‹ De Froeschwiller à ParisChapitre 11 sur 21 · CONI'LANS. IS · texte numérisé non relu

CONI'LANS. IS

collines enveloppées de fumée; c'esc donc là quest la bacaille. Le cocher fouetce fiévreusement ses chevaux, et, à sept heures du soir, ils s'arrêtent épuisés dans le village de Conflans. Le jour baisse sensiblement; déjà, dans la campagne, tous les plans se confondent, et cependant le bruit du canon redouble ; nous montons sur le coteau qui domine Conflans et de là, à mesure que l'ombre augmente, nous assistons au plus imposant et au plus terrible spectacle : sur une étendue de deux ou trois lieues, les feux se croisent sous un ciel obscur ; les détonations du canon et le crépitement des mitrailleuses se confondent en un roulement ininterrompu. Il fait nuit noire et le combat dure toujours. L'action, dont quelques kilomètres seulement nous séparent, semble se concentrer sur deux points extrêmes, que les paysans disent être Saint-Privat et G ravelotte ; au centre, les feux se ralentissent. Les projectiles prussiens s'élancent en courbe dans le ciel, comme des fusées; les canons français, placés sur les hauteurs, ripostent par des feux dont la projection paraît plus horizontale. Du point culminant où nous nous trouvons, on discerne, d'après les éclairs, chaque déplacement des batteries. La nuit est sombre ; les feux prussiens redoublent et convergent sur un même point; ce point, c'est Saint-Privat. Bientôt une flamme s'élève; une autre lui succède, puis plusieurs autres; le village entier est en feu et notre artillerie s'y maintient toujours; le ciel s'éclaire sous les rayons de cet

S(yîi:;^T-P1HVQAT SodlT^TE-moATilE-oAUX-CHÊV^ES

Depuis le 6 août, jour de l'incalculable désastre de Frœschviller, les armées prussiennes s'étaient répandues sur le sol français, couvrant une vaste étendue de territoire en rapport avec leur nombre, mais en ayant bien soin de se maintenir toujours à portée l'une de l'autre. Le prince royal avait franchi les Vosges en trois jours, occupé, successivement et sans résistance, Sarrebourg, Lunéville, Nancy ; ses avant-gardes menaçaient Châlons-sur- Marne. Le prince Frédéric- Charles, après avoir balayé à Forbach, avec cent vingt mille hommes, la petite armée du général Frossard, s'était avancé dans la direction de Metz par Saint- Avold et Faulquemont, en se reliant, par sa droite et sa réserve, à la troisième armée allemande qui, sous les ordres du général Steinmetz, se ralliait rapidement à

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lui par une marche parallèle à la Sarre. Tout en cheminant prudemment, Frédéric-Charles luttait de vitesse avec le maréchal Bazaine, qui, remontant de Sierck à Metz pour s'établir sous le canon de notre première forteresse, voulait s'emparer des positions qui commandent la triple route de Metz à Verdun.

La première de ces trois routes passe par Briey, où elle se divise en deux branches : l'une, conduisant à Verdun; l'autre à Montmédy. Les deux autres routes forment un seul tronçon jusqu'à Gravclotte, où elles se divisent pour passer l'une par Conflans et Etain, l'autre par Fresnes, chacune d'elles aboutissant à Verdun. Elles sont donc, toutes les trois, d'une égale importance pour le général qui veut, tout en s'abritant sous Metz, conserver ses communications avec les deux places fortes de Verdun de et Montmédy; si le prince Frédéric-Charles parvenait à les occuper en force, le maréchal Bazaine se trouvait bloqué sous les murs de Metz. C'était pour lui une grave détermination à prendre que de s'immobiliser en pareille situation; toutefois elle avait pour résultat certain d'arrêter la marche du prince Frédéric-Charles sur Verdun et Châlons. Celui-ci ne pouvait, en effet, s'avancer pour tendre la main au prince royal en laissant derrière lui une armée imposante, encore intacte et commandée par un général dont rien n'avait encore entamé le prestige. Le maréchal Bazaine s'arrêta donc à cette résolution, qui, en retardant la marche en avant des armées allemandes,

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laissait au maréchal Mac-Mahon le temps d'organiser à Châlons une nouvelle armée.

Le 14 août, à Borny, le général Decaen avec le 3^ corps, le général Ladmirault avec le 4^, soutinrent vaillamment et sans fléchir le choc des Prussiens ; le 16, Bazaine livra les combats furieux de Doncourt, de Mars-la-Tour et de Gravelotte pour disputer les routes de Fresnes et de Conflans; toute l'armée française donna ; la journée fut marquée par une admirable charge de cuirassiers et de lanciers de la garde, soutenus par un bataillon de grenadiers de la garde ; là, sur les champs de Doncourt, Mars-la-Tour et Vionville, comme le 14 à Borny, nous restâmes maîtres du champ de bataille, mais, le lendemain, débordés par le nombre, il nous fallut abandonner, sans combat, des positions que nous avions occupées, la veille, en vainqueurs. Ces actions, si meurtrières, où toutes nos troupes furent engagées, n'étaient cependant que le prélude du choc, autrement grave encore, que faisait pressentir la rapide accumulation des corps prussiens.

Le prince Frédéric-Charles, en effet, tandis que notre armée de la Moselle s'affaiblissait parles combats du 14 et du 16, recevait un renfort de troupes fraîches du général Steinmetz et du prince royal, avec lequel il était en facile communication par la voie ferrée de Metz à Nancy; il se trouvait ainsi, le 18 août, en mesure d'opposer deux cent trente mille hommes à l'effort de Bazaine. Celui-ci disposait de quatre-

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vingt mille soldats environ, dont une moitié, sous les ordres du maréchal Canrobert et du général Ladmirault, occupait les hauteurs de Saint-Privat et de Sainte-Marie-aux-Chênes ; le reste de l'armée était massé sous les ordres directs du maréchal, dont la présence personnelle sur le lieu du combat a été , depuis, contestée.

Les points de Saint-Privat et de Gravelotte, distants l'un de l'autre de dix à douze kilomètres, forment les deux extrémités d'une ligne de coteaux peu élevés, derrière lesquels s'étale la vallée de la Moselle ; cette ligne couvre Metz ; elle est coupée perpendiculairement par les routes dont la possession devait être le prix du vainqueur. Le paysage n'offre rien de saillant et les collines peu boisées, le plus souvent couvertes de terres labourées, méritent plutôt le nom d'ondulations.

Entre sept et huit heures du matin, la bataille s'engagea; jusqu'à midi, les Prussiens s'acharnèrent en vain sur Ladmirault, fortement assis à Armanvilliers et à Montigny ; le soir, l'effort du combat se porta sur Saint-Privat, qu'occupait Canrobert; tous les corps d'armée engagés, 2*, 3®, 4*^ et 6*, rivalisèrent de fougue et de ténacité, les masses prussiennes, toujours fauchées, mais toujours renaissantes, l'emportèrent à la fin ; Canrobert, à bout de munitions, abandonna Saint- Privat, à huit heures du soir, en brûlant sa dernière cartouche; Ladmirault, lui, tint Armanvilliers et Montigny jusqu'au lendemain matin. Il fallut rompre, l'ar-

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mée entière se replia. La recraice se fie en bon ordre, mais les trois routes stratégiques étaient perdues et notre armée était irrévocablement rejetée sous Metz; elle ne devait plus en sortir que par la capitulation, après deux mois de luttes journalières et de privations dont nous ne connaissons encore que vaguement les détails. Les bulletins ministériels, exploitant un des incidents de la journée — je veux parler des carrières de Jaumont où, vraisemblablement, beaucoup d'Allemands sontt ombés — parlèrent au public d'avantages impor tants, d'un régiment de cuirassiers blancs anéanti ! Il fallait sans doute, même au prix d'affirmations menteuses, calmer la fermentation nationale et chercher le salut de la dynastie dans une dernière équivoque; il fallait nous présenter comme un succès une défaite, glorieuse sans doute, mais une défaite dont les conséquences étaient désastreuses; la nation, encore en tutelle, était, du reste, il faut bien l'avouer, incapable d'accueillir avec calme et résignation ce nouveau malheur qui se soldait, hélas ! pour notre armée, par la perte de ses communications et, pour les Prussiens, par le libre accès de la grande route de Metz à Paris. La journée du i8 août, cette grande bataille de Saint- Privat, que le public a improprement baptisée du nom de Gravelotte et que les bulletins du ministère Palikao ont entourée d'un certain mystère dont elle n'est point encore dégagée, fut donc pour nos armes un revers. Notre orgueil national, qui doit et veut aujour-

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d'hui envisager froidement ses épreuves, ne saurait s'offusquer d'un pareil aveu. Oui, ce fut une défaite, mais une défaite honorable, car la victoire n'a pas de nos jours le privilège exclusif de l'honneur : notre armée remplit noblement son devoir, elle combattit toute la journée sans faiblir, elle n'exécuta la retraite qu'à son heure et, pour ainsi dire, à sa convenance, alors que l'obscurité ne permettait plus de diriger les coups et de discerner les mouvements de l'ennemi ; elle fit subir à l'armée prussienne des pertes énormes , et , peu de jours après, nous pûmes, de nos propres yeux, en lire le funèbre aveu dans le bulletin royal, affiché sur les murs de Pont-à-Mousson, sous le titre triomphant de Victoire de Metz. C'est là le nom que les Prussiens donnèrent à la bataille de Saint-Privat ; il résumait, pour eux , les sacrifices successifs qu'ils avaient dû faire, autour de notre première place forte, dans les combats du 14 et du 16 et, principalement, dans la grande journée du 18 août.

Le 19, à quatre heures du matin, nous partons de Conflans, suivis d'un convoi de chars de paysans que nous avons pu réunir pour l'évacuation des blessés. Nous traversons rapidement Jarny, Doncourt, Jouaville, Batilly, encombrés de troupes allemandes ; une innombrable artillerie sillonne les routes et même les sentiers impraticables en apparence ; la cavalerie couvre les champs ; l'infanterie, dans son ordre immuable, défile en bande étroite sur l'un des côtés de la route

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pour laisser le passage libre aux canons^ aux fourgons, aux caissons, aux chars requis, aux voitures d'ambulance. Nous prenons un sentier qui coupe à travers les terres labourées, pour arriver plus vite à Saint-Privat, où l'effort de la bataille nous a paru se concentrer. Aussi loin que notre vue peut s'étendre, la campagne est couverte de bataillons prussiens. Le doute n'est plus possible : la victoire leur appartient et nous sentons en nous comme un déchirement. Mais voici le champ de bataille, ce n'est pas l'heure de songer à soi ; il faut ajourner sa douleur et diriger, sans partage, tout l'effort de son énergie sur le soulagement à donner aux épouvantables misères dont les premiers cris arrivent déjà jusqu'à nous. C'est l'heure où toute personnalité disparaît absorbée dans une compassion sans limites : vos forces ne connaissent plus de mesure, vous transportez des corps qu'en tout autre temps vous n'eussiez même pu soulever ; une fièvre d'activité vous dévore, les minutes prennent pour vous une valeur inestimable et vous vous reprochez, comme un vol fait à ceux qui souffrent étendus sur la terre, même les instants où il vous faut reprendre haleine. L'horreur du spectacle ne frappe plus vos sens, l'esprit seul est maître en vous ; chaque homme que vous transportez prend à vos yeux, quoique la mort l'attende peut-être, les proportions d'un être sauvé ; vous comptez avidement leur nombre en vous-même 5 insatiable comme un avare, il vous en faut toujours un de plus ; la fatigue n'a plus prise sur vous,

une ardente énergie vous soutient; c'est une lutte indéfinie, au profit du blessé, entre vous et la tombe et, les mains et les pieds dans le sang, au milieu des gémissements, des cris aigus, des hoquets de l'agonie, votre individualité s'efface, il vous semble n'être plus sur la terre, la fraternité vous enflamme. Tel est le phénomène auquel personne, je crois, ne peut échapper ; on chercherait en vain à s'en défendre; il s'impose, il est moral, irrésistible et vous n'en avez conscience qu'au moment où, sorti de la crise, vous vous affaissez dans le sentiment des poignantes réalités de la guerre.

A cette extrémité de la ligne occupée la veille par l'armée française, le champ de bataille comprenait les villages de Saint-Ail, Sainte-Marie-aux-Chênes et Saint-Privat, ce dernier situé sur le point culminant. L'armée prussienne avait du enlever, sous le feu des batteries françaises, le plateau en pente douce qui s'élève de Saint-Ail et Sainte-Marie jusqu'à Saint- Privat, sur une longueur de deux kilomètres ; arrivée au sommet du plateau, elle était maîtresse de la route de Metz à Briey. Les corps principalement engagés étaient les armées de Saxe et de "Wurtemberg, plusieurs divisions prussiennes et une nombreuse cavalerie dans laquelle se faisaient remarquer, à côté des uhlans, les cuirassiers blancs et les hussards rouges, dans leur éclatant uniforme.

L'immense plateau était couvert de cadavres, de blessés étendus, les uns sans connaissance, les autres

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semblant attendre, d'un air sombre, que la mort les délivrât d'une intolérable souffrance ; quelques-uns, moins gravement blessés, se soulevaient péniblement sur le coude et nous appelaient d'une voix faible, avec cette éternelle prière : A boire ! En proie à cette compassion qui arrache des larmes aux cœurs les plus fermes, nous nous mettons à l'œuvre. Les infirmiers prussiens nous prêtent des civières dont la combinaison ingénieuse mérite d'être mentionnée : le châssis se fixe par deux clavettes en bois sur un train à deux roues d'une légèreté extrême ; un seul homme peut ainsi voiturer avec précaution le blessé jusqu'au village; c'est une simplification de main-d'œuvre qui rend deux bras disponibles, tandis que la civière ordinaire exige le concours permanent de deux infirmiers. Nos ennemis ont tout prévu, il faut le reconnaître, et leur esprit pratique s'affirme jusque dans les moindres détails. Dans leur organisation si complète, l'ambulance occupe une place de premier ordre : le matériel en est immense, le personnel pourrait former à lui seul une armée ; tout y révèle la préoccupation d'un peuple dont chaque soldat est un citoyen^, enlevé à la vie civile par une dure loi, et que la patrie prévoyante a voulu entourer des soins les plus minutieux, aux heures de combat; il se sent ainsi rassuré, raffermi au moment du danger, et si, dans les longues étapes, le heimney l'envahit, si le découragement se fait jour en son âme, il jette alors les yeux sur ces innombrables voitures qui marchent

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côte à côte avec lui, qui lui porteront le secours, si le

sort veut qu'il en ait besoin ; en un mot, il y trouve une consolation et la plus touchante représentation de la patrie absente.

Il est aussi autre une consolation que plusieurs d'entre eux ont su chercher et trouver en se sentant mourir : bien des bibles ouvertes reposent à côté des cadavres; ceux-là sont morts avec une espérance; en disant adieu à la vie, ils ont salué une aurore nouvelle. Heureux ceux qui peuvent mourir ainsi! c'est surtout parmi les soldats wurtembergeois que nous relevons cette pieuse et touchante pratique.

Au bas du plateau disputé. Sainte -Marie -aux- Chênes, les cadavres prussiens foisonnent ; le sol disparaît sous les corps, les casques, les armes, les sacs abandonnés ; les fossés de la route qui monte vers Saint -Privât en sont remplis; il est visible que des milliers de soldats sont venus s'abriter dans la dépression du fossé. Vain abri ! tombés à leur poste les uns après les autres, ils dorment pour toujours et quelquesuns conservent encore leur position de combat. A mesure qu'on s'élève sur le plateau vers le village de Saint -Privât, la proportion des cadavres français devient plus forte et leur nombre croissant témoigne de l'acharnement de la lutte.

A deux cents mètres en avant du village, une haie borde un chemin de défruitement : attirés par un murmure confus de gémissements, nous nous appro-

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chons ; derrière ce frêle rempart un bataillon du 28* de ligne a été fauché par des bordées de mitraille ; entre des morts et des mourants, des blessés se soulèvent et nous appellent d'une voix suppliante ; pour se garantir du froid de la nuit, quelques-uns se sont traînés près de leurs camarades, s'empruntant réciproquement quelques restes de cette chaleur humaine qui s'enfuit avec leur sang. Ils forment des groupes navrants : les uns sont déjà morts et leur corps refroidi sert d'oreiller à leurs compagnons, qui ne les croient qu'endormis. Nous coupons avec des précautions infinies les manches, les pantalons, les chemises, pour arriver jusqu'aux blessures. Les soldats qui ne sont pas mortellement atteints sont enlevés et portés au village ; à ceux qui n'ont plus que quelques heures à vivre on fait un pansement superficiel et l'on promet de les enlever au prochain voyage.

A genoux contre le buisson, dans la position du soldat qui apprête son arme, un doigt sur la détente, nous voyons un sergent affaissé sur lui-même, la tête soutenue par les branches ; il est mort ; une balle lui a traversé le cœur. A ses côtés, est étendu un sous-lieutenant, tout jeune encore, presque un enfant ; il a les yeux fermés et le sourire aux lèvres ; un trou rond et net se dessine au milieu du front ; il n'a pas souffert ; c'est une belle mort.

Au milieu de plusieurs cadavres gémit un blessé; c'est un tambour ; il se sent mourir : « Prenez ma

montre, me dit-il d'une voix faible, et mes papiers qui sont là — sa main se porte péniblement sur sa poitrine — vous les enverrez chez moi, je ne veux pas que les autres les prennent. » Une balle lui avait traversé les poumons et le sang l'étouffait. « Courage, camarade, lui dis-je, je ferai ce que tu veux, mais on guérira ta blessure ; nous allons venir te chercher. » Je prends la montre de ce mourant qui me remercie d'un regard et je m'éloigne en lui disant : « A bientôt. » C'est en souriant qu'il faut dire ces mensonges, car le blessé vous observe avec angoisse et, quoiqu'un sanglot vous serre la gorge, le ciel vous donne la force de tromper d'une voix ferme le moribond. Ils vous croient presque tous et gardent l'espérance jusqu'au moment où les brouillards de l'agonie obscurcissent leur intelligence et leur épargnent la souffrance morale. Tout au long de la haie, des cadavres, déjà roidis, sont alignés ; quelques-uns ont à la bouche une écume sanglante ; leur visage, violacé et tuméfié, est hideux à voir; le sang les a étouffés. Près d'un vieux sergent à trois chevrons est étendu un jeune lieutenant ; il porte au doigt une alliance. Après avoir pris ses papiers dans la poche de sa tunique, je cherche à lui enlever ce souvenir qui serait si précieux pour celle qui l'a donné ; mais les jointures des doigts crispés sont rigides et, pour avoir l'anneau, il faudrait couper le doigt. Je ne m'en sens pas le courage, et cependant, la nuit prochaine, quelque maraudeur, dans un but infâme, osera

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cette mutilation devant laquelle recule ma pieuse intention. Non loin de là j'aperçois une cuisse arrachée ; je cherche le tronc auquel elle a appartenu et je le trouve à trente pas plus loin; c'est le corps d'un clairon. Un trou béant dans le sol marque la place où l'obus est tombé et la position du corps indique nettement que le projectile a éclaté entre les jambes du soldat; la cuisse a été lancée au loin et le ventre et la poitrine, ouverts, n'offrent plus à l'œil qu'un mélange affreux d'intestins déchirés et de lambeaux humains calcinés, car le feu a pris aux vêtements. A quelques pas du clairon, un soldat semble dormir : je veux lui soulever la tête ; toute la partie postérieure du crâne est enlevée et la cervelle est répandue sur le sol. C'est sans doute le même obus qui a fait cette double besogne.

Près d'eux, la tête appuyée sur son sac, un sapeur du même bataillon ouvre les yeux et m'appelle :

« Allez-vous m'enleverî^

— Oui, mon brave, voyons ta blessure.

— Elle est là, sous les reins, je ne peux pas bouger; mais c'est égal, je sens bien que je ne suis pas trop malade, la tête va bien. C'est drôle tout de même, je ne sens plus mes jambes. »

J'essaye de le retourner; la souffrance lui arrache des cris affreux; le docteur lui pince les pieds et les cuisses, il n'éprouve aucune sensation; j'y fais une légère entaille avec la pointe de mes ciseaux, le sapeur ne s'en aperçoit même pas. Depuis les pieds jusqu'à

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la ceinture, tout le corps est paralysé; l'épine dorsale est brisée; ce malheureux est condamné à mourir et son cœur est plein d'espérance.

« Allons , mon brave, ce n'est rien ; un mois de repos et tout sera dit. — Nous allons revenir te chercher dans une heure. — As-tu soif ?•

— Ah! je crois bien, major; merci, dit-il en me rendant la gourde; ne tardez pas trop, le soleil n'est pas chaud aujourd'hui, j'ai un peu froid. »

Nous étendons sur lui sa capote et sa couverture et nous lui serrons la main en disant résolument : « A bientôt! »

Cette haie funèbre est un des points où nous avons trouvé, dans le cours de notre campagne, le plus grand amoncellement de cadavres. Il est à présumer que le bataillon du 28^ de ligne, qui s'y était abrité, fut pris en écharpe par une batterie de mitrailleuses prussiennes, pointées avec une justesse de tir exceptionnelle. Ce serait une erreur, en effet, de croire que, sur les champs de bataille, on trouve les cadavres entassés les uns sur les autres ; il y a presque toujours un intervalle de plusieurs mètres entre chaque corps, même sur les points où le combat a été le plus meurtrier, et ce n'est que dans des cas fort exceptionnels, tels que l'assaut d'un étroit ravin, sous le feu de puissances batteries, que les cadavres s'amoncellent les uns sur les autres. N'oublions pas que l'imagination joue le principal rôle dans la composition des tableaux de bataille ; l'artiste y accu-

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mule^ pour le plus grand saisissement du spectateur, des canons renversés, des affûts brisés, des cadavres enchevêtrés, en quantité telle que, dans la réalité, on en pourrait couvrir une surface de plusieurs kilomètres carrés. Quant aux récits de quelques narrateurs illuminés, le bon sens public fait justice de leur exagération; l'incident des carrières de Jaumont en est le type le plus hardi ; il se classe, pour les esprits sensés, à côté de l'incident de Gravelotte, où l'amoncellement des cadavres prussiens aurait permis à nos canons de se mettre en batterie derrière ce rempart humain. Tels que les fait l'armement actuel, les champs de bataille sont assez effrayants à voir sans qu'il soit nécessaire, pour inspirer l'horreur de la guerre, de sortir de la simple réalité, et je me fais un devoir de raconter avec une exactitude scrupuleuse, dût le récit perdre de sa saveur, les scènes dont j'ai été témoin.

Dans l'après-midi du 19, le ciel, resté pur depuis le matin, se couvrit de nuages ; des orages montaient de tous les points de l'horizon. N'ayant encore pris aucun aliment depuis le lever, rompus de fatigue, nous songeons à faire un léger repas, et nous entrons dans Saint-Privat. Le village n'était plus qu'un monceau de ruines fumantes ; les rues regorgeaient de cadavres, qu'on avait alignés au long des murailles, pour rétablir la circulation. Dans les granges et les maisons restées debout, des centaines de blessés exhalaient leur plaint ou leur dernier soupir; mais notre but, en entrant

dans le village, n'étaic pas de nous consacrer aux pansements, puisqu'il restait encore des blessés à relever sur le plateau de Sainc-Privat ; nous n'étions venus que pour y chercher un morceau de pain, nous l'y cherchâmes en vain. Dans cette perplexité, je me souvins, par hasard, d'avoir vu dans un sillon, sur l'emplacement d'un campement français abandonné, un gigot de mouton qui traînait sur le sol, livré à la convoitise des mouches; sans trop de recherches, on put le retrouver; notre fourrier Sch... avait, de son côté, découvert dans la poche d'un sapeur mort quelques biscuits en bon état et, dans le sac d'un soldat prussien, du café en grains ; c'étaient les éléments plus que suffisants du repas. Nous nous installons dans une maison éventrée, et, sur des tisons, pris au brasier d'une ferme incendiée, nous faisons griller quelques tranches de mouton; un petit moulin de campagne, trouvé dans un sac français, nous sert à moudre le café, qui nous rend un service signalé, car l'eau est à peine potable ; les sécheresses continues de l'été ont mis tous les puits à sec.

Il faut une certaine habitude pour battre utilement le terrain; le meilleur mode de procéder est de marcher en zigzags, les sillons et les dépressions du sol pouvant cacher le blessé aux regards de l'infirmier. Pour en fournir un exemple, à notre retour dans la plaine, entre les sillons d'un champ prés duquel nous avions passé plusieurs fois le matin sans y rien soupçonner.

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je trouve deux soldats de la ligne, endormis d'un sommeil si profond quil faut les secouer par le bras pour les éveiller; ils ont, tous deux, les pieds emportés par un éclat d'obus. Des infirmiers prussiens passent, au loin, avec des civières, ils viennent à mon appel et nous transportons au village ces deux pauvres garçons, qui doivent être amputés sans retard. Je me souviens encore d'avoir vu, à quelques pas d'eux, un artilleur français, traversé par un obus et tenant encore l'écouvillon dans sa main crispée. Plus loin un sapeur est étendu, le visage contre terre ; nous le retournons, il est mort ; sa montre est encore sur lui, sujet d'étonnement pour nous, car les soldats prussiens attachés aux ambulances ne se font pas scrupule d'enlever la primeur des dépouilles aux maraudeurs, qui n'attendent que la nuit pour envahir ce champ de carnage. Nous prenons soigneusement le livret du sapeur et nous joignons sa montre à celle du tambour ; elles sont encore à Conflans, confiées à des mains sûres, et, dés que la guerre aura pris fin, ces reliques retourneront aux parents en deuil.

La journée touche à sa fin ; tous les chars de paysans sont partis, chargés de blessés ; la pluie tombe à flots et nous n'avons plus que deux heures de jour pour faire treize kilomètres à travers les terres labourées; nous nous éloignons de ce lieu désolé et nous rentrons, à la nuit, dans Conflans. Un régiment saxon, campé dans le village, faisait main basse sur les provisions de

ses pauvres habicancs. Seul, pour tenir tête à leurs exigences, le juge de paix, homme de cœur et de résolution, était resté à son poste; il vint terminer avec nous cette journée sinistre, commencée avec l'espérance, s'achevant dans le désespoir. Nous étions donc encore une fois vaincus ! Après l'Alsace, la Lorraine et la Champagne allaient à leur tour subir les ravages d'un ennemi impitoyable ! Sept cent mille hommes couvraient le territoire envahi, et déjà l'armée saxonne commençait, sur la route de Metz à Verdun, ce défilé interminable dont le bruit monotone rappelait douloureusement à nos cœurs la marche des Bavarois et des Badois dans Frœschwiller. Chasseurs saxons avec la plume verte au chapeau, Prussiens avec le casque en cuir bouilli, Wurtembergeois avec le shako à double visière, uhlans noirs, hussards rouges, fourmillaient sur nos routes et se répandaient dans les campagnes pour y pratiquer ce pillage savamment organisé, qui sera leur honte éternelle, faisant ombre à leur légitime gloire.

Sq4IV^T-T%IVqAT — COTsdJLoAJXS

Le 20 août^ dès raube^ nous reprenons la route de Sainc-Privat^ emportant un peu de vin pour les blessés et, ressource autrement précieuse, une barrique d'eau.

En traversant un hameau dont je n'ai pas conservé le nom, nous voyons sur le bord du chemin quelques paysans lorrains qui nous regardent passer d'un œil sombre ; nous les engageons à venir enlever les blessés sur leurs chars et à se munir de quelques provisions pour les affamés. L'un deux s'avance avec une effrayante exdression de haine et, d'une voix profonde : (( des chars! du pain! êtes-vous fou; me dit-ilr^ les brigands ont tout pris ; la farine, le blé, l'avoine, les semences, nos chevaux et nos chars, ils ont tout emporté. Nous n'avons pas mangé depuis hier, voyez les enfants qui pleurent; et vous nous demandez du pain!... » Oui, telle est la misère que nous avons trouvée sur toute la surface envahie, et la conscience se révolte à la pen-

séc qu'une doctrine sauvage conteste à ces dépouillés, sous peine de mort ce d'incendie, le droit indiscutable et sacré de défendre leurs foyers par les armes.

Nous dépassons Sainte-Marie, dont les maisons criblées de balles et de mitraille regorgent de blessés et nous ne sommes plus qu'à cinq cents mètres de Saint- Privat, lorsqu'un mouvement se produit dans la foule des soldats prussiens que nous traversons : sur le plateau dénudé de Saint-Privat un groupe de cavaliers s'avance lentement ^ l'un deux précède de trente pas ses compagnons ; de temps en temps il s'arrête pensif et son escorte l'imite respectueusement; il regarde avec distraction les débris humains que foule le sabot de son cheval et sa pensée semble absorbée par l'examen des lieux et des distances. Sa taille est élevée et légèrement corpulente, son teint fortement coloré, son visage encadré de favoris noirs, son expression dure et hautaine ; il s'avance toujours seul, monté sur un cheval dont la robe noire est sans tache, et son escorte le suit à distance ; c'est le vainqueur de Forbach et de Gravelotte, c'est le prince Frédéric-Charles. Sous l'empire d'une aversion irréfléchie, nous nous détournons pour ne pas nous trouver sur la route de ce soldat hautain ; mais un général se détache de l'escorte et nous demande, avec la brutalité d'un zèle qu'il croit rendre agréable à son maître, qui nous sommes/^ Où nous allons? — Le docteur explique notre situation et, dès que l'officier, dont les regards nous fouillent l'âme, apprend que

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nous apportons une barrique d'eau pour les blessés, il nous presse de nous rendre sans retard à Saint-Privat.

De l'eau ! Ceux qui , dans le parcours d'un désert aride, ou dans ces calmes mortels qui surprennent parfois le navigateur, ont souffert de la soif, ceuxlà, seuls, pense- 1- on, en connaissent les tortures. Eh bien, demandez au blessé, consumé par la fièvre, demandez-lui s'il n'est pas prêt à payer chaque goutte d'eau d'une goutte du sang qui lui reste encore; demandez-lui s'il ne donnerait pas le faible souffle, qui le rattache à la vie pour étancher la soif qui le dévore. Or l'eau manquait à Saint-Privat; les chaleurs d'un été exceptionnellement sec avaient tari les puits sur ce sommet sans arbres ; l'orage de la veille avait à peine humecté le sol, et cette rosée fugitive flottait déjà dans l'espace; seule, au milieu du village, une mare puante, à l'eau verdâtre, dans laquelle croupissaient des cadavres de chevaux, miroitait aux rayons du soleil d'août. Vainqueurs et vaincus, blessés ou valides, chacun mourait de soif dans ce village en feu. Aussi notre humble barrique d'eau fut-elle accueillie avec reconnaissance et, d'un commun accord, exclusivement réservée au millier de blessés que renfermait Saint-Privat, de telle sorte que chacun d'eux put en avoir au moins deux ou trois bonnes gorgées.

L'eau n'était pas seule à manquer, la famine régnait au village; tous les habitants avaient fui le fer et l'incendie. Notre premier soin fut donc de distribuer

SAINT-PRIVAT — CONFLANS. i8i

parcimonieusement aux blessés français et prussiens, quelques miches de pain que nous avions pu trouver à Conflans ; chacun d'eux en reçut une très-petite part, et, dans la soirée, les ambulances prussiennes y ajoutèrent quelques cuillerées d'une soupe équivoque.

La distribution terminée, nous songeons au pansement des blessés. Des chirurgiens français, munis du brassard et par conséquent libres, se sont divisés en deux groupes occupant chacun, aux extrémités du village, une maison transformée en ambulance. La nouvelle que nous apportons de l'eau les comble de joie ; ils vont donc pouvoir faire du bouillon pour leurs blessés ! La maison qu'ils occupent en est remplie à tous les étages ; dans un coin nous voyons avec étonnement une femme étendue ; ses cheveux gris tombent en mèches éparses sur son cou décharné ; elle a le visage meurtri et ne donne plus signe de vie. Saisis de pitié, nous interrogeons nos soldats ; ils nous disent que cette malheureuse créature, surprise au moment où elle achevait un blessé saxon, a été assommée à coups de crosse par des soldats prussiens. L'horreur et la compassion nous pénètrent en même temps ; qui peut dire, en effet, si c'est un sentiment de cupidité ou de vengeance qui a dirigé la main de cette femme?

En nous rendant à la seconde ambulance, nous rencontrons des chirurgiens prussiens qui ont peine, nous disent-ils, à suffire aux besoins de leurs propres blessés ; ils nous supplient, avec l'accent de la plus

i82 DE FROHSCHWILLER A PARIS.

entière bonne foi, de solliciter de nos chirurgiens une plus grande activité dans le service des blessés français. Nous protestons énergiquement du dévouement infatigable de nos médecins militaires, et nous courons à la seconde ambulance. Ils sont une trentaine environ dans Saint-Privat sous les ordres de deux officiers supérieurs de l'intendance; nous les trouvons découragés ; tous les éléments de secours leur manquent à la fois et, bien qu'ils ne soient pas prisonniers, les communications avec Metz leur sont provisoirement interdites, en raison des mouvements militaires qu'exécutent, de toutes parts, les armées prussiennes.

L'un des intendants généraux me prend à part et me supplie de demander au commandant prussien un sauf-conduit pour me rendre à Metz et ramener des subsistances pour nos blessés ; il suppose que, n'étant pas militaire, j'ai chance de voir ma demande accueillie; mais les ordres sont formels, et ma prière est repoussée.

L'autre intendant général, vieillard presque invalide, m^appelle mystérieusement et me dit d'tine voix chevrotante : « Venez avec moi, monsieur, je sais une truie quelque part, nous allons nous en emparer. »

Je crois d'abord à une mystification ; mais l'accent de bonté inquiète avec lequel il formule son étrange proposition ne me permet pas de douter plus longtemps qu'elle ne soit sérieuse. « Suivez-moi, me dit-il en trottinant ; à nous deux , nous en viendrons facilement maîtres et je pourrai faire du bouillon de truie ; venez. »

SAINT-PRIVAT — CONFLANi. iS^

Je le suis et, sur un fumier, nous trouvons, en effet, une truieidéalementmaigre, allaitant deux petits. Le visage de l'intendant rayonne d'une douce satisfaction : (( Elle y est encore, s"écrie-t-il ; mais on pourrait me la prendre ; il faut la garder, n'est-ce pas, monsieur } »

La mission de veiller sur une truie et sa portée, pendant que des centaines de blessés soupirent après le pansement, me paraît d'une utilité douteuse et je reste confondu de voir un intendant, dans sa bonhomie naïve, perdre à ce détail un temps précieux qu'il pourrait consacrer à des recherches de vivres, dans les villages voisins. Je lui en fais l'observation et j'ajoute : « Voyez ce Français prisonnier qui est là-bas, les bras croisés; il suffira de le mettre en faction. — C'est cela, interrompit-il avec un bon sourire, et moi, pendant ce temps, je vais demander au boucher prussien de venir saigner la bête; décidément, j'aurai du bouillon, monsieur, du bouillon de truie! » La joie déborde sur son visage honnête; il me remercie avec effusion et je l'entends qui murmure en s'éloignant: ce Du bouillon de truie! du bouillon de truie ! du bouillon de truie !... »

Je restai longtemps pensif à la même place. Ainsi, c'étaient là les hommes qui portaient la lourde responsabilité d'assurer l'approvisionnement de nos armées. Ce type d'impuissance n'était pas le seul, hélas! que nous eussions déjà rencontré sur notre route, et nous devions en voir encore bien d'autres. Pauvre vieillard! sa place était-elle bien sur les champs de bataille, et

i8-t DE FRŒSCHWILLER A PARIS.

pouvait-on ne pas frémir à la pensée que notre intendance était en de pareilles mains! Nous ignorions alors les révélations qui ont suivi la chute de l'Empire ; mais il suffisait d'observer pour avoir le pressentiment d'une situation dont les télégrammes suivants, livrés depuis à la publicité, donnent une idée générale :

« Intendant général à BlondeuUj directeur administration guerre, Paris.

« MetZj le 20 juillet 1870, 9 h. 50 matin.

« Il n'y a à Metz ni sucre, ni café, ni riz, ni eau-devie, ni sel, peu de lard et de biscuit. Envoyez au moins un million de rations sur Thionville. »

« Général commandant 4""^ corps au major général, Paris,

« Thionville, le 2^ juillet 1870, 9 h. la matin.

« Le 4"** corps n'a encore ni cantines, ni ambulances, ni voitures d'équipages pour les corps et les états-majors. « Toul est complètement dégarni. »

« Intendant '}""' corps à Guerre, Paris.

« Metz, le 2^ juillet 1870, 7 h. soir.

« Le 3°'* corps quitte Metz demain. Je n'ai ni infirmiers, ni ouvriers d'administration, ni caissons d'ambulance, ni fours de campagne, ni train, ni instruments de pesage, et à la 4"'= division et à la division de cavalerie, je n'ai pas même un fonctionnaire. Je prie Votre Excellence de me tirer de l'embarras où je suis, le grand

quartier général ne pouvant me venir en aide, bien

qu'il y ait plus de dix fonctionnaires. »

« Sous-imendunt à Guerre, bureMi des subsistances, Paris. « Mezieres, le 35 juillet 1870, 9 h. 30 matin. « Il n'existe aujourd'hui dans les places de Mézières et de Sedan ni biscuit ni salaisons. »

« Intendant chef à Guerre, Paris.

« Metz, le 2(5 juillet 1R70, 8 h. 47 soir. <•■ Par suite du manque absolu de boulangers et de l'impossibilité d'en trouver dans la classe civile, malgré les marchés passés pour fournitures à la ration, les nombreuses troupes en dehors de Metz sont obligées pour vivre de consommer le biscuit qui devrait servir de réserve, et qui n'arrive pas d'ailleurs dans une proportion suffisante. Il n'est arrivé, avec les 120,000 hommes de l'armée, que 38 nouveaux boulangers. »

« Intendant général à Guerre, Paris.

« Metz, le 27 juillet 1870, 12 h. jo soir. " L'intendant du i" corps m'informe qu'il n'a encore ni sous-intendant, ni soldats du train, ni ouvriers d'administration, et que, faute de personnel, il ne peut atteler aucun caisson ni rien constituer. »

« Major général à Guerre, Paris.

« Metz, le 27 juillet 1870. i h. 12 soir. « Les détachements qui rejoignent l'armée continuent à arriver sans cartouches et sans campement. »

« Intendant du t" corps à Guerre. Paris. « Strasbourg, le 28 j^iillet 1870, 7 h. 35 matin. '' Le I';'- corps doit se porter en avant. Je] n'ai encore

186 DE F RfSSCH WILLER A PARIS.

reçu ni un soldat du train ni un ouvrier d'administration. Il est indispensable que ces moyens m'arrivent sans aucun retard. »

« Major général à Guerre. Paris.

Metz, le 29 juillet 1870, 5 h. 36 matin. (( Je manque de biscuit pour marcher en avant. Dirigez sans retard sur Strasbourg tout ce que vous avez dans les places de l'intérieur. »

« Major général à Guerre ^ Paris.

« Metz, le 29 juillet 1870, 10 h. matin. « Le général de Failly réclame avec instance du campement... les hommes qui rejoignent le 5""* corps arrivent presque tous sans campement, sans marmites. Il estime qu'il lui faudrait du campement pour cinq mille hommes. »

« Intendant du 7"'* corps à Guerre^ Pans.

« Belfort, le 4 août 1870, 7 h. 6 matin. « Le 7°'"= corps n'a pas d'infirmiers, pas d'ouvriers, pas de train. Les troupes font mouvement. Je pare autant que possible à la situation; mais il est urgent d'envoyer du personnel à Belfort. »

« Général subdivision à général de division, Met^. « Verdun, le 7 août 1870, 5 h. 45 soir. Il manque à Verdun, comme approvisionnement de siège, vin, eau-de-vie, sucre et café, lard, légumes secs, viande fraîche. Prière de pourvoir d'urgence pour 4,000 hommes, x

« Intendant 6'"* corps à Guerre , Paris. « Camp de Châlons, 8 août 1870, 10 h. sj matin. « Je reçois de l'intendant en chef de l'armée du Rhin la demande de 400,000 rations de biscuit et vivres de campagne.

« Je n'ai pas une ration de biscuit, ni de vivres de campagne, à l'exception du sucre et du café. « Décidez si je dois en envoyer. «

« Maréchal Canrobert à Guerre.^ Paris.

(1 Camp de Chàlons, 10 août 1870.

V Votre Excellence n'ignore pas que beaucoup d'isolés, malades ou blessés sont dirigés sur le camp de Châlons.

« Je continue à n'avoir ni marmites ni gamelles, et ils sont dépourvus de tout. Mon devoir est de vous en informer. Nous n'avons ni sacs de couchage, ni assez de chemises, ni assez de chaussures. «

La lecture de pareils documents n'a nul besoin de commentaires; ils sont la condamnation de notre intendance, de ce gouvernement stupide dontellesuivait les inspirations et dont elle se fit ainsi la complice ; ils sont aussi la justification de notre malheureux pays dans cette surprenante infortune, et nous trouvons dans cet abîme d'imprévoyance e: d'ineptie la principale, sinon la seule explication plausible de tous nos désastres.

En proie à de bien tristes réflexions, que chacun

DE FR(SSCH\VILLER A PARIS.

comprendra, je rejoins en toute hâte mes compagnons ec nous parcourons successivement les étables et les granges où sont entassés les blessés; les blessures aux jambes et aux bras sont, de beaucoup, les plus nombreuses.

Dans une grange, à l'entrée de laquelle est étendu le cadavre d'un capitaine de chasseurs à pied, nous trouvons une vingtaine d'artilleurs français, frappés, presque tous, par des éclats d'obus. Trois d'entre eux sont déjà morts depuis la veille; nous enlevons leurs cadavres pour les aligner à côté de ceux qui attendent, au long des maisons, que les fossoyeurs les emportent.

Dans une maisonnette, dont les portes et les fenêtres sont brisées, un jeune capitaine de chasseurs à pied, étendu sur l'unique lit que renferme la pièce, découvre sa blessure ; la balle a pénétré dans le ventre. Le blessé n'a pas conscience de la gravité de son état ! Il parle, il s'agite, il existe; encore quarante-huit heures, et cette tête intelligente et fine qu'il relève avec fierté, cette tête^ sur laquelle on lit l'espérance et l'amour de la vie , frappera lourdement le fond de quelque fosse ignorée.

Voici le presbytère, effondré, saccagé ! Sous des débris de meubles et de livres, quelques lambeaux dorés attestent que la livrée sainte n'a pas même été respectée. C'est la loi de la guerre ec, pris d'assaut, le malheureux village a été pillé à la lueur des flammes. Non loin de là, des ruines fumantes marquent la place où s'élevait l'église. Ici, l'horrible dépasse tout ce que peut enfanter l'imagination : transformée en ambu-

lance, l'église était remplie de blessés français lorsque le feu s'y déclara quelques instants avant la fin de la bataille ; dans le désordre qui accompagne toujours une retraite, on n'eue pas le temps de les retirer. Ces infortunés, que leurs membres brisés ne pouvaient plus servir, voient, épouvantable agonie! cetce voûte ardente suspendue sur leur tête; elle cède lentement, laissant tomber sur eux, comme autant de morsures à travers la fumée, quelques débris brûlants, avantcoureurs de sa chute ; elle s'effondre enfin pour mettre un terme à cette torture sans nom et les cendres de ces martyrs se mêlent aux cendres de l'autel et des objets sacrés. La plume est impuissante à traduire ces angoisses, heures d'agonie plus longues que des siècles, et l'esprit s'en détourne avec une respectueuse horreur. Dans une vaste grange, où s'étalent des misères que le cœur se lasse de retracer, j'aperçois un soldat qui touche à sa dernière heure. C'est un Wurtembergeois ; sa tête jeune et blonde repose sur une bible entr'ouverte. Je m'agenouille à son côté, cherchant à faire pénétrer dans sonregard perdu la compassion qui m'oppresse et me rive à sa dernière souffrance; mais les sensations extérieures n'agissent déjà plus sur cette âme qui va déloger; la vie abandonne insensiblement le corps, les mains sont glacées, les joues se creusent, les narines se pincent ; les yeux, vitreux et démesurément ouverts, semblent chercher dans un brouillard confus de lointaines visions. If* joies de la jeunesse

ipo DE FRCBSCHWILLER A PARIS.

sans doute, la tendresse des vieux parents, le pur amour de la fiancée peut-être, tout ce que le mourant a aimé sur cette terre; sa poitrine se soulève à de longs intervalles, cherchant vainement par des hoquets étranglés à s'emplir de l'air qui lui manque ; les aspirations deviennent de plus en plus rares ; un effort plus faible et plus prolongé témoigne que l'heure approche ; un frémissement convulsif agite la mâchoire inférieure; un rictus douloureux tord la bouche et les lèvres d'où s'exhale un faible soupir; la lutte est finie, il ne souffre plus ! Dors, dors en paix, soldat mort sans l'adieu des tiens, c'est un Français qui t'a fermé les yeux !

Comme à Frœschwiller, le docteur procède à des extractions de balles et à quelques amputations. Dans la salle où il opère, gémissent, côte à côte, une douzaine de blessés français : un prêtre s'approche d'un soldat qui Fa fait appeler, se penche sur lui, l'interroge, le console, et reçoit la confession que le mourant lui fait à voix basse. L'un de nous recueille les lettres des blessés, qui, toutes, nous sont remises décachetées et où il ne doit être question que de l'état de leur santé.

A la fin de la journée, tous les blessés, tombés à cette extrémité de la ligne de bataille, sont enlevés; il ne reste plus sur le terrain que les cadavres d'hommes et de chevaux que l'insuffisance de bras ne permet pas d'enterrer assez vite, et ces mille débris de toutes sortes qui jonchent invariablement les champs de bataille. De distance en distance, des monceaux d'ar-

mes, de sacs, de casques, de capotes ; dans le lointain, le fourmillement silencieux des campements prussiens, tel est le spectacle que nous offre ce vaste plateau ensanglanté, criblé de mitraille, piétiné par les milliers d'hommes qui dorment maintenant sous ses sillons. Nous disons un bien triste et dernier adieu à ce village détruit et nous reprenons le chemin de Conflans.

En traversant le hameau de Saint-Ail, autour duquel campe une division prussienne, nous croisons un char sur lequel sont assis des officiers français blessés : sur le devant, enveloppé dans un grand manteau blanc, la tête entourée d'un mouchoir sanglant, un jeune général répond en souriant à notre salut et se remet à fumer flegmatiquement son cigare. Nous serrons la main de ces braves qui portent dignement leur malheur, et nous sollicitons en vain d'un général prussien la faveur de les emmener à l'ambulance de Conflans; mais l'ordre est formel, ils doivent se rendre à Pont-à-Mousson et vont voyager ainsi toute la nuit.

Dans une étable basse, infecte et sombre, nous visitons des blessés français. Contre une clôture dont les planches disjointes laissent passer le vent et la pluie, sur un lit de paille à moitié pourrie, est assis un chef de bataillon delà ligne, M. Leroiuc; il a reçu trois blessures dont l'une est très-probablement mortelle ; la balle s'est logée dans le bas-ventre. D'une voix ferme et dont j'entends encore le son vibrant à mon oreille : « Monsieur, me dit-il, ayez la bonté de panser ma

blessure; Dieu merci ! je la sens peu grave, j'ai toute ma force et j'en réchapperai; mais je peux dire que je reviens de loin. — Ah .'c'eût été dur de mourir, voyezvous : j'ai les deux plus beaux enfants qu'on puisse voir... » et son mâle visage s'illuminait de tendresse à cette si douce pensée. Nous pansons ses blessures et nous lui disons : u Au revoir. » Je ne sais s'il a succombé; mais mon cœur se serrait en m'éloignant de ce vaillant soldat, de ce bon père, chérissant ses enfants.

La nuit nous surprend à Doncourt, à moitié chemin de Conflans ; le village est occupé par un corps saxon et toutes les issues en sont gardées avec cette vigilance dont ne se départent jamais, en aucune conjoncture, les campements prussiens. A notre grande surprise, nous sommes arrêtés par des sentinelles; le docteur est conduit devant un général qui l'interpelle en langue allemande et lui dit avec la plus extrême violence :

« Que faites-vous à cette heure sur les routes?

— Général, nous sommes infirmiers, lui répondîmesnous; nous arrivons, à l'instant même, de Saint-Privat, où nous avons relevé les blessés sur le champ de bataille.

— Infirmiers! dites-vous, hurle ce forcené; je devrais vous faire arrêter et passer en jugement. Ne savez -vous donc pas que vos soldats tirent sur nos ambulances.^ tenez, j'en ai reçu ce soir même la nouvelle et tous nos chefs de corps en sont informés par le télégraphe, vos soldats ont frappé mortellement, dans les environs de Metz, des Allemands qui

SAIKT-IMUVAT — CON FLANS. 19}

portaient le brassard, des infirmiers civils, comme vous prétendez l'être. C'est une infamie, achève- 1- il, dans un déluge d'imprécations retentissantes ; une infamie !

— Vous avez raison, général ; si le fait est authentique, il est infâme; mais n'y a-t-il pas malentendu?' permettez -nous, comme Français, de protester de toutes nos forces contre la possibilité de cette barbarie.

— Protester, protester! répond- il en s'adoucissant visiblement; protestez à votre aise, mais le fait n'en est pas moins exact ; oui, sans doute, je sais bien que tous les Français ne sont pas ainsi, mais songez aux représailles de la guerre. Allez, partez, je devrais vous garder... tâchez de ne me retomber jamais sous la main. »

Quelles tristes réflexions ne faisions -nous pas sous l'impression de cet incident ! A n'en pas douter, cet homme disait ou croyait dire vrai, et nous qui avions vu de près l'ignorance de nos soldats et des populations qui nous prenaient pour des francs -tireurs ou pour des espions, nous devions appréhender plus que personne que laffirmation du général ne fût exacte. Ignorance honteuse, mais dont nos soldats ne doivent pas seuls porter la responsabilité , car les gouvernants de la nation qui se dit la plus éclairée du monde, en déclarant une guerre formidable, n'avaient pas même pris souci, par quelque ordre du jour à l'armée, d'édifier le soldat sur les conventions du champ de bataille, sur les secours qu'il y recevrait et sur le ^asignes portés par ceux dont il pouvait les attendre.

194 DE FROSCHWILLER A PARIS.

Ces erreurs, grâces à Dieu! ne sont plus possibles aujourd'hui; après tant de sanglants sacrifices, la croix de Genève n'est plus ignorée de personne; et pourtant, à l'heure même où j'écris ces lignes, nos ennemis dirigent leur mitraille sur nos hôpitaux, asiles sacrés jusqu'à ce jour, comme si, par une inutile et froide barbarie, ils voulaient, enles criblant d'effroyables projectiles, décharger notre conscience nationale des fautes par nous commises, au début de la guerre.

Cet incident, où notre liberté venait de se trouver en péril, rendait encore plus visible pour nous le caractère passionné que revêtait la guerre. Plus nos ennemis avançaient dans le cœur de la France et s'éloignaient des départements où leur langue est encore en usage, plus leurs exigences devenaient immodérées ; une sourde irritation perçait dans tous leurs procédés ; si facile au début, notre circulation commençait à subir des entraves, et notre arrestation à Doncourt, jointe à mille symptômes d'une hostiUté soupçonneuse, nous déterminèrent à rentrer le plus tôt possible dans les lignes françaises. Depuis quinze jours, d'ailleurs, nous n'avions plus goûté, ni moralement ni physiquement, une journée de repos. Beaucoup d'entre nous éprouvaient une lassitude profonde à laquelle se joignait le souci bien légitime de nos foyers ; nous ne doutions pas, en effet, que la haute Alsace ne fût envahie; les propos vagues, tenus par les soldats allemands, laissaient entendre que Strasbourg avait succombé, et cette

SAINT-PKIVAT — CONFLANS. lyS

éventualité nous paraissait d'autant plus probable que nous avions vu par nous-mêmes les côtés faibles de la défense. Le soir donc^ après avoir visité les blessés qui avaient été transportés à Conflans, nous prîmes la résolution de partir le lendemain. Quant au choix de la route, il ne dépendait pas de nos convenances; les avant-gardes de l'armée prussienne s'échelonnant déjà tout autour de Verdun, il nous était interdit de songer à sortir des lignes ennemies par ce côté-là; il importait, d'ailleurs, d'enlever à notre marche tout caractère équivoque, et, réflexion faite, nous nous arrêtâmes au sage parti de demander sans détour au quartier prussien l'autorisation de rentrer en France. Toute la nuit, l'armée saxonne continua à défiler sous nos fenêtres et, le lendemain matin, nous fûmes réveillés par le son de la première musique militaire allemande que nous eussions encore entendue. Ce fut une triste matinée : comme pour contraster avec la désolation générale, le soleil inondait de chauds rayons les jardins du village; les fleurs s'épanouissaient et répandaient dans l'air des senteurs douces que chaque brise nous apportait. Insensibles à ce charme qu'on trouve aux choses de la nature, nos cœurs soucieux étaient pris d'un découragement infini : c'est que le départ approchait, notre mission touchait à son terme, nous n'avions plus pour nous absorber les poignantes émotions de la pieuse tâche que nous nous étions imposée, et nous nous retrouvions face à face

içô DE FR<SSCH\VILLE R A P ARIS.

avec les réalicés navrantes de l'infortune nationale.

Je me souviens encore que, m'étant écarté du village par un sentier détourné, je me trouvai, sans m'en douter, dans un jardin tout frais encore de la rosée du matin, véritable forêt de rosiers; il y avait là des roses par centaines, de toutes tailles et de toutes couleurs, et je fus pris d'une irrésistible envie d'en faire moisson pour les blessés. J'entre dans la maison, je fais ma demande au maître du jardin et ce brave homme, en quelques coups de ciseaux, me donne autant de roses que j'en puis porter. Je les distribue aux blessés et plus d'un les garde précieusement près de lui.

Les blessés de l'ambulance de Conflans sont presque tous des lanciers de la garde, des dragons de l'impératrice et des chasseurs d'Afrique, tombés dans les combats du 14 et du 16 août, où la cavalerie fut appelée à jouer un rôle important. Pendant que j'assiste le docteur, qui procède à l'amputation d'un doigt et à l'extraction de deux balles logées dans l'épaule d'un homme, nos compagnons renouvellent les pansements dans les salles voisines. Le patient, que nous avons, d'abord, entre les mains, est un jeune soldat de la ligne : une balle lui a brisé l'index ; le docteur désarticule la phalange, et le blessé, sans qu'aucun tressaillement révèle sa souffrance, regarde stoïquement mutiler sa main. Celui que le docteur débarrasse ensuite de ses deux balles semble s'inspirer de la fermeté de son camarade ; car ce genre de courage est contagieux.

nous l'avons souvent constaté. Notre blesse, quand nous lui présentons les lingots de plomb déformés, peut à peine croire qu'il les ait portés dans sa chair; il les palpe, il les soupèse, il les regarde curieusement avec une hésitation enfantine et finit par les mettre dans sa poche.

Etendu sur un matelas, un dragon fume flegmatiquementun vieux tronçon de pipe; il a reçu huit coups de pointe dans le corps. « Il n'y en a qu'un qui me gêne, nous dit-il » ; Je le crois bien! le fer a traversé un des poumons, et le blessé se plaint de crachements de sang ; il n'en continue pas moins à fumer sa pipe, malgré nos avis, et nous regarde négligemment panser les huit trous profonds qui criblent son torse robuste.

Prés de lui repose un chasseur à pied ; encore un enfant ; son visage imberbe est pâli par la souffrance : une balle l'a frappé au bas-ventre et a ravagé les reins; blessure mortelle. La sonde est impuissante à soulager ce courageux enfant, l'urine s'écoule par la plaie et jaillit à la plus petite pression exercée sur le ventre ; elle se répand, depuis deux jours, sur ce lit de douleur, d'où s'exhale une odeur fétide. Nous pansons le patient avec autant de soins que s'il pouvait être sauvé : « Ce ne sera rien, » lui disons-nous, car son grand œil intelligent nous épie et l'espoir de vivre est, le plus souvent, la force morale des mourants.

Son voisin nous appelle en gémissant : blessé au côté gauche par une balle ou un éclat d'obus, voici

198 DE FRCHSCHWILLER A PARIS.

trois jours qu'il esc obligé de conserver la même position; cette immobilité finit par être plus douloureuse pour lui que la blessure elle-même. Il nous découvre son côté droit qui présente une plaie tuméfiée. Le docteur en élargit l'entrée à l'aide du bistouri^ et la pince ramène bientôt un morceau de carton roulé. C'est une blessure faite à bout portant; la culasse en carton de la cartouche a été projetée avec assez de force pour s'enfoncer dans le sillon tracé par le projectile. Quant à la balle, il faut, bon gré mal gré, renoncer à l'extraire; elle a pénétré trop profondément dans les chairs pour que la pince puisse y parvenir.

Les pansements sont terminés ; l'heure fixée pour notre départ approche ; nous prenons congé du juge de paix [et du médecin de la localité qui se dévouent sans relâche aux soins qu'exigent ces malheureux. Nous mettons dans nos sacs autant de bandes et de charpie qu'ils en peuvent contenir, car nous trouverons certainement encore des blessés sur la route, et nous laissons le reste à l'ambulance de Conflans donc les ressources sont à la veille de s'épuiser. Deux heures sonnent auclocher du village ; chacun de nous boucle s@n sac, et, muets, nous nous éloignons d'un pas rapide dans la direction de Doncourt, où se trouve le quartier du général prussien dont l'autorisation nous est indispensable pour prendre le chemin du recour.

GT{q4V FLOTTE T0U^T-Ci4-m0USS0:Ni

Bien que Doncourc ait donné son nom à l'un des sanglants combats livrés par Bazaine aux armées prussiennes; le village n'avait point été lui-même le théâtre d'une lutte ; l'action s'était passée dans les champs ondulés qui séparent Jarny de Concourt, et les seules traces que cette localité portât de la bataille étaient ces petits drapeaux blancs à croix rouge annonçant, dans chaque maison, la présence de quelques blessés.

Les abonls du quartier général où nous devions solliciter notre laisser-passer étaient encombrés de jeunes aides de camp, bien serrés dans leurs élégants et riches uniformes. L'un d'eux nous apprit, et ses camarades nous le confirmèrent, que, depuis la bataille du i8, des bruits sérieux de paix circulaient dans l'armée prussienne. Tous, sans exception, parlaient de

200 DE FROasCH WI LLEK A PARIS.

cecce éventualité avec une visible satisfaction, et j'ai soigneusement noté cette impression. Elle ne me laissait aucun doute sur le sentiment général de l'étatmajor prussien à cette époque ; satisfaits des éclatantes victoires qu'ils venaient de remporter dans cette rapide campagne, ils inclinaient à croire qu'il ne s'agissait pas d'une guerre de conquêtes à notre détriment; l'idée de la séparation violente de l'Alsace et de la Lorraine ne s'était encore fait jour que dans quelques esprits passionnés, ennemis acharnés de la France, pangermanistes jusques là plus ridicule que redoutables, mais l'immense majorité de ceux qui supputaient déjà la fin de la guerre et les conditions de la paix trouvait une satisfaction suffisante, dans l'affirmation de l'unité germanique et de sa prépondérance en Europe, dans l'humiliation de l'empire napoléonien, dans l'annexion par vote diplomatique du duché du Luxembourg et dans l'attribution d'une forte indemnité de guerre à l'Allemagne. Tout au plus, pensaient-ils, pouvoir demander quelques kilomètres carrés de notre terricoire, du côté de Saarbruck, pour rectifier, suivant leur expressiijn, leur frontière. Metz et Strasbourg étaient encore debout, leur chute était impossible à prévoir, et pour arriver à donner un corps à ce qui, hier encore, était un rêve, pour faire de l'annexion de l'Alsace et de la Lorraine le cri de guerre de toute la nation allemande, il fallait ces incomparables désastres qui suivirent Frœsch- ■w'iller et Gravelotte, et firent de ce qui n'était encore

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