‹ De France en ChineChapitre 7 sur 9 · MALACCA · texte numérisé non relu

MALACCA

aristocratie de ces contrées ; aujourd'hui elle vit dans rabandon*,"^ dans la misère, dans la dégradation. Le rusé Chinois est tout sim-wj plement un pauvre diable du Fo-kien ; il est arrivé à Malacca sanst un sou vaillant , n'ayant d'autre ressource que l'esprit entrepre^f nant de sa race. A force de soins ^ de travail , de persévérance^^ il est parvenu à monter sa misérable boutique. Dès ce moment p sa fortune est assurée; il poursuivra les Malais de son obséquio^' slté mercantile , jusqu'à ce qu'il ait fait passer de leur poche dansr la sienne une petite fortune, de laquelle il vivra fort tranquillement à Malacca, et se fera commodément enterrer dans son cime^'* tière de prédilection. Ici , comme dans beaucoup d'autres pays'/» la race conquérante , la haute aristocratie , disparaît , et les raceii) laborieuses la remplacent. Nous abordons la vieille femme, e(r nous lui offrons quelques pièces d'argent. A cette vue , elle sen frotte les yeux, regarde autour d'elle, prend notre offrande, etj s'enfuit aussi vite que ses jambes le lui permettent en nous com-^* blant de bénédictions. < i

Un moment après nous voyons accourir vers nous la moins > vieille de nos hôtesses. Elle pousse des exclamations, et nous fait signe d'accourir en toute hâte. Elle nous apprend que, pendanti' notre absence, une troupe de forbans s'est abaltue sur notice dtner, et qu'elle est en train de le dévorer. A cette nouvelle ^'i nous poussons un cri de douleur.

« Comment se fait-il , nous écrions-nous , que votre fils ne se soit pas fait tuer, plutôt que de laisser manger notre dîner? f»'

— Qui? mon fils? s'écrie à son tour la vieille. Vous voulét^ parler de ce pendard qui vous a amenés? Qui, lui mon fils?€eT fil^ d'une chienne vous a dit qu'il était mon fils? Il s'est bien fatt;^ donner une demi-piastre pour vous avoir conduits chez moi. »- ^

A cette révélation nous partîmes d'un grand éclat de rire , dt;'^ nous nous acheminâmes précipitamment , convaincus que ncni» ' trouverions notre guide parmi les dévorants qui expédiaient nofli%"' dîner. Il n'en est rien : ce sont les maîtres et les contre-maîtres» ^ de la corvette la Victorieuse qui se sont rendus coupables de M-" acte de piraterie. A notre aspect, ils sont un peu confus; cepefiJ^'f' dant l'orateur de la troupe nous donne l'explication suivante :''"•'

« Les habitants de ce pays sont les plus grands menteurs dé' là"' terre; lorsque nous sommes entrés ici, attirés par une certaiiVe' ' 193 n

2m DE FRANGE EN CHINE.

otdiHir de cuisine , ces vieilles crevettes nous ont dit qu'elles pré'pâuraient à dtner pour des Français. Alors nous avons naturellemfmt pensé que c'était pour des Anglais ou des Portugais que la poèie chantait, et nous nous sommes mis à table. C'est du gui-< gjnsufk ; ces sorcières n'ont dit qu'une fois la vérité dans leur vie , ejb tU' faut que ce soit à nous I Ce qu'il y a de mieux à faire maintenant , messieurs , c'est de vous asseoir et de tâcher de dtner aeœei ces restes. »

-cjSôus allions suivre cet avis^ lorsque, sur un signe de l'une des dem- vieilles, nous refusâmes. Nos hôtesses nous firent entrer dans Uifc petit jardin qui ressemblait à un fourré, tant il était ombragé, ^iOpus trouvâmes , servi sous un grand oranger, un dtner fort ras^ siir^nt ; il se composait d'un karri de volaille , d'un beau poisson auK tomates et d'un morceau de viande. C'était ce qu'elles avaient pu sauver de la razzia. Moyennant deux piastres que nous ajoutâme» V nous obtînmes du vin qui , à trois mille cinq cents lieues de France, pouvait passer pour du bordeaux. Nous dtnâmes fort gaie* mfini, nous promettant, si nous revenions jamais à Malacca (pour rajBEtpart j'y suis revenu trois fois depuis), de ne plus perdre notre dint^ de vue, une fois que nous en aurions trouvé un.

iNous sortons de chez notre hôtesse à la nuit close; les rues habitées par les Chinois , les magasins tenus par ces laborieux marchands, les ateliers qu'ils fréquentent nous offrent un coup d'g^ik inattendu. Toutes leurs maisons , toutes leurs boutiques sont illuminées; d'immenses lanternes en étoffes de soie, sur lesquelles SQi^tiPeints des fleurs , des oiseaux et des dragons fantastiques , pei^dent devant chaque façade. Sur quelques-uns de ces globes légers sont tracés des caractères qui indiquent le nom et la profession du maître de la maison. Cependant ces rues si élégamment éclairées sont presque désertes ; à peine rencontre-t-on par intervalles quelque Malais attardé qui rentre chez lui , ou quelques restaurateurs ambulants criant leur marchandise suspendue aux û^v extrémités d'un bambou. Des clartés éblouissantes qui s'^app^nt d'un quartier attirent notre attention ; nous apprenons quft'jp}'Qi*t:UOfi;r^eie?(plusivement habitée par des forgerons chinois. Aujoiird|JiiiVj,.,pQ; $f)tnti!<;9% .adroits industriels qui confectionnent le^lapie^jd^^ l^risis ,:do&:Qa9npili)ns redoutables, les fers de lance *^'^fiPFPPiés>.4Ç8i.ap*»tflnî|,j^d«)Ja.^.vieilkî/<?iiraille malaise. Ces labo-

MALAGGA. ai i

rieu]i artisans sont nuB depuis la plante des pi^ds jusqu'au haut des cuisses , et depuis le sommet de la tête jusqu'au bas des reins. Les lueurs de la forge et du fer rougi jettent une teinte claire sur leur peau dorée ; ils travaillent silencieusement et avec entrain.

Les mes malaises n'ont rien de cette animation industrielle ; les maisons sont muettes ; on entend seulement sortir quelques chants monotones de quelques-unes de ces demeures parfumées : c'est probablement quelque jeune femme qui charme les ennuis de son seigneur et maître. Dans une de ces rues nous rencontrons le seigneur Melo , qui nous demande , de l'air le plus naturel du monde , si nous sommes satisfaits du dîner que sa. mère nous a donné. Nous lui répondons affirmativement. Alors le jeune gentilhomme nous propose de nous introduire dans une de ces maisons malaises. Nous grimpons par un escalier de bois qui aboutit à une varande où nous trouvons toute la famille couchée sur des nattes. Notre apparition un peu brusque surprend les habitants du logis ; mais, sur quelques mots do notre conducteur, on s'empresse d'allumer une mèche qui trempe dans un grand verre rempli d'huile de coco , et nous faisons connaissance avec la physionomie de ces bonnes gens.

Le père peut passer , à Malacca , pour un homme d'une taille au-dessus de la moyenne ; des moustaches et une barbe blanchies par l'âge donnent à sa physionomie une certaine dignité ; ses yeux ne sont pas bridés et il a le nez aquilin. Son costume offre également des différences notables avec celui des autres Malais; il porte un véritable turban, des pantalons fort larges et une espèce de longue robe de chambre en indienne. Sa femme est une Malaise pur sang ; elle a les lèvres rougies par le bétel et les dents noires ; elle est vêtue avec le sarron national et une camisole qui lui couvre les épaules. Les deux filles de ce couple ont les traits beaucoup plus fins que leur mère, elles sont moins jaunes qu'elle; leur costume est le môme , avec cette différence qu'elles n'ont pas de camisole ; leurs épaules , leurs bras et leurs seins sont entièrement nus. A peine sommes-nous installés sur des nattes jetées à terre , que le maître de la maison nous apprend qu'il descend par son père d'un musulman célèbre qui vint d'Arabie, il y a près de cent ans, réveiller le zèle religieux des Malais. Le vieux

musulman nous dit cela pour nous apprendre qu'il est de noble erigine et qu'il jouit auprès de ses coreligionnaires d'une certaine considération. Quant à nous , nous trouvons dans ce fait l'explication de son nez aquilin et du parallélisme de ses grands yeux noirs ; ce qui , pour nous , est plein d'intérêt.

Pendant que nous causons avec le père, les jeunes filles ont pris sur leurs genoux un petit plateau en laque rouge sur lequel sont étalées des bottes en cuivre semblables à celles dans lesquelles nos barbiers de village renferment leurs savonnettes.

Après avoir puisé diverses substances dans les unes et les autres, elles enveloppent le tout dans une feuille verte et nous offrent ces petits paquets artistement confectionnés. Au moment où je porte cet objet à la bouche , la mère fait un geste pour me retenir, et s'écrie en portugais : c Arde! arde! Ça brûle! ça brûle ! » Malgré cet avertissement , je mâche la composition malaise. Déjà j'avais subi les épreuves du feu au Brésil et à Bourbon avec les condiments tropicaux ; aussi la saveur brûlante du bétel ne me surprend pas. Je trouve même un certain plaisir à mâcher cette drogue astringente. Les jeunes filles, voyant mes bonnes dispositions, voulurent m'apprendre à préparer moi-même cette chique orientale. La plus jeune des deux sœurs prend dans sa main une feuille de poivre-bétel ; elle puise ensuite, avec l'extrémité d'un des doigts de la main droite, dans une des boites en cuivre, une petite quantité de pâte de chaux vive dont elle barbouille la partie supérieure ; cela fait , elle plie dans cette feuille un morceau de noix d'arec et un fragment de gambier. Le bétel ainsi préparé est doué de propriétés toniques très-énergiques ; j'en ai fait usage avec succès, lorsque mon estomac, débilité par l'excès de la température , fonctionnait difficilement.

En parcourant du regard la pièce dans laquelle nous nous trouvons , je vois , appliquée contre le mur , une gravure du Journal des Modes. Ce fut pour moi comme une apparition ; elle représentait une marquise de Breda-street , avec des manches à gigot et un chapeau dont la forme élevée était surmontée de nœuds de rubans monstrueux. Cette caricature excita mon hilarité; les jeunes filles vinrent curieusement vers moi , et l'une d'elles

me dit :

c Est-ce là le costume des femmes de votre pays?

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— C'était leur costume il y a dix ans, lui répondis-je; mais aujourd'hui ce n'est plus ainsi qu'elles sont vêtues.

— Pourquoi donc ont-elles changé de costume? Est-ce que des hommes étrangers ont amené chez vous des femmes étrangères qu'elles ont voulu imiter?

— Les femmes de mon pays, repris-je, n'imitent jamais dans leurs vêtements les femmes étrangères : ce sont celles-ci qui prennent leur costume pour modèle.

— Eh bien I alors , puisque vous êtes si puissants que vous faites adopter partout le costume de vos femmes, pourquoi en changent-elles? »

Je voulus faire comprendre à ces sauvages enfants ce que c'était que la mode et ses caprices ; mais l'atnée des deux sœurs me répondit :

c Ce qui allait bien hier ne peut pas aller mal demain : les unes * aiment mieux un sarron bleu qu'un sarron rouge , mais c'est toujours un sarron. Ma sœur aime mieux porter les cheveux relevés, moi j'aime mieux les laisser tomber sur mes épaules; mais, si nous nous cou\Tons la tête , c'est avec un chapeau semblable. >»

En disant ces mots, elle avait dénoué sa chevelure, qui se répandit sur ses épaules et sur son sein jaunes et les couvrit de ses flots noirs. Cette figure de sandal encadrée dans de l'ébène avait une expression fière et énergique ; par intervalles , elle passait sa main fine et gracieuse sur son front; lorsqu'elle exécutait ces mouvements , les anneaux dont ses doigts étaient ornés ressemblaient à de l'or brillant sur de l'or mat.

Nous prolongeâmes longtemps notre soirée chez ces braves gens. Bien qu'il fût plus de minuit lorsque nous regagnâmes notre demeure, rillumination chinoise durait encore. La plupart des boutiques étaient fermées, excepté cependant celles de la rue habitée par les forgerons. Nous apprîmes de Melo, qui, en cicérone fidèle, ne nous avait pas quittés , que ces artisans ne ferment jamais leurs ateliers. Les ouvriers de ces usines font le quart, comme les matelots à bord d'un navire. Ainsi, dans ce quartier, l'enclume ne * cesse jamais de retentir , la forge ne s'éteint jamais.

En rentrant chez notre hôtesse , Melo demanda avec autorité si nos lits étaient prêts : une des vieilles sorcières prit un grand godet dans lequel brûlait une mèche de coton , et nous précéda le

long d'un escalier qui conduisait au premier étage i Jamais je n'avais vu de mansarde aussi affreuse que celle dans laquelle nous conduisit cette horrible fée. Le plancher était couvert des débris de tous les végétaux de la création ; de vieilles piques , de vieux ustensiles étaient déposés le long des murs ; le toit de nippa laissait passer les rayons de la lune, et aux quatre coins étaient étendues quatre nattes ; le seigneur Melo nous faisait l'honneur de nous tenir compagnie.

Nous nous couchâmes sur ces lits improvisés , mais il nous fut impossible de fermer les yeux. Des rats trottillaient autour de nous , des insectes nocturnes volaient et claquetaient au-dessus de notre t^te , et la lune nous éclairait aussi vivement que le soleil en plein midi à Londres ou à Paris. ^

« Saveur vous , dis-jè à Melo , qu'on est parfaitement mal logé chez madame votre mère?

— C'est aussi mon avis, répondit le drôle.

— Eh bien 1 voulez-vous alors que nous allions faire un petit tour en ville?

— J'y consens, » me répondit-il.

En traversant de nouveau les rues chinoises , nous voyons plusieurs maisons dont la porte extérieure est ouverte et le vestibule parfaitement éclairé. Je demande à Melo s'il y a fête ou gala dans ces loges. Il me répond que ce sont probablement des Chinois qui célèbrent une des nombreuses pratiques de leur culte. Je m'arrête sur le seuil de l'une de ces demeures; un jeune Chinois, d'environ vingt ans, vêtu d'une robe en soie bleu foncé garnie de boutons en verre, m'engage à entrer chez lui. Devant une grande image représentant les génies protecteurs de la famille, il fait brûler des allumettes parfumées. Ces allumettes sont fixées dans de la cendre contenue dans un ustensile en bronze de forme carrée , couvert d'arabesques et soutenu sur quatre pieds. Deux cercueils, semblables à ceux que j'ai déjà signalés en décrivant les habitations chinoises, sont placés parallèlement des deux côtés de l'autel des ancêtres. Melo demande à ce jeune homme quels sont les restes que renferment ces meubles funèbres.

c Celui-ci, répond-il en les désignant du doigt, renferme mon père, et celui-là ma mère. Depuis plus de deux ans je conserve chez moi ces restes sacrés ; mais les biens qu'ils m'«nvoient sont

MALAGGA. tfô

«inombrciox, que je ne sais plus où les placer* Demain je vais tes ébpcmèt dans le tofobeau que je leur ai fait élever sur la mow-

tagne. »

M^o meread cette réponse en Taceompagi^ant de ses réflexions

de pirate et de mécréant. ' ^

c Les Chinois sont si avares, ffie dit4l, qu'ils ont toujours peilr de mourir de faim. Ils boucanent ainsi leur père et leur mère afin de les utiliser en cas de disette. Si ce n'était pas ce motif, je vous demande ee qu^ls feraient de cela dans la maison ; ils ne s'en débarrassent que lorsqu'ils sont devenus riches. Celui-ci, pak* exemple, n'avait pas un sou vaillant il y a cinq ans ; aujourd'hui, il est riche comme Palmer de Calcutta. » l

Le bon Chinois nous engage à examiner les apprêts de la céré^monie du l^demain. Sur une châsse ressemblant beaucoup à celles dans lesquelles on place nos saints, est étalé un cochon rôti; sur d'autres châsses moins ornées sont disposés des bols remplfs de ragoûts d'une odeur appétissante, des gâteaux en losange, carrés, ronds, portant des caractères. Nous voyons plusieurs corbeilles remplies de papiers dorés : ce sont des valeuw idéales destinées à éti-e brûlées sur le tombeau des morts pour leur servir de m(ttinaie dans l'autre monde. Ensuite il nous montre le costume qu'il doit revêtir et ceux des pleureuses qui accompagneront les cercueils. Nous sortons après avoir pris avec notre hôte une tasse de thé et mâché le bétel.

Nous traversons le pont qui sépare les deux parties de la ville; nous suivons un long faubourg qui borde la plage. La marée monte, et, au milieu du silence de la nuit, nous entendons la grande voix de rOcéan, qui endort au bruit de ses chants mélancoliques les heureux habitants de Malacca. La clarté de la lune se joue sur les flots; le mouvement de l'eau fait ressembler les rayons qui la pénètrent à des poissons phosphorescents. Une légère brise fait onduler la tête des palmiers ; chacune dçs grandes feuilles de l'arbre des grèves rend un son harmonieux. Tout cela est admirable I Ces mœurs étranges, cette nature poétique, me font croire que je suis le jouet d'un songe, ou que je suis arrivé au pays des fées et des génies bienfaisants.

Les marchands de vieille ferraille, les collecteurs de bric-à-brac encombrent ce matin les rues de Malacca. A la nouvelle de notre

tâlC DE FRANGE EN CHINE.

«arrivée, ils sont accourus de toutes les parties de la colonie. Les uns agitent des kriss aux lames minces et effilées , des campilans longs comme la Durandal de Roland, des lances aiguës garnies de «crins rouges et noirs; d'autres sont cachés derrière d^énormes boucliers en peau de buffle, en cuir de rhinocéros, ou tout boninement de bois, bariolés de rouge et de noir ; d'autres encore isont armés de sarbacanes en bambou, d'arcs et de flèches empoissonnées.

Ce sont les Malais qui sont les détenteurs de toutes ces armes. Cela se conçoit : un touriste qui sait son monde se garderait bien d'acheter ces instruments redoutables S d'autres qu'à ces farouches insulaires. Pour le moment, les farouches insulaires se sont transformés en de paisibles marchands fort rusés, faisant valoir les objets qu'ils vendent avec autant d'art qu'un vulgaire calicot,

Malacca est un des arsenaux de la Malaisie ; il partage ce privilège avec Holo et Bornéo. Les romantiques du détroit jurent par leur bonne lame de Malacca, comme les héros de M. de Wusset jurent par leur bonne lame de Tolède. Les kriss qu'on fabrique dans ce pays sont de petites armes droites et effilées ; elles sont enfermées dans un fourreau, le plus ordinairement de bois, quelquefois de métal. Le fourreau est d'autant plus riche, d'autant plus élégant, que la lame est réputée meilleure. Un kriss de Malacca ne doit jamais plier ; il ne doit jamais s'ébrécher en heurtant les corps les plus durs, et ne doit se rompre que sous les efforts les plus violents. Ordinairement le plat de la lame porte des herborisations, et c'est sur ces dessins confus que les nécromanciens du détroit lisent le présent et l'avenir. Jadis c'étaient les Malais seuls qui fabriquaient ces armes redoutables; mais, depuis que la curiosité européenne s'est mise à la recherche de ces objets, les Chinois établis dans le détroit en confectionnent à suffisance pour satisfaire l'avidité des collecteurs. Hélas I il en est aujourd'hui des armes malaises comme des vases étrusques, des momies égyptiennes et des médailles antiques : d'avides marchands les contrefont avec un art incomparable.

Les campilans ressemblent beaucoup aux sabres droits de nos hussards; ce sont de grandes lattes avec une poignée en bois qu'on peut saisir à deux mains. Cette poignée est, comme l'épéc

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des preux chevaliers, dépourvue de garde ; la lame, très-large, est droite et mince, mais elle ne plie pas; Facier en est dur comme du corindon. C'est là ce qu'on appelle le campilan à deux mains.

Il est d'autres campilans qu'on peut manœuvrer plus facilement. Ceux-là sont ordinairement des armes de luxe. J'en ai vu dont la poignée était en ivoire grossièrement travaillé. Elle représentait quelque animal fantastique, tel qu'une sirène ou un dragon/ La lame des campilans est percée de distance en distance de petites ouvertures bouchées pour la plupart avec un morceau de cuivre. S'il fallait croire les assertions des marchands malais, presque aussi menteurs que ceux de Paris, ces ouvertures seraient en quelque sorte les chevrons de l'ancien propriétaire de ces armes; le nombre des trous ouverts indiquerait le nombre des victimes sacrifiées par ces sauvages guerriers. Avec ce système de constatation, on comprend combien il est facile à des héros toujours un peu vantai'ds de se fabriquer de brillants états de service.

J'ai vu des lances malaises dont le fer était festonné sur le tranchant par des pointes recourbées de haut en bas. Cette disposition permet à l'instrument meurtrier de pénétrer facilement dans les chairs et d'en emporter des lambeaux quand on le retire : invention bien digne, en vérité, de ces populations barbares, chez lesquelles la guerre est encore l'état permanent de leur détestable société.

Le bois de toutes les lances est ordinairement orné de peaux dont les poils sont teints en rouge. Au dire des marchands, ce sont les chevelures des ennemis vaincus; en réalité, ce sont tout simplement des dépouilles de singes, de chats sauvages, ou des crins de- cheval. Il est vrai cependant que les habitants de Bornéo, de Sumatra et de Holo gardent souvent dans leurs huttes d'abominables trophées ; mais ces parchemins sanglants sont religieusement conservés dans les familles, et ce n'est que par la violence qu'on peut ensuite se les approprier.

Les armes de prédilection des guerriers malais sont le kriss et le campilan. Lorsqu'ils s'attaquent en combat singulier, ils dédaignent de se* servir de tout autre instrument de défense. Mais, dans les luttes de peuple à peuple, la masse des combattants est armée d'arcs et de flèches. Le fer des flèches est enduit d'une

ftubstanee extraetive très^vénéiieuse, à ee qu'on assure , de telle sorte que toute blessure faite avec ces traits est nécessairemrat mortelle. J'avoue que je crois faiblement à l'action toxique des armes malaises. A Malacca, j'ai piqué plusieurs animaux avec de prétendues flèches empoisonnées, et les sujets de me» expériences n'en ont été nullement affectés.

A mon avis, l'arme la plus dangereuse dont se servent les habitants de ces contrées est une sarbacane en bambou de deux mètres de long environ. Au moyen de ce tube et par l'effet d'une simple expiration, ils lancent à de très^andes distances des traits aigus en bambou qui traversent facilement tous les tissus oi^anisés. Je me suis servi contre de {ouvres oiseaux de ce perfide instrumait; le muet agent de destruction frappait la victime «ans que ses compagnons pussent comprendre quel chemin avait pris le meurtrier pour l'atteindre, et ils ne cherchaient pas à se soustraire au sort qui les menaçait. G'étai^t de pauvres kakatoës blancs ornés d'une aigrette jaune qui servaient de but à ces cruels amusements; aujourd'hui je me reprodie ces meurà*es imitiles. Je ne m'arrogerai plus désormais le droit de vie et de mort sur les êtres charmants que Dieu nous a donnés pour amis sur cette terre, et dans mon repentir je suis prêt à m'écrier : « Oiseaux, mes frères, pardonneznnoi le mal que je vous ai fait î »

Chaque combattant malais est muni d'un bouclier, espèce de disque de cuir ou de bois, derrière lequel il se soustrait aux coups de ses adversaires. Ces armures sont ornées de dessins ou simplement bariolées de diverses couleurs. Les combattants se couvrent de ces carapaces mobiles en passant le bras gauche entre le bouclier et une tige en bois qui le longe postérieurement. Dans tous les pays, dans tous les temps, pendant les phases sociales analogues, les mêmes nécessités ont donné naissance aux mêmes inventions. Le disque de cuir taillé dans une peau de rhinocéros par les pauvres Malais de Bornéo sert aux mtoes usages que les armures forgées par Vulcain pour les demiKlieux de la Grèce.

Nos' compagnons de voyage se jetèrent avec avidité sur toutes ces raretés barbares, et Dieu sait à quel prix ils* débarrassèrent Malacca de Vieilles piques émoussées, de morceaux de cuir troués et de rouillardes ébréchées 1 II faut avouer aussi que les Malais

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mirent en œuvre toutes leurs ruses pour séduire les jeunes Européens. A entendre ces marchands menteurs, toutes ces armes avaient une généalogie des mieux établies. Toutes avaient appartenu à des princes et à des rajahs, et la plupart remontaient par leur antiquité au temps d'un roi célèbre dans la Malaisie, lequel conquit, il y a plus de mille ans, Ttle de Geylan avec une armée d'orangs-outangs qu'il avait disciplinée.

J'étais resté insensible à l'éloquence des marchands malais, lorsqu'un jeune garçon m'offrit un kriss dont le fourreau de cuivre poli reluisait au soleil coiAme un sceptre d'or.

< Tuan, me dit-il, voulez-vous acheter ce kriss ?

— Non, lui répondis-je, car je ne saurais qu'en faire.

— Gomment l vous ne saunez qu'en faire ? Ehirce que vous ne vous proposez pas de visiter Nias, Holo, Bornéo, Benthan?

•— Certainement, si je le puis.

— Eh bien I alors , continua le Malais , comment vous présenterez-vous devant les chefs , si vous n'avez pas à vos côtés une arihe éclatante qui indique votre dignité? Vous serez obligé de vous prosterner le front dans la poussière, tandis que, si vous portez ce kriss , vous marcherez la tête haute et le regard assuré. Chacun, en vous voyant, saura ce que vous étesî »

Et là-dessus mon Malais passa son kriss dans la ceinture rouge qui maintenait son pantalon : il se n(iit à marcher la tète haute , en agitant les bras et en portant en arrière son torse jaune et nu. Il mit tant de vivacité , tant d'action dans sa pantomime, que je ne pus m'empécher de rire, et j'achetai, moyennant quatre piastres , une petite inutilité que les brocanteurs juifs de Paris ven*draient à peine dix francs. A cette occasion, voici un sage conseil que je me permets de donner aux voyageurs futurs : c'est d'acheter à leur retour à Paris les kriss, les campilans, casse-tête, houhas, narguilès, qu'ils veulent rapporter à leurs amis; ils feront leurs acquisitions à 50 pour 400 meilleur marché 1

J'avais à peine fait mon emplette, lorsque je vis venir vers nous le vieux Malais , d'origine arabe , chez lequel Melo m'avait conduit la veille. Sa physionomie , empreinte d'un caractère européen plein de noblesse , contrastait avec les traits arrondis de ses compatriotes. On comprenait, en le voyant, que cet homme devait inspirer un certain respect à ses coreligionnaires. Il s'a*

vança vers moi et me tendit la main. Aussitôt les autres marchands se retirèrent en s'inclinant. Il était vêtu d'une espèce de robe de chambre , comme la veille , et portait entre ses bras un grand nombre de joncs. C'est dans cette partie de la péninsule malaise, aux environs du mont Ophir, qui recèle des diamants et de l'or dans son sein , qu'on recueille ce beau végétal. On ne saurait se faire une idée de l'immense quantité qu'on en exporte aujourd'hui encore en Europe , bien que la fashion dédaigne maintenant ces cannes élégantes. Les joncs du vieux Malais étaient tous très-arrondis, d'un brun marron très- vif et d'une belle longueur. Moyennant la faible somme de deux piastres, j'en obtins huit qui auraient rendu jaloux les vieux de la vieille^ très-grands amateurs, comme chacun sait, de la canne de jonc. Ce joli roseau subit une préparation avant d'acquérir la robe luisante dont il est paré. Voici comment on procède : on coupe les joncs, on les dégarnit sur place de leurs feuilles engainantes, et on les abandonne ensuite à eux-mêmes. Lorsqu'ils sont à peu près secs , on les enduit d'huile de coco et on les approche d'un feu très-vif auquel on les laisse exposés jusqu'à ce qu'ils aient pris la couleur que nous leur connaissons. Pendant qu'on les chauffe ainsi, ils rejettent une certaine quantité d'eau de végétation qu'ils renfermaient encore , et l'huile , en pénétrant entre le réseau siliceux de leurs tissus, les rend inattaquables auîc insectes. Le commerce des joncs est une des principales industries des Malais de cette contrée ; il existe fort peu de maisons à Malacca sous lesquelles on ne voie amoncelés d'énormes fagots de ces monocotylédonés. Mais dans ce nombre immense il en est bien peu qui trouveraient grâce aux yeux d'un véritable amateur :

Car un jonc sans défaut vaut seul un sceptre d'or !

J'eus le bonheur de rencontrer à Malacca un prêtre des missions étrangères, qui voulut bien me conduire chez quelques marchands d'histoire naturelle. Notre première visite eut pour but la collection d'un indigène d'origine hollandaise. C'était un homme de cinquante ans , assez grand et d'un jaune canari fort tendre. J'admirai avec ravissement chez lui tous les enfants ailés de la Malaisie : des loris rouges , des martins-chasseurs bleus ,

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des perruches bleues , vertes , jaunes , des toucans au bec gigantesque, et bien d'autres encore. Mais l'oiseau le plus brillant de la volière de ce marchand était sa jeune fille de quatorze ans, blanche comme du lait. Elle était assise dans un coin de la salle dans laquelle nous étions; ses yeux étaient timidement baissés vers la terre , et de grands cheveux blonds qui inondaient ses épaules et débordaient sur son front la couvraient d'un voile pudique.

c Combien avez-vous d'enfants? demanda le missionnaire à rindo-Hollandais en examinant curieusement la jeune fille.

— J'en ai trois, répondit-il.

— Mais il me semble, reprit mon introducteur, qu'un jeune homme seul, qui est bien toujours le même, accompagne votre femme lorsqu'elle vient à l'église.

— Cela est vrai, senhor padre; mais c'est parce que Vicente de Paulo est le seul de mes enfants qui soit catholique , dit le marchand.

— Et les autres, que sont-ils donc? » demanda le prêtre, un peu étonné.

Le marchand ne répondit pas d'abord à cette question; il réfléchit un moment , ensuite il dit :

c Voyez-vous, padre, il y a du bon partout; Vicente, qui est l'aîné de nos enfants, je l'ai fait catholique comme sa mère et moi (car je suis catholique par ma mère, quoique Hollandais), parce qu'il fallait que l'atné de la famille eût la religion de ses parents. Mon second fils, John, je l'ai fait protestant, par déférence pour les Anglais qui nous gouvernent. J'ai pensé, d'ailleurs, qu'en considération de la religion qu'il professera , les ministres , qui sont fort puissants, pourraient lui être utiles. Quant à ma fille, j'étais fort en peine de la religion que je lui donnerais, lorsqu'un jour, en me promenant avec l'iman, il m'a démontré que le mahométisme était la religion qui convenait le mieux à une femme, et je l'ai faite musulmane. »

A cette révélation , le missionnaire se mit dans une sainte colère, fort légitime en cette circonstance, il faut l'avouer, tandis que j'avais grand'peine à garder mon sérieux. 11 ne quitta le Hollandais que lorsqu'il lui eut fait promettre qu'on lui amènerait John et Fatina pour les baptiser et les instruire religieusement.

âiâ DE FRANGE EN CHINE.

ËQ sortant de chez le Hollandais , nous nous rendîmes au bord de la mer , chez un métis portugais qui avait des animaux vivants. La maison de cet homme, qui s'appelle Souza, était située au fond d'un jardin tout planté d'arbustes autour desquels montait en spirale le poivre-bétel. Cette petite hutte, moins confortable que les habitations malaises, était assise directement sur le sol et ne renfermait que trois petites chambres contigue's. En pénétrant dans la première, nous trouvâmes un joli singe, complètement libre, lequel, à notre aspect, s'enfuit en poussant de grands cris. C'était un de ces quadrumanes sans queuç appelés des hylobates, et qui, après l'orang-outang, se rapprochent le plus de l'homme. Le pelage de celui-ci était entièrement blanc ; sa petite figure noire , entourée de laine soyeuse , le faisait ressembler à un jeune nègre avec une perruque blonde. Aux cris du singe, une jeune fille accourut; aussitôt il s'élança dans les bras de sa maîtresse, et cessa de se plaindre dès qu'elle lui eut adressé quelques paroles pour le rassurer. Croyant les craintes du joli animal calmées par la présence de la métissé, je m'approchai de celle-ci et lui demandai en malais le prix qu'elle en voulait. Il faut supposer qu'il comprit mes paroles ; car , à cette question , il recommença à crier en enlaçant de ses bras le cou de la Portugaise et en donnant des signes du plus violent désespoir. Ce furent probablement ces preuves d'un attachement profond qui engagèrent la jeune fille à garder auprès d'elle cet ami , car elle me dit résolument :

c Je ne céderai pas mon singe pour moins de trente piastres. »

Trente piastres , c'était à peu près tout ce que pouvaient valoir le jardin , la maison et ses habitants I Je compris aussitôt qu'on ne voulait pas me le vendre. L'intelligent animal vit que j'abandonnais mes prétentions sur lui; il commença alors à m'examiner curieusement, et me permit même de toucher sa petite main douce. Mais si je le regardais à mon tour un peu trop attentivement, ou si j'adressais à sa maîtresse quelque question qui lui fût personnelle , il reprenait l'alarme et se réfugiait en pleurant sur le sein de son amie. Je n'ai jamais rien vu de charmant comme ce4)etit être , et plus d'une fois j'ai regretté de n'avoir pas sacrifié les trente piastres qu'on me demandait pour me l'approprier.

En sortant de cette maison, un jeune Malais vint m'offrîr deux

MALACGA. . 223

siB^s qu'il portail dans ses bras. L'un était encore un hyld^ate , c'est-à-dire un singe sans queue, et l'autre un singe à museau de chien. Je les achetai tou^ deux. Mais l'hylobate n'était pas de la même espèce que celui que je regrettais; son pelage était noir, et il portait autour de la figure une rangée de poils blancs. Ce joli quadrumane , connu de mes compagnons de voyage sous le nom de Manis, devint le favori de Mlles Gabrielle et Olga de Lagrené; c'était en quelque sorte leur poupée vivante ; il les avait prises en si vive affection , qu'un jour quelqu'un ayant enlevé dans ses bras Mlle Olga, âgée al<Mrs de quatre ans, Manis, qui craignait un rapt, se jeta sur le ravisseur et le mordit cruellement.

Malgré les naturalistes de Paris, qui veulent que les hylobates appuient leurs mains à terre pour s'aider à marcher, Manis, comme tous ceux que j'ai vus, marchait sur les deux pieds et s'aidait de ses bras relevés au-dessus de sa tète comme de deux balanciers. Les mœurs de Manis étaient pures ; il n'était pas pétulant et grimacier comme les autres singes; il exprimait ses sentiments par des manières convenables , et son nom , qui veut dire doux, donnait une idée vraie de son caractère.

En regagnant le bord j'emmenai avec moi Manis et Simon, l'autre singe à museau de chien; l'un et l'autre pleuraient en s'éloiguant du rivage. Je consolai Manis de mon mieux en lui adressant de douces paroles; quant à Simon, que j'abandonnai à sa douleur , il se désespérait. Lorsque nous fûmes en pleine mer , M. Fernand de Lahante eut l'idée de le détacher; dès que la pauvre bête fut libre, elle se jeta à la nage pour aller rejoindre son ancien niattre, qui lui avait adressé du rivage les plus tendres adieux I

Les hommes de cette partie de l'univers n'ont pas rompu le pacte qui nous liait primitivement aux animaux ; ils leur parlent une langue qu'ils comprennent ; ils les aiment comme des amis et ne se sont pas faits leurs persécuteurs. Ces êtres à leur tour sont reconnaissants de ce que l'homme respecte leur indépendance, et ils se soumettent à sa souveraineté, convaincus qu'il n'en abusera pas. Les uns et les autres sur cette belle terre ont comme un vague souvenir de l'Éden, de ce jardin fortuné où rhomme communiait par l'amour avec la nature entière !

Malacca compte environ trente mille habitants. Cette iwpula-

â!24 ])Ë FRANGE EN CHINE.

tion se compose de Portugais, de Hollandais, d'Anglais, de Malais et de Chinois.

Parmi les habitants d'origine européenne, les Portugais sont les plus nombreux. Ce sont, pour la plupart, les descendants des anciens conquérants de la Malaisie. Leurs pères furent les compagnons de Yasco de Gama et d'Albuquerque. Mais, semblables aux monuments qu'élevèrent leurs aïeux et qui couvrent le sol de leurs ruines , eux aussi ont été atteints par la dégradation et la vétusté.

Au milieu de la population malaise avec laquelle ils se sont depuis fort longtemps alliés, les trois mille descendants des anciens Portugais sont ce qu'il y a de plus laid physiquement, et moralement de plus dégradé.

On ne saurait les confondre avec les Malais d'origine pure ; ils n'ont pas, dans le regard, dans l'attitude, la sauvage énergie de ces hommes. On dirait plutôt qu'ils ont emprunté le caractère qui les distingue aux races éthiopiennes ; leurs traits ont quelqiie chose de bestial.

En un mot, ils portent sur leur front rétréci et huileux le signe d'une chute morale. Les pauvres gens n'ont aucune idée de leurs glorieux ancêtres : la tradition , souvenir consolateur des races déchues, s'est effacée dé la mémoire du peuple; la plupart portent des noms illustres, et ils ignorent quels furent leurs pères et quel rayon du passé perce leur obscurité.

Il existe aux environs de Malacca , dans la direction du ,mont Ophir, un petit campon situé au milieu des jongles. Les habitants de cette espèce de hameau sont dans un état de dénûment affreux; ils ne cultivent pas, ils vivent en dehors de toutes les lois sociales, n'ayant ni prêtre pour les marier, ni cadi, ni juge, ni maire pour régler leurs différends. Leurs demeures sont des espèces de cabanes en joncs, couvertes de feuilles de latanier, et leur seule industrie consiste à aller chercher dans les bois la cire produite par les abeilles sauvages, à laver des sables stannifères ou à recueillir la résine qui suinte le long des arbres.

On m'avait souvent parlé de cette population ; pendant une de nos relâches à Malacca , un prêtre des missions étrangères me proposa d'aller la visiter. Nous partîmes à (iheval, et, après cinq heures do marche à travers des rizières , des jongles et de vastes

MALACGA. 225

terrains couverts de palmiers saccharifères, nous arrivâmes au pied d'une petite élévation sur laquelle le village est établi. Rien n'annonçait le voisinage d'un endroit habité; aucun des bruits accoutumés n'interrompait le silence des solitudes ; on n'e^ntendait ni les cris joyeux des enfants ni le chant du coq.

Les signes auxquels on reconnatt la présence de l'homme n'existaient même pas dans ce lieu sauvage. On ne voyait aucune trace de culture. On n'apercevait pas même entre les arbres ces blanches spirales de fumée qui signalent ordinairement la plus humble demeure. Les sinuosités battues , qui fuyaient en sespentant à travers la forêt , ressemblaient plutôt aux empreintes laissées sur le sol par des bêtes fauves qu'à des sentiers fréquentés par des hommes. Au reste , ce que j'appelle fastueusement un village était une réunion de cases délabrées de l'aspect le plus misérable ; toutes ces huttes -étaient ouvertes au premier arrivant ; on voyait que les habitants ne cachaient rien à leurs voisins ; mais on comprenait immédiatement que , s'ils mettaient tout en commun , ils ne jouissaient guère que de la misère commune. Lorsque nous arrivâmes, les femmes étaient accroupies autour des cases , les unes mâchant du bétel sans rien faire , les autres tenant suspendus à leurs mamelles affaissées quelques avortons débiles.

Les trois ou quatre hommes que nous trouvâmes dans les campons étaient couchés à l'écart, fumant de gros cigaritos de maïs et chiquant le siri comme les femmes. Tout ce monde était nu , ou peu s'en faut. Le teint des enfants était presque blanc ; celui des hommes et des femmes avait la couleur de la suie. Ils avaient les lèvres grosses , les yeux noirs et grands, le nez droit et saillant et les cheveux rudes et longs. Ils étaient tous petits et maigres.

On aurait dit que cette population passait sans transition de l'enfance au déclin de la virilité ; la jeunesse semblait ne pas exister pour ces malheureux; tous les yeux étaient caves et toutea les chairs étaient flétries.

Ces groupes silencieux , nous considérant stupidement sans se déplacer, offraient un tableau sombre et fatal; on sentait au milieu de cette belle nature tropicale que cet abrutissement était volontaire , ou plutôt qu'il pesait sur cette race comme une malédiction. Nos guides, qui étaient des Malais, s'adressèrent à quel-

ques femmes, leur demandant comment on appelait leur village, où étaient leurs maris. Mais, après avoir ouï leurs réponses, ils nous déclarèrent ne pas comprendre parfaitement ce qu'elles disai^t« à cause d'un très-grand nombre de mots qui n'étaient pas malais. Le prêtre qui m'accompagnait descendit de cheval, s'approcha d'elles, et il constata que le langage qu'elles parlaient était un simple mélange de malais et de portugais. Voici la coaversatkm qui s'établit entre le missionnaire et 4^es femmes.

c Êtes-vous Malais ou Portugais ? » leur demanda le prêtre.

A cette question elles se mirent à sourire et répondirent :

c Nous ne savons pas !

— Vos pères, les pères de vos pères étaient-ils venus d'une autre terre? leur disait le missionnaire.

— De là-bas, répondirent -elles en indiquant la direction de Malacca.

— Qui vous l'a dit?

— Nous ne savons pas.

— Qui dort dans cette case ?

— Le Borgne , répondirent les femmes. '

— £t dans celle-ci ? continua mon compagnon.

— Le Fort, j

Ces hommes ne portaient plus d'autre nom que celui qui leur avait été imposé d'après leurs qualités physiques; ils avaient perdu les traditions de la famille , celles qui se conservent encore lorsque toutes les autres ont disparu.

c Faites- vous le signe de la croix? j demanda le prêtre en se signant.

A cette vue, les femmes se mirent à rire et essayèrent maladroitement, les unes de la main droite, les autres de la main gauche, d'imiter le missionnaire.

« Qui vous marie? j demanda-t-il.

Personne ne répondit. Il réitéra son interrogation , soit en malais, soit en portugais, mais vainement. Le mot de mariage n'avait plus de sens pour ces êtres abrutis.

Pendant cette conversation, les hommes étaient restés indolemment couchés ; ils ne paraissaient nullement s'intéresser à ce jçpù. se passait. Nous allâmes vers eux en leur adressant quelques i]uestions auxquelles ils ne daignèrent pas répondre.

MALA£€A. tS7

Ëiifia \» mtssumnske ayant dit à Tarn d'eux : c Êteft-vous desceadas de là-baut? en montrant le ciel, ou éte^vous sortis de Là-jias? » ^a ârappant du pied la terre , le sauvage répondit :

M Ndus sommes yenits de beaucoup de maisons qui sont là-bas. »

Et il moQtrak la direction de MaUcca.

•c Y a~t41 loBgteiDps ? » demanda le prêtre.

L'idée du temps n'était pas formulée daas sa pensée; car après un moment de silence il rendit : c le ne sais pas ; » comme s'il eût dit z c Je ike comprends pas. »

Le missiiMmaire leur dit qu'il reviendrait les voir, mais cette promesse ne produisit sur ^ux aucune impression. Ils se retour* aèrent sur le flanc et ne s'occupèrent {^s de nous.

Nous r^odontâmes sur nos cbevaux , le cœur attristé par ce hideux spectacle, et nous reprîmes le chemin de Malacca.

Mon c(»npagnon rompit le premier le silence ; ce n'était ni un dédamateur ni un fanatique ; c'était un homme de bien, profondément catholique ; aussi il me dit fort simj^ement :

c II n'est pas vrai, docteur, vous le voyez, que les sauvages re* présentent l'homme primitif; le sauvage^ c'est l'homme dégradé, l'homme qui a perdu les notions morales. Avant d'être sauvage, il a été civilisé, et il reviendra à la civilisation en revenant aux croyances dont il a perdu le souvenir. Ici nous pouvons constater cette dégradation, cette chute, parce qu'elle s'est en quelque sorte accomiplie sous nos yeux; si nous avions les mêmes moyens d'investigation pour les moindres peuplades de l'Océanie ou de l'Amérique, nous arriverions au même résultat. »

J'étais trop vivement impressionné par ce que j'avais vu pour soutenir une controverse avec mon compagnon ; je me contentai de lui répondre :

c II est vraiment effrayant de dresser. le bilan des pertes que ces hommes ont faites. Dans l'espace d'un siècle peut-être, religion, morale, tradition, langage, transmission écrite de la pensée, se sont effacés de leurs souvenirs l La paresse la plus hideuse et l'absence de tout besoin se sont substituées aux jouissances laborieusement acquises. Vous leur avez promis de revenir les voir; mais que pourrez-vous faire pour eux? On secourt un homme qui se noie, mais il est inutile de se dévouer pour un cadavre depuis longtemps submergé.

— Vous parlez en médecin , me dit le prêtre en souriant ; mais nous, nous ne connaissons pas de malades incurables. Lazare est sorti du tombeau lorsque déjà ses chairs étaient putréfiées et détruites. Eh bien 1 avec le secours de ma foi je ressusciterai ces hommes morts à la vie morale, et je les ramènerai à Dieu et à la civilisation. Si vous connaissiez mieux ces contrées, vous apprendriez à ne vous étonner de rien et à ne vous décourager jamais. Cette pauvre race portugaise est tombée dans un état d'abjection qui vous ferait frémir si vous en connaissiez l'étendue. Vous avez vu un pauvre Hollandais élever ses trois enfants chacun dans une religion différente, suivant Timportance qu'elles ont dans ces contrées ; c'est là un calcul égoïste fort sot ; mais il n'est pas empreint de perversité, tandis que les Portugais.... Pardon, docteur, j'oubliais que ce n'est pas à moi à découvrir ces plaies honteuses, i

Lorsque nous arrivâmes à Malacca, mon compagnon fut mystérieusement accosté par un jeune homme qu'à son costume et à ises traits je reconnus pour un Portugais. Il tira le missionnaire à part et lui parla à voix basse. Le prêtre, sans lui répondre, passa furtivement sa main dans une des poches de son vêtement et la tendit ensuite en signe d'amitié à son interlocuteur. Tout cela se passa très -rapidement, mais il me fut facile de comprendre que ce jeune homme fort et dispos recevait l'aumône.

c Comment se fait-il, dis-j^ au missionnaire, que ce garçon s'abaisse jusqu'à implorer la charité? Ne pourrait-il donc pas travailler?

— Il le pourrait sans aucun doute , mais sa dignité ne le lui permet pas ; c'est un gentilhomme de la localité. Ses parents sont d'anciens négociants auquel il ne reste plus une piastre de leur fortune d'autrefois, me répondit le prêtre.

— Il reste deux bras à leur fils, qui pourrait les occuper plus utilement , il me semble, qu'à s'éventer les trois quarts de la journée.

— Il faut si peu pour vivre dans ce pays , qu'il est tout aussi facile de mendier que de travailler. D'ailleurs les travaux d'un Portugais se bornent à bien peu de chose; il fait un peu de commerce lorsqu'il a quelques sous vaillants ; il se livre quelque peu à la pêche; mais, si la tempête gronde et que la charité l'oublie, il est exposé à un jeûne sévère.

MALACCA. 22d

— C'est donc à cet état précaire que sont réduits les descendants des illustres aventuriers qui ont régné dans ce pays avec tant de grandeur et d'éclat? demandai -je tristement au missionnaire.

— A part quelques familles aisées , me répondit-il , tous les Portugais vivent au jour le jour, sans ressource assurée pour le lendemain. C'est une race déchue physiquement et moralement ; l'absence d'autorité a précipité sa ruine. Lorsque les Hollandais se sont emparés de ce pays, les liens hiérarchiques qui liaient les prêtres de Malacca à la juridiction de Tarchevéque de Goa ont été rompus. Le clergé, composé d'hommes qui, presque tous, avaient du sang indien dans le cœur , s'est par un instinct fatal rapproché peu à peu des naturels , et , en adoptant leurs mœurs dissolues, il a entraîné dans sa chute ceux qu'il était chargé de diriger et de soutenir.

— Mais il me semble, repris-je, que l'autorité de l'archevêque de Goa s'étend encore sur cette partie de l'Inde^, elle aurait donc pu prévenir le désordre que vous déplorez.

— L'autorité de l'archevêque est une autorité factice : quel moyen a-t-il de contrôler la conduite de ces prêtres? Le temps n'est plus, docteur, où les délégués du pape montaient les navires de Sa Mpjesté le roi de Portugal, donnaient eux-mêmes la route et voguaient sur ces mers inconnues pour répandre le nom de Dieu et l'autorité de la sainte Église. Aujourd'hui , hélas ! le Portugal n'a plus de vaisseaux : l'archevêque de Goa , s'il voulait visiter Achem, Rangoun, Malacca, Macao, Timor et tous ses Buffragants, n'aurait à sa disposition ni une tartane européenne, ni même une jonque chinoise, ou tout simplement une proa malaise. «

Je quittai mon excellent compatriote pour aller dtner chez un fonctionnaire anglais. En m'acheminant vers sa demeure, je songeais malgré moi à tout ce que je venais de voir , à tout ce que je venais d'entendre. Je regrettais amèrement que l'autorité des Portugais, de ces aventuriers un peu barbares, de ces pillards chevaleresques , de ces forbans catholiques , eût été tour à tour remplacée par celle des marchands de la Haye et de Londres. En entrant dans le salon sous cette impression , je trouvai la figure placide de ces flegmatiques insulaires plus triste que de coutume. La table était servie dans une immense pièce fort modestement

décorée ; les mors étaient simplement blanchis, les sièges étaient en rotins tressés , et des stores de bambou garnissaient les fenêtres. Des domestiques malais agitaient au-dessus de la table un large panka , et l'air déplacé répandait dans ce vaste appartement une fraîcheur délicieuse. On me plaça à côté d'une vielle fille méthodiste, dessédiée et jaunexomme un vieux citron. Cette charmante personne s'était pendue aux basques d'un missionnaire wesleyen, et elle était Tenue essayer sa puissance attractive , dans Tintérét du protestantisme s'entend, sur les Malais de la Péninsule. Lorsqu'on nous eut présentés l'un à l'autre, la conversation s'engagea entre nous. Je dois dire que cette vieille miss parlait le français parfaitement. Je voulais savoir d'elle quel crime mon ami le missionnaire reprochait aux pauvres prêtres portugais , et, convaincu que cette vieille harpie wesleyenne ne manquerait pas d'exagérer complaisamment leurs forfaits ^ je commençai ainsi l'entretien :

c J'ai vu bien des misères aujourd'hui , madame ; j'ai visité les débris d'une colonie portugaise , et jamais je n'avais été si afOigé par le spectacle d'une pareille dégradation.

— C'est là le résultat de l'enseignement catholique, me répondit aigrement la dame; en enlevant à l'homme l'usage de sa raison , en subaHemisant sa volonté , on le laisse tomber infailliblement lorsque ses guides spirituels l'abandonnent.

— En tout cas , repris-je en riant , ce serait la faute des pasteurs, et non pas celle du troupeau.... Au fait, je sais que les prêtres portugais....

— •Les prêtres portugais! interrompit la dame avec un p^it sourire venimeux , ce sont les seuls prêtres catholiques qui aient le sens commun. Que leur reproche-t-on en définitive? De n'avoir pas trouvé dans la Bible que le célibat fût obligatoire pour les ministres? mais ils ne sont pas les seuls, je pense. Eh bien) ils ont pris femme, ils ont des enfants, beaucoup d'enfants même.... Gela ne vaut-il pas mieux encore que é*ernbras8er les filles qui vont à confesse? »

Le diable seul peut savoir ce que voulait dire le mot embrasser dans l'esprit de la vieille wesleyenne. Aussi je repris :

€ Dans votre pensée, peut-être, cela vaut mieux; mais, lorsr qu'on a accepté volontairement une obligation , il faut la subir; et

MALACCA. 23 f

je ne sais ce qu'ils répondront aux chefs spirituels qui leur demanderont compte de leur conduit».

-r Je vais vous l'apprendre , me dit la dame en trépignant d'aise : à Tarchevéque de Goa, qui a parfois encore la hardiesse de dicter des ordres à des sujets de la reine , ils répondent qu'ils en référeront au pape; à l'évéque de Rome, ou plutôt à ses envoyés français ) ils répondent qu'ils ne relèvent que de Goa. Et, conrnie Rome est fort loin et que l'évéque de Goa n'ira pa&à Rome^ ils n'en continuent pas moins à faire suivant leur conscience et leur volonté. »

Si c'est là une calomnie méthodiste, j'en repousse la responsabilité; si c'est simplement de la médisance, je répéterai ce que j^ai dit plus haut : au milieu de cette population mêlée , les Portugais, riches et pauvres, prêtres et laïques, sont ce qu'il y a physiquement de plus laid et moralement de plus dégradé.

Les Hollandais ont possédé Malacca après les Portugais; mais ils n'ont pas laissé sur le sol malais des traces vivantes de leur passage ^ussi nombreuses que leurs devanciers. Partout où s'est abattue la race portugaise, semblable aux sauterelles d'Egypte, elle a couvert le sol de sa nombreuse postérité. Les Hollandais, au contraire, ne se reproduisent que difficilement sous la zone tropicale.

Ces peuples colonisateurs ont l'un et l'autre contracté des alliances avec les races soumises à leur domination ; ils n'ont pas partagé l'éloignement hypocrite que les Français , les Anglais et les Espagnols affectent pour les nègres et les Indiens. Et cependant l'une de ces deux races propage outre mesure sa laideur proverbiale , dans les mêmes régions où l'autre , après quelques générations , s'étiole et s'éteint.

La raison de cette différence est facile à trouver : les Portugais et les Espagnols ont porté à Sierra-Leone , à Manille, à Malacca^ à Ceylan, à Goa, un sang d'origine africaine, qui, sous l'infiuence du soleil des tropiques, a contracté une nouvelle sève , tandis que ces ^ymphatiques Hollandais , accoutumés aux brumes , n'ont pn habituer leur nature physiologique, imprégnée d'humidité, à ce contact embrasé. Aussi trouve-t>-on à Malacca fort peu de créoles hollandais; ceux qui s'y sont perpétués, sauf quelques légères exceptions, se sont alliés à des Portugais, c'est-à-dire à cinq pap-

lies de sang malais pour une de sang européen , altérée dans son essence. Néanmoins, ces alliances donnent des résultats plus satisfaisants que ceux qui sont produits par les Malaises et les Portugais.

J'ai vu des jeunes filles d'origine hollandaise blondes avec les yeux bleus; leur teint était d'une fraîcheur et d'une délicatesse parfaites. Leurs mères, basanées, ressemblaient, auprès d'elles, à ces mulâtresses que les colons de nos possessions donnent pour nourrices à leurs enfants. Avec mes souvenirs de Bourbon , je me refusais à voir autre chose dans ces créatures vêtues du sarron malais et de la chemisette flottante que les esclaves des élégantes jeunes filles dont elles étaient en réalité les mères.

Les Hollandais ne se sont pas laissé atteindre par cette misère dégradante qui afflige les Portugais ; la plupart se livrent à quelque commerce en achetant des produits indigènes aux Malais cultivateurs. J'ai vu chez l'un d'eux un diamant du mont Ophir de la grosseur d'une très-forte noisette. Cette pierre semblait avoir été roulée dans le lit d'un torrent. La surface était usée comme un verre dépoli, et il était diflicile de reconnaître, dans ce caillou d'un blanc laiteux , une pierre précieuse. Le possesseur de ce diamant l'avait acheté d'un Malais de Tintérieur à un prix très-minime ; il comptait , en le revendant , remonter un peu ses affaires. Je l'avoue , plus j'examinais ce diamant brut , moins je croyais à sa valeur fabuleuse ; et , lorsque le brave Hollandais supputait devant moi le prix inestimable de son trésor, il me faisait l'effet d'un alchimiste devant son creuset.

Le nombre des Hollandais ne s'élève pas au delà de trois à quatre cents ; leur mission providentielle sur cette langue de terre est de sauvegarder l'honneur de la beauté européenne en procréant des enfants dont les formes ne ressemblent en rien à celles des petits singes portugais.

Les Anglais ont une garnison de cipayes à Malacca ; cette troupe «st bien tenue et bien disciplinée. Elle est commandée par desofii- •ciers hindous. Un jour, je voyais un de c%s vassaux de la Grande- Bretagne passer la revue d'une compagnie ; un fonctionnaire anglais s'approcha de moi et me dit :

€ Vous êtes sans doute fort étonné, monsieur, que nous donnions une épée et des épaulettes à ces indigènes?

MALACGA. 233

— Pas le moins du inonde, monsieur, répondis-je; pourquoi serais-je étonné?

— Parce qu'en réalité on ne devrait pas donner des grades à ces gens-là ; ce ne sont pas des gentlemen. Et puisque, dans Tarmée anglaise, les gentlemen seuls sont officiers, il est absurde en apparence de faire une exception en faveur de ces Hindous.

— C'est bien le moins, repris-je, que vous laissiez croire à ces pauvres gens qu'ils comptent encore pour quelque chose dans le gouvernement de leur pays.

— Ahl très-certainement, répliqua l'Anglais, il faut qu'un intérêt politique bien puissant nous commande cette condescendance pour que nous donnions des épaulettes à des Bengalis I... Il est vrai, ajouta-t-il, que les Anglais, officiers ou soldats, peu importe, ne se commettent pas avec eux.»

Les Anglais sont peu nombreux à Malacca ; on n'y compte guère qu'une dizaine de fonctionnaires civils et quelques négociants. Mais tous les sujets britanniques sont installés dans ce pays comme s'ils devaient y passer leur vie; ils s'entourent de tout le confortable, de tous les agréments qu'on peut se procurer dans ces contrées. Leurs maisons sont gracieuses, parfaitement aérées, entourées de varandes et bâties au milieu de beaux jardins. La plupart de ces habitations sont situées sur le bord de la mer , et , dans les jours de grande marée, le flot vient mourir sur le seuil en murmurant une plainte harmonieuse.

Il y avait jadis à Malacca un collège anglo-chinois ; cet établissement avait été fondé dans un but religieux et surtout commercial, comme toutes les œuvres philanthropiques entreprises par les Anglais. Ce collège a donné quelques sinologues fort remarquables; il a produit des consuls sachant le chinois et pouvant traiter directement les affaires de leur pays avec les autorités du Céleste Empire; mais, religieusement parlant, il n'a pas eu le moindre résultat. La propagande protestante n'a pas de succès auprès des populations asiatiques ; j'ai dit ailleurs la cause de son impuissance.

Le gouverneur anglais de Singapore , de Malacca et de Pinang , est fastueusement appelé par les Anglais le gouverneur du Détroit, Ce fonctionnaire réside alternativement dans l'un des trois pays qu'il est chargé d'administrer. A Malacca , il habite l'ancien château hollandais qui domine la rade; à Singapore et à Pinang, ses

tu DE FRANCE EN CHINE.

pftlaîff sont bâtis sur le sommet le plus élevé des deux îles. Les demeures de cet agent anglais , posées sur des points culminants, comme un observatoire, révèlent en quelque sorte le genre de service qu'il rend à son pays.

Le gouverneur du détroit est une sentinelle vigilante, chargée de pousser le cri d'alarme si une puissance européenne tentait de s'établir dans ces contrées, et prêt à pousser un cri de guerre si des éléments de sédition se montraient à Manille ou à Java. Quand des vaisseaux espagnols ou hollandais passent à Thorizon de Singapore , de Malacca et de Pinang , et que la vigie signale les trois vedettes sur lesquelles flottent les couleurs anglaises , de tristes appréhensions doivent traverser le cœur des fidèles serviteurs de ces deux nations ; car ils se disent certainement que la sentinelle qui veille toujours finit tôt ou tard par surprendre son ennemi pendant qu'il sommeille 1

Les Portugais et les Hollandais, à force de persévérance et d'énergie , ont accoutumé les Malais au joug européen , et les Anglais recueillent aujourd'hui le prix dû à leurs intrépides devanciers. Mais si , après avoir subi pendant plus de trois cents ans la domination étrangère , tout sentiment d'indépendance nationale s'est éteint dans le cœur des indigènes de Malacca , ils n'ont renoncé ni à leurs coutumes ni à leur religion.

Aux beaux temps de la domination portugaise , saint François Xavier a prêché pour ces Malais récalcitrants ses plus beaux sermons ; il a accompli sous leurs yeux les miracles les plus authentiques; mais ils ont résisté aux prédications et aux prodiges ; ifs ont bouché leurs oreilles pour ne pas entendre ; ils ont fermé les yeux pour ne pas voir. Et cependant le saint apôtre des Indes avait été précédé à Malacca par de vaillants convertisseurs : ce pays avait été conquis par une bande qui n'entendait pas raillerie qusaid il s'agissait d'amener les gentils à la foi évangélique !

Ils leur faisaient bâtir des églises à coups de rotin, et, lorsqu'ils n'accomplissaient pas ces travaux pieux avec assez de ferveur , ils flambaient les mécréants et faisaient tomber sur leur peau du lard enflammé ou de la cire d'Espagne fondue. Eh bien I rien n'y fit, ni les sermons, ni les miracles du P. Xavier, ni les coups de rotin, ni le lard enflammé . ni la cire d'Espagne fondue de ses prédécesseurs.

MAIÀCCA. 23IÎ

Les HcHandaift, qui succédèrent aux Portugais, ne se préoccupèrent pas trop du salut de leurs vassaux : ils leur laissèrent croire ce qu%. voulaient ; mais , s'ils se montrèrent fort accommodants sous le rapport des croyances, ils commirent maintes violences et maintes exactions pour obtenir beaucoup de poivce à bon marché. Somme toute , la charge hollandaise fut plus légère à porter pour Téléphant malais que ne Tarait été celle que lui avaient imposée les Portugais.

Aujourd'hui , il faut le dire hautement , au souvenir du passé les Malais doivent bénir la domination anglaise. L'autorité ne pèse nullement sur eux , ils sont complètement libres de leurs actions, ils pensent ce qu'ils veulent, et je connais bon nombre d'États en Europe , en l'an de grâce 4852 , qui se contenteraient avec raison d'une administration aussi tib^ale que eeHe qui régit cette colonie. La propagande religieuse des Anglais s'iest bornée à la distribution de quelques Bibles imprin^es en langue malaise. Les livres saints ont été facilement acceptés ; mais je suis sûr qu'ils ont été fort rarement lus.

Toutefois, il ne faut pas conclure que les moyens employés par les Européens pour faire des chrétiens de ces opiniâtres musulmans aient été cause de leur insuccès. La résistance qu'opposent les sectateurs de l'islamisme à accepter les vérités évangéliquestient à un fait inhérent à la race asiatique et au climat sous lequel ils vivent. S'il se fûit seulement agi de- vaincre une résistance basée sinr la foi , les sermons du P. Xavier auraient converti les plus entêtés.

Les Malais de Malacca sont en général cultivateurs ou artisan»; ils travaillent les métaux, confectionnent des vêtements, et se livrent quelque peu à la menuiserie. Ce sont les seules industries que leur permettent d'exercer les laborieux Chinois. Les cultivateurs vivent surtout dans l'intérieur des terres , où la principale culture est celle du riz. Les rizières n'existent qu'à une certaine distance de la ville ; c'est à cette circonstance qu'il faut attribuer la parfaite salubrité dont jouit Malacca. On dit que le sol de ce pays est pauvre et improductif; c'est probablement en comparant sa fécondité à celle des terres presque vierges de la province de Walesley, de Pinang et de Singapore , qu'on a cru pouvoir dire que le sol était stérile.

Je me sin» trouvé à Malacca pendant la récolte du riz; les

champs étaient couverts de moissons abondantes , et le chaume s'inclinait sous le poids des graijds mûrs et bien nourris. Les cultivateurs , abrités sous de grands chapeaux en bambous , aidés de leurs femmes et de leurs enfants , abattaient la récolte , et leur peau nue se confondait avec les jaunes épis. Dans ce moment , cette terre avait les apparences de la fécondité , et les paysans que j'interrogeais me répondaient qu'ils étaient satisfaits de leur récolte. D'ailleurs, c'est bien plus avec du fruit et des poissons que se nourrissent les indigènes qu'avec du riz. Leurs vergers et la mer suffisent à leurs besoins.

Il n'existe pas de Malais riches dans ces contrées ; presque tous travaillent pour vivre , si toutefois l'on peut appeler un travail les distractions auxquelles ils se livrent. Ce n'est que sur cette vieille terre d'Europe que le travail est âpre et répugnant; mais dans ces beaux pays de l'extrême Orient , pour peu qu'on gratte la terre , elle produit d'abondantes récoltes.

Les hommes de la côte dédaignent môme toute espèce de culture ; la mer , qui sourit à leur naissance et les berce tout enfants sur son sein , détermine leur vocation ; ils sont presque tous marins. Malheureusement, ils n'exercent pas cette profession avec un désintéressement poétique ; ils font rarement de l'art pour l'art , mais seulement parce qu'ils aiment à courir les aventures , en allant chercher au loin des ennemis à combattre ou à dépouiller.

A vrai dire , ce sont les Chinois qui forment la partie aisée de Malacca ; la plupart des industries sont entre leurs mains , et un grand nombre d'entre eux ont des sommes considérables engagées dans le commerce des produits du sol. La liberté dont ils jouissent dans cette ville la leur a fait adopter comme une véritable patrie, et il est des familles qui s'y perpétuent depuis plus de deux cents ans.

Leur prédilection pour Malacca est telle que , lorsque dans le détroit un Chinois a fait fortune, et que, par des motifs que nous ne nous chargeons pas d'expliquer , il ne veut pas rentrer dans le Céleste Empire , c'est cette ville qu'il choisit pour s'y fixer définitivement. Je demandais un jour à un marchand de cette nation la cause do cette préférence; il me répondit en souriant :

c Ah ! c'est qu'il y a à Malacca un bien beau cimetière ! >

Le cimetière chinois de Malacca est effectivement fort beau et fort curieux. C'est sur une vaste colline , où croissent à profusion

MALAGGA. 237

des arbustes odorants, que sont bâtis les tombeaux. Ces monuments ont la forme d'un fer à cheval; l'enceinte intérieure est recouverte d'une dalle en granit sur laquelle sont gravés des caractères ; et c'est là que les fils respectueux viennent chaque année accomplir les cérémonies prescrites par les rites.

Les tombes sont fort éloignées les unes des autres , et chacune d'elles est ombragée par des ipomeas violets et des cystes roses qui les embrassent de leurs rameaux flexibles. On arrive au pied de la colline en suivant le chemin qui borde la mer, lequel est ombragé par des cocotiers dont les feuilles sonores répètent le bruit harmonieux des vagues. Lorsqu'on a vu le cimetière de Malacca , on comprend que les Chinois , qui , pendant leur vie , aiment à être bien vêtus , bien logés, bien nourris, aient choisi un emplacement aussi riant pour dormir du dernier sommeil.

Les premiers Chinois qui se sont établis à Malacca ont épousé des Malaises. Aujourd'hui , ces familles ne s'allient plus qu'entre elles. En observant rigoureusement cette coutume, ces hommes singuliers sont parvenus à confectionner des femmes parfaitement semblables à celles du Fo-kien et de Kuan-Tong. Toutefois , ils ne les ont pas obligées à se comprimer les pieds.

Enfin ils ont fondé à Malacca une petite Chine, comme ils font dans leurs appartements une forêt avec des arbres nains ; et la colonie chinoise n'est pas ce qu'il y a de moins curieux à observer dans ce pays.

J'aime Malacca de prédilection , et j'ai retracé avec plaisir tout ce que j'y ai vu pendant quatre relâches consécutives. Le motif de ma préférence est fort naturel : Malacca est le pays de la Malaisie le plus anciennement occupé par des Européens , par ces braves Portugais dont j'ai dit un peu de mal et dont je pense beaucoup de bien ; car jamais peuple au monde n'a donné de pareilles preuves d'intrépidité. Pendant plus de soixante ans , quarante mille hommes de cette nation tout au plus ont fait trembler les puissances barbaresques, les Arabes , les Mameluks et l'Inde, depuis Ormuz jusqu'en Chine. Si on suppute le nombre des combattants qui leur étaient opposés , il est facile de se convaincre que ces soldats endiablés n'étaient pas un contre cent !

En 4511, Albuquerque vient mouiller devant Malacca pour tirer vengeance de la mort de quelques matelots portugais. 11 apprend

%tB DE FRÂKCS EN CHINE.

à sea arrivée qu'an de ses metlteurs amis , nommé Ainujo , <e8t esire les jsaaiiis du sidtam, et il bésite à livrer Tassai:^ dans la cmiiite de ix>mpromeUre la vie de cet homme. Mais le digae com* pagnoa du graad capitaine lai fait seciètement t^iir ces «impies mots : « Ne pensez qu'à la gloire et à TavaMage du Portugal ; si je ne puis être un instrument de yotre victoire^ que je n'y sois pas «m c^stacle 1 » L'assaut est livré, la ville est prise; et Malaoca fut^sidant cent ans sous la domination portugaise la TiUe la plus Sorissante de la Malaisie.

Aussi , 'dans cette cité aujourd'hui silencieuse, chaque objet évoque un souvenir. Le fort qui protégeait la ville et qui jonche le sol de ses débris a résisté aux Hottes réunies de Patane» d'Achem et de Sumatra. L'enoeinte ruinée a sauvé de la mort ces glorieux aventuriers, ces demi-dieux chrétiens dont les Indiens disaient : a Us sont plus que des hommes 1 Heureusement Dieu a voulu qu'il y en eût peu , comme il y à peu de tigres et de lions , afin qu'ils ne détruisissent pas l'espèce humaine. > Toutes xses oiaisoBS près* que désertes ont vu franchir leur 4seuil par les rajahs du détroit , humbles comme des vassaux, et ont reçu tons les trafiquants de l'Inde. Ces rues solitaires oai vu rouler des tonnes d or sur leurs pavés ébranlés. Enfin , chacune des pierres qui tombent de ces mciuiments ruinés porte avec elle un grand souvenir; car elles se sont élevées en murailles à la voix d'Albuquerque , et elles ont entendu la parole de saint François Xavier I

Les Portugais ont possédé Malacca de 4544 à 4644; à cette époque, des marchands hollandais corrompirent un misérable gouverneur qui leur livra la ville. Les troupes portugaises, qui n'étaient pas dans le secret de cette trahison, se jetèr^it sur leurs armes à l'approdie des Hollandais et se battirent résolument , mais elles succombèrent. Pendant que cette action se passait , les perfides Néerlandais payèrent à leur manière le misérable coupable de cette trahison : ils le poignardèrent pour ne pas lui compter les cinq cent mille livres qu'ils lui avaient promises. Lorsque l'acquéreur de cette odieuse victoire se trouva en présence du commandant des forces portugaises , il lui dit insol^onment :

c.Quand votre nation reprendra-trelle ce pays? 7 — Quand vos péchés seront plus grands que les noires, > répondit simplement le Portugais.

MALACfiÂ. 239

Attjcmrdliiui les mardiands de la Haye soiil; partis; «• sont las maicfaBiiâs de Londres qui r^nent à Malacca , et le Portugal continue son expiation.

Slngapore..

Siogapone n'existait pas il y a trente ans; quelques habitations malaises perchées sur le rivage, demeures de pirates et de pécheurs, marquaient seules la place sur laquelle devait plus tard s'élever une ville florissante. C'est le génie anglais, c'est l'activité européenne qui ont fondé cette grande cité, qui ont contraint sans vielence, par l'appât seul du lucre et du bien-être, toutes les races de rindo-Ghine à peupler ce coin de terre. Mais le génie anglais s'est aidé d'un puissant auxiliaire pour établir en moins de trente ans, sur cette plage déserte, une ville de soixante et quinze mille âmes. Cet auxiliaire irrésistible, c'est la liberté 1

Dans ce port , les marchandises de toutes les provenances sont reçues en toute franchise ; le Stngapore Free-Press (la Presse libre de Singapore) offre à tous les habitants un organe de publicité , et dans les rues , encombrées de marchandises de toutes les nations du monde, l'iman coiffé de son turban, le bonze drapé dans sa longue robe , le brame presque nu , coudoient le ministre protestant étranglédans sa cravate blanche et le missionnaire catholique enseveli dans sa soutane. La liberté commerciale, la liberté civile, la liberté religieuse, sérieusement pratiquées, ont fait af£Luer sur ce point, naguère inhabité , plus de population et de richesse que les Espagnols, les Portugais et les Hollandais, avec leurs lois prohibitives, leurs systèmes de violence et leur intolérance religieuse, n'en concentrèrent jamais à Goa, à Manille et à Java l

Aussi cette ville, édose en quelque sorte au souffle de la liberté, présente-t-elle un aspect fort différent des anciennes possessions européennes. Lorsque les pFeniiers navigateurs débarquai^it sur un

â40 DE FRANCE EN CHINE.

point à leur convenance, ils s'en emparaient par la violence; ils amoncelaient pierres sur pierres pour bâtir un fort , et ils entouraient d'une enceinte percée de meurtrières et hérissée de canons les maisons de ceux qui, les premiers, osaient occuper le sol volé par la conquête. Les Anglais ont procédé d'une tout autre manière dans la Malaisie : ils ont acheté tout simplement les points qu'ils voulaient occuper. Ce procédé vulgaire est, il faut en convenir, plus honnête que le premier; il étonne quelque peu nos préjugés barbares (car notre éducation classique nous force à considérer comme légitimes les vols à main armée que commettent les nations) , mais il est conforme à l'équité.

Aussi les Anglais n'ont- ils pas entouré Singapore de murailles et de créneaux ; les maisons se sont disséminées sur les coteaux arrondis de l'Ile avec une entière indépendance. Ils ont sacrifié au préjugé militaire en établissant un petit fort sur un coin de terre qui avance dans la mer ; mais celte construction , de l'aspect le plus pacifique, est armée de canons à demi rouilles, lesquels sont servis par des cipayes inoffensifs : cet appareil suffit pour faire croire aux Malais que cette place est inexpugnable.

La Sirène mouilla dans la grande rade de Singapore devant la ville anglaise. Lorsque pour la première fois on jette l'ancre dans ce port immense , on est émerveillé en contemplant les construc^ lions navales qui se balancent sur ces eaux tranquilles. Tous les pavillons et toutes les machines flotlantes inventées depuis Noé semblent s'être donné rendez-vous en ce lieu. On y voit des jonques chinoises , véritables arches flottantes , de lourds vaisseaux cochinchinois , imitation barbare des constructions européennes, des proas de Holo effilées comme un poisson, des chebecs arabes, sveltes et élancés, de vieux sabots de Siam qui flottent depuis les Argonautes, des bateaux à vapeur de la Compagnie, puis les pavillons de Hollande, d'Espagne, de Portugal , et parfois même le drapeau français!

Singapore, vu de la rade, a une charmante physionomie. Les blanches habitations sont entourées de muscadiers et de girofliers ; on voit que chacun s'est fait son nid en ne consultant que sa fantaisie et son goût. La ville des Anglais, véritable volée d'oiseaux abattus au milieu des arbres et des fleurs, est séparée de la ville commerçante par une espèce de crique , dans laquelle coule

une rivière qui descend des parties supérieures de Ttle. Je m'embarquai sur une pin^e malaise pour me rendre à terre; mes rameurs engagèrent leurs bateaux dans la rivière, dont l'entrée étroite est défendue par le fort dont j'ai parlé, et ils me débarquèrent sur la rive droite. On m'avait signalé London-Hotel comme le meilleur boarding4iouse de la colonie, et ce fut là que j'allai m'installer. Le maître de cet hôtel , M. Dutroncoy , est un homme de contrefaçon belge, qui a tour à tour l'attention d'être Français, Anglais ou Hollandais, suivant les besoins du moment; le fait est qu'il peut donner le change sur sa nationalité aux polyglottes les plus distingués. Lorsque j'arrivai, il s'avança vers moi la casquette à la main , et , à la vue d'un énorme paquet que je portais moimême, il comprima un sourire imperceptible et me dit : c Monsieur est Français , sans doute?

— Oui, monsieur Dutroncoy, lui répondis-je.

— Oh ! monsieur sait mon nom ! Eh bien , sans vanité , cela ne me surprend pas. Moi aussi , je dois être Français 1

— Gomment ! vous n'en êtes pas sûr?

— Mon Dieu non ; j'ai longtemps parcouru le monde, comme dit la chanson; et, ma foi, j'ai oublié le point de départ.... Mais je dois être Français; car j'aime le café et le grand Napoléon ! i

Je me rendis à ces preuves convaincantes, et je tendis la main à mon compatriote; il m'installa dans une charmante chambre au rez-de-chaussée, humble comme la cellule d'un anachorète; les murs étaient nus, blanchis à la chaux ; deux chaises en rotin , une immense cuvette en porcelaine de Chine, une table et un lit composaient tout le mobilier. Les lits de Singapore valent la peine d'être décrits : ce sont de grands cadres en jonc cachés sous une moustiquaire, garnis d'une natte de palmier et de deux traversins. On couche sur ces lits vêtu d'une moresque , vaste pantalon en toiW du Bengale, et on y dort parfaitement rafraîchi par l'air de la nuit, qui circule librement tout à l'eniour.

L'hôtel de M. Dutroncoy est bâti au milieu d'un vaste jardin où croissent librement les grands arbres des tropiques. Les murs sont percés de grandes fenêtres très-rapprochées les unes des autres et garnies de stores de bambou , qui font ressembler cette maison à une volière.

Le soir même de mon arrivée, j'allai dîner chez M. Balestier, 193 p

&é2 DE FBANCIE EN GfimE.

•consul général des États-Unis, lequel est un homme distingué et d'une bienveillance parfaite. L'habitation de M. BalesUer est à vingt minutes à l'est de Singapore, du côté d'un grand yiUage appelé Campon-Glan; elle est située au centre d'une vaste propriété plantée de cannes à sucre.

Les avenues par lesquelles on arrive à cette demeure sont ombragées par des cotonniers en arbre, des bananiers, et bordées d'ananas, dont les fruits d'or portent sur leur sommet une aigrette d'un vert glauque. Je fis ea palanquin le trajet de la ville chez M. Balestier.

Le nom de palanquin ne saurait s'allier, dans la pensée de ceux qui n'ont pas visité Singapore et Pinang, avec l'idée d'un véhicule traîné par un cheval ; car on peut croire qu'il s'agit d'un de ces cercueils dans lesquels on promène les vivante à Calcutta, d'une de ces boîtes lugubres portées par des hommes, dans lesquelles les nababs de l'Inde exécutent de longs voyages. Mais dans cette partie de la Malaisie on donne le nom de palanquin à une espèce de caisse longue portée sur quatre roues. Ge char, dans lequel on ne peut tenir plus de deux en face l'un de l'autre, est garni de persiennes qui laissent circuler l'air dans l'intérieur, et il est tendu d'une étoffe légère. Un coureur, appelé un says dans le pays, se tient à la tête du cheval pour le diriger et l'exciter; ce sont ordinairement de débiles Bengalis ou les plus pauvres des Malais qui font ce pénible métier.

C'est pitié de voir ces hommes , pour la plupart exténués par la misère, courir haletants des heures entières. Le costume de ces malheureux est des plus simples : ils ont les jambes et les pieds nus, le buste découvert, les cheveux cachés sous un mouchoir de coton roulé en turban autour de la tête; ils ne portent pour tout vêtement qu'un caleçon maintenu par une ceinture audessus des hanches et qui ne dépasse pas le genou.

Lorsque j'arrivai devant la demeure de M. Balestier, il était nuit; des domestiques chinois vêtus de blanc, leur longue queue bien peignée , vinrent au-devant de moi en portant des torches enflammées, et un pion indien, enveloppé dans une longue robe blanche et coiffé d'un turban de mousseline, me conduisit auprès du maître de la maison. Les Américains et les Anglais savent seuls vivre en ce monde. Leur amour du confort leur suggère

mille raffinements qui nous sont inconnus; ils adoptent toutes les coutumes que l'attrait du Ineor-étre a révélées à tous les peuples de la terre, tandis que nos compatriotes, fonctionnaires ou négociants, craindraient de prendre radne à l'étranger s'ils s'y établissaient convenablement. On me conduisit au premier étage; je traversai une varande splendidement éclairée par des globes en verre remplis d'huile de coco, et j'entrai dans une longue ga> lerie formant cinq vastes pièces séparées par de légères cloisons percées à jour et illuminées avec des bougies enfermées dans des verrines.

Mme Balestier a rassemblé dans cette galerie toutes les raretés de l'Inde et de la Chine; elle n'a pas seulement mis à contribution les œuvres artistiques des habiles ouvriers de ces contrées, mais aussi les raretés de la terre et des mers. Chacune des séparations dont cette galerie était coupée avait en quelque sorte sa spécialité : dans l'une, il y avait la bibliothèque, composée de livres écrits dans toutes les langues d'Europe; dans une autre, une . collection de coquilles enfermée dans des armoires d'ébène vitrées; dans une autre encore, des sculptures en sandal ou en bambou de Chine, des incrustations de l'Inde, ou des peintures représentant la théogonie brahminique et les transformations de Bouddha.

Toute la société anglaise et américaine était rassemblée chez M. Balestier; je trouvai là tout ce que Sîngapore comptait de gentlemen, de jolies misses et d'élégantes ladys. Après soixante jours de mer, dont la monotonie n'avait été interrompue que par une courte relâche dans le pays barbare de Malacca, j'éprouvai une vive surprise en me trouvant tout à coup au milieu d'une so« ciété européenne, dans un des palais féeriques de l'Orient ! Ces clartés éblouissantes, ce luxe asiatique, cette atmosphère tiède, parfumée par la douce haleine de ces femmes rayonnantes de fraîcheur et de grâce, me donnèrent le vertige, et je perdis presque la tôte lorsque Mme Balestier me chargea d'offrir mon bras, pour passer à table, à une jeune miss dans tout l'éclat de sa beauté britannique, et qui parlait le français aussi purement qu'une Parisienne. La salle à manger était au rez-de-chaossée ; de grandes fenêtres ouvertes sur les jardins laissaient pénétrer les senteurs qui, le soir, s'échappent du sein des fleurs, et Tcm

voyait, dans les ténèbres, se jouer les insectes lumineux de la nuit, semblables à des étincelles animées. Aux quatre coins de cette vaste pièce se tenaient de jeunes Chinois, agitant un de ces immenses éventails, peints de diverses couleurs, dont on attribue à tort l'invention aux Japonais. Ces éventails sont originaires de l'Inde, où on les fabrique avec les feuilles et le pédoncule du palmier-raquette.

Chaque gentleman avait derrière lui un domestique indien ; ces serviteurs attentifs étaient vêtus d'une tunique blanche et portaient des anneaux de cuivre et d'argent aux doigts de leurs pieds nus. Les dames étaient servies par des enfants chinois de douze à treize ans ; ces serviteurs attentifs avaient la tète fratchement rasée et la queue bien peignée ; ils étaient vêtus d'un cham très-blanc , et leur pantalon était attaché au jarret par un ruban rose. Leur physionomie était spirituelle et douce ; ils épiaient les moindres désirs de leurs charmantes maîtresses et se hâtaient de les devancer.

Ces enfants d'une propreté exquise, aux manières prévenantes, à la figure pleine de gentillesse et d'espièglerie, vêtus avec une certaine élégance, ne sont pas précisément des domestiques; leurs fonctions se rapprochent de celles que remplissaient jadis les petits pages auprès des belles châtelaines, et, en examinant celui qui était spécialement attaché à la charmante miss auprès de laquelle j'étais assis , je voyais en lui un petit Jehan de Saintré d'un jaune tendre. Cefi petits garçons servent de femmes de chambre aux- dames anglaises ; ce sont eux qui sont chargés de lacer les brodequins, d'agrafer les robes.... Mais, lorsqu'ils atteignent l'âge de quatorze ans, on les affranchit de leur doux servage, et ils sont remplacés par de plus jeunes qu eux. On dîna à la française, c'està-dire que les hommes accompagnèrent les dames en sortant de table, et la soirée se prolongea bien avant dans la nuit.

Au moment où l'on se disposait à se retirer, un éclair traversa l'espace, un vent frais et violent souffla à travers les branches d'arbres et les cannes inclinées, et une pluie accompagnée de tonnerre tomba avec furie. Cet orage dura à peu près une demiheure; à peine fut-il apaisé, que les says, mouillés jusqu'aux os, nous apparurent devant la maison, tenant d'une main les chevaux attelés aux palanquins et prêts à partir. Ces pauvres gens sont

SINGAPORE. â4$

habitués à une telle obéissance que, malgré la pluie battante, ils n'avaient osé s'éloigner un moment pour se mettre à l'abri.

J'allais regagner Singapore, lorsque Mme Balestier m'appela auprès d'elle.

« Nous désirons, me dit cette excellente dame, vous garder auprès de nous le plus longtemps possible; ne rentrez pas ce soir à Singapore. M. Wampou, notre voisin, vous offre l'hospitalité; acceptez-la; demain M. Balestier vous fera visiter la ville malaise. »

Croyant que M. Wampou était un des gentlemen que j'avais vu» à diner, je me hâtai de répondre :

« Veuillez bien, madame, me dire lequel de ces messieurs est M. Wampou, afin que je le remercie de son invitation.

— M. Wampou, reprit Mme Balestier en riant, est un négociant chinois de nos amis, qui n'est pas ici.

— Comment î m'écriai-je , un Chinois, un vrai Chinois m'offre l'hospitalité 1 Mais c'est fabuleux ! je veux aller le voir immédiatement. 1

Mme Balestier appela Atay, sa petite femme de chambre chi> noise, lequel me conduisit à mon palanquin. Deux Indiens munis de torches m'accompagnèrent, et trois minutes après j'étais de— vant l'habitation de M. Wampou. Je descendais à peine de mon palanquin , lorsque je fus salué d'un hourra trois fois répété , et d'un France and England for ever! Un pion hindou vint vers moi en s'inclinant; je le suivis, et je trouvai trois otiiciers anglais attablés sur une terrasse autour d'un punch à la glace. Ils se levèrent en m'apercevant, me tendirent la main et me firent asseoir auprès, d'eux. Après un échange de how do you do , de thank you et autres banalités , nous en vînmes aux explications , et nous reconnûmes qu'il était difficile que la conversation devînt vive et animée, car ils ne savaient pas plus de français que je ne savais, d'anglais. Nous essayions de nous consoler de ce contre-temps en chantant le God save the queen, en débitant alternativement des speeches en français et en anglais, et en buvant force rasades^ lorsqu'il nous arriva un secours inespéré.

L'Indien qui m'avait introduit s'avança vers moi, s'inclina plusieurs fois et me dit :

« Vous ne parlez pas l'anglais, monsieur?

— Pas un trattre mot, mon ami.

— Eh bien 1 monsieur, je vous servirai d'interprète; il ne faut I»is que ces messieurs croient qulls pourraient dire en votre présence tout ce qu'il leur plairait parce que vous ne comprenez pas lear langue.

— Mais vous-même, comment savez-vous le firançais? -^ Comment ? parce que je suis Français.

— Vous êtes Français ! et de quel pays ?

— De Chandernagor, monsieur; je m'appelle Ali; M. Wampou m'a mis ici pour vous servir, et, en ma qualité de compatriote, je vous suis tout dévoué. »

L'homme qui me parlait ainsi était grand et élancé ; son teint était noir, ses grands yeux vifs, sonnez aquilin et ses dênti blanches. Il portait un vaste turban de couleur; à son oreille brillaient deux diamants ; une robe serrait sa taille, et un long pantalon tombait sur ses pieds nus.

Les Anglais rirent beaucoup de cet incident; quant à moi, il m'attrista profondément. Je songeai avec amertume que notre domination et notre influence étaient à jamais perdues dans les ccfntrées où cet homme était né. Le tendre attachement de ce Blondel indien pour la France avait quelque chose de noble et de désintéressé qui me touchait ; en effet, combien de gens ignorent dans notre pays que la France possède encore quelques débris de ses antiques établissements des Indes î Et si demain on nous demandait de sacrifier les pauvres souvenirs de notre gloire passée , les colonies productives de Chandernagor et de Pondichéry, en échange de quelques avantages concédés aux colonies onéreuses des Antilles et de Bourbon, il est probable qu'une partie du pays souscrirait sans peine à cette honteuse proposition, car les Français de l'Inde n'ont pas le bonheur d'être des nègres abrutis par 'un long esclavage; depuis les temps les plus reculés, ils ont le malheur d'être civilisés , et les législateurs de la France ne les ont pas jugés dignes d'être représentés. Et cependant , j'en demande pardon à mes amis les ultra-abolitionnistes, les populations indigènes de l'Inde avaient bien plus de droits aux bienfaits de nos nouvelles institutions que les noirs affranchis, qui n'ont d'autre éducation préparatoire qu'un long asservissement.

Il était trois heures du matin lorsque Ali me conduisit dans la

SINGAPOBE. âé7

chancre qui m'était destinée. A Malacca j'avais failli ne pas dtner le ^premier jour de mon arrivée; à Singapore j'avais dîné pendant quatre heures. A Malacca je n'avais pas pu me coucher faute d'un lit; à Singapore j'en avais deux à ma disposition. En définitive, cette horrible civilisation a du bon, et le côté pittoresque des pays qui retournent à la barbarie n'est pas un aliment suffisant pour les tempéraments européens.

Le lendemain, lorsque Ali entra dans ma chambre pour m'apporter une tasse de thé à la crème, ce premier déjeuner d'un gentleman anglais , les rayons affaiblis du soleil se jouaient à travers les lames des stores chinois , et un air embaumé répandait une délicieuse fraîcheur dans ma charmante cellule. Ne sachant tn>p l'heure qu'il était et craignant d'être attendu chez M. Balestier, je dis à mon Indien :

« Gomment donc vais-je faire pour me rendre chez M. Balestier et de là à Singapore?

— Votre palanquin vous attend , me répondit l'Indien ; il sera prêt dans quelques minutes.

— Ah ! mon palanquin m'attend ; c'est fort heureux. Quand donc est-il arrivé ?

— Il a passé la nuit ici , dans la crainte que vous n'eussiez besoin de lui.

— Et le cheval ?

— On l'a dételé , et il a pu paître en toute liberté aux alentours de la maison.

— Mais le says , où a-t-il dormi? Qui donc lui a donné à mai^er?

— Comment ! monsieur, vous vous préoccupez de ce qu'a fait votre says? Probablement il a dormi s'il avait sommeil, et il a mangé s'il avait du riz.

— Mais où a-t-il dormi ?

-—Où? mais sous une porte, sur la terre, dans le corridor, que sais-je? Comment cela peut-il préoccuper monsieur^ de savoir où le says a dormi? »

En disant ces mots, Ali releva un des stores , et il ajouta :

c Voyez, monsieur, voilà votre says qui vous intéresse si fort; il se promène dans le jardin. »

Le says était un jeune Bengali de vingt ans, noir comme de la

suie, long, miace, efflanqué, d'une maigreur excessive et d'une physionomie tout européenne. Lorsqu'il conduisait mon palanquin, il était aux trois quarts nu ; dans ce moment il était enveloppé dans une longue pièce de mousseline très-propre, mais usée; il grelottait de tous ses membres sous ce léger vêtement, et semblait humer avidement les rayons du soleil, c Allez demander à cet homme s'il a faim, dis-je à l'Indien.

— C'est inutile, me répondit-il sentencieusement, un Bengali a toujours faim; il est rare qu'il satisfasse complètement son ap> petit. >

Cependant il appela le says et me rendit cette réponse :

«c Sans doute, j'ai faim; je n'ai pas mangé depuis hier midi, s

Aussitôt je pris sur ma table du biscuit américain qu'on m'avait

servi avec le thé et je le lui offris ; mais il le refusa absolument.

Ali , qui riait de ma surprise, me dit :

a Monsieur ne devait pas toucher le biscuit, s'il voulait que le

Bengali le mangeât.

— Donnez-lui donc alors un morceau de viande , du riz , enfin quelque chose de ce que vous mangez, > repris-je.

Ali obéit ; mais , en voyant de la viande , le says s'éloigna avec horreur.

« Il est de bonne caste , ce Bengali , il ne mange pas la chair, observa Ali en riant.

— Eh bien 1 donnez-lui simplement du riz. »

Voici la réponse que fit le says à cette nouvelle offre :

c J'accepterais volontiers du riz cru , mais je n'ai pas de vase

pour le faire cuire. Je ne veux pas manger un aliment préparé

par quelqu'un qui n'est pas de ma caste.

— Qu'il aille au diable avec ses délicatesses 1 m'écriai-je quand Ali m'eut rendu sa réponse , et qu'il attelle le cheval au palanquin. )>

Le pauvre says comprit mon exclamation sans qu'on la lui expliquât ; il s'éloigna en souriant tristement. Notre compatriote de Chandernagor avait bon cœur ; il s'empressa de donner deux bananes au Bengali , lequel les accepta avec joie. Il nous tourna le dos, s'assit au soleil et mangea avec sensualité la maigre pitance ({u'on lui avait donnée. Pendant que j'observais avec intérêt mon pauvre says, je dis à Ali : « Et vous, de quelle caste ètes-vous?

— Moi, répondit-il avec orgueil, je suis musulman, et je sais que tous les hommes sont égaux.

— Ainsi vous mangeriez de tout et avec tout le monde?

— Sans doute, je mangerais avec tout le monde; mais je ne mangerais pas de la viande d'un animal qu'un chrétien aurait tué.

— Eh bien I moi qui n'ai pas les mêmes délicatesses , je vous charge de me préparer un poulet pour mon déjeuner de* demain. »

L'habitation de M. Wampou est moins grande que celle de M. Balestier; mais il y règne la même élégance et le même confort. Le jardin qui entourait la maison était très-^bien cultivé, les plates-bandes étaient bordées d'ananas dont la douce senteur parfumait l'air.

« Combien un ananas vaut-il à Singapore? » demandai-je à Ali.

Pour toute réponse , il dit au says qu'il pouvait en couper un pour finir son repas. C'était me dire fort éloquemment que ce fruit n'avait aucune valeur. Lorsque l'Indien l'eut épluché, il le saupoudra de sel; on m'assura, à Singapore, que les naturels ne le mangent jamais autrement, afin de prévenir les indispositions qui résultent de son usage.

Lorsque j'eus rejoint M. Balestier, nous partîmes peu après pour Singapore. M. le consul général des États-Unis me fit mon* ter dans sa voiture. Il n'aurait pas permis que son hôte le suivit dans un vulgaire palanquin. Nous étions commodément inslallés et nous volions sur le chemin de Singapore, lorsque, par hasard, je jetai les yeux sur le says qui nous conduisait. Je l'avoue, je fus frappé d'étonnement; cet Indien était le modèle le plus parfait de la beauté humaine que j'eusse contemplé jusque-là. C'était la beauté juvénile poétisée par les artistes grecs dans les types de Ganymède et d'Endymion. Ses cheveux longs et bouclés flottaient sur ses épaules ; ses yeux bleus, ombragés de longs dis , étaient pleins de langueur ; ses membres fins et délicats étaient charmants comme ceux d'une femme

Seulement le Ganymède , l'Endymion de Singapore était noir comme de l'ébène. Mais peu importe; on voyait, malgré les assertions des anthropologistes, que Dieu avait tiré du même moule les beautés adorées des Grecs et ce pauvre Bengali. Si nous avions

eacore vécu au temps des prodiges oa seulement des fables*, j'aurais cru volontiers que, chassé de l'Olympe indien ponr quelques méfaits, Siva, ie dieu de la régénération étonne, était condamné à garder les Européens dans l'Inde, supplice analogue à celui d'Apollon chez Admète.

Eh bien , malgré le prosaïsme et les misères du temps , notre beau conducteur, nu jusqu'aux hanches, ceint d'une échaipe reuge qui maintenait un pantalon <blanc^ enveloppé des atomes colorés d'une poussière brûlante , ressemblait à un demi-dieu dans un nuage d'or.

Nous traversâmes deux ponts établis sur ime rivière boueuse, ponr nous rendre de la ville européenne de Singapotre dans la ville Qommerçante. Celle-ci est, à proprement parler, un bazar permanent. Toutes les maisons sont de vastes entrepôts entourés de boutiques. Les quartiers sont divisés suivant les populations qui les habitent.

Il y a des rues anglaises, des rues chinoises , des rues indiennes et des mes malaises. Il règne partout une activité furodigieuse , une animation sans pareille; les luttes commerciales remplacent ici les luttes improductives de l'Occident. Les âegmatiques Anglais, dans leurs immenses magasins, commandent avec une précision militaire aux compagnies de travailleurs qui entassent le poivre, nettoient la muscade, renferment le girofle dans des sacs, plient et déballent les étoffes.

Les Cihinois n'ont pas ici cet air de quiétude béate que nous avons signalé chez leurs compatriotes de Malacca. Nous ne retrouvons plus ces indolents fumeurs assis sur leur cercueil, attendant patiemment la mort en usant largement des douceurs de la vie présente. Les enfants du Céleste Empire parcourent les rues d'un air affairé^ l'œil au guet , le cou tendu : ils cherchait un gain à réaliser.

Le quartier qu'ils habitent est encombré par leurs étalages et leurs grandes enseignes ; ce sont des araignées commerciales : ils tendent leur toile aussi loin qu'ils le peuvent pour saisir tout moucheron étourdi qui passe , et le sucent jusqu'au sai^. Les mardiands hindous eux-mêmes se départent un peu de leur impash sibiliié habituelle ; on les entend , sous les allées en toile épaisse qui abritent les magasins, ctier leurs ;marchandi8eB et les vmter

SINdÂPCIBE. âSl

avec des réclames parlées qui rsàent foîen celles de la qpsatrième page des journaux.

^ngapore est, après Canton, la ville de l'extrême Orient où règne le plus grand mouvement commiercial; elle nous apprend ce qu'étaient jadis les comptoirs des Européens dans l'Inde et aux îles aux épices. Ce qu'on voit le moins à Singapore , ce sont des Malais; on dirait que les races diverses qui se sont établies dans oe pays en ont chassé les habitants primitifs. M Balestîer me conduisit chez M. Wampou; je trouvai là une véritable arche de l'industrie humaine. Dans un cataclysme universel , il suffirait de sauver la maison de M. Wampou pour mettre à l'abri toutes les conquêtes des arts industriels depuis dix-huit siècles.

J'avais vu au Brésil des entrepôts où étaient réunies les marchandises les plus disparates; c'était l'image du chaos commercial. Ici l'esprit d'ordre des Chinois a fait la lumière au milieu du diaos , et si vous cherchez à l'article chaussure , par exemple, vous trouvez depuis la botte à revers jusqu'à l'escarpitf verni , en passant par la sandale et la babouche I Vous trouverez de tout chez M. Wampou, même de la poudre à poudrer! Mon hôte me reçut comme un vrai gentleman , il me dit d'user librement de sa maison , et fit , en mon honneur, déboucher une bouteille de Champagne qui , pour n'être pas du Montebello , n'en était qu€f meilleur.

Je sortis de chez M. Wampou , enchanté de lui et l^en décidé à profiter de l'offre' bienveillante qu'il m'avait faite. M. Balestier me raconta l'histoire de ce riche marchand; c'était, en définitive, c^le de tous les émigrants chinois. Us arrivent à Manille, à Java, à Singapore , sans ressources ; puis , à force d'économie , de travail et de persévérance, ils parviennent au bien-être et plus tard à la richesse ; ce qui fait que dans toute la Malaisie on leur porte une haine violente.

M. Balestier me fit visiter divers magasins, entre autres celui d'un marchand arabe. Cet homme avait environ soixante-cinq ans ; il était très-grand et d'une contenance pleine de dignité et de noblesse. Sa baii)e blatiche et sa physionomie douce et calme le faisaient ressembler à une de ces figures vénérables qui interviennent comme de bons génies dans les contes arabes. Il portait un vêtement blanc taillé à la manière des Turcs, et un turfeaii'

vert, pour indiquer qu'il avait fait un pèlerinage au tombeau da

Prophète.

J'avais souvent entendu dire que les hadjis étaient l'objet d'une espèce de culte de la part des musulmans malais; je pus, en cette circonstance , voir par moi-même en quoi consistent les hommages qu'on leur rend.

Il n'entrait pas dans cette boutique un employé de la maison, un chaland, un musulman indien, qui ne s'inclinât devant le marcl^and et ne lui baisât humblement la main. L'hadji recevait ces témoignages d'humble soumission avec dignité. Il ne prononçait pas une parole, il se contentait de s'incliner légèrement en continuant à lisser sa barbe blanche, en la caressant de sa main droite, dont les doigts étaient ornés de gros diamants.

Le magasin de cet Arabe était une véritable cassolette; on y respirait les émanations de tous les parfums d'Arabie et celles bien plus enivrantes encore qui s'échappent des parfums de l'Inde et de la Chine. Le bois de sandal et d'aloès, les baumes précieux que distillent les arbres de FOrient, les essences de la Mecque et de Dehli, le musc du Tonquin , formaient une atmo^ sphère dont l'action enivrante vous. jetait dans un état de somnolence irrésistible. C'est dans ce magasin que je vis pour la première fois le camphre malais, connu sous le nom de capour barous. Cette substance précieuse se trouve dans l'tle de Sumatra, sous les écorces d'un grand arbre appelé dryabalanos camphora par les savants. Les Chinois attribuent des propriétés merveilleuses à cette substance, et ils échangent un quintal du camphre qu'ils produisent contre une livre de celui des Malais. Je sortis de chez le marchand hadji, la tète fatiguée ; les dieux seuls peuvent res* pirer impunément les esprits subtils qui s'échappent d'entre les molécules des bois odorants, du sein des baumes où ils étaient captifs.

M. Balestier me proposa d'aller visiter les maisons malaises situées hors la ville. Ces maisons sont construites sur une rivière boueuse qui descend du sommet de l'tle et communique avec la mer. D'abord on s'étonne que des demeures placées dans de pareilles conditions ne soient pas des foyers d'infection ; mais, pour peu qu'on y réfléchisse, on voit qu'elles sont dans des conditions suffisantes de salubrité. Les habitations malaises, perchées sur

leurs longs pieds, ne sont pas en communication avec le sol humide ; elles sont seulement enveloppées des produits de Tévaporation qui se fait à sa surface. Cette évapora tion ne porte avec elle aucun agent délétère. Tous les jours la marée visite, lave et nettoie le lit de la rivière, et emporte avec elle les détritus organiques abandonnés au courant.

D'ailleurs, le mélange de Teau douce avec Teau de la mer n'est une cause d'insalubrité que lorsque Teau douce entre dans ce mélange en proportion suffisante pour déterminer la mort des êtres que la mer nourrit. Il résulte alors de ces circonstances un foyer immense de putréfaction qui vicie l'atmosphère. Mais à Singapore la rivière est peu abondante; le faible tribut qu'elle paye à l'Océan ne saurait changer les conditions d'existence des mollusques qui l'habitent. Cette ville est dans les mêmes conditions qu'Âchem, que Holo et plusieurs autres pays de l'archipel malais, dont la salubrité est parfaite et où la plupart des habitations sont placées sur des terrains que le flux envahit journellement.

Les établissements où Ton prépare le sagou sont dans cette partie de la ville. Le sagou, comme chacun \^ sait, est une substance féculente que l'on retire de la moelle d'un palmier qui croit en abondance ^ Sumatra, à Bornéo et aux Célèbes. On apporte à Singapore les troncs de ces arbres, et voici comment on procède à l'extraction de la fécule : on fend longitudinalement le billot et on enlève avec un instrument tranchant les parties qui en occupent le centre. On lave à grande eau cette moelle au-dessus d'un tamis qui retient les fragments ligneux et laisse passer la fécule. Cette substance, par sa pesanteur spécifique, est entraînée au fond du liquide, d'où on la retire pour la faire sécher.

On l'étend sur des claies en bambou, et, lorsque l'eau est évaporée en partie, on passe cette pâte féculente sur une tôle en cuivre placée sur un feu vif. Cette opération s'accomplit en glissant rapidement la main à plat sur la plaque chaufifée ; elle a pour but de réduire la pâte en petits globules un peu plus gros, mais, à cela près, semblables aux nonpareilles des confiseurs. C'étaient des femmes malaises qui se livraient à la préparation du sagou ; lorsque j'arrivai, elles exécutaient le dernier acte de cette manipulation.

Les plaques étaient sur un fourneau, et les ouvrièreS) inondées de sueur, travaillaient avec rapidité. Ces jeunes femmes avaient de quinze à vingt ans ; elles étaient découvertes jusqi^aux haaches ; leurs cheveux dénoués tombaient sur leurs épaules et couvraient en partie leur sein ferme , qui ressemblait à une boule d'or. Après avoir noté les diverses phases de cette manipulation^ je descendis avec M. Balestier dans la ville commerçante. Nous parcourûnaes jusqu'au soir les rues droites et aérées, constamment distraits par les diverses scènes dont nous étions témoins. Ici c'étaient des enfants jaunes, noirs et blancs , jouant ensemble et formant une marqueterie vivante sur le sol où ils étaient accroupis ; là, des cultivateurs chinois, suivis d'une foule de curieux et portant, suspendus à un bambou, des boas, des singes, des tigres, prisonniers redoutables, solidement garrottés; ailleurs, des marchands anglais traitant de la vente de nids d'oiseaux , d'ailerons de requin et de tripan, de ces vers de mer connus sous le nom d'holothuries, dont les Chinois sont si friands; plus loin, des ouvriers malais exposant aux regards des passants des bijoux ciselés avec art, et que le cuivre cristallisé colore de ces teintes chatoyantes semblables à celles qui parent les élytres des coléoptères. Nous visitâmes un temple indien d'une pauvre apparence. Quelques hommes en guenilles blanches paraient les statues de fleurs odorantes et en répandaient autour des autels, dont le dénùment était l'image de la misère dans laquelle vivent les pauvres Bengalis. Nous visitâmes du regard une mosquée fréquentée par les Malais et les Indiens musulmans ; ce temple n'avait rien de remarquable. Une mare verdâtre représentait la piscine pour les ablutions; c'était plutôt une infecte grenouillère qu'un réservoir destiné à se purifier.

Mais de tous ces édifices religieux, le plus riche, le plus élégant, c est la pagode chinois, dont la toiture, surmontée d'arêtes recourbées, porte des crêtes de porcelaine colorée, représentant les animaux fantastiques inventés par Timaginatiou grotesque des artistes de l'empire du Milieu.

Sur la porte d'entrée on a placé en sentinelle deux dragons en granit, tenant dans leur gueule entr'ouverte une boule mobile, travail bizarre, dû à la patience des artistes du Fo-kien. Au luxe de cet édifice, on reconnaît que les sectateurs.du dieu Fô sont les

SINGàPO&Ë. 255

plus opuients parmi les fidèles appartenant aux diTm*ses religions qui se partagent Singapore; mais la solitude du temple apprend en même temps qu'ils sont leâ moins croyants.

Les Chinois, peuple conservateur par excellence, ne ressembteni pas mal à beaucoup de nos amis de la religion en France ; ils do» tent des églises, mais ils ne les fréquentent pas ; ils payent des bonzes , mais ils se soucient fort peu de ce qu'ils enseignent. La pagode de Singapore a été construite sur les plans d'une des p&go«> des d'Âmoy . Nous aurons si souvent l'occasion de voir des temples bouddhiques, que je ne m'arrête pas à donner une description de celui-ci.

Pendant que je parcourais l'une des rues malaises, j'entendis sortir d'une maison de bonne apparence des voix d'enfants qui semblaient réciter une leçon. Je grimpai l'escalier de bois qui bordait la façade de cette demeure, et je trouvai dans une vaste salle un vieux Malais à barbe blanche, accroupi sur le plancher et entouré d une douzaine d'enfants également assis comme des tailleurs, lesquels psalmodiaient en chœur des mots écrits sur des feuilles de papier.

Mon apparition mit en belle humeur les jaunes écoliers. Ils s'arrêtèrent instantanément; ils me regardèrent avec curiosité et se mirent ensuite à chuchoter en riant. Enfin les choses se passèrent de la même manière que dans nos classes d'enfants d'une entière blancheur. Le vieux Malais, à mon aspect, ne se dérangea pas ; il s'inclina seulement et me salua d'un Tabè Tuau que tous ses élèves répétèrent. Gela fait, il me montra, en s'inclinant de nouveau, le livre qu'il avait devant lui.

c Quel est ce livre ? lui demandai-je.

— C'est le Coran, me répondit-iL

— En malais?

— Non, seigneur, en arabe.

— Vous comprenez donc cette langue?

— Je ne la comprends pas^ mais je lis les caractères avec lesquels elle est écrite.

— Â quoi cela sert-il de lire des mots dont on ne comprend pas le sens?

— En les lisant, les enfants les apprennent par cœur ; les fils du Prophète doivent tous avoir cette parole dans la mémoire,

t5^ DE FRANCE EN CHINE.

afin de la répéter souvent. Ces paroles sont douées d'une vertu particulière.

-« Ne vaudrait-il pas mieux appfendre cette parole dans votre propre langue? car il est inutile de savoir des mots dont on ignore la signification ; les mots par eux-mêmes n'ont aucune vertu.

— Le Prophète a écrit sa loi en arabe, c'est en arabe que nous devons rapprendre. En la traduisant, nous pourrions en altérer le sens.... et ce serait un sacrilège. »

Cette foi naïve n'est-elle pas celle de nos mères et de nos sœurs? le paysan de nos villages comprend-il la prière qu'il épelle le matin et le soir ? Et, aux yeux de beaucoup de chrétiens , n'est-ce pas uu sacrilège de traduire les livres saints en langage vulgaire?

Depuis plusieurs jours je n'avais pas vu M. Dutroncoy. Lorsque je me présentai chez lui, du plus loin qu'il m'aperçut, il s'écria :

a Je vous attends depuis longtemps avec impatience, monsieur le docteur.

— Qu'y a-t-il pour votre service, mon cher monsieur? lui répondis-je; faut-il vous saigner, vous extraire quelque molaire, vous couper un doigt ou une jambe? parlez !

— Non, monsieur le docteur, vous êtes trop bon, en vérité.... Ce que j'attends de vous me touche de près , mais ne m'est pas personnel.

— Voyons, parlez, de quoi s'agit-il ?

— Je voudrais vous proposer de faire une bonne œuvre en adoptant un pauvre orphelin....

— Ah çàl mais vous êtes fou , mon cher monsieur Dutroncoy î Croyez-vous que je sois venu à Singapore pour faire le saint Vincent de Paul ?

— Mon Dieu 1 monsieur le docteur , sans être un saint Vincent de Paul , on peut bien adopter un orphelin une fois dans sa vie.

— Je ne dis pas le contraire , mais je ne veux adopter personne. S'il fallait adopter tous les enfant s qui se disent orphelins, chaque célibataire aurait au moins vingt marmots à nourrir. Adopte qui voudra. Laissez-moi tranquille 1

— Mais cependant , monsieur le docteur, si vous connaissiez l'histoire de mon protégé, elle vous intéresserait, et peut-être....

— Eh bien 1 ne me la contez pas, de peur de m'attendrir.... et faites-moi donner du ginger-beer. »

M. Dutroncoy s'éloigna, mais il revint bientôt avec deux bouteilles. Un domestique malais mit deux verres sur une table placée sous un arbre de pagode au feuillage cendré, et M. Dutroncoy s'assit en face de moi. Notre maître d'hôtel était un homme à la figure bonne et jovialdî Lorsqu'il se fut installé, sa physionomie prit une expression de tristesse profonde ; il poussa un soupir et reprit :

« Voilà qui est décidé, vous ne voulez pas adopter l'enfant.... Il faut avouer qu'il y a des êtres qui naissent avec un guignon affreux sur cette terre.... Moi qui comptais sur vous pour cette bonne œuvre.

— Pourquoi donc sur moi plutôt que sur un autre ? Merci de l<i préférence !

— Pourquoi ? Mais parce que.... Au fait, inutile de vous dire cela maintenant.... C'est égal , il est bien malheureux, cet enfant. Avez- vous entendu parler des Dayaks, monsieur le docteur ?

— Oui, monsieur Dutroncoy, ce sont des peuples de Bornéo , je crois.

— Anthropophages comme des tigres !... Ils ont voulu me manger une fois , mais je m'en suis tiré. Hélas 1 le père et la mère do ce malheureux enfant n'ont pas eu le même bonheur \

— Voyons, monsieur Dutroncoy, contez-moi votre histoire.

— Oh 1 mon Dieu 1 elle est très-simple, comme tout ce qui se fait dans ce pays, où l'on vit dans l'état de simple nature. Le père de cet enfant....

— Mais c'est votre histoire que je vous demande.

— Toutes les histoires de Bornéo se ressemblent. Je vais vous conter celle de cet enfant. Son père , un brave homme que je crois avoir connu, habitait loin du monde, au sein des forêts vierges. Il avait choisi ce lieu retiré pour y vivre comme le sage dans la méditation , auprès de sa femme qu'il aimait tendrement. 11 s'était construit une charmante demeure avec des branches d'arbres entrelacées. Ce modeste asile ne contenait qu'un lit de fougère et de mousse soyeuse ; c'était le trône de la femme adorée, qui l'embellissait de sa présence.

— Ah ! vous êtes poëte, monsieur Dutroncoy....

— Oui, monsieur le docteur, comme tous ceux qui ont beaucoup vu et beaucoup convoité ; je continue : Par une mesure de prudence que vous apprécierez facilement , il avait établi sa de-

meure sur un sandal séculaire , pour éviter les visites importunes des tigres qui rôdent incessamment dans ces fourrés. Les branches parfumées de l'arbre précieux descendaient presque jusqu'à terre , et c'était en se suspendant à cette échelle que les deux époux gagnaient leur lofçis ; à vrai dire , Ob n'étaient pas leurs habillements qui les gênaient pour accomplir- cette ascension. L'état de nature, monsieur le docteur, comporte avec lui certains privilèges trop peu appréciés en civilisation. Ainsi, la ligne de démarcation entre le tien et le mien n'étant pas établie par des lois stupides , il s'ensuit qu'on pratique le communisme en grand. Mon ami , car tel est le nom que ma douleur donne à l'infortuné qui m'a légué son fils , avait la coutume d'aller exercer ses droits aux alentours d'un village dayak. Les habitants , déjà corrompus par un commencement de civilisation , trouvèrent mauvais qu'on leur enlevât leurs patates et leurs bananes , sous prétexte qu'ils les avaient plantées I... Il est vrai que mon ami poussait plus loin encore les privilèges de l'état de nature.... Lorsqu'il trouvait que les filles des Dayaks étaient belles , il s'empressait de le leur témoigner. Un jour qu'il comblait, une de ces jeunes personnes des plus tendres compliments , un amant jaloux lui planta sa lance dans le flanc... Il en mourut. Sa femme , ne le voyant pas revenir, poussa longtemps des gémissements inutiles, mais aucune voix ne répondit à sa plainte; et comme il faut dîner, môme quand on a perdu son mari , elle s'en vint , triste et confiante , tenant son enfant dans ses bras , chercher la banane providentielle aux champs où son mari avait trouvé la mort.... Elle l'y trouva aussi. Ces misérables Dayaks, se doutant du tour, s'étaient mis en vedette. Ni la tristesse de l'épouse éplorée, ni la grâce de l'enfant alarmé ne purent attendrir ces cœurs de roche ; ils déchargèrent leurs flèches sur la malheureuse veuve, qui mourut en recommandant son fils au génie de la forêt.... Un ministre protestant le recueillit. C'est lui qui l'a déposé chez moi, en attendant que vous l'adoptiez.

— Ah çà 1 vous tenez donc bien à votre idée première ?

— Certainement , monsieur le docteur, j'y tiens comme on tient à une bonne pensée. D'ailleurs , la vue n'en coûte rien ; consentez à voir ce malheureux.... Sa grâce enfantine sera plus éloquente que mes paroles.

— Puisque vous le voulez absolument , allons voir l'orphelin , dis-je en me levant.

— Dieu soit loué 1 s'écria Dutroncoy en marchant devant moi ; Dieu aoit loué I... mon projet réussira I... C'était écrit là-haut I... mes pensées ne me trompent jamais I Je vous vois déjà, monsieur le docteur, berçant sur votre cœur l'innocente créature. »

En parlant ainsi , mon hôte me conduisit dans une espèce de pavillon situé au fond de la cour. Il en ouvrit la porte brusquement et me dit :

€ Tenez , le voilà ; je suis heureux de vous avoir réunis.

— Où donc ? je ne vois rien. ,

— Comment, voua ne voyez rien ? tenez, là, là....

— Allez au diable 1 m'écriai-je ennuyé ; c'est une mystification abominable. Voyez vous-même, il n'y a personne dans ce pa* villon.

— Il n'y a personne l dites-vous , s'écria à son tour M. Dutroncoy ; eh bien 1 vous allez voir. >

Il entra dans la petite pièce , prit à bras-le-corps une espèce de panier de bambou , et , le plaçant devant moi , il dit :

c Ah 1 il n'y a personne dans ce pavillon ! £h bien , répétez-le , maintenant. »

Je vis effectivement , à travers les mailles du réseau , un pauvre petit être accroupi , qui tournait vers moi ses yeux doux et suppliants ; ses membres étaient grêles, son ventre et sa poitrine très-proéminents ; il avait le front élevé , le nez épaté et la bouche grande. On Usait sur sa physionomie triste la trace que les chagrins y avaient imprimée. Il me tendit sa petite main brune ; je la pris dans la mienne et la serrai affectueusement. Ne sachant pas sa langue , je me contentai de cette manifestation muette. Ce pauvre orphelin était un jeune orang-outang dont je vais vous raconter l'histoire.

Immédiatement , je jurai sur le crâne dénudé de M. Dutroncoy de tenir lieu de père à l'orphelin de Bornéo , de lui donner une éducation en rafpport avec son intelligence , de le nourrir , de le loger , de le vêtir suivant ses besoins ; jamais engagements ne furent plus scrupuleusement remphs. Dès ce jour le pauvre abandonné partagea ma table et mon logement , et , s'il ne fut pas le confident de toutes mes pensées , il fut témoin de toutes mes ac-

lions. Je devins le mentor de ce Télémaque velu , et je lui fis parcourir la Malaisie , la Chine et Tlnde.

Les orangs-outangs sont , du consentement unanime de toutes les nations indiennes , les rois légitimes des forêts de la Malaisie ; malgré mon peu de respect pour les droits que donne la naissance, j'eus la vaniteuse faiblesse de décorer mon pupille d'un nom qui rappelât les droits de ses pères. Je l'appelai Tuan , d'un mot malais qui veut dire monseigneur. Hélas I comme bien d'autres prétendants , le pauvre exilé ne s'est pas assis sur le trône parfumé de ses ancêtres , il n'a pas revu les palais aériens où son enfance fut bercée ; le dernier de sa race , il est mort sur les arides bords de la Syrie , en recevant les stériles hommages de quelques serviteurs dévoués ; et moi j'ai été le Blondel de ce roi déshérité l Mais, s'il a manqué à l'amour des nobles quadrumanes que le sort avait fait naître ses sujets , il a été chéri de tous ceux qu'il a connus pendant sa vie errante , et je pourrais citer parmi ses amis des noms célèbres dans la diplomatie , la marine , le commerce et la littérature ; de belles miss et de grandes dames ont provoqué ses plus doux regards : aussi est-il mort jeune, comme tous ceux qui sont tendrement aimés.

Lorsque Tuan me fut confié , il avait environ trois ans. Sa taille était celle d'un enfant de cet âge. Si ce n'eût été son ventre proéminent , il eût ressemblé à un jeune Malais vêtu d'une étoffe brune comme nos petits ramoneurs. Le pauvre captif était fort mal à l'aise dans sa prison de bambou , je me hâtai de l'en retirer. Lorsqu'il fut délivré, il saisit ma mainet s'efforça de m'entraîner au loin , comme aurait pu le faire un petit garçon voulant fuir un objet désagréable. Je l'emmenai dans ma chambre, où M. Dutroncoy avait fait disposer une cellule à son intention. En voyant cette nouvelle cage , qui ressemblait assez à une maison malaise, Tuan comprit que c'était là son futur logement. Il abandonna ma main et se mit à rassembler tout le linge qu'il put trouver. Il transporta ensuite son butin dans sa logette, et il en garnit soigneusement les parois. Ces disposition^ faites , il s'empara d'une serviette , et , s'étant drapé dans ce lambeau d'étoffe avec autant de majesté qu'un Arabe dans son burnous , il se coucha sur le lit qu'il s'était préparé.

Tuan était d'un caractère extrêmement doux ; il suffisait d'éle-

ver la voix pour lui imposer. Parfois , cependant , il entrait dans des accès de colère fort divertissants. Un jour je lui enlevai une mangue qu'il avait dérobée ; d'abord il chercha à la reprendre ; mais n'ayant pu y parvenir , il poussa des cris plaintifs en allongeant lés lèvres comme un enfant qui fait la moue. Cette mutinerie n'ayant pas eu le succès qu'il en attendait , il se jeta à plat ventre sur le sol , frappa la terre du poing , cria , pleura , hurla pendant plus d'une demi-heure ; je compris que je manquais à tous mes devoirs en lui refusant le fruit qu'il convoitait. En effet, contrairement à la volonté de Dieu , je tentais de plier aux exigences de notre civilisation celte nature indépendante qu'il avait fait naître au fond des forêts vierges , afin qu'elle obéît à tous ses instincts et qu'elle satisfît toutes ses passions. Je m'approchai de mon pupille et lui offris , en l'appelant des noms les plus doux, la mangue, cause innocente de sa colère. Aussitôt qu'elle fut à sa portée, il la saisit avec violence et me la lança à la tête !

Il y avait quelque chose de tellement humain dans cette action , de tellement méchant dans l'expression de cette colère , que je n'hésitai pas ce jour-là à classer Tuan parmi les individus appartenant à notre espèce , tant il me rappelait certains enfants de ma connaissance. Mais , depuis lors , je suis revenu de mon erreur ; il n'était acariâtre , méchant que par exception.

Le premier jour que je fis manger Tuan à ma table, il employa une manière excentrique pour désigner les objets qui lui convenaient. Il allongea sa main brune et tenta d'amener sur son assiette tout ce qu'il put saisir. Je lui donnai un souffiet pour lui faire comprendre les devoirs de la civilité. Alors il usa d'un stratagème ; il couvrit sa figure d'une main, tandis qu'il portait l'autre sur le plat. Cette ruse ne lui réussit pas mieux; je frappai la main coupable avec le manche de mon couteau. Dès cet instant, mon intelligent élève comprit qu'il devait attendre qu'on la servît.

Il apprit très-promptement à manger sa soupe avec une cuiller. Voici dans quelle circonstance. On plaça devant lui un potage fort léger ; il se mit sur la table dans la position d'un chien qui veut laper et essaya de boire en humant lentement. Cette manière lui parut inconunode; il se rassit sur sa chaise et saisit son assiette à

deux mains; mais en rélevant pour la porter à ses lèvres, il versa sur sa poitrine une partie du contenu. Je pris alors une cuiller et lui montrai comment on en usait. Immédiatement il imita mon action , et depuis lors il se servit habituellement de Tinstrument culinaire.

Lorsque j'amenai Tuan à bord de la Cléopatre^ on l'installa au pied du grand mât, et on le laissa complètement libres il sortait et rentrait dans son habitation suivant son caprice. Les matelots Taccueillirent comme un ami , et se chargèrent de Tinitier à tous les usages de la vie maritime. On lui donna une petite gamelle en fer-blanc et une cuiller qu'il renferma soigneusement dans sa maisonnette, et , aux heures des repas , il allait à la distribution des vivres comme un homme du bord. C'était très-plaisant de le voir, surtout le matin, faisant remplir de café sa gamelle, et s'établissant ensuite commodément pour faire son premier repas en compagnie des mousses, ses amis.

Tuan passait une partie de la journée à se balancer dans les cordages ; parfois il descendait sur le pont, soit pour lier conversation avec les personnes de la légation, qu'il connaissait parfaitement, soit pour agacer un jeune négrito de Manille, que l'on avait donné à M. de Lagrené : ce négrito était son ami de prédilec^ tion. De mauvais plaisants prétendaient que les liens sympathiques qui unissaient ces deux êtres étaient basés sur des rapports de consanguinité. Ce qui est vrai, c'est que Tuan avait pour tous les singes un profond mépris ; il ne se commettait jamais avec eux. et préférait la compagnie d'un chien ou celle d'un mcMiton à celle de ces quadrumanes.

Tuan avait pris des habitudes de gourmet depuis son admission à bord : il buvait du vin et il avait même acquis des connaissances très-subtiles dans l'appréciation de ce liquide. On lui offrit un jour deux verres à moitié pleins, l'un de Champagne, l'autre de bordeaux. Lorsqu'il tint un verre de chaque main, on ent l'idée de lui enlever celui des deux qui contenait le Champagne. Pour se défendre contre cette tentative, il rapprocha vivement la main libre de celle qu'on avait saisie, et, par un effort heureux, étant parvenu à la dégager, il versa le liquide pétillant dans le verre qu'on ne lui disputait pas. Il tendit ensuite la coupe vide à la personne qui avait tenté de la lui soustraire.

Cet acte très-bien combiné et d'une diflBcile exécution fut suivi d'un autre non moins remarquable : une après-midi, Tuan était monté dans les cordages et ne voulait pas descendre sur le pont , malgré les ordres réitérés que je lui adressais. Je lui montrai un verre de bière pour le décider à venir me trouver. Il examina longtemps Tobjet que je lui offris; mais, ne s'en rapportant pas complètement à ce qu'il voyait, il prit une corde et en dirigea avec une précision admirable l'extrémité flottante dans le verre ; cela fait, il tira la corde à lui, porta à la bouche la partie qui avait trempé dans le liquide, et, lorsqu'il en eut constaté la saveur, il se hâta d'accourir pour partager cette boisson avec moi.

11 est faux , tout à fait faux qu'on soit jamais- parvenu à faire fumer des orangs-outangs; Tuan, et tous ceux que j'ai vus, n'ont jamais pu exécuter cette aspiration. Les gravures représentant ces quadrumanes fumant'le houka avec leurs maîtres sont des mensonges stéréotypés.

Lorsque j'arrivai à Manille, nous allâmes nous installer, Tuan et moi, dans une maison tagale , et nous vécûmes en commun avec la famille qui l'habitait , laquelle était composée du père, de la mère, de deux jeunes filles de quatorze à seize ans et de quelques petits enfants. Tuan fut ravi de notre installation. Il passait la journée à jouer avec les petites Tagales et à voler les marchandes de mangues qui avaient le malheur de mettre leurs marchandises à sa portée.

Les rapports constants qui s'établirent entre lui et les petites filles développèrent son esprit de comparaison et d'observation. Les enfants tagals des deux sexes sont nus jusqu'à l'âge de onze ans; seulement, les jeunes filles portent une espèce de camisole qui ne descend pas au-dessous du nombril. Un jour que Tuan se roulait sur une natte avec une fille de quatre -à cinq ans, il s'arrêta tout à coup et se livra sur la jeune personne à un examen anatomique *des plus minutieux. Les résultats de ses investigations rétonnèrent profondément; mais tout cela n'éveilla en lui aucune mauvaise pensée ; il resta candide et pur comme un enfant. Sa physionomie portait effectivement l'empreinte de cette tranquillité des sens particulière au jeune âge.

Tuan, dès notre arrivée à Manille, cessa de manger avec moi ;

il adopta complètement la vie tagale. A l'heure des repas, toute la famille s'accroupissait autour d'un plat de riz cuit à l'eau. Chacun à tour de rôle puisait avec sa main droite une certaine quantité de la graine féculente , qu'il pétrissait en boule dans le creux de la main gauche. Gela terminé, l'opérateur prenait dans un autre plat un morceau de poisson ou de viande sèche et mettait cette pâtée dans sa bouche.

Tuan, assis gravement au milieu de tous ces braves gens, se livrait à cette manipulation avec une gravité et une adresse qui émerveillaient ses hôtes. Les peuples de l'extrême Orient ont pour les animaux une bienveillance , une affection singulières. Il n'y a pas chez eux de ces philosophes stupides qui ont Toi^ueilleuse sottise de considérer comme des automates ces êtres intelligents. Aussi les traitent-ils en frères bien plus qu'en inférieurs. Tous les jours des femmes tagales venaient me demander de leur permettre de mener Tuan à la promenade. Les jeunes -filles lui apportaient des fruits et passaient des heures entières à lui parler comme à un individu de notre espèce.

Cela me rappelle qu'à Bombay, où j'étais logé avec Tuan chez une excellente dame française , Mme Costa , un jour je la trouvai avec une femme indienne d'une humble caste , qui lui parlait avec animation. Dès que j'entrai dans le salon, Mme Costa me dit :

€ Venez donc, docteur I il s'agit de vous en ce moment.

— De moi l > m'écriai-je surpris.

Et, me tournant vers la femme indienne, j'ajoutai en riant : c Femme, qu'y a-t-il de commun entre vous et moi ?

— Voici ce qu'il y a de commun , continua Mme Costa. Cette femme est tantôt venue me trouver tout en larmes , et elle m'a dit : c L'enfant que le médecin a amené est bien malade. Vous

< devriez lui demander de nous le laisser, et nous le soignerions. — Je n'oserai jamais lui faire cette demande, > lui ai-je répondu. Alors elle a repris : « Qui sait , madame ? vous lui feriez c peut-être bien plaisir. Sans doute ce monsieur a eu cet enfant c de quelque femme des pays d'où il vient; lorsqu'il sera de rec tour chez lui , il se mariera et sa femme maltraitera le pauvre

< enfant de l'étrangère. » Depuis une demi - heure , ajouta Mme Costa , je cherche à détromper cette femme et à lui faire comprendre ce que c'est que Tuan ; mais elle n'en démord pas ,

elle prétend qu'il parlera bientôt, et que c'est un être comme nous tous.

La pauvre Indienne ne quittait presque pas Tuan ; non-seulement elle le faisait coucher dans son lit, mais elle lui donnait à boire pendant la nuit et recherchait les aliments les plus délicats pour réveiller l'appétit du malade. Un jour qu'on avait servi sur la table de superbe raisin de Puna, elle vint en demander une grappe, sous prétexte que l'enfant en désirait. Tuan aimait beaucoup sa pauvre gardienne; on les voyait rarement l'un sans l'autre; tantôt ils se promenaient en se tenant par la main ; d'autres fois l'Indienne le portait comme les Malaises portent leurs enfants, à califourchon sur la hanche. Les adieux de Tuan et de la bonne femme furent fort tendres ; elle l'accompagna jusqu'au rivage , et l'un et l'autre ne cessèrent de se renvoyer des témoignages d'affection que lorsque la distance qui les séparait les empêcha de se voir.

Lorsque nous arrivâmes en Chine, la légation fut en quelque sorte casernée dans une grande maison, et Tuan y vécut en toute liberté. Tous les Européens avaient sur lui beaucoup d'ascendant, tous ceux du moins qu'il avait connus à bord , mais il faisait peu de cas des Chinois ; il avait à leur endroit des sentiments aristocratiques qu'il manifestait dans toutes les occasions. Plusieurs fois je chargeai nos coulis de le conduire chez des personnages considérables de Macao , désireux de le voir : tant qu'il était sous mes yeux, il consentait à marcher; mais, du moment que je le quittais, il grimpait sur ses conducteurs et se faisait porter.

L'habitude de se vêtir est généralement considérée comme un fait de climat ; quelques moralistes prétendent qu'elle se rattache au sentiment inné de la pudeur. En constatant chez l'orang-outang une tendance manifeste à porter des vêtements , j'ai pu me convaincre qu'il n'obéissait ni à l'une ni à l'autre de ces impulsions. Tuan s'emparait de tous les morceaux de linge qu'il rencontrait, il les jetait sur ses épaules ou s'en couvrait la tête. Les foulards, les serviettes, les chemises, les tapis qui tombaient sous sa main étaient indistinctement employés à cet usage. Dans ces pays brûlants, par trente-deux degrés de chaleur , ce n'était certainement pas l'impression de l'air qui le portail à s'envelopper

ainsi; ce n'était pas davantage une idée de décence, car il ne protégeait guère que les parties supérieures du corps avec ces draperies variées. Il est vrai que Tuan pouvait avoir sur la pudeur la même manière de voir que les habitants de Tile de Luçon. Il m'est arrivé vingt fois à Manille de rencontrer le long des rivières des femmes complètement nues ; aussitôt qu'elles m'apercevaient, elles s'empressaient d'endosser une camisole qui couvrait à peine le sein, ensuite elles restaient impassiblement debout sur la rive, me regardant passer comme si elles eussent été complètement vêtues. Quoi qu'il en soit, Tuan, en se drapant avec affectation, obéissait à un instinct non déterminé. Du. reste, il ne cherchait pas à assujettir sur son corps ces vêtements improvisés ; settlement, lorsqu'il se couchait, il se roulait dedans avec beaucoup de précaution.

Tuan n'avait aucune de ces grandes vertus sociales qu'on appelle l'abnégation et le dévouement; il était personnel, trèségoïste, et ne se serait nullement accommodé des pratiques ccxnmunistes. Il était à cet égard tout à fait conservateur et n'aimait le communisme que sur les propriétés d'autrui. Lorsqu'un animal envahissait sa cage, il l'en chassait impitoyablem^it ; un jour même il pluma un pigeon qui avait eu la malheureuse idée de s'y réfugier.

À chaque relâche je lui achetais des régimes de bananes ; les fruits étaient placés par les garçons du carré des officiers dans le même endroit où l'on enfermait ceux appartenant à la table de Tétat-major. Tuan avait la permission d'entrer librement dans ce sanctuaire ; pourvu qu'on lui eût montré une fois les régimes qui lui appartenaient, il respectait tous les autres jusqu'au jour où il avait épuisé sa provision. Dans ce cas, ce n'était plus ostensiblement , hardiment , qu'il allait chercher des fruits, mais en se cadiant, en rampant comme un serpent; son larcin accompli, il remontait plus vite qu'il n'était descendu.

Il faisait parfaitement la distinction du tien et du mien : ainsi, bien qu'on ne l'eût jamais ni grondé ni frappé pour quelques petits méfaits , surtout à bord de VArchimède , où il était gâté comme un enfant, c'était toujours en se cachant qu'il volait le grog et le thé qu'on apportait sur le pont pour les officiers et les passagers.

SINGâPORE. 367

En Chine, il habitait un petit réduit attenant à un cabinet de la chambre de Xavier Reymond , et parfois il faisait des visites à son voisin. Reymond déjeunait souvent chez lui; mais il s'aper^ cevait que, chaque fois qu'on servait sur la table une bouteille de vin, pour peu qu'il s'absentât, cette bouteille était mise largement à contribution. Un jour M. de Macdonald entra dans ma chambre et vit Tuan la figure inondée d'une liqueur rouge.

a Docteur, venez vite , Tuan est couvert de sang 1 > s'écria-t-il à cet aspect.

Je m'approchai et je vis que les gouttes de sang étaient transparentes comme un rubis! J'entrai immédiatentent chez Reymond.

-c Avez-vous encore été volé? lui demandai-je.

— Belle demande ! s'écria-t-il ; voyez, le liquide est encore agité dans la bouteille, tant on l'a replacée précipitamment sur la table.

— Eh bien ! je connais le voleur, repris-je.

— Je parie que c'est ce brigand de Tuan!

— Lui-même. »

C'était lui en effet : lorsqu'on dressait la table , il se cachait dans un coin de l'appartement ; sitôt que le domestique s'absentait , il se précipitait sur la bouteille , la débouchait , buvait et la remettait en place. Cela est prodigieux, mais très-exactement vrai; et il faisait tout ce manège avec une dissimulation telle que les domestiques chinois, intéressés à le démasquer, n'y étaient pas parvenus; et Dieu sait cependant combien les Chinois sont rusés 1

Les images et les événements se fixaient parfaitement dans son souvenir; je me séparai de ce cher enfant pendant trois mois; je le laissai pendant mon absence chez un de mes amis, le docteur Pitter, à Macao. Mon confrère le faisait parfaitement soigner, mais il n'avait pas pour lui ces douces prévenances , ces attentions qu'ont pour les animaux ceux qui savent qu'ils valent mieux' que la plupart des hommes : aussi Tuan s'ennuyait-il dans son nouveau logement.

Lorsque je revins à Macao et que j'allai chez le docteur Pitter pour reprendre mon élève, il ^ait au fond d'une cour , et je me

montrai à lui du haut d'une fenêtre très-élevée Aussitôt il voulut grimper le long du mur pour venir me rejoindre. A peine Teut-on amené dans la chambre où j'étais , qu'il me prit par la main et m'entratna dehors Je voulus essayer de me laisser guider : il me conduisit dans la rue et prit le chemin de la maison que nous occupions ensemble avant mon départ. Son regard, sa physionomie, ses gestes me disaient : c Retournons chez nous , ce n'est point ici notre maison. >

Lorsque, après une relâche d'un mois, nous retournions à bord, ii reconnaissait parfaitement, au milieu d'une forêt de mâts , le bâtiment que nous montions. A Colombo , lorsque nous regagnâmes VArchimèdef nous trouvâmes le steamer entouré de marchands de toute espèce , et nous fûmes contraints d'attendre que les bateaux nous ouvrissent un passage. Tuan, qui avait reconnu VArchimède, avait un tel désir de rentrer à bord , qu'il gagna notre navire en passant par-dessus les embarcations des marchands avec l'agilité d'un matelot exercé.

Tuan était doux, affectueux et très-gai ; il aimait à agacer ceux qu'il connaissait et qu'il aimait , surtout les jeunes enfants. Ses manières étaient décentes , convenables sous tous les rapi)orts. Lorsque la maladie qui l'a enlevé le saisit , il devint triste, mais il ne devint ni morose ni méchant , et , par instants , il avait encore des éclairs de gaieté. J'ai beaucoup aimé ce pauvre Tuan , et , bien que j'aie commencé cette biographie le sourire sur les lèvres , je la termine en laissant tomber sur ces dernières lignes une larme de souvenir et de regret.

Singapore, pendant la nuit, ne présente pas la piquante originalité de Malacca. La ville commerçante surtout est triste et silencieuse; les Chinois et les Malais, forcés par la nature de leurs relations de suivre les coutumes anglaises , semblent avoir renoncé à leur vie nocturne. Dès que les magasins sont fermés, on dirait que chaque maison s'endort. Aucune clarté ne s'échappe du dedans; à peine quelques chants monotones vous rappellentils par moments l'existence des habitants de ces demeures silencieuses. Les rues elles-mêmes sont désertes; ce n'est qu'à de longs intervalles qu'on rencontre quelque Chinois attardé, portant au bout d'un bâton sa lanterne sphérique, quelque Malais de la dernière condition, intendant mystérieux des faciles plai-

sirs de la localité , ou quelques beautés malaises * à la recherche des étrangers. Ces femmes sont ordinairement vêtues d'une grande robe blanche ouverte sur le devant et renversée sur la poitrine comme un gilet à châle; leurs pieds sont nus, et leurs cheveux, noirs et durs comme du crin , sont roulés et maintenus très-^bas derrière la tête par une épingle d'or. Ce n'est guère que d'après ces prêtresses impudiques que la plupart des marins et des étrangers apprécient les beautés malaises , et chacun sait les belles choses qu'ils en racontent l Cependant , c'est tout comme si l'on jugeait les femmes françaises d'après les spécimens répandus sur les quais de nos villes maritimes,

Les seules maisons ouvertes le soir aux visiteurs sont les fumeries d'opium; horribles bouges dans lesquels de malheureux Malais vont obstinément dépenser le prix de leur travail.

Tous ces établissements se ressemblent , ce sont d'affreux taudis faiblement éclairés ; au centre sont disposées des tables pour les buveurs de thé , et à l'entour des alcôves discrètes formées avec des nattes en bambou.

Ces espèces de loges mystérieuses renferment un lit de camp qui prend toute l'étendue du petit espace , et c'est là que se retirent deux , trois , quatre fumeurs , pour se livrer à leur vice favori. Quelques femmes fréquentent les fumeries d'opium. Dans ces pays de l'extrême Orient , les femmes sont le complément indispensable de l'ivresse. Les fumeurs d'opium ne perdent pas le sentiment de la réalité; les vapeurs narcotiques transforment à leurs yeux les objets qui les entourent et les parent de tout l'éclat du luxe et de la beauté. C'est pourquoi les gens les plus grossiers aiment à s'entourer de tout ce qui flatte leur esprit et caresse leurs sens , lorsqu'ils se préparent à subir les effets de la drogue enivrante.

Il y a loin , comme on le voit , de l'ivresse produite par l'opium à l'ivresse brutale du wiskey , du gin ou de l'eau-de-vie. Je donnerai ailleurs des détails très-précis sur la préparation de l'opium et sur la manière de le fumer.

J'ai rencontré très-peu de Chinois dans les fumeries de la Malaisie. En général , les habitués étaient des Malais. Les Chinois qui viennent dans l'archipel sont de pauvres diables pressés de gagner de l'argent , et ils résistent bravement k cette funeste ha-

bitude. Lorsque j'eus parcouru quelques-unes de ces tayemes, lorsque j'eus jeté un coup d'oeil sur les odalisques banales répaiirdues dans les caravansérails consacrés aux plaisirs peu délicats des matelots, je remontai en palanquin et me fis reconduire à London-Hotel. Les charmantes habitations de la ville anglaise , bâties sur la colline parfumée qui domine la rade, ressemblaient à des I^ares. De toutes les fenêtres s'échappaient des fiots de lumière ; mais on eût dit que c'étaient des palais dont une fée capricieuse avmt endormi les habitants. Aucun bruit , aucun son ne s'échappait de ces demeures enchantées.

Lorsque je rentrai à London-Hotel , j'y trouvai la plupart de mes compagnons de voyage fumant des chiruttos de Manille , buvant du ginger-beer ou de la bière , et lançant contre l'Orient et les voyageurs qui l'ont poétisé les plus effroyables malédictions.

N A cette heure , s'écria l'un d'eux , je payerais cinq cents francs une place de parterre à l'Opéra t

— Eh bien 1 je suis moins difficile , dis-je en m'installant sur un large fauteuil de rotin; je désirerais seulement trouver le moyen de passer ma soirée à Singapore en pleine civiUsation malaise. >

A peine avais-je formé ce souhait , qu'un gentleman qui fumiait silencieusement dans un coin s'approcha de moi.

€ Vous logez, je crois, chez M. Wampou , me dit-il; si vous désirez rentrer chez vous ce soir, je vous offre une place dans ma voiture, elle est découverte et beaucoup plus agréable qu'un palanquin ; à moins que vous ne désiriez faire le trajet à pied ; dans ce cas , si vous n'y voyez aucun inconvénient , je vous ferai volontiers compagnie.

— J'accepte de grand cœur, répondis-je, une place dans votre voiture; je me tiens à votre disposition.

— Partons à l'instant , » me dit mon inconnu.

Nous nous installâmes commodément dans une bonne calèche qu'un says malais conduisait à la main , et nous partîmes comme un trait. Mon compagnon rompit le premier le silence.

a Vous avez paru désirer vous initier aux mœurs locales en pénétrant dans un intérieur indigène , me dit-il en souriant. £h bien ! permettez-moi d'exaucer ce souhait !

SIN&ÂPORE. 271

— Je n*y vois aucun inconvénient, répondifr-je, et je me livre à vous de grand cœur.

— J'y vois bien quelque inconvénient quant à moi, et mes compatriotes y mettent plus de pruderie. Mais je suis quelque peu Français: j'ai été élevé à Tours , et, en faveur de cette circonstance , on est fort indulgent pour moi. D'ailleurs, ajouta-t-il en manière de réflexion , à votre retour en France vous pourrez raconter cette aventure à tous ceux qui lisent vos romanciers : ils la trouveront fade et quelque peu morale.

— Mais , en attendant , mon cher monsieur, me hasardai-je à demander, où allons-nous? Allons-nous faire un pèlerinage à Notre-Dame de Lorette?

— Je ne connais pas cet ermitage, me dit mon interlocuteur; nous allons tout simplement à Campon Glan. Pour plus de commodité , poursuivit-il, appelez-moi James, et je vous appellerai docteur.

— Master James , repris-je, je me souviendrai longtemps, toujours peut-être, de la spontanéité de votre bon procédé à mon égard. »

Je bornai là l'expression de ma reconnaissance. Master James ne me répondît pas. Lorsque nous fûmes à une trentaine de pas de Campon Glan , mon compagnon dit quelques mots à son says , la voiture s'arrêta et nous mîmes pied à terre. Campon Glan ne dormait pas comme la ville marchande ; elle n'était pas muette comme la ville anglaise. Toutes les fenêtres étaient en feu comme des comètes , le vent faisait voltiger les stores et les rideaux discrètement tirés ; il sortait des moindres fissures des chants doux comme des soupirs , et une odeur pénétrante vous enveloppait de son atmosphère excitante. Mon compagnon , qui paraissait au fait des habitudes de la localité, me prit sous le bras, poussa une porte, et nous entrâmes dans une chambre au rez-de-chaussée, où cinq ou six personnes dormaient couchées sur des nattes. Nous en heurtâmes bien quelques-unes par-ci par-là; mais sous la pression de nos bottes européennes aucune d'entre elles ne se permit de se plaindre. Nous montâmes à l'étage supérieur, où nous trouvâmes une jeune Malaise qui s'inclina jusqu'à terre en apercevant mon conducteur. Je compris immédiatement que master James était , sinon le maître de céans , du moins le protecteur de cetta beauté jonquille.

« Kida, monsieur est mon ami, dit-il en me présentant; il ne parle pas anglais, il parle plus volontiers le malais. »

Kida me fit un humble salut.

«De quel pays est donc ce gentleman?,.. Serait- il Portugais ? dit-elle avec hésitation et comme si elle eût craint de m'offenser.

— Non 1 répondit énergiquement master James, c'est un Français.

— A Frenchman! a Frenchman! » s'écria joyeusement la jeune fille , en battant des mains ; je vais lui présenter une femme de son pays 1

Aussitôt elle appela à plusieurs reprises; un jeune garçon à moitié endormi se présenta enfin ; elle lui dit vivement quelques mots et il disparut. Je considérai alors la lorette de Campon Glan : c'était une fille d'environ quatorze ans; elle était petite, un peu massive ; sa physionomie était intelligente ; sa peau fine et luisante avait des reflets nacrés ; ses cheveux tombaient en masse sur ses épaules , comme un manteau de satin noir. Elle était vêtue d'une robe d'indienne ouverte sur le devant et simplement fermée au cou par une épingle d'or représentant une fleur de chrysanthème aux pétales nombreux et déliés. Cet unique vêtement, absolument semblable aux peignoirs pour le bain , n'était pas fort gracieux ; mais lorsque, en trottillant dans l'appartement, la Malaise laissait voir un pied nu et bien soigné , une jambe ferme et un genou arrondi , on éprouvait quelque plaisir à la contempler. J'en étais là de mon observation , lorsque la porte s'ouvrit et qu'une jeune femme d'environ vingt-cinq ans , couronné.e de fleurs de jasmin asiatique , vêtue d'une robe absolument semblable à celle de la Malaise, entra précipitamment.

a Ce gentleman est Français ! s'écria Kida dès qu'elle aperçut son amie.

— Vous êtes Français, monsieur? » me demanda avec un accent de doute, et en excellent français, la nouvelle arrivée.

En entendant une Malaise , une femme de Singapore , me parler la langue de mon pays, je fis un bond en arrière; je saisis une serviette, je l'imbibai d'eau , et je voulus m'assurer si la teinte safranée de cette jeune personne ne recouvrait pas quelque fraude européenne.... Mais la Malaise était bon teint.

« Où donc avez-vous appris le français, madame? dis-je très-

poliment à la Malaise » ne voulant pas, en faveur de son langage, me départir à son égard des formules les plus polies.

— Je Tai appris à Paris et à Bruxelles.

— Comment! vous avez été en France! Y a-t-il longtemps? Dans quelles circonstances avez-vous fait ce voyage?

— Il me faut un peu de temps pour répondre à ces questions, me dit en souriant la Malaise; permettez-moi de me reposer quelque part, avant de commencer mon récit. »

Master James avait été aussi surpris que moi en entendant sortir de cette bouche asiatique le français le plus pur.

« Puisque la plaisanterie devient piquante, me dit-il, installonsnous pour passer ici une partie de la nuit. »

Il appela : un domestique accourut, nous servit de la bière et des cigares, et nous songeâmes à nous établir confortablement. La chambre de Kida était éclairée par une grande verrine suspendue au plafond ; les fenêtres , garnies de stores en rotin , laissaient librement circuler la brise fraîche du soir; une table occupait le milieu de cette pièce, et sur cette table était disposé tout l'attirail de la coquetterie malaise : la botte à bétel, la soucoupe remplie d'huile de coco pour lisser les cheveux , et dans laquelle nagent continuellement des fleurs de jasmin et de frangipanier, de petits godets renfermant des poudres blanches et noires, des flacons jaunes, rouges et bleus contenant des eaux aromatiques, et dont les bouchons percés de trous permettent de répandre le fluide odorant sur une tête bien-aimée. Aux yeux des dames malaises , les dames les moins exigeantes de Tunivers, la chambrette de la jeune fille, avec ses murs blanchis à la chaux, était un boudoir d'une élégance parfaite ; elle ne renfermait cependant ni chaises ni divans.

En entrant chez Rida , James et moi nous nous étions instinctivement assis sur deux lits dressés en face l'un de l'autre; et quant aux deux femmes , ces êtres inférieurs , elles étaient restées debout. Nous les engageâmes à venir prendre place à nos côtés; chacune d'elles roula une feuille de bétel, nous allumâmes nos cigares, et, après nous être commodément installés sur les cadres de rotin recouverts d'une natte, qu'on appelle des lits à Singapore, nous priâmes la princesse Scheherazade de commencer son récit :

« Les Hollandais sont les plus grands brigands de la terre, dit- 193 r

elle. (A ces mots James et moi nous nous inclinâmes en signe d'assentiment) Ces misérables sont les bourreaux de la race malaise ; ils la soumettent aux travaux les phis pénibles, ils la poursuivent sur la mer comme le requin poursuit la dorade, et, non contents de la forcer dans ses gîtes comme on ferait d'une béte fauve, et de la réduire en esclavage, ils descendent sur ses terres pour les saccager et pour brûler ses demeures.... Je suis née près de Pulo Nias, dans une petite île verte comme un bouquet de fougère qui flotte sur un lac. Mon père était un des principaux chefs de cette lie. Ennemi irréconciliable des Hollandais, il détermina ses compatriotes à armer une flottille pour faire expier aux marchands de cette nation les crimes de leur gouvernement.

a Cette petite expédition se composait de six embarcations munies de pierriers ; chacune d'elles portait cinquante hommes armés de lances et de kriss. Tous les gens de Tile vinrent assister au départ de notre petite flotte ; ce fut pendant la nint qu'elle leva l'ancre ; nous étions sur la plage plus de mille personnes réunies, femmes, vieillards et enfants, tous silencieux et graves. La lune projetait ses rayons sur nos chairs nues , et nous ressemblions à ces statues d'or qu'adoraient nos pères dans les temples aujourd'hui détruits. Les embarcations s'éloignèrent à la rame; lorsqu'elles furent à une petite distance du rivage, ^les mirent à la voile et disparurent bientôt à l'horizon , accompagnées de nos

vœux.

c Nos hommes avaient des vivres pour cinq jours : ils devaient se ravitailler sur ces îlots sans nombre qui peuplent l'archipel , et nous n'attendions pas leur retour avant une quinzaine. Cependant, dès le dixième jour après leur départ , des groupes s'étaient établis sur les points culminants de l'île , explorant l'espace dans tous les sens, afin de signaler les premiers l'apparition des proas. Vous, Européens, vous ne sauriez comprendre l'intérêt qui s'attadie chez les Malais à la réussite de pareilles expéditions. Ce n'est pas la richesse du butin qui nous séduit, mais la diversité et l'utilité des objets dont il se compose. Dans les pays où Ton ne forge le fer que pour en faire des lances et des kriss , où l'on ne tisse le coton qu'avec des instruments rebelles, où le moindre ustensile de ménage est une rareté , on prise des épingles , des aiguilles, du fil , des bouteilles, des marmites, des chaudrons, des

tissus grossiers, des couteaux , plus que des tonnes d'or. On nous appelle barbares ; nous sommes des barbares eflFectivement ; nous préférons des objets vulgaires , tels que des tissus éclatants , des vases eu verre , aux perles de nos mers et aux diamants que recèlent nos montagnes.

a Un mois entier s'écoula dans cette attente , et dans bien des esprits la crainte avait déjà succédé à l'espérance, lorsqu'un jour nous découvrîmes à l'horizon un spectacle étrange : nos proas nous apparurent, traînant à la remorque un magnifique navire. Des Malais étaient dans les pirogues et les dirigeaient ; sur les bastingages du bâtiment , on distinguait un grand nombre de nos compatriotes confondus avec des Européens. Nous ne doutâmes {ms un instant que ce grand bâtiment ne fût une prise de nos hommes.

« A cette vue, nous poussâmes des cris de joie, et, une heure après, la population entière de l'île accourait sur le rivage.

c Le navire jeta l'ancre en face des habitations ; les hommes des proas répondirent à nos gestes et à nos cris, et, dans notre impatience d'entendre le récit de cette grande aventure, plusieurs d'entre nous se jetèrent à la mer pour aller rejoindre les embarcations. En cet instant, une détonation formidable éclata à bord , des balles et des boulets balayèrent le rivage , et au sommet des vergues de r horrible bâtiment nous aperçûmes plus de trente de nos homme» suspendus par le cou et se débattant dans les airs. Cela se passa si rapidement que je n'y compris rien d'abord ; je regardai avec stupeur autour de moi ; ma mère était morte , un boulet lui avait enfoncé la poitrine; toute cette foule réunie sur le rivage, couverte de sang et de lambeaux de chair, s'agitait confusément en poussant des cris de douleur et d'eflfroi.... Je jetai les yeux sur le navire, mon père était au nombre des pendus!... Mon premier mouvement fut de suivre ceux qui fuyaient; mais je m'arrêtai bientôt. Je me blottis dans une jongle sans savoir ce que je faisais, ne sachant pas si j'étais morte ou vivante, si je rêvais ou si j'étais éveillée. Je restai longtemps dans cet état; par moments il me semblait qu'on marchait autour de moi ou que j'entendais des coups de fusil ;. d'autres fois je croyais apercevoir d'immenses clartés semblables à celles d'un incendie. Mais tout cela était confus dans ma tête, et je n'avais en réalité conscience de rien. J'étais couchée le visage

contre terre, respirant à peine, lorsqu'un homme en courant se heurta à moi. Je restai immobile. Celui qui m'avait ainsi heurtée, voulant savoir s'il avait affaire à un cadavre ou à un être animé, me poussa du bout de son fusil, et, voyant que j'opposais une certaine résistance à ses efforts, il me prit par un bras et me souleva à moitié de terre. En apercevant un Européen, je me levai prompment, et, me reculant avec horreur, je m'écriai :

c Hollanda ! Hollanda ! un Hollandais ! un Hollandais 1

a — Je ne suis pas un Hollandais, s'écria l'étranger, je suis un a Français! »

f C'est alors pour la première fois, observa la. Malaise en s* adressant à moi , que j'ai entendu prononcer le nom de votre nation. Si d'autres souvenirs moins terribles ne se liaient dans ma pensée au nom de votre pays , je n'éprouverais aucun plaisir à parler votre langue. »

Après avoir fait cette réflexion , elle continua :

« Les dénégations de l'étranger ne me' rassurèrent pas; je m'enfuis à travers les jongles en poussant ce cri d'effroi : t Hollanda ! c Hollanda ! » L'étranger s'élança à ma poursuite et m'atteignit bientôt.

« Les Hollandais que tu redoutes sont là, » me dit-il en me montrant la direction que je suivais ; a n'entends-tu pas le bruit « des haches qui s'abattent sur les cocotiers? ne vois-tu pas ces € jets de lumière qui s'élèvent des maisons incendiées? Reste « donc ici. D'ailleurs, vois mes armes; si tu résistes aux con- « seils que je te donne dans ton intérêt , je les emploierai contre € toi. »

a J'examinai machinalement l'horizon. Nous étions entourés d'un cercle de feu, des colonnes lumineuses s'élevaient dans les airs, semblables aux rayons concentrés du soleil , et la cime des cocotiers tremblait sous les coups de hache; on n'entendait d'autre bruit que celui de cet instrument de destruction tombant régulièrement sur le tronc des arbres, et quelques cris poussés par les matelots étrangers.

€ A ce spectacle je me jetai le visage contre terre sans pousser une plainte, sans prononcer ime parole.

« L'étranger s'approcha de moi , il me souleva doucement et me dit :

a Tiens, bois, tes lèvres sont sèches comme un caillou. »

« Je n'avais plus aucune perception des besoins de la vie matérielle. Cette invitation brutale réveilla en moi un besoin impérieux que j'ignorais. Je saisis précipitamment le flacon qu'il me tendait, et je bus avec avidité un mélange d'eau et de vin. Sous l'influence de cette boisson , dont je goûtais pour la première fois , ma tête s'appesantit, mes yeux se fermèrent et je m'endormis profondément. Lorsque je m'éveillai, j'étais seule; la nuit était profonde; j'eus d'abord quelque peine à retrouver le fil de mes idées ; un instant j'espérai que l'affreuse réalité n'était qu'un rêve ; mais, hélas I les clartés sinistres qui se montraient encore çà et là dissipèrent ce doute d'un instant. Je me levai pour fuir.... Mais où aller? Je ne savais quelle direction avaient prise ceux de mes compatriotes qui avaient échappé à t^ette affreuse boucherie. Je résolus d'attendre le jour; j'espérais vaguement que cet homme, qui la veille m'avait témoigné une espèce d'intérêt, reviendrait et m'aiderait à me sauver. Je ne m'étais pas trompée. Dès que le jour parut , il vint à moi.

€ Ce pays est entièrement détruit , me dit-il ; tes compatriotes « se sont précipitamment embarqués et ont abandonné Tîle. Quelc ques-uns errent encore dans les bois , mais ils sont presque sûrs « de mourir de faim , car il n'existe plus un seul cocotier dans le c pays et les champs sont complètement dévastés. Couvrè-toi de ces « habits d'homme et viens à bord avec moi ; je dirai que tu es un « jeune garçon que j'ai sauvé et je te garderai auprès de moi. Si plus « tard tes compatriotes forment ailleurs un autre campon , je te ra- « mènerai vers eux. »

c D'après les lois de la guerre, j'étais l'esclave de cet homme : aussi je n'hésitai pas à lui obéir.

Je couvris ma tête d'un mouchoir dans lequel j'enveloppai mes cheveux suivant la mode du pays ; je passai un pantalon ^ j'endossai une veste qui se croisait sur la poitrine, et j'assujettis ces deux parties de mon vêtement avec une large ceinture rouge. Ainsi transformée en garçon , je suivis l'étranger. En arrivant à bord, il me conduisit au commandant; je compris qu'il racontait à mon sujet une histoire qu'on accueillit assez froidement ; mais je fus admise à reposer dans la cabine de mon mattre sur une natte qu'on jeta à terre. Le jour même nous levâmes l'ancre et

nous partîmes pour Batavia; mais un coup de vent assez fort nous poussa vers Test , et nous relâchâmes dans la rade foraine de Chéribon.

c A peine eut-on jeté Tancre qu'un très-grand nombre d'embarcations se dirigèrent vers le navire; mon mattre m'ordonna de monter sur le pont, où je n'avais plus reparu depuis mon embarquement. Je trouvai le bâtiment encombré de visiteurs; on se pressait autour des hommes de l'équipage et l'on recueillait avidement de leur bouche les détails de cette cruelle expédition. J'étais le seul trophée vivant de cette victoire ; aussi , dès que je parus , une foule avide se précipita vers moi. Pendant que j'étais l'objet de cette curiosité importune, j'entendis crier les poulies du navire , et l'on étala sur le pont les cadavres de mon père et de ses compagnons ; je ne me lamentai pas devant cette foule ennemie ; je subis avec fermeté la loi du vainqueur, et je ne versai pas une larme en voyant jeter à la mer comme des chiens les cadavres de mes amis. Mon mattre profita de cette relâche pour quitter le bord ; nous descendîmes à terre dans une embarcation du pays , et , quelques heures après, nous partîmes pour une localité appelée Rhaja-Gallo. En qualité d'assistant résident, mon mattre occupait une petite maison bâtie en pierre qui me fit l'effet d'un palais, tant elle différait de celles de notre village. Cette maison était située au milieu d'un vaste jardin , et de grands tamariniers la dérobaient à tous les regards. Je ne vous ai pas encore dit le nom de mon sauveur et ne vous ai pas fait son portrait ; je vais réparer cet oubli. Il s'appelait Prosper de C***; c'était un jeune homme de vingt-trois ans environ ; il était trapu de taille , il avait une grosse figure un peu rouge , des yeux bleus à fleur de tête et des cheveux presque blancs, tant ils étaient blonds. Je n'ai jamais trop su pourquoi il détestait la couleur de sa chevelure ; il n'est sorte d'artifice qu'il n'employât pour la rendre pareille à la mienne. Ayant une fois entendu dire que les Chinois avaient un secret pour changer la couleur des cheveux , il se condamna à boire pendant trois mois d'horribles drogues que ces voleurs lui faisaient payer fort cher. Mais les Chinois sont des coquins qui trompent tout le monde , et les cheveux de mon mattre restèrent tels qu'ils étaient. Si ce n'eût été ses cheveux presque blancs et ses yeux bleus à fleur de tôte , j'aurais trouvé Prosper de G*** presque beau

pour un Européen; mais il n'y a que les singes qui aient les yeux de cette couleur.

a Voici quelles étaient les fonctions que je remplissais auprès de mon maître : pendant le jour , je l'accompagnais dans toutes ses courses pour lui rendre les mêmes services qu'un jeune esclave rend à son seigneur. Je tenais l'étrier pendant qu'il montait à cheval , je l'éventais pendant les repas avec un écran en plumes d'argus , j'allumais ses cigares ou sa pipe. Le soir, je me parais des habits de mon sexe ; je réunissais mes cheveux en natte et je les assujettissais avec ime épingle d'or ciselé ; je me couronnais de fleurs odorantes; je découvrais mes épaules; j'entourais mes bras et mes poignets de bracelets ; je m'enveloppais dans un sarron de soie éclatante que je maintenais au-dessus des hanches avec une ceinture brillante comme les ailes d'un lori. Lorsque j'étais ainsi vêtue , j'abaissais les stores de sa chambre , je m'accroufHSsais dans un coin jusqu'à ce qu'il lui plût de me faire exécuter sous ses yeux les danses de nos ronguins. Prosper de C*** exigeait que pendant le jour je l'appelasse Tuan , en témoignage de mon respect; mais lorsque le soir était venu , lorsque je m'étais transformée, lorsque je dansais nos danses enivrantes ou que je m'accroupissais auprès de lui pour me reposer , il m'ordonnait de me servir à son égard des noms les plus familiers.

< Je vécus ainsi pendant un an, me considérant comme l'esclave de cet homme, auquel il ne manquait, pour être presque de mon goût , que d'avoir le teint jaune et les yeux noirs. Un matin , après avoir lu une lettre , il me dit brusquement :

«Nous partons pour la France dans huit jours.... m'accompa- « gneras-tu avec plaisir? »

c Je m'inctinai en signe d'assentiment.

c Lorsque nous serons à bord, i ajouta-t-il, « peut-être faudra-t-4l « nous séparer.... on ne voudra pas te laisser dans ma cabine.

« — Qu'importe? » répondis-je.

c — Gomment! qu'importe? » s'écria mon maître en rougissant jusqu'au bout des ongles ; c tu prends cela bien à ton aise.... Je ne a veux pas, entends-tu? que tu me quittes. Tu te suspendras à c mes vêtements, tu pleureras, tu te rouleras à terre, et, quoi c que j€ puisse dire te concernant, tu resteras impassible. »

€ Cette recommandation n'était pas inutile ; depuis un an que

j'étais avec lui , Prosper de C*** avait employé une partie de son temps à m'apprendre le français , afin de pouvoir parler avec moi sans être compris des domestiques malais.

c Nous partîmes. Prosper de C*** ajouta à mon costume un beau kriss de Holo, ce complément indispensable de la tenue malaise. Les choses se passèrent à bord comme il Tavait prévu. On voulut me faire coucher dans l'entre-pont avec les matelots; mais je suppliai , je hurlai , je mordis avec tant d'énergie et avec une telle fureur , que le capitaine , brave homme au fond , décida que je suspendrais un cadre dans la cabine de mon mattre. Pendant cinq mois de traversée, personne ne supposa à bord que je fusse une femme ; je montais dans les mâts , j'aidais à carguer les voiles , à tourner au cabestan ; je témoignais enfin d'une véritable inclination pour les travaux les plus rudes et les plus fatigants.

« Nous débarquâmes au Havre , et dès le lendemain nous partîmes pour Bruxelles. Lorsque nous fûmes à cinq ou six lieues de cette ville , Prosper me répéta les recommandations qu'il m'avait faites avant d'aller à bord. Nous descendîmes dans un vieux château d'un aspect sévère. C'était une vieille habitation isolée au milieu d'une vaste plaine , bâtie avec des pierres noires et couvertes de mousse. La mère de Prosper, ses deux sœurs et son oncle, qu'on appelait M. le comte, occupaient seuls, avec quelques domestiques, un vaste logis où l'on aurait pu loger les armées d'un sultan. Si j'étais éternellement restée dans mon île, je n'aurais jamais cru qu'avec des cheveux blonds et des yeux bleus on pût être véritablement jolie ; et cependant les sœurs de Prosper, blondes comme une gerbe de riz , étaient bien ce que j'avais vu de plus charmant au monde. Mme de C*** était fraîche et colorée comme les fruits d'Europe ; sa physionomie était pleine de douceur et de bonté, et je compris immédiatement que j'aimerais ces trois femmes de tout mon cœur. Mais le personnage qui attira plus spécialement mon attention , ce fut M. le comte )

« Ce vieillard ressemblait certainement beaucoup au vénérable orang-outang qui règne sur les forêts de Bornéo. On ne voyait de sa figure qu'une bouche énorme et des pommettes qui trouaient la peau. Ses jambes et ses bras, démesurément longs, semblaient avoir été formés aux dépens du reste du corps. Sa peau ressem-

SINGAPORE. 28d

blait à un vêtement trop large pour ses membres grêles , et elle se drapait en plis jaunâtres sur toutes les parties du corps. Je crus d'abord que c'était quelque solitaire voué aux pratiques rigides d'un culte, comme les faquirs de Calcutta. Mais bientôt j'appris que cet étrange personnage était la providence de la famille , et qu'il avait fait revenir Prosper de Java pour en faire son héritier. Tout ce monde eut un très-grand plaisir à voir mon maître , mais je fus presque fêtée à l'égal du fils de la maison. Mme de G*** et ses deux filles ne se lassaient pas de m'examiner; elles étaient ravies de mon costume et surtout très-enchantées de m'entendre parler français ou à peu près, car elles pouvaient m'interroger tout à leur aise. Dans leur charmant caquetage, je les entendis regret* ter que je ne fusse pas une jeune fille pour m'attacher complètement à leur personne ; et, pour la première fois, je fus blessée du sot rôle que Prosper me faisait jouer.

c Le soir on me dit que mou lit était préparé dans une pièce du troisième étage, auprès d'un vieux domestique du château. Aussitôt je déclarai que je ne reposerais pas loin de mon maître, que depuis plus d'un an je dormais sur le seuil de sa porte , et que je continuerais à Bruxelles comme à Java de veiller sur lui jour et nuit.

« Mme de C*'^'^ regarda son fils d'une manière qui signifiait : € Il y a quelque mystère là-dessous, » et lui dit :

c C'est donc l'usage à Java que les domestiques soient touc jours près de leurs maîtres? Cela doit être quelque peu gênant ce parfois.

c — Anak n'est pas tout à fait un domestique , » répondit Prosper hypocritement , a c'est plutôt un ami. Les circonstances dans les- « quelles je l'ai rencontré, les services que je lui ai rendus lui ont a inspiré le plus grand dévouement à ma personne.

c — Conte-moi vile, » reprit Mme de C*** en riant , c quels sont tt les services que l'on peut rendre à un Malais pour l'obliger à tant (( de reconnaissance.

a — J'avais été envoyé parle gouverneur de Java à Bornéo, » reprit Prosper, « pour lui faire un rapport sur les différends survenus en- (( tre diverses peuplades. Afin de conduire très-secrètement la mis- « sion dont j'étais. chargé, je descendis seul à terre, vêtu du cosc tume malais et aiteé de toutes pièces. On se battait avec achar-

SSi Ua M»lsds tenait par les cheveux une

c nement à ^^^^^orger. Je nie précipitai sur lui et le tuai d'un

« femme g»^ ^ ^ /xMitportaat. Sa victime, lui ayant ainsi échappé,

acùupdep^^^ enfant près de là et dit en me le présentant :

* aJla ^^^ne , il ^vra votre destinée , ei comme wms il

« -^^ ^T^e à la guerre. Cette femme, c'était la mère d'Anak , et

;^^6flftflt, c'était lui. »

Mme de C*** observa attentivement son ûls pendant cet incroyable récit et ne dit pas un mot; mais l'une des jeunes demoiseJies s'écria étourdiment :

« Comment , Prosper, tu as fait cela 1 Tu as donc été où l'on se abattait, toi qui étais si poltron quand tu étais enfant 1 Vraiment, « il n'y a que les voyages pour former les hommes 1

« — J'en ai bien vu d'autres, » répondit Prosper enhardi par son succès ; a mais je vous ferai ces récits une autre fois. D'ailleurs , c croyez-vous que ce soit sans peine, sans avoir donné des preuves < évidentes de courage, qu'on devient résident d'un district à a Java ? »

« J'étais confondue de l'impudence de mon maître ; dix fois je fus sur le point de protester contre ses mensonges. Mais une crainte me retint : ce fut d'être immédiatement séparée de ces trois femmes que j'aimais instinctivement.

a Nous passâmes huit mois dans ce vieux château. Tout le monde avait de l'affection pour moi ; le vieux fantôme lui-même aimait à s'appuyer sur mon bras et à recevoir mes soins. Mme de G***, bien loin de m'éloigner de ses filles , me rapprochait d'elles avec plaisir; celles-ci m'apprirent à lire, à écrire quelque peu et à chanter les chansons de leur pays. Un jour, Mme de C*** me fit dire qu'elle avait à me parler. Je la trouvai dans sa chambre, la figure souriante. Dès qu'elle m'aperçut, elle me tendit la main, a Tu nous as trompés, > me dit-elle, c mais je ne t'en veux pas. a — Ce n'est pas moi qui vous ai trompée , madame , » répondis-je. « J'étais l'esclave de votre fils, qui m'a sauvée beaucoup a moins héroïquement qu'il ne vous l'a dit, et je devais obéir à sa « volonté. 1

c Je racontai alors à Mme de C*** toute mon histoire. Elle m'écouta avec intérêt et reprit :

« Ma chère enfant, l'amour n'est pas étemel, dans notre pays

c du moins, et il faut savoir prendre son parti. Prosper doit se ma-' € rier : il est donc nécessaire de vous séparer.

o — Pourquoi dcmc cela? » interrompis-je vivement.

« — Tu me demandes pourquoi? » me dit Mme de C*** étonnée; c peux-tu supposer que la femme de Prosper te verrait avec plai- <c sir auprès d'elle?

« — Pourquoi pas? » répondis-je; « parce qu'on aime une autre « f^nme, faut-il donc abandonner celle que l'on a aimée? Soyez c sans inquiétude , je connais mes devoirs , je les remplirai; la der- « iiière arrivée, je la servirai comme une esclave; servante fidèle» « je surveillerai sa conduite et j'épierai ses pas ; si elle est assez c heureuse pour avoir des enfants , je les garderai le jour et les « bercerai pendant la nuit. Ce sont là les obligations d'une humble a esclave que le maître a momentanément aimée.

« — Je comprends ton erreur, j me dit Mme de C*** avec émotion ; c elle vient de ton ignorance de nos uss^s et de nos mœurs.

< Ce rêve malais ne peut se réaliser ici : à Java, cela serait par- « fait; à Bruxelles, c'est impossible. Écoute-moi : Prosper va aller « voir sa future, moi je t'emmène à Paris; nous reviendrons pour

< le mariage de mon fils; il ira dans la famille de sa femme; toi, « tu resteras avec moi auprès de mes filles.

« — Je resterai avec vous? » m'écriai-je joyeusement. « Ohl « dans ce cas, Prosper peut bien se marier.

« — Tu ne l'aimes donc pas? » reprit Mme de C*** avec stupéfaction.

« — Je l'aime comme un esclave doit aimer son maître.... J'ai « toujours rempli mes devoirs envers lui et lui envers moi.... mais « l'affection de mon cœur, je vous l'ai donnée à vous et à vos filles « le jour oii je vous ai vues. »

« Trois jours après, nous étions à Paris, où je pris le costume des femmes d'Europe.

« Dès son arrivée , Mme de C*** m'avertit que quelqu'un viendrait la demander. Cependant personne ne vint, mais elle reçut une lettre qui l'attrista profondément.

« Vous autres Européens, vous êtes tous les jours affligés, tourmentés par des événements invisibles pour ceux qui vous entourent. Quelques mots écrits altèrent votre humeur, troublent vos existences, et vos destinées sont atteintes par des accidents qui

échappent à l'appréciation des autres hommes. 11 n'en est pas ainsi chez nous : en général, les malheurs qui nous frappent sont des malheurs publics, et les causes de notre tristesse ne sont jamais mystérieuses pour nos amis. Je demandai à Mme de C*** quel malheur imprévu l'avait frappée, je la suppliai de me confier la cause de son chagrin; mais elle me répondit simplement :

« Que te dirai-je, ma pauvre enfant?... tu ne comprendrais pas « ma douleur ; plus tard , peut-être , lorsque tu seras faite à nos c mœurs, je te ferai cette confidence. »

c Dès ce jour Mme de C*** perdit complètement sa gaieté ; elle devint triste et rêveuse, et sa santé même s'altéra profondément.

c Lorsque nous arrivâmes à Bruxelles, les préparatifs du mariage de mon maître étaient à peu près terminés. Les jeunes filles me reçurent avec des transports de joie ; elles me firent mille questions sur mon voyage ; elles me complimentèrent sur mon nouveau costume, qu'elles ne trouvèrent cependant pas de leur goût, et chacune d'elles voulut s'occuper de me composer une toilette appropriée à ma couleur. Quant à Prosper, lorsque je le rencontrais, il détournait la tête ; st je l'abordais, il rougissait comme un homard ; on eût dit qu'il cherchait à se rendre invisible en ma présence, tant il prenait de soin pour dissimuler sa rotondité. Cette timidité puérile, cette couardise m'humilièrent ; j'éprouvai comme de la honte d'avoir été l'esclave d'un pareil homme.

« Après le mariage de Rgosper, nous allâmes rejoindre le vieux hibou dans son château. J^y serais probablement encore sans une circonstance assez singulière. En ce temps -là, dans ce pays de Bruxelles , les catholiques étaient en grande rivalité avec les protestants. Le vieillard était un des soutiens les plus ardents du catholicisme. Lorsqu'il apprit que j'étais musulmane, il voulut absolument me faire instruire dans sa religion. On fit venir un jeune prêtre de Louvain , et l'on me mit sous sa direction.

«Ce prêtre était un homme de trente ans environ, maigre, pâle, presque aussi noir qu'un Indien. La moindre contrariété l'irritait. Lorsqu'il voulut entreprendre ma conversion , je lui opposai d'abord une très-vive résistance.

SINGâPORE. â85

« Je veux rester musulmane comme ma mère, » lui disais- je; « je ne suis venue dans votre pays ni pour faire des conver- « sions, ni pour me faire convertir. Si je vous scandalisais c par ma conduite, vous auriez le droit de me chasser; mais c je vis comme vous vivez vous-même : que voulez -vous de c plus? »

« Il chercha à me faire entrevoir les conséquences de mon aveuglement. Ses paroles n'eurent pas d'abord beaucoup de succès , mais la véhémence de son langage finit par m'impressionner vivement. •

« Je fus prise d'une frayeur profonde ; je pleurais , je me désolais; Mme de C*** et ses filles me consolaient de leur mieux, mais je ne pouvais retrouver ma tranquillité première. Enfin , lassée de combattre, vaincue par la fatigue, j'allais céder, lorsqu'un soir, en rentrant exaspérée dans ma chambre , je pris une résolution extrême. Nous étions dans les mois d'hiver : le ciel était sombre ; il tombait une pluie à moitié congelée , qui bondissait sur les carreaux.

c En plongeant mes yeux dans cette obscurité , je songeai au soleil de mon pays, à nos bois de fougères, à nos ruisseaux bordés de bananiers à grandes feuilles, à nos grèves couvertes de sables éblouissants et caressées par une mer harmonieuse. En cet instant, une pensée traversa mon esprit; cette terre froide d'Europe avec son soleil chétif et terne, ses brumes constantes, ses rudes hivers, ses mœurs traça ssières, me fit l'effet de l'enfer, et je résolus de reconquérir le paradis de mon enfance.

« Cette résolution prise, je fus calme et m'endormis profondément.

< Le lendemain, lorsque je descendis à l'heure du déjeuner, je dis résolument à mes amis que je voulais retourner dans mon tle. A cette déclaration, chacun se récria; le jeune prêtre pâlit, et il s'opéra en lui une transformation subite que je n'oublierai de ma vie. Cet homme au maintien sévère, au regard impératif, devint tout à coup humble et suppliant. Il s'approcha de moi , me prit la main et me dit avec émotion :

« C'est moi, je le sais, mademoiselle, qui suis cause de cette (( brusque détermination ; j'ai été égaré par un excès de zèle ; en « voulant vous imposer une croyance , j'ai révolté votre esprit in-

c dépendant ; je suis hiimilié de ma présomption. Ne jugez pas M les autres prêtres d'après moi ; restez ici , mademoiselle , et un « plus digne interprète de notre sainte religion opérera une con- « version que mon orgueil a retardée, j

a Je fus émue à ce langage ; cet homme inflexible s'humiliant ainsi devant moi m'impressionna vivement, et je fus tentée de me jeter à ses pieds ; mais l'esprit de ma race l'emporta. Lorsqu'un Malais a annoncé une résolution, il doit l'exécuter, et c'est ^âce à mon obstination que je puis vous conter aujourd'hui mon histoire.

— Et n'avez -vous pas de regret d'avoir abandonné le vieux château, l'aisance et le luxe de l'Europe, vos amies si bonnes et si aimantes? demandai-je à la Malaise.

— Pas le moindre.... Y a-t-il donc quelque chose dans votre pays qui vaille notre grand soleil, notre immense Océan et les brises parfumées de nos vallées? A peine arrivée, je délivrai mes pieds de leurs entraves , je rompis les liens qui étreignaient mon corps, je dénouai mes cheveux, et je rendis à la liberté tout ce qui dans mon être avait été contraint. Cette résurrection des instincts de mon enfance me causa des élans indicibles de bonheur qui ne sont point calmés encore. C'est avec ravissement que, pendant le jour, je cours nu -pieds sur nos sables dorés, que je me plonge dans les eaux tièdes de nos rivières, et c'est avec délire que je danse les pas inventés par nos rongûins en chantant nos chansons. Enfin, je suis redevenue Malaise, plus Malaise que si je n'avais jamais quitté mon pays.

— Il n'est donc rien resté dans votre pensée des enseignements religieux d'autrefois? » dis- je à la jeune fille.

A cette question elle réfléchit un moment ; puis , secouant la tète, elle me dit avec un accent singulier de mélancolie et de conviction :

« Oh I quelque jour j'irai trouver vos missionnaires et je serai chrétienne I »

Lorsque nous quittâmes Campon Glan , la lune était sur l'horizon , la brise de la nuit soupirait à travers les branches des arbres en fleur, et les habitants du petit village, sous l'impression bienfaisante de cette fraîcheur embaumée, babillaient et chantaient devant leurs maisons.

Nous cheminâmes un certain temps sans mot dire ; James rompit le premier le silence,

« Savez-vous, me dit41, qu'il ressort un profond enseignement de tout ce que nous venons d'entendre ? Voyez quel danger il y a de laisser lire les sots.... Ce Prosper de C^*, parce qu'il avait lu Byron et quelques autres , voulut être un Lara , un don Juan , nn Trelawney, que sais-je?

— n ressort, à mon sens, répondis -je à James, un enseignement plus profond encore de cette histoire : elle nous prouve que la semence évangélique donne tôt ou tard des fruits , quel que soit le terrain sur lequel elle tombe. Cette nature inculte et brutale a gardé au fond du coeur des vérités qui s'y font jour maintenant- Qui sait , mon ami? grâce aux travaux apostoliques de mes compatriotes, cette jeune fille sera peut-être quelque jour la Madeleine de la Malaisie.

— J'en accepte l'heureux présage, reprit James; car cette folle soirée finit plus sérieusement qu'elle n'avait commencé, i

Les environs de Singapore sont peuplés de petites fermes exploitées par des Chinois. Ces agriculteurs industrieux cultivent la canne à sucre , le riz , l'aréquier, le poivre et le gambier. L'aspect riant de leurs maisonnettes de bois, la bonne tenue de leurs terres, annoncent l'ordre, le travail et l'aisance. Les Chinois forment entre eux de petites associations de quatre à huit individus, et ce sont ces réunions qui se livrent à l'exploitation des terres que leur concède le gouvernement anglais ou qu'elles afferment à des Malais propriétaires.

J'allais souvent visiter ces petits établissements, et je m'arrêtais de préférence dans une charmante habitation exploitée par six Chinois qui cultivaient le gambier et fabriquaient l'extrait qui porte ce nom. Leur ferme était située sur le penchant d'une jolie colline couverte de grands arbres, et au pied de laquelle coulait un beau ruisseau. Les bâtiments de l'exploitation étaient fort modestes : ils se composaient du logement des six travailleurs, petite maisonnette à un seul palier, bien close et bien propre comme une ferme flamande, et d'un vaste hangar couvert, sous lequel on opérait la préparation de l'extrait de gambier. Les individus qui composaient cette association étaient des hommes de vingt-cinq à trente ans, petits et bien musclés. En ma qualité d'ana^omiste,

il m'était facile d'apprécier leur vigueur; ils accomplissaient leurs travaux sans autre vêtement qu'un caleçon de la plus petite dimension , et cachés seulement par de vastes chapeaux en bambou , qui les abritaient tout entiers sous leurs grandes ailes.

Les six associés avaient adopté comme mode de répartition l'égalité de salaire ; mais ils s'étaient choisis avec un tel discernement qu'aucun d'eux n'avait à souffrir de l'adoption de ce principe. Les Chinois comprennent difficilement les théories évangéliques sur le travail. La parabole du maître ile la vigne, commentée par Cabet et Louis Blanc, n'aura jamais un très-grand succès dans l'empire du Milieu, et ce n'est pas un propriétaire de ce pays qui eût payé également ses ouvriers , sans avoir égard à la durée de leurs travaux 1 Ces six hommes travaillaient très-vaillamment ; ils ne prenaient quelque repos qu'aux heures des repas, et c'était alors seulement qu'on pouvait causer avec eux. Ils s'occupaient chacun à leur tour des soins du ménage ; car cette petite réunion était un vrai monastère industriel : les membres qui la composaient n'étaient pas mariés.

Les Chinois cultivateurs de Singapore vivent pour la plupart dans le célibat ; on dirait qu'en descendant sur cette terre ils ont fait le vœu tacite de renoncer à toutes les jouissances dont ils sont ordinairement fort avides. Leur existence laborieuse n'est interrompue par aucune distraction ; leurs actions ont un but unique vers lequel ils tendent avec opiniâtreté : ils veulent acquérir à tout prix un petit trésor pour aller vivre tranquillement à Malacca ou dans quelque coin du Céleste Empire, et, jusqu'à ce qu'ils le possèdent, toute autre préoccupation leur est importune.

Les plantations de gambier de mes amis avaient le plus charmant aspect; cet arbuste, appelé par les botanistes nauclêa gam* bit, ne dépasse pas deux mètres de hauteur, et ses branches déliées sont agitées par le moindre souffle d'air. Ce sont les feuilles de nauclea qui donnent la substance connue sous le nom de gambier et de terra japonica. Pendant qu'on préparait cet extrait , tous les associés étaient occupés à ce travail. Les uns dépouillaient les arbustes de leurs feuilles, les autres les transportaient dans des paniers en bambous suspendus aux deux extrémités d'une gaule, tandis que les autres en opéraient la décoction dans de grands chaudrons de cuivre. Lorsque ces parties herba-

cées étaient décolorées par rébullition, les opérateurs les retiraient de l'eau à Taide d'une fourche et concentraient le liquide jusqu'à ce qu'il eût atteint la consistance du miel. Alors ils coulaient la matière extractive dans des cadres en bois, où elle se desséchait complément.

Les détritus du nauclea servent d'engrais à la plante sarmenteuse qui produit le poivre noir. Ces deux cultures se complètent l'une par l'autre ; et, comme les cultures habilement combinées, elles donnent des produits considérables. Les Malais estiment beaucoup l'extrait du gambier, qu'ils mâchent avec le bétel; je demandai à quelques-uns d'entre eux pourquoi ils ne le cultivaient pas eux-mêmes ; ils me répondirent par ces mots familiers aux ignorants et aux routiniers : « Ce n'est pas la coutume ! o Aussi les Chinois ont-ils à Singapore le monopole de cette productive industrie.

Les plantations de mes Chinois étaient entourées de forêts magnifiques; lorsque j'allais les visiter, j'étais accompagné de deux Malais, et j'aimais à m'enfoncer sous ces arbres gigantesques, qui pendant de longs siècles ont projeté leurs sombres ombrages sur une terre vierge de pas humains. Dans ce temps je n'avais pas encore répudié mes sottes habitudes d'hostilité contre les animaux inoffensifs, et je marchais toujours muni d'un fusil, prêta leur faire la guerre. Les sinuosités de la forêt furent. pour moi mon chemin de- Damas, et j'abjurai là pour toujours mes habitudes de Nemrod.

Un jour, j'avais battu en tous sens les profondeurs de ces fourrés, et je m'assis au pied d'un sapan séculaire. Pendant que j'écoutais avec recueillement le bruit des solitudes, la voix des vents dans les branches, les chants des oiseaux, le bruissement des herbes agitées par des insectes voyageurs et les sons mystérieux que se transmettent les échos , un singe vint gambader sur un arbre placé en face de moi. Je ne voulus pas perdre une si belle occasion d'exercer ma stupide adresse. Je saisis mon fusil, le coup partit, et un cri de douleur succéda à la détonation. J'aperçus à travers un voile de fumée le pauvre animal tomber de branche en branche , en portant ses mains à droite et à gauche pour se retenir. Un moment il s'accrocha aux écorces raboteuses ; mais ses forces Tabandonnèrent, et il glissa jusqu'à terre en sui- 193 *

vant le tronc du grand végétal. Je courus vers le point où j'avais vu'tomber le blessé, et , à mon grand étonnement , je ne l'y trouvai pas ; une affreuse trace de sang me guidant, je le découvris à quelques pas de là, blotti sous un arbuste, une main sur sa blessure et l'autre sur ses yeux pour essuyer ses larmes. A cet aspect, je tressaillis de la tête aux pieds, car je sentis que j'avais commis un meurtre !

Un de mes guides s'approcha de ma victime et visita sa plaie. Elle tourna vers lui ses yeux humides et le laissa faire sans se plaindre. Le coup avait porté sur le flanc droit; la peau était divisée et les intestins sortaient par cette affreuse ouverture ; il n'y avait nul espoir de sauver le pauvre animal. Je tendis mon fusil à Vun des Malais en lui disant d'achever le patient. Ce brave homme repoussa l'arme meurtrière avec horreur. En cet instant le malheureux singe tomba sur le flanc; il étendit ses membres, tourna ses yeux sur moi et expira. Je m'éloignai du cadavi^, saisi d'un sentiment indicible de honte et de remords. Je m'acheminai tristement vers Singapore en songeant à ma lugubre aventure et jurant au fond du cœur de respecter désormais la vie de tous les

êtres.

Les Malais qui m'accompagnaient étaient de la même famille. L'un était un garçon de vingt-trois ans , doux comme une jeune fille ; l'autre était un beau vieillard , d'une figure mélancolique. Tous les deux étaient de fervents musulmans, graves et silencieux comme le sont en général les sectateurs du Prophète. J'avais contracté une espèce d'affection pour ces hommes et j'aimais à les voir auprès de moi, vêtus d'un large pantalon d'indienne, le kriss passé à leur ceinture et la tète couverte du mouchoir malais. Cette coiffure distingue les musulmans de Tarchipel et de la presqu'île de ceux des autres parties de l'Inde. Lorsque nous arrivâmes devant leurs maisons de bois assises sur le bord d'un sentier bordé d'aréquiers , le plus âgé de mes guides s'inclina , porta la main à son front et me dit :

a Tuan , vous êtes fatigué : voulez- vous vous reposer quelques instants sous notre varande? j

J'acceptai cette offre etje trouvai installé sur cettegalerie aérienne un beau singe qui, en apercevant ses maîtres, se mit à gambader joyeusement ; le jeune Malais , après lui avoir rendu ses caresses,

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plaça souA ses yeux le panier dans lequel j'entassais ordinairement mes récoltes. Le quadrumane y plongea la main avec précipitation, et il retira le malheureux animal que j'avais tué. A cet aspect, il resta frappé de stupeur , le regard fixe , le front inondé de sueur, semblable à un vieillard qui , dans son délire , croit apercevoir un revenant. Ce moment de frayeur passé, il étala le cadavre à terre , flaira la plaie ; puis , sans hésitation , il s'élança sur moi en poussant de grands cris et en me montrant les dents. Il avait deviné le meurtrier de soù frère.

Les philosophes et les savants ont beaucoup écrit sur la nature des animaux; ils ont sur ce sujet déraisonné tout à leur aise; dans ce pays de l'Orient , où Dieu avait placé son paradis , où il a fait ses premiers essais de création , l'homme le plus humble en sait plus à cet égard que toute la Sorbonne et l'Institut. L'Inde n'est pas le pays des fables, c'est le pays des réalités mystérieuses, c'est le seul pays du monde où les animaux parlent encore aux hommes qui les aiment ; mais ce n'est qu'aux intelligences religieuses et aux poètes qu'ils révèlent le secret de leur être, et les ergoteurs et les anatomistes n'obtiendraient d'eux aucune confidence !

Un an après les événments que je viens de raconter , j'étais à Bombay. Un jour je parcourais la ville noire accompagné d'un dobachi , domestique de confiance qui sert aux étrangers de guide , d'interprète et d'intendant. Le mien était un de ces beaux Indiens qui ressemblent à des Adonis sculptés dans de l'ébène; il était vêtu de mousseline blanche ; des cheveux bouclés s'échappaient de son turban et tombaient sur sa redingote flottante. Lorsque naon conducteur m'eut fait visiter quelques maisons indiennes percées à jour comme ces bateaux d'ivoire que cisèlent les Chinois , lorsqu'il m'eut fait admirer quelques-unes de ces grandes salles préparées pour des fêtes , où des colonnes de fleurs supportent un réseau tissu avec les blancs pétales des jasmins , des tubéreuses et des roses , il me conduisit dans un quartier habité par des marchands. Je l'avoue, je ne m'arrêtai ni devant les mosaïques incrustées dans du sandal, œuvre de patience et de goût, ni devant les écharpes tissées à Cachemire avec de la laine et de l'or, mais tout simplement devant de pauvres gens qui faisaient, l'aumône à des ramiers.. Les beaux oiseaux-

accouraient du sommet des hautes tours , 'du faîte des maisons et des campagnes voisines , pour recevoir les grains de riz , de mil et de maïs que leur prodiguaient les saints Vincent de Paul des familles ailées. Je voulus m'associer à cet acte de bienfaisance, et j'achetai quelques poignées de graines que je distribuai moimême à ces blancs orphelins. J'accomplis cet acte de charité avec une satisfaction mêlée d'attendrissement , en songeant aux victimes que j'avais faites , aux douleurs que j'avais causées parmi ces populations aériennes. Lorsque les oiseaux rassasiés se furent envolés , mon dobachi vint vers moi et me dit ;

< Les hommes d'Europe ne pratiquent pas la charité envers nos frères les oiseaux et les autres êtres qui vivent : êtes-vous donc d'une autre caste qu'eux , puisque vous pratiquez nos coutumes ?

— Il y a dans mon pays , lui répondis-je , des hommes qui croient qu'on doit contribuer au bonheur de tous les êtres qui nous entourent; je partage leur sentiment.

— Alors suivez-moi , me dit mon Indien , et votre cœur éprouvera une grande joie. »

Nous marchâmes longtemps à travers les rues étroites et tortueuses de Bombay , et nous arrivâmes devant un grand établissement dont la porte extérieure était fermée. Mon dobachi heurta plusieurs coups et uii homme vint ouvrir. Cet homme avait une teinte safranée; il était enveloppé dans une étoffe blanche qui s'étalait sur l'abdomen , passait sur les épaules comme un baudrier et descendait derrière le dos ; ses cheveux étaient réunis en chignon au-dessus de sa tête , et à ses oreilles pendaient des anneaux semblables à ceux que portaient jadis les ci-devant muscadins. Cet étrange personnage nous introduisit dans une immense cour entourée de hangars. Sous ces abris commodes chantaient, criaient , hurlaient , beuglaient , hennissaient tous leâ animaux de la création : des chiens , des singes , des bœufs , des chevaux , des éléphants, des perroquets, des cygnes et des chameaux. Cette cour en précédait deux autres absolument semblables et peuplées comme celle-ci de quadrupèdes et d'oiseaux. En jetant les yeux sur les habitants de cette communauté , je m'aperçus que'c'étaient pour la plupart des vieillards affaiblis par l'âge, des enfants débiles ou des malades amaigris par la souffrance ; quelques individus adultes et bien portants contrastaient par la vigueur de leur

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complexion et la hardiesse de leurs mouvements avec la maigreur et la nonchalance de leurs compagnons.

Mon dobachi s'approcha de moi et me dit :

« Vous êtes dans une maison de charité; tous les êtres qui sont ici sont des orphelins, des vieillards et des malades. Des hommes de bien parcourent les villes et les campagnes pour recueillir ceux qui soufrrent et ceux que la pauvreté abandonne. Le bœuf qui pendant sa vie a labouré vaillamment reçoit ici la récompense de son labeur ; il y rumine en paix le reste de ses jours. Le chien fidèle que son mattre ne peut nourrir reçoit l'aliment que lui devait l'homme qu'il afma et avec lequel il vécut. Dès qu'il entre dans cette enceinte , l'âne ne porte plus de faix et reçoit tous les jours l'herbe la plus fraîche et la plus savoureuse. Nous secourons la pauvreté , nous soulageons la souffrance , nous honorons la vieillesse , nous récompensons le travail , afin qu'il nous soit fait à nous-mêmes dans nos existences futures comme nous faisons aux autres. Peut-être est-ce un ami ou un parent que je secours dans ce bœuf qui me regarde avec son œil humide et intelligent. »

Je m'arrêtai longtemps dans cette maison de refuge , dans cet hôpital fondé par la piété la plus charmante , la plus religieuse qui puisse s'emparer de l'âme humaine. Tout était parfaitement ordonné : la litière était propre et la nourriture suffisante ; la concorde la plus parfaite régnait parmi les nombreux commensaux , et je conclus même de cet exemple que c'étaient les animaux et non les hommes qui étaient faits pour vivre en société. Pendant que j'examinais avec intérêt chaque habitant de cet étrange logis, survint un paysan qui conduisait un âne attaché par un licou. Le paysan était un homme jeune encore ; c'était un Hindou comme les représentent les keepsakes et les albums , petit , jaune , maigre , d'une physionomie des plus douces ; l'âne son compagnon était , lui aussi , maigre et chétif ; il le suivait en se faisant traîner et promenant à droite et à gauche son regard étonné. Le paysan s'entretint quelques instants avec le gardien, puis, ils s'en allèrent tous trois dans le fond de la troisième cour , où l'on attacha l'âne devant une crèche remplie d'heit>e et de paille de riz. Au moment de s'éloigner , le paysan s'adressa à son compagnon et lui dit :

c Chez nous , la crèche est vide , l'herbe de notre champ est épuisée; tu maigrissais comme moi , et je n'avais nul espoir d'à-

méliorer ton existeiice. Reste ici ; quand arriveront des jours meilleurs , je viendrai te reprendre ; ton retour sera une fête pour ma pauvre famille ; les enfants t'attendront sur la lisière du diamp; le plus jeune grimpera sur ton dos et nous reprendrons notre vie laborieuse. »

L'âne l'écouta gravement. Longtemps il suivit son nmttre du regard , et celui-ci , en s'éloignant , se retournait presque à chaque pas. Lorsqu'ils se furent perdus de vue , l'âne resta pensif quelques instants , puis il commença à attaquer la nourriture placée devant lui et dont il avait ^rrand besoin.

Au milieu de cette étrange population , fêtais assailli de mille pensées ; les croyances panthéistiques de ces bous Indiens m'impressionnaient singulièrement. Nous , sceptiques de ces temps-ci , nous sommes les plus Crédules des enfants. Un instant je m'arrêtai devant une volière pleine d'oiseaux, et je me demandai m, &QUS ces robes éclatantes , il n'y avait pas quelqu'un que j'eusse aimé ; je me demandai si les notes qui s'échappaient de ces gosiers harmonieux n'étaient pas un appel fait à mes souvenirs. Pendant que je ré vais ainsi , je sentis une main pesante s'installer sur mon épaule. Au même instant , on me saisit au collet et une main vigoureuse me secoua avec violence. Je détournai la tête , et je vis à côté de moi une ûgure noire et moqueuse qui me raillait d'un méchant sourire : c'était un singe plein de force , de santé et de malice.

c( Ce n'est ni la pauvreté , ni la vieillesse , ni la souffrance que vous secourez dans ce drôle , dis-je à l'Indien.

— Nous le secourons au même titre que les autres , me répondit-il, nous le secourons parce qu'il vit. Ceux qui furent, pendant leur vie , puissants ou sages , reprit lé dobachi après un moment de silence , se transforment après leur mort dans les êtres qui se rapprochent le plu& de nous; celui-ci est peut-être l'un des princes qui régnèrent sur ces contrées. »

£t il s'inclina respectueusement.

Des croyances erronées sans doute ont fait de ces bons Indiens le peuple le plus humain de la terre. Le bien-être et la raison , ces grands moralisateurs de l'Occident , ont déjà singulièrement adouci nos mœurs, et en France et en Angleterre les lois protègent efficacement les animaux contre l'ignorance et la brutalité.

Pendant Tune de ioaes nombreuses promenades dans les bazars de Singapore , je fus un jour accosté par un de ces Malais chez lesquels une figure noMe et régulière décèle une origine arabe. Celui-ci était un grand garçon d'une trentaine d'années , svelfce et souple comme un jonc; il était vêtu d'une longue robe de soie à raies jaunes et rouges. Il était coififé d'un turban de cachemire un peu fané et ne portait pas de kriss à sa ceinture. En s'approchant de moi , il s'inclina profondément , porta sa main droite au front et au cœur , et me dit ensuite :

a Seigneur , je m'appelle Abdala ; je suis malade et l'on m'a conseillé de venir vous voir. Voulez- vous me rendre la santé?

— Volontiers, lui dis^je, si cela dépend de moi. Mais la science est souvent impuissante.

— Rien n'est impossible aux hommes d'Occident, 3 me répondit le Malais.

Heureux de rencontrer un malade qui eût la foi , je le conduisis à mon hôtel et je lui demandai le récit de ses misères.

« Le travail a usé mes forces, me dit Abdala, je suis passionné pour l'étude. J'ai lu tous nos livres , je sais tout ce que l'on peut savoir; n'ayant plus rien à apfNrendre , je voudrais recouvrer la santé.

— Puisqu'il en est ainsi , je vais vous proposer un échange ; vous m'apprendrez une partie de ce que vous savez , et moi je tâcherai de vous guérir.

— Il n'est pas donné à tous les hommes d'enseigner les autres ; je ferai ce que je pourrai , me répondit le Malais. Que voulez-vous savoir?

— Je veux que vous me révéliez quelques-uns des secrets que les Malais cachent aux étrangers....

— Les hommes d'Occident, eux aussi , ont des secrets, interrompit brusquement mon Interlocuteur : me les révélerez-vous ?

— Avec le plus grand plaisir, lui dis-je.

— C'est bien , me dit simplement mon homme , je reviendrai demain, d

Le lendemain , Abdala arriva , porteur de nombreux manuscrits écrits en caractères arabes.

c Ceci est de la médecine, ceci de l'astronomie, ceci de la chimie 1 me dit-il en frappant sur des cahiers de papier jaunis par le

temps et usés par les doigts nombreux qui avaient tourné les feuillets.

— Commençons par la médecine , i dis-je à mon professeur. Âbdala lut :

< Quand on a mal aux yeux, il faut prendre de Feau de pluie....

— Mais quelle espèce de mal aux yeux? demandai-je.

— Lorsqu'on a mal aux yeux , reprit Abdala ^ on prend de Teau de pluie....

— Maisf quel mal aux yeux? répliquai-je.

— Lorsqu'on a mal aux yeux , me dit Abdala , on ne fait pas le même remède que si on avait mal au coude.... Je vous dirai , si vous voulez , ce qu'il faut faire quand on a mal au coude. »

Après une explication convenable, j'appris que les traités scientifiques d'Abdala renfermaient des formules barbares pour la guérison de toutes les maladies , la description de quelques procédés grossiers pour faire des montres solaires et se servir de la boussole , et des recettes pour opérer la préparation de quelques sels métalliques et la distillation de l'alcool. J'avais espéré trouver dans Abdala un disciple d'Avicenne ou d'Averrhoès , un héritier de ces Arabes illustres qui commentèrent* au moyen âge Aristote et Hippocrate, et j'éprouvais un secret plaisir en songeant que j'allais assister à une résurrection scientifique, envoyant apparaître devant moi un savant du xi* siècle, bien pénétré des célèbres théories de ce temps. Mais, hélas ! je fus cruellement désappointé en me trouvant en présence d'un astronome de la force des badigeonneurs nomades qui parcourent nos campagnes pour illustrer d'un cadran solaire la façade des chaumières et des cabarets , d'un médecin à peine capable de rivaliser avec les commères qui distribuent dans les villages des collyres et des onguents! Les efforts d'intelligence du savant Abdala avaient eu pour but d'ap* prendre à lire quelque peu d'arabe , et il considérait le résultat qu'il avait atteint comme le terme le plus élevé des travaux de l'esprit.

Cet exemple peut donner une idée de l'état de civilisation dans lequel vivent les Malais. La science traditionnelle que leur transmirent les Arabes avec l'islamisme s'est éteinte ; la littérature n'a plus de représentants parmi eux ; les femmes répètent encore des chants pleins d'originalité, empreints d'une poésie suave, mais ce

sont les derniers accents d'une muse qui s'est enfuie devant les peuples de l'Occident. La domination européenne a été fatale à ces peuples, comme nous le montrerons plus tard lorsque nous parcourrons l'île de Java ; elle a arrêté le mouvement civilisateur qui s'opérait chez eux. Les nombreux rajahs qui jadis peuplaient les îles de l'archipel malais ne faisaient pas seulement la guerre, ils tenaient cour plénière et ils accueillaient les poëtes. En détruisant leur puissance, on a abattu les ombrages sous lesquels ces oiseaux charmants aimaient à chanter.

Je renonçai sans peine, comme on le pense, aux révélations scientifiques qu'Abdala devait me faire, et je lui offris de m'oc^ cuper de sa santé; mais à cette proposition il me répondit :

« La santé n'est rien avec l'ignorance ; vous savez plus que moi, puisque vous refusez d'apprendre ce que je voulais vous enseigner; apprenez-moi ce que j'ignore.

— Que voulez-vous que je vous enseigne ? dis-je à mon tour ; de la médecine, de l'astronomie ou de la chimie? Voulez- vous que je voijs dise comment le monde a commencé et comment il finira?

— Je sais toutes ces choses. Mon père, un digne sectateur du Prophète, me les a apprises peu de temps après ma naissance; mais dites-moi ce que l'on doit faire pour ne pas vieillir, pour vivre toujours avec la joie dans le cœur, l'esprit tranquille et le corps vigoureux.

— Il faut, répondis-je, vivre chastement, être sobre et ne tromper personne.

— Les imans d'Occident disent cela, reprit Abdala, et ils le pratiquent eux-mêmes, et cependant ils meurent de très-bonne heure , et les esprits de la jeunesse se cachent promptement dans leurs rides précoces; tandis que les Chinois, qui trompent les Malais, qui sont gloutons comme des requins et sensuels comme les crapauds des rizières, sont jusqu'à leur dernier jour frais et dispos, semblables aux poussahs de leurs temples ; ils sont jeunes encore lorsque les cheveux qui leur tombent le long du dos sont blancs et rares comme les poils sur le dos d'un chien galeux.

— C'est vrai, repris-je sentencieusement, mais Mahomet ne les recevra pas dans son paradis.

— Ni vous non plus, » reprit vivement Abdala en me toisant de la tête, aux pieds.

Ma réponse prétentieuse n'ayant guère réussi, je me hasardai à dire :

a On assure que les armes des Malais sont empoisonnées ; cela est-il vrai ?

— Aussi vrai que je suis le fils de mon père, reprit le Malais.

— Et comment opère-t-on ce prodige?

— Je vous le montrerai demain. »

Le lendemain Abdala arriva , portant divers objets enveloppés dans des carrés de papier. Il étala le tout sur une table, et me permit d'examiner ces ingrédients les uns après les autres. Il y avait des fragments d'un corps blanc que je reconnus, aux formes qu'ils affectaient, pour de la chaux coquillière, une substance blanche réduite en poudre impalpable, de l'huile de coco, un cilron et un extrait d'un noir marron et d'une odeur vireuse.

Abdala prit un kriss à la lame mince et eCBlée ; il frotta Tun des côtés avec la chaux coquillière; cela fait, il le saupoudra avec la substance blanche en poudre, et exprima dessus le jus de la moitié d'un citron. Après avoir ainsi procédé, il l'exposa au soleil. Lorsque la lame fut sèche, il prit la substance extractive d'un brun noirâtre, en étendit une petite quantité sur la partie sur laquelle il avait opéré , et l'enduisit ensuite d'huile de coco. 11 procéda de la même manière sur la face opposée, et, pour me prouver qu'il m'avait enseigné le véritable procédé d'intoxication, il piqua une poule, qui mourut peu de temps après.

La substance blanche était de l'acide arsénieux, et le corps extractif , l'extrait concentré de la racine du meni-spermum eoeultis. C'est probablement à ce dernier corps qu'est due la propriété toxique des kriss.

Voilà tout ce qu'il me fut possible de retirer des connaissances encyclopédiques d' Abdala.

Le lendemain du jour où j'eus cette dernière conversation avec le savant malais, je partis pour Java. Cette tle est, comme chacun sait, le centre de la puissance hollandaise dans l'Inde. Le cabinet de La Haye a réalisé dans cet admirable pays un système gouvernemental qui vaut la peine d'être étudié. Un jour j'entreprendrai ce travail ; car il n'est pas inutile de savoir aujourd'hui en quoi consiste le socialisme néerlandais.

rx.

Poulo-Plnang.

« Voir NapieB ei puis mourir I » disent les Italiens dans leur enthousiasme pour cette ville que baigne une mer capricieuse, dont les vents froids du Nord agitent souvent les flots, et que parfument quelques maigres orangers dont les pétales sont parfois rouilles par le givre de l'hiver. Que dirait donc ce peuple de poètes s*il connaissait Poulo-Pinang, l'île du Prince de Galles ? Poulo-Pinang qui, placé au milieu de la Malaisie, est le paradis de cet Éden de l'univers ! C'est sur ce coin de terre que Dieu a réalisé le rêve d'un printemps perpétuel; aussi Ta-t-il isolé au milieu de l'Océan, afin qu'une foule avide et grossière ne vînt pas l'envahir. Ce sont les peuples poétiques de l'Inde, des Parsis, des Javanais, des Hindous, des Chinois industrieux et quelques Européens d'élite, des prêtres des Missions Étrangères et des Anglais, les rois de l'univers connu, qui possèdent ce domaine. C'est pour eux que ce sol privilégié mûrit les fruits de toutes les zones tropicales, depuis la banane du vieux monde indien jusqu'au litchi du Fo-Kien et du Kouang-Tong. C'est pour eux encore qu'il pare son sein des fleurs de toutes les contrées : du camélia odorant, du frangipanier, du lotus et de la rose, ce sourire parfumé de notre premier printemps. Et, comme si ce n'était assez de toutes ces jouissances, il offre aux hommes de toutes les contrées uq climat approprié à leurs désirs ou à leurs besoins.

Le cône montagneux qui domine l'île est divisé par zones cliinatériques avec autant de régularité que l'échelle d'un thermomètre ; au pied de ce jet volcanique, on trouve la tiède température des régions océaniennes ; au sommet, la fraîcheur tonique de Laguna et deSal^ssy; impression excitante qui détermine l'action et le mouvement, sans occasionner ces contractions pénibles pro* voquées par le froid cuisant de nos hivers.

Je n'ai connu personne qui, après s'être arrêté quelques jours dans cette oasis malaise, n'ait désiré y vivre de cette existence nonchalante et tranquille à laquelle ce climat vous convie. J'ai visité trois fois l'tle du Prince de Galles, et chaque fois je l'ai quittée avec regret, non pas seulement à cause de l'excellent ami que j'y laissais, mais parce que je m'étais épris de cette nature constamment belle, constamment parée, image du bonheur tranquille , de ce ciel sans nuages, de cette mer qui chante et qui sourit sans cesse, comme les femmes douces et soumises de ces contrées.

Voici comment il se fait que l'Angleterre possède ce paradis : le roi de Rheda donna ce bouquet de noces à sa fille, laquelle se maria à un Anglais. L'heureux époux, avec le consentement de sa royale moitié, nomma cette île l'île du Prince de Galles et la donna à son pays. Depuis que l'Angleterre gouverne cette contrée, elle est devenue un lieu de résurrection pour les hardis conquérants de l'Inde. C'est là que ces glorieux marchands , qui envahissent le monde en le rendant tributaire de leurs produits , vont recouvrer leur santé usée dans les luttes commerciales et dans les fatigues énervantes d'une existence tout à la fois trop indolente et trop laborieuse.

L'action de ce climat est presque infaillible ; les organisations débilitées par la chaleur humide de Calcutta, de Madras et de Bombay, y recouvrent aussi bien qu'à Cape-Town, qu'à TénérîlTe, uno' énergie perdue souvent depuis plusieurs années. Dans les temps anciens, on eût supposé que la déesse de la santé, Hygie, avait fait son séjour de cette île charmante, et les pialades rétablis auraient dit par tout l'univers les miracles opérés par l'intervention de la divinité bienfaisante. Aujourd'hui qu'on ne croit guère au souffle régénérateur des puissances occultes , les possesseurs de ce beau pays secondent l'action réparatrice du climat en l'appropriant aux exigences d'une vie confortable et tranquille.

L'île du Prince de Galles est un peu plus considérable que File de Jersey; c'est un domaine dont on pourrait, je crois, faire le tour en une journée, à l'abri des arbres qui l'entourent de leur vefrte ceinture. Mais, dans sa petite étendue, ce coin de terre est un microcosme, comme disaient les savants du moyen âge; c'est à elle seule un petit monde, avec ses plaines, ses vallées, ses anses,

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ses fleuves et même ses Alpes. Sa fécondité est telle qu'il n'est si petite lande de terre qui ne soit cultivée comme un jardin ; les habitants ont compris qu'il ne pouvait croître sur ce sol que des cultures agréables aux yeux et d'une action enivrante. Sur les parties déclives des coteaux, ils ont planté des girofliers aux étoiles brunes, des cannelUers à l'odeur aromatique, des muscadiers dont les fruits jaunes comme l'abricot se cachent sous des feuilles semblables aux feuilles luisantes du laurier; et les plaines sont envahies par les cannes à sucre, dont les tiges robustes prennent les dimensions énormes des bambous du Yu-Nan.

La ville de Pinang est gracieusement assise au bord de la mer ; ce ne sont guère que les Européens et les Chinois qui l'habitent. Les races des pays tempérés, ambitieuses, avides de gain, ont pu seules consentir à se parquer dans de petites maisons blanches, propres, gracieuses il est vrai, mais enfin dans des maisons. Les Indiens et les Malais, au contraire, se sont fait de jolis nids sous des arbres en fleurs.

Jamais Sa Majesté la reine de la Grande-Bretagne, que Dieu garde I n'habitera un aussi ravissant palais que celui que possède à Pinang le plus humble de ses sujets, un pauvre Malais; moins que cela encore, un chétif Bengali. Pauvre reine t elle est condamnée à la plus désastreuse des misères : à ne pas jouir de ses richesses. Âh ! si une fois elle entrevoyait même en rêve ses possessions des Indes, ses palais de Calcutta, ses jardins de Bénarès et de Ceylan, ses grottes d'Éléphanta, ses villas de Pointe-de-Galles, de Singapore et de Malacca, elle s'écrierait, elle aussi, comme les Italiens dont je parlais tout à l'heure : c Voir mes domaines et puis mourir ! >

Je logeais à Pinang chez mon ami M. Bigandet, le directeur des missions étrangères de la Malaisie. Cette maison est bien, dans toute l'acception du mot, la maison du bon Dieu. Personne n'y entre qui ne soit accueilli par un sourire, consolé s'il est afOigé , rassasié s'il a faim, désaltéré s'il a soif. Nos compatriotes, qui sont bien plus nombreux à Pinang qu'on ne saurait le croire, viennent la visiter souvent, surtout aux heures des repas. J'ai connu chez cet excellent prêtre bon nombre de missionnaires qui sont devenus mes amis et beaucoup de personnalités bizarres desquelles j'ai gardé le meilleur souvenir. Les pères sont des hom-

mes bons,' tolérants, aimables, et qui traitent avec une égale affabilité les officiers de la marine de l'État et les pauvres matelots embarqués sur un navire marchand. Il faut bien l'avouer cependant, nos compatriotes ne se montrent pas toujours très-convenables envers des hommes qui les aiment tendrement et qui sont souvent leur seul appui dans ces pays lointains. Les exigences, le mot est trop fort, les désirs des bons pères sont cependant bien humbles : ils voudraient que nos compatriotes, à l'exemple des Anglais, des Bengalis, des Malais et des Chinois, voulussent bien, une fois la semaine, témoigner de leur croyance religieuse, et entendissent une pauvre petite messe ! Un dimanche que j'avais de bien bon cœur prévenu le désir de ces excellents prêtres, j'attendais à la porte de l'église M. Bigandet pour aller dtner, lorsque je vis entrer dans l'enclos des missionnaires deux marins français qui m'étaient déjà connus : l'un s'appelait le capitaine Martin; l'autre, dont je n'ai jamais su le nom, était son second, son ami, son associé, son complice, comme on voudra. On ne donnait le titre de capitaine au premier que par pure politesse ; il s'était luimême délivré son brevet de capacité : ce n'était, en réalité, qu'un maître d'équipage qui s'était fait oublier par le navire sur lequel il était embarqué, afin de tenter fortune dans ces parages.

Le capitaine était un petit homme trapu , aux membres courts 4di bien musclés ; il avait le visage haut en couleur et des traits anguleux encadrés dans une barbe d'un rouge ardent ; ses petits yeux gris, sans cesse en mouvement, pétillaient comme ceux d'un chat. Il s'était acquis une grande réputation d'audace et d'intrépidité ; on racontait de lui plusieurs traits qui ne témoignaient ni de sa sobriété ni de sa prudence. Le capitaine Martin commandait une petite embarcation montée par un équipage de dix hommes malais ou lascars , et faisait le commerce des bois de menuiserie qu'il allait charger sur différents points de la côte malaise ou sur les petites îles de l'archipel. Lorsqu'il était à la mer , le capitaine se souciait fort peu du vent et de l'orage , comme disent les romances maritimes : il ne carguait les voiles qu'à l'arrivée , à moins qu'elles ne descendissent seules sur le pont , déchirées par l'ouragan.

Une fois notre marin voguait tranquillement par un beau, temps ; il revenait d'une expédition lucrative et rentrait satisfait

POULO-PINANG. a03

à Pinang , lorsque son associé vint lui annoncer qu'une proa sub-< pecte gouvernait sur le navire. Il regarda attentivement le point qu'on lui signalait , et en homme expert il reconnut que c'était une bonne embarcation malaise , munie de pierriers , chargée de monde et qui ne devait pas arriver avec de pacifiques intentions ; il était inutile de songer à fuir devant elle ; la brise était très^faible, le navire ne filait que quelques nœuds, tandis que la proa sem*blait voler sur la surface de l'eau. Sans perdre de temps, le capitaine réunit son petit équipage et lui annonça qu'il avait l'intention de résister aux pillards qui ne devaient pas tarder à l'attaquer, quel que fût leur nombre , et qu'il allait équitablement distribuer le peu d'armes qui étaient à bord. A cette ouverture, les Lascars et les Malais se récrièrent. Ils dirent c qu'ils étaient sur le navire pour exécuter les manœuvres et faire le service, mais qu'aucun d'eux n'avait pris l'engagement de se faire tuer poui* la conservation des piastres de Sa Seigneurie, i

Et là-dessus ils se couchèrent nonchalamment sur le pont.

Le capitaine Martin ne s'amusa pas à discuter avec son équipage ; il assembla son conseil , lequel se composait uniquement de son associé , et il lui tint à peu près ce langage :

c Nous avons à bord tout ce que nous possédons ; il serait honteux de nous le laisser enlever. M'est avis qu'il faut nous défendre. Et toi , quelle est ton opinion ?

— Mon opinion est qu'il ne faut pas nous faire tuer inutilement en combattant deux contre vingt , supposé toutefois que notre équipage ne se tourne pas contre nous. Si on nous enlève ce que nous avons acquis, ma foi, nous recommencerons sur nouveaux frais. D'ailleurs , quand nous serons entièrement dépouillés , nous ne serons pas plus pauvres que nous ne l'étions lorsque nous sommes arrivés dans ce pays.

— Tu parles comme un procureur , l'eprit le capitaine ; seulement je me permettrai de te faire une petite observation : c'est que , si on nous enlève ce que nous avons, notre vie sera comprise dans cette soustraction , et alors il nous sera diJQQcile de recommencer comme tu le dis. Et tu dois comprendre que les gaillards qui sont là, couchés sur le pont, seront charmés de nous voir pendus , de peur que ce ne soit nous qui les fassions pendre si nous parvenons à rentrer à Pinang. »

Ce raisonnement parut péremptoire à l'associé du capitaine , qui se hâta de répondre laconiquement :

c Je ferai tout ce que tu voudras. »

Après avoir échangé ce peu de mots , Tétat^-major descendit dans la cabine qui lui servait de carré ; le capitaine Martin décrocha deux fusils à deux coups qu'il passa à son ami avec de bonnes munitions. Quant à lui, il prit d'une main une barre de fer longue d'un mètre , et de l'autre un énorme gourdin qui avait déjà fait connaissance avec tous les épidermes indigènes. Munis de ces armes, les deux amis remontèrent sur le pont.

c Charge les fusils devant ces gaillards ; va te placer à l'arrière, et écoute le discours que je vais leur tenir. »

L'associé obéit ; le capitaine jeta alors sur le pont sa barre de fer, et , après avoir saisi son énorme gourdin à deux mains, i) s'exprima ainsi :

c Vous ne voulez pas vous battre , c'est votre droit ; le mien est de vous éreinter , de vous piler , de vous broyer, si je le puis. Je vais vous faire danser un fameux menuet ; si la musique ne vous plaît pas et que vous montiez sur les mâts pour ne pas Tentendre , on vous décrochera à coups de fusil. »

Et sans plus attendre il fit pleuvoir sur les Malais et les Lascars une grêle de coups ; ceux-ci furent tellement effrayés de la vivacité de cette attaque, qu'ils ne songèrent qu'à se soustraire à l'inexorable gourdin qui faisait jaillir le sang de toutes les parties du corps qu'il rencontrait. Les uns montaient sur les bastingages, d'autres grimpaient le long des mâts ; l'un d'eux se jeta à la mer, et personne ne songea à le repécher. Dix minutes après, tous les hommes de l'équipage , moins celui qui s'était noyé, essuyaient avec leur front la poussière des pieds du capitaine Martin , et juraient de défendre le navire jusqu'à la mort.

« C'est bien , mes enfants ; je vois que pour vous rendre raisonnables il faut vous traiter avec douceur, leur dit le capitaine ; mais prenez garde, cette fois, si vous bronchez , ce sera plus dangereux. > *

Alors il jette son gourdin et ramasse la barre de fer. L'équipage comprit que mieux valait courir la chance de tuer les pirates que d'être sûrement tué par le capitaine. Chacun s'arma de haches, de piques, de gaffes, enfin de tous les instruments tranchants

ou contondants qui se trouvaient à bord , et se disposa à recevoir Tennemi.

Ces préparatifs étaient à peine terminés , que la proa malaise arrivait sur le petit navire, comme la flèche qui poursuit Toiseau à travers l'espace , les voiles pliées , presque sans bruit , ne traçant qu'un léger sillon sur la mer tranquille. Dès que les deux embarcations furent à contre-bord , un Malais saisit le petit navire avec une gaffe, et six gaillards bien armés s'élancèrent sur les bastingages.

c Que personne ne bouge , » s'écria le capitaine Martin , qui , au moment où deux Malais mettaient le pied sur le pont de son navire, les étendait roides morts avec sa terrible barre de fer.

Le second du capitaine comprit en cet instant qu'il fallait immédiatement séparer le navire de la proa , pour empêcher que de nouveaux assaillants ne vinssent porter secours à leurs compagnons ; et, d'un coup bien ajusté, il fit sauter la tête du Malais qui tenait la gaffe. La proa, cessant d'être maintenue au flanc du navire, s'en fut en dérive. Ce coup hardi consterna les pirates ; ils hésitèrent sur ce qu'ils avaient à faire; cette hésitation leur fut fatale, car deux nouveaux coups de fusil leur enlevèrent encore deux hommes. Alors ils hissèrent les voiles de leur embarcation et s'éloignèrent du navire avec la même rapidité qu'ils avaient mise à l'atteindre , laissant leurs compagnons à la merci de l'ennemi. Dans ce moment le capitaine Martin n'avait plus affaire qu'à trois Malais; des six qui avaient envahi son navire, il en avait tué deux et le troisième gisait sur le pont les deux jambes fracturées; ces malheureux se rendirent en voyant la proa qui fuyait.

Satisfait de sa victoire , le capitaine Martin , en homme plein d'humanité , fit d'abord jeter à la mer le Malais qui avait les jambes brisées, pour lui éviter des souffrances inutiles; il ordonna ensuite qu'on amenât devant lui les prisonniers. Il ne leur fit pas attendre leur sentence; sur l'examen de leur physionomie, il décida que deux d'entre eux seraient pendus par leur troisième compagnon, qui était un jeune garçon de dix-neuf ans. D'après son expression , il voulut faire profiter ce jeune homme des bénéfices de la loi française, en le considérant comme ayant agi sans discernement.

Le capitaine rentra à Pinang arec deux falots pendus à ses 193 t

306 DE FltANGE EN CHINE.

mâts , comme il disait. Il fit son rapport au gouvernement anglais; on instruisit cette affaire , et il fut malheureusement prouvé que les Malais de l'équipage du capitaine étaient les complices des pirates qui étaient venus l'attaquer; de sorte que deux hommes furent condamnés à la pendaison. Le jour de leur exécution, le capitaine et son second mirent leurs plus beaux habits ; ils s'établirent en face de la potence , et quand tout fut terminé , le capitaine Martin s'écria :

c 11 a fallu que je le visse ; je n'aurais jamais cru , sans cela, que les Anglais fissent justice à un Français 1 >

Ce fut sa manière d'exprimer sa satisfaction.

Tel était le rude compagnon qui arriva chez les pères ; du plus loin qu'il m'aperçut , il viiït vers moi en me tendant la main , et me dit de sa voix de commandement :

c Quel pays que celui-ci, cher docteur 1 pas le plus petit cabaret où l'on puisse jurer tout à son aise en buvant avec ses amis ! Dire qu'il faut que je vienne chez des curés pour rencontrer un compa-* triote , moi qui aurais fait une lieue en France pour éviter une soutane !

— Allons, capitaine , lui dis-je , la manière dont on vous reçoit ici devrait un peu vous réconcilier avec les robes noires.

— C'est vrai, docteur, ceux-ci sont de braves gens, francs comme Tor et pas fiers; ils vous reçoivent comme des amis et ne vous parlent jamais de leur boutique. Mais que voulez-vous? c'est plus fort que moi; Taversion que je porte aux curés, je la nourris depuis mon enfance. Quand j'étais dans mon village et que je voulais manger un œuf, ma mère me répondait invariablement qu'elle le conservait pour M. le curé 1 Plus tard , lorsque mon père a sombré dans le golfe de Gascogne , il y avait deux curés à bord.

— Mais, mon cher, ce n'est pas le P. Bigandet qui mangeait les œufs de votre mère; et ce n'est pas le P. Bouchot qui a porté malheur à votre père 1

— Je le sais pardieu bien 1 et, entre nous, je ne puis croire que ceux-là soient de véritables abbés. D'abord, M. Bigandet est savant comme un procureur (il y avait certaines expressions que le capitaine affectionnait), et vous savez ce qu'on dit chez nousl... Et le P. Bouchot, voilà un homme! c'est lui qui en a fait voir à ces gueux d'Anglais ! Un jour, il a demandé un petit bout de terrain

au gouverneur; celui-là, qui est un vrai Anglais, a dit : c Bon, voilà un Français qui va s'enfoncer !» et il lui a accordé un grand espace. Mais pas du tout, le P. Bouchot, au lieu de se ruiner, a aujourd'hui une des plus belles plantations de Pinang. Quel donir mage qu'un homme pareil n'ait jamais voulu se marier I quelle belle fortune il aurait laissée à ses enfants!... Que ne suis-je son neveu 1 Mais les curés n'ont que des nièces, pas vrai, docteur?*

— Tenez , capitaine , vous êtes absurde ; allons dtner.

— Ohl non, je n'entre pas encore chez les pères; j'attends qu'ils soient sortis de table, sans cela il me faut avaler un Benedioite, et cela tourne sur l'estomac; parce que, voyez-vous, ça me fait honte de songer qu'un sacripant comme moi fait le signe de la croix comme un enfant de chœur.

— Mais vous êtes donc Satan en personne? vous ne venez jamais à la messe, et vous ne donnez pas même la satisfaction à ces pauvres pères de dire un Benedicite avec eux.

— Pour ce qui est de la messe , c'est diflTérent, dit le capitaine ; je n'y vais jamais le dimanche, parce que c'est une superstition.... mais je ne manque pas d'en faire dire une chaque fois que je mets à la voile. Souvenez-vous , docteur, vous qui voyagez sur mer, qu'il ne faut jamais s'embarquer avec un capitaine qui sort de rade sans entendre la messe et qui met à la voile un vendredi. »

Là-dessus le capitaine me serra la main , et , malgré mes instances pour le retenir, il s'éloigna.

Ce spécimen du marin philosophe peut faire apprécier la tolérance et la bonté des religieux nos compatriotes, qui protègent, secourent et hébergent fraternellement de pareils sacripants. Je doiscependant me hâter de dire que le capitaine Martin était au fond un excellent homme; il aimait nos missionnaires de tout son cœur, et on eût été fort mal venu d'en dire le moindre mal devant lui.

Il y a à Pinang, outre les marins qui fréquentent ces parages, bon nombre de planteurs et de négociants français. Tous sont des hommes parfaitement honorables et très-considérés dans le pays. L'un d'entre eux, mon ami, M. Donadieu, a fondé sur le continent malais , dans la province de Walesley, un magnifique établissement qui marche de pair avec les plus belles exploitations anglaises. Il s'est aventuré sur cette terre possédée depuis peu par la

Compagnie, plein de confiance dans la protection efficace du drapeau britannique. Ce drapeau est effectivement, au delà des mers, le gardien vigilant de la liberté civile, religieuse et commerciale de tous ceux qu'il abrite, sans distinction de nationalité.

M. Donadieu a depuis longtemps abjuré toutes les inimitiés surannées et folles que l'on nourrit encore contre la perfide Albion au fond de nos provinces; et il saisissait toutes les occasions pour me convaincre que le peuple anglais est dans ses établissements le représentant de l'équité la plus stricte, et que les populations de l'Inde qui sont gouvernées par ses agents sont les plus heureuses de ces contrées. J'étais avec lui chez un marchand chinois de Pinang, lequel, comme Wampon de Singapore, vendait et achetait tous les objets de la création , lorsque deux Malais entrèrent dans le magasin. L'un était un homme d'une quarantaine d'années, l'autre, un jeune garçon de vingt-cinq ans. Le premier voulait vendre une magnifique peau de panthère noire, animal fantastique mis à la mode par Eugène Sue , et il avait plus d'un trait de ressemblance physique avec l'animal dont il offrait la dépouille. Il était maigre, de petite taille ; il rampait plutôt qu'il ne marchait, plié en deux , et ne faisait point un pas sans promener à droite et à gauche son œil terne et méfiant. Le second portait tout simplement, emprisonnés dans une cage sphérique comme les Malais seuls savent les tresser, deux charmants oiseaux. Ces hommes n'avaient de commun entre eux que les traits caractéristiques de leur race, sous tout autre rapport ils différaient complètement ; la nature de leur marchandise n'était pas plus dissemblable que l'expression de leur physionomie. Le dernier marchait fièrement la main appuyée sur la poignée de son kriss; sa figure était gaie, bienveillante, son regard assuré et doux.

M. Donadieu pria le marchand chinois de me laisser traiter, en ma qualité d'étranger, de l'achat de la peau de panthère noire et des deux jolies perruches. Le fils du Céleste Empire y consentit avec cet empressement d'un marchand qui sait ce que lui rapportera cet acte de complaisance. Lorsque les Makis furent auprès de nous, M. Donadieu me dit :

€ Préparez-vous, docteur, à recueillir une impression de voyage, comme l'on dit aujourd'hui en France. Vous n'avez pour cela qu'à écouter. »

Et le dialogue suivant s'établit entre mon ami et le propriétaire de la peau de panthère noire :

c Où as-tu abattu cet animal?

— Je n'en sais rien , ce n'est pas moi qui l'ai tué.

— Tu as donc acheté cette peau?

— Non.

*- Gomment, non?... alors comment se fait-il qu'elle soit en ta possession?

— Parce que l'on me l'a donnée pour la vendre.

— D'où es-tu?

— Là-bas , de l'autre côté de la mer.

— Comment appelles-tu ton campon?

— ■* Qu'importe?... voulez-vous acheter cette peau?

— Oui; mais, dis-moi, si tu veux que j'aille dans ton pays, tu nous conduiras à la chasse, et nous te payerons de tes peines.

— ^ Je ne vais pas à la chasse ; voulez-vous acheter cette peau?

— Combien en veux-tu?

— Six piastres.

— Je t'en donne quatre.

— Je vais demander au propriétaire s'il veut vous la laisser à ce prix. »

Et sur ces mots il sortit du magasin. Alors M. Donadieu se tourna brusquement vers le jeune homme :

« D'où es-tu? lui dit- il.

— De Koulet Tambon , sur les terres de la Compagnie.

— Veux-tu que nous allions chasser les tigres et les éléphants avec les hommes de ton campon?

— Est-ce que vous me donnerez un fusil?

— Sans doute.

— Eh bien , nous poursuivrons les éléphants jusqu'à Siam !

— Combien veux-tu de tes oiseaux?

— Deux piastres. »

M. Donadieu me demanda alors en français si je voulais réellement acheter les deux perruches; sur ma réponse affirmative, il dit au Malais :

c Cela ne vaut qu'une piastre. »

Mais celui-ci, sans se préoccuper du marché, s'écria :

— Vous ne parlez pas anglais, vous êtes du même pays; où est-il?

— C'est un pays bien loin derrière la mer, qu'on appelle la France.

— Vous êtes tous les deux habillés de la même manière, vous êtes de la même tribu. Pourquoi votre compagnon porte-t-il des moustaches, et pourquoi n'en portez-yous pas? est-ce un chef, ou bien est-ce vous qui commandez?

— Aucun de nous deux ne commande à l'autre, il porte des moustaches parce que cela lui plaît.

— Mais ce sont les Anglais qui gouvernent chez vous?

— Non , certes l

— Oh! alors vous avez un rajah? dit- il avec une expression de pitié.

— Non plus ; nous avons un roi , comme les Anglais.

— Vous n'êtes pas Anglais , vous n'êtes pas soumis à un rajah?... »

Et le Malais secouait la tête avec un air d'incrédulité ; puis se ravisant tout à coup, il fit pleuvoir sur M. Donadieu une grêle de questions. Il témoigna d'une véritable curiosité, signe infaillible d'un commencement sérieux d'émancipation intellectuelle. Ce défaut des enfants terribles est une qualité fort rare chez les peuples barbares ; comme il eût fallu faire un véritable cours de géographie et de politique pour répondre à ce questionneur intrépide, M. Donadieu s'en débarrassa en lui promettant de, lui expliquer une autre fois tout ce qu'il désirait savoir. Nous lui payâmes ses oiseaux et nous partîmes.

Sur le seuil de la porte , nous trouvâmes le propriétaire de la peau de panthère noire. Il nous tendit sa marchandise; nous lui remîmes quatre piastres, il les reçut silencieusement et s'enfuit en examinant soigneusement si personne ne Favait espionné pendant que nous lui comptions son argent.

M. Donadieu me dit alors :

c Eh bienl docteur, avez- vous compris?

— Parfaitement, lui répondis-^je : l'un de ces deux [Malais est un sujet britannique; l'autre, un pauvre vassal d'un rajah tributaire du roi de Siam.

POULO-Ï^INANG. 311

— Le marchand de peau de panthère, reprît mon ami, tout sale, tout débraillé qu'il est, avec son air souffrant et misérable, est trëa-probablement un homme riche dans sa contrée. H fait clandestinement un petit commerce et cache avec soin son aisance ; il sait avec quelle facilité son honorable souverain rend les décrets de confiscation; il est constamment inquiet et méfiant, parce qu'un espionnage incessant pèse sur ses compatriotes et qu'il craint de rencontrer partout l'œil du maître. Il n'ose répondre à aucune question, ne sachant dans quelle intention on la lui adresse, et de peur de se compromettre ou tout au moins de se créer des embarras. Il est, en un mot, dans cet état constant de terreur salutaire, la seule sécurité des gouvernements despotiques. Quant au jeune Malais , ce sujet de l'Angleterre n'a aucune de ces préoccupations; il est gai, alerte, avenant et ouvert; il sait qu'il n'a rien à redouter de ses maîtres. Sous leur protection , il jouit du fruit de son travail , et il se moque des petits tyrans ses voisins , qui faisaient jadis trembler son père et son aïeul.. i. »

Un de mes plus chers souvenirs de Pinang, ce sont mes charmantes promenades, tantôt sur les bords des joyeux ruisseaux dont on entend le timbre, sonore. comme celui d'un grelot d'argent , sortir d'entre les larges feuilles des lotus ; tantôt le long des sentiers ombragés de banfbous et d'aréquiers , où croit le népenthès , dont les amphores sont constamment pleines d'une sève plus limpide que la rosée ; ou bien encore sur le flanc de la montagne au sommet de laquelle est bâti le palais de plaisance du gouverneur du détroit.

Un jour je me fis conduire dans mon palanquin au pied de ce cône élancé qui domine l'Ile comme un observatoire gigantesque. Arrivé là je mis pied à terre , et je commençai à gravir le chemin tracé en spirale autour de la montagne , verte comme un rocher tapissé de mousse. Des sapans vigoureux bordent ce sentie impraticable pour les voitures ; le tronc lisse de ces grands arbres s'élève à cent pieds de terre, et leurs branches robustes entrelacées dans les airs forment un dôme impénétrable. Sous ce toit protecteur croissent, confondus et pressés, des arbustes et des plantes herbacées , du milieu desquels s'élancent de sveltes fougères d(Hit les tiges minces et flexibles agitent joyeusement à leur sonunet une ombrelle da feuilles élégamment découpées. La mon-

tagne est déchirée de distance en distance par des gorges profondes, dans le creux desquelles on entend la voix claire et gaie d'un filet d'eau qu'il est impossible d'apercevoir. Ces vides sont comblés par une végétation puissante parée de teintes sombres; on dirait que les espèces végétales aient pris à tâche de cacher les larges entailles que les convulsions volcaniques ont faites au sol qui les nourrit.

Le silence qui règne en ce lieu est troublé à de longs intervalles par le pas d'un cheval qui monte ou descend le pénible sentier, par le cri d'un oiseau momentanément retenu dans les rets fleuris de quelque liane, ou par l'appel que fait quelque singe à sa famille attardée. Arrivé à une certaine hauteur, je m'assis au pied d'un arbre dont le feuillage moins serré laissait passer les rayons divisés du soleil, semblables aux fils soyeux d'une chevelure d'or; des insectes brillants montaient et descendaient joyeusement dans ce fluide lumineux, comme s'ils eussent voulu imprégner la surface émaillée de leurs ailes de ces étincelantes clartés. Je les admirais dans leur vol rapide formant des cercles insaisissables, exécutant de capricieuses arabesques , lorsque j'entendis une vive conversation éclater au-dessus de moi.

Je levai la tète et j'aperçus, suspendu à une hauteur prodigieuse , un groupe de singes qui causaient avec vivacité. C'étaient de grands animaux d'un noir de jais; ils portaient autour de leur museau bistré une sous-barbe et des favoris d'un blanc nacré; n'eût été leur longue queue, ils auraient ressemblé à de vieux nègres.... Bientôt leur conversation dégénéra en querelle, et par moments on eût cru qu'ils allaient en venir aux mains. Les femelles et les petits se tenaient derrière les mâles , non sans montrer le poing à leurs adversaires et en leur adressant mille paroles offensantes. Il me semblait que j'avais sous les yeux une troupe de funambules exécutant dans les airs une des mille scènes populaires si souvent reproduites par nos caricaturistes. Je ne sais comment cela se fit; mais tout d'un coup les provocations et les menaces cessèrent, et cette cohorte bruyante se répandit sur les rameaux qui , quelques moments auparavant, pouvaient devenir le théâtre d'une lutte très-vive.

Dès que les individus de cette troupe indisciplinée se furent distribués sur les branches du grand végétal , ils se mirent à les

secouer avec une telle violence qu'en un instant le sol fut couvert d'une grêle de fruits semblables à ceux du micocoulier. Je crus d'abord que c'était à moi qu'étaient adressés ces projectiles dont un très-grand nombre m'atteignit; mais ce n'était pas dans un but hostile que ces messieurs travaillaient si vaillamment. Dès qu'ils virent le sol jonché de ces petites baies, ils descendirent avec précipitation des régions aériennes qu'ils occupaient pour manger leur récolte.

Les animaux sont , sous le rapport de l'intelligence , des adultes restés enfants ; lorsqu'on observe leurs mœurs et leurs instincts , on se croirait au milieu des habitués d'une école primaire ; des enfants dans un verger ne se fussent pas autrement conduits. A peine furent-ils à terre qu'ils se jetèrent avec avidité sur cette jonchée de fruits, se pressant, se coudoyant pour atteindre les plus gros et les plus charnus , et poursuivant , pour les leur arracher, ceux qui avaient eu l'adresse de s'en emparer. A mesure que la faim se calmait, le désordre augmentait; l'un jetait un fruit à demi rongé pour dérober celui de son voisin ; une mère enlevait la part de son enfant pour l'exercer à la patience; et toutes ces espiègleries étaient accompagnées de jurements et de coups.

Au milieu de cette confusion , une voix grave prononça quelques paroles avec autorité , et l'on fit silence ; celui qui venait de parler ainsi était un nouvel arrivant d'une taille colossale , et qu'à sa figure grave et sérieuse je reconnus pour le chef de ce peuple. Dès que les autres singes l'aperçurent , ils l'entourèrent à distance d'un cercle respectueux, et ils restèrent dans la plus parfaite immobilité, lui laissant ramasser, sans contestation, les fruits qu'il préférait. Quand il eut suffisamment mangé, il prononça de nouveau quelques paroles , et la troupe turbulente se dispersa dans l'ordre le plus parfait. En vertu de quel droit ce chef vénéré exerçait-il le pouvoir? Reconnaissait-on sa supériorité physique ou sa supériorité intellectuelle? A voir l'austérité de son maintien , la beauté de son pelage, la robuste vigueur de ses membres, comparées à la turbulente légèreté de ses sujets, à leurs formes grêles , on pouvait croire qu'il régnait par le double droit de la force et de l'intelligence. Je ne sais pourquoi , en présence de cet étrange personnage , je fus saisi d'une crainte su-

314 DE FRANCE EN CffiNE.

perstitieuse : ce roi sombre au milieu de cette forêt, tenant à distance son peuple infime, vivant seul à Técart, me fit involontairement. songer à ce dieu de la mythologie indienne, le plus puissant de tous les dieux , expiant sa grandeur par un éternel isolement.

J'allais cependant m'enhardir assez pour adresser la parole à ce roi velu, lorsqu'il s'assit sur son séant, ramassa quelques fruits et s'éloigna ensuite à pas lents. Peut-être la reine était-elle non loin de là dans sa hutte royale garnie de fougères et de mousses , entourée de lianes parfumées , à l'abri des regards indiscrets de ses sujets. Ce singe avait la gravité austère d'un chef barbare ; son front ridé portait les traces indélébiles que l'exercice du pouvoir imprime sur les plus fortes tètes ; il était Timage de l'intelligence et de la force dominant les petites passions d-on peuple ignorant; mais il était triste et inquiet, comme un roi absolu.

Dans ces contrées où le despotisme a été de tout temps en vigueur, les hommes ont*ils emprunté aux animaux qui les ont précédés sur la terre la forme de leur gouvernement? ou bien les animaux ont-ils imité l'homme, dont ils ont reconnu la supériorité intellectuelle? De fait, il n'existe aucune différence entre les rajahs qui gouvernent la Malaisie et le chef de ces quadrumanes , dont je venais par hasard de constater les mœurs singulières et la constitution monarchique. On dirait que dans cette partie de l'Orient les hommes et les animaux les plus élevé^ aient senti, dès les premiers âges du monde , la nécessité de concentrer le pouvoir dans une seule main.

Après avoir joui de ce spectacle , je recommençai à gravir cette montagne peuplée,. de la base au sommet, de charmantes habitations. Il n'existe pas d'étroite vallée, d'anfractuosité de rocher, de bouquet d'arbres , qui n'abrite quelque maisonnette. Cette disposition rappelle ces montagnes consacrées le long desquelles des populations religieuses , des chartreux ou des moines bouddhiques ont élevé de distance en distance des oratoires ou des cellules. Chacun s'est établi sur cette spirale ombragée suivant son amour pour la brise et la fraîcheur. Le palais du gouverneur repose sur le sommet de ce piédestal de verdure. C'est une vaste maison, élégante, commode, ouverte à tous les vents. Une longue galerie

garnie de stores est la principale pièce de ce château; comme elle est parfaitement ventilée, c'est là que les visiteurs se tiennent de préférence. A côté de cet édifice se trouve la tour des signaux , suc laquelle flottent les couleurs de l'Angleterre. Le marin les découvre comme un phare à l'horizon, et le Malais les aperçoit de la rive asiatique. C'est bien sur cet immense jet de pierre , droit au milieu des mers comme la hampe d'un drapeau, que la grande nation qui entoure le monde de ses flottes devait planter son étendard.

J'ai fait bien des fois le rêve de posséder un ermitage sur ce Sinaï parfumé l Voici comment j'établissais ma vie : je bâtissais ma demeure sur le penchant de la montagne , dans une étroite vallée , que je transformais immédiatement en paradis terrestre. Je plantais mon petit domaine avec les arbres qui produisent les fruits savoureux de l'Inde , et je le peuplais de tous les animaux inoffensifs , quelques Malais compris , que la Providence a répandus sur le globe. Puis là, au milieu de ces amis silencieux et fidèles, j'aurais attendu le jour où le grand alchimiste de la mythologie indienne, Siva, le plus grand de tous les dieux, serait venu opérer sur moi ses mystérieuses transmutations. Je refaisais pour la vingtième fois le même roman dans ma tète en gagnant à pied le collège de Poulo Ticoux, administré par nos missionnaires, lorsque je rencontrai le capitaine d'un steamer qui m'avait amené une première fois à Pinang.

Dès que le brave commandant m'aperçut, il descendit de son palanquin et voulut m'emmener chez un de ses amis , qui vivait dans une petite villa ; comme je faisais quelque résistance pour me rendre à son invitation , il ajouta :

« Nous allons chez un de vos confrères , c'est un ancien médecin de l'aimée anglaise ; il sera charmé de vous voir. »

Cette considération me détermina; nous gagnâmes une éminence sur laquelle était bâtie la demeure du docteur. L'homme qui nous reçut paraissait avoir une cinquantaine d'années; il était grand, blond, avait les traits fins, la physionomie distinguée, et sa barbe presque blanche se confondait avec le fond clair de son teint. Après les premiers compliments, il nous fit parcourir son domaine : c'était la réalisation de mon rêve. Des arbres magnifiques étaient habités par des singes de to^te sorte, par des

perroquets de toutes les couleurs; sur l'herbe épaisse et drue bondissaient des cerfs et cette charmante espèce de bouquetin particulière à la Malaisie, qui n'est pas plus grande qu'un lièvre. Des canards nageaient dans un petit étang clair et limpide comme un lac, et du centre d'une grande touffe de joncs je vis sortir, à la voix de son maître, un jeune tapir qui vint, en le flattant de sa petite trompe , lui demander des nouvelles de sa santé.

Le docteur était un naturaliste passionné ; non pas un de ces collecteurs stupides qui entassent dans des armoires bien closes des peaux bourrées de chanvre ; il avait horreur de ces affreuses caricatures, chefs-d'œuvre des empailleurs, lesquels donnent à ces dépouilles les apparences de la vie à la manière de ces abominables profanations qu'on appelle des embaumements. Il se fut bien gardé, le brave homme, d'enlever un pauvre être intelligent à sa famille, à ses affections, à ses amis, pour satisfaire la curiosité lâche et paresseuse des savants de Londres ou de Paris. Il aimait ces^ pauvres petits , tandis qu'ils étaient animés de leurs sentiments, de leurs instincts, de leurs passions; lorsqu'ils mouraient, il les ensevelissait comme des amis, et il se fût révolté à la pensée de les dépouiller de la parure soyeuse que Dieu leur a donnée pour vêtement pendant leur vie et pour suaire après leur mort. Parfois l'excellent docteur me disait :

« Le temps n'est pas loin , mon ami , où les jardins zoologiques remplaceront ces immenses nécropoles où sont entassés pour la plus grande satisfaction des imbéciles les cadavres de toutes les bétes de la création. Sous l'empire du bien-être et de la civilisation, les mœurs s'adoucissent; et l'on ne tardera pas, s'il plaît à Dieu, à traduire devant les tribunaux tous ces hideux coquins qui , sous le prétexte d'études physiologiques , commettent chaque année des milliers d'assassinats. La nation la plus polie et la plus douce de l'univers honore un certain nombre de drôles qui n'ont d'autre mérite que d'avoir commis des milliers d'égorgements, pour prouver qu'un animal mutilé souffre et se plaint et ne saurait agir et vivre comme s'il n'eût subi aucune opération 1 Croyez-moi, il n'y a pas loin de ces abominables maniaques à Papavoine et à la fille Cornier; ce sont d'horribles fous qui méritent tout simplement la hart. »

Pour calmer l'irritation de ce brave homme contre des gens

qui me sont personnellement connus et que j'estime, je lui disais parfois :

« Vous êtes trop sévère, mon cher ami; les savants dont vous parlez ne sont pas si coupables : ils sont ambitieux et bêtes, voilà *tout. L'ambitieux sans talent n'a pas de sens moral; il écorcherait père et mère pour parvenir. Ils ont trouvé dans un recoin de la fausse science une besogne qu'eût dédaignée un valet de bourreau, ils s'en sont emparés. C'est par impuissance et par idiotisme qu'ils sont devenus féroces et infâmes. Croyez-moi, la mort est de trop pour de pareilles gens; une volée de bois vert suffirait pour les ramener à de meilleurs sentiments. »

Ordinairement ce raisonnement calmait mon excellent ami; alors nous reprenions nos conversations sur l'intelligence des animaux, nous mettions à l'épreuve les ressources de leur raisonnement , et nous passions ainsi de longues heures à recueillir de curieux enseignements. Nous constations que, parmi ces êtres qu'on appelle sottement des brutes, il y avait, dans la même espèce comme parmi les hommes, les natures supérieures, les intelligences moyenn^es, et de véritables crétins. Enfin, tous les deux pauvres et obscurs, nous faisions plus d'observations utiles et concluantes, pendant ces doux moments de récréation, que n'en firent jamais les expérimentateurs assassins coupables de vivisections.

Un soir nous étions en famille, soit dit sans vanité, couchés sous la varande du docteur. Un serviteur malais faisait mouvoir un panka, grande pièce d'étoffe suspendue au plafond, dont l'agitation constante répand une délicieuse fraîcheur; deux autres indigènes étaient comme nous assis sur des nattes, prêts à satisfaire nos désirs; les singes, réunis par petits groupes, nous regardaient fumer ; les oiseaux , qui dans ces climats se couchent de bonne heure et dorment peu, jasaient le long des arbustes étalés devant la varande , et le tapir avec son habit brun tacheté de blanc, la tête appuyée sur la cuisse de son maître, son œil intelligent fixé sur nous, nous écoutait parler. En contemplant ce charmant tableau, une pensée traversa mon esprit, et m'adressant à mon collègue , je lui dis :

tf Depuis combien de temps êtes -vous établi dans ce pays?

— Depuis 4832, me répondit-il.

— Eh bienl repris- je, permettez-moi une question, indiscrète

3i8 DE FRANGE EN CHINE.

peut-être; comment se fait-il qu'établi jeune encore en ce pays vous n'ayez- pas songé à compléter cet Éden ? Vous et moi nous sommes sans préjugés sur les nuances de la peau ; toutes ces natures malaises sont d'ailleurs si douces et si poétiques qu'elles ne sauraient blesser nos délicatesses européennes; comment n'avez-vous jamais songé à introduire sous ces charmilles une Eve malaise? »

A ma demande , le docteur se prit à rire ; il retira son cigare de la bouche et me dit brusquement :

« Avez-vous quelques heures à me donner, cher collègue?

— Sans doute , répondis-je.

— Eh bien ! je m'en vais vous dire pourquoi dans cet Éden il n'y a pas d'Eve malaise, comme vous dites très-bien. »

On apporta du ginger-beer, nous nous arrangeâmes sur nos nattes et le docteur commença ainsi :

c A mon arrivée à Pinang, je me liai intimement avec le médecin de la colonie. J'étais décidé à ne plus faire de médecine pratique, mais je voulais cependant me tenir au courant des découvertes nouvelles en entretenant quelques relations scientifiques. Mon collègue était un garçon ardent, curieux, un investigateur intrépide. Il ne tenait jamais en place, il était toujours par monts et par vaux. Son ambition avait été, dans toutes les contrées qu'il avait habitées, d'avoir accès dans les maisons des indigènes pour observer leurs coutumes et se bipn pénétrer de leurs mœurs. Il mettait tant d'obstination à poursuivre ce but, il étudiait la langue du pays avec une telle persévérance , que bientôt il gagna la confiance de ces populations méfiantes.

c Cest le seul médecin anglais qui à Pinang soit jamais parvenu à être librement admis dans les maisons malaises. Un matin, de très-bonne heure, mon jeune ami vint frapper à ma porte. « Je vais , » me dit-il , « dans l'intérieur de l'île voir un Malais pour «lequel je réclamerai peut-être vos conseils; accompagnez -moi, € nous serons de retour avant qu'il fasse très-chaud. » J'avais toujours refusé d'aller en consultation avec mqn jeune collègue , sachant très-bien que l'exercice de la médecine est un engrenage; si une dent de ce rouage vous saisit , c'en est fait de votre liberté, vous ne vous appartenez plus. Mais comme il s'agissait d'un malade pauvre , d'un malade qui ne comptait pas dans le monde de

Piaang, puisque c'était un indigène, je ne fis aucune objection et je me mis en route.

« Pendant le trajet, que nous fîmes rapidement en palanquin, mon collègue m'instruisit du rôle que je devais jouer ; « Nous c allons, » dit-il, c chez des gens qui ont toujours l'œil au guet, « qu'un rien effarouche ; je ne dirai pas d'abord que vous êtes « médecin , et je ne vous appellerai que si le cas l'exige. » Cette réserve me convenait fort ; nous arrivâmes dans une de ces délicieuses demeures , qui semblent soutenues au milieu du feuillage par une main invisible ; nous trouvâmes un groupe d'hommes et de femmes réunis sous la varande et attendant impatiemment mon ami. < Le a malade va de mal en pis 1 » lui cria-t-on tout d'une voix dès qu'on l'aperçut ; mais il ne s'émut guère de cette fâcheuse salutation.

« Cette réunion malaise se composait de sept personnes : trois femmes, deux jeunes filles, un homme d'une soixantaine d'années et un jeune garçon ; c'était le père, qui était sur le flanc.

a Bfon ami me laissa sous la varande avec le jeune homme et le vieillard, et il entra, suivi des trois commères, dans la chambre du malade. Quelle que soit notre bonne volonté , la conversation n'est pas féconde en ressources avec ces gaillards-là ; mieux vaut causer avec nos bétes que de chercher les sujets qui peuvent s'adapter à leur intelligence. Cependant, après des efiforts inouïs, je paiTins à en trouver un qui leur plut fort. C'était une histoire de piraterie dans laquelle les Malais avaient eu les bénéfices de la chose, genre de succès qu'ils obtiennent rarement aujourd'hui. Pendant notre conversation, un petit incident vint me distraire fort agréablement. J'aperçus deux petites mains sortir dé dessous une natte appliquée sur l'ouverture d'une fenêtre, et étaler sur l'appui extérieur un vêtement encore humide.

a Ces mains étaient jaunes , il est vrai ; mais elles étaient charmantes , les doigts effilés étaient terminés par des ongles roses et bien taillés. De belles mains sont chez tous les peuples du monde un genre de distinction fort rare; il porte avec lui un cachet aristocratique qu'aucun autre genre de beauté n'égale , et celles-là auraient fait envie à nos plus grandes dames. Ces charmantes mains qui s'agitaient avec grâce me préoccupèrent si vivement que le jeune Malais s'en aperçut. D se pencha vers moi, et me désignant la fenêtre où elles avaient de nouveau reparu et s'occupaient en

ce moment à égrener une guirlande à demi flétrie de fleurs de volkamerias et de tubéreuses, il me dit à voix basse et d'un air mystérieux :

« Ada anak perampoean njang hctgoes sekali. Ce qui signifie littéralement en français : « C'est un enfant femelle , jeune , très- « belle ! »

Œ — Afia saranidia? Est-elle chrétienne? lui demandai-je.

« — Tida, Islam, dia ada saya poenja soedara mtsan. Non, elle « est musulmane ; c'est ma cousine. »

« J'avais à peine reçu cette intéressante révélation, que mon ami vint me rejoindre. Je ne jugeai pas à propos de lui faire part de ma découverte , mais je lui demandai avec empressement des nouvelles de son malade.

« Le pauvre homme n'est pas trop mal , » me répondit-il, c malc gré les assertions de ces imbéciles. Je désire, cependant, que « vous le voyiez pour alléger un peu ma responsabilité. Je l'ai c préparé à vous recevoir ; nous pouvons entrer à l'instant même. »

« Cette prière servait admirablement mes désirs; je m'empressai d'y adhérer. Je vous fais grâce du côté médical de la chose ; je vous dirai seulement que je parlai au malade avec tant d*affection et de bienveillance, qu'il. me pria de" revenir le voir.

a Hélas ! comme il arrive ordinairement dans l'appréciation de la plupart des actions humaines, la mienne fut trop favorablement interprétée 1 II n'y eut probablement que le jeune Malais qui ne se méprit pas sur la cause réelle de mon empressement, en l'attribuant à la curiosité. Ce besoin insatiable de connaître est à peu près l'unique mobile des gens qui ont beaucoup vu. L'objet le plus ravissant n'est pour eux qu'un objet d'observation, qu'un sujet d'étude. Je connaissais assez bien les races malaises; j'avais vu les ronguins, ces femmes libres de l'île de Java, les tagales de Manille , les princesses indigènes de Bantam , les soendal de Malacca et de Singapore; je voulais observer une jeune Malaise musulmane dans l'intérieur de sa famille ; l'occasion se présentait, je résolus d'en profiter.

« Je sortais ordinairement de fort bonne heure de chez moi ; j'aimais à parcourir le matin les rues où les indigènes vont s'approvisionner pour les besoins de la journée. Un de mes domestiques, qui connaissait mes goûts, me demanda un matin si j'a-

vais visité le marché au poisson; sur ma réponse négative, il me proposa de m'y conduire. Ce Malais était un garçon fort intelligent , qui était à la fois mon valet de chambre , mon maître de langue, mon groom, mon commissionnaire, et, par la multiplicité des rapports qu'il avait avec moi dans ses diverses fonctions , il était presque devenu mon inséparable.

« Le marché au poisson de Poulo-Pinang est à une petite distance de la ville; c'est un immense hangar construit sur des pilotis que le flot baigne constamment. Lorsque nous arrivâmes , la marée était haute , le dessous de l'édifice était envahi par les vagues ; on eût dit un vaisseau immobile échoué sur la plage. De nombreuses barques de pécheurs garnissaient le côté de la construction qui fait face à la pleine mer et semblaient opérer le sauvetage de ce grand navire. Le plancher de ce tréteau était littéralement couvert de petits tas de poissons dont le plus grand nombre frétillait encore. Ces poissons appartenaient, en général, à des espèces qui m'étaient entièrement inconnues. Les uns, arrondis comme des disques rayés de jaune et de noir, portaient sur leur nageoire dorsale une longue épine dorée qui formait un arc gracieux; d'autres, munis de becs comme des perroquets, avaient des écailles plus brillantes que les ailes d'un colibri ; un trèfr^grand nombre étaient armés de piquants durs et aigus comme un poignard , et tous étaient parés des plus ravissantes couleurs. Les plumes nuancées des oiseaux, les ailes des papillons, les. élytres dorés des coléoptères eussent paru ternes et décolorés à côté des écailles chatoyantes de ces habitants des eaux ; c'étaient des reflets irisés, moelleux comme ces teintes vagues que l'ceil saisit parfois sur les flots mouvants, lorsque les premières lueurs du ciel les éclairent. A côté de ces beaux poissons, vêtus de pourpre, d'azur ^ d'argent et d'or, mêlés, confondus en mille proportions diverses, se promenaient de gigantesques crustacés. Ces grands articulés, avec leur robe osseuse peinte de noir et de brun, leurs antennes projetées en avant, leurs fortes pinces écartées prêtes à saisir, ressemblaient à des moines austères dans leurs robes de bure. De nombreux acheteurs se pressaient autour de ces monticules de poissons ; mais ce n'était qu'après de longs débats qu'ils parvenaient à s'accorder avec les marchands. Cependant ces transactions se passaient moins bruyamment que dans 193 u

d^% DE FRANGE EN CHINE.

nos marchés européens; il est vrai qu'il y avait ici {mrmi les acfae* leurs plus d'hommes que de femmes.

« Pendant que je me promenais curieusement au milieu de cet encombrement , je sentis une main s'appuyer légèrement sur mon épaule en même temps qu'on m'adressait ce salut respectueux :

« Tabe toean ! Salut , monseigneur ! »

a Je me retournai pour voir d'oii me venait cette prévenance, et je. fus très- heureux en reconnaissant le jeune Malais , parent du malade que j'avais visité avec mon ami. Il portait un large pantalon, un gilet maintenu avec une ceinture et une petite veste; il avait déposé le costume un peu primitif qu'il portait chez lui; il était convenablement vêtu, comme devait l'être un Malais de sa condition.

« Vous nous avez donc oubliés, seigneur? » me dit-il.

« — Non, certes, » lui répond is-je, « et j'avais l'intentioa d'aller ^( voir le malade demain, avec le docteur....

tt — Allez-y aujourd'hui , seigneur; ma cousine et ma tante sont € seules , il est vrai , pour vous recevoir ; mais le . malade vous « attend avec impatience , vous personnellement. »

a Les Malais sont sobres de paroles; à peine eut-il prononcé ces derniers mots qu'il me salua et s'éloigna.

« L'invitation que venait de me faire ce jeune homme n'était pas dans les habitudes des gens de sa race; ils n'aiment guère que les étrangers s'introduisent chez eux. Je pensai donc qu'un danger pressant menaçait le malade, et je partis immédiatement sans aller quérir mon ami : mais quel ne fut pas mon étonnement lors^ que je vis, du chemin qui longeait le village, celui que je croyais alité assis sur le balcon de sa maison et jouant avec un gros singe roux, son ami intime! Du plus loin qu'il m'aperçut, le malade m'adressa avec effusion quelques paroles de remerclment fort mal interprétées par son compagnon, lequel, pour seconder l'intention qu'il supposait à son maître, se mit à pousser des cris furieux et à s'élancer vers moi la bouche ouverte. Aux témoignages bruyants de reconnaissance de l'homme et aux cris d'indignation du singe> la femme accx>urut; mais à ma vue elle joignit à son tour ses félicitations à l'expression des sentiments des deux amis, ce qui composa momentanément un chœur du plus détestable effet Lorsque ce premier moment d'expansion fut calmé, je m'assis sur

H)ULO-PIIIÂNa. d9S$

le balcon avee ces braves gens, me demandant qtiel intérêt pou* vait avoir le jeune Malais à me pousser en quelque sorte dans Tin-* térieardo sa famille.

« J'échangeai d'abord quelques paroles insignifiantes avec le malade ; j'adressai ensuite à la vieille femme diverses questions sur sat famille , qui auraient peut-être effarouché sa susceptibilité malaise si je n'eusse déjà gagné sa confiance; mais» loin d'éira blessée de mes demandes^ elle y répondit avec empressement et m'apprit qu'elle avait deux filles, dont l'une était absente.

« Je ne vois pas celle qui est auprès de vous , » lui dis-je ; c où « donc est-elle? Serait-elle malade?

« — BUe est dans cette chambre, » merépondit-^lle en me montrant la fenêtre où j'avais vu, à ma visite précédente, manœuvrer les deux charmantes mains.

c Je sentis qu'il était nécessaire , pour arriver à mon but , de porter instantanément un coup décisif, et sans hésiter j'ajoutai :

c Est-ce que je vous contrarierais beaucoup si je vous priais de c me la laisser voir ? »

« il parait que j'avais atteint la limite où, d'après les règles de la civilité malaise, l'intérêt peut passer, pour de l'indiscrétion. La mère feignit dQ ne m'avoir pas entendu, et sur un léger prétexte elle s'éloigna. Son absence se prolongea longtemps, assez longtemps pour me faire croire que les espérances que j'avais fondées sur ces relations étaient entièrement ruinées ; je songeais donc à opérer dignement ma retraite lorsqu'elle vint nous rejoindre.

« 11 est venu dans le campon, i me dit-elle en se rasseyant près de moi, c un marchand malabar qui vend de très-belles étoffes. >

« Je l'avoue, je pris ces paroles pour une insinuation digne tout au plus d'une mère d'actrice ; le guet-apens me painit d'une invention médiocre ; j'étais vexé, désappointé ; évidemment ces procédés n'avaient plus de couleur locale, j'étais en pleine civilisation. Cependant, pour ne pas laisser planer un doute humiliant sur ma générosité , je répondis avec une feinte indifférence :

c J'ai quelques emplettes à faire, je ne serais pas fâché de voir « les étoffes de ce marchand.

c — Il est dans la chambre de ma fille Neiza, je vais vous y € conduire, » me dit la vieille femme. ,

€ Ce nom de Neiza réveilla tous mes désirs ; je pensai que ce

n'était pas payer trop cher le plaisir de voir une jeune fille qui portait ce nom charmant, que de l'acheter au prix d'un foulard des Indes, d'une robe de pina de Manille , moins encore , peut-être de quelques aunes de mousseline de Manchester, et je suivis ma conductrice.

. c En entrant dans la chambre de Neiza , je ne vis d'abord que des flots d'indiennes peintes, des soieries de Chine , des mousselines , répandus sur le plancher ; un marchand malabar était accroupi devant ces tissus, le dos appuyé contre la fenêtre qui faisait face à la porte. C'était un beau garçon de trente ans, très-brun; ses traits, d'une pureté idéale, étaient pleins de distinction et empreints de douceur; ses' yeux étaient grands et noirs; il portait une légère moustache. Sa tête était couverte d'un béret en mousseline brodée, ses cheveux étaient coupés ras; tout son cx)rps était enveloppé dans une robe blanche ouverte sur le devant et légèrement serrée à la ceinture ; ses pieds étaient .chaussés de babouches. A peine le Malabar m'eut-il aperçu qu'il s'empressa de plier ses tissus. Je voulus l'arrêter d'un regard ; mais il me dit que ses étoffes étaient vendues; que, si je voulais d'autres marchandises , il viendrait me les montrer chez moi à Pinang. Évidemment cet honnête garçon n'était pas de connivence avec la vieille Malaise ; il voulait me soustraire à une exploitation qui répugnait à sa conscience. Je fus touché de ce procédé délicat ; mais, hélas I moi aussi j'interprétais trop favorablement son action en l'attribuant à un sentiment exagéré de délicatesse : car, en sortant de l'appartement, ses yeux si doux changèrent subitement d'expression, il me lança un regard haineux et s'en alla en tirant après lui la porte avec violence. Cette manière brutale d'exprimer le mécontentement que lui causait ma visite révolta ma susceptibilité. Je me disposais à aller châtier l'insolent; mais la vieille Malaise me supplia de n'en rien faire , me disant que cet homme était son ami , et de plus un excellent musulman. Je me laissai toucher par cette dernière considération. La mère vit partir les belles étoffes sans paraître le moins du monde affectée ; cette fois j'avais trop défavorablement jugé les intentions de cette honnête femme, et je lui rendis mon estime.

« La présence du marchand et la petite scène qui s'ensuivit m'avaient empêché d'examiner Neiza, assise dans un angle de

l'appartement. Lorsque cet incident fut vidé, je m'approchai d'elle et la saluai en me secvant de la formule la plus respecteuse de l'idiome malais.

« Salamat pagi perampoeanmoeda bagœs, » lui dis-je. C'est-àdire : c Salut , femelle jeune et jolie. »

< Elle me répondit avec la môme courtoisie. Neiza était une enfant de quinze ans, petite, un peu grosse; c'était un type pur de la beauté malaise ; voici son portrait :

c Elle avait le front haut et lisse; ses larges paupières donnaient à son regard une suave expression de douceur; on eût dit que ce n'était qu'avec peine qu'elle ouvrait son œil oblique chargé de langueur ; l'arc gracieux qui courait au-dessus de l'orbite était délié comme si un pinceau léger en eût tracé la courbe moelleuse ; ses pommettes saillantes rendaient plus apparent l'ovale arrondi de son visage d'enfant ; ses lèvres rouges de laque , habituellement entr'ouvertes, laissaient voir une double rangée de dents d'un brun fuligineux ; ses long cheveux , adoucis par l'huile de coco et. tordus sur le sommet de la tète, ressemblaient au cimier d'un casque noir.

c Cette charmante fille était jaune comme l'or le plus pur ; son collier et ses anneaux faisaient saillie sur sa peau comme des ciselures détachées sur un bloc de la même matière ; on l'eût prise pour une de ces statues précieuses qu'on adore dans les pagodes de l'Inde.

a La jeune Malaise avait un vêtement en harmonie av£c son genre de beauté. : un léger corset flottant à manches courtes, qui ne descendait pas au-dessous du sein , ne cachait ni ses épaules ni ses bras souples et arrondis; un jupon attaché au-dessus des hanches laissait à découvert ses pieds d'enfant , dont les ongles bien taillés, soigneusement arrondis, encadrés dans des orteils safranés, ressemblaient à de la nacre aux reflets rosés incrustée dans du sandal. Neiza habitait une petite chambre aux murs blancs; son lit, porté sur une estrade pour le mettre à l'abri des termites, ce fléau des régions tropicales , était couvert d'une moustiquaire rose. Si ce n'eût été cette dernière partie du mobilier, cet appartement eût entièrement ressemblé à l'humble mansarde d'une grisette du pays latin. Une commode à deux tiroirs, placée à l'angle sur lequel s'ouvrait une porte, était chargée de petits flacons et d^

dt6 DE FRANGE £N CHINE.

|iotB de fleun». Lorsque j'entrai, cette jeune fille cousait une vobe d*indienne peinte ; elle était assise detBnt une table sur faqueile était déposée , avec ses instruments de travail , une botte à bétel.

f Pour me faire honneur, elle quitta son ouvrage, prit dans divers ustensiles en cuivre renfermés dans ce petit meuble tous les ingrédients qui composent le bétel , et me l'oflFrk; ensuite en me disant avec son plus doux sourire ;

c Tœan mnkan sirih ? Mâchez-vous du bétel, monseignetir? »

< J'acceptai cette préparation, dont je connaissais déjà la saveur chaude et astringente, et je m'assis auprès de cette enfant.

t La vieille resta dans la même pièce que nous, allant et venant, bourdonnant comme un taon incommode.

f Je regrette , » dis-je à la jeune fille , « d'avoir fait enfuir le € marchand malabar; peut-être venait-il vous parler de choses qui « vous intéressaient?

* — Il voulait probablement me répéter ce qu'il me dit tous les « jours en me montrant ces étoffes, > me répondit Neiza.

« — Que vous dit-il donc de si important? > repris-je.

« — Que, si j'étais sa femme ou seulement sa sœur, j'aurais les € plus belles soieries de Chine et les plus brillants tissus de Madras

c — Eh bienl ne voudriez- vous pas être la femme de ce mar- « chand? il est beau, et de plus il doit être riche.

« — Non, je ne voudrais pas être sa femme, > répliqua vivement la jeune Malaise ; i ces marchands indiens ne sont ni fiers comme f les Européens ni courageux comme les Malais ; si vous l'aviez c battu tantôt , il se serait mis à genoux et vous aurait demandé c pardon.

« — Que ferait un Malais si je le traitais ainsi ?

c -^ Un Malais ne demanderait pas grâce , et , si vous le frap- « piez, il se vengerait plus tard, » répliqua énergiquement la jeune fille.

€ — Vous voudriez donc un mari très-brave , très-courageux , « qui allât courir la mer comme ceux des îles ? i

ff A ces mots, Neiza sourit ; elle comprit que je faisais allusion aux actes de piraterie qu'exercent les Malais de Sumatra, de Bornéo et de Holo ; elle secoua la tête et répondit :

c Je voudrais un mari qui vécût près de moi ; il irait seulement c à Pinang vendre des kriss et des joncs ; s'il allait parfm dans

« les îles voisines, ce serait pour acheter des nids d'oiseaux et de' « l'étain ; moi , je ferais cuire le riz et je soignerais la maison.

a —C'est ainsi que vivent les hommes et les femmes de' mon* « pays là-bas derrière la mer ; voulez-vous y venir? vous y trou- « verez un mari.

« — Non, non, » s'écria la jeune Malaise, » je ne veux pas vivre* « avec les femmes de votre pays ; elles ont les pieds serrés dans- « des étoffes et leur tête est chargée de voiles qui les étouffent. « Pauvres femmes ! elles n'ont jamais couru nu-pieds sur les berce bes soyeuses et sur les sables fins des grèves; elle n'ont jamais « senti le vent du soir frémir dans leurs cheveux humides ; elles <€ ne connaissait pas le bonheur qu'on éprouve à chercher la frat- « cheur au fond des eaux , à s'abandonner au courant du fleuve «c comme les fleurs que le vent disperse ; elles ne connaissent pas « ce bonheur, parce qu'elles ont froid ! *» ajouta-t-elle en donnant* a à sa physionomie un air souffrant.

< Vous savez donc ce que c'est que d'avoir froid? > lui deman-dai-je un peu étonné.

« — Ou me l'a dit, » répondit-elle brièvement. « D'ailleurs, »continu»-t-«lle, « je puis le savoir ; là-haut sur la montagne il fait froid.

c — Les femmes de mon pays n'ont pas, il est vrai, les plaisirs' « dont vous pariez, mais elles sortent seules ; elles vont le soir « dans des maisons où sont rassemblés beaucoup d'hommes et de « femmes , où l'on chante , où l'on rit bien avant dans la nuit.

t — J- aimerais mieux passer la soirée sur ce balcon avec mon « mari, 1 me dit la Malaise en me montrant sa fenêtre , c et chanc ter pour lui seul des chansons Y II n'y a que les ronguins qui <( chantent pour tout le monde.

t — Est-ce que vous savez des chansons?

c — Belles à ne jamais se lasser de les entendre 1 II en est une <c que je chante presque tous les soirs, et tous les soirs ma famille « vient m'écouterl » reprit Nejza avec exaltation.

« — Quel est donc le sujet de cette chanson?

c — C'est l'histoire d'un ancien roi du pays; il avait épousé « une jeune fille belle comme on n'en avait jamais vu et comme c on n'en vit plus depuis; elle était jaune comme le miel des c abeilles et avait de si longs cheveux qu'ils la couvraient entiè- « rement. Le roi aimait beaucoup sa femme; cependant il fut forcé

a de la quitter pour aller faire la guerre à un de ses voisins , qui « l'avait attaqué. La princesse voulait l'accompagner, mais il s'y c opposa ; elle résolut alors de le suivre à son insu. Elle mit dans « sa confidence sa nourrice, et partit avec cette pauvre femme, lui (t faisant promettre qu'elle la tuerait si le prince, son époux, succ combait dans la lutte. La princesse et sa suivante coururent de c grands dangers ; une fois elles furent enlevées par un dragon qui c les enferma dans une caverne ; une autre fois , elles tombèrent « entre les mains d'un vieux rajah qui voulut se faire aimer de la a jeune femme ; mais elles furent constamment délivrées par une c puissance invisible. Cependant, le roi son époux fut fait pnsonc nier par son rival; il ne recouvra sa liberté qu'en épousant la allé « de ce méchant roi, et la pauvre abandonnée mourut de chagrin!

c — Cette chanson doit être fort belle. Lorsque je saurai très- « bien le malais, voulez-vous me la chanter un jour?

ff — Je le veux bien, » me répondit la jeune fille ; « lorsque je « chante ces aventures, il me semble que ce sont les miennes, et c je voudrais avoir alors auprès de moi quelqu'un que j'aimerais « et qui ne m'eût jamais quittée.

a — Avec vos coutumes malaises, comment. pou vez-vous aimer c un homme qui peut avoir d'autres femmes?

« — L'homme que j'épouserai, i me répondit tristement Neiza, c n'aura. qu'une femme; il sera trop pauvre pour en avoir plua sieurs. Dans la Malaisie, il n'y a que les rajahs et les princes a qui aient plusieurs femmes. *

« — On dirait que vous regrettez la pauvreté de votre futur a mari parce qu'il n'aura qu'une femme 1

a r— Sans doute! » s'écria la Malaise; c qu'importe qu'un homme <x ait plusieurs femmes s'il peut donner à toutes de nombreux c serviteurs, de beaux vêtements.... et tout ce qui leur plaît? »

« Cette manière d'apprécier les choses gâtait un peu la physionomie de Neiza. Je repris :

a Ce sera ce jeune garçon que j'ai vu chez votre père que vous € épouserez?

c — Non; mon cousin aime à courir sur mer et sur terre, et ce c n'est pas lui qui m'épousera.

a — Savez-vous que c'est lui qui m'a dit qu'il y avait dans « cette maison une jeune tille très-belle?

« — Lui ! » s'écria la jeune fille en souriant ; c eh bien 1 je le < crois. Vous voyez bien qu'il ne veut pas se marier avec moi. »

a Ces divers incidents avaient pris beaucoup plus de temps que je n'en mets à vous les raconter; je crus devoir témoigner d'un peu de discrétion en mettant un terme à ma visite. Je sortis, comme vous le dites très-bien en français, îa tête montée, de chez cette belle. Je trouvais que c'était une charmante créature, en tout point préférable à une femme européenne. Ce petit être doux, caressant, peu exigeant, nullement jaloux, m'offrait un terme moyen entre la douce familiarité d'une amie et la soumission d'une gouvernante, et j'étais enchanté d'avoir trouvé un pareil trésor.

« Je fis dès lors de fréquentes visites à Neiza ; il ne se passait guère de jour que je n'allasse causer quelques heures avec elle. Je faisais bien de temps en temps , par-ci par-là , quelques observations qui révoltaient mes habitudes .de gentleman, mais je songeais que plus tard je réformerais ces usages malais.

a Par exemple, elle mangeait à terre, accroupie devant un plat de riz; elle pétrissait cette graine féculente avec les doigts, en formait des bols semblables aux boules dont on engraisse les oies et les dindons en Europe ; puis elle les avalait avec la même gloutonnerie que ces gallinacés. Toute autre manière de manger lui semblait odieuse; si je voulais la forcer à se servir d'une cuiller, elle était plus maladroite qu'un ourang-outang qui se livre pour la première fois à cet exercice; et, si elle essayait d'une fourchette, elle se piquait les lèvres ou la langue, et rejetait l'instrument culinaire aver colère. Malgré mes prières, elle avait conservé l'odieuse coutume de se noircir la bouche. En Europe, on croit généralement que c'est l'usage seul du bétel qui noircit les dents des Malais ; c'est une erreur. Ces peuples coquets, pour arriver à s'enlaidir ainsi, se font enlever l'émail des incisives et des canines avec une lime; ensuite ils passent par-dessus une affreuse préparation. Voici comment Neiza s'y prenait pour confectionner ce cosmétique digne des sorcières qui vont au sabbat : elle mettait dans une cuiller de fer, semblable à une cuiller à pot , des fragments du fruit des cocotiers ; elle la recouvrait avQC la moitié d'une noix percée d'un trou dans sa partie supérieure , et elle plaçait sur le feu l'appareil ainsi disposé. Les

fragments de coco se carbonisaient en laissant une huite empyreufnatique au fond de l'ustensile , et c'est avec cette liqueur acre , fétide et noire , qu'elle se rinçait les dents 1 La manière de manger de Neiza et les raffinements de la coquetterie malaise me refroidissaient singulièrement lorsque j'assistais à ses repas ou à sa toilette; mais loin d'elle je ne me rappelais plus que son coslame élégant, ses chants bizarres, ses danses voluptueuses.... et alors, ma foi, comme je l'ai dit, la couleur locale me montait à la tête et me grisait.

« Un jour enfin , après avoir mis en balance les avantages et les inconvénients d'une pareille liaison, je ml^ décidai à parler aux parents de la jeune ûlle. Je pris la chose un peu haut, pour sauvegarder les privilèges de la dignité européenne. Je demandai au père et à la irière si l'on voulait me remettre cette jeune fille à titre de ménagère, d'après l'expression française adoptée en semblable circonstance par les officiers hollandais de l'île de Java. Comme je m'y attendais , les respectables parents ne virent pas plus que moi d mconvénients à accepter ma demande; mais Neiza consultée présenta quelques objections sensées , et prit quelques jours pour donner une réponse. Je fis de la dignité et j'acoordai une quinzaine à la Malaise , au lieu de la semaine qu'elle avait réclamée pour réfléchir.

« Ce terme expiré, je retournai au campon. En arrivant au pied de l'escalier de bois qui menait sur la varanda, j'entendis des cris, des éclats de voix , des rires qui me surprirent étrangement. Je iliontai rapidement les degrés et je trouvai toute la famille réunie dans la première pièce, en compagnie de deux Européens. Neiza, rayonnante de joie , s'appuyait sur le bras de l'un des nouveaux venus , et la famille contemplait ce couple avec attendrissement . Les deux nobles étrangers avaient environ vingt-cinq ans; ils étaient presque aussi noirs que des Portugais ; par les trente degrés de chaleur dont nous jouissions alors, ils avaient endossé l'un et l'autre une large redingote de drap bleu, un gilet et une cravate de soie de toutes les couleurs de l'arc-en-ciel ; une ^sse chaîne de montre en or s'étalait sur leur poitrine ; leurs doigts étaient cerclés de bagues épaisses , et , pour compléter cette tenue excentrique, ils portaient l'un et l'autre aux oreilles des anneaux qui s'étalaient sur les bords effilés d'un col de chemise roîde et

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coupant connue une lame d'acier. Ces deux hommes avaient du feu dans les yeux , du vif-argent dans les membres , et ils gefllictilaient à la manière des télégraphes et des moulins à vent. »

A ce portrait, je ne pus ra'empêcher d'interrompre le bon doc-leur et je m'écriai :

« Mais c'étaient donc deux de mes compatriotes, des marins: provençaux?

— Vous l'avez dit, c'étaient deux Marseillais; je les reconnus facilement, reprit mon excellent ami; en 1815 j'avais en occasion d'observer ce type original; j'avais été pendant six mois en garnison à Marseille, en ma qualité de médecin d'an régiment anglais.

c J'arrivai au moment le plus intéressant de la conversation'. Le marin snr le bras duquel Neiza était appuyée parlait malais: avec une facilité remarquable , mais il gesticulait tellement , il accentuait les mots avec une telle expression , qu'il en faisait une langue à lui, passionnée, éclatante comme sa physionomie et sa voix. Il regardait Neiza d'un air de pitié amoureuse et lui disait :

« C'est sûr que tu te disais souvent': Cest fini y Marins ne uïen- « ^a plus!¥h bien! tu avais tort.... je n'ai qu'une parole; quand v( c'est dit, c'est dit. Vois-tu, nous étions à Sumatra, j*avaift c chargé du poivre et je me dis : Marius , iras-tu à Pinang pour c i)oir la petite^ ou iras-tu en France? Le vent est bon^ il file c droit y il faut partir pour Marseille, Et je partis. Je pensais : « Si la petite est sage, je la retrouverai à mon retour; sinon, je « mets le cap sur une autre. Maintenant, c'est à prendre ou à « laisser ; je fais de l'eau et je lève l'ancre; si tu veux venir, viens! < Demain tu couches à bord , et adieu les voisins. Mais après il « ne faudra pas dire : On est mal ici, il fait froid. Je t'avertis; c quand il fait mistral , du vent je veux dire , vous ne comprenez « pas le mistral vous autres , il vous coupe comme un rasoir; mais' c on se couvre bi^n , et vogue la galère !

« — Je partirai , » répondit Neiza sans demander le temps de' réfiéchir.

c — C'est dit , c'est dit. Tope là I y> s'écria le Marseillais en français, en tendant la main à la jeune fille, qui hri donna la sienne.

c Après avoir un moment considéré son amant, la Malaise lui dit :

c Et vous ne m'avez rien apporté?

c — Moi , je t'ai apporté. Ce n'est pas quelque chose peut-être , c et qu'est-ce que tu veux de plus?

c — C'est beaucoup , » reprit Neiza ; < mais je voudrais bien que c vous m'eussiez apporté quelque chose, ne serait-ce que pour en a faire part à mes sœurs.

<( — Ma chère , je n'ai rien ; fais un peu ça sans doigt , » dit-il en remuant vivement son index.

c Puis tout à coup portant les mains à ses oreilles , il s'écria :

c Mao saya poenja tjintjin kœping? » Ce qui signifie : « Yeux-tu « que je te donne mes bagues d'oreilles? »

' a Je l'avoue , à ce trait j'eus la plus grande peine à garder mon sérieux ; et la jeune fille , qui probablement le trouva charmant , donna un libre cours à son hilarité.

« Cependant jusqu'alors on n'avait pas fait plus d'attention à moi que si j'eusse habité un autre monde ; en ce moment le père s'approcha et me pria d'attendre quelques instants , afin que l'on pût me parler après le départ des étrangers. La proposition me convenait* à merveille ; je n'étais pas fâché de savoir comment se terminerait tout cela, et je commençais à comprendre que cet original paré de bagues , de chaînes et d'anneaux comme un sau-vage de la mer du Sud , convenait bien mieux que moi à Neiza. La société se divisa en trois parties. La famille se retira à l'écart • pour parler de ses intérêts ; les deux amis se mirent à chuchoter ensemble , et je restai seul. J'avoue que je prêtai toute mon attention au colloque des deux Marseillais , et je saisis la conversation suivante :

< Eh bien 1 tu vois, Louiset, la petite est brave ; je l'emmène.

a — Mais, double sort ! » répondit Louiset^ a que diront tes resc pectables jpsTQnts ? Si ça devait crever en route , je te dirais : c Mène-laï avec deux sacs de sable ^ wi à chaque pied, pouff! « dans la mer, et on n'y pense plus. Mais, bahl elle arrivera tf jusqu'à Marseille 1 et elle ne fera pas plus de plaisir à ta' respecc table maman que le singe que tu lui as porté l'an passé et qui c a tout cassé dans sa chambre.... Coquin de sort 1 Si tu fais une c chose comme ça, je ne vais pas avec toi à Marseille d'abord, je « te renonce!...

c — Mets-toi à ma place, » répliqua Mariua, c la petite est brave ; « je lui ai dit que Je la menais, je la mène, je la mets en chambre c et personne me la prend 1

c — Que le diable te devine 1 > s'écria Louiset exaspéré; c perc sonne te la prendra 1 je le crois bien, elle ferait peur aux autres }

a — Ah I bien oui, peur 1 Quand les négociants et les armateurs c la verront, ils la voudront tous 1 » dit Marius avec une certaine fatuité; < puis maintenant, j'ai promis de la mener, il n'y a rien c à faire I...

< — Oh 1 une idée , » s'écria Louiset en se frappant le front. « Tu c vois bien ce Ponantais ; nous pouvons parler devant lui comme c devant un mur, puisqu'il ne nous comprend pas. Je vais à la cale c faire de l'eau ; nous tenons tout prêt pour lever l'ancre cette

< nuit. Ce soir, à onze heures, nous venons ici , nous disons que c le Ponantais est l'amant de la petite, qu'on nous a tout dit ; nous « flanquons une danse à papa, nous flanquons une danse à maman,

< nous flanquons une danse à la petite ; tout le tremblement I Nous « levons le pied ; qui t'a vu ? Personne et adieu 1 Hein ? hein ?

c r^ Elle est pas mauvaise , ton idée I » dit Marius en se grattant l'oreille; c mais chutus motus.... »

f Et d'un pied plus léger il fut lutiner Neiza en lui disant les plus belles choses du monde. Mais au milieu d'une phrase amoureuse il s'interrompit, et s'écria :

c Et ton cousin, Neiza ?

c — Il sera ici ce soir, » répondit-elle.

c Alors, avec la mobilité particulière aux Méridionaux, il se tourna vers son ami, et reprit :

« En voilà un à qui j'ai flanqué une rouste soignée, mon bon! I) « était à bord, on n'en pouvait pas plus jouir que d'un singe, ilcasc sait tout et il ne faisait rien. Moi je soufflais pas mot, mais dans c un moment je l'empoigne par la peau du cou : ils n'ont pas de « cheveux ces Turcs; je prends une garcette, ils sont pas difficiles c à déculotter les enfants de ce pays, et je lui en administre cinc quante coups que son derrière en fumait. Depuis lors , il peut c plus me souffrir, ce morveux I.... »

« Les Provençaux passèrent encore un certain temps à causer, à faire sauter le père, à faire danser la mère, à embrasser Neiza, puis ils partirent.

c Cette conversation m'expliqua comment il se faisait cpie la beâei sût si bien ce que c'était que le froid , pourquoi elle avait demandé un délai pour me donner une réponse y et la raison qui avait déterminé le jeune Malais à me pousser en quelque sorte chez, ses parents.

. c le ne révélai pas à cette intéressante famille la conspiration que j'avais découverte, et je me disposais à me retirer, lorsque la mère vint vers moi et me dit :

a Seigneur, daignez vous souvenir que nous avons encore une c fille et qu'elle pourrait tout aussi bien vous convenir que celle « qvtt s'en val

« —J'y songerai, » répondis-je.

< Et je repartis, non sans avoir ironiquement souhaité à Neiza

un bon voyage, c Cependant, la conspiration que les marins marseillais avaient

ourdie, devant moi eut un plein succès 1 Et six mois après je rencontrai Neiza accrochée au bras du plus sale matelot qui jamais ait monté une lorcha portugaise ; mais il portait des bagues , des bracelets et des pendants d'oreilles d'argent 1 Et voilà comment il se fait, mon cher collègue, qu'il n'y a pas d'Eve malaise dans cet Éden. 1

. Cette charmante histoire de l'excellent docteur me réjouit fort, et, je l'avoue, elle eut depuis lors sur moi une influence décisive. Je ne vis plus guère dès ce moment dans les princesses de ces contrées que d'humbles esclaves dignes tout au plus de distraire quelques instants les hommes de race supérieure. D'ailleurs, une aventure plus sérieuse me montra plus tard les inconvénients que de pareilles mésalliances ont pour les Européens.

Poulo-Pinang n'est pas seulement un lieu de plaisance pour- les négociants, les fonctionnaires et les nobles Indiens; c'est une vHle savante, un centre de propagation intellectuelle. Grâce à la liberté civile et religieuse dont on jouit dans ce pays, les diverses croyances , en dehors de l'appui du gouvernement , ont fondé des établissements d'une très-grande importance. Le plus florissant est le collège de Pulo-Ticoux , qui appartient aux missioanaires français et ne compte pas moins de deux cents élèves chinois, siamois et cochinchinois; la même congrégation a fondé en outre une maison pour les jeunes orphelines indigènes, et une

école primaire fréquentée par plus de deux ceat& enfanta portugais et malais. La propagande protestante a également à Pinang un collège anglo-chinois qui ; chaque année , fait de nombreuses publications. En outre , la philanthropie britannique a fait plusieurs fondations qui l'honorent : au moyen de simples souscriptions, éile a créé une maison de refuge pour les vieux Chinois, une maison d'aliénés pour les indigènes, et un hôpital ; et Pinang ne compte pas plus de douze cents Européens I Mais , sur cette terre libre, tous les bons sentiments , tous les 'bons instincts de Tàme humaine se développent ; c'est entre les diverses communions chrétimmes une lutte de belles actions et de nobles aspirations !

manille*

Après une traversée de dix jours, la Sirène jeta l'ancre, vers le soir , dans la baie de Manille. Le temps était calme et légèrement brumeux ; nous passâmes la nuit à bord , une nuit sans étoiles et sans clair de lune, et ce ne fut qu'au lever du jour que nous aperçûmes en6n les splendides rivages de la colonie espagnole. Aucune description ne saurait rendre la magnificence du paysage que l'on découvre, lorsque, après avoir franchi la passe et laissé en arrière l'tlot du Corrégidor, on vogue sur cette vaste nappe bleue, bordée presque circulairement par une chatue de petites collines verdoyantes et à l'extrémité de laquelle s'élève la capitale des Philippines : rien dans le reste du monde n'est comparable à ce tableau , si ce n'est la rade immense de Rio-Janeiro*

Dès huit heures du matin l'ambassadeur et sa famille, ainsi que tout le personnel de la légation , prirent place dans les embarcations de la Sirène^ qui resta en rade à une lieue de la côte environ. La légère flottille gagna l'embouchure du Pasig, sur les rives duquel la ville est bâtie, et remonta le fleuve jusqu'au pont de pierre qui relie la ville militaire et murée avec le magnifique faubourg du

Binoudo. Le gouverneur était au débarcadère pour recevoir noire ambassadeur, et les principaux fonctionnaires de la colonie s'étaient associés à cette courtoisie. Après les compliments et les présentations , l'ambassadeur monta avec sa suite dans les voilures du gouverneur pour se rendre à l'habitation qu'il devait ocr cuper pendant son séjour à Manille. Nous traversâmes au petit pas et escortés par une double haie de cavaliers la foule qui se pressait sur les quais et dans les rues a:djacentes ; j'observais curieusement cette multitude : tous les visages étaient plus ou moins jaunâtres ; point de noirs ; point de blancs non plus ; on voyait au premier coup d'oeil que ce n'était pas la race saxonne qui régnait sur cette terre; le Tagal pur sang, le Chinois aux yeux obliques et toutes les variétés de métis indo-espagnols promenaient seuls leur face safranée dans les quartiers populeux que nous parcourions.

La maison que le gouverneur général avait mise à la disposition de l'ambassadeur était située dans une des belles rues du faubourg de Binoudo, le quartier élégant et vivant, la Chausséed'Antin de Manille. C'était un grand édifice, bien aéré, autour duquel régnait une spacieuse varanda. Grâce à des courants d'air habilement ménagés, on y jouissait d'une certaine fratcheur, même à l'heure de la sieste , et l'on n'y était pas trop molesté par ces vampires en miniature qu'on appelle des moustiques.

Le même jour, il y eut un dîner officiel au palais du gouvernement. Tout s'y passa absolument comme dans un grand dîner français; seulement nous étions servis par des Tagals en livrée, et au dessert tous les fruits des tropiques figuraient à la place de nos fruits d'Europe. Jamais bouquet de fleurs ne répandit des parfums plus suaves que ces pyramides d'ananas , de mangues et de pamplemousses.

Aussitôt après le dîner , on alla se promener sur la Calzada ; déjà le jour tombait ; mais le ciel était d'une sérénité admirable et les étoiles répandaient un crépuscule plus clair et plus durable que celui qui succède au coucher du soleil dans nos climats tempérés. La Calzada est la promenade aristocratique de Manille; on n'y va qu'en voiture; on n'y met jamais pied à terre et les femmes ne s'y montrent qu'en grande toilette. Ce terrain privilégié est une plage sablonneuse à laquelle on arrive par une large

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