailles la défendait, et une belle église s'élevait dans son enceinte : c'était du temps que les Portugais régnaient dans l'Inde. Mais aujourd'hui il ne reste plus que les ruines de ces augustes monuments : le fort est démantelé, les murailles sont détruites, une mesquine chapelle a remplacé le noble édifice que la foi portugaise avait érigé. Il ne •reste du temple saint que le cintre de la porte d'entrée qui avoisine la mer; la voûte s'est écroulée, les pieds vigoureux de l'arbre des Banians ont disjoint le ciment qui liait les pierres , et les arceaux formés par les racines qui descendent des branches du beau végétal ont remplacé les arceaux de granit.
Après avoir considéré d'un regard attristé ces vestiges d'un temps prospère, nous traversons le pont qui lie les deux villes, et nous entrons dans la ville commerçante. La rue dans laquelle nous débouchons est formée de maisons à un étage, d'une bonne apparence, mais d'un aspect bizarre. Elles sont établies directement sur le sol : un auvent, formé par la toiture qui avance sur le mur de façade, abrite invariablement un meuble en bois massif couvert de dorures et d'arabesques ; des caractères étranges sont inscrits audessus de la porte d'entrée. Sur le meuble que nous avons signalé sont assis des hommes qui fument; ils sont jaunes comme une fleur
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de joiK{ttille; leur tète est rasée, une t(Miie de cheveux conservée sujp l^. siujciput forme une^ longue queue qui descend jusqu'au mollet; Us ont les pommettes saîllantes.> les yewL trè8K)bliques et le nm tr^Srdilaté.
Va^eçoutrexnent de ces être» singidiers n'ef^ pas moins extpaordjnâire : as o^t la tête nue> un éventail leur sert pour se garantir contre les rayons du soleil ; i]& portent une espèce de veste- âotta^e m. soie blanche ou en coton ; ce vêtement descend jusqu'à mjrCi^^se et s'attache, aurdessus de la clavicule par un bouton placé sur l'épaule diroite ; le p^talon , égaleuïent blafic, est mainrtenu au jarret par des rubans bleus ; les jambes sont couvertes de bas en étoffe de coton piquée» et les pieds simt chaussés de souli^s en satm noir dont la semelle de feutre- a deux pouces de hau?teur. Ces hommies sont des. Chinois, ces n»aij$OQs basses et cnraéest sont leurs demeures, et les grands meubles en boi» couverts de dorures, les cercueils que dans leur prévoyance ils oi^t prépar^s^ à leuirs restes mortels l
Aiitôi les premiers représentants de ce peuple que nous allons visiter s'offrent à nous sous un aspect étrange, et i}s nous révèlent un. trait caj^actéristique de leur race qui n'est pas moins suj^e-* 9ant que leurs habitudes et leur costume : c'est leur indifférence en face de l'idée de la mort 1 À nous, hommies de l'Occident, la yv» d'un, tombeau est importune , car ce sinistre monument semble nous dire : « A. quoi sert-il de tant nous tourmeutar, puisque nouâ* ne saupions éviter la mort? » Au Chinois au contraire, moins imbu de doctrines mystiques, il dit simplement : « Travaille pour jouir, cas la mort est là l »
En sortant de cette rue , nous pénétrons dans un quartier mar^ 1^; les maisons sont exactement semblables à celles que nous avons vues de la rade s'ayançant bravement dans la mer. Elles sont également construites sur de longs pieux, mais placées au mjr lieu de vastes jardins; des mangoustaaiers et des durianales coi^i vrent de leurs branches chargées de feuilles épaisses, et deapa^ miers les entourent de leurs aigrettes, comme une palissade hérisfiée de lances.
Les habitants de ces demeures nous rappellent les visiteura nor. mades que noiu» avoi» vua à bord de 2a Sirène; toutefois, nous ccHistatons avec, plaisir que ceux^ ont £ait quelques additiosa m^
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dispensables au vétcm^it primilif de nos anciennes connaissances : ils portent de liatrges pantalons, et une ceinture au travers de la«quelle est passé un kriss pour se défendre.
En parcourant cette ville singulière, nous rencontrons bien çà et là quelques constructkms européennes; mais elles sont en quelque sorte perdues au milieu de maisons chinoises et malsâses. Les ma»gasins des quartiers marchands sont fournis de comestibles qui nous sont entièrement inconnus; ce sont des gelées de fucus qu'on appelle ifCi 4e Tagar-agar, diu tao-fou , du tan-ka-«hoy, toutes cho-^ ses qu<$ nous aurons le temps d'étudier en Chine. Des éléphants, se promènent gravement dans les rues , et plusieurs , éass lear joyeuse humeur, provoquent les passants avec leur trompe ino^~ fenâve.
Nous, rencontrons fort peu ^ femmes sur notre passage ; les métisses portugaises que nous voyons à visage décou/vert sont affreuses. Elles ont la tète nue; elles portent autour du corps un sar^ ron^ espèce de tapis qui dessine leurs formes grêles en se collant sur les parties inférieures , et par-dessus ce vêtement une espèce de redingot-e, laquelle descend jusqu'aux genoux et couvce les épaules: les femmes musulmanes sont voilées pour la plupart, si toutefois on peut appeler ainsi la manière dont elles cachent leur figure aux yeuix indiscrets.
Ml&s jettent leur jq^on sur la tète à la manière de Vir^oie se mettanit à l'abri de la pluie; elles étendent ensuite les bras en croix et font remonter au niveau des yeux le bord inférieur, de sorte qu'il ne reste qu'une fente longitudinale à travers laquelle elles promènent leurs regards. Sous un tel accoutrement, ces fem*mes ressemblent aux immenses chauves -souris auxquelles la science a donné un nom emprunté aux superstitions populaires, à ces vampires redoutés qui peuplent les forêts américaines.
On le voit , ici l'influence de la civilisation européenne s'efface complètement : les Portugais, les Hollandais, les Anglais ont bien pu dominer ces populations par les armes ; mais en réalité d'autres mcmirs régnent sur elles et les rendront pendant très^longtemps encore rdaielles à l'action évangélique.
Après avoir jeté ce premier coup d'œil sur la ville, nous nous mettons en quête d'un hôtel, d'une auberge, d'un cabaret, d'un abri quelconque pour passer la nuit. Des Malais nous indiquent
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une belle maison de construction européenne, dans laquelle nous serons, nous disent-ils, traités comme des rajahs. Nous heurtons à la porte; une vieille femme malaise vient nous ouvrir et nous précède auprès du mattre du logis.
La pièce dans laquelle on nous introduit est excessivement vaste ; elle est garnie tout autour de fauteuils et de canapés en rotins. Le chef de la maison , qui est installé sur un de ces meubles , s'occupe activement à s'éventer avec un écran en feuilles de palmier, et toute sa famille, sa femme, ses trois filles et un garçon se livrent avec frénésie à ce même exercice. Notre hôte futur est un homme de cinquante-huit ans, petit, replet et noir; il est vêtu à l'européenne, c'est-à-dire qu'il porte une jaquette et un pantalon blanc. Sa femme est une grande personne très-blanche; elle est vêtue d'une espèce de chemise courte qui flotte librement sur ses jupons. Les trois filles, petites moricaudes de quinze à dix-huit ans, sont habillées de la même façon que leur mère.
Lorsque nous entrons, le père seul se lève, vient à nous et nous dit en portugais :
« Seigneurs, qu'est-ce qui me vaut l'honneur de votre visite?
— On nous a assuré , lui répondit notre ami de Montigny, que nous trouverions chez vous une chambre pour passer la nuit.
— Très-certainement , interrompit le digne homme , et j'ose dire que dans tout Malacca vous n'en trouveriez pas une pareille à celle que je puis mettre à votre disposition. Si vous voulez me suivre, seigneur, je vais vous y conduire. »
Nous entrâmes eflectivement dans une vaste salle assez propre, entièrement dépourvue de meubles.
( C'est bien , dis-je ; lorsque vous aurez fait monter ici trois lits et quelques chaises, nous serons effectivement très-bien.
— Des lits! des chaises! -s'écria notre hôte en écarquillant les yeux; vous n'en avez donc pas?
— Pas le moins du monde, répliquâmes-nous.
— Une nuit est bientôt passée , dit en forme de réflexion notre honnête Portugais; un lit n'est pas absolument nécessaire pour dormir; vous pourriez acheter trois nattes pour vous coucher.
— Va, répondit de Montigny, pour les trois nattes; et, comme une nuit est bientôt passée, vous pourriez nous remettre alors vos moustiquaires.
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— Depuis plus d'un 'an j'ai le projet d'acheter une moustiquaire pour le lit de mes filles et une pour le lit de mon fils, qui ne couche plus sur la même natte qu'elles, mais il n'y a encore que mon lit qui soit fourni de ce meuble.
— Ma foi , vous avez une façon de dire les choses qui me charme , dit de Montigny ; que vous ayez ou que vous n'ayez pas de moustiquaires , nous coucherons chez vous ! Comme vous le dites très-bien, une nuit est bientôt passée ! Préparez-nous à manger, et qu'il ne soit plus question de lits.
— Vous voulez manger? interrompit notre homme épouvanté; vous voulez manger? mais c'est impossible I
— Comment! c'est impossible? Est-ce que vous ne mangez pas, vous? nous écriâmes-nous tous les trois ensemble.
— Certainement je mange , répondit notre hôte avec abattement; je mange, puisqu'on ne peut pas faire autrement... mais vous...
— Ah çàl est-ce que vous nous prenez pour des anges? demandâmes-nous exaspérés.
— Ohl mon Dieu, non! répliqua le pauvre homme; mais, si je vous donne à manger, vous voudrez sûrement une assiette, un verre, une fourchette, qui sait? peut-être même une serviette pour chacun, et, avant d'avoir rassemblé tous ces objets, il me faudrait frapper à la porte de tous mes amis... Vous ne dîneriez pas avant minuit... Tenez, je suis homme d'expérience, suivez mon conseil : allez vous promener autour du palais du gouverneur; si vous le rencontrez , il est possible qu'il vous invite à dîner avec lui. C'est la seule chance que vous ayez de manger ce soir. »
A ce dernier trait , l'hilarité l'emporta sur la mauvaise humeur ; nous serrâmes la main de ce brave homme et nous sortîmes do thez lui.
Les Malais qui. nous avaient amenés nous attendaient à la porte d'entrée. En apprenant que nous n'avions pas trouvé ce que nous désirions , ils nous proposèrent de nous conduire dans plusieurs autres maisons portugaises et hollandaises, où la scène que l'on vient de lire se reproduisit, sauf de légères variantes. Nous demandâmes alors à quelques-uns des Malais qui paraissaient le plus huppés parmi nos guides de nous héberger ; mais ces fidèles sectateurs du Coran reculèrent d'horreur à cette proposition en mur-
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murant \e nom de ichrétiens 1 Nous ne savions plus à qae\ gargotier nous vouer; nous étions disposés à user du stratagème t|ue BOUS avait indiqué le seigneur portugais , lorsqu'un jeune garçon vint à nous. Son costume était celui des marins européens ; il portait un chapeau ciré et une veste bleue.
c Messieurs , nous dit4i en mauvais anglais , vous êtes probablement sans logement , et vous ne savez pas encore si vous dînerez ce soir , ni même si vous pourrez coucher sous un toit.
— C'est effectivement là te sujet de notre préoccupation , lui dîmes-nous; pouvez-vous nous tirer d'embarras?
— Très-certainement , nous répondit-il en se dandinant comme un homme sûr de son fait.
— Comment ! vous pourrez nous donner à coucher ?
— Pourquoi pas ? Je suis matelot à bord du brick du capitaine Martin, qui fait les voyages de Bahi et de Bankoc; mais je suis de Malacca. Je m'appelle Melo, et ma famille habite ce pays depuis plus de trois cents ans; je vais vous conduire chez ma mère.
— Et vous êtes sur que votre mère nous donnera à coucher et nous préparera à dîner?
— Pour ce qui est de vous préparer à dîner, c'est plus difficile que de vous faire coucher; mais ce n'est pas impossible; il ne s'agit pour vous que de remplir une petite formalité.
— Laquelle? demandâmesHious avec empressement.
— Tout simplement de payer votre dîner d'avance. Ici nous avons de tout, excepté de l'argent, et ces gueux de Chinois ne nous donnent rien à crédit.
— Et combien vous faut-il , seigneur Melo ?
— Venez chez ma mère , et nous nous arrangerons. »
Nous suivîmes notre guide. Il nous conduisit dans un quartier solitaire, où chaque maison était entourée d'un jardin.
L'habitation de la mère du seigneur Melo était bâtie en pierre , mais elle avait l'aspect le plus misérable. La toiture était en feuilles de palmier et le mur delà façade tombait de vétusté. Nous entrâmes dans une salle basse assez propre; une table étroite occupait toute la longueur de cette pièce , et deux bancs étaient établis sur les côtés.
Cette disposition, commune aux cabarets .du monde entier,
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nous fit espérer que la mère de Melo n'en était pas à son coup d'essai, et qu'elle tiendrait les promesses que son fils nous avait faites. Nous passâmes de cette pièce dans une autre qui y était oontiguë ; nous trouvâmes dans celle-ci deux femmes vêtues avec le sarron malais et l'espèce de redingote flottante que les Portugaises portent par-dessus ce vêtement. Une de ces femmes était très- vieille et hideuse, l'autre n'était plus jeune et me parut aussi fort laide. Melo dit avec volubilité quelques mots malais à la plus vieille des deux femmes. Celle-ci lui répondit dans la même langue. Après quoi le matelot nous demanda trois piastres fortes d'Espagne, en nous assurant que nous dînerions aussi bien que le sultan de Bornéo.
Après avoir reçu notre argent, notre guide nous engagea, maintenant que nous avions la certitude de dtner , à aller faire une petite promenade pour gagner de l'appétit. Nous nous empressâmes de suivre ce judicieux conseil.
L(Nrsqu'on découvre de la rade l'immense plaine dans laquelle la ville de Malacca est bâtie et où rien n'arrête le regard, où l'on ne voit que des milliers de cocotiers dont les colonnes élégantes soutiennent avec orgueil leur chapiteau de verdure , on sent qu'on aborde une de ces terres privilégiées qui n'ont pas besoin d'être fécondées par un travail humain; et, lorsqu'on foule ce sol admirable, on est tout à fait confirmé dans cette idée. Nous nous éloignons de la ville et nous arrivons dans un charmant verger au milieu duquel s'élèvent de nombreuses petites habitations cachées sous des centaines d'espèces végétales qui toutes donnent des fruits savoureux ; on n'aperçoit sous ces dômes de feuillage aucune trace de la main de l'homme ; on croirait que l'on a sous les yeux un peuple frugivore, pour lequel les portes du paradis terrestre n'ont point été fermées encore. Nous nous approchons d'une de ces charmantes habitations malaises : le dessous de la maison sert à abriter des quantités énormes de ces beaux joncs de l'Inde, dont on fait dans le pays un commerce considérable. tJn balcon recouvert , une espèce de varande entoure compléteïnent cette demeure, dans laquelle on entre par un escalier placé en dehors.
Une femme et deux hommes sont sur le balcon ; la femme est occupée à tresser une natte grossière en feuilles de palmier. C'est avec
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la feuille verle , à peine enlevée à l'arbre, qu'elle exécute son travail; les hommes détachent, à l'aide d'un petit instrument en fer, l'amande que renferme la noix de coco. Quelques volailles grattent la terre; ce sont de jolies poules malaises, plus petites que les nôtres; leur plumage est animé des plus vives couleurs, et elles donnent des œufs d'un jaune nankin. Dans un endroit exposé au soleil , et sur lequel est déposée une certaine quantité de fumier, nous trouvons un grand nombre de cocos qui commencent à lever. La feuille cotylédonaire est complètement développée, et la petite tige échappe déjà à ses embrassements. Ce seraient là de beaux sujets pour étudier les phénomènes de là germination, mais en voyage on observe et on n'étudie pas. Nous comptons plus de vingt espèces d'arbres dans un petit espace qui entoure cette chétive demeure; ce sont des manguiers, des eugenias, des durians, des ramboutans, des garcinias mangoustans, des papayers, des jacquiers, des diospiros, des longhangs, et bien d'autres que j'omets pour ne pas rendre cette nomenclature ennuyeuse. Tous ces arbres sont en plein rapport ; les fruits qu'ils produisent sur cette vieille terre sont sucrés et savoureux , et ne ressemblent pas aux fruits âpres de la jeune Amérique.
En parcourant ce campon, nous découvrons une misérable maison en pierre , qui contraste avec la bonne mine des habitations malaises : il en sort une vieille femme portugaise couverte de haillons ; elle tient du bout des doigts une pièce de monnaie en cuivre plus petite que nos liards , et elle marche en grommelant. Nous suivons cette pauvre créature; elle se rend auprès d'une échoppe établie par un Chinois sur le bord d'un chemin. Cette misérable boutique en planches renferme une faible quantité de chaux coquillière , des fragments de gambier , quelques tas de riz et des piments; sur une table vacillante est étalé devant la porte un superbe poisson qui ferait l'ornement delà devanture de Chevet. La vieille tend en rechignant sa petite pièce de monnaie au Chi* nois , qui la reçoit avec le sourire gracieux particulier aux marchands de son pays , et il donne en échange à la vieille femme un morceau large comme la main de son énorme poisson.
Cette vieille femme descend certainement des anciens conquérants de la Malaisie; elle s'appelle peut-être Albuquerque, Souza ou Vasco; elle a fait, dans sa jeunesse, partie de la plus haute