GRAVE LOTTE — PONT-A-MOUSSON
basse qu'ils sont traités en prisonniers de guerre, et voici, telle qu'ils nous l'ont racontée, leur aventure : Arrivés dans la journée du 18 à Etain, quelques heures après nous, ils avaient jeté l'alarme parmi les vedettes prussiennes. L'éclat des uniformes et le nombre des hommes éveilla la défiance des uhlans, qui leur refusèrent le passage. Le lendemain, à leurs risques et périls, ils forcèrent la consigne; mais ce fut pour tomber, à Gravelotte, entre les mains d'un général prussien; à défaut de bastille, il leur avait assigné pour prison le champ de luzerne ; c'est là que nous les retrouvions, méditant depuis trois jours sur la convention de Genève, sur le droit et la force, la résistance et la résignation, toutes choses abstraites qui conviennent à la gravité des docteurs. Certes c'est une histoire lamentable et je ne sais rien de plus pitoyable que de voir la science ainsi maltraitée dans la personne d'un docteur célèbre et de la phalange médicale qui gravite autour de lui. Au surplus, ils rendaient d'éminents services, étaient appelés à chaque instant par les chirurgiens allemands qui leur taillaient la besogne en vainqueurs polis, et tout eût été pour le mieux, me dit l'un d'eux avec amertume, si ces (c bouchers » n'avaient gardé pour eux « les cas les plus intéressants. » Nous abandonnons, dans la luzerne, les hommes de la science à leur mélancolique destinée, et nous poursuivons la nôtre sur le chemin de traverse qui serpente le long des coteaux jusqu'à Ars- sur-Moselle, où nous
arrivons à dix heures du soir après huit heures de marche. Sur un coceau couvert de vignes qui domine la ville, étincellent des milliers de feux disposés en amphithéâtre; leur éclat produit un effet magique au milieu de la profonde obscurité qui les environne ; c'est le campement d'une division prussienne. Mourant de faim et brisés de fatigue, nous cherchons vainement dans cette ville envahie un morceau de pain pour souper et une botte de paille pour dormir; tout est requis sans exception par l'armée prussienne. On aura quelque peine aie croire, et cependant, c'est la réalité, dans toute cette ville, nous ne trouvons que douze noix sèches ; elles nous sont offertes par charité et nous les refusons pour ne pas priver le marchand de sa dernière ressource. Il tombe une pluie fine qui nous transperce, toutes les portes se ferment, toutes les lumières s'éteignent; nous cherchons quelque auvent pour nous abriter, nous étendre et dormir; mais nous n'en trouvons point. Dans cette perplexité et malgré l'heure avancée, l'idée nous vient de nous adresser au maire de la localité; un de ses adjoints nous prend en pitié et nous conduit à une ambulance installée dans la mairie même. Pour notre bonheur, elle était dirigée par de braves gens, l'instituteur primaire et sa femme. Saisis de pitié pour notre délabrement, ils nous donnent une bonne tranche de pain et les débris d'un pot-aufeu qui constituent pour nos estomacs affamés un délicieux régal ; ils nous permettent de coucher, à l'abri